TOTÉMISME
Le progrès religieux fait un pas en avant et se manifeste maintenant à nous sous la forme à laquelle on pourrait donner le nom de totémisme, Le sauvage n’abandonne pas sa croyance au fétichisme dont, il faut le remarquer en passant, aucune race d'hommes nes’est encore absolument débarrassée, mais il y ajoute la foi à des êtres d’une nature moins matérielle et plus épurée. Dans cette phase religieuse, on adore tout, arbres, pierres, rivières, montagnes, corps célestes et animaux, mais les dieux supérieurs ne peuvent plus être forcés d’agir de par la magie. Cependant on ne les regarde pas encore comme créateurs; ils ne récompensent pas la vertu et ne punissent pas le vice. Les esprits des morts ont un long et périlleux
(1) Loyer, 1701, loc. cit., p. 436.
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LA RELIGION. 833 voyage à accomplir, beaucoup périssent avant d’attindre le but; le ciel, cependant, semble être tout simplement une partie éloignée de la terre.
Les dieux eux-mêmes habitent encore la terre ; ils font partie de la nature, ils ne sont pas surnaturels : enrésumé, nous pouvons dire que dans le fétichisme les divinités ne sont pas humaines ; dans le totémisme elles sont surhumaines ; elles ne deviennent surnaturelles que dans un état religieux plus avancé.
En outre le totémisme déifie les classes, le fétichisme l'individu. Le nègre qui prend, par exemple, un épi de maïs comme fétiche, estime beaucoup cet épi en particulier, mais le mais , comme espèce, lui importe peu. Le Peau-Rouge, au contraire, qui prend pour totem l'ours ou le loup, se sent en commuication intime, sinon mystérieuse, avec toute l’espèce.
Le nom de totémisme est d’origine américaine ; on lemploie pour indiquer la forme religieuse qui prévaut chez les Peaux-Rouges de ce continent; mais des vues religieuses analogues existent dans différentes autres parties du monde.
Afin de comprendre clairement les traits essentiels des religions des différentes races, il faut se rappeler qu'à l’état religieux où nous en sommes arrivés dans k cours de notre étude, on peut diviser en deux grandes classes les modifications dont une religion est isceptible : le développement et l'adaptation. l'empoie le terme de développement pour indiquer les thangements qui sont la résultante du progrès intelketuel de la race. Ainsi une idée plus élevée de Ja
divinité est un développement. D’un autre côté, un peuple habitant vers le Nord est disposé à regarder le
soleil comme un‘dieu bienfaisant, tandis qu'une ra
habitant les tropiques ue voit en lui que l'élément de la sécheresse et de la destruction. Les chasseurs adorent de préffrence l: lune, les agriculteurs le soryvlie les modiiications par adap-
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différence de causes physiques.
Dans quelques cas le caractère du langage a probablement exercé beaucoup d'influence sur celui de ha religion. On ne peut, par exemple, manquer d'être frappé par les différences qui existent entre les religions aryennes et les religions sémitiques. Toutes les races aryepnes ont une mythologie compliquée, c'est le contraire chezles races sémitiques. Eu outre le ca ractère des dieux est tout à fait différent. Les races sémitiques ont El, fort; Bel ou Baal, seigneur; Ado nis, seigneur ; Shet, maître ; Moloch, roi; Ram et Rimmon, l'excellent ; et d’autres noms semblables pour
race où de
leurs dieux, Les Aryens, au contraire, Zeus, le ciel:
Phæbus, Apollo, le soleil; Neptune, la mer; Mars, guerre; Vénus, la beauté; etc. Max Müller (1) à très-ingénieusement essayé d'expliquer cette différence par le caractère différent du langage dans les deux races.
Dans les langues sémitiques, la racine reste toujours distincte et facile à reconnaitre. Dans Les langues
(1) Voyez Müller, Chips from a German Workshop, vol. 1, p. 963.
aryenne difficile gues sé?
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aryeunes, au contraire, elle s’altère vite et est fort difficile à décout ir. Aussi les dictionnaires des lanques sSémitiques sont-ils, ponr là plupart, disposés par ordre de racines, rK«thode qui, dans les langues wyeunes, serait fortincommode, la racine étant souvent obscure, et, dans bien des cas, douteuse. Or, prenons une expression telle que « le ciel fait entendre son tonuerre. » Dans les langues sémitiques, le mot « ciel » ne serait pas altéré, et garderait une sienification si claire, qu’on arriverait très-difficilement à le prendre pour un nom propre. Mais chez ls Ayrens, il en a été tout autrement, et nous trouvons dans ies plus anciennes poésies védiques les noms des dieux grecs employés pour nommer simplement les objets naturels. Aïnsi le mot sanscrit Dyaus, k ciel, devint le grec Zeus, et quand le Grec disait, Zeùs kevrà, 11 n’exprimait pas l’idée que le ciel, mais que «Zeus » faisait entendre son tonnerre. Les dieux une bis créés ainsi, la mythologie devait nécessairement suivre. Quelques faits peuvent être obscurs, mais quand on dit que Hupnos, le dieu du sommeil, était père de Morphée, le dieu des rèves; ou que Vénus ipousa Vulcain, aima Mars, et que ce fut Apollon, le soleil, qui révéla l’intrigue à Vulcain, il nous est facile de comprendre comment ces mythes se sont pro: duits.
Îlest fort intéressant d'observer l'attitude des anciens vis-à-vis de ces mythes. Homère et Hésiode les content, sans paraitre les mettre en doute, et nous bouvons être certains que la grande masse du peuple, « cette époque, les acceptait de bonne foi. Socrate,
Er,
cependant, explique que la fable d’Oreithyia enlevée de l'Illisus par Borée, signifie qu'Oreithyia fut précipitée du haut des rochers par le vent du nord. Ovide dit aussi que par le nom de Vesta il faut simplement comprendre le feu. Sans aucun doute, beaucoup d'autres hommes ont clairement compris l’origine d’une grande partie de ces mythes, sinon de tous, mais probablement ils ne voulurent pas exprimer leur opinion dans la crainte d'encourir l’odieux de l’hérésie,
Il y à un grand charme à cette explication. Ne détruit-elle pas, en effet, quelques-uns des traits les plus révoltants des anciens mythes? Ainsi, de même que le soleil dissipe les ténèbres d’où il sort, et le soir disperait dans le crépuscule, ainsi, selon la Fable, Œdipe tue son père, puis épouse sa mère. On peut expliquer ainsi toute cette terrible histoire, qui provient alors, non pas de la dépravité du cœur humain, mais d’une fausse application de ce fait que le soleil dissipe les ténèbres et finit par épouser le crépuscule d’où il est sorti.
Mais, bien que la poésie jette ainsi beaucoup de lumière sur l’origine des mythes qui constituaient la religion de la Grèce et de Rome, on ne peut expliquer ainsi l’origine ou le caractère de la religion chez les sauvages, parce qu’une mythologie telle que celle de la Grèce dénote déjà un peuple qui a fait des progrès considérables. Quelle que soit donc la tentation que l’on puisse avoir de chercher dans la nature d" langage; ou dans l'emploi d'expressions poétiques, l'explication des systèmes religieux des sauvages, tout en admettant mème l'influence que ces causes on!
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LA RELIGION. 337 exercée, il faut aller chercher plus bas l’origine de la religion, et nous contenter de l'explication qui s’applique à tous les sauvages possédant quelquesidées religieuses. J’ai essayé de le faire dans les chapitres précédenis, et de prouver ccinmment certains phénomènes, els, par exemple, que le sommeil et les rêves, la souffrance, la maladie, la mort, ont naturellement engendré dans l'esprit du sauvage une croyance en l’exislnce d'êtres mystérieux et invisibles.
SHAMANISUE.
Le totémisme constitue un progrès sur le fétichisme, nous venons de le voir, or le siamanisme cwontitue aussi un progrès sur le totémisme. Le mot vient de la Sibérie où les « Shamans » finissent, à
bre d’excitalion, par tomber en extase, supposent Lou prétendent que, dans cet état, l'esprit au nom du- Lquel ils parlent, les inspire, leur permet de prononer des oracles et de prédire l'avenir. Dans les phases religieuses que nous avons étudiées jusqu’à présent, ks dieux, si l’on peut leur donner ce nom, sont visibles et présents au milieu de nous. Le’ shamanisme constitue un progrès considérable. Bien que le mot qui l'exprime soit sibérien, la phase religieuse qu’il représente existe dans beaucoup d’endroits et semble
brmer une transition nécessaire aux progrès du dé-
veloppement religieux. Ceux de mes lecteurs disposés à adopter les théories développées dans cet ouvrage, ie seront pas surpris d'apprendre que le « shama-
Misme » ne constitue pas un système défini de théo- Lussock, Orig. de la Civil
logie. Wrangel qui, lui, regarde le shamanisme comme une religion dans le sens ordinaire du mot, s'étonne « qu'il ne comporte aucun dogme; ce n’est, « dit-il, ni un système enseigné, ni un système trans- « mis de génération en génération; bien que fort « répandu, il semble prendre sa source dans chaque « individu séparément, comme le résultat d’une ima- « gination surexcitée au plus baut degré et influen- « cée par des impressions extérieures, qui se res- « semblent beaucoup dans toute l’étendue des dé- « serts de la Sibérie septentrionale (1). »
ILest fort difficile dans la pratique d'établir une distinction entre le shamanisme et le totémisme, d’une part, et l’idolätrie de l’autre. La principale différence réside dans la conception de la divinité. Dans le totémisme, les divinités habitent notre terre, dans le shamanisme, elles vivent ordinairement dans un monde à part et s'inquiètent fort peu de ce quise passe ici-bas. La divinité honore quelquefois le shaman de sa présence, ou elle lui permet de visiter les régions célestes.
Chez les Esquimaux, « l’angekok » représente absolument le shaman. Graah décrit ainsi une scène à laquelle il a assisté au Groënland :
L'angekok arriva le soir, « puis les lampes (2) « éteintes, et des peaux pendues devant les croisées « (car il préfère l'obscurité la plus complète, et celt « se comprend), il s’assit sur le sol aubrès d'une
(1) Siberia and polar Sea, p. 123.
(2) Graah, Voyage to Greenland, p. 123. — Voyez aussi Egede, Gresnrlaud, p. 183, et Lyon, Journal, p. 359.
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« peau de veau marin desséchée, l’agita, tout en « battant du tambourin et en chantant. Tous les in- « digènes présents chantaient avec lui. De temps en « temps ce chant était interrompu par le cri de «goie,
«gnie, goie, goie, goie, goie! » dont je ne compre- «nais pas la significatiog et qui partait tantôt d’un coin de la hutte, tantôt de l’autre. Puis tout retom- « ba dans le silence et l’on n’entendit plus que la res- «piration haletante de l’angekok qui semblait lutter « avec quelque chose de plus fort que lui. On en- «tendit bientôt un bruit ressemblant à celui des . castagnettes, alors recommencça le mème chant et : lemème cri de « goie, goie, goie! » Une heure ‘s'écoula de cette façon avant que le magicien püt « forcer le torngak, ou esprit, à obéir à son appel. ‘ Cependant il vint enfin, annonçant son arrivée par «un bruit étrange, ressemblant beaucoup au bruit ‘que ferait un gros oiseau en volant au-dessous du toit. L’angekok, chantant toujours, lui fit des «questions auxquelles l'esprit répondit d’une voix ‘ tont à fait étrangère à mes oreilles, mais qui sem- «blait provenir du passage à l'entrée duquel l’an-
gekok s'était assis. »
Le récit que fait Crantz d’une scène semblable concorde exactement avec celui-ci (1).
Williams (2) décrit dans les termes suivants une sène analogue à laquelle il a assisté aux îles Viti : ‘Ise fait alors un profond silence, le prêtre s’ab-- ‘sorbe dans ses pensées, tous Les yeux sont fixés sur
1) History of Greenland, vol. I, p. 210.
2 Fiji and the Fijians, vol. I, p. 224.
« lui. Au bout de quelques minutes, il se met à trem- « bler; on voit des tiraillements sur son visage, ses
« membres sont agités de soubresauts nerveux. Ces de « soubresauts s’augmentent, tous les muscles de son «spi « corps s’agitent, et le prêtre se met à frissonner do « comme s’il avait un violent accès de fièvre. Quel- toit « quefois ce tremblement est accompagné de mur- aa « mures et de sanglots; les veines se gonflent et la « plic « circulation du sang s'accélère. Le prêtre est actuel- “mil « lement possédé de son dieu, aussi ses paroles et € peu « ses actions üe sont-elles plus les siennes propres, nou
mais celles de la divinité qui s’est emparée de lui. «rack
« Des cris aigus « koï ar, koi au! » C’est moi’ c’est boe : 1! re 1e aire c ï à à ln 1e | « moi! remplissent l'air; on suppose que le dieu fige | . . . Q A , L « indique ainsi sa venue. Le prêtre répond alors aux À 4 se ra ù Le
« questions, mais pendant qu'il le fait, les yeux li « sortent de la tête; sa voix perd son ton naturel: « son visage est päle, ses lèvres livides, sa respira-
« tion oppressée; il ressemble en somme à un fou « furieux; la sueur s'échappe de chaque pore, les « Jarmes jaillissent de ses veux; après quoi les symp- « tèmes disparaissent graduellement. Le prêtre re- « garde autour de lui comme s'il ne savait où il se
Le cu Supériet trace ch l'échelle SON : «
« trouve, et au moment où le dieu s'écrie «je pars.» «il se jette violemment à terre ou frappe le sol avec
© bre dé regarde lire de te que | Le fétich ne hun
« son bâton, Les mouvements convulsifs continuent « encore quelque temps. »
Dobritzhoffer a assisté à des scènes presque semblables chez les Abipones (1).
I) Astley À) Trans, 3) Mœurs
4) History of the Abipones, vol, IL, p. 73,
net à tremvisage, SC rveux. Ces cles de son . frissonner “vre. Quelné de mur- »nflent et la e est actuel- S paroles et nes propres, >arée de lui.
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LA RELIGION. 341 Brue (1) a rencontré chez les nègres de l’Afrique occidentale « un prophète » qui prétendait « être in- «spiré par la divinité de telle façon qu'il pouvait dé- «couvrir les secrets les plus cachés; se rendre invi- «sible quand il lui plaisait et faire entendre sa voix « à de grandes distances. Ses disciples et ses com— « plices attestaient la vérité de ce qu'il avançait par « mille histoires fabuleuses; de telle sorte que le « peuple, toujours crédule et toujours ami de Îa «nouveauté, croyait facilement à ces prétendus mi- « racles ».
Le colonel Dalton constate que le « paganisme des Ho et des Moondah, dans tous ses traits essentiels, se rapproche du shamanisme (2). »