‹ Les origines de la civilisation [microforme]Chapitre 15 sur 108 · PRE · texte numérisé non relu

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tude de lécher tout ce qu’on leur présente, apparemment pour faire acte de propriété (1).

Dieffenbach (2) a observé aussi cette même coutume à la Nouvelle-Zélande ; mais là, c’est le donateur qui lèche l’objet. Le capitaine Cook nous dit que les indigènes des îles Tonga ont « la singulière habitude de « porter à leur front tout ce qu’on leur présente: « c’est sans doute leur manière de remercier, » ajoute-t-il (3).

Tous les exemples que nous venons de citer nous autorisent certainement à dire que la communauti des femmes, qui existe, ou qui a existé, chez tant de races non civilisées, représente le premier état social de l’homme. Examinons maintenant les différents états qui ont remplacé cet état primitif et comment on en est arrivé au mariage individuel.

Montesquieu établit presque comme un axiome que « l'obligation naturelle qu'a le père de nourrir « ses enfants a fait établir le mariage, qui déclare celui « qui doit remplir cette obligation (4). » Et plus loin: « Il est arrivé dans tous les pays et dans tous les « temps que la religion s’est mêlée des mariages. » Les pages suivantes vont prouver combien ces assertions sont loin de la vérité.

Bachofen (5), M. Lennan (6) et Morgan, les plusré-

cents auteurs qui aient étudié cette question, pensent à

(1) Franklin, Journeys 1819-22, vol, I, p. 34. (2) Nouvelle-Zélande, vol, IT, p. 104.

(3) Voyage au pôle Sud, vol. I, p. 221.

(a) Esprit des Lois, vol. Il, p. 186, 299.

(5) Das Mutterrecht.

(6) Primatite marriage.

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que l'état social primitif de l’homme fut un état de pur hétairisme (1), qu’alors le mariage n'existait pas, ou qu’il n'existait que comme « mariage en com-

mun, » c’est-à-dire que tous les hommes et toutes les femmes, composant un groupe ou une tribu, appartenaient indifféremment l’un à l’autre.

Bachofen croit qu’enfin les femmes choquées, scandalisées, par un tel état de choses, se révoltèrent et établirent un système de mariage comportant la suprématie de la femme, c’est-à-dire que le mari devint le sujet de la femme, que la descendance se fit par les femmes et qu’elles eurent la plus grande part du pouvoir politique. Il donne à la première période lenom d’«hétairisme ; » à la seconde le nom de « Mutterrecht » ou « droit de la mère. »

Puis, en troisième lieu, il pense que l'influence spirituelle de la paternité l’emporta sur l'idée plus matérielle de la maternité. Les hommes réclamèrent la prééminence ; la propriété et la filiation passèrent à la ligne masculine, le culte du soleil remplaça le culte de la lune, et il se produisit beaucoup de changements dans l’organisation sociale, principalement parce qu’on en vint à reconnaitre que l'influence créatrice du père était plus importante que le lien matériel de la maternité. Le père, en un mot, était l’auteur de la vie, la mère une simple nourrice.

Ainsi, selon lui, la première époque se caractérise par toute absence de loi, la seconde est matérielle, la troisième spirituelle. Je crais, cependant, qu’il y a eu

(1) Loc, cit., XVIIT, XIX,

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fort peu de pays, s’il y en a eu, où les femmes aient exercé le suprême pouvoir. Nous ne voyons pas dans l’histoire, comme un fait, que les femmes aient jamais revendiqué leurs droits et je pense que les femmes sauvages seraient tout particulièrement fort éloignées de le faire. Au contraire, dans les races les moins civilisées, comme, par exemple, en Australie, la position des femmes est celle de la sujétion absolue et il me semble parfaitement clair que l’idée du mariage est fondée, non pas sur les droits de la femme, mais sur ceux de l'homme ; c’est, en un mot, un exemple de plus « du bon vieux plan, que celui qui a le pou- « voir, prenne, et que celui qui le peut, garde. »

Chez les sauvages, la femme est littéralement la propriété du mari. Comme Petruchio le dit de Catherine :

« Je veux être le maître de ce qui m’appartient. « Elle est mon bien, ma propriété ; elle est ma maison, «mon ameublement, mon champ, ma grange, mon « cheval, mon bœuf, mon âne, mon tout, »

Et cela est si vrai que, comme je l’ai déjà fait remarquer, la « famille » d’un Romain, originairement, et pendant même tous les temps classiques, signifiait ses esclaves; et ses enfants ne faisaient partie de sa famille que parce qu'ils étaient ses esclaves ; de telle façon que si un père affranchissait son fils, ce dernier cessait de faire partie de la famille et n'avait pas de part à l’héritage. Aujourd’hui même, dans quelques parties de l'Afrique, les biens d’un homme passent, non pas à ses enfants comme tels, mais à ses esclaves. Hearne nous dit que chez les Indiens de la Baie

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(1) Hearne.

(2) Journey (3) Richard (4) Voir pe 93, 98, 191,

(1) Hearne, p. 104.

assent, (2) Journey to the Shores of the Polar Seas, Vol, VII, p. 43, claves. (3) Richardson, Boat Journey, vol. IT, p. 24. : (4) Voir par exemple Lewin, Hill Tracts of Chittagong, p. 47, 77, 80, a Baie 93, 98, 191,

aient d'Hudson (1) «une coutume fort ancienne veut que les | tal 1 dans DS «hc:ames luttent au pugilat pour la possession de la | jamais D «femme à laquelle ils sont attachés ; et, bien entendu, | | emmes DS «le plus fort enlève toujours le prix. Un homme fai- [le ignées «ble, à moins qu'il ne soit excellent chasseur et fort | ins ci- DE «aimé dans sa tribu, garde rarement une femme- D / à posi- « qu'un homme plus fort que lui veut s'approprier... (| | le et il «Cette coutume existe dans toutes leurs tribus et | FA \ariage « cause un grand esprit d'émulation parmi les jeunes [Ii , Mais D «gens qui, dans toutes les occasions, et dès leur plus | | xemple SF «tendre enfance, essayent leurs forces et leur ha- | fu epou- D «bileté à la lutte. » Franklin nous dit aussi que les | ! » Indiens Copper regardent les femmes avec le même A ent la D mépris que le font les Chipewyans: « c’est pour eux | | Cathe- D « une sorte de propriété que le plus fort peut enle- | FES

| «ver au plus faible (2); » et Richardson (3) « a vu | artient. «plus d’une fois un homme fort enlever la femme d'un naison, « de ses compatriotes, plus faible que lui. Tout homme e, mon «peut en défier un autre à la lutte et s’il est vain-

« queur, enlever la femme de son adversaire. » Ce- | ait re- pendant les femmes ne songent pas à protester contre | ement, ces coutumes qui, au contraire, leur semblent par- | gnifiait faitement naturelles. On ne peut donc, je pense, re- | e sa fa- garder comme correcte, ni la théorie du docteur Ba- | elle fa- chofen, ni la séquence des coutumes sociales qu’il a | lernier suggérée, bien qu’il les ait défendues avec beaucoup | 1 pas de D de savoir (4). | | elques |

M Lennan, comme Bachofen et Morgan, prend pour point de départ un état d’hétairisme ou de communauté des femmes. Puis, selon lui, on passe à cette forme de polyandrie dans laquelle les frères possédaient leurs femmes en commun ; puis, vint l'état

‘du lévirat, c'est-à-dire le système d’après lequel, à

la mort d’un frère ainé, le frère cadet épouse la veuve, et ainsi de suite. Puis, quelques tribus devinrent endogames, d’autres exogames (1); c’est-àdire que quelques tribus défendirent le mariage hors de la tribu, d’autres le défendi:ent dans la tribu. Si lun de ces deux. systèmes est plus ancien que l’autre, il pense que c’est l’exogamie. L’exogamie, selon lui, basée sur l’infanticide (2), conduisit à la pratique du mariage par capture (3).

Un peu plus tard, la filiation dans la ligne féminine produisant une division dans la tribu, obvia à la nécessiié de la capture, comme une réalité, et la réduisit à un symbole.

À l'appui de cette théorie, M. M’ Lennan a certainement cité bien des faits frappants ; mais, tout en admettant qu’elle représente probablement la succession des événements dans quelques cas, il me sembie, cependant, qu'ils sont exceptionnels. Tout en admettant parfaitement la coutume fort répandue de l’infanticide chez les sauvages, nous prouverons, je pense, qu'ils tuent les garçons aussi souvent que les filles. Eyre (4)

(1) Loc. cît., p. 145.

(2) Loc cit., p. 138.

(3) Loc. cit., p. 140.

(k) Discoveries, etc., vol, IT, p. 324.

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affirme qu’il en est ainsi en Australie. En un mot, la distinction entre les sexes implique une prévoyance et une prudence que les sauvages ne possèdent pas.

Pour des raisons que je donnerai tout à l'heure, je crois que la communauté des femmes disparut graduellement pour faire place au mariage individuel, basé sur la capture, et que celui-ci conduisit d'abord à l’exogamie, puis à l’infanticide des nouveau-nés du sexe féminin. Je renverse ainsi l’ordre de séquence de M. M’ Lennan. Quoique l’endogamie et la polyandrie régularisée soient fréquentes, je ne les en regarde pas moins comme des exceptions au développement normal des sociétés.

Je crois, avec M’Lennan et Bachofen, que nos relations sociales actuelles procèdent d’un état primitif d'hétairisme, ou communauté des femmes. Il est évident, cependant, que, même à l’époque de la communauté des femmes, un guerrier, qui avait capturé une belle fille dans quelque expédition, devait la réclamer pour lui seul, et, s’il était possible, enfreindre la coutume existante. Nous avons déjà vu qu’il y a d'autres exemples de l'existence de mariages, sous deux formes différentes, dans un même pays; il n’y a donc aucune difficulté à supposer la co-existence de la communauté des femmes et du mariage individuel. IL est vrai qu'avec le système de la communauté des femmes aucun homme ne pouvait entièrement s’approprier une fille, sans enfreindre les droits de toute la tribu. Un tel acte aurait naturellement excité des jalousies, et n’eût été justifiable que dans des circonstances toutes particulières. Mais une captive de

| LA guerre se trouvait dans une position tout exceptionnelle; la tribu n'avait aucun droit sur elle; son f vainqueur aurait pu la tuer s’il l’avait voulu; il a préféré la prendre vivante, c'était son droit; il a fait l comme il lui a plu, et la tribu n’a rien à y voir. M Lennan (1) dit, il est vrai, « qu’il est impossible | « de croire que l’illégalité violente de sauvages se D | « trouve consacrée par un symbole légal, que si, d’ail- | « leurs, on l’admet, il est impossible d'expliquer pour- | « quoi un symbole du mème genre n’accompagne pas « le transfert d’autres sortes de propriétés. » Le symbole de la capture, cependant, n’est pas un symbole d’illégalité, c'était au contraire, selon les idées du temps, une possession légale. Il ne s’appliquait pas à ceux à qui on enlevait la captive, il avait pour but de limiter les droits de la iribu dans laquelle on l'introduisait. Le mariage individuel était, en fait, une infraction aux droits de tous; l’homme s’appropriant, ou l’homme et la femme s’appropriant mutuellement l’un à l’autre, ce qui aurait dû appartenir à toute la tribu. Ainsi, chez les Andamans, toute femme qui essaye de résister aux priviléges conjugaux réclamés par quelque membre que ce soit de la tribu, s'expose | à une grave punition (2).

h Il est d’ailleurs, je le crois, facile de comprendre pourquoi le symbole de la capture n’existe pas dans les transferts d’autres sortes de propriétés. Chaque génération a besoin de femmes; il fallait donc répéter

(1) Loc. cit., p. 44.

(2) Trans. Ethn. Soc., nouvelle série, vol, IT, p. 35.

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souvent soit la capture, soit le symbole. Ceci, au contraire, ne s'applique pas à la terre; quand l’idée de la propriété fut une fois entrée dans les relations sociales, la même terre passait de propriétaire à propriétaire. IL y a aussi, pour les autres sortes de propriétés, une distinction importante à faire. Un homme faisait de ses mains son arc, ses flèches et ses armes, il construisait sa propre cabane ; la néccssité d’une capture n'existait pas, aussi le symbole ne devait-il pas se produire.

M’ Lennan suppose que le meurtre des enfants fémipins, et, par conséquent, l'absence, ou la petite quantité des fernmes, poussèrent les sauvages à l’exogamie et au mariage par capture. Je donnerai tout à l’heure les raisons qu‘ me font rejeter cette explication.

Il suppose aussi que le mariage par capture résulte de cette coutume remarquable, à laquelle il a donné le nom si bien approprié d’exogamie, c’est-à-dire le mariage en dehors de la tribu. Je crois, au contraire, que l’exogamie fut la conséquence du mariage par capture, et non le mariage par capture de l’exogamie; que la capture, et la capture seule, pouvait donner à un homme le droit de s'approprier une femme, à l'exclusion des autres membres de la tribu ; et qu’ainsi, bien que toute nécessité d’une véritable capture ait disparu depuis longtemps, le symbole survécut; la longue habitude ayant fait regarder la capture comme un préliminaire absolument indispensable au mariage.

ILest, je crois, évident, que le mariage par capture v’a pas pour point de départ la modestie féminine, non-

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seulement parce que nous n’avons aucune raison de supposer qu'un tel sentiment existe chez les sauvages, mais aussi parce qu’on n’expliquerait pas de cette façon la résistance simule des parents, et, enfin, parce que la vraie question à résoudre est celle-ci : comment se fait-il que la coutume de conquérir la femme par la force et non par la persuasion soit devenue si générale.

La théorie de M. M’Lennan n’explique en rien les singulières cérémonies par lesquelles on expiait en quelque sorte le mariage, cérémonies dont je parlerai tout à l'heure.

J'ai d’abord l'intention de prouver combien la « capture, » soit sous la forme réelle, soit sous la forme symbolique, participe à l’idée du mariage. M. M’Lennan est, je crois, le premier qui ait apprécié toute l’importance de cette coutume. J’emprunte quelques-uns des exemples suivants à son excellent ouvrage, tout en en ajoutant uu grand nombre d’autr2s.

Il faut de fortes preuves, et ell:s existent en abon- à

dance, pour nous convaincre que l’origine du mmariage est indépendante de toutes considérations sacrées ou sociales; que l'affection mutuelle, ou même la sympathie, n’y sont pour rien; qu’un consentement mutuel était inutile, et que le mariage consistait, non pas en démonstrations amoureuses d’un côté, en tendre dévouement de l’autre, mais en violence brutale et en soumission forcée,

Les preuves, nous l’avons déjà dit, sont trèsabondantes. Les Caraïbes, par exemple, enlevaient tant de femme: aux peuplades voisines, «l

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avaient si peu de communications avec elles, que les hommes et les femmes parlaient des langues différentes. « En Australie, dit Oldfield, il y a plus d'hom- «mes que de femmes; aussi beaucoup d'hommes, «dans chaque tribu, manquent-ils de ce qui leur rend «l'existence confortable : une femme. La femme, en «effet, est leur esclave dans le sens le plus strict du «mot, c’est leur bête de somme, c’est elle qui pro- «cure les aliments, c’est sur elle qu'ils déchargent «leur mauvaise humeur, quand ils n’osent pas le faire «sur leurs compagnons. Aussi, ceux qui veulent se «donner ce luxe, se trouvent-ils dans la nécessité «d'aller voler les femmes de quelque autre tribu ; et. «dans les expéditions qu’ils entreprennent pour ac- «complir un dessein si louable, ils se soumettent «gaiement à toutes les privations, à tous les dangers «qu'ils endureraient s'ils étaient sur la trace d’une «vengeance. Quand, dans ces expéditions, ils décou- «vrent une femme sans protecteur, leur manière de «faire est loin d’être douce. Ils l’étourdissent d’abord «par un coup de dowak (pour lui inspirer de l’amour

L «sans doute), puis la saisissent par les cheveux, et la

«trainent dans le bois le plus voisin, pour attendre «qu’elle revienne à elle. Dès qu’elle a recouvré ses «sens, ils la forcent à les accompagner; et comme, taprès tout, elle ne fait qu'échanger un maïtre brutal «pour un autre, elle acquiesce ordinairement, et «prend autant de peine pour s'échapper que si elle «le faisait librement (1). »

(1) Trans. Ethn, Soc., v. IE, p. 250.

Lussock. Orig. de la Civil. 4

mn nr nement trente

Voici maintenant comment les indigènes des environs de Sidney avaient l'habitude de se procurer des femmes : « On se précipite sur la malheureuse en l’ab- « sence de ses protecteurs. On commence par létour. « dir en lui portant sur la tête, le dos et les épaules, « des coups de bâton qui tous font couler le sang, « puis on la prend par le bras et on l’entraine dans « les bois avec une violence telle que quelquefois on «lui démet le bras. L'amant, ou plutôt le ravisseur, «s'inquiète fort peu des pierres ou des branches « d'arbres qui peuvent se trouver sur sa route, il n'a « qu’une idée, celle de conduire sa proie à ses ca- « marades; alors se passe une scène trop épouvanta- « ble pour qu'on puisse la raconter. Les parents de k: « femme ne s’offensent pas de ces enlèvements, ils se « contentent d'agir de la mème façon, quand ils en « trouvent l’occasion. Cette coutume est si commune «chez eux que les enfants eux-mêmes en font u| « jeu ou un exercice (1). »

A Bali (2), une des îles situées entre Java et la Nouvelle-Guinée, il est ordinaire que «les filles soient « enlevées par leurs féroces amants, qui, dès qu'il « les surprennent seules, les violent immédiatement, «et les entrainent dans les bois les cheveux épars et « les vêtements en lambeaux. Puis le grossier amant « effectue sa réconciliation avec les parents outragés, « leur paye une certaine somme comme compensa- « tion, fait sortir la pauvre femme de l'endroit où i « l'avait cachée, et elle devient son esclave. »

‘) Collins, English Colony in New South Wales, p. 362. (2) Natices of the Indian Archipelago, p. 90,

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L'idée que la force et le mariage doivent aller de concert est si profondément enracinée qu’on emploie toujours la force, comme symbole, longtemps après que toute nécessité pour le faire a cessé; et il est fort intér:ssant d'étudier, comme l'a fait M. M° Lennan, les duférentes phases par lesquelles la terrible réalité a pass pour devenir un simple symbole.

Si nous supposons un pays dans lequel se trouvent quatre tribus voisines, accoutumées à l’exogamie, et qui tracent leur généalogie par les femmes et non var les hommes, coutume qui, comme nous le verrons tout à l'heure, est très-commune, pour ne pas dire générale chez les sauvages, il est facile de comprendre

qu'après un certain laps de temps, chaque tribu con-

sistera en quatre clans. représentant les quatre tribus originales; nous trouverions donc dans chaque tribu quatre clans, et un homme doit toujours épouser une imme appartenant à un clan différent du sien. Mais mesure que les tribus devinrent plus considérables ct plus civilisées, la « capture, proprement dite, » devint incommode et enfin impossible.

La capture se transforma donc par degrés en un sinulacre de cérémonie, faisant, cependant, partie nécessaire du mariage. On pourrait citer bien des exemples de cette transformation.

Le major général Campbell, qui a vécu chez les Khonds d’Orissa, raconte qu’un jour «il entendit une «grande clameur venant d’un village voisin; redou- ‘tant quelque querelle, je m’y rendis sur-le-champ, cet vis un homme portant sur son dos un paquet «enveloppé d’un vaste drap écarlate; il était entouré

| | | « de vingt ou trente jeunes gens, qui le protégeaient

nes femmes. Je demandai l'explication de cette scène, si nouvelle pour moi, et on me répondit que « cet homme venait de se marier et que son précieux fardeau était sa jeune femme qu’il transportait dans « son village. Les jeur°s amies de la mariée (il parai que c’est la coutume du pays) cherchaient à la re- « prendre, et lancèrent à la tête du malheureux mar « des pierres et des bambous jusqu’à ce qu’il fût arrivé « à l'entrée de son propre village (1). »

Sir W. Elliot rapporte aussi que non-seulement che les Khonds, mais « dans plusieurs autres tribus de « l'Inde centrale, le fiancé emporte de force sa fian- « cée, et que cet enlèvement de force est tantôt réel « « tantôt simulé (2).» La même coutume existe cha les Badagas habitant les collines du Nilgherry (3).

Chezles Kols de l’Inde centrale, selon Dalton, quart on s’est entendu pour le prix de la femme, «le fiancée l] «une s#rande troupe de ses amis des deux sexes, entrent | « dans le village de la fiancée en chantant, en dansant ll «et en simulant un combat; là, ils rencontrent le «amis de la fiancée, qui leur offrent l'hospitalité (4):

M. Bourien (5) décrit ainsi le cérémonial du mt riage dans les tribus sauvages de la péninsule de }

(1) Cité par M'Lennan, Primitive Marriage, p. 28.

|| (2) Trans. Ethn. Soc. 1869, p. 125.

| (3) Metz, The tribes of the Neilgherries, p. 74. Voir aussi Lewin, Hi tracts of Chittagong, p. 36, 80,

| (à) Trans. Ethn. Soc., vol. VI, p. 24, Voir aussi p. 27 ct les Tribes!|

| India, v. I, p. 15.

(5) Trans, Ethn. Soc, 1865, p. 81.

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Malaisie : « Quand la tribu est assemblée et que tout «est prêt, les vieillards amènent la fiancée auprès «d’un cercle plus ou moins grand, selon la force pré- «sumée des futurs époux; la jeune fille part la pre- «mière et le jeune homme s’élance, quand elle a «pris quelque avance; s’il parvient à l’attraper et à

| « la retenir, elle devient sa femme; sinon, il perd

« toute espèce de droit sur elle. D’autres fois un chamn «plus vaste leur est ouvert et ils se poursuivent à

| «travers la forêt. Le prix de la course n’appartient

«pas, selon les paroles de la chronique « au plus «rapide, ni au plus fort,» mais au jeune homme qui «a eu la bonne fortune de plaire à la jeune filie. »

Le docteur Hell nous dit que chez les Kalmoucks, après que le prix de la fille a été débattu et arrangé, le fiancé vient avec ses anus pour emporter sa fiancée, «les habitants du camp de cette dernière font alors «une résistance simulée, en dépit de laquelle son «mari l’enlève sur un cheval richement caparaçonné, «au milieu des acclamations et des feux de joie (1).»

Le docteur Clarke (2) nous fait un récit charmant d'une cérémonie analogue. « La jeune fille monte à «cheval et s'éloigne au galop. Son amant la poursuit ; «sil l’atteint elle devient sa femme, et le mariage est «immédiatement consommé; après quoi elle retourne Cavec lui à sa tente. Mais il arrive quelquefois que

«la femme ne désire pas épouser !homme qui la

«poursuit; dans ce cas elle ne se laisse pas attraper. (On nous assure qu’il n’arrive jamais qu’une femme

(1) M'Lennan, loc. cit., p. 30, () Travels,i vol, I, p. 222.

« Kalmouck se laisse atteindre, à moins qu’elle n’aime « le jeune homme qui la poursuit. Si elle ne l’aime « pas, elle s’élance à travers tous les obstacles, au ris « que de se rompre le cou, jusqu’à ce qu'elle soi « hors d'atteinte, ou jusqu'à ce que le cheval d « poursuivant, épuisé de fatigue, lui laisse la liberté « de revenir chez elle, pour se faire poursuivre une « autre fois par quelque admirateur plus favorisé. »

« Chez les Tunguses et chez les Kamchadales, di « Ernan (1), un mariage n’est définitivement arrang: «et conclu, que quand l'amant a violé sa bien-aimée « et lui a déchiré ses habits. » Il n’est pas perinis de tirer vengeance, par le meurtre, d’une attaque faite sur les femmes, à moins que cette attaque n'ait eu lieui l’intérieur du yourt ou maison. On considère qu l'homme n'est pas à blâmer si la femme « a osé quit « ter la place qu’elle aoit naturellement occuper, l « foyer domestique. » Pallas dit que, dans son temp,

le mariage par capture existait aussi chez les S-

moyèdes (2).

Chez les Mongols (3), dès qu’un mariage est arrangi la jeune fille « se sauve et va se cacher chez des pa-

«rents, Quand le fiancé vient demander sa lemme. «le beau-père lui répond : « Ma fille vous appar- «tient; allez, prenez-la partout où vous pourrez h «trouver.» Fort de cette permission, lui et ses ami « se mettent à sa recherche, et quand il a trouvé

(1) Travels in Siberia, vol. IT, p. 442, Voir aussi Kames, History t! man, vol, II, p. 58.

(2) Vol, IV, p. 97. Voir aussi Astley, Collection of Voyages, vol, \, p. 575.

(3) Astley, vol, IV, p, 77,

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« jeune fille il la saisit comme sa propriété, et la porte « chez lui en simulant la violence. »

« Dans la Corée, quand un homme se marie, il «monte à cheval accompagné de ses amis, parcourt «la ville, puis s'arrête à la porte de sa fiancée, où «il est reçu par les parents. Ceux-ci la portent chez « lui et la cérémonie est complète (1). »

Chez les Esquimaux du cap York (détroit de Smith), selon le docteur Hayes (2), « le seul cérémonial ob- «servé au mariage est l'enlèvement de force de la « fiancée; car, même chez ces mangeurs de graisse de « baleine, la femme ne préserve sa modestie qu’en « faisant une résistance simulée; bien que sa destinée «soit fixée depuis nombre d'années, bien qu’elle sa- «che depuis longtemps qu’elle doit devenir la femme « de l’homme dont elle semble repousser les embras- « sements, quand le jour des noces est arrivé, l’inexo- « rable loi de l'opinion publique l'oblige à se déli- « vrer, s’il est possible, en se débattant, en criant, « jusqu’à ce qu’elle soit transportée dans la hutte de «son futur maitre; là elle cesse gaiement le combat «et prend possession de sa nouvelle demeure. »

Au Groënland, selon Egede, « quand un jeune «homme aime une jeune fille, il va trouver ses pa- «rents et propose le mariage. Après avoir obtenu « leur consentement, il se procure deux ou trois vieil- «les femmes qui doivent enlever la fiancée (s’il est « assez fort, il se charge lui-même de ce soin), Les

(1) Astley, vol, IV., p. 342, (2) Open Polar Sea, p. 432,

« vieilles femmes se rendent à la demeure de la jeune « fille et l’enlèvent de force (1). »

Nous avons déjà vu (p. 79) que le mariage par capture règne dans toute sa force chez les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord.

Les aborigènes de la vallée de l’Amazone, dit Wallace (2), « n’observent aucun cérémonial parti- « culier pour leurs mariages, si ce n’est qu'ils enlè- « vent toujours la fille de force, ou simulent un enlè. «vement, même quand elle et ses parents consentent « au mariage. »

M. Bardel, dans ses notes sur le voyage de M. d'Urville, constate que chez les Indiens, habitant les environs de la ville de la Conception, dans l’Amérique du Sud, quand un homme s’est entendu pour le prix d’une jeune fille :vec ses parents, il la surprend et la conduit dans les bois pendant quelques jours, après quoi l’heureux couple revient dans sa hutte (3).

A la Terre de Feu, nous dit l'amiral Fitzroy (4), « aussitôt qu'un jeune homme peut, par le produit « de sa pêche et de sa chasse nourrir une femme, il «obtient le consentement de ses parents et... il se « construit un canot ou en vole un, puis il attend une « occasion et enlève la jeune fille. Si celle-ci ne veut « pas l’épouser, elle se cache dans les bois jusqu’à ce « que son admirateur, fatigué de la chercher, aban- « donne la poursuite ; mais ceci arrive rarement. »

(1) History of Greenland, p. 143, (2) Travels in the Amazons, p. 497,

(3) Vol, III, p. 277 et 22,

(a) Voyage of the Aventure and Beagle, vol. IT, p. 182,

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Chez les Vitiens, selon Williams, on a coutume « quand on veut se marier, de s'emparer d’une fem- « me en employant la force, ou en faisant semblant de « l’employer.Si la femme ne veut pas épouser l’homme « qui l’a enlevée, elle se sauve auprès de quelqu'un qui « puisse la protéger; si, au contraire, elle y consent «l'affaire est immédiatement arrangée ; on donne «un festin aux parents le lendemain matin et le «couple est désormais considéré comme mari et « femme (D). >

Earle (2) fait le tableau suivant du mariage à la Nouvelle-Zélande, qu’il regarde comme « très-extraordinaire, » tandis qu’en réalité, comme nous le voyons à présent, c'est presque la coutume universel le. « Les Nouveaux-Zélandais, dit-il, ont de si singu- «lières coutumes quand il s’agit de faire la cour et de «se marier, qu'un observateur doit en arriver à la «conclusion qu’il n’y a pas chez eux la moindre trace «d’un sentiment d'affection. Dès qu’un homme voit « une femme qu’il pense devoir lui convenir, il s’a- « dresse à son père, ou, si elle est orpheline, à son «plus proche parent. S'il obtient leur consentement, «il enlève de force sa future femme, qui résiste de «tout son pouvoir ; or, comme les jeunes filles de la « Nouvelle-Zélande sont ordinairement fort robustes, «cet enlèvement donne lieu aux scènes les plus vio- «lentes. Leurs vêtements sont bientôt en lambeaux, Cet il faut des heures à l’homme pour l’entrainer la «distance d’une centaine de mètres. Si elle peut

(1) Viti et les Vitiens, vol, 1, p. 174.

(2) Resideuce in New Zealand, p. 244.

« échapper à son antagoniste elle se sauve immédia- « tement et tout est à recommencer. On peut supposer que si la dame a quelque désir de s’unir à cet « amant de nouvelle espèce, elle ne fait pas une dé- « fonse trop vigoureuse, mais il arrive quelquefois qu’elle parvient à effectuer sa retraite dans la mai- « son de son père ; dans ce cas l’amant doit renoncer « à toute chance de la posséder jamais; si, au contraire, «il peut arriver à la transporter dans sa propre de- : meure, elle devient immédiatement sa femme. » Les Nouveaux-Zélandais ont l’habitude de simuler un combat, même après le mariage. M. Yate (1) relate un charmant exemple de cette coutume. «Il y eut, « dit-il, un peu d'opposition au mariage, mais seule- « ment après qu’il eut été célébré, comme c’est tou- « jours l'habitude ici. La mère de la fiancée vint me

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« voir, la veille du marige, et me dit qu’elle était très- « heureuse que sa fille épousät Pahau ; mais qu'elle « devait crier bien fort et paraître très en colère en « présence de sa tribu, ou qu’autrement les indigènes « viendraient lui prendre tout ce qu’elle possédait, et «détruire ses moissons, C’est la coutume ici. Si un « chef éprouve un accident, on le dépouille comme « marque de respect; s’il se marie, il perd tous ses « biens; ceci est une marque de respect et non pas « d'irrévérence, comme on l’aimprimé à tort dans une « publication officielle. Un chef croirait qu'on ne fait « aucune attention à lui si, dans bien des occasions, on ne lui enlevait et aliments et vêtements. Pour pri-

@) Yate, Ne Zealand, p. 96,

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