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les Romains, grâce au pape, restèrent sous l’autorité des Empereurs. Ils se laissèrent contenir également par le pape Constantin, lorsqu’en 713 ils eurent refoulé de leur ville le duc byzantin qui en venait prendre possession au nom d’un prince hérétique. Victorieux, ils s’adoucirent à la voix du pontife, et consentirent à garder le joug qu'ils venaient de secouer (1). Seulement la mesure était comble, et elle déborda lorsque parurent les édits iconoclastes de Léon l’Isaurien. On revit alors les persécutions des mauvais jours. Le sang chrétien recommença de couler, l’Église de Sicile enregistra de nouveaux noms dans son martyrologe. La population, exaspérée et meurtrie dans ses sentiments les plus chers, perdit patience. Partout on se souleva, les officiers impériaux furent massacrés et la déchéance de l'Empereur allait être proclamée dans toute l'Italie, lorsque le pape intervint. Grégoire IT, qui peu auparavant avait failli périr victime d’un complot ourdi contre sa vie par les Byzantins, donna l'exemple d’une force presque surhumaine en apaisant les peuples et en rétablissant l'autorité impériale à peu près détruite (2). C’est par de tels prodiges de fidélité envers les maîtres les plus injustes que les souverains pontifes glorifiaient, à la face du monde, la doctrine évangélique dont ils étaient les incorruptibles gar-
(x) Liber Pontificalis XC, Constantinus.
(2) Omnis quoque Ravennae exercitus vel Venetiarum talibus jussis uno animo restiterunt, et nisi eos pontifex prohibuisset, imperatorem super se constituere sunt adgressi. PAULI DIACON., Hist. Longob, VI, 49. — Cognitâ vero imperatoris nequitià, omnis Italia concilium init, ut sibi eligerent imperatorem et ducerent Constantinopolim; sed compescuit tale concilium Pontifex, sperans conversionem principis. Ne desisterent ab amore vel fide Romani imperii admonebat. Liber Pontificalis XCI, Gregorius IT.
diens. Mais il était dit que leur héroïque dévouement ne devait plus profiter à d’autres qu'à eux-mêmes. Ce fut pour l'amour du pape, en effet, que les Italiens consentirent à rentrer dans l’obéissance, et dès lors il fut manifeste que le pape était le vrai souverain d’un peuple sur lequel il exerçait un tel ascendant.
La situation politique de Rome et de son duché présentait donc une frappante analogie avec celle de l'empire franc avant le couronnement de Pépin. De part et d’autre, le souverain nominal avait cessé d'exercer le pouvoir, et le souverain véritable n’en portait pas le nom. Cet état contre nature ne pouvait durer, et la Providence y pourvut par une espèce d’ironie divine, en faisant servir à l’élévation de la papauté ces mêmes Lombards, que la papauté considérait à bon droit comme ses plus dangereux ennemis. Déjà en 741, Grégoire IIT avait, dans sa détresse, imploré le secours de Charles - Martel; la mort de ce dernier avait déjoué ses projets, et l'habileté du pape Zacharie avait provisoirement conjuré le danger. Mais bientôt 1il reparut plus grand que jamais. En effet, le jour vint où ces barbares, devenus maîtres de tout l’exarchat, et finalement de Ravenne même, marchèrent de nouveau sur la Ville Éternelle (752). Une dernière fois, le pape poussa un cri de détresse vers Byzance, ce suprême appel resta sans écho chez les lâches tyrans du monde oriental. Alors, ayant à choisir entre le salut d’un peuple trahi par ses défenseurs naturels et l’alliance avec les Francs, Étienne II, sur qui pesait la responsabilité de l’église universelle, éleva son cœur à la hauteur de son devoir. Il s’adressa résolument à Pépin le Bref, et, pour donner plus de poids à
sa démarche, il franchit les Alpes et se rendit luimême à la cour de ce prince franc. C'était le passage du Rubicon de la papauté. La déchéance de l’empereur fut consommée je jour où le plus fidèle de ses sujets, menacé par l'invasion des barbares, tournait pour jamais le dos à Constantinople et s’en allait, les yeux pleins de larmes, chercher parmi les maîtres de la Gaule un patrice des Romains. Le voyage d’Étienne déplaça l’axe du monde chrétien. L'Occident se substitua à l'Orient dans le protectorat de l'Église, et ce fut désormais autour du peuple franc et de sa dynastie que gravitèrent, pour des siècles, les destinées de la civilisation moderne. La puissance et l'honneur venaient à ce peuple sur les pas du souverain pontife, et c’étaient des paroles prophétiques que lui adressait saint Pierre parlant par la bouche de son vicaire : « Fais très chers, voilà que je vous ai avertis. Sr vous vous hâtez d’obéir, grande sera votre récompense, car, ardés de mes suffrages, vous triompherez de tous vos ennemis, vous mangerez les biens de la terre dans une heureuse vieillesse, et vous jouirez de la vie éternelle (x). »
Pépin le Bref n'hésita pas. À deux reprises, il accourut en Italie, jeta sur les Lombards les lourdes masses de ses guerriers habitués à tant de victoires, délivra Rome menacée, reprit aux envahisseurs l’'exarchat de Ravenne et la Pentapole, leurs dernières conquêtes, et en fit don à la papauté. Les papes acceptèrent ces provinces de la main du guerrier franc à titre de restitution faite à la république romaine, laquelle se confondait, dans leur pensée, avec l’Église
(1) STEPHAN II, Epist., a. 726 dans le Codex carolinus ( Jaff#).
de Rome, dont ils étaient les suprêmes pasteurs. Désormais, sans prendre le titre de rois, et sans donner à leur autorité un caractère différent de celui qu’elle avait toujours eu, ils se trouvèrent transformés en vrais souverains temporels et placés à la tête d’un État indépendant, dont une partie, le duché de Rome, était à eux depuis longtemps, et dont l’autre leur était donnée par un allié victorieux. État paci-
fique par excellence, le seul qui ne cherchât pas à faire
des conquêtes, et qui, mille ans plus tard, gardait encore à peu près les mêmes limites qu'il s'était assignées au jour de sa fondation ! Cet État patriarcal, que l’on gouvernait la houlette à la main, apparaissait au milieu de l’Europe barbare et sanglante comme le royaume du prince de la paix, et Rome, la ville de la force, était maintenant la capitale de la charité.
Voilà comment grandissaient côte à côte, se prêtant un appui mutuel, les deux forces sociales dont l’union avait été si féconde en bienfaits. Issues l’une et l’autre de l’origine la plus pure, elles avaient dû leurs progrès aux services qu'elles avaient rendus, et aussi à cet intense besoin d'ordre et de justice qui tourmentait les âmes fatiguées du césarisme romain et de la barbarie germanique. Leur développement, lié d’une manière intime à celui du christianisme lui-même, attestait que l'esprit chrétien commençait à s’emparer du monde et à l’organiser enfin sur la base des principes éternels qu'il lui avait apportés. Les événements, en se succédant au jour le jour, dessinaient avec des contours de plus en plus visibles les grandes lignes d’une civilisation dans laquelle les deux pouvoirs, distincts par leur nature et par leurs moyens
d'action, mais unis dans la poursuite du même but, travailleraient de concert à étendre le règne de la justice et à hâter l’avènement du royaume de Dieu. C'était pour la première fois qu'une pareille harmonie régnait dans la société humaine. Manifestement, il devait en sortir quelque chose de grand.
Toutes les grandes choses élaborées par trois générations de héros et par un siècle de progrès viennent aboutir enfin à un homme qui les résume et les couronne. Depuis longtemps, la Providence versait dans son creuset les meilleurs éléments de la race franque et en faisait sortir des types de plus en plus remarquables, jusqu’à ce qu’enfin elle en tirât l’exemplaire le plus complet et le plus achevé, l’homme qui porte ce nom unique dans l’histoire : Charlemagne! Ce personnage sans pareil, le plus grand de tous les rois chrétiens, remplit toute son époque et forme un siècle à lui seul. Son étonnante supériorité est due, non pas à l'énorme prépondérance d’une faculté spéciale, comme chez beaucoup d’autres grands hommes, mais à l’harmonieux équilibre de toutes, réunies au suprême degré dans la même personne. Telle paraît être la nature particulière de son génie, qu’en rien il n'excède la mesure, et qu’il déploie en tout une grandeur soutenue et indéfectible. Il excelle aussi bien dans les arts de la guerre que dans ceux de la paix, et toujours il se montre supérieur à sa fortune. Avant tout, il possède ces deux maîtresses qualités de l’homme d'État : la justesse du coup d’œil et la fermeté de la main. Son intelligence est immense, sa volonté est invincible. Il n’est aucun besoin social qu'il n'ait entrevu ou cherché à satisfaire. L'administration, la
législation, l'instruction publique, les arts et les lettres, le commerce, l’industrie passionnent également ce grand esprit ouvert à toutes les idées. Sa pensée se meut avec un calme imperturbable au milieu d’un monde de préoccupations les plus diverses, sans se laisser n1 accabler par leur poids, ni troubler par leur multiplicité. Chose rare même chez les intelligences les plus puissantes, il voit à la fois l’ensemble et tous les détails, et il n’y a rien qui lui paraisse au-dessus ni au-dessous de son génie. C’est du camp d’Herstal, en pleine guerre de Saxe, que nous le voyons correspondre avec Alcuin sur des problèmes d'astronomie. Pendant qu’il fait le partage de son empire ou qu'il trace le programme des études supérieures de la nation, il détermine dans un capitulaire les espèces de plantes que l’on cultivera dans ses jardins, et il règle la manière dont les enfants doivent apprendre à chanter les psaumes dans les écoles. Tout ce qu’il entreprend, il le poursuit avec une ardeur qui ne se dément pas, aussi longtemps qu'il n’a pas atteint le but. Il ne commence rien qu'il n’achève, et, bien qu'il soit habitué à tout mener de front, il soigne chaque chose comme s'il ne s’occupait que de celle-là. Dans un règne qui a duré quarantesept ans, il a fait cinquante-trois expéditions militaires, dont la plupart ont été guidées par lui en personne; 1l a mis huit ans à la guerre des Avares et trente-trois ans à celle des Saxons; il a promulgué à lui seul plus de lois que tous ses prédécesseurs réunis, tant les Mérovingiens que les princes de sa famille. La vieillesse, qui amène d’ordinaire la fatigue et le découragement aux autres travailleurs, voit croître et se renouveler son énergie, car la plus grande
partie de son activité législative se développe dans les dernières années de sa carrière, après 800. Rien ne se détend chez cet homme de fer. Son regard reste perçant et son bras reste vigoureux jusqu’à la fin, et il descend debout au tombeau.
La vie privée, chez Charlemagne, offrait, comme sa vie publique, la même grandeur unie à la même simplicité. Dans toutes ses relations avec ses semblables il apportait, avec la sérénité inaltérable d’une force. qui se sent maîtresse d'elle-même et du monde, cette douceur de mœurs que le christianisme commençait à faire pénétrer, pour ainsi dire, dans le sang barbare. Grand connaisseur d'hommes et les devinant avec une merveilleuse perspicacité, sachant se faire obéir, mais ne dédaignant pas d’être aimé, et inspirant à tous ceux qui l’approchaïient une admiration sans bornes, 1l était fait pour régner, et pour marquer d’une empreinte profonde la société informe et malléable remise entre ses mains. Ce tout-puissant ouvrier de Dieu était un homme lui-même, c’est-à-dire un pécheur, bien qu’un faux calcul de la politique lui ait fait dresser des autels au moyen âge par la main d’un empereur et d’un anti-pape. Cependant, si l'on doit regretter pour sa gloire qu'il n’ait pas toujours dominé les instincts de la sensualité, lui qui dominait tout, 1l faut reconnaître qu’au moins il ne viola jamais les lois sacrées du mariage, et que, dans sa longue et militante carrière, ce dompteur de tant de rebelles ne se laissa entraîner qu’une seule fois à un acte de cruauté (x). Il dépassa Constantin et Clovis, non seulement par le génie, mais aussi par la vertu, et, malgré
(1) Encore le massacre de Verden (782) est-il nié par ULMANN : Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft, 1889,
CHARLEMAGNE ZAT
ses faiblesses, 1l est juste de saluer en lui le vrai type du monarque chrétien.
Charlemagne venait à son heure, non pas pour innover ou pour réformer en quoi que ce soit, — on a vu que ses prédécesseurs avaient tout fait sous ce rapport, — mais pour continuer et couronner leur œuvre. Il fut en toute chose l'héritier des Pépin et des Boniface. Il lutta contre les mêmes ennemis, il poursuivit le même idéal. Avant lui déjà, on l’a vu, la dynastie carolingienne avait rétabli l'unité politique du peuple franc, remis sous le joug les nations vassales, inauguré la renaissance de la vie intellectuelle, contracté avec la papauté l'alliance féconde qui devait tout vivifier. Mais il était réservé à Charlemagne de prendre toutes ces œuvres au point où les avaient laissées ses prédécesseurs et de leur donner une si vigoureuse impulsion qu'elles atteignirent le dernier terme de leur développement. Tout était provisoire et incomplet à son avènement; tout était définitif et achevé à sa mort. Son règne fut l'effort le plus consciencieux et le plus considérable que jamais société ait fait dans le sens de la civilisation. Le juvénile enthousiasme pour le bien qui, jusque sous les glaces de l’âge, ne cessait d’animer le monarque, semblait s'être communiqué à tout son peuple. Le monde ne devait plus revoir une époque où le progrès aurait une allure aussi énergique et aussi entraînante. Il vaut la peine de contempler de près unsirare spectacle.
La première tâche qui s’imposait au fils de Pépin, le jour où il se trouva le seul héritier du vaste empire franc, ce fut de lui donner enfin la cohésion qui lui avait toujours fait défaut. Les premiers Carolingiens avaient eu beau châtier les rébellions des peuples
vassaux : leur soumission restait toujours précaire, parce qu'on ne leur enlevait pas les moyens de se révolter de nouveau. Il y avait deux siècles que les Francs étaient habitués à les vaincre sans parvenir à les dompter. Ils relevaient la tête chaque fois qu'il se rencontrait une occasion propice, et tous les résultats de la conquête étaient remis en question. Charlemagne mit fin à ces longues vicissitudes, également désastreuses pour les vainqueurs et pour les vaincus. Il s’attacha surtout à extirper le principe des rébellions, n’hésitant pas, quand il le fallait, à supprimer l'existence nationale des peuples révoltés, ou tout au moins à leur enlever les institutions qui en étaient le signe. C'est ainsi que la Bavière et l’Aquitaine, ces deux membres toujours récalcitrants de l'empire, perdirent leurs dynasties ducales et se virent réduites au rang de simples provinces, après avoir si longtemps combattu pour défendre leur indépendance contre la domination franque. Des peuples vassaux, la politique de Charlemagne faisait des peuples sujets.
Charlemagne déploya la même énergie vis-à-vis des nations étrangères qu'il eut à combattre. Il ne se contenta jamais d’une victoire qui n’était pas une conquête, se refusant à regarder une conquête comme définitive, tant qu’elle n’avait pas abouti à une véritable pacification. Pour obtenir ce grand résultat, il revenait à la charge vingt et trente fois, avec une opiniâtreté qu'on ne saurait assez admirer, jusqu’à ce qu'il en eût fini entièrement avec les dernières résistances. Il est le premier, parmi les souverains modernes, qui ait fait manœuvrer plusieurs armées à la fois. C’est dans son inébranlable constance qu'il faut chercher le secret de ses étonnants et durables succès
militaires. Les tribus saxonnes virent crouler leur antique constitution républicaine et durent courber le front sous la crosse et sous l’épée; les Lombards furent obligés de mettre la couronne de fer sur la tête du roi des Francs; la sauvage nation des Avares fut effacée de la carte du monde et noyée en quelque sorte dans la civilisation européenne. Quant aux ennemis qu’il n'eut pas le temps de dompter, Charlemagne ne se borna pas à les tenir en respect : 1l les fit reculer devant lui, pénétra jusque chez eux, et planta sur leur propre territoire, en Danemark et en Espagne, les étendards de la civilisation chrétienne. Sous ses ordres, les Francs semblaient devenus invincibles. Il lui suffsait d’apparaître pour vaincre, et les seuls échecs subis par ses armes n’atteignirent que ses lieutenants.
À la suite de ses grandes expéditions, Charlemagne se voyait à la tête d’un empire qui s’étendait depuis l’Ebre jusqu’à l’Elbe, et depuis le Garigliano jusqu’à l’'Eyder. Bien que composé d’une multitude de peuplades diverses et dépourvu presque partout de frontières naturelles, c'était, au point de vue militaire, un tout massif et compact, d’une solidité et d’une cohésion remarquables. La défense de ce vaste corps était organisée avec le plus grand soin. Sous le nom de marches, les comtés de la frontière, commandés par des guerriers d'élite, formaient une chaîne de postes fortifiés qui courait tout autour de l’empire et présentait à ses ennemis une ligne de défense profonde, où la surveillance ne se relâchait jamais. Les ports de mer et les embouchures des fleuves, si souvent infestés par les flottilles scandinaves, se hérissèrent de fortifications, et les pirates passèrent désormais en frémissant devant les côtes où ils rencon-
traient des yeux toujours ouverts sur leurs tentatives. Les mêmes précautions furent prises du côté du continent, où la vaste trouée formée par les plaines basses de l’Allemagne septentrionale favorisait le passage de tous les envahisseurs venus du nord et de l'est. La soumission des Saxons ferma d’une manière définitive cette porte par laquelle, depuis des siècles, les barbares étaient habitués à se ruer sur l'Occident. De plus, comme les Normands étaient, dans cette région, des voisins particulièrement à craindre pour l’empire, Charlemagne jeta entre eux et les Saxons encore mal soumis le peuple slave des Obotrites, dont 1l était parvenu à se faire un allié fidèle, et qui, plus d’une fois, versa courageusement son sang pour lui. Ainsi entourée d’un rempart vivant de défenseurs éprouvés, la civilisation occidentale s’épanouissait sous la protection d’une force bienveillante et éclairée, qui se consacrait entièrement à son service. Armé de la redoutable épée du peuple franc, le tout-puissant empereur arpentait à grands pas le vaste domaine dont la Providence l’avait constitué le gardien, entraïnant à sa suite la vaillante armée formée à l'excellente école de Charles-Martel, dont les bannières victorieuses avaient flotté dans tous les pays de l'Europe. Les clameurs confuses de la barbarie se taisaient à l’approche du grand homme, et, par delà les frontières, son seul regard, disait-on, faisait fuir les ennemis du nom chrétien.
L'immense empire édifié au prix de tant de sueurs — est-il nécessaire de le dire? — était essentiellement pacifique. Toutes les guerres de Charlemagne avaient pour but la paix, et il n’en a pas fait une qui n’ait été
indispensable à la tranquilité du monde. Jamais
l'épée ne fut dans une main humaine un plus puissant instrument de civilisation. L'Église, avec autant de raison qu'au temps de Clovis, pouvait dire qu'elle triomphait partout où le roi des Francs remportaïit la victoire. Les conquêtes de Charlemagne étaient, comme l’a dit Bossuet, la dilatation du royaume de Dieu. Les missionnaires marchaient à la suite de ses soldats dans les bruyères de la Saxe et dans les plaines du Danube, et plantaient la croix de Jésus-Christ partout où ils trouvaient la trace des pas des Francs. Charlemagne prêtait à leur apostolat le plus puissant concours. C’est notamment sous son patronage que travaillèrent les Lebuin, les Liudger et les Willehad, ces héritiers de saint Boniface auprès de la dernière nation germanique restée païenne. Huit évêchés fondés parmi les tribus saxonnes organisèrent et affermirent la conquête spirituelle de l’Église. Il convient d'inscrire ici les noms de ces centres d’apostolat et de civilisation; ce sont : Osnabrück, Verden, Brême, Paderborn, Minden, Halberstadt, Hildesheim et Munster.
Au reste, l'Évangile n’avait pas besoin des rigueurs de la loi civile pour s'établir dans les cœurs. La Saxe accueillit et aima Jésus-Christ dès qu’elle le connut. Une multitude de ses guerriers suivit spontanément l'exemple de Witikind descendu dans la cuve baptismale, et n1 le christianisme ni la civilisation n’ont à rougir de la manière dont ils prirent possession de ce noble peuple. En somme, les Saxons furent traités avec douceur par un conquérant qui voulait les faire participer aux bienfaits de la vie sociale, en les appelant à être des membres et non des sujets de son empire. Ils gardèrent leur droit ancien; on leur donna,
pour les gouverner, des comtes de leur race et Witikind lui-même, le héros qui avait causé tant de fatigues à son vainqueur, vieillit paisible et honoré au milieu e son peuple.
Il n’est peut-être pas un seul terrain où l’action de Charlemagne se soit montrée plus bienfaisante. Moins d’un siècle après la conquête, la Saxe ne le cédaiït en civilisation à aucune province de l'empire franc, et,
dans la crise que traversa alors le monde occidental,
ce fut elle qui sauva l'Allemagne en lui donnant une dynastie dont le plus glorieux représentant avait pris pour modèle le vainqueur de sa patrie. Et il fallait bien que sa foi fût sincère et ardente, puisqu’à peine convertie, elle faisait jaillir de son cœur un poème comme le Heliand, qui est devenu, pour ainsi dire, son épopée nationale, œuvre aussi pure et aussi chrétienne dans son inspiration que les chants dont le pâtre Caedmon avait charmé les esprits des Saxons d'outre-mer. Il faut voir avec quel enthousiasme parle du grand Charles un hagiographe saxon du 1x siècle : « C’est, écrit-1l, un prince incomparable, notre bienfaiteur, que dis-je? notre apôtre, encore qu'il nous ait prêché avec une langue de fer; il nous a enlevés au joug du démon et donnés à Jésus- -Christ, nous avons la certitude que le Christ l’en a récompensé (x). » Voilà des témoignages dont il faut tenir compte lorsqu'on veut examiner le rôle de Charlemagne auprès du peuple saxon et qu’on veut l’apprécier avec quelque justice.
La foi chrétienne se propageait vers la même époque, bien qu'avec moins de rapidité, chez les Avares, cette
(1) Translatio Labor, c. 5
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autre nation païenne incorporée dans l’empire franc. Les sièges archiépiscopaux de Salzbourg et d’Aquilée, où Charlemagne avait placé des hommes d’un grand mérite, devinrent de ce côté les points de départ de la propagande apostolique. Les missionnaires eurent la consolation de verser les eaux du baptême sur la tête de plusieurs princes avares, et ce n’est pas sans étonnement qu'on lit dans les documents contemporains les noms chrétiens de Théodore et d'Abraham portés par des Kha-Khans (x). Ainsi, à la suite d’un conquérant, la civilisation rentrait victorieuse dans ces plaines historiques au milieu desquelles, trois siècles auparavant, le fléau de Dieu méditait la destruction du monde chrétien.
Ces résultats, aussi beaux que durables, étaient dus à l'alliance des deux pouvoirs sociaux. Charlemagne facilitait les progrès de l'Évangile, et l'Évangile conquérait des sujets à Charlemagne, et la civihsation se réjouissait à la fois des travaux du missionnaire et de ceux de l’homme d’État. Dans cette noble tâche de l'éducation des peuples, les rôles se partageaient naturellement selon la formule du christianisme : le ministère des âmes était dévolu au prêtre, qui représentait l’Église, et l’État veillait à côté de lui comme un protecteur tout-puissant, qui ne permettait pas à la violence d’entraver l'œuvre du salut.
Charlemagne s’acquitta avec énergie de sa mission, en frappant de châtiments sévères les principaux actes de la barbarie. Dans ses capitulaires pour la Saxe, il défendit, sous peine de mort, de tuer un prêtre,
(1) Ann. Ernhardi, 805; Ann. Juvav. Maj., supplem., a. 805. ( Pertz.) j
de brûler une église, d'offrir des sacrifices humains et de se livrer à l’anthropophagie. C’étaient là des prohibitions légitimes, et la rigueur des châtiments qui leur servaient de sanction n’était que trop nécessaire. Mais l'impatience du civilisateur l’entraîna plus loin; au lieu de laisser au temps le soin de müûrir les fruits grandissants, il voulut accélérer le travail de la grâce en introduisant de force, dans le sein de l’Église, les barbares qu'il s'agissait de convertir, et, dans les premiers temps, 1l rendit le baptême obligatoire pour les vaincus. Il faut voir dans cette faute l'erreur excusable d’un homme d’État, et non l’attribuer au zèle aveugle d’un fanatique. L'Église seule avait le droit de se plaindre d’une mesure qui profanait un instrument de salut, en le faisant servir à un but politique : elle éleva la voix pour rappeler au convertisseur laïque que la foi ne s'impose pas, et que c'était compromettre la religion que de traîner au baptistère des païens récalcitrants. De généreuses protestations furent élevées, à cette occasion, par Alcuin et par son ami saint Paulin d’Aquilée. Ils désapprouvent la contrainte, ils invoquent l'autorité de saint Paul et de saint Augustin contre les mesures de rigueur, ils reproduisent, à deux cents ans de distance, les exhortations de saint Grégoire le Grand, et on aime à entendre ainsi, de siècle en siècle, affirmer la tradition de l’Église sur la liberté sacrée de l’Ââme humaine (x). Alcuin se plaint même qu'on exige des dîmes des nouveaux convertis; c’est, selon lui, leur rendre le joug
(1) AïCUIN., Epist., 68 : Non coacti aut inviti trahantur ad baptismi lavacrum. Ibid., 69 : Fides quoque, sicut sanctus ait Augustinus, res est voluntaria, non necessaria. Adtrahi poterit homo in fidem, non cogi. Cf. bid., 71 (Jaffé).
plus pesant et compromettre le succès de l’évangélisation (1). Tout porte à croire que Charlemagne se conforma aux exhortations de ses plus intimes conseillers, au moins dans ce qu’elles avaient d’essentiel. Ce qui est certain, c'est que l'obligation du baptême disparut de bonne heure des capitulaires pour la Saxe, et que l’Église put achever en paix l'éducation des derniers Germains encore à convertir.
Mais tant de progrès réalisés parmi les peuples soumis à l'empire franc ne suffisaient plus n1 à l’ardeur des missionnaires, n1 au génie de Charlemagne. Déjà les prédicateurs de l'Évangile se répandaient parmi les Slaves du sud et parmi ceux du nord : les Carentains, les Wendes, les Wilzes voyaient la lumière se lever sur eux, et, pendant que cette famille de peuples recevait de l'Occident les premiers rayons de la foi, les Scandinaves étaient à leur tour atteints par le zèle infatigable de l’Église à la recherche des âmes. L’évéché de Brême devenait le foyer des missions du Nord; l'exploration des pays scandinaves et de leurs îles était mise à l’ordre du jour, et, du fond de sa cellule monastique de Tours, Alcuin s’informait s’il y avait quelque espoir d'assister bientôt à la conversion du peuple danois (2). Combien de malheurs n'eussent pas été épargnés à l’Europe occidentale, si ces généreuses tentatives, inaugurées sous le règne de Charlemagne, avaient joui d’une protection plus efficace
(1) ALCUIN, Epist., 64 : Esto praedicator pietatis, non decimarum exactor... Decimae, ut dicitur, Saxonum subverterunt fidem. Tbi4., 69 : Si tanta instantia leve Christi jugum et onus suave durissimo Saxonum populo praedicatur quanta decimarum redditio… exigebatur, forte baptismatis sacramenta non abhorrerent. D md.,07et7x,
(2) ID., 1bid., 13 (Jaffé).
après lui, et si les Normands avaient pu être convertis dès le commencement du 1x2 siècle ! C’est, dans tous les cas, un beau spectacle que celui d’une civilisation à peine naissante qui, dans un superbe élan, déborde sans cesse par-dessus ses frontières pour embrasser tout le genre humain. On reconnaît ici la sève d’une vitalité qui se sent assurée d’un long avenir et dont la force créatrice ne craint pas de s’épuiser en se pro-. diguant.
En effet, la société franque, à cette époque, déploie dans tous les sens une vigueur étonnante. Elle constitue une vaste unité morale et intellectuelle, dont la religion forme le lien dans l’ordre spirituel, et dont la puissante personnalité de Charlemagne reste le centre dans l’ordre politique. C’est une unité vivante qui ne se confond pas avec l’uniformité et qui n'exclut pas la variété. Charlemagne n'avait pas cru qu'il fallût, pour créer son empire, broyer impitoyablement toutes les nationalités et reconstituer avec leurs débris, sur un plan factice, un édifice cosmopolite. IL s'était servi des matériaux qu'ilavait sous la main, mais ense gardant de les mutiler et en y respectant les formes de la vie. Vingt nations diverses s’y rencontraient sans se heurter, et plus d’une s’y serait sentie moins à l'aise, si le fondateur n'avait sagement tenu compte de ses préjugés ou de ses intérêts. Son empire était un groupement de peuples, et non une agglomération d'individus. Porteur attitré de l’unité carolingienne, le peuple franc y apparaissait comme le noyau autour duquel elle venait se concentrer, et qui en était, si l’on peut ainsi parler, le milieu dynastique. À côté des Francs, les Burgondes, leurs plus anciens vassaux, vivaient de leur vie et s'étaient presque entière-
ment identifiés avec eux, au point qu'ils pouvaient être considérés comme le troisième groupe constitutif de leur nationalité. L’Aquitaine et la Bavière, bien que dépouillées de leurs dynasties, avaient gardé tout au moins la conscience de leur individualité nationale, et se distinguaient nettement par un ensemble de traditions qui leur étaient propres. Il en était de même, à plus forte raison, de l'Italie lombarde, qui, tombée sous le joug du monarque franc, n’entendait pas supporter celui de son peuple. Enfin, aux extrémités montagneuses de la Gaule, dans les gorges des Pyrénées et dans les landes de l’Armorique, les Basques et les Bretons formaient deux groupes très compacts qui se laissaient soumettre, mais non absorber.
Il y avait, dans cet ensemble si diversement composé, bien des nationalités à satisfaire, bien des susceptibilités à ménager, bien des intérêts à concilier. Charlemagne ne recula pas devant ces difficultés. Autant il déploya de vigueur à dompter les provinces récemment conquises, autant 1l mit de douceur et de modération à gouverner celles qui ne provoquaient plus, par leurs révoltes, les rigueurs de son pouvoir. Rarement homme d’État a fait plus de concessions opportunes au sentiment national des peuples soumis. Sa conduite en Italie fut particulièrement remarquable. La conquête n’imposa guère à ce pays qu'un changement de dynastie. Les Lombards continuèrent de former un royaume nominal; ils eurent une administration et une législation propres, et, pour que rien ne manquât à leur apparente autonomie, ils reçurent pour vice-roi un fils du conquérant lui-même. Tout fait croire qu’ils vécurent plus heureux sous le règne de Charlemagne que sous leurs
rois turbulents et hautains; aussi un patriote italien a-t-il pu écrire que Charlemagne fit revoir à l'Italie la splendeur de ses beaux jours d’autrefois (1). L’Aquitaine se vit à son tour gratifiée d’un gouvernement à elle, auquel était préposé un autre fils du roi franc. Les Basques et les Bretons gardèrent leurs ducs, qui leur étaient trop chers pour qu'on les en privât et trop peu dangereux pour qu’on les craignît. Le même privilège fut laissé aux duchés lombards de Spolète et de Bénévent. En un mot, toutes les unités nationales dont l'existence n’était pas inconciliable avec la sécurité de l’empire, Charlemagne les laissa vivre, et 1l leur rendit même un hommage public en leur accordant un gouvernement local. Seulement, il va sans dire que les vice-rois et les ducs n'étaient, dans sa main, que les instruments d’une volonté souveraine, à laquelle ils n'auraient pas résisté impunément.
Aïnsi, au lieu de faire peser sur tous ces peuples une autorité uniforme qui n'aurait tenu aucun compte de leurs besoins spéciaux et de leurs aspirations particulières, Charlemagne gouvernait chacun comme l’aurait fait son souverain national et héréditaire. Chez tous, 1l laissa subsister les éléments constitutiis de leur existence politique : la langue et le droit; et, s’il les amenda, ce fut pour les perfectionner et non pour les détruire. La bigarrure des codes et des idiomes qui se remarque dans son empire n’est pas un fait qu'il ait supporté malgré lui : on peut dire qu’il le voulut, et 1l n’y a pas un trait, dans toute l'histoire de son gouvernement, par où il apparaisse
(1) Praesentem diem per ejus adjutorium splenduit Italia sicut fecit antiquissimis diebus. Script. Langobet Italic.{ M.G.H.),p.11.
plus digne de respect que cette haute modération à l’endroit des nationalités soumises. [Il leur passait facilement leurs particularités, du moment qu’elles se conformaient aux principes généraux de la civihisation; mais, sur ce chapitre, il ne souffrait ni contradiction, ni résistance.
Si l’on descend dans le détail quotidien des relations de son gouvernement avec les peuples, on y voit régner le même esprit politique, fait de justice, de prudence et de fermeté. Il n'existait aucune loi qui fixât les limites du pouvoir, mais le pouvoir s’en fixa qu'il sut respecter. Charlemagne, qui faisait tout par lui-même, ne faisait rien à lui seul. Il associa son peuple à son activité législative, et toutes ses lois furent l'expression de l'accord entre le souverain et les sujets. Il ne prit pas une mesure qui allât à l’encontre des vœux publics, disons plus, qui ne fût destinée à leur donner satisfaction. C’est son esprit à lui qui a dicté à un de ses successeurs cette belle formule : Lex consensu populi fit et constitutione regis (x). En rapprochant cette parole si chrétienne de la célèbre définition du Digeste : Quod principi placuit legis habet vigorem, on appréciera l'étendue des progrès réalisés par la liberté humaine sous les auspices de l'Évangile, depuis les sombres jours où Ulpien codifait à l’usage du despotisme les axiomes de la politique païenne.
Ce n'était pas une vaine formule, en effet, la noble parole qui voyait dans le consentement populaire l’une des conditions essentielles de la législation. On ne reviendra pas ici sur le caractère qu’avaient les assem-
(x) Edictum Pistense, a. 864, c. 6 (Baluze). Cf. Chanson de Roland, 167 : Par cels de France voelt il del tut errer.
blées générales depuis leur rétablissement par Pépin le Bref, mais on montrera comment elles fonctionnaient, pour faire comprendre avec quel art le génie de Charlemagne savait concilier les prérogatives d'un pouvoir fort avec les droits d’un peuple libre. Pas de fictions constitutionnelles, pas de formalités mensongères. Le roi des Francs apparaissait au champ de mai ce qu'il était en effet, l'âme et le centre de l’assemblée. Elle ne se réunissait que sur sa convocation, aux dates qu'il avait fixées, aux endroits qu’il avait désignés. Elle ne délibérait que sur des projets formulés par lui, et se séparait lorsqu'il n’avait plus besoin d'elle. C’est lui, enfin, qui avait le premier et le dernier mot, puisqu'au droit d'initiative il joignaït le droit de sanction.
Pourtant, le rôle de l’assemblée était loin d’être insignifiant. L'esprit public voyait en elle l'institution la plus respectable et la plus importante de l’empire. Elle constituait, lorsqu'elle était réunie, un corps si imposant par le nombre et le rang social de ses membres, que le souverain pouvait, sans déroger, lui montrer quelques égards. Consultée sur tous les actes importants du gouvernement et saisie de toutes les questions qui intéressaient la nation, elle émettait son avis avec une liberté illimitée. Elle discutait et amendait sans contrainte les projets qui lui étaient soumis. Souvent elle se partageait en commissions spéciales, où les diverses affaires étaient traitées par les personnes les plus compétentes : les ecclésiastiques par les prélats, les politiques par les seigneurs. Car les intérêts spirituels étaient l’objet des soins les plus assidus, et plus d’un des champs de mai tenus par Charlemagne offre à la fois l’aspect d’un concile et
d’une diète. Lui-même, mêlé d’une manière active aux travaux de l’assemblée, il en dirigeait la marche, tantôt en la stimulant et en l’éclairant par ses messages, tantôt en venant y assister personnellement. Alors on le voyait circuler d’un groupe à l’autre, se mêlant à tous, causant amicalement avec ceux-ci, profitant de la présence de ceux-là pour s'informer de ce qui se passait dans leurs provinces, sachant écouter tout le monde et tirer parti de ce qu'il avait entendu. La loi qui s’élaborait dans ces rencontres familières du roi et de la nation était l'expression de l’harmonie qui régnait entre une autorité aimée et une hbre obéissance. Sans qu'aucune constitution écrite traçât les limites des compétences respectives, il y avait comme un accord tacite qui abandonnaït l’initiative à la tête, mais qui réservait à tous les membres une part d'action. Le pouvoir n’était pas partagé, 1] était exercé en commun par le souverain et par son peuple, et chacun y avait la part que lui assignait la nature même des choses.
Le gouvernement mettait un soin extrême à ce que tout le monde fût bien convaincu de son respect pour la liberté publique. Aussi ne se contentait-il pas du simple vote de l'assemblée, lorsqu'il s'agissait des mesures importantes où les intérêts de tous étaient en jeu. Avait-on, par exemple, voté au champ de mai une modification quelconque à la coutume nationale, le pouvoir ne se bornait pas à la promulguer comme un fait accompli, qui aurait échappé dès lors à toute contradiction. Il voulait qu’en une matière aussi grave, l’universalité des hommes libres püût avoir l’occasion de se prononcer. En conséquence, tous les officiers royaux convoquaient le peuple de
leur ressort, et là, en assemblée publique, ils lui communiquaient les lois nouvelles et lui demandaient son consentement, que les notables donnaient par écrit en apposant leur signature au bas du texte de la loi. Certes, on ne prévoyait guère le cas d’un refus, et il ne devait venir à l'esprit de personne de protester contre les délibérations émanées d’un champ de mai formé par l'élite de la nation. Néanmoins, on aurait tort de regarder ces démarches du pouvoir comme de simples formalités officielles, exclusivement destinées à donner aux lois la publicité nécessaire. Elles nous fournissent, tout au moins, la preuve de sa déférence envers la nation et de ses sincères efforts pour l’associer tout entière aux sollicitudes et aux préoccupations du gouvernement.
En quoi consistait cependant la vaste activité législative dont on vient d'exposer les formes extérieures? Il faut, pour l’apprécier dignement, suivre le grand civilisateur d’une assemblée à l’autre, examiner l’ordre du jour de chacune, étudier les résolutions qui y sont prises, et envisager l’ensemble des mesures auxquelles elles ont abouti; puis, quand on se sera ainsi rendu compte de ses efforts, 1l faudra tâcher de retrouver dans la vie sociale les traces de l'influence qu’ils y ont exercée. Il nous reste un précieux monument historique qui nous aide à remplir la première partie de cette tâche : c’est le recueil des capitulaires. En ouvrant ce livre étonnant, l'œil habitué à la régularité systématique des codes modernes est tout d’abord frappé du désordre et de la confusion apparente qui y règne, et on se surprend à prononcer instinctivement le mot de barbarie. À vrai dire, le désordre n'existe que dans la forme : de dessous ce
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fouillis de pièces de tout genre se dégage bientôt l’unité d’une activité immense et infatigable, qui se porte à la fois sur tout, et qui est assez puissante pour n'être en dessous de rien. On est stupéfait de la prodigieuse multiplicité des sujets dont s'occupe le législateur. Les questions les plus hautes et les plus infimes, il les étudie avec la même conscience, et il met à les résoudre le zèle réfléchi qu'il apporte en toute chose. Dans la poursuite du but idéal qu'il a toujours devant les yeux, sa volonté civilisatrice revêt les formes les plus variées. Tantôt, c’est une page qu’il ajoute au vieux code national d’un peuple, à la suite d’une délibération particulièrement solennelle; tantôt, ce sont des édits d’un caractère général, que les commissaires royaux font connaître de canton en canton; tantôt encore, ce sont des mesures de circonstance prises pour résoudre certaines difficultés locales. Parfois, le monarque se borne à faire des recommandations paternelles, qui ressemblent à des homélies plutôt qu’à des lois; d’autres fois, c’est sous forme de questions pressantes et sévères aux délinquants que sont exprimées les volontés du souverain et de l’assemblée. Mais, sous quelque aspect qu'elles se présentent, toujours elles nous font admirer l’universelle attention d’un génie supérieur, à qui aucun des intérêts de l'humanité ne reste étranger.
Il ne suffisait pas de faire des lois sages : il fallait encore qu'elles fussent obéies, et elles le furent. En courbant toutes les volontés individuelles devant la majesté de la volonté publique, Charlemagne résolut victorieusement un des problèmes ardus qui s’offraient à sa politique civilisatrice. Ce n’était pas une mince difficulté que de faire parvenir la voix du souverain
jusqu'aux plus lointaines extrémités du vaste domaine sur lequel il régnait, et de lui assurer l’obéissance de tous ceux qui lui reconnaissaient le droit de commander. On sait déjà quelle était, sous ce rapport, la défectuosité d’un régime qui, tout en faisant au roi une incomparable position personnelle, le laissait dépourvu de presque tout moyen d’action sur les membres du corps social qui ne se trouvaient pas à la portée de son bras. Rien n'avait plus contribué à la chute de la dynastie mérovingienne que l'isolement des diverses forces locales et l’absence d’une institution qui les rattachât au pouvoir central pour les lui subordonner. Mais le génie politique de la famille d’Arnoul vint combler la lacune, en créant précisément l'organisme qui devait servir à cette fin. L'innovation fut aussi simple qu'heureuse. IL suffit, en effet, de donner un caractère permanent à l’emploi des commissaires que les rois avaient l'habitude d’envoyer dans les provinces, chaque fois qu'ils y voulaient intervenir avec une énergie particulière. A partir de Pépin le Bref, les commissaires royaux, sous le titre de missi dominicr, furent de véritables officiers publics, faisant partie comme tels des cadres de l’administration supérieure. Charlemagne, à qui 1l était réservé de compléter et d’achever toutes les œuvres entreprises par ses prédécesseurs, régularisa aussi l'institution des commissaires royaux et en tira le premier tous les services qu’elle pouvait rendre. Ces commissaires étaient des agents que le souverain choisissait et révoquait à volonté, et qui, dépendant absolument de lui, étaient dans sa main des instruments beaucoup plus maniables que les autres officiers publics. À la différence de ceux-ci, qui considéraient
volontiers leur pouvoir comme inhérent à eux-mêmes et qui avaient une tendance invincible à en faire leur patrimoine de famille, les commissaires royaux étaient les mandataires personnels du souverain. Ils ne pouvaient rien sans lui, et ils pouvaient tout par lui. Ils devaient tout leur prestige à l'éclat dont il les entourait, et toute leur fortune à la confiance qu’il avait dans leur fidélité. Sans doute, ils dépendaient plus du roi que de la royauté, et ils n'étaient vraiment utiles que lorsqu'ils étaient au service d’une volonté puissante qui savait les manier. Mais, dans ce cas, ils devenaient de précieux collaborateurs, et c’est pour cette raison qu'ils jouèrent un si grand rôle sous Charlemagne.
Il est intéressant d'étudier ici la manière dont fonctionnait cette institution, qui est la première tentative faite en pays barbare pour créer un corps de fonctionnaires amovibles et entièrement sous les ordres du pouvoir central. Les commissaires royaux étaient pris ordinairement parmi les plus hauts dignitaires de l’empire, c’est-à-dire parmi les évêques et les comtes : néanmoins, comme pour bien marquer qu'ils ne devaient pas leur pouvoir à leur position, le roi se plaisait parfois à les choisir dans des rangs plus humbles. Quatre fois l’an, ils allaient, le plus souvent deux à deux, un ecclésiastique et un laïque, inspecter le district confié à leur vigilance. L'empire tout entier était partagé, à cette fin, en un certain nombre de ressorts d'inspection. La mission des inspecteurs était double. Vis-à-vis du public et des officiers royaux, ils intervenaient comme les organes autorisés du pouvoir, pour faire régner partout le droit et la loi. Vis-à-vis du monarque, ils étaient les interprètes des sentiments
populaires, dont ils rapportaient l'écho du fond des régions qu'ils avaient parcourues. Ainsi, pendant que, d’une part, ils aidaient l’autorité royale à s’affermir dans le pays, de l’autre, ils l’éclairaient sur les vrais besoins de celui-ci. L'institution, se développant parallèlement avec celle des champs de mai, remplissait le même but, c’est-à-dire qu’elle contribuait à unifier l'empire en le pacifiant.
Le plus grand service que les commissaires royaux rendirent aux intérêts de la couronne, ce fut de conjurer l’envahissement de la féodalité, en resserrant dans de justes limites l’ambition des comtes et des grands. L’aristocratie, en effet, était la principale source des abus. Les tyrans des provinces, c’étaient leurs propres comtes, qui se trouvaient être, la plupart des fois, de grands propriétaires avides de confisquer à leur profit personnel l’autorité qu'ils tenaient d'un mandat public. Les commissaires royaux y mirent bon ordre. Gardiens du droit, ils représentèrent auprès de chacun de ces potentats l’œil du maître constamment ouvert sur leurs menées. Dans leur tournée à travers leur wmissie, ils parcouraient les comtés l’un après l’autre, faisant une enquête minutieuse sur tous les actes de la vie publique, redressant les griefs qu'ils rencontraient, ou renvoyant au souverain les affaires qu'ils ne pouvaient pas terminer en personne. Leurs attributions étaient des plus étendues. Ils avaient à contrôler l’administration des domaines royaux, ils tenaient la main à l'observation des lois, tant civiles que religieuses, ils veillaient au maintien du bon ordre et de la paix, ils assuraient le recrutement de l’armée, ils recevaient le serment de fidélité des hommes libres, ils tenaient des plaids
publics où ils rendaient la justice à tout le monde et où chacun était admis à faire entendre ses doléances, enfin ils châtiaient sans merci les prévaricateurs, de quelque rang et de quelque ordre qu'ils fussent. Ainsi ils apparaissaient aux yeux des populations non seulement comme les agents redoutables de l’autorité, mais comme des justiciers bienveillants qui remettaient partout l’ordre et l’harmonie. En faisant bénir le nom du souverain, ils augmentaient la légitime popularité dont il jouissait dans la nation.
Il ne déplaira pas, sans doute, au lecteur de suivre les commissaires dans leur laborieux voyage. Un document contemporain, qu'un heureux hasard a conservé, nous fait assister à un des principaux épisodes d’une tournée d'inspection. Nous sommes presque aux confins de l'empire, dans la lointaine Istrie, province récemment annexée, et où, par suite, l’action bienfaisante du pouvoir central n’a pas encore eu le temps de se faire sentir avec la même intensité que dans le reste de l’Europe civilisée. De plus, les commissaires royaux se trouvent être, cette fois, deux comtes peu connus et un simple prêtre, personnages de second ordre, qui semblent plus accessibles que de grands seigneurs à des tentatives de corruption ou d’intimidation. N'importe, on les voit agir avec une énergie et une assurance qui montrent qu'ils sentent Charlemagne derrière eux. À peine arrivés, 1ls convoquent une assemblée et 1ls procèdent à une enquête publique sur la conduite des autorités religieuses et civiles du pays. Le patriarche de Grado est obligé d'y comparaître en personne, avec les évêques et les comtes de la province. Cent soixante-douze habitants des villes et des bourgs de l’Istrie, convoqués spécialement,
viennent, après avoir prêté serment, déposer de ce qu'ils savent.
Les témoins commencent par se plaindre du patriarche et des évêques. À les entendre, les fidèles ne parviennent plus à faire respecter leurs droits par ces hauts dignitaires; bien plus, loin de protéger leur peuple, les prélats se sont déchargés sur lui de leurs propres obligations envers le fisc. Tels sont les griefs de la population contre le haut clergé. On passe ensuite aux vexations que la contrée subit de la part du duc Jean. Cette fois, c’est un concert unanime de récriminations. Il est vraiment le tyran des Istriens; il les dépouille de leur avoir, il les accable de corvées et de redevances, il les force à contribuer aux cadeaux qu’il fait en son nom à l’empereur, il introduit des slaves sur leurs terres; bref, il n’est pas d’outrage qu'il ne leur inflige, et, s'ils ont le malheur de se plaindre, il les menace de les faire périr. Le procès-verbal reproduit fidèlement la monotone mais instructive énumération de leurs plaintes, dans lesquelles reparaît à diverses reprises, non sans habileté, un souvenir donné au temps des Grecs, où l’on n’avait pas à souffrir toutes ces injustices. « Si l’empereur Charles vient à notre secours, ajoutent les plaignants, nous pourrons échapper à tant de maux; sinon, la mort vaut mieux pour nous que la vie. »
Là-dessus, la parole est donnée au duc Jean pour se disculper. [l reconnaît le bien-fondé de la plupart des réclamations; il promet d’y faire droit, et, grâce sans doute à la présence des commissaires, il s’humilie enfin devant ces pauvres gens qu’il a si peu ménagés jusqu’à présent. Mais les commissaires ne le tiennent pas quitte avec des promesses; il faut qu’il fournisse des
gages, et 1l s'entend menacer de châtiments sévères, s’il donne de nouveau les mêmes sujets de plainte. Le patriarche et les évêques doivent à leur tour promettre satisfaction aux Istriens pour le tort qu’ils leur ont fait. Tout le monde étant finalement mis d'accord, on dresse séance tenante un acte qui est signé par tous les intéressés et qui contient les engagements publics pris par les délinquants. La justice a eu satisfaction, les griefs ont été redressés; les commissaires peuvent s’en aller avec la certitude que leur intervention n’a pas été stérile (x).
Voilà, prise sur le vif, l’action du pouvoir telle qu’elle s'exerce aux extrémités de l’empire franc. De pareils épisodes n'étaient pas isolés. Tout le règne de Charlemagne offre à notre admiration un spectacle du même genre que celui de cette tournée d'inspection en Istrie. Grâce à ses commissaires, il est présent partout et intervient comme une Providence mortelle pour terrifier les méchants et rassurer les bons. Pour la première fois depuis l’origine de la société franque, 1l existe un vrai gouvernement, et chacun de ses actes respire la constante préoccupation de réaliser le bien général, en faisant pénétrer l'influence du pouvoir central dans les milieux les plus rebelles et en imprégnant la nation entière du même esprit qui anime le souverain.
Au cours de son entreprise d’unification sociale, Charlemagne devait nécessairement rencontrer la force redoutable qui, depuis des siècles, travaillait la société civile dans un sens opposé à celui du mouvement centralisateur. C'était désormais un fait
(1) Procès-verbal d’enquête reproduit par Wairz, Deutsche Vertassungsgeschichte, 2° édit., Kiel, 1883, t. III, pp. 488 et suiv.
accompli que l’existence d’une multitude d’autorités locales, établies sur la base de la propriété foncière. Il y'avait, non seulement chez les Francs romains, mais encore chez les Francs barbares, une classe aristocratique, et cette classe était un des trois éléments constitutifs de la nation, les deux autres étant, d’un côté, le roi et, de l’autre, le peuple. Il fallait, de toute nécessité, compter avec elle, et la dynastie carolingienne devait d'autant moins la dédaigner ou la combattre, qu’en somme elle en était sortie elle-même et ne pouvait rien sans son appui. Son attitude vis-à-vis de l'aristocratie était donc indiquée d'avance. Neutraliser sa pernicieuse tendance à morceler l'autorité, mais, en même temps, éviter de lui donner le moindre sujet de mécontentement ou de défiance, en d’autres termes, la contenir sans l’irriter et la ménager sans l’'enhardir, voilà la tâche délicate qui s’imposait au génie de Charlemagne. Il sut la remplir avec une rare habileté, et un de ses contemporains déclare ne rien trouver de plus admirable en lui que l’art avec lequel il avait su, par une terreur mesurée, dompter les cœurs farouches de ses Francs, au point qu'ils n’osaient plus rien entreprendre ouvertement dans l’empire qui ne s’accordât avec l'intérêt public (1). Il se garda bien d'attaquer de front l'aristocratie, en touchant aux prérogatives si nombreuses que lui donnait la force des choses. Mais, en même temps, il s’attacha avec une sollicitude constante à développer le pouvoir royal et à opposer, de la sorte, un contrepoids efficace à la prépondérance des grands propriétaires.
Il ne fut donc, à proprement parler, ni le protecteur,