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de ce que les Chaldéo-Babyloniens crussent que leur pays avait été le berceau du genre humain. Quant aux fragments de, Bérose, dont l'exactitude est aujourd'hui reconnue presque équivalente à celle d'un document original, quand ils racontent la première manifestation d'Oannès— Éa aux hommes qu'il vient instruire et civiliser, leur langage semble impliquer formellement la notion que les premiers habitants antédiluviens du bassin inférieur du Tigre et de l’Euphrate y étaient venus d'ailleurs, par voie de migration. « Il y eut à l'origine à Babylone, y est dit-il (1), une multitude d'hommes de race étrangère, qui avaient colonisé la Chaldée. » Les expressions &os@wis et xeromxnaavrss sont ici tout à fait significatives.
De plus, si les mythes des Chaldéo-Babyloniens plaçaient dans leur propre pays un jardin divin çontenant l'arbre de vie, la croyance à la montagne divine située au loin dans le nord-est, et au paradis qui en couronnait le sommet, existait également chez eux et tenait une place de premier ordre dans leurs conceptions religieuses.
Tout le monde connaît l’admirable morceau du prophète Yescha’yähoù sur la chute de l'orgueilleux roi de Babylone, lequel a peut-être été composé au moment du troisième détrônement (2) de Maroudouk-abal-iddina par Sin-a’héiriba, en 702 avant
(1) Voy. le morceau entier traduit plus haut, t. 1, p. 580 et suiv. (2) La thèse de l'identité du Mardouk-abal-iddina vaincu deux fois par Sin-a’hé-iriba, et de celui que Scharrou-kinou avait détrôné quel-
L'ARARAT ET LE ‘ÉDEN. | 421 J.-C. (1). Nul n'a oublié l'éclatante apostrophe qu'il contient (2) :
« Te voilà tombé du ciel, * astre brillant, fils de l'aurore !
ques années auparavant, thèse que j'ai été longtemps seul à soutenir contre tous les autres assyriologues (voy. Un patriote babylonien du VIITe siècle dans le tome II de mes Premières civilisations), a été définitivement prouvée par un contrat qu'a publié M. Boscawen (Babylonian dated tablets, p. 19) et d’où résulte qu’en 702, en remontant pour la troisième fois sur le trône, Maroudouk-abal-iddina datait officiellement de la 20° année de son règne (E. Schrader, Keilinschriften und Geschichtsforschung, p. 535).
(1) Cette date se concilierait avec la mention des Mèdes dans
« Voici, j'excite contre eux les Mèdes, qui ne font point cas de l'argent, et qui ne convoitent pas l'or.
« De leurs arcs ils abattront les jeunes gens, et ils seront sans pitié pour le fruit des entrailles: leur œil n’épargnera pas les enfants. »
Dans le cadre des événements de l’époque du prophète, il n’y a pas place pour une entreprise des Mèdes contre Babylone; c’est par Sin-a’hé-iriba que la ville a été ruinée. Ces Mèdes dévastateurs seraient les ’Elamites, appelés au secours de la révolte de Maroudoukabal-iddina et de Schouzoub, qui font à leurs alliés autant de mal - ‘que l'ennemi.
On pourrait aussi préférer l'opinion très-ingénieusement proposée et soutenue par M. Joseph Halévy (Revue des études juives, t. D p. 31), lequel fait descendre les deux oracles connexes des chapitres xn1 et x1v du recueil de Yescha’yähoù jusqu’au temps de la Captivité et les date de la dixième année de Nabou-na’id à Babylone, en vertu de rapprochements historiques déduits avec beaucoup d’habileté. Cependant, au point de vue du style et de la langue, il est bien difficile de séparer ces deux morceaux de ceux qui appartiennent le plus authentiquement à Yescha’yähoù lui-même, et de les attribuer au prophète inconnu de la Captivité que l'on a pris l'habitude d’appeler « le second Isaïe. » Dans sa thèse, M. Halévy est obligé de les donner à un écrivain particulier, imitateur du prophète ancien, qu’il désigne comme « Isaïe IIT. »
(2) Zs., x1v, 12-15.
Tu es abattu à terre,
toi qui abattais les nations !
Tu avais dit dans ton cœur : « Je monterai au ciel,
j'éléverai mon trône au-dessus des étoiles de. Dreu ;
Je m'assiérai sur la montagne de l'assemblée (har-mé’éd)
dans l'extrême nord ;
Je monterai sur les hauteurs des nuées,
je serai semblable au Très-Haut. »
Mais te voilà précipité dans le scheël,
tout au fond de la fosse. »
Théodoret, natif de Syrie et prafandément imbu de traditions orientales, dit à cette oceasion (4) : « On rapporte qu'il y a au nord des Assyriens et des Mèdes une haute montagne qui sépare ces peuples des naüons scythiques, et que cette chaîne est la plus hautg de toutes les montagnes de la terre (2). » Il appliquait donc la notion de la montagne à laquelle le prophète fait allusion précisément au sommet sur lequel. les lraniens de la Médie avaient transporté el loealisé leurs souvenirs bien antérieurs sur la montagne säinte, le Harâ-Berezaiti ; car Théodoret a eu certainement en vue l'Elbourz du sud de la Caspienne, si hnportant par ses traditions mythiques (3) et dont nous avons
(4) Interpret. in Es., 11, p. 64.
(2) Voy. Michaëlis, Qrient. Bibliatk., t. %, p. 1H; Supplem. ad lexic. hebr., 1112; Gesenius, Cammentar ueber den Jesaia, t. E, p. 403 et suiv.; t. Il, p. 316 et suiv. |
(3) Voy. H. Rawlinson, Journal of the Royal Asiatic Society,
vu que les Assyriens, dès le IX° siècle avant notre ère, connaissaient le nom sacré. La donnée dont nous parlons a été conservée, comme tant d'autres débris des croyances religieuses de la Chaldée et de la Babylonie, par les Çabiens ou Mendaïtes, qui mariaient le culte des sept planëtes à l'adoration des sept astres de la Grande-Ourse (1), dans leur célébration des mystères du nord sur la haute montagne du Septentrion, réputée le séjour du Seigneur des lumières, du père des génies célestes (2).
Il est bien souvent question, dans les textes cunéiformes, .de cette montagne sainte où se rassemblent les dieux, où est la source des eaux terrestres et qui sert de pivot aux mouvements célestes (3). C'est le point culminant de la convexité de la surface de la terre (4), d'où son appellation de « montagne des pays, » en accadien ‘garsug kalama ou ‘garsag kurkurra, en assyrien $ad matäti (5). On la qualifie aussi
+ XV, p. 248; Fr. Lenormant, Lettres assyriologiques, t. I, p. 33 et suiv.
(1) Cf. la tablette aslrologique cunéiforme qui dispose toute une suite de corps célestes par groupes septenaires: Cuneif. inscr. of West. Asia, t. III, p. 57, n° 6.
(2) Norberg, Codex Nasaraeus, t. I, p. 4 et 6; Mo’hammed ben- Ischâq en-Nedim, dans Chwolsohn, Die Ssabier und der Ssabismus, t. II, p. 1 et suiv.; vuy. Gesenius, Commentar ueber den Iesaia, t. II, p. 32%; Obry, Du berceau de l'espèce humaine, p. 1.
(3) Voy. Fr. Lenormant, Die Magie und Wahrsagekunst der Chaldæer, p. 161.
(4) Conçue par les Chaldéens sous la forme d’un bateau rond renversé (Diod. Sic., 11, 31), nous dirions d’un bol placé sur son embou-" chure (Fr. Lenormant, ouvr. cit., p. 163).
(5) Cuneif. inscr. of West. Asia, t. I, pl. 35, n° 3, 1. 99 et 93, fait
de montagne sainte, » accadien kur kü; assyrien sadû ellu. Le temple en forme de pyramide à étages, aux faces orientées vers les quatre points cardinaux (1), surmontée d’un petit sanctuaire (2), lequel est censé la demeure du dieu, temple typique dans les plus anciens usages religieux de la Chaldée et de la Babylonie, et que je n'hésite pas à retrouver dans la fameuse sulläm de la vision de ’Ya’agob (3), traduite d'ordinaire par « échelle (4), » n'était pas autre chose qu'une montagne artificielle, créée dans les plaines absolument uniés de la Mésopotamie inférieure pour
suivre l'expression accadienne ’garsag kurkurra, introduite comme consacrée dans un texte assyrien, de sa traduction sémitique $ad matäti. C’est ce que l’on avait jusqu'ici lu à tort $a abu matäti, « qui est le père des pays, » prenant pour un idéogramme ce qui est tout simplement le phonétique ad.
(1) Loftus, Travels in Chaldaea and Susiana, p. 198.
(2) G. Rawlinson, The five great monarchies, % édit., t. I, p.74 82; Fr. Lenormant, Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, 3° édit., t. II, p. 33 et suiv.; H. Cavaniol, Les monuments de la Babylonie et de l'Assyrie, p. 73 et suiv.
(3) Genes., xxvni, 11-22.
(4) Le dieu qui doit devenir celui de sa race apparait à Ya’agob dans cette vision. Il voit un sulläm, c'est-à-dire une succession d’étages ou de marches superposées, dont le sommet touche le ciel. Yahveh réside sur ce sommet, et ses anges montent et descendent les degrés. « Pour nous faire une idée exacte de cette apparition, a dit il y a longtemps déjà Ch. Lenormant (Nouvelle galerie mythologique, p. 51), nous devons nous figurer une masse isolée qui s'élève en diminuant progressivement de hauteur avec des assises en retraite, en un mot une pyramide à degrés comme celles de l'architecture babylonienne. Les monuments égyptiens, et entre autres un basrelief du grand temple de Denderah, publié dans l'ouvrage d'Égypte (Antiquités, t. IV, pl. xt), nous montrent précisément sous cette ferme l'échelle si célèbre dans les mystères du paganisme. » Ce qui achève de le prouver, c’est que Celse, dans sa description des mys-
imiter cette montagne mythique (1). De là l'appellation assyrienne consacrée pour ce type d'édifices, z1kurat (2), qui veut dire un « pic; » de là aussi la façon dont le mot de ‘garsag, « montagne, » entre en composition dans beaucoup des noms individuels que portait chacun de ces temples, et qui étaient empruntés à l'idiome accadien, en sa qualité de langue sacrée et liturgique (3). Pour quelques-uns même. ce nom les désignait formellement comme une reproduction de la montagne sainte en question. Une ville de la Babylonie, dont nous ignorons l'appellation assyrienne sémitique, et que les inscriptions de Sin-a’hé-iriba (4) mentionnent entre Kischou et Koutou, était nommée en accadien ‘garsag-kalama-ki, « le lieu de la montagne des pays, » et le temple qui lui valait ce nom se trouve mentionné, à la même place géographique, dans une liste des principales pyramides des pro-
tères mithriaques (Origen., Adv. Cels., vi, p. 646), employait d’une manière tout à fait analogue le terme d°’ « échelle, » xliuaë. Il n’est pas, en effet, possible de méconnaitre dans l'échelle mystique dont il parle, à sept portes consacrées aux sept planètes, couronnée par une huitième porte, une copie de la vieille pyramide chaldéenne, avec ses étages consacrés aux différents corps sidéraux, et au sommet sa chapelle supérieure.
- 4) Fr. Lenormant, Essai de commentaire des fragments de Bérose, p. 358 et suiv.; Die Magie und Wahrsagekunst, p.402et suiv.
(2) Corrompu ensuite en ziggurrat.
(3) Ainsi Nabou-koudourri-ouçour dit avoir bâti dans Babylone, en l'honneur de la déesse Goula ou Roubat, un temple appelé é-’garsagella, « le Temple de la montagne sainte » ; Inscr. de la Compagnie des Indes, col. 4, 1. 40 : Cuneif. inscr. of West. Asia, t. I, pl. 55.
(4) Cylindre de Bellino, 1. 12 : Layard, Inscr. in the cuneif. character, pl. 17. — Cylindre de Grotefend, 1. 13. — Cylindre de Taylor, col. 4, 1. 38: Cuneif. inscr. of West. Asia, À. \, W\. 1.
vices chaldéo-babyloniennes (1). Le principal sanctuaire de la ville d'Asschour, consacré au dieu Àsschour, sanctuaire en forme de pyrsmide, assez antique pour avoir été déjà l'objet d'une restauration de la part du roi Schalmanou-asebir [°° (2), vers 1500 avant J.-C. (3), portait la vieille qualification accadiense de e-’garsag-kurkurra (4), à laquelle devait se substituer dans l'usage sa traduction en assyrien sémitique bit sad matäts (5).
La « montagne des pays » est le lieu où résident les dieux (6), celui où ils naissent éternellement (7). Elle est située au nord, vient de nous dire Yeseha’-
(1) Cuneif. inscr. of W. À., t. IT, pd. 50, L. 13, a-6.
(2) Cuneif. inscr. of W. À.,t. f, pl. 35, n° 3,1. 22 et 33.
(3) Sur ce temple, voy. encore la stèle de Samschi-Ramânou, col. 4, 1. 32 : Cuneif. inscr. of W. À., t. I, pl. 29.
(4) Voy. W. Lotz, Die Inschriften Tiglathpileser’s 1, p. 101.
(5) Cependant la façon dont on lit-dans Cuneif. inscr. of W. À., 4. I, pl. 35, n° 3, 1. 22 et 23, à propos de ce temple, muudil E-harsak-kurkurra 8ad matäti, semble indiquer l'emploi usuel du nom accadien, que le scribe a accompagné ici de son interprétation en assyrien. Dans la version arménienne de la Chronique d’Eusèbe . 25, ed. Mai), au morceau extrait d'Abydène où ä est question de la mort de Saracos (Asschour-a’h-iddin), dernier roi d’Assyrie, le palais de Ninive où il se brûla est appelé Ævorida. Ceci semble laisser transparaitre un nom accadien, commençant par é (auquel correspond l'assyrien sémitique bit). I] y avait en Assyrie des édifices désignés par des appellations accadiennes, comme eu plus d’un endroit de l'Europe moderne il ya des édifices désignés par des appellations latines.
(6) ildni rabuti asibut sad matäti, « les grands dieux qui habitent la montagne des pays, » lisons-nous dans un fragment de tablette encore inédit.
(7) La grande inscription du palais de Khorsabad, 1. 456, dit en - parlant des grands dieux : $a ina qirib bit $ad matäti rabili kinis ’aldu.
yähoû ; à l’est, disent les documents cunéiformes, où l'expression accadienne ’garsag babbarra —assyrienne Sad cit Samsi, « la montagne du levant, » apparait comme synonyme de l'accadien ’garsag kurkurra — assyrien Sad maléli; d'où nous devons conclure que €’est au nord-est du bassin de l'Euphrate et du Tigre qu'on la supposait placée. C'est. elle qui vaut à l'oriept son nom accadien de mer kurra et son nom assyrien de $adÿ, signifiant tous les deux « le point cardinal de la montagne. » Et le sens de ce terme est bien précisé par sa variante aceadienne mer ‘garsag, où ce mot, dont le sens « de montagne » est incontestable, se substitue à son synonyme kur, dont la signification eût pu être douteuse. I y avait à Nipour an temple appelé é-mer-’garsag, « le temple de l'Orient (1). » C'était évidemment un sanctuaire de Bel, le grand dieu de cette ville, et le nom qu'il portait était en rapport avec l'attribution toute spéciale de la « montagne des pays » ou « montagne de l'Orient » au dieu Bel, le dieu qui préside à la terre,
qui l’a dans son empire.
Au sujet de cette attribution, nous lisons dans un fragment d'hymne à double texte, accadien et assyrien : « La grande montagne de Bel, à l'orient, sa
double tête atteint les cieux, | l'océan pur bat sa pente.
Parmi les pays elle est comme un buffle pnisgant qui se repose ;
(4) Cuneif. inscr. of West. Asia, t. IT, pl. 50, 1. 5, ab.
Sa double corne étincelle comme un rayon du soleil, comme l'étoile prophétique du ciel (1) complétant son éclat (2). »
Ce « grand mont, » adoré comme un dieu personnel sous le nom de Kour-gal en accadien et de Schadou-rabou en assyrien (3), est donné ailleurs comme « le père du dieu Bel (4), » d'où on lui adresse l’invocation :
« Le brillant, le seigneur, celui qui se repose, jusques à quand se repose-t-il ?
Le grand mont, père de Bel, celui qui se re- __ pose, jusques à quand se repose-t-il ?
Le pasteur qui établit les destinées, celui qui
se repose, jusques à quand se reposet-il (5)? »
(4) La planète Vénus, qui annonce le lever du soleil.
() Cuneif. inscr. of West. Asia, t. IV, pl. 27, n° 2.
Accad., kur gal Mulgelal mer-’garsag tikbi ana dabdia
Assyr., Sadû rabü Beli $äri $adi $a risäsu Samami $anna
Accad., abzu azaggabi su’gbi u$u$e (variante lalae).
Assyr., apsû ellim nasku dussusu.
Accad., kurkurra am turda badanäa dim
Assyr., ina matäti kima rimi ikdu rabçu
Accad., si Serzi utu mulmulla dim
Assyr., garndsu kima $arur $Samsi ittananbitu
Accad., mul ana dil-baddu isi$ lala dim.
Assyr., kima kakkab $samé nabüû malü çihäti.
(3) Fried. Delitzsch, G. Smith’'s Chaldæische Genesis, p. 319.
On a vu plus haut (t. I, p. 396 et 609) que le pilote du vaisseau de ’Hasis-Adra porte le nom de Bouzour-Schadi-rabi.
(4) Cuneif. inscr. of West. Asia, t. IV, pl. 18, n°9, recto, 1. 14 et 15.
(5\ Cuneif. inscr. of West. Asia, t. IV, pl. 23, n° 4, col. 1, 1. 27-32 :
Les dieux n'habitent pas seuls sur le sommet de la montagne sainte. Les héros auxquels Éa a accordé, comme à Éa-ibni, le voyant de l'épopée d'Ourouk, d'échapper aux tristesses et aux ténèbres du « Pays ‘sans retour, » et de parvenir à la béatitude (1), les rois glorieux et aimés des dieux, leur sont associés
Accad., gub elim mulu näa liku bannda.
Assyr., ililu belum sa çallum adi mâti çalil.
Accad., kur gal ai Mulgelal mulu näa liku bannda.
Assyr., sadû rabü abu Beli $a callum adi mati çalil.
Accad., siba näka tartarra mulu näa liku bannäa.
Assyr., ru musim $imäti Sa çallum adi mati çalil.
Les deux derniers versets (col. 2, 1. 1-6) sont malheureusement mutilés de la façon la plus déplorable, et ceci est d’autant plus à regretter que les quelques mots qui en restent au commencement des lignes, surtout dans l’accadien, piquent vivement la curiosité et laissent entrevoir des choses du premier intérêt pour la question du Paradis des Chaldéens. Voici le peu qui en subsiste, accompagné d’une traduction interlinéaire :
Accad., ku galgallla oo. . . . .. ss...
La résidence très-grande . . . . .. .....
Assyr., la hagü .......... ..
Ne divisant pas sos ina ku. .... ...... es dans cu... ss... sue. .
Accad., gan galgalla ....... ...…..
Le jardin très-grand os. .....
Assyr., $a - miristi Des oressoe Qui cequiestenavant ..,.,..........
ina bu... ........... .
dans ns .…... ..
Le jardin qui est -mis ici en rapport avec la montagne sainte n’est-il pas un gan-’Éden qui en couronne la cime ? On ne saurait l’affirmer d’après une indication aussi incomplète. Mais il n’est pas trop téméraire de le conjecturer.
(4) Voy. le texte de ce morceau de l'épopée, publié, avec traduction interlinéaire, par M. Boscawen, Transact. of the Soc. of Bibl. Archæology, t. IV, p. 272-286. Une traduction en a été également
dans ce séjour de délices. Le rot Toukoulti-é&balescharra [*, imvoquant la protection des dieux, leur dit de lui-même : « Vous l'avez coiffé de la tiare suprême, vous l'avez établi dans la grândeur pour régner sur le pays de Bel, vous l'avez gratifié de don de commandement, de la sublimité, de M .vaillancé comme lot de sa seigneurie, et pour sa force guerrière et son courage vous avez proclamé qu'il résiderait éternellement dans la demeure de la moritagne des pays (1). » C’est donc là que se trouve « le pays au ciel d'argent, le sol (produisant) sans enlture, les biens de bénédiction pour nourriture, la bonne fête pour réjouissance » que l’on souhaite au roi d'obtenir en récompense de sa piété envers les immortels, en passant dans les lieux où « 1l attemdra la cessation de la souffrance et de la tristesse auprès des dieux qui habitent l’Assyrie (2), » après avoir possédé dans sa vie tous les biens terrestres (3).
donnée par G. Smith, Chaldean account of Genesis, p. 278-9283. Cf. enfin Fr. Lenormant, Die magie und Wahrsagekunst, p..508 et suiv.
(4) Prisme, col. 1, 1. 21-27: Cuneif. inscr. of West. Asia, t. I, pl. 9; voy. W. Lotz, Die Inschriften Tiglathpileser’s 1, p. 12-15.
agà çira tuppira$su ana Sarrût — mat Beli rabis tukinnasu — asariduta çiruta qarduta — tagisasu $imat belutisu — ana gi$suti u zirritli$u ana man:az bit $ad matäti — ana daris tasqura.
(2) Cuneif. inscr. of West. Asia, t. II, pt. 66, verso, col. 3, 1. 29- 38. mat same kaspi kisalli la pidni — jabtu Sa barikiti — ana akal$unu — u kiriru tabu — ana nurisunu — lib$i. bulda — Sri adi inqa — igribi — $a iläni — [asijbut Assur.
(3 Ibid., 1. 11-27: yumiruqüti — Sanäti daräti— kakku dannu
Obry æ fort bien établi (1), suivant moi, que les « paradis » (patri-daéza) des monarques perses, pares embreux, plantés d'arbres, ornés de viviers, et placés en général au sommet de hauteurs (2), étaient, pour les roïs aniens qui en entouraient leurs palais, une image et une nmftatron du céleste paradis d'Ormuzd (Ahewramazda}, dés Amsehaspands (Amescha-cpenta) .et des Freds (Yazata}), planté ser l'Albordj (Harà-Bereri), & Beheseht (Bahista, « l'élevé ») ou le Gorotman (Garo-amânem), comme celur d'Indrâgni, de ses Dêvas, de ses Gandharbas, de ses Apsarâs, etc.
l'était sur le mont Mérou, confondu avec l'Outtarakourou du firmament. » Mais ce type particulier et symbolique de jardins, et certamement aussi l'idée qe s’y attächait, n'était pas propre aux monarques
— palä arka — sanat kabdi rapsäti — asaridut $sarräni — ana éarri beli dina — $a annâti — ana ilis$u iddinu.
saka ma'da rapéñti — ana tabbulisu — dinanisu.
lubluf lusalim. — eli Sarri malkütam — Sarrut qissutd — ibus. Sebuta — labiruta lillik. | °
€ Donrie au roi seignigur, qui a donné toutes ces choses à ses dieux, de longs jours, des années durables, des armes puissantes, des an. ées de gouvernement prolongées, des années d'honneur étendues et Ià suprématie sur les rois.
« Assure à son gouvernement la multitede (des sujets}, l’abon» dance et l'étendue.
« Qw'il vive! qu'il soit en paix ! Il a exercé sur les rois la domination, la royauté, la force guerrière. Qu'il atteigne aux cheveux blancs et à la vieillesse! »
Voy. E. Schrader, Die Hælienfahrt der Istar, p. 71-87.
(1) Du berceau de l'espèce humaine, p. 115 et suiv.
(2) Xenoph., Oeconom., 1v, 13; Cyropaed., 1, 3, 12; Pollux, Onomast., 1x, 3, 3; cf. Anquetil-Duperron, Zendavesto, t. I, 2e part., p. 269.
iraniens de la Médie et de la Perse ; avant eux, nous l'avons déjà dit, les rois deAssyrie et de Babylone, dont ils copiaient presque tous les üsages, avaient eu des paradis semblables, désignés par les noms de kirû ou ginü. Il est même à remarquer que le type le plus parfait et le plus paradisiaque, dans le sens de limitation du jardin légendaire de la montagne sainte, en avait été donné à Babylone, dans les fa-. meux Jardins suspendus, que tous les auteurs antiques décrivent comme une montagne artificielle, élevée jusqu'à une très-grande hauteur sur des étages voûtés, couverte de grands arbres sur son sommet et sur ses terrasses latérales, et où des machines hydrauliques, placées aux quatre angles et puisant l'eau de l'Euphrate, entretenaient sur la plate-forme culminante des viviers et des courants d’eau, destinés bien évidemment à reproduire les courants d’eau du Paradis traditionnel (1). Cependant, du fait seul des Jardins suspendus, il n'y aurait pas de conséquence définitive à tirer, car Bérose, Diodore de Sicile et Quinte-Curce disent tous trois que c'était pour complaire à sa femme, princesse mède de naissance, que Nabou-koudourri-ouçour avait créé ces fameux jardins, regardés depuis comme une des merveilles du monde. On serait donc en droit de supposer que ce prince
(1) Beros. ap. Joseph., Ant. jud., x, 11; Contr. Apion., 1, 19; Diod. Sic., 11, 10; Strab., xvr, p. 736; Q. Curt., v, 1.
Sur la disposition antique et les ruines actuelles des Jardins suspendus, voy. Oppert, Expédition en Mésopotamie, t. I, p. 156 et suiv. :
avait transporté à Babylone un usage purement iranien, inconnu jusqu'alors à la civilisation chaldéo-assyrienne. Mais un monument assyrien d'époque antérieure vient répondre à cette objection. C’est un bas-relief du palais du roi Asschour-bani-abal, à Koyoundjik, conservé au Musée Britannique (1) ; on y voit un paradis royal attenant à un palais, planté de grands arbres, Situé au sommet d'une éminence prolongée par un jardin suspendu que soutiennent des arcades, et arrosé par un cours d'eau unique, qui se divise en plusieurs canaux sur le flanc de la mon- ‘tagne, comme la Gangä du Mérou des Indiens, la source Ardvi-çourà du Harâ-Berezaiti iranien, le fleuve du Gan-’Éden biblique et la fontaine divine Ghe-timkour-koû de la montagne des pays des Chaldéens. Cette dernière fontaine, dont le nom est accadien et veut dire « la source qui enveloppe la montagne sainte, » est dite « fille de l'Océan, » marat apst (2), et invoquée comme une déesse douée d'une personnalité vivante (3), pareille à celle que revêt chez les Iraniens Ardvi-courâ-Anâhità. L'existence chez les Chaldéens de la croyance à un cours d’eau mythique d'où procèdent tous les fleuves de la terre semble attestée par là mention d'une rivière (dont le nom est malheureusement en partie détruit sur la tablette qui
(4) G. Rawlinson, The five great monarchies, 2e édit., t. I, p. 310; Fr. Lenormant, Histoire ancienne de l'Orient, 9° édit., t. I, p. 106.
(2) Cf. la façon dont Josèphe (Ant. jud., 1, 1, 3) assimile le fleuve du Gan-’Ëden à l'Océan qui entoure la terre.
(3) Cuneif. inscr. of West. Asia, t. IV, pl. 1, col, 2, 1. 53-54.
LS
contient ce renseignement), laquelle est qualifiée de umme n&'ri, « la mère des fleuves (1). »
Dans les conceptions de la cosmogonié mythique des Indiens, on oppose au Sou-Mérou, « le bon Mérou » du nord, un Kou-Mérou mauvais et funesté, qui y fait exactement pendant et en est l'antithèse (2). De même, les Chaldéens opposaient à la divine et bienheureuse montagne de l'Orient, accadien ‘’garsag babbarra—assyrien $ad çit $amëki, une montagne . funeste et ténébreuse de l'Occident, accadien ‘garsag gigga — assyrien Sad erib Sam, située dans : les parties basses de la terre. C'est là que naïssent les démons malfaisants qui sé glissent ensuite sournoisement sur la montagne de l'Orient, pour y grandir au milieu des dieux (3). Le Namtar, la Peste
(1) Cuneif. inscr. of West. Asia, t. II, pl. 51, 1. 29, a-b.
(2) D'Eckstein, De quelques légendes brahmaniques relatives au berceau de l'espèce humaine, p. 40.
(3) Cuneif. inscr. of West. Asia, t. IV, pl. 15, recto, 1. 21-928, dit en parlant des sept Maschkim ou Rabiçr, démons de la plus dangereuse espèce, qui portent le trouble dans l’économie de la terre :
« Eux, les sept, naissent dans la montagne de l'Occident;
« eux, les sept, grandissent dans la montagne de l'Orient ;
« dans les parties basses de la terre ils résident;
« dans les parties hautes de la terre ils font entendre leur voix. »
Accad., $iesna bi ’garsag g'i:;jya basatuddä mes
Assyr., sibitti unu ina Sad çit Samsi’aldu
Accad., $iesna bi ’garsag babbarra bakula mes
Assyr., sibitti Sunu ina Sad erib Samsi irbü
Accad., kinbar-ki kurrage kunä res
Assyr., ina nigiççi irçiti itanas$sabu
Accad., kizla’g kurrage abta’gäa mes.
Assyr., ina niduti irçiti ittenenbü.
Et un peu plus loin (1. 35-38) :
« Eux, les sept, ils s'élèvent de la montagne de l'Occident ;
personnifiée, y fait sa résidence (1) avec les autres fléaux.
Entre ces deux montagnes, et juste au nord (2), s'étend la région de l'Arali ou Aralli, qui à ses deux extrémités participe de la nature bienfaisante ou malfaisante des monts qui en marquent les extrémités (3). Pris dans son ensemble et dans son caractère général, c'est la terre des morts (4). On se le représente
« eux, les sept, ils perdent leurs forces dans la montagne de ; l'Orient. »
Accad., $iesna bi kur giggata ’gubmunsarsarene
Assyr., sibitti Sunu ina Sad erib $amäi iltanassumu
Accad., sieÿna bi kur babbarrata ene immanindies.
Assyr., sibitti &unu ina sad çit Sumsi immalillu.
(1) « Le Namtar malfaisant habite la montagne de l'Occident, » dit une incantation magique bilingue encore inédite :
Accad., Namtar ’gulik ‘’garsag gigga mundanti.
Assyr., Namtaru limnu Sad erib $amsi asibéu.
(2 « 1 naît dans l’Aralli du Nord, » continue le même texte :
Accad., aralli (E.KUR.BA D] mer sidi basatuddä.
Assyr., ina aralli 8a iltani ’alid.
(3) D'une part, pour le côté favorable, nous lisons dans la grande inscription du palais de Khorsabad, 1. 155-456: Ea Sin Samgu Nabü Ramänu Nineb (?) u ’hiratisunu rabäti $a ina qirib bit $ad matäti rabiti aralli kinis ’aldu, « Êa, Sin, Schamasch, Nabou, Ramänou, Sandon et leurs grandes épouses, qui naissent éternellement à l'intérieur de la grande demeure de la montagne des pays et de l’Aralli. »
D'autre part, pour le côté mauvais, les démons que nous avons vu tout à l'heure dits naître dans la montagne de l Occident sont aussi qualifiés de « rejetons de l’Aralli, » accad. dimma aralli (E. KUR.BAD), assyr. binut aralli : Cuneif. inscr. of West. Asia, t. IV, pl. 1, col. 1, 1. 12-13. Dans le verset cité à la note précédente, la naissance du Namtar est placée au sein de l’Aralli.
(4) Aralli s'écrit habituellement par le complexe idéographique E.KUR-BA D, « le palais ou le temple des morts. » Cuneif. inscr. of West. Asia, t. IT,.pl. 49, 1. 2%, a-b (cf. pl. 30, 1. 11-12, e-f) l’in-
comme environné des « ténèbres cimmériennes (1), » ainsi qu’eussent dit les Grecs (2) ; « l’Aralli, le lieu où l'on ne voit pas, » est-il dit dans un hymne bilingue (3). Et ce pays, malgré toutes les fables qui s’y rattachent, est une contrée réelle, qui était célèbre par la richesse de sa production d’or (4).
N’est-il pas frappant de retrouver ainsi dans le pays semi-mythique qui touche à la « montagne des pays »
des Chaldéo-Babyloniens précisément la caractéris-
tique qui distingue dans la Bible une des régions qui touchent au Éden, « la terre de ’Haviläh où se trouve l'or, et l'or de cette terre est bon (5)? » La coïncicidence est si remarquable qu'il est permis de se demander si le texte hébraïque ne présenterait pas ici une très-ancienne faute de copiste ou une correction maladroite, introduite déjà antérieurement à l'époque de la version des Septante. Il est positif que les livres de la Bible ont été d’abord écrits « défectivement, »
terprète par miîtum et l’enregistre à côté de accad. ki-gina = assyr. qibiru, « le tombeau. »
(1) Cette expression n'a été rapportée au peuple semi-mythique des Cimmériens qu'après que le souvenir de sa source première s'était oblitéré, et pour lui donner une signification poétique. Mais je n’hésite pas à la considérer comme étant de source sémitique et importée en Grèce par les navigateurs phéniciens, en la comparant aux kimriré yôm, « enténébrements du jour, » de Job, nt, 5. On trouve en grec yéuuespos, « brouillard, obscurité. »
(2) Odyss., À, v. 13-19; Strab., v, p. 244; Plutarch., De superstit., 10; Cicer., II Academ., 11, 19.
(3) Cuneif. inscr. of. West. Asia, t. IV, pl. 24, ne 2, 1. 7-8: accad., arali &ka nusie ; assyr., arali a$ar la amari.
(4) Cuneif. inscr. of West. Asia, t. IT, pl. 51, 1. 11, ab: aralu lipSur mat ’huraçi, « l'Aralou, expliquez: le pays de l'or. »
(5) Genes., 11, 11 et 12.
‘avec une orthographe analogue à celle des inscriptions phéniciennes; l'introduction des matres leclionis a été un premier remaniement orthographique. Le nom 111 s'est donc sürement écrit d'abord MOT. Mais ceci n'est-il pas une leçon corrompue pour n°", que le texte aura porté primitivement ? La confusion du ” et du Test parfaitement possible oint de vue de la paléographie, dans la plus an-
cienne forme du type araméen d'écriture adopté depuis le retour de la Captivité et qui est devenu le caractère carré. Un nom ‘Haraläh aurait été. un correspondant hébraïque très-exact de l'assyrien Aralu, de même que nous avons :
assyr. tmerw — hébr. ’hamôr
assyr. adasu — hébr. ’hädas
assyr. îgaru — ar. ’hadjrat
assyr. rüqu — hébr. rd'hôq
assyr. più — hébr. pdtwh
assyr. lagà — hébr. läqu'h et une infinité d’autres exemples analogues. Dans ce cas, MON aurait été transformé en 311 quand on eut oublié l'Aralu ou Aralli chaldéo-assyrien, par suite d’une assimilation malheureuse, et que reprend Sa’adiah, entre le pays dont il est question dans Genes., un, 41, et le ’Haviläh qui figure dans la généalogie des fils de Koüûsch (1). Ce dernier, comme nous le montrerons plus loin, dans notre chapitre x1, correspond aux Avalites de la géographie clas-
(4) Genes., x, 7; 1 Chron., 1, 9.
sique (1), dont le pays fourmissait de l'or et des aromates, ce qui pouvait prêter à la confusion et contrtbuer à faire introduire la leçon ’Haviléh au heu de ’Huraläh. |
Que si l'on trouvait cette eonjecture trop harde — et mor-même je n'ose pas m'y arrêter — tout en maintenant la leçon .’Haviläh, 1l n'en est pas moins très-significatit de trouver à la fois chez les Hébreux et chez les Chaldéo-Babyloniens La notion d’un pays de l'or attenant à la montagne sainte et paradisiaque, que tout nous induit à chercher au loin dans le nordest, vers les mêmes lieux que le Mêrou des Indiens et le Harâ-Berezaiti primitif des Iraniens. Et cect l'est d'autant plus que le massif auquel reportent et l’ancienne tradition judéo-chrétienne, et les conclusions de la critique moderne, se trouve précisément comme entouré de pays d'une singulière richesse aurifère. Au : nord, ce sont les gisements si abondants de l'Oural et de l’Altaï, ainsi que de la région sibérienne intermédiaire (2), région où Hérodote (3) place, par delà les Issédons et d’après leurs récits merveilleux, les fabuleux Arimaspes, qui n'ont qu'un seul œil, et leurs combats célèbres contre les griffons gardiens de l'or. Au sud-est, c'est la contrée qui produit l'or du haut Indus, fameux dans l'antiquité (4), le pays de Darada
(1) Plin., Hist, natur., vi, %8; Ptol., 1v, 7; Peripl. mar. Erythr., 7.
(2) Murchison, Geology of Russia, t. I, p. 476-491.
(3) ut, 116; 1v, 13 et 27.
(4) Herodot., 117, 106; Diod. Sic., 11, 36; Q. Curt., vrr, 9, 18.
près de Kaschmyr, où la légende populaire racontait que d'énormes fourmis amenaient le précieux métal à la surface du sol (4), pays qui est mis en relation ‘avec les Issédons (2), aussi bien que celui des Arimaspes (3). | |
La vieille tradition juive, dont nous avons l’expression dans Josèphe (4) et qu'ont adoptée tous les Pères de l'Église, veut que ce soit cet or du haut indus dont il soit question dans Genes., n, 11 et 12; car elle y interprète "Haviläh par l'Inde. Ce que la science biblique a encore de mieux à faire, après avoir scruté le pour et le contre et examiné, comme nous l'avons fait ici, les arguments dans les différents sens, c'est d'accepter cette tradition et de s’y attacher. Aussi bien, les observations st ingénieuses de Lassen (5) et du baron d'Eckstein (6) sur la probabilité d'une transcription sémitique ’Haviléh pour le nom du pays qui s'appelle en sanscrit Kämpila, Campylios chez les Grecs (7), ou pour celui des Kafolirm de Ptolémée (8), aujourd'hui Kaboul, qui appartient à la même région et y
(4) Herodot., 115, 102; Strab., xvi, p. 706; Arrian., Indic., 15; Plin., x1, 86; voy. Lassen, Ind. Alterthumsk.. t. I, p. 231 et suiv.; t. II, p. 557.
(2) Ælian., De nat. anim., 111, 4.
(8) Ctésias (ap. Ælian., Hist. anim., 1v, 27; et dans l'extrait de Photius, $ 12) transpurtait sur le haut Indus la fable des gritfons gardiens de l'or.
(4) Ant. jud., 1, 1, 3.
(6) Ind. Alterthumsk., t. I, p. 529 et suiv.; t. IT, p. 528-531.
(6) Les régions de (ousckh et de Ghavila, dans l'Athénœum français du 27 mai 1864.
(7) Ælian., Hist. anim., nx, 4.
(8) vi, 18, 3. Leur ville est appelée Cabura (Ptal., vt, 48, 5.
est étroitement apparenté (1), observations auxquelles se rallient Obry (2) et M. Renan (3), conservent toute leur valeur et doivent entrer ici sérieusement en ligne de compte (4). La mention du bedola’h, du moment
(4) La racine e est la même, kap, kamp, et la formation parallèle. 11 fâut encoré comparer le nom du pérsonnage mythologique de Kapila, qu’on représente comme un des serpents de l’abime (Wilson, Vishnu-Puräna, p. 149, note 16) ou comme une des quatre colonnes souterraines du système de l’univers (Rämäyana, ed. Gorresio, t. I, p. 179); les musulmans de l’Afghanistän confondent son nom avec celui de Qabil, donné à Qain, et font un amalgame des deux personnages.
De la même racine dérive encore, mais par une voie différente, un autre nom géographique de la même région, celui du canton de la Capissène (Plin., Hist. nat., vi, 23) et de la ville de Capisa (Ptol., vi, 18, 4; Plin., L. c.) ou Caphisa (Solin., 54), Kapiça en sanscrit (Lassen, Zur Gesch. der griech. und indoscyth. Kœnige, p. 148- 453), Kiapisch chez les pèlerins bouddhistes chinois (Stan. Julien, Histoire de la vie de Hiouen-Tsang, p. 391-393), Qabisch chez les anciens écrivains arabes (Vivien de Saint-Martin, Nouvelles annales des voyages, novembre-décembre 1853, p. 195-200). Il est remarquable que les documents cunéiformes (Cuneif. inscr. of West. Asia, t. Il, pl. 51, 1.11, c-d) mentionnent, à côté de l’Aralu, comme « pays de l'or, » une lointaine contrée de Kap’husi, dont le nom offre avec celui-ci beaucoup de ressemblance.
(2) Du berceau de l'espèce humaine, p. 122.
(3) Histoire des langues sémitiques, 1re édit., p. 452; voy. encore Fr. Lenormant, Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, 3° édit., t. III, p. 420 et suiv.
(4) L'échange d'un k et d’un ’* dur (&h) se justifie par les variantes du nom du fleuve, qui est en assyrien "Haburu et en hébreu Kebär, ainsi que du pays qui est appelé sur les monnaies à légendes araméennes de l’époque des Achéménides tantôt Kilik et tantôt ’Hilik, dans les textes cunéiformes ’Hilakku et dans les transcriptions grecques Krlcxix, La ville mésopotamienne nommée dans la Bible ‘Härän et dans les inscriptions cunéiformes ’Harranu devient en grec Käppæ. Les Septante transcrivent pesa’h par paix (IL Ghron., xxx, 1) et feba’h par tabéx ( Genes., xxI1, 24), et les Grecs avaient du phénicien pate’h fait rarauxoc.
où l'on y voit le bdellium, nous reporte aussi au nord de l'Inde et à la Bactriane, qui étaient les pays d'origine de cette gomme parfumée. Il en est de même de la mention de la pierre schoham, si, comme nous croyons l'avoir montré (1), elle est, suivant toutes les : probabilités, le lapzi-lazuli. Cette pierre, à laquelle se rattache tout un cycle de légendes dans la Haute- Asie (2), est en effet appelée en sanscrit véidourya, c'est-à-dire celle qui vient du mont Vidoura (3), le Belour-tagh, et encore aujourd'hui elle provient principalement des riches mines des bords de la rivière Kokcha, qui descend de l'Hindou-Kousch (4).
Je me range donc résolument à l'avis de la majorité des exégètes modernes, qui reconnaissent l’Indus supérieur ou l’un de ses principaux affluents dans le Pischôn, et je souscris aussi à l'avis de ceux qui tendent à identifier le Gïhôn à l’'Oxus. En effet, d’après l’ordre de leur énumération, le Pischôn doit être le plus oriental des quatre fleuves, et en même temps le Gi’hôn doit être le plus septentrional, puisque, dans la reproduction des fleuves paradisiaques qu'offrait Yeroûschâlaim (5), celui du nord était le: Gihôn (6). Quant à la terre de Koüsch, qu'entoure ce fleuve (7), je ne crois pas qu'on doive y voir seule-
(1) Plus haut, dans ce volume, p. 78 et suiv.
(2) Voy. ce qu’en dit d'Eckstein, Athénœum français, 19 août 1854. (3) Eug. Burnouf, dans A. de Humboldt, 4sie centrale, t. II, p.372. (&) Wood, Journey to the source of the river Oxus, p. 263.
(5) Voy. plus haut, p. 70 et suiv.
(6) I Reg., 1, 33 et 38; II Chron. XX, 30; xxxnI, 44.
(7) Genes., 11, 13.
ment, avec Buttmann (1) et M. Renan (2), « un mot de géographie vague, employé pour désigner un pays oriental ou méridional et lointain, » tel qu'ont été pour les peuples classiques ceux d'Éthiopie, de Scythie, etc. Je crois préférable d'y voir, avec le baron d'Eckstein (3) et Obry (4), un pays bien déterminé, le Kouça-dvipa des traditions légendaires des Indiens, occidental par rapport à |: vallée de l'Indus et plus au midi que le Djambou-dvipa, et que l'on peut considérer comme s'étant étendu approximativement de l'Oxus à l'Hindou-Kousch. Là paraît avoir habité, avant les Aryas, un peuple à la peau brune, apparenté à : ceux de la Gédrosie (5), qui adorait un dieu Kouca, lequel, comme la plupart des personnages divins de la période anté-aryenne, a fini par prendre place, à un rang subordonné, dans la mythologie brähmanique. Et là encore, les quahfications qu'on lui donne de fils du Pradjapäti ou seigneur des créatures, de fils du Pitàä-maha ou aïeul de l'espèce humaine, enfin de Brahma-yoni ou né dans le sein de Brahmä (6), attes-
(1) Mythologus, t. I, p. 96 et suiv,
(2) Histoire des langues sémitiques, 1re édit., p. 453.
(3) Dans ses articles de l’Athénœum français des 22 avril, 27 mai et 19 août 1854, et dans son travail si hardi, mais en même temps si pénétrant, De quelques légendes brahmaniques qui se rapportent au berceau de l'espèce humaine, publié dans le Journal asiatique d’août-décembre 1855.
(4) Du berceau de l'espèce humaine, p. 198.
(5) Voy. les dissertations du baron d’Eckstein, citées tout à l'heure; aussi Fr. Lenormant, Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, 3e édit., t. III, p. 415-499.
(6) Rémäyana, édit. Gorresio, t. I, p. 150, 156 et 213.
L'ARARAT ET°LE ÉDEN. 145 {ent son antique importance. Quant au rapport possible à établir entre les Kaucçikas ou la population de ce Kouça-dvipa, qui se prolongeait dans les bassins dé l'Indus et du Gange, et les peuples de Koüsch rattachés par l’ethnographie de la Genèse à la race de "Hâm, nous en réservons l'examen pour notre chapitre xu, où nous traiterons spécialement la question des Kouschites d'Asie. |
On a déjà remarqué (1) que Pischôn, dérivé de la racine püsch, est comme sens un équivalent exact et comme une traduction sémitique du sanscrit Sindhu, nom indigène de l'Indus. Nous -ajouterons de notre côté que Gÿ’hôn, rattaché à la race gÿ’h, ne correspond pas moins exactement au nom aryen de l'Oxus, Vakcha en zend, Vakchu en sanscrit (2), car ce nom signifie « le fleuve impétueux, véhément, qui court rapidement, » de la racine vah (3).
« Îl est évident, a dit M. Renan (4), avec qui nous nous trouvons ici en complet accord, il est évident que cette antique géographie (du ‘’Éden et des régions voisines), qui ne correspondait plus à celle des pays habités par les Sémites, perdit de bonne heure sa signification pour eux. La rédaction même de la Genèse en,est la preuve. On est porté à croire, en effet, que, parmi les noms inconnus des quatre fleuves,
(1) Lassen, Ind. Alterthumsk., t. I, p. 529; Knobel, Die Genesis, p. 31.
(2) Lassen, Ind. Alterthumsk., t. IL, p. 277.
(3) Pictet, Les origines indo-européennes, 1re édit., t. I, p. 437.
(4) Histoire des langues sémitiques, 1re édil., p. 450 et su.
deux au moins ont été changés en des noms plus connus. » Nous avons même vu plus haut comment ce changement, qui eut pour résultat d'élargir démesurément l'étendue attribuée au ‘Éden et de lui faire perdre son caractère primitif de montagne où quatre grands fleuves prennent leur source, a dû s’opérer, quelle localisation d’une partie au moins de la tradition paradisiaque dans la Chaldée et quelle combinaison entre le système du Gan-Dounyasch chaldéen et celui du Gan'-Éden originaire, bien plus reculé dans le nord-est, amena à compter le ’Hiddeqel et le Prath, le Tigre et l'Euphrate, parmi les fleuves qui sortaient du « jardin de délices. » Nous disons donc avec le savant académicien : « Des quatre fleuves du paradis, le Gi’hôn et le Pischôn seuls méritent d'être pris en considération. Mais ils le méritent d'autant plus que ces deux noms, comme ceux de Nôd et de "Hanôch, ne reparaissent plus une seule fois dans la géographie des Hébreux. Il serait peu conforme à la bonne critique de donner à ces notions primitives une rigueur qu'elles n'avaient pas dans l'esprit de ceux qui nous les ont transmises (4). Cependant, si nous cherchons à déterminer le pays qui satisfait le mieux au thème géographique des premiers chapitres de la Genèse, 1l faut avouer que tout nous ramène à la région de l'Imaüs...…. Tout nous invite à placer le ‘Éden dans les monts Belour-tagh, à l'endroit où cette chaîne
(1) C’est là, dans une certaine mesure, le défaut de la dissertation si substantielle d’Obry, à laquelle nous avons fait de nombreux emprunts.
L'ARARAT ET LE ‘EDEN. 145 se réunit à l'Himâlaya, vers le plateau de Pamir. Si les découvertes des voyageurs contemporains ont prouvé que le climat et les productions de ce pays sont loin de répondre aux images qu’on se fait du ’Éden, il faut se rappeler que l'idée de délices, atta- ‘chée au séjour primitif, peut très-bien être une conception a priori, amenée par le penchant naturel des peuples à placer l’âge d'or en arrière (1)... La est le point d'attache commun de la géographie primitive des races sémitiques el indo-européennes. Cette rencontre est certes un des résultats les plus frappants auxquels ait mené la critique moderne ; et ce qu'il . y a de plus remarquable, c’est qu'on y est arrivé de deux côtés à la fois : par les-études aryennes et les études sémitiques, qui, d’ailleurs, ont si peu de con-
(1) Il faut surtout tenir compte de deux choses :
Premièrement que la description traditionnelle du berceau paradisiaque du genre humain, telle qu’elle s’est conservée simultanément chez les Aryas et les Sémites, se rapporte aux lieux où les races de l’humanité noa’hide, de l’humanité postdiluvienne telle que la conçoit le système biblique d'histoire primitive et d’ethnographie, avaient eu, avant de se séparer, la plus ancienne station commune dont elles eussent conservé le souvenir, mais que ce n’était peut-être pas là le lieu véritable de l'apparition de notre espèce, le théâtre réel de cette félicité édénique des premiers jours, dont nous avons vu la croyance si bien enracinée chez toutes ces races.
Deuxièmement qu'aujourd'hui où les découvertes de la géologie et de la paléontologie tendent à reporter l’origine de l’homme jusqu’à la dernière partie de l’âge tertiaire, il devient positif que les premiers ancêtres de notre espèce ont vécu dans des conditions climatériques différentes de celles de l’âge actuel, et qu'avant la-période glaciaire des pays au ciel singulièrement âpre aujourd'hui, comme
la Sibérie, étaient des séjours réellement délicieux, jouissant du climat le plus tempéré.
tact, et habituent l'esprit à des procédés si différents. »
Ce qui achève de localiser la description du ‘Éden biblique dans la région à laquelle nous l'avons applquée, à la suite de tant de savants illustres, ce sont les données que fournissent les chapitres suivants de la Genèse sur les pays qui deviennent le séjour de Âdäm et de sa famille après son expulsion du Paradis terrestre, et qu'habitent ses descendants jusqu’au moment du déluge. À lorient du jardin de ‘Éden (4) s'étend la adéméh, qu'habitent les. descendants de Schéth et où les enfants de Dieu viennent s'unir aux filles des hommes (2). C'est proprement la terre agri- -cole (3), propre à la culture, qui ne donne sans doute son produit qu'en échange d’un travail pénible (4), mais qui n’en est pas moins féconde et douce encore à habiter. La adämdh, qui n'occupe qu'une partie de la surface de la terre, ereg (5), est un lieu d’exil par
(1) Genes., sn, 24. Voyez plus haut, p. 49.
(2) Genes., I, 1.
(3) C'est la adäméh que Adäm doit cultiver avec peine (Genes., 1, 17). Qain, comme agriculteur, est ’ôbéd adämäh (1, 9). C'est la adämdh qui, après son crime, doit désormais refuser de lui faire ‘part de sa fécondité (1v, 12). Le mot est toujours employé dans ca sens par là Genèse; voy., comme particulièrement positifs, XLVTI, 19, 2% et 3. Si la terre de Kenâ’an est appelée adämäh dans xx VIH, 15, c’est comme terre fertile et cultivée. Le mot a encore ce sens de la façon la plus formelle dans Joël, 1, 10; Peaim. cv, 53 cf. Is., 1, 7,
(4) Voy. la malédiction de Âdâm (Genes., ur, 17-19) et les plaintes de Lemech (Genes., v, 29).
(5) Yahveh annonce à Qain qu’il sera errant et fugitif sur la terre
rapport aux délices du Gan-’Éden, mais elle est à son tour un séjour de bonheur par rapport aux lieux où Qaîn se retire quand la colère divine l’a chassé de la adäméh (1), à la suite de son fratricide. Ces lieux sont « la terre d’exil, » ereç nôd, encore plus reeulée dans l’ortent (2), où le maudit parvient après qu'il « est sorti de la présence de Yahveh (3) » en laquelle il se trouvait encore dans la adémäh. C'est là qu’il bâtit la première ville, "Hanôch (4), et c'est à que ses descendants, suppléant à l'insuffisance des produits de leur agriculture, s’adonnant aux arts méeaniques et industriels (5), inventent la métallurge (6). Car :l est clair, pour quiconque lit attentivement le chapitre n de la Genèse, qu'il est tout pénétré des sentiments naturels au génie nomade des Sémites et que, si le travail de la terre y est présenté comme un châtiment, si le fils innocent du premier homme y est pasteur et le fils eriminel agriculteur, le travail du métier y est vu d’un plus mauvais œil encore que celui du laboureur; la construction d'une ville après le erime, puis l'invention des arts industriels, y cointident avec les étapes de la corruption toujours crois-
bâdreg (Genes., 1v, 12 et 14), puis il le chasse mé’al pené häadäs= mâh, « de Ha surface de la adämäh » (1v, 14).
(4) Genes., 14, 14.
(8) Ibid. : vayiçé Qaîn milliphné Yahveh.
(Dar, 17.
(5) Obry fait à ce sujet d'excellentes remarques (Du berceau de l'espèce humaine, p. 160).
(6) Genes., F7, 20-22.
sante des Qaïnites. Tout ce morceau est empreint d'une couleur extraordinairement antique, qui nous reporte sous les tentes des Patriarches, et à laquelle il est impossible de méconnaitre que le rédacteur élohiste a mis en œuvre des traditions qui avaient une forme arrêtée de temps immémorial chez les Bené Yisrâél.
La géographie des chapitres m-1v de la Genèse peut donc ainsi se résumer. A l’orient direct du Gan- ‘Éden, se trouve un pays cultivable et fertile, encore en vue des montagnes sur lesquelles est le jardin de délices et où Yahveh se plaît à résider; c’est la adämäh qu'habitent les Schéthites. Puis par delà s'étend une terre d’exil, plus inféconde, participant de la nature du désert, mais où cependant on peut encore bâtir des villes, centres de commerce et d'industrie, et où des gisements miniers permettent la naissance de la métallurgie. De même que le Pamir est dans tout l’ancien monde le lieu qui convient le mieux à la donnée d'un plateau fertile. d'où quatre grands fleuves prennent leur source vers les quatre. points cardinaux ; de même le pays situé immédiatement à l'est de ce plateau, le Turkestan chinois, correspond mieux qu'aucun autre aux données géographiques que nous venons de relever dans la tradition de la Genèse. Nous y avons d'abord la féconde contrée de Kaschgar et de. Yarkand, si éminemment propre à l’agriculture, arrosée par les rivières dont la réunion forme le Tarim, puis au-delà, plus à l’est, vient une terre plus pre; on commence à -rencontrer des dé-
serts de sable, encore entrecoupés de terrains cultivables, jusqu’à ce qu'on arrive au grand désert de Gabi. C'est cette seconde région dans laquelle je reconnais, d'accord avec Bunsen (4) et Obry (2), la erec nôd de Genes., 1v, 16 (3), et mon point de vue s’accorde ici dans sa donnée générale avec celui de Knobel (4).
= Les lieux où nous plaçons ainsi la adâmäh antédiluvienne correspondent exactement avec ceux où Ptolémée (5) mentionne l'existence des ’orropoxépp et de la ville d'Ottorocorra, Ottorogarras chez Orose (6) et Opurocarra (faute pour Oturocarra) chez Ammien Marcellin (7). C'est donc le pays où fut localisé le plus habituellement par les Indiens, et cela dès le temps de la composition des Brâhmanas (8), la tradiüon semi-paradisiaque de l’Outtara-Kourou (9), dans lequel les premiers hommes coulaient des vies dont la prodigieuse longueur (10) rappelle celle des exis-
(1) Outlines of the philosophy of universal history, t. IT, p. 1921.
(2) Du berceau de l'espèce humaine, p. 160. :
(3) C'est ce que j'ai déjà fait dans mon Essai de commentaire des fragments de Bérose, p. 314.
(4) Die Genesis, p. 61 et 63.
6) vi, 16, 2, 5 et 8; vrir, 24, 7.
(6) Cap. 1.
(7) xx, 6, 65.
(8) Déjà, dans l'Aitaréya Brähmana du Rig- Vêda (vit, 3; voy. Colebrooke, Essays, t. I, p. 38 et 43; Lassen, Ind. Alterthumsk., t. 1,p. 654), il est question de l'Outtara-Kourou et du voisin Outtara- Madra comme de deux pays du nord, situés par delà l’Himavat ou Himälaya, et où habitent les dieux.
(9) Lassen, Zeitschr. f.d. Kunde d. Morgent., t. II, p.62 et suiv.; Ind. Alterthumsk., t. 1, p. 511 et 846; t. II, p. 652 et suiv.
(10) Mille ans suivant Mégasthène (ap. C. Müller, Fragm. historic.
tences des patriarches antédiluviens dans le chapitre v de la Genèse et des existences des rois antédiluviens dans les récits de la Chaldée (4). L'Outtara-Kourou de la Sérique, occupé de bonne heure par la race aryenne, qui n’en constitua cependant pas la première population, était le berceau auquel certaines tribus des Aryo-Indiens, comme les Kourous de Hästinapoura (2), rattachaient leur origine. C'est à ce pays que se rapportait le mythe du Manthanam, développé dans le Mahäbhärata (3), mythe qui paraît conserver le lointain écho d’un cataclysme produit par une convulsion des forces volcaniques dont l’action est empreinte dans le sol de toutes ces contrées (4), cataclysme qui aura fait sentir son action à l'humanité primitive et dont la
graec., t. ÎI, p. 424), dix mille ans suivant les documents sanscrits (Lassen, Zeitsch. f. d. K. d. Morgenl., t. Il, p.67; Ind. Alterthumsk., t. II, p. 653).
(1) Ctésias, prenant, comme cela lui arrive très-habituellement, les légendes mythiques pour des réalités contemporaines, place dans la même contrée ses Macrobes indiens (Indic., S 31, p. 257, ed. Bæhr), que Pline (Hist. nat., vit, 2) appelle d’après lui Pandore. Ce dernier nom est évidemment apparenté au sanscrit péndu, « blanc » (Schwanbek, Megasthen. Indic., p. 71; Lassen, Ind. Alterthumsk., t. IT, p. 653). Ceci rappelle les Seres rutilis comis et caeruleis oculis (Plin., Hist. nat., v, 24; cf. Hiouen-Tsang, trad. Stan. Julien, t. I, p. 396). Ctésias aura désigné, par l’épithète caractéristique que lui donnaient les Indiens, le peuple qui habitait de son temps l’'Outtara-Kourou, et il lui aura appliqué les légendes que l’on racontait sur les habitants du même pays aux âges myÿthiques.
(2) Lassen, Ind. Alterthumsk., t. I, p. 654.
(8) Voy. plus haut, t. I, p. 483 et suiv.
(4) Voy. le livre de Cunningham, Ladak, physical, statistical and historical, Londres, 1854; voy. aussi Ritter, Erdkunde Asiens, t. I, p. 158-160.
mythologie lie le souvenir à l'idée d'un renouvellement du mondé terrestre et divin (1).
Dans la partie orientale de la région dont nous parlions, sur les bords de celui des affluents du Tarim qui est situé le plus à l'est et affleurant presque la lisière des premiers déserts de sable, c'est-h-dire pré- cisément dans les conditions de nature et dans la position géographique que nous considérons comme celles de la terre de Nôd, s'élève la ville qui portait antiquement les noms sanscrits d'Alakâ ou de Kousthana, « la mamelle de la terre (2). » et que l'on désigne aujourd'hui par celui de Khotän. Les traditions de cette cité, enregistrées dans des chroniques indigènes qüi ont été connues des historiens chinois, remontaient plus haut que celles de beaucoup d'autres villes de l'Asie centrale; elles en faisaient comme l’ainée de toutes les cités humaines. Abel Rémusat, qui avait bien compris toute l'importance de ce que racontent les Chinois de cette ville et de ses souvenirs, y a consacré un travail spécial (3) qu'il est bon de relire, et que Stanislas Julien a rectfié et complété sur un certain nombre de détails dans sés travaux sur Hiouen-Tsang. Le baron d’Eckstein a fait
(4) Voy. d'Eckstein, Journal asiatique, 5° série, t. VI, p. 297-318.
(2) Voy. dans Abel Rémusat, Histoire de Khotan, p. 37-40, la légende que l'on racontait/pour expliquer ce nom. La qualification de « nombril de la terre, » que Hiouen-Tsang donne à Khotän (Trad. Stan. Julien, t. 1, p. 381-385), est évidemment une autre expression de la même idée.
(3) Histoire de la ville de Khotan, tirée des annales de la Chine et traduite du chinois, Paris, 1820.
ressortir ce qu'ont de précieux pour l'histoire primitive les renseignements qui y sont contenus (1) ; il a montré dans Kousthana ou Khotän le centre d’un commerce métallurgique qui doit être regardé comme un des plus antiques du monde, et il ne serait pas éloigné de rapporter à cette ville le recit de la Genèse sur la Hanôch qaïnite, qui a donné lieu à autant de conjectures qu'il y a de systèmes sur la situation du Paradis terrestre (2). C’est aussi la conjecture que j'ai énoncée dans mon commentaire de Bérose (3), et elle
a été accueillie avec considération par la science allemande (4).
Ce qui me frappe surtout dans ces traditions de
(1) Dans les $$ 5 et 17 de sa dissertation De quelques légendes brahmaniques qui se rapportent au berceau de l'espèce humaine, insérés au Journal asiatique d’octobre-novembre et décembre 1855.
(2) Voy. l'indication de toutes ces conjectures dans Rosenmüller, Handb. d. bibl. Alterthumsk., t. I, 1, p. 218 et suiv.; Winer, Realwærlerb., t. I, p. 478.
Pour Huet, "Hanôch est Anuchtha, dans la Susiane \Ptol., vi, 3, 5); pour Hasse et Ewald (Jarb., t. VI, p. 1), c’est le pays des Hénioques du Caucase (Strab., x1, p. 492 et 496; Ptol., v, 9, 25; Plin., Hist. nat., v, 4; Pomp. Mel., 1, 19; Vell. Paterc., 11, 40; Ammian. Marcell., xxu1, 15; Solin , 15). Von Bohlen (Die Genesis, sur 1v, 17) en fait la ville de Qanodj, dans l’Hindoustan, conjecture à laquelle souscrit M. Renan (/lisloire des langues sémitiques, Âre édit., p. 453), mais que ruine la forme antique et bien autrement développée du nom sanscrit de cette ville, Kanyäkoubdja. Enfin Obry
‘(Du berceau de l'espèce humaine, p. 160) voit Hanôch dans la ville
de Ghinnak, située par 37° de latitude N. et 80° de longitude O., à la lisière du désert de Gobi. Pour ma part, je crois qu’il faut moins s'attacher à ces assonnances plus ou moins exactes, et si souvent trompeuses, qu’à certaines données de traditions anciennes.
(4) Dillmann, Die Genesis, p. 113.
Khotân et sur Khotân, c'est que cette ville y est le siége, la capitale et par excellence le séjour d’un dieu certainement anté-aryen d'origine, bien qu'ayant trouvé sa place dans le système de la mythologie brähmanique, Kouvéra ou Paulastya, le dieu des richesses métalliques du monde souterrain, surnommé aussi Piçâtchakin (d'où les écrivains chinois font Pi-scha-men), correspondant au Khchathra-vairya des livres mazdéens (1), dont les musulmans ont fait un saint à Yerm, dans le Badakchan (2). Kouvéra, appelé encore Vaiçrâvana, est le dieu spécial et le roi de la race jaune des Vaïçyas, devenue la caste marchande de l'Inde brâähmanique, avec le nom de laquelle celui des Issédons (irenäévs de Fioosdove) de la Sérique et de la Scythie au-delà de l’Imaüs est probablement apparenté (3). Il est en même temps le dieu des richesses que le”sol donne à l’agriculteur qui sait le travailler. La ville: extrêmement ancienne, où la tradition de l'Inde est unanime à placer sa capitale et sa résidence mythique (4), offre ainsi une frappante ressemblance avec le caractère que l'ensemble des récits primitifs de la Genèse prête forcément à la lé-
(1) Vendidäd, xx, 12; Vispered, xxur, 1; Yagçna, 1,5; xvi1, 15; xxix, 40; xxx, 8; Lvi, 10, 4 ; Lxvir, 65; LxIx, 8; Yescht1, 37; li, 2 et 7; Siroza, 4. Voy. Spiegel, Avesta, t. IL, p. Liv; t. IIT, p. x; C. de Harlez, Avesta, 2e édit., p. xCIII.
Une fois, dans le Vendidäd (1x, 21), le nom de cet Ameschaçpenta est pris pour la désignation du métal.
(2) Wood, Journey to the sources of the river Oxus, p. 250-961.
(3, D'Eckstein, Journal asiatique, 5° série, t. VI, p. 510 et 516.
(4) Sur l’identité d’Alakäâ et de Khotän, voy. Hiouen-Tsang, trad. St. Julien, t. I, p. 279.
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gendaire capitale des Qainites, descendants de l’agriculteur par excellence, ’ébéd adämäh (1), et parmi lesquels naît le premier « forgeron de tout instrument de cuivre et de fer, » lotésch käl-’horêsch ne’ hscheth ubarzel (2).
Quoi qu'il en soit, du reste, de ces dernières conjectures, que l’on ne peut naturellement présenter que sous une forme dubitative, la longue étude à laquelle nous venons de nous livrer nous a permis, je crois, d'établir quelques faits positifs ou plutôt de confirmer ceux que d’autres savants, plus autorisés, avaient déjà établis avant nous. Et ces faits ont une réelle importance pour faire apprécier, au point de vue de la critique impartiale et dégagée de toute préoccupation théologique, affirmative ou négative, la valeur et le caractère des récits bibliques sur les origines. °
La description du ‘Éden, au chapitre 11 de la Genèse, est certainement légendaire, mais elle n’est pas mylhique, en ce sens qu'elle conserve le souvenir encore précis d'un lieu réel, que l’on peut déterminer géographiquement. |
Elle n'est pas une simple reproduction, une sorte d'édition, expurgée dans l'esprit du monothéisme, de la tradition sacrée de Babylone et de la Chaldée. Elle y est apparentée, mais elle n’en procède pas; c'est
, un rameau parallèle de la tradition primitive, qui cons-
. (1) Genes., 1v, 2 (2) Genes., 1v, 22.
LA
tituait chez les Téra’hites un récit propre et national. Cette description, sauf un détail, l'emprunt de deux noms de fleuves, demeure indépendante de la localisation du jardin édénique dans la Chaldée. Elle demeure bien plus fidèle au souvenir originaire de la montagne paradisiaque, tel que nous le trouvons également chez les Aryas de l'Inde et de l'Irân. Aussi, dans les récits religieux de la Chaldée, c’est bien plus avec ceux qui ont trait à la montagne divine du nordest qu'avec ceux qui se rapportaient au Gan-Dounyasch de la Babylonie, que cette description du Gan-'Éden a des points de contact géographiques et topographiques.