FÉTICHISME
Dans le fétichisme du nègre, la religion, si on peut l’appeler ainsi, devient système et acquiert une importance déjà considérable. Néanmoins, si l’on se place à un autre point de vue, on peut considérer ke fétichisme comme une antireligion. On l’a jusqu’à présent défini: le culte des substances matérielles. Ceci ne me semble pas constituer le vrai caractère de te système religieux, car on ne peut dire que le fétichisme soit vraiment une forme de culte. Le nègre croit, en effet, qu’au moyen du fétiche il peut com-
(1) Loc, cit., p. 160.
mander à son dieu et le contrôler. En un mot, le fétichisme est tout simplement le magisme. Nous avons déjà vu que les magiciens, dans toutes les parties du monde, pensent que, s’ils ont en leur possession quelque objet ayant appartenu à un individu, cette possession leur suffit pour acquérir une grande puissance sur lui. Un petit morceau de vêtement suffit, mais s'il ne peut se le procurer, le magicien semble penser naturellement qu’une blessure faite à une image, affec' era la personne que cette image représente, C'est-à-dire qu’un homme qui peut Gétruire ou iorturer une image, inflige les mêmes tourments à la personne dont elle porte le nom, et que, ce pouvoir procédant de is magie, l'original ne peut rien pour lempècher. En Europe même, au onzième siècle, quelques malheureux juifs furent accusés d’avoir assassiné de cette façon un certain évêque Eberhard. Ils firent une image de cire représentant l’évêque, la firent baptiser, puis la brüûlèrent, et l’évêque mourut.
Lord Kames (1) dit qu’au temps de Catherine de Médicis, « on avait coutume de faire faire des sta- « tuettes de cire, représentant ses ennemis, afin de « les torturer en faisant rôtir la statuette à petit feu «ou en la perçant avec des aiguilles. »
Dans l’Inde, dit Dubois (2), « on moule de petites « statuettes de boue, sur la poitrine desquelles on « inscrit le nom des personnes que l’on veut torlu- « rer... Puis on perce la statuette avec des épines,
(1) Lord Kames, History of man, vol. IV, p. 261. (2) Dubois, Description of the people of India, 1. 347.
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Eh bien, :l me semble que le fétichisme est une extension de cette croyance. Le nègre suppose que la possession d’un fétiche, représentant un esprit, lui permet de commander en maitre à cet esprit. Nous savons que le nègre bat son fétiche si ses prières ne sont pas exaucées, et je crois qu’il pense sérieusement nfliger ainsi une souffrance à son dieu. Ainsi on ne peut donner le nom d'idole au fétiche. La même image, le même objet, peuvent être un fétiche pour l'un, une idole pour l’autre ; cependant fétiche et idole ont une nature essentiellement différente. On adore une idole; le fétiche, au contraire, ne sert qu’à placer la divinité sous le contrôle de l’homme, et cette idée, tout absurde qu’elle puisse paraître à première vue, l'est en somme beaucoup moins si on la rapproche des grossières idées religieuses des regres. Si donc on ne confond pas la magie avec la religion, et je pense qu’on ne doit pas les confondre, on ne peut donner le nom de religion au fétichisme qui en est la négation absolue,
Tout peut servir de fétiche ; il peut ou non représenter la figure humaine. Un épis de maïs mème est tout ce qu'il faut. Ur nègre intelligent dit un jour à Bosman (1): « Si l'un de nous est résolu à entre- «prendre quelque chose d’important, le première «chose qu’il fasse est de chercher un dieu qui l’aide «dans son entreprise. Dans ce but, il sort et prend
(1) Bosman, Guinea, Pinkerton voyages, vol, XVI, p. 493, — Voyez aussi Loyer (1701), Astley, Collection of Voyu, es, vol, Il, p. 440,
« pour dieu la première créature qui se présente à « lui, un chien, un chat, ou la créature la plus mé. « prisable du monde; peut-être même un objet ina- « nimé qui se trouve sur son chemin, une pierre, un « morceau de bois, ou quoi que ce soit, cela importe « peu. Il offre immédiatement une offrande à ce nou- « veau dieu, lui explique son entreprise et lui fait le vœu solennel que, s’il le fait réussir, ille considérera et l’adorera désormais comme son dieu. Si son eutreprise réussit, il a découvert un nouveau dieu fort utile à qui il fait chaque jour de nouvelles offrandes: si le contraire arrive, il rejette le nouveau dieu comme un instrument inutile, qui redevient simple pierre comme devant. Nous faisons et défaisons et donc journellement nos dieux et sommes par conséquent les inventeurs et les maîtres de ce que nous adorons. »
Le terme fétichisme se lie ordinairement à la race nègre, mais un état religieux analogue existe dans beaucoup d’autres parties du monde. On peut dire même qu'il est universel, puisque le fétichisme n'est rien autre que le magisme, et que dans les pays les plus civilisés, dans le nôtre même, la croyante à la magie n’a pas encore complétement disparu.
Les Badagas (Indoustan), selon Metz (1), sont «en- « core dans une condition ressemblant au fétichisme. « Tout ce qu’il plaît au chef du village, ou prêtre, de « déifier leur devient un objet de culte. Con.me con- « séquence nécessaire de cet état de choses, il va sans
(1, The tribes of the Nerlgherrie?, p. 60,
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«dire qu'ils ont fort peu de respect pour leurs dieux, «etil est fort commun d'entendre le peuple les appeler «menteurs, où de leur appliquer les épithètes les «plus outrageantes. » Le colonel Dalton (1), dit aussi, en parlant des Chota Nagpore de l'Inde centrale, « que «certaines particularités du paganisme des Oraons, «pratiquées seulement par les Moondahs, qui habi- «tent les mêmes villages qu'eux, ressemblent beau- «coup au fétichisme. »
A Jeypore (2) on regarde comme un puissant talisman le corps d’un petit rat musqué. « On enferme le «corps desséché de cet animal dans une boite de cui- «vre, d'argent ou d'or, selon les moyens de l'individu, . «on se pend la boîte au cou, ou on se l’attache au «bras, pour se rendre invulnérable même aux coups «de sabre, aux balles, etc. »
Cestribus me semblent donc naturellement adonnées au fétichisme, déguisé et modifié peut-être par des pratiques empruntées aux religions supérieures indoues, pratiques qu’elles ont adoptées sans les comprendre.
Quoique les Peaux-Rouges de l'Amérique septen— trionale aient atteint un plus haut degré de développement religieux, ils conservent encore des fétiches sous la forme de boîtes à talismans. « Chaque Indien, «dit Catlin (3), dans son état primitif, vorte sa boîte Qà talisman sous une forme ou sous une autre, » et c'est à ce talisman qu’il s'adresse pour demander aide et protection. La nature du talisman se détermine de
(1) Trans, Ethn, Sos, nouvelle série, vol. VE, p. 33, (2) Short, Trans, Eiln, Soc, voi, VI, p. 278, (3) Amorican Indians, vol, 1, p. 36,
la manière suivante : À quatorze ou quinze ans le jeune homme se rend seul dans la prairie et y reste deux, trois, quatre ou même cina jours, couché sur le sol, songeant, et observant un jeüne sévère. Il reste éveillé aussi longtemps qu’il le peut, mais quandil s'endort, le premier animal qui lui apparaït en rtre devient son talisman. C’est à ce talisman qu’il s’adresse pour demander protection, c’est à lui qu’il offre ses sacrifices ; le Peau-Rouge, plus fidèle que le nègre, ne change jamais de fétiche. Pour lui, comme le bouclier pour le Grec, comme l'épée pour les Européens occidentaux, ce talisman devient l’emblème de ses succès, et le perdre est une honte.
Les Indiens de la Colombie ont de petites statuettes representant un quadrupède, un oïseau ou un poisson. Bien qu’on les appelle des idoles, ce sont plutôt des fétiches, car, comme on leur attribue toutes les maladies, dès que quelqu'un tombe malade, on les bat toutes ensemble, et la première qui pa: une dent, ou une serre, est regardée comme la ‘oupable (1).
En Chine (2) aussi, parmi le peuple, si, après de
longues prières adressées à leurs idoles, ils n’ob-
tiennent pas ce qu'ils désirent, comme cela arrive souvent, ils les mettent à la porte comme des dieux impuissants; d’autres les traitant plus mal encore, les injurient et quelquefois les battent. » Eh bien, chien d'esprit! lui disent-ils, nous t'avons logé dans un temple magnifique, nous t’avons couvert
(1) Dunn, Oregon, p. 125.
(2) Astley, Collection of Voyages, vol, IV, p, 218.
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«de doru''es, nous t’avons bien nourri et abreuvé «d’encens ; et, après tous ces soins, tu es assez ingrat «pour nous refuser ce que nous te demandons. » «Puis ils attachent des cordes à l’idole, la précipitent «à bas de son piédestal, la traînent dans les rues, au «milieu de la boue et des ordures, pour la punir des «dépenses inutiles qu’ils ont faites pour elle. Si, pen- «dant ce temps, il arrive que leurs vœux sont rem- «plis, ils la reconduisent au temple avec le plus grand ccérémonial, la lavent, la replacent dans sa niche, «sagenouillent devant elle et lui font mille excuses de «leur conduite. « Il est vrai, disent-ils, que nous «avons été un peu trop vifs, mais toi, de ton côté, «tu as été un peu trop lente à nous accorder ce que «nous désirions, pourquoi t’être attiré ces mäuvais ciraitements? Mais ce qui est fait est fait: n’y pen- «sons donc plus. Si tu veux oublier le passé, nous al- «lons te dorer à aouveau, »
Pallas, en parlant des Ostiakes, constate que « mal- «gré la vénération et le respect qu’ils ont pour leurs «idoles, malheur à elles lorsqu'il arrive un malheur (à l'Ostiak, et que l’idole n’y remédie pas. Il la jette calcrs par terre, ia frappe, la maltraite, et la brise. «Cette correction arrive fréquemment. Cette colère «est commune à tous les peuples idolâtres de la Si- «bérie (1). »
À Whydah (Afrique occidentale), et, je crois, en rèele générale, chez tous les nègres, on ne mange pas l'animal ou la plante qu’on a choisis pour fétiches (2).
(1) Pallas, Voyages, vol. IV, p. 79.
(2) Phillips, 1693, Asuey, vol, Il, p. 411.
A Issini, au contraire, « manger le fétiche » est une cérémonie solennelle quand on prète serment, ou comme signe d’amitié (1).
Le fétichisme proprement dit ne comporte ni temples, ni idoles, ni prètres, ni sacrifices, ni prières. Il n'implique aucune foi à la création ou à une vie future et a fortiori à des récompenses ou à des châtiments. Il ne s'occupe pas de la morale. Cependant, dans la plupart des grandes monarchies nègres, le culte s’est quelque peu organisé; mais bien que nous commencions à trouver des temples et des prêtres, la religion elle-mème a fait peu de progrès.