‹ Les origines de l'imprimerie et son introduction en AngleterreChapitre 6 sur 10 · CHAPITRE [Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE [Il

MATIHCK IT IIAN CUTEMBIRG.

UR la rive g;auche du Rhin, au confluent du Mein, s'élève la vieille ville de Mayence. Son liistoire, riche en pieux souvenirs, en fait une des cités saintes de l'Allemagne ; mais la plus pure de toutes ses gloires esc d'avoir vu naitre Jean Gutenberg.

Une famille d'origine patricienne et d'une réputation honorable, portant le nom de Gensfleisch, possédait au xiv* siècle un bien appelé Sorgenloch, dans le voisinage immédiat de cette ville. Elle avait deux maisons à Mayence appelées Zum Gensjleisch et Zum Gutenberg. Dans la dernière, sise au point de jonction de la Pfandhausgasse et de l'Emmerangasse,

3a LES ORIGINES DE L'IMPRIMERIE.

Hans ou Jean Gutenberg vint au monde vers 1400. Il est nommé tantôt Gensfleisch de Sorgenloch, tantôt Gensfleisch de Gutenberg, mais c'est le nom de Gutenberg que la renommée a consacré.

On a peu de données sur l'histoire de sa première jeunesse. Il habitait Strasbourg vers 1424, et le fait est prouvé par une lettre qu'il écrivit à sa sœur. La tradition veut qu'il ait été obligé de quitter Mayence pour avoir été mêlé à une insurrection des bourgeois contre la noblesse, et, en 1430, quand les différends entre les deux partis furent arrangés par des concessions mutuelles, il figure comme un des gentilshommes absents du pays. Cette même année, Conrad III proclama une amnistie en faveur de tous les citoyens de Mayence qui avaient été contraints de s'exiler durant les troubles, mais il parait que Gutenberg n'en profita que pour faire une courte visite à sa ville natale, en 1432.

Les registres civils de Strasbourg démontrent qu'il a demeuré dans cette ville depuis 1436 jusqu'en 1444. En 1436, il figure dans un procès pour rupture de promesse de mariage, intenté contre lui par une dame Ann lur Isemen Thiir, ou Anne de la Parte de Fer, qu'il parait cependant avoir épousée plus tard.

Heinecken dit de lui qu'il était « un homme plein de projets », et ce que nous savons de son histoire prouve la justesse de cette définition. A Strasbourg,

beaucoup de gens s'adressaient à lui pour qu'il leur enseignât les divers arts qu'il avait inventés. Plusieurs années avant 1439, un certain André Dritzehen apprit de lui une nouvelle méthode de polir les pierres^ qui se trouvait être extrêmement avantageuse. Plus tard, il était associé avec Hans RifFe, maire de Lichtenau, pour fabriquer par des procédés nouveaux certains articles de vente courante aux foires annuelles d'Aixr la-Chapelle. Dans cette société, Hans RifFe n'avait droit qu'à un tiers des bénéfices, les deux autres tiers restant à Gutenberg.

Dritzehen et un certain André Heilmann eurent connaissance de cette entreprise et demandèrent à y participer. On y consentit, et une nouvelle société fut formée, dans laquelle Dritzehen et Heilmann avaient une part à eux deux, Hans Riffe une autre, et Gutenberg se réservait un intérêt égal à la moitié du total. Dritzehen et Heilmann devaient payer tout de suite 80 florins en or pour leur introduction, et 80 autres florins quelque temps après. Pour une raison quelconque, la foire d'Aix-la-Chapelle n'eut pas lieu cette année-là et un nouveau contrat fut j>assé entre les parties pour une société qui devait durer cinq ans. Les renseignements sur l'invention de l'Imprimerie proviennent presque tous des archives des tribunaux de Strasbourg, devant qui les droits des différentes parties à ce dernier contrat ont été déterminés.

Par ce contrat ^ Gutenberg consentit à conununiquer à Riffe^ Dritzehen et Heiknann toutes ses inventions merveilleuses et variées, à la condition que chacun d'eux lui payerait une nouvelle sonune de 125 florins dont 50 devaient être payés comptant et le reste par des versements partiels à échéances fixes. Il fut convenu que, dans le cas du décès d'un des membres de la société avant Texpiration des cinq anS; ses ayants droit recevraient 100 florins pour leur part dans l'afiàire. André Dritzehen étant décédé au bout de deux ans, ses frères, Georges et Qaus, demandèrent ou à être admis dans la société comme ses héritiers, ou à être remboursés des fonds placés par lui dans Tafiàire.

Gutenberg refusa et les deux Dritzehen prirent des mesures légales poiu- revendiquer leurs prétendus droits. Us perdirent. Gutenberg présenta sa défense en exhibant le contrat de société par lequel André Dritzehen s'était engagé à payer 50 florins au comptant, et une autre sonune de 75 florins par payements partiels. 11 prouva que seulement 40 de ces 50 florins avaient été payés et que par conséquent Dritzehen lui devait 10 florins en outre des 75 florins dont le payement devait se faire plus tard.

La cour donna gain de cause à cette défense par un jugement daté du 11 décembre 1439^ V^^ ordonnait que Gutenberg payerait à Georges et Claus Dritzehen

la somme de 1 5 florins, représentant la différence entre les 100 florins qui, d'après la convention, devaient être payés aux ayants droit de Tassocié décédé, et les 85 florins, moAtant de la dette d'André Dritzehen envers Gutenberg.

L'argumentation suivie dans le procès est rapportée tout au long et établit, sans la possibilité d'un doute, le fait que l'une des inventions merveilleuses et variées communiquées par Gutenberg à ses associés était l'art d'imprimer avec des caractères mobiles. Il parait que quelques essais typographiques avaient été faits chez Dritzehen, car aussitôt que la nouvelle de son décès fut connue de Gutenberg, il envoya un messager afin de prendre des précautions contre la divulgation du secret.

Ce messager était Laurent Beildeck, qui, à son audition conune témoin, déposa que lorsque la mort de Dritzehen fut connue, il avait été envoyé par Gutenberg chez Claus Dritzehen pour lui dire de ne montrer à personne la presse qu'il avait sous sa garde. Beildeck flt la conunission, et il ajouta dans sa déposition que Gutenberg lui répéta d'aller retrouver Qaus Dritzehen pour y démonter immédiatement la presse au moyen des deux vis, de manière que les morceaux se détachassent, et de les mettre dans la presse ou sur le dessus même, de telle façon que personne ne fût à même de voir ni de comprendre.

Après cela, Claus devait aller immédiatement trouver Gutenberg; qui désirait lui parler.

Ennel Schultheiss, femme de Hans Schultheiss, marchand de bois, dépose qu'elle a entendu Beildeck faire la commission à Claus Dritzehen en lui disant que son i^ère avait quatre pièces dans la presse et que Gutenberg voulait qu'il les séparât, afin que personne ne pût découvrir ce que c'était.

André Heilmann, associé de Gutenberg, avait pris des précautions semblables aussitôt qu'il apprit la mort de Dritzehen, et envoyé Conrad Saspach, le charpentier qui avait fait la presse, poiu- en séparer les morceaux. Enfin son frère, Anthony Heilmann, témoigna que Gutenberg avait donné des ordres semblables au sujet des formes qui se trouvaient entre les mains d'André Heilmann.

L'unique témoin dont nous ayons encore besoin de citer la déposition est Hans Diinne, orfèvre, qui prouva qu'il avait reçu de Gutenberg, dans l'espace de trois ans, la somme de loo florins en payement d'articles se rapportant à l'impression. 11 faut remarquer que les mots allemands forme et presse ^ employés par les témoins, sont encore des termes techniques de Typographie.

Ceiix qui n'ont pas la connaissance pratique des difficultés inhérentes à l'introduction des caractères

mobiles dans rimprimerie sont susceptibles de faire peu de cas de la grande découverte de Gutenberg. Un peu de réflexion démontrera le contraire. Mais^ dans une notice qui s'adresse spécialement aux TypographeSy il est inutile d'insister sur cette importance. Une des premières difficultés à surmonter dans la pratique de l'invention nouvelle fut l'assemblage des types, la justification et la mise en pages. Gutenberg se servit d'abord, pour les premières lettres de bois, d'une ficelle passée dans un trou percé dans le corps de la lettre. Si ce moyen n'est pas piu*ement légendaire, il dut tout au moins être peu satisfaisant et il fallut promptement imaginer des cadres de bois à vis.

C'était un grand progrès, mais qui ne corrigeait pas encore le gros inconvénient résultant des différences de hauteur des lettres en bois. La nécessité rend industrieux, et il y avait absolue nécessité à trouver des caractères en métal. Aussi est-il hors de doute que Gutenberg fit faire ce dernier pas à son invention, et c'est là le point capital et Timmortel honneur de sa découverte.

Pendant son séjour à Strasbourg, il fit de grandes dépenses poiu- acheter du plomb. Ceux qui lui contestent le mérite d'être l'inventeiu* des caractères en métal fondu soutiennent que ce plomb ne servait pas à des essais typographiques, mais bien à la fabrica* tion de miroirs, une branche d*industrie dont, à ce

qu'ils disent, il s'occupait beaucoup. Cette assertion a été pendant longtemps un embarras^ mais le mot de l'énigme est facile à trouver.

A la vérité, Gutenberg fabriquait des types métal-' liques et employait du plomb pour son procédé ; mais il s'en cachait soigneusement. Comme ces opérations ne pouvaient pas se faire sans éveiller la curiosité pubUque, sa réponse à tous les questionneurs était qu'il fabriquait des miroirs, et effectivement il en faisait. Mais c'étaient les « miroirs du salut humain : spécula humanœ salvationis »•

En 1459, ^^"^ ^^ contrat qui réglait quelques affaires de famille aiixquelles sa sœur, religieuse au couvent de Sainte-Claire, était intéressée, il y a une clause par laquelle il consent à ce que les livres qu'il a déjà présentés au couvent lui appartiennent à per* pétuité et il s'engage à foiu*nir au même couvent tous les livres de caractère religieux qu'il publierait par la suite. Bien qu'aucun ouvrage ne porte le nom de Gutenberg comme éditeiu*, on ne peut donner une preuve plus certaine de sa fabrication, puisqu'il donne ce qui est fait et promet ce qu'il fera.

Tout ce que nous venons de rapporter dans ce chapitre et dans les chapitres qui précèdent peut, suivant les tendances, être résolu dans le sens hollandais ou dans le sens allemand. Quoi qu'il en soit, un fait d'importance capitale reste debout et à l'abri

de toutes les discussions; M. Bernard, un avocat habile et éminent de Técole de Haarlem, en convient lui-même lorsqu'il dit : « C'est à l'école de Mayence et non à celle de Haarlem que Thumanité doit la révélation de l'art typographique^ » c'est-à-dire l'invention des types mobiles et des types en matière. Que Laurent Coster ait eu ou non la première idée des blocs gravés ; qu'il ait même, plutôt comme amusement que pour s'en servir^ grkvé quelques lettres isolées, son invention serait restée stérile sans le développement que lui a donné Gutenberg et l'application qu'il en a faite. En créant les types mobiles et en métal, Gutenberg a réellement, et seulement alors, créé Flmprimerie. Il est bien le père de cet art que les anciens auraient appelé divin, qui a changé la face du monde et dont il n'est personne aujourd'hui qui ne ressente les bienfaits. C'est bien Gutenberg qui a laissé en moiuant un legs inunense et glorieux dont le monde lui gardera éternellement reconnaissance.

Mais ce n'est pas encore le cas de nos jours, et ce n'était pas chose plus commune il y a trois cents ans, qu'im inventeur retire lui-même les bénéfices de son invention. Gutenberg ne fit pas exception à la règle : il continua ses essais pendant de longues années et avec beaucoup de sacrifices. Son patrimoine entier fut

Mcriiié sans ménagement à la poursuite de son projet; de Targent prêté par ses parents fut absorbé dans des perfectionnements incessants. Il fut enfin obligé de contracter de grandes dettes. Sa persévérance au milieu de ces difficultés ne fléchit pas un |eul jour. En i442> il vendit à l'église collégiale de Saint-Thomas, à Strasbourg, une propriété de Mayence dont il avait hérité à la mort de son oncle. Quelques années plus tard; il retourna dans sa ville natale, et, en 1449, nous le trouvons établi à Mavence et en rela«> fions d'affiûres avec Jean Faust.

Faust, qui était orfèvre et possédait une fortune considérable, lui fournit le reste du capital qui lui était nécessaire. Suivant Thrithemius, le premier volume imprimé par Gutenberg et Faust fut un vocabulaire appelé Catholicon qui était probablement une édition de la grammaire de Donat. C'était en* core un incunable ; « mais, dit Thrithemius, ces blocs ne pouvaient servir qu'à l'impression d'un seul ouvrage, puisque les caractères étaient gravés sur le bois même et par conséquent ne pouvaient être ni désassemblés ni assemblés autrement. Aussi complétèrent^ils promptement leur invention par une autre plus ingénieuse encore, car ils imaginèrent de graver séparément chaque lettre de l'alphabet dans des formes qu'ils appelèrent matrices et dans lesquelles ils fondirent ensuite des caractères en cuivre

OU en étaîn^ siiffisamment durs pour résister à la pression »•

C'est sur l'autorité de Schœfier^ d'abord au service de Faust et plus tard son associé et gendre, que Thrithen^us appuie son dire et ne craint pas d'attribuer à Faust l'invention des types mobiles et métalliques, ou du moins la découverte de l'art de les fondre dans ime matrice.

« En vérité, dit Thrithemius, j'ai appris, il y a trente et un ans, par Schœfier de Gernsheim, citoyen de Mayence et gendre du premier inventeur de cet art, que de grandes difficultés se présentèrent après la première invention de l'Imprimerie. Pour la Bible seule, lorsqu'ils eurent terminé la troisième partie, il y avait déjà 4,000 florins de dépensés. »

La découverte des signes mobiles est donc encore une fois remise en question et enlevée à Gutenberg pour être attribuée à Faust. Après tant d'années, môme les preuves les plus évidentes, s'il en existait, pourraient être diversement interprétées, et cette question menace de s'éterniser. Une fois poiu- toutes , d'après les raisonnements les plus sensés et les mieux appuyés, il convient de reconnaître que Gutenberg a pu et a dû être aidé pendant sa longue carrière. 11 n'est pas douteux que ces aides aient apporté quelques perfectionnements à l'œuvre conçue et commencée par le maître; mais il ne faut pas saisir ces

4a LES ORIGINES DE L'IMPRIMERIE.

prétextes et trouver un certain plaisir à ébranler la gloire de Tinventeiir. Si les chercheurs d'aujourd'hui sont de bonne foi; rien ne prouve qu'il en a été ainsi de tous tempS; et c'est un fait fréquent de voir les découvertes discutées par les contemporains. Pour nous^ et pour résumer ces longs débats, rien n'a encore mis sérieusement en question la gloire de Gutenberg; et elle doit rester intacte.

Les relations de Gutenberg avec Faust finirent en 1455* Cette année-là, Faust réclama le payement de 2,020 florins, représentant deux avances séparées de 800 florins chaque, plus les intérêts et les autres frais. Gutenberg refusa de payer, alléguant que les avances n'avaient pas été faites aux époques stipulées. D'où procès, et condamnation de Gutenberg à rembourser toutes les sommes reçues de Faust, à l'exception de celles qui avaient été dépensées pour le matériel de l'imprimerie et que Faust gardait en nantissement. Ne pouvant trouver la somme nécessaire, il est forcé de laisser tomber toute l'afiiedre dans les mains de Faust, mais il reste à Mayence et il est probable qu'il continua à imprimer pour son compte.

Ici encore nous ne pouvons laisser passer sous silence les doutes que l'on a émis sur la droiture commerciale de Gutenberg. Ces soupçons ne sont appuyés sur aucune preuve absolue et il semble, au contraire, plus équitable de supposer que Gutenberg

a eu le sort commun des inventeurs à court d'argent qui sont plus à la merci des autres qu'on ne l'est généralement à la leur.

Déjà vieux, il trouva un protecteur dans l'Électeiu: Archevêque de Mayence qui l'attacha à sa cour. On dit qu'il devint aveugle avant sa mort, qui eut lieu en 1468. Il fut inhumé dans l'église des Récollets. En 1837, un honneur tardif fut enfin rendu à sa mémoire par l'érection, à Mayence, de la magnifique 8tatue conçue par Thorwaldsen et élevée aux frais de souscriptions recueillies dans toute l'Eiu-ope. C'est une statue en bronze dressée sur un piédestal de marbre sur la place principale de la ville qui porte maintenant le nom de Place de Gutenberg. La façade du piédestal porte l'inscription suivante :

JOHARNBM GBRSfLBIfCH DB GVTBRBBKOy

PATAICIVM MOOVMTiaVMy

jEftB PB» TOTAM EVBOPAM COILATO

POfVBRVRT ClVBS.

MOCCC.XXX.VII.

De l'autre côté du piédestal se trouve écrit :

Arum, qu^ Grœcos îattdtj latuitque Latinosj

Germant soUrs extuâit ingenium;

Nunc qniâquid veteres sapiunt, sapiuntqiu récentes^

Non sihij sed populis omnibus iâ sapiunt.

Pour avoir été méconnu dans ses débuts, Gutenberg a récolté depuis une ample moisson de §^oire. Les historiens ont fait son éloge, les philosophes Tont acclamé, les poètes Font chanté, et il faudrait une bibliographie spéciale de tous les ouvrages qu'il a inspirés. Nous ne citerons que ces vers latins d'Arnold de Bergel parce que, imprimés à Mayence en 1541 , dans son Poëme en r honneur de l'Imprimerie, ils sont une preuve de plus au dossier de Gutenberg :

Auctorem quxrunt, primos qui repperit hujus

Archétypes artis, primaque puncu nilit.

Decercancque dux non parvi nomlnis urbes,

Quadibet artificem vendicac usque sibi.

Annalesque nios quidam, Germania, Kmiuent,

Bullatas nugas hac quoque parte Tomunt.

Sed, te ne fallat mendacis opinio vulgi,

Illius referam quae sit origo rei, Clarus Joannes en Gutenbergius hic est,

A quo, seu vivo fiumine, manat opus.

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