‹ Les origines de la civilisation [microforme]Chapitre 71 sur 108 · DU · texte numérisé non relu

DU

« obligeante, que nous n’oublierons pas facilement ct « qui provoquait notre admiration et notre estime, « faisaient sécher nos vêtements, les raccommodaient, 8 « faisaient cuire nos provisions et fondre de la neige « pour nous donner à boire. J'ai passé ainsi, comme « leur hôte, une soirée confortable et fort agréable,

« Les femmes travaillaient en chantant, leurs maris el « réparaient tranquillement leurs filets, les enfants Le « jouaient devant la porte; le pot bouillait au-dessus | « de la lampe, et on était certainement fort disposé à qu « oublier que cette charmante scène domestique se ten « passait dans une hutte d'Esquimaux. Je puis afir- ch « mer avec Cartwright que, pendant que je demeurai Sa «sous leur toit, je n’ai jamais ressenti la moindre 8 “P « crainte, soit pour ma personne, soit pour ce queje # “ la

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Le docteur Rae (1), qui a vécu si longtemps parmi eux, et qui, plus que qui que ce soit, est à même de lesf

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«vie domestique est exemplaire. L’homme est fik « obéissant, bon mari et bon père... Les enfants sont « dociles.... Les petites fille ont des poupées et sa « musent à leur faire des robes et des souliers... Les

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(1) Trans. Ethn. Soc. 1866, p. 138,

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APPENDICE. — II. 503 « garcons ont pour jouets des arcs, des flèches et des «javelots.... Les jeunes gens ont beaucoup de respect «pour leurs parents... Les enfants orphelins trouvent «facilement des parents adoptifs, qui en prennent 2?

«toute sorte de soins, jusqu’à ce qu'ils soient en état »J «de se suffire à eux-mêmes. » Il conclut en disant : «L’estime que j'avais pour les Esquimaux n’a fait que J «s'ac:roitre à mesure que je les connaissais mieux. »

Hooper (1), de son côté, décrit ainsi une visite

qu'il a faite à des Esquimaux de la côte d'Asie, appartenant à la race Tuski : « En arrivant à l'habitation de «Mooldooyah, nous y trouvâmes le capitaine Moore «confortablement installé et entouré de tout ce qui

«pouvait tendre à son bien-être. On préparait sur des

«lampes l’eau et le gibier nécessaires au diner; on

avait étendu des fourrures pour servir de lits et

«relevé les toiles pour laisser pénétrer un peu d'air;

«on disposa notre bagage autour de nous et on nous «laissa jouir en paix de l'hospitalité qu'on nous of- «frait, sans venir nous voir manger comme on va voir «des lions à qui on donne la pâture. Nous ne fûmes «pas assaillis de demandes d’aumônes, car c’eût été «dérogatoire à la dignité de notre hôte, qui, certai- «nement, occupait un poste élevé dans la tribu. »

Je ne vois aucune raison plausible qui puisse nous fire supposer que les Esquimaux aient jamais été plus civilisés qu'ils ne le sont aujourd’hui. Le duc pense, il est vrai, qu'avant d’avoir été «refoulés par

«les guerres et les migrations » (expression as-

(1) The tents of the Tuski, p. 102.

sez curieuse), les Esquimaux « étaient probablement « un peuple nomade vivant du produit de ses trou- « peaux ; » etil ajoute « que la rigueur du pays qu'il « habite a réduit ce peuple à l’état où nous le voyons « aujourd'hui.» Je ne peux admettre cette conclusion, car les Tinné et d’autres peuplades indiennes, qui vivent bien plus au sud, sont plus grossiers et plus barbares que les Esquimaux.

Alors que la race humaine, selon moi, occupait déjà tous les grands continents, bien que nulle part la population ne fût très-dens”, la civilisation n’était pas encore plus développée quelle ne l’est aujourd’hui chez les sauvages les plus barbures. Et, bien que je ne croie pas qu'on puisse expliquer par les circonstances extérieures, telles qu’elles existent à présent, les différents degrés de civilisation, ces circonstances, cependant, me semblent jeter une vive lumière sur les progrès divers accompiis par les différentes races.

En citant la barbarie des aborigènes de l’Ausiralie, j'ai fait remarquer que la Nouvelle-Hollande ne contenait « ni céréales, ni animaux qu'on puisse avec avantage réduire à l’état domestique; » Le duc s’empare de cette remarque et dit : « Sir John Lubbock « constate, en réponse aux arguments de Whately

« tirés de la condition iaférieure des sauvages austra- { « liens, que cet état ne peut servir de preuve de leur f

« incapacité à s'améliorer, parce que le pays qu'ils

« habitent est dépourvu des matériaux nécessaires à « un progrès, en ce sens qu'il ne contient ni céréales, « ni animaux domestiques. Sir J. Lubbock ne s’aper- « çoit pas que l'argument dont il se sert, pour déclarer

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APPENDICE. — I. 505 «tout progrès impossible, prouve en même temps que «la dégradation est forcée. Si les ressources d’un «pays ne permettent pas aux sauvages de se civiliser, «il est évident, qu'avec ces mêmes ressources il sera «impossible à une race à moitié civilisée de ne pas «retomber à l’état barbare. Et à moins que nous ne «supposions un Adam et une Eve spéciaux pour la «terre de Van-Diémen, ses habitants viennent certai- «nement de pays où céréales et bestiaux étaient con- «nus. et par conséquent la triste condition sociale de «ces indigènes résulte beaucoup plus probablement

A «de la dégradation que de la barbarie primitive. »

Ce que j'ai avancé, c’est qu'une race à demi ivilisée aurait apporté d’autres ressources avec elle. L'homme a, je crois, introduit le chien dans ce pays, ttrès-certainement il aurait amené avec lui d’autres

Muimaux domestiques, s’il en avait possédé. Le même

ægument s'applique aux plantes. Les Polynésiens ont transporté avec eux d’ile en ile la patate et le yam, ansi que le chien; et, en admettant même que les premiers colons établis en Australie aient été dépourtus de ces plantes et sans moyens de se Les procurer, isauraient certainement trouvé quelque plante indi-

éuène à cultiver avec fruit, s'ils avaient jamais atteint

un état aussi avancé que celui de l'état agricole.

Cet argument s'applique avec plus de force encore ila poterie; si Les premiers habitants de l'Australie

‘onnaissaient cet art, je ne puis découvrir aucune raison qui ait pu le leur faire absolument perdre.

Le duc soutient évidemment que les indigènes de

h terre de. Van-Diémen (qu'il considère comme ap-

partenant à la même race que les Australiens et les Polynésiens, dont ils sont entièrement distincts) «sont « originaires de pays où céréales et bestiaux étaient connus » et que, cependant, « la dégradation était inévitable. » C’est là, certainement, le sens des paroles du duc, et c'est un triste présage pour nos compatriotes d'Australie. Mais la proposition, dès qu’on la représente débarrassée des artifices de langage, est si manifestement insoutenable qu'il est inutile de s’'appesantir sur ce sujet. Le due lui-même n'oserait pas soutenir que nos colons doivent fatalement devenir barbares, parce que les indigènes ne se sont pas civilisés. Cependant il étend et généralise cet argument dans un paragraphe subséquent : «A peine y a-t-il «un seul fait cité par Sir J, Lubhock en faveur de sa « propre théorie, qui ne se retourne immédiatement « contre elle, dès qu’on le rapproche des mêmes prin- « cipes indiscutables.» Loin d'être «indiseutable, » il me semble que le principe qui veut que partout où les sauvages sont restés sauvages les wolons civilisés

doivent fatalement, dans un temps donné, descendre f

au môiie niveau, est absolument erroné, Mais en lisant le passage ci-dessus, je cherchais avec intévôt quels faits j'avais si mal compris, si mal interprétés.

La grande majorité des faits qui se rapportent à la vie sauvage ont peu de portéesu:la question, ilaurait donc fallu que je fusse bien malheureux si, parmi tous

ceux que j'ai cités à l’aide de mon raisonnement, Ile}

s’en était pas trouvé un seul que non-seulement j'aie bien interprété, mais qui ne se soit pas tourné contre

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moi. Le duc cite trois cas à l'appui, mais il est à remarquer que je ne me suis servi d'aucun d'eux dans la présente discussion en faveur de la théorie que je soutiens. Si tous les faits sur lesquels je la base se tournent contre moi, il est curieux que le duc ne les énumère pas. Le duc emprunte les trois cas qu'il eite à mon ouvrage l’//omme avant l'Histoire ; ils ne me semblent avoir aucune portée sur la discussion actuelle; mais puisque le due en pense autrement et que d'autres peuvent partager son avis, il est bon de voir l'usage qu'il en fait, et si réellement ils viennent en aide à son raisonnement.

« Sir J. Lubbock, dit-il, nous rappelle qu'on a «trouvé dans une caverne, au nord-ouest de l’Austra- «lie, d'assez bons dessins représentant des requins, «des tor'ues, des lézards, des canots et quelques « quadrupedes, etc, et qne cependant les habitants «indigènes actuels du pays ne peuvent comprendre «les dessins les plus frappants, et attribuent les dessins «de la caverne à une agence diabolique. » Ceci ne prouve rien, car les tribus australiennes diffèrent beaucoup entre elles quant à leur goût artistique; quelques-unes font encore de grossiers dessins, comme

| ceux dont il est parlé plus hant.

En second lieu: « Sir J. Lubbock cite le témoigna- « gne de Cook à l'effet que les Tasmaniens ne possé- «daient pas de canots, Cependant leurs ancêtres n’ont pu gagner lile en marchant sur la mer. » Ce raisonnement prouverait également que le kanguroo et l'échidna ont dû avoir des ancôtres civilisés; ces deux animaux habitent l'Australie et la Tasmanie, et il a dû

être impossible aussi à leurs ancètres de passer de l’une à l’autre de ces îles en « marchant sur la mer. » Le duc, bien qu'il admette l'antiquité de l'homme, ne semble pas tenir compte des changements géologiques qui ont pu se produire pendant la période humaine,

Le seul autre cas qu'il cite est celui des Esquimaux, qui n'avaient ni armes ni idée de la guerre. Le duc fait le commentaire suivant : « Rien d'étonnant, les « pauvres gens ! Ils étaient refoulés dans des régions « où aucune race plus forte ne devait avoir envie de « les suivre. Mais le pays qu'habitent les enfants est « la preuve évidente que leurs ancêtres avaient connu « ce que signifient guerre et violence. » IL est peutêtre fort naturel que le chef d’un grand clan écossais prenne en pitié un peuple qui, « ayant autrefois su ce que signifient guerre et violence, » n'ait plus de voisins à piller et à combattre, mais nous autres, habitants des plaines, nous sommes plus pacifiques, et nous ne voyons rien là qui doive exciter notre pitié, pas plus que nous n’y voyons une preuve de dégradation.

Je me suis appuyé, dans mon premier mémoire, sur l'état religieux des différentes races d'hommes, partie du sujet que M. Tylor a admirablement traitée depuis dans une conférence à l’Institution royale. L'emploi d'instruments de silex dans les sacrifices, longtemps après l'introduction des métaux, me semblait un excellent exemple de ce que M. Tylor a si heurensement nommé « survivance ». On peut citer un autre exemple. Le brrhmine ne veut pas se servir pour les cérémonies religieuses du feu ordinaire, il ne veut même pas se le procurer en frappant un silex avec

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APPENDICE. — Il. 509 un morceau d'acier, mais il retourne à la vieille méthode de la friction; un brahmine fait tourner à l’aide

d'une corde un morceau de bois, tandis qu’un autre surveille l'étincelle qui va se produire.

J'ai cité aussi l'absence de toute religion chez certaines races sauvages, et, comme le due le fait observer correctement, j'ai soutenu que c'était là probablement leur état primitif, parce qu'il est difficile de croire qu'un peuple qui a eu une religion vienne à la perdre entièrement (1).

Cet argument étonne profondément le duc. « S'il €y a, dit-il, un fait certain dans la nature de «l’homme, c’est qu'il est capable de perdre toute «connaissance religieuse, de cesser de croire aux «vérités enseignées par la religion, et de s'éloigner «des devoirs qu’elle impose. Si par « religion » on centend seuiement la croyance à l’existence d’un

« pouvoir invisible et surnaturel, nous savons encore «que non-seulement cette croyance peut se perdre, «mais être même formellement repoussée par des

«hommes très-civilisés. » Le duc, cependant, ajoute dans la même page : « Les religions sont la cause «directe des coutumes les plus cruelles et les plus «sauvages, qui existent dans le monde, et si les « hommes pouvaient abandonner les religions quand

Qil leur plait, ou s'ils pouvaient même former le «vœu d'être débarrassés de celles qui pèsent sur leur «vie comme un cauchemar, il y aurait bien plus de

(1) I est inutile d'expliquer que je n'ai pas voulu mettre en question à possibilité d'un changement de religion, mais la perle totale de toute religion,

<hations sans religion qu’il n’y en a. Mais il n’en est « pas des religions comme des vêtements, qu'on peut « mettre ou ôter, selon qu’ils sont utiles, beaux ou « confortables. »

Je suis ici parfaitement d'accord avec le duc, L'homme ne peut pas plus abandonner ou changer ses croyances religieuses qu'il ne peut rendre noir un cheveu blanc, ou ajouter un pouce à sa taille, Je ne nie pas qu’on ne puisse trouver exceptionnellement des hommes intelligents dépourvus de toute religion: mais si le duc prétend dire ‘ue ies hommes trèscivilisés perdent habituelleinent toutes idées religieuses, ou les repoussent avec mépris, je n’accepterai une telle opinion qu'avec beaucoup de difficulté, On ne pourrait, autant que je sache, citer aucune preuve pour justifier une opinion semblable, Il est vrai que, depuis le temps de Socrate jusqu'aux temps modernes, il y a eu et il y a encore des hommes plus avancés que leur époque, qui repoussent des cogmes où des mythes particuliers; mais le duc d'Argvll ne voudrait pas, j'en suis persuadé, confondre le désir de réformes, avec le désaveu de la religion tout entière. Quelques philosophes condamneront les prières pour obtenir la pluie, mais ils seront aussi les premiers à condamner la magie: ils peuvent regarder la matière comme éternelle, mais ils ne supposcront jamais avec le Peau-Rouge que la terre a été créée, tandis que Peau existait de toute éternité; et personne ne croit maintenant, avec les insulaires du Pacifique, que les pairs du royaume sont immortels, et que les simples bourgeois ne le sont pas.

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S'il y a vraiment «un côté de la nature humaine plus vigoureux que tous les autres, » j'aurais pensé que c'est le pouvoir de concevoir chaque jour d’une facon plus élevée la vraie essence de la nature de Dieu. Les sauvages les plus barbares n’ont aucune idée de la divinité. Ceux qui sont un peu plus avancés,

regardent Dieu comme un ennemi qu'il faut craindre te) ?

mais à qui on peut résister avec beaucoup de chance

de succès, comme un être que les adroits peuvent

tromper et dont les forts peuvent se moquer. Ainsi,

les indigènes des iles Nicobar essayent d’effrayer leur

dieu avec des épouvaniails, et le nègre bat son fétiche

si ses vœux ne sont pas exaucés, À mesure que Îles

tribus grandissent en civilisation, leurs divinités gran-

ussent en dignité, mais leur puissance est encore limitée ; l’une gouverne la mer, l'autre la terre: l’une

règne sur les plaines, une autre sur les montagnes. Les plus puissantes sont vindisatives. cruelles et in

justes. Elles exigent des cérémonies humiliantes et des

acrifices sanglants, Bien peu de races en sont arrivées la conception d’un dieu bon et tout-puissaqnt,

La religion la plus infime est peut-être celle des

\ustraliens; elle ne consiste, en effet, qu’en une sim

ple croyance irréfléchie à l'existence d'êtres mysté-

neux. L'indigène qui à un cauchemar, ou qui rêve,

ne met pas en doute la réalité de ce qu’il a rèvé, et

omme ni ses amis, ni ses parents, ne voient les êtres

qui lont visité pendant son sommeil, il les regarde

comme invisibles,

Dans le fétichisme, ce sentiment est plus métho-

lique, Le nègre essaye, au moyen de la magie, de

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faire un esclave de son dieu. Aussi, le fétichisme est-il presque le contraire de la religion; il est à la religion ce qu'est l’alchimie à la chimie, l'astrologie à l’astronomie; il nous prouve combien nos idézs d’un Dieu diffèrent de celles que peuvents’en faire les sauvages, Le nègre n’hésite pas à punir un fétiche peu obéissant, etille met dans sa poche s’il ne veut pas qu’il voie ce qui se passe. La lampe d’Aladin représente absolument le fétiche.

Un pas en avant, et la supériorité des dieux devient plus grande. Alors on adore tout, les animaux, les plantes etmême les objets inanimés. En essayant d’expliquer le culte rendu aux animaux, 1l faut nous vappeler qu’on leur emprunte souvent leur nom. Les enfants et les parents d’un homme appelé l’'Ours, ou le Lion, font de ce nom un nom de tribu. La tribu respecte d’abord lanimal, puis finit par l’adorer. On peut prouver que cette forme de religion a existé à une époque, ou à une autre, dans le monde presque tout entier.

« Le totem, » dit Schoolcraft, » est un symbole du « nom de l’ancèêtre, ordinairement quelque quadru- « pède, quelque oiseau ou quelque autre membre du « règne animal qui sert, si nous pouvons nous expri- « mer ainsi, de nom de famille. C’est presque tou- « jours un être animé; il est bien rare qu'on « l'emprunte à un objet inanimé. Son importante si- « gnification consiste en ce que les individus font re- « monter jusqu’à lui leur filiation. Quel que soit le «nom qu'ils portent pendant leur vie, e’est le totem, « et non pas leur nom personnel, que le. inserit sur

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