NITHARD, I
dés mn.
ni l'adversaire du régime féodal naissant, mais, le rencontrant à la base de toutes les institutions de son époque, il comprit la nécessité d’en tenir compte, et il entreprit de constituer une société qui, en lui faisant sa place légitime, l’intéresserait lui-même à l'existence du pouvoir monarchique. Il légalisa la position privilégiée de l'aristocratie, la rassurant ainsi contre l’ambition de la Couronne et s’interdisant courageusement de revenir sur des faits acquis. Le seigneur, nommé pour la première fois dans les actes publics, fut accepté par lui comme l'intermédiaire entre la royauté et les classes populaires. Il laissa se nouer en toute liberté les liens purement privés qui constituaient le vasselage, et 1l donna même des garanties à l'autorité que le seigneur exerçait de ce chef sur les gens de sa clientèle. Il lui permit de se faire leur représentant auprès de l’État et le représentant de l'État auprès d'eux, et il lui laissa, dans ses terres, la plupart des droits du pouvoir. On eût dit que l’immunité, qui était l'exception au commencement du royaume franc, allait devenir maintenant la condition générale de tous les grands propriétaires. C’étaient là d’importantes concessions à la classe aristocratique, mais elles étaient dictées par une impérieuse nécessité. Il fallait bien consacrer légalement des faits sociaux qui, si on avait refusé de les reconnaître, n’en auraient pas moins subsisté, mais qui, dans ce cas, auraient été bien plus dangereux, parce qu’ils auraient revêtu un caractère révolutionnaire.
Mais, s’il organisa le séniorat et s’il ne cessa de se montrer plein de courtoisie vis-à-vis des seigneurs, Charlemagne fit tout son possible pour enrayer le vaste mouvement de décomposition sociale auquel laristo-
cratie ne cessait de travailler. Il restait encore dans le pays une réserve de petits propriétaires indépendants : il fit de vigoureux efforts pour l'empêcher d’être absorbée, et, chaque fois qu’il en eut l’occasion, il prit la défense des hommes libres menacés de subir malgré eux l’inféodation à quelque grand (x). Il voulut que, par-dessus la tête du seigneur, l’action des lois se fît sentir à tous les vassaux, et on a vu avec quelle effcacité l'institution des commissaires royaux servait ce but. Aussi les mesures d'utilité générale, la perception des impôts, l’administration de la justice, furent-elles rendues applicables partout. Il n’y eut seigneur si puissant, il n’y eut immunité si fermée qui pût y faire obstacle. Sur toute la surface de l'empire, tous les hommes libres furent obligés de prêter le serment de fidélité au souverain. Les seigneurs eux-mêmes n'étaient, en somme, que ses sujets, et, comme la plupart d’entre eux acceptaient ses bénéfices, ils étaient, en outre, ses vassaux. À ce double titre, ils avaient envers lui des obligations et des devoirs aussi sacrés que pouvaient l’être leurs propres droits. Il ne leur permettait pas de les oublier : une des recommandations les plus expresses qu’il faisait à ses commissaires, c'était de veiller à ce que les bénéfices royaux ne fussent pas altérés et transformés en propriétés personnelles par ceux qui les détenaient. Il parvint même à enrayer en partie la tendance à l’hérédité des offices, et l’on vit, sous son règne, les comtes, pris parfois dans une condition servile (2), redevenir de véritables fonctionnaires de l'État, au lieu d’être, comme naguère, des dynastes locaux se transmettant de père en fils, en guise de
(1) Capitul., XLIV, c. 16; LXXIII, c. 2 et 3. {Borelius.) (2) ADREVALD, Mir. S. Bened. (Mabillon, II, p. 375).
patrimoine insaisissable, le droit de commander aux provinces.
Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir Charlemagne promulguer une multitude de lois qui supposent qu'il est assuré de l’obéissance de son peuple. Il avait conscience de sa force, et il ne s’abusait pas sur l'étendue des exigences qu’il avait le droit de formuler. Le caractère bienfaisant de ses actes législatifs se faisait d’ailleurs sentir d’une manière si éclatante, qu'ils s’imposaient en quelque sorte à la raison en même temps qu’à la volonté. Chaque fois qu’une disposition nouvelle s’ajoutait au recueil de ses capitulaires, c'était la loi qui se substituait à l'arbitraire, l’ordre qui venait prendre la place du chaos. Toutes contribuaient à organiser d’après un plan rationnel le travail des forces sociales et à remédier au déplorable gaspillage de ressources qui est le propre des mauvais régimes. Elles ramenaient la justice, et la justice ramenaït la prospérité.
Il y avait beaucoup à faire pour adapter les institutions politiques des Francs aux formes que la vie sociale de ce peuple avait prises sur le sol plantureux de la vieille Gaule romaine. Entre celles-ci et celles-là, l'écart était allé croissant depuis plusieurs siècles. Les institutions étaient restées, à peu de chose près, ce qu'elles étaient avant Clovis : elles supposaient toujours de petites peuplades pauvres et guerrières, où tous les hommes libres participaient dans une égale mesure aux droits et aux devoirs de la vie commune; les formes sociales, au contraire, étaient celles d’un État où le seul capital existant, c’est-à-dire la grande propriété, très inégalement répartie, avait créé d’énormes différences dans la condition et dans les aptitudes
politiques. La société franque, serrée dans l’étroit vêtement de l'enfance, le faisait éclater de toutes parts. L'égalité des devoirs n’était plus possible là où l’inégalité des droits était devenue si manifeste. La réforme aristocratique de l'assemblée générale du printemps était seulement un premier pas dans une voie où il fallait continuer de s’avancer d’une allure énergique : la justice et l’intérêt public réclamaient une réforme semblable dans l’armée et dans les tribunaux.
Sous ce rapport, la réforme militaire de Charlemagne peut être considérée comme l’un des plus grands soulagements apportés aux souffrances du peuple. Rien de plus injuste et de plus vexatoire que la manière dont se faisait le recrutement de l’armée sous les Mérovingiens. L’arbritraire n’y connaissait pas de bornes. Charlemagne fut le premier qui régla par des lois un objet touchant de si près au bonheur public. Il prit pour base de sa législation le principe germanique du service universel des hommes libres, en le mitigeant par des considérations tirées de leur état de fortune. Tous ne furent pas soumis indistinctement aux mêmes charges, et on ne demanda à chacun que ce qu’il pouvait réellement fournir. Le service personnel ne fut exigé que de ceux qui jouissaient d’une aisance suffisante pour s’équiper à leurs frais. Les autres, réunis par groupes de deux à trois ou quatre individus qui possédaient, pris ensemble, une quotité déterminée de biens-fonds devaient pourvoir en commun à l’équipement de l’un d’entre eux (1). Ainsi toute la nation participait aux charges militaires, mais dans une mesure proportionnée aux ressources de
(1) Capitul., XLVIII, c. ret2,etI, c. 1. Cf. le Code Théodosien, VÉDASNT
chacun de ses membres. C'était là un régime à la fois simple et équitable, et le souverain veilla rigoureusement à ne pas laisser s’introduire d’abus. Il fixa, par une loi, le nombre d’ailleurs fort restreint des gens que les seigneurs ecclésiastiques ou laïques pouvaient retenir à la maison en temps de guerre, pour le service de leurs familles ou l'administration de leurs biens (x). Il réprima avec la plus grande sévérité les exemptions frauduleuses, fléau de toute organisation militaire. Diverses mesures de répression allèrent atteindre les réfractaires et châtier les connivences coupables des autorités publiques avec ceux qui se dérobaïent à leurs devoirs envers la patrie (2). C’est ici surtout qu’on peut admirer la vigueur triomphante avec laquelle le souverain, écartant le séniorat qu’il trouve entre lui et la nation, va droit à tous les hommes libres et les verse dans les cadres de son armée avec leur seigneur, ne laissant à celui-ci d'autre prérogative que celle de les commander en sous-ordre.
Cette organisation mettait aux mains de Charlemagne une armée nombreuse, dont il avait à cœur l’éducation, et dont il parvint à faire un admirable instrument de ses projets. Elle avait à sa tête d’excellents généraux, formés par des traditions militaires déjà anciennes, et elle était stimulée de toute manière par le souverain. Le soldat, bien discipliné, bien équipé, ayant renoncé à la nudité germanique pour se couvrir de bonnes armes défensives, et maniant, à la place de la vieille francisque, une solide épée de fer, éprouvait un légitime sentiment de fierté à faire partie
(1) Capitul., L, c. 4.
MTV. LC. 2, 3,5, 7: LXXIIL en entier; LX XIV, C: 1, 3,
4, 9. Cf, EGINHARD, Epist., 42 (Jaffé,)
d'une armée toujours victorieuse (1). Le gouvernement savait ménager ces masses aguerries. À part les grandes expéditions où il fallait disposer de toutes les ressources, il ne les levait que pour la défense des provinces où elles étaient cantonnées. D'autre part, 1l exigeait aussi qu'elles respectassent elles-mêmes les populations pour lesquelles elles versaient leur sang, et 1l punissait sévèrement toute espèce d’indiscipline. S'il ne parvint pas à supprimer tous les abus, chose presque impossible en matière de force armée, 1l est certain que l’organisation militaire dont il fut l’auteur l’emportait de beaucoup sur celle des siècles suivants. Elle ne dura pas longtemps, car elle était trop intimement liée à l’existence d’un fort pouvoir central pour survivre à celui-ci, mais sa disparition fut un des plus grands malheurs pour l'empire franc, et en particulier pour la royauté, qu’elle laissa privée de tout appui. Dans l’ordre judiciaire, les réformes de Charlemagne furent tout aussi profondes, maïs plus définitives. Ici encore, il retourna droit à la tradition germanique, non pour lui emprunter les formes vieillies des institutions anciennes, mais pour en faire revivre l'esprit sous des traits appropriés au progrès du temps. Et d’abord il resta fidèle au principe qui laissait la juridiction dans les mains de la nation ellemême; seulement il l’appliqua d’une manière conforme aux exigences de la vie civilisée. Il dispensa la masse des hommes libres de l’accablante obligation d'assister à toutes les assemblées judiciaires, où d’ailleurs leur présence n’était qu’une formalité, vu que l'élaboration de la sentence y était de tout temps
(1) Capitul,, LXXVII, c. 9.
confiée à un petit groupe de notables choisis dans l'assistance, le reste du public se bornant à ratifer par son vote l'œuvre des rachimbourgs. Cette organisation était aussi onéreuse pour les hommes libres que défectueuse au point de vue des intérêts sociaux. Charlemagne affranchit le public d’une corvée inutile et donna des garanties au justiciable et à l’État luimême, en les plaçant l’un et l’autre en présence de vrais magistrats. Les notables restèrent chargés, comme par le passé, de rendre la justice, mais ils le firent désormais dans de tout autres conditions. Sous le nom d’échevins, ils constituèrent des collèges de sept à douze magistrats investis exclusivement, et à titre permanent, en vertu d’une délégation du souverain, d'une mission qui était autrefois le droit et le devoir de tous. Le public ne fut plus obligé que d’assister aux plaids généraux qui se réunissaient trois fois par an, et où on le convoquait, non pour lui faire rendre des sentences, mais pour lui rappeler les principes de la législation et les devoirs des sujets. Cette grande et salutaire réforme, qui est un des plus beaux titres de gloire de Charlemagne, prouva son excellence par sa durée; en effet, on peut dire qu'elle resta, jusqu'à la fin de l’ancien régime, la base de l’organisation judiciaire de tous les pays de l’Europe centrale (x). Toutes ces mesures devaient servir elles-mêmes à un but élevé : à la pacification intérieure et au progrès de l'esprit social. Ce but, Charlemagne ne le perdit jamais de vue pendant tout le cours de sa carrière législative. Roi chrétien, il avait une trop haute idée de ses devoirs pour rester confiné dans le barbare pré-
(1) Capitul., XL, c. 3 et 20; LXI, c, 5.
jugé du droit germanique, qui considérait les délits contre les individus comme des faits auxquels l'État pouvait se montrer indifférent. En opposition avec les tendances les plus invétérées de son peuple, il poursuivit systématiquement l'abolition de la guerre privée. Dès qu’un homicide avait mis aux prises deux familles, le juge intervenait pour leur imposer la paix, en forçant l’offenseur à offrir la composition et l’offensé à l’accepter. Si l’une des deux parties refusait de consentir à cet arrangement, le pouvoir, pour leur enlever l'occasion d’un conflit à maïn armée, la faisait transporter sur un autre point du territoire (1). Et, afin de couper le mal dans sa racine, le législateur, rompant avec une des coutumes les plus chères à l’orgueil des Germains, alla jusqu’à interdire d’une manière absolue le port des armes dans les réunions publiques (2). Il y avait quelque courage à exiger du guerrier barbare qu’il comparût désarmé dans ces réunions orageuses où 1l était si fier d’apparaître avec sa fidèle framée, et un roi aussi sincèrement attaché aux traditions nationales que l’était Charlemagne avait un mérite particulier à les battre en brèche là où il les voyait en contradiction avec les principes de la société nouvelle. Il se dressa en face de l’anarchie et du désordre abrités sous les préjugés de race, et au milieu du déchaînement des forces brutales, il osa prononcer cette magnifique parole de civilisateur : Non occidatur homo, nisi lege jubente (3). U avait fallu trois siècles de christianisme avant qu'il fût donné à un souverain de promulguer une pareille formule du progrès social; c’est
(1) Capitul., XX, c. 22; cf. Conc. Agath., c. 31 (a. 506). (2) DIE LRNVIT Cr: cr 1bid, XLIV, cs:
(3) Zbid,, XXII, c. 67.
assez dire qu'on ne pouvait pas espérer réaliser dès lors l'idéal qu’elle traduisait. Mais il suffit à la gloire de. Charlemagne de l'avoir entrevu le premier, et d’avoir travaillé avec une énergie indomptable à en faire une réalité.
Naturellement, l’État n’aurait pu s’aviser de contester aux individus l’exercice du droit de se faire justice à eux-mêmes, s’il ne s'était senti assez fort désormais pour se substituer à eux et pour être, à lui seul, le justicier universel. Mais cette prétention heurtait singulièrement l’idée que les barbares se faisaient des droits de l’homme libre dans la société politique. Aussi la prudence conseillait-elle de calculer les étapes du progrès et de n’en pas accélérer la marche. L'État commença par prendre, dans certains cas particulierement graves, l'initiative des poursuites contre les criminels, montrant qu’il se sentait atteint lui-même par les délits qui atteignaient ses membres. Il supprima les scandaleux privilèges que l’ancien droit laissait aux coupables vis-à-vis de la société, tels que la faculté de se laver de toute accusation par le serment des cojurateurs et celle de fatiguer les plaignants et les juges eux-mêmes par une multitude de délais qui entravaient le cours de la justice. La preuve par témolgnage devint la base de la procédure, et des châtiments terribles comminés contre les faux témoins servirent à garantir la sincérité des dépositions. Le principe moral de la pénalité, qui ne figurait qu'à l’état em- bryonnaire dans le fredus des lois barbares, pénétra de plus en plus dans la législation par l'extension du ban du roi, qui, parmi les divers délits, frappait avec une sévérité exceptionnelle les plus attentatoires à l'ordre public. L’asile religieux ne protégea plus les
homicides et autres grands criminels, comme si, rassurée désormais sur sa propre impartialité, la société n’eût plus éprouvé le besoin de donner des garanties extraordinaires à ceux qui avaient le plus à craindre son courroux (1). Il n’est pas jusqu’à la fréquence croissante avec laquelle la peine de mort apparaît dans les codes qui ne soit la preuve d'un véritable progrès : elle montre, en effet, qu'en exécution du vœu formulé par Charlemagne, l’exercice du droit de glaive passait graduellement des mains des particuliers à celles de l’État.
Devenue plus forte et plus respectée, la législation pouvait sans inconvénient se montrer plus humaine, et s'ouvrir aux douces influences de l'esprit chrétien. Aussi remarque-t-on avec plaisir, tant dans le texte des monuments législatifs que dans les faits quotidiens de la vie publique, la disparition graduelle des peines atroces du droit romain, et des répressions extravagantes de la coutume germanique. Ce dernier progrès fut assez lent, à vrai dire, et le droit pénal garda, pendant la période carolingienne, plus d’une trace de la double barbarie dont il sortait. Il suffit de citer 1ci l'usage des mutilations cruelles emprunté à l'arsenal législatif de l'antiquité et celui des oydahes, ces sentences bizarres où la force brutale revêtait le caractère sacré du droit. Encore convient-il de remarquer que les mutilations devinrent de plus en plus rares, et que l’oydalie de la croix, humaine et rassurante, se substitua dans un grand nombre de cas aux odieuses épreuves du fer rouge et de l’eau bouillante. La confiscation cessa d'être ajoutée à la peine de mort, puisqu'il n'était pas
(1) Capitul., XX, c. 8.
juste, comme s'exprime le législateur dans un langage digne de la gravité romaine, que le coupable perdît Dlus que soi-même (1). Enfin, un large esprit de grâce planait sur toute la législation et conciliait les intérêts de la clémence avec ceux de la justice.
La prospérité publique se relevait à la suite de l’ordre social. Le travail pouvait fleurir maintenant dans l’atmosphère de la paix et sous la protection bienveillante du pouvoir. Le gouvernement lui-même préludait à la renaissance de l’activité nationale par des entreprises comme il n’y en avait plus eu depuis les jours les plus brillants de l’Empire romain. L’historien voit avec satisfaction reparaître la sollicitude du souverain pour les travaux publics, si profondément négligés par les Mérovingiens. Charlemagne est le premier roi bâtisseur que les Francs aient connu. Des ouvrages considérables furent commencés sous son règne. De ce nombre était le canal du Rhin au Danube, par la jonction de l’Altmuehl avec la Rednitz, œuvre, qui, à vrai dire, dépassait les ressources de l’époque : aussi ne faut-il pas s'étonner qu’elle soit restée inachevée, mais plutôt qu’on ait osé l’entreprendre (2). La construction d’un pont de bois sur le Rhin à Mayence fut, par contre, menée à bonne fin. Charles y consacra dix ans, preuve tout à la fois de l’insuffisance des moyens dont il disposait et de la noble ténacité de sa volonté créatrice. Lorsque, vers la fin de son règne, ce pont fut consumé par un incendie, il conçut le projet de le rebâtir en pierre, mais il fut prévenu par la mort, et le grand fleuve attendit plus d’un millier d'années avant de voir recommencer,par un
(1) Capitul., LX XXII, c. 6.
(2) EGINHARD, Annal. 793.
siècle civilisé, l'ouvrage du roi barbare (813-1862) (x). L'architecture aussi prit un nouvel essor, grâce aux constructions civiles et religieuses qui surgissaient partout, sous l'impulsion et avec le concours actif du monarque. Il serait difficile de dire le nombre des églises qu'il aida à construire ou à restaurer dans les divers diocèses. Lui-même bâtissait beaucoup : sans compter les palais de Nimègue et d’Ingelheim, qui lui servirent fréquemment de résidence, il éleva à Aix-la-Chapelle une basilique qui était considérée comme la merveille de son temps (2).
Les intérêts du commerce ne furent pas négligés. C’est pour en favoriser le développement que Charlemagne ouvrit de nouvelles voies de communication, multiplia le nombre des marchés, limita celui des tonlieux et entoura de garanties spéciales la personne et les biens des marchands (3). Le régime de la protection était, cela va sans dire, le seul qui convint à une société naissante, que la barbarie cernait de toutes parts : aussi le monarque l’appliqua-t-il d’une manière énergique. Il prohiba l'exportation du grain en temps de disette, défendit absolument celle des armes chez les peuples barbares, et alla jusqu’à fixer un maximum pour le prix de vente du blé (4). Ajoutons que, fidèle observateur des lois ecclésiastiques, 1l flétrissait à l’égal de l'usure toute espèce de prêt à intérêt (5) et stigmatisait du nom de Zucre honteux (6) les spécula-
(1) EGINHARD, Vita Karol., ©. 17; ABEL-SIMSON, Jahrbücher des fraenhischen Reïchs, IX, p. 513.
(2) EGINHARD, L. c.
(3) Capitul., XX, c. 17 et 18.
(AIO RC 20 EX XVIII, C4: XLFOZ
(5) Zbid., XLVI, c. 11 : usura est ubi amplius requiritur quam datur.
(OT er
tions sur la vente des denrées alimentaires. La même préoccupation d'ordre moral se remarque dans ses lois somptuaires, qui défendent de vendre ou d’acheter à des prix excessifs des étoffes ou des pelleteries (x). C'étaient là des mesures que comportait le faible développement des relations commerciales de son époque : le temps n’était pas encore venu de jeter la bride sur le cou à l'initiative privée.
L’exposé de l’activité de Charlemagne sur le terrain économique ne serait pas complet si l’on ne mentionnait encore ses importantes réformes monétaires. Par la première, 1l mit fin à l'abus du monnayage des particuliers, en revendiquant pour la couronne seule le droit de battre monnaie. Par la seconde, il suspendit la frappe de l'or après la guerre des Avares, qui avait répandu dans l’Europe les immenses richesses métalliques de ce peuple de brigands, et adopta l’étalon d'argent. La troisième enfin, qui est aussi la plus importante, consista à prendre pour unité monétaire, à la place du solidus mérovingien, la livre de vingt sous à douze deniers le sou, qui est restée, jusqu'à la fin du siècle dernier, la base du système monétaire de l’Occident.
Mais ce n’est pas vers les choses du commerce que se tournaient de préférence les forces vives d’une société qui en était encore à apprendre le plus universel et le plus nécessaire de tous les arts, celui de l’agriculture. On sait l’état rudimentaire de celle-ci chez les anciens Germains. Ses premiers progrès parmi les Francs dataient de la conquête de Ja Gaule, qui introduisit chez eux la propriété individuelle, en même
(1) Capitul,, LIL, c, 5.
temps qu'elle les familiarisait avec les meilleurs procédés d’exploitation. Leur conversion au christianisme acheva de faire d’eux un peuple sédentaire et agricole. L'Église, par ses exhortations au travail et par les exemples que donnaient ses moines défricheurs, ne cessait de leur inculquer le goût de l’agriculture en même temps que l’amour du sol. Ce qu'elle fit sous ce rapport est considérable, et il est à regretter que nous ne possédions pas le détail d’une activité dont le résultat est sous nos yeux. Voici, à titre de spécimen, la somme du travail agricole d’un abbé du commencement du 1x® siècle. Irminon de Saint-Germain-des-Prés, au cours de son administration monastique, a planté quatre-vingt-quatorze et demi arpents de vigne, défriché un terrain du produit de soixante muids de froment, plus une île de six bonniers dans la Seine, construit ou rebâti à neuf sept moulins et planté deux bois d’une contenance totale de dixneuf bonniers. Et ce n’était pas un personnel exclusivement monastique qui était employé à ces grands travaux. Tout un peuple de serfs, de colons et de tributaires y participait et en recueillait les fruits et les enseignements.
C’est à coup sûr un des plus beaux côtés du génie de Charlemagne que la noble passion dont il s’éprit à son tour pour un art si hautement civilisateur. Son célèbre capitulaire de villis, qui constitue presque un traité d'économie rurale, restera, sous ce rapport, une des preuves les plus éclatantes de sa supériorité intellectuelle. Depuis Caton l'Ancien, le monde n'avait plus vu un homme d’État descendre au niveau des serfs et des colons pour discuter avec eux des questions de ménage rustique. Un pareil phénomène a
besoin d'explication. Charlemagne n’était pas seulement le plus grand propriétaire foncier de son peuple : il tirait ses principales ressources d’un bon aménagement des domaines publics, et il ne pouvait être un bon souverain qu'à condition d’être un bon agronome. Le produit de ses terres était affecté à l’entretien d’un nombreux personnel de domestiques et à l’alimentation de la cour; l'excédent était vendu et constituait une partie importante du budget. On conçoit qu'il fallait, dans la gestion de ces vastes domaines, un soin et une exactitude extrêmes. Le maître avait l'œil ouvert sur les moindres détails; il contrôlait la comptabilité des agents, faisait dresser des inventaires (x), déterminait le mode d’exploitation le plus propre à chaque propriété, ne perdait rien de vue, et obtenait de ses agents la sollicitude qu’il leur montrait luimême.
Un pareil exemple, tombant de si haut sur une nation encore si guerrière, n’était pas fait pour rester stérile, et l’on peut dire que le siècle de Charlemagne fut un des grands siècles de l’agriculture. C’est alors, notamment, que les cultivateurs francs apprirent à connaître la pratique de l’assolement triennal, progrès considérable dans les relations de l’homme avec la terre, dont les ouvriers monastiques semblent leur avoir enseigné le secret. Et, ce qui est la preuve manifeste d’une prospérité croissante, c’est que, malgré le perfectionnement des procédés de la culture dans les terrains exploités depuis longtemps, de nouveaux défrichements ne cessaient d'augmenter l'étendue des zones cultivées. Un immense mouvement de coloni-
(1) Capitul., CXXVIII.
sation semble avoir entraîné la société pacifiée. Tous les ans, des essaims de travailleurs se répandaient dans les solitudes vierges pour y créer de nouvelles ruches. Partout la forêt primitive s’éclaircissait devant la cognée des essarteurs. De larges clairières trouaient ses profondeurs jusqu'alors inaccessibles et devenaient les emplacements des villages futurs. Le temps n'était plus où l’homme regardait avec une terreur superstitieuse du côté de ces vastes océans de feuillage, dans lesquels ses humbles colonies apparaissaient comme des îlots toujours menacés de submersion. Maintenant il s'aventurait hardiment sous les verts ombrages de la forêt, et il lui disputaïit, par le fer et par le feu, l’emplacement dont il voulait faire sa demeure. IL prenait possession de ces espaces infinis à la manière d’un conquérant, et 1l étendait son sceptre sur tout ce qui les habitait. Les grands fauves qui s’y promenaient jadis comme les rois de la solitude reculaient devant lui en reconnaissant leur maître; l’ours et l’aurochs se retiraient définitivement, chassés par le bruit du travail humain (x), et le castor émigrait à son tour de nos rivières, où d’ardents traqueurs le poursuivaient dans ses paisibles cités. Le loup et le sanglier résistaient encore, mais déjà avait commencé la guerre d'extermination que l’homme faisait à ces irréconciliables ennemis de son œuvre. La chasse, qui n'avait été jusqu'alors qu'un stérile passe-temps, devint une forme du beau combat que la société carolingienne livrait sur tous les terrains à la barbarie. Envisagées de ce côté, les grandes parties de chasse organisées par les princes, véritables événements dans la vie
(1) Charlemagne leur a encore fait la chasse, MONACH. SANGALL., 11,18.
uniforme de leurs cours, étaient une guerre aussi méritante, sinon aussi glorieuse que celle qu'ils faisaient aux Slaves et aux Saxons, ces loups indomptables qui rôdaient aux confins du monde chrétien. Charlemagne, du moins, paraît en avoir jugé ainsi, le jour où il décida d'accorder aux louvetiers l’exemption du service militaire. Quand on se souvient de la parcimonie avec laquelle il mesurait cette faveur, on ne peut s'empêcher de reconnaître là la preuve de la mission civilisatrice qu'il attribuait à ces humbles agents (1).
Enfin, pour achever le tableau des bienfaits du régime carolingien dans l’ordre matériel, il est nécessaire de signaler encore les mesures législatives prises en faveur des déshérités du corps social : les esclaves et les pauvres. L'Église seule, jusqu’à présent, s'était intéressée à ces deux catégories de malheureux, mais elle avait souvent vu sa bonne volonté échouer devant la brutalité des mœurs d’alors. Maintenant, le trône était occupé par quelqu'un qui prêtait l'oreille à la voix des conciles, et dont le bras était assez fort pour exécuter leurs vœux. Il y avait un peu plus d’un siècle que le concile de Châlon-sur-Saône, en 650, avait défendu de vendre des esclaves au delà des frontières du royaume, lorsque Charlemagne édicta la bienfaisante disposition qui ne permettait pas même de les vendre au delà du canton : c'était une nouvelle victoire de l'esprit chrétien, qui garantissait au malheureux esclave la possession de la petite patrie en même temps que celle de la grande (2). Et quelle généreuse colère s’emparait du souverain, lorsqu'il
(1) Capitul., LXXVII, c. 8.
(2) ZTbid., XX, c. 18.
apprenait que, sur un point quelconque de son empire, des mesures si humaines avaient été violées et que des captifs d’outremer avaient été exposés en vente (1) ! |
Quant aux pauvres, les dispositions plusieurs fois séculaires de l’Église à leur sujet passèrent également dans la loi civile. Un budget de la charité publique fut créé, et chaque bénéficiaire fut obligé en vertu des lois, comme l’étaient déjà les établissements religieux en vertu des canons, de veiller à l'entretien des indigents qui vivaient sur son domaine (2). C’est à ces conditions que Charlemagne pouvait interdire le vagabondage, comme il le fit dans un capitulaire de Nimègue (3), peut-être en se flattant d'aboutir un jour à l’extinction totale du paupérisme : noble rêve dont notre siècle n’a pas encore atteint la réalisation !
Un coup d'œil sur la vie intellectuelle nous montre l’activité de Charlemagne sous une forme non moins admirable. Ce barbare, qui n'avait pas appris à écrire, fut le directeur des études de son siècle et le promoteur de toute une littérature. Il avait commencé par lui-même la réforme qu'il rêvait pour ses contemporains. Il s’asseyait en personne sur les bancs devant lesquels des maîtres réunis par lui distribuaient le pain de la science. Qui ne serait touché de le voir, vieux et fatigué, cacher des tablettes sous son oreiller, et dérober des heures au sommeil pour apprendre à tracer sur la cire des caractères d'écriture? Plus habituée à l'épée qu'au stylet, la rude main du conquérant ne
(1) Codex carolin., Epist., 64 (Jaïjé).
(2) Capitul., XX VIII, c. 4; XLIV, c. 4; LXVI, c.o et 18; LIV, CHR EXIT, ce24;:LXX VIII, c, 11. CfuConc lue ie
(3) Capitul., XLVI, c. 9.
se familiarisa jamais avec un art qui veut être appris pendant l'enfance; mais, en revanche, son esprit, continuellement penché sur les secrets du savoir humain, ne resta étranger à aucune des connaissances qu’on pouvait acquérir de son temps. Outre sa langue maternelle, 1l maniait parfaitement le latin et savait assez bien le grec, et il était versé dans les chefsd'œuvre de l'antiquité profane et sacrée. Tous les problèmes intellectuels le passionnaient. Il discutait avec la même ardeur des questions d’accentuation et des difficultés de théologie, mais en y apportant des préoccupations plus élevées que son prédécesseur Chilpéric. Ce n’est pas ici un vaniteux barbare qui tranche du savant; c’est une intelligence dévorée par un ardent désir d'arriver au vrai et au beau. Il faut admirer la sûreté de son goût et la profondeur de son sens esthétique. On connaît la prédilection de ce royal bibliophile pour la beauté et la correction de ses manuscrits : il y resta fidèle jusque dans ses derniers jours. Et tel était son zèle pour la pureté du chant liturgique que lui-même, au chœur, accompagnait à mi-voix les psalmodies du clergé et relevait vertement les erreurs commises par des chantres novices. Rien n’échappait au grand civilisateur, et 1l ne supportait nulle part la moindre discordance.
Il sut d’ailleurs communiquer son enthousiasme à son entourage, à ses fils, à ses filles, aux grands de sa cour. La meilleure recommandation pour quiconque aspirait à ses faveurs, c'était de partager ses goûts et de s'associer à ses études. Il ne tolérait pas, chez ceux qui l’approchaient, l'ignorance native des hommes de son peuple, et 1l voulut que, tout au moins autour de lui, il y eût une élite d’esprits cultivés. Il créa
l’école palatine et il en fit un foyer où venait se former, sous les yeux du prince, tout ce qu'il y avait de plus distingué par le talent et par la naissance. Élèves et maîtres y rivalisaient d’entrain. L'école palatine était le centre d’une espèce d'académie, la plus ancienne, à coup sûr, qui ait existé en Europe. Là, on se livrait avec ardeur à la discussion des problèmes intellectuels qui occupaient l'époque. En même temps, on n’y dédaignait pas un ingénieux badinage, et on y cultivait, non sans succès, l’épigramme et le madrigal. Les noms de guerre étaient en faveur dans ce cénacle de lettrés, où David et Béséléel (lisez Charlemagne et Eginhard) conversaient familièrement avec Homère (Angilbert) et avec Horace (Alcuin). La naïveté de l'enthousiasme qu’on y professe pour les choses de l'esprit amène parfois un sourire aux lèvres, mais il disparaît bien vite devant le sentiment de respect qu'inspire toute passion noble et sincère.
Charlemagne, d’ailleurs, visait plus haut qu’à former à sa cour une petite oligarchie du savoir et du goût. Il rêvait d'élever le niveau de toutes les intelligences et de faire de l'instruction un instrument de civilisation. C'était depuis longtemps, on le sait, le programme de l’Église, mais la réalisation en avait été contrariée par la barbarie des temps, parce qu'il ne s'était pas rencontré d'homme capable de le comprendre. Maintenant que l’homme était venu, il semblait qu'il ne dût plus trouver autour de lui les ouvriers capables de mener son œuvre à bonne fin. L'Église en abritait un certain nombre dans ses cloîtres et dans ses cathédrales, mais ils étaient dispersés sur toute l'Europe, et il n’y en avait plus parmi les
Francs. Il fallut donc se mettre à la recherche de ces rares et précieux collaborateurs, interroger toutes les provinces de l’empire, s'adresser à tous les pays chrétiens. Chaque nation fournit ainsi à Charlemagne son lettré le plus distingué, et lui-même se chargea de le mettre en pleine valeur et de faire fructifier son talent. C’est ainsi qu’il parvint à rassembler autour de sa personne une pléiade d'hommes éminents, où étaient représentés tous les pays. L'Italie lui fournit Pierre de Pise et Paul Diacre; l'Irlande, Clément, Dumgal et Dicuil; la Septimanie, Théodulf; la Bavière, Leidrad et Arn, l’Angleterre, enfin, Alcuin, qui fut la tête du mouvement intellectuel de son époque, et qu’on peut appeler, sans exagération, le précepteur du peuple franc.
Il convient d’esquisser ici la figure douce et pensive de cet Anglo-Saxon qui tient dignement sa place, dans le tableau de ce siècle, aux côtés de l’homme toutpuissant dont il est l’auxiliaire le plus précieux. Alcuin réalise dans sa personne le type le plus éminent du professeur ecclésiastique, pour qui l’enseignement fait partie du sacerdoce. Compatriote et contemporain de saint Boniface, il acheva le travail commencé par ce dernier auprès des Francs, et les prédications de l’apôtre trouvèrent comme un dernier écho dans les lecons du savant. Comme Boniface, Alcuin apportait au continent les grandes traditions romaines, que l'Angleterre tenait directement de ses premiers évangélisateurs, et dont Théodore de Tarse, au VII siècle, avait ravivé le courant. Tout le trésor de la science antique passa ainsi aux mains des Francs par l'intermédiaire du maître anglo-saxon. Alcuin fut d’abord le précepteur de Charlemagne lui-
même, de ses fils et de ses filles; il présida aux études
des grands de la cour; plus tard, retiré du monde, il continua son fructueux apostolat auprès des moines de son abbaye, et lorsque, vers la fin de sa vie, il eut déposé le fardeau abbatial, 1l garda la direction de l’école monastique. On peut dire qu'il mourut en enseignant. Cet esprit distingué avait la mesure qu'il fallait pour devenir l'instrument d’un homme de génie. Il ne brillait pas par les facultés créatrices, ni par l'originalité des conceptions, mais il était le gardien assidu des bonnes méthodes, le dispensateur zélé du savoir des générations antérieures, la sentinelle vigilante de l’orthodoxie religieuse et scientifique. Son rôle consista à maintenir les esprits de son temps au niveau de ceux des siècles écoulés, en renouant le fil de la tradition littéraire et en les ramenant à l'étude des deux antiquités. Ses livres, qui ont, comme sa vie entière, un caractère profondément didactique, nous permettent de l’aborder de plus près et de constater les liens de fihation qui le rattachent aux grands maîtres de Ia culture chrétienne, à Béda le Vénérable, à Isidore de Séville, à Boëce, à Cassiodore. Sa méthode, en partie empruntée à la leur, mais modifiée et appropriée à la tournure d’esprit de ses compatriotes, est à la fois piquante et suggestive. Il a une prédilection pour la forme du dialogue, dans lequel il introduit ses propres élèves discutant avec le maître. Il procède par questions ingénieuses, posées souvent sous forme d’énigmes, et dans lesquelles il fait parcourir à la curiosité de ses auditeurs le cycle entier de la création, puis il condense ses définitions dans des métaphores qui frappent vivement l'esprit, et qui le provoquent au travail de la
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pensée. Le bienfait de cet enseignement consistait moins dans ce qu'il apprenait aux élèves que dans le désir qu'il leur inspirait d'en apprendre davantage.
Alcuin était un caractère noble et désintéressé, un cœur ouvert à tous les sentiments généreux. Plein d’aménité dans ses manières, d’une fidélité à toute épreuve dans l'amitié et sans fiel pour ses ennemis, il savait rendre la science aimable et faisait rejaillir sur elle toutes les sympathies qui se ralliaient autour de sa personne. Ce lettré était aussi un homme de bonne société, qui n'affectait pas une austérité farouche et qui, à l’occasion, savait déployer l’enjouement d’une nature simple et cordiale. Cependant les distractions souvent frivoles de la cour finirent par heurter le profond sentiment religieux qui était l’âme de sa vie, et ce fut pour vaquer plus librement au soin de son salut éternel qu'il se retira d’assez bonne heure dans la solitude du cloître. Au surplus, du fond de sa cellule, il continua de s'intéresser aux affaires publiques, de correspondre avec ses amis, de leur donner des lecons ou des conseils, et l’on a vu qu'il ne craignait pas de parler ferme à Charlemagne lui-même. Mais, à mesure que ses jours s’écoulaient, Pascèse prévalait de plus en plus, dans son âme, sur le charme des lettres. Les psaumes le dégoûtèrent finalement de Virgile, et on entend ce patron de la renaissance littéraire parler à Richbod de Trèves le langage de saint Grégoire le Grand à Didier de Vienne (x). Le christianisme avait reconquis tout entier un esprit qui s'était si longtemps partagé entre les Livres saints et les lettres païennes : c’est là, depuis saint Jérôme, le sort de tous les grands humanistes chrétiens.
(1) ALCUIN, Epist., 216,
Si l’on voulait étudier de près les autres lettrés groupés autour de Charlemagne et d’Alcuin, on les verrait également mêlés, jusque dans leur vie privée, aux plus grands intérêts publics. Il n’est pas indifférent à l’histoire de Ia civilisation de savoir où achevèrent leur carrière tant d'hommes distingués qui, à un moment donné, formèrent autour du prince franc une si brillante pléiade. Partout où ils arrivaient, ils propageaient l'esprit littéraire et créaient de nouveaux foyers d’études. Et c’est pour cette raison que Charlemagne, qui pensait à tout, ne les gardait qu'ün certain temps auprès de sa personne et les dispersait ensuite dans toutes les régions de son empire, aimant mieux se passer du charme de leur société que de priver son peuple de leurs services. C’est ainsi que le progrès intellectuel s’accentuait partout à la fois et marchait d’une allure égale dans les diverses provinces. Il faut rattacher à cette époque l'origine des brillantes écoles qui jetèrent un si vif éclat au xe siècle : Orléans où enseigna Théodulf, Lyon que dirigèrent Leidrad et Agobard, Salzbourg où brilla Arn, l’ami de prédilection d’Alcuin, Liége où l'influence du prince s’exerçait d’une manière directe, Fulda où l’on était en plein sol anglo-saxon, et d’autres encore. Le mouvement imprimé par ces écoles à la culture littéraire ne devait plus se ralentir, et ellesmêmes ne pâlirent qu'au xr1e siècle, à l'apparition des universités, qui ouvrirent une nouvelle carrière à l’essor du génie humain.
L'Église n’eut pas à se repentir d’avoir mis l'élite de ses milices à la disposition du prince pour son œuvre civilisatrice. Il la paya en retour en prenant sous son patronage l’énergique travail de réforme
qu'elle faisait sur elle-même. Deux personnages distingués par la sainteté, saint Chrodegang de Metz et saint Benoît d’Aniane, avaient attaché leur nom, l’un à la régénération du clergé séculier, l’autre à celle de l’ordre monastique. Charlemagne se fit l’ardent promoteur de cette double réforme. Il la préconisa dans une multitude d’articles de lois, et, parmi les recommandations qu’il faisait à ses commissaires, il ne cessa de mettre en premier lieu le soin de veiller à la fidèle observance des prescriptions canoniques par le clergé. Lui-même, avec une insistance qui ne craignait pas de devenir monotone, ne se lassait pas d’inculquer aux prêtres de tout grade l'indispensable nécessité d'étudier les lettres tant sacrées que profanes : celles-là parce qu’elles étaient les aliments de la piété, celles-ci parce qu’elles aidaient à comprendre celles-là. Il prodiguait les circulaires aux évêques et aux abbés, gourmandait la négligence des uns, louait le zèle des autres, raïllait avec une verve caustique l'ignorance de ceux-ci, vantait à ceux-là le charme de l'étude, distribuait à tous des exhortations, des encouragements et même, s’il le fallait, des menaces (1). Il fit plus : il se chargea en personne de meubler la bibliothèque d’un grand nombre d’églises, auxquelles il distribua généreusement les manuscrits qu'il avait fait, au préalable, corriger avec le plus grand soin, sous ses propres yeux, par les savants les plus en renom (2). Il y avait double profit pour la civilisation à ces royales libéralités : non seulement elles aidaient à répandre au loin la connaissance des monuments littéraires, mais, en Jje-
(x) Epistolae Carolinae, 3, 16, 25 (Jaffé).
(2) Capitul., XXX. Cf. ALCUIN, Epist., 136 (Jafjé).
tant dans la circulation des textes corrects, elles refoulaient dans l’ombre les barbares copies de l’époque mérovingienne. Jusque dans son testament, Charlemagne a laissé la trace de cette touchante sollicitude pour la diffusion des produits de la pensée humaine : pendant qu'il distribuaïit à titre gratuit ses richesses, il voulut que sa belle collection de livres fût mise en vente, apparemment pour permettre à un plus grand nombre d'amateurs d'en acquérir quelques exemplaires.
DE enseignement populaire ne fut pas oublié. Ici, tout semblait à faire. Il n'existait plus, depuis la disparition des écoles municipales, d’autres foyers d'instruction que ceux des cathédrales et des monastères. Mais ces écoles, peu nombreuses et disséminées sur de vastes régions, n'avaient qu'une influence restreinte sur la vie intellectuelle de la nation. Elles remplissaient l'office de séminaires pour le clergé et de noviciats pour les moines, mais 1l n’en sortait que peu de laïques. Il y avait longtemps que l’Église s'était émue de cette détresse et que, devançant les âges, elle avait conçu l’idée d’un enseignement universel comme elle-même, et représenté dans chaque village par une école ouverte à tous les enfants. Deux siècles et demi avant Charlemagne, le concile de Vaison (529) recommandait aux prêtres de paroisse
d’avoir auprès d'eux, comme cela se pratiquait en
Italie, des jeunes gens à qui ils apprendraient les lettres sacrées, pour pouvoir en faire leurs successeurs, sans cependant leur imposer l'obligation d'entrer dans l'état ecclésiastique, s'ils n’en avaient pas la vocation (1). Charlemagne, ici encore, rattacha ses efforts
(1) SIRMOND, Concil. Gall., I, p. 226.
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à ceux de l’Église. Il dit comme le concile : Ut scolae legentium puerorum fiant (x). Et il trace le programme de ces écoles élémentaires. On n’y apprendra pas seulement à lire et à écrire, car ces deux connaissances isolées ne seraient que des cadres vides : on y étudiera les psaumes, on y cultivera le chant sacré, on y apprendra le comput ecclésiastique et la grammaire. Et qu'on ne croie pas qu'il s'agisse exclusivement ici d'enfants destinés à l’état ecclésiastique. Le concile de Vaison n'avait pas exclu les autres; le vire siècle alla plus loin : il voulut qu'il y eût une école dans chaque village, et que cette école fût gratuite. Le mémorable mandement promulgué en 707 par Théodulphe, évêque d'Orléans, procède directement de l'inspiration qui a dicté le canon de 520. Il faut préter l’oreille à cette parole épiscopale, dans laquelle il semble qu'on entende, avec l’écho déjà lointain des conciles, les accents de la voix puissante de l’empereur qui vient renforcer la voix du prélat :
« Que les prêtres des bourgs et des villages tiennent des écoles. Et si un fidèle veut leur confier ses enfants pour leur faire apprendre les lettres, qu’ils ne refusent pas de les accueillir et de les enseigner. Au contraire, qu'ils mettent la plus grande charité à les instruire, se souvenant de cette parole divine : Ceux qui auront été enseignés brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui en auront instruit plusieurs dans les vores de la justice resplendiront comme des éloiles dans toute l'éternité. (Dan. x1x, 3.) En s’acquittant de cette tâche, ils ne demanderont pas de salaire et n’en accepteront pas, excepté ce que les parents voudront
(1) Capitul., XXII, c. 72.
bien leur: offrir spontanément comme marque de reconnaissance (1). »
Ainsi, pendant qu’au sommet de la société la renaissance littéraire s’épanouissait dans les groupes savants réunis autour de Charlemagne, d'autre part, pénétrant jusqu'aux couches populaires les plus profondes, elle y jetait les germes d’une culture à laquelle toute la nation était appelée à participer. Il est difficile de dire quelle fut la portée de son influence dans les deux directions où elle s’exerça, les moyens d’information nous faisant défaut sur ce qui se passait alors dans la vie intellectuelle des classes populaires. Il suffira de constater qu'à partir du règne de Charlemagne, on rencontre, jusque dans les rangs inférieurs du clergé, un nombre considérable d'hommes distingués. Or, le clergé étant par essence un corps enseignant et même le seul corps enseignant de la nation, celle-c1 profitait de tout ce qu'il gagnait lui-même en culture d'esprit. Quant aux classes dirigeantes, la renaissance détermina dans leur sein un mouvement considérable. Non seulement elle y raviva le goût des lettres, mais elle y fit éclore une véritable littérature. Les rares et humbles hag1ographes anonymes de l’époque mérovingienne eurent pour héritiers une pléiade de lettrés dont l’histoire n’a pas le droit d'oublier les noms et dont les œuvres méritent d'être lues. Le trait caractéristique de la littérature nouvelle, c'est qu’elle n’est plus confinée, comme une fugitive, dans les monastères et dans les rangs du clergé. Chose rare et presque inouïe depuis la chute de l’Empire romain, on retrouve des écrivains
(1) SrRMoND, Concil. Gall., IT, p. 210.
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laïques, et des hommes de guerre, comme Angilbert et Nithard, maniant la plume avec la même facilité que l’épée. Il n’y a pas de plus forte preuve du progrès de l'esprit public.
Au reste, la supériorité des œuvres de cette époque sur celles des âges précédents est tellement éclatante, qu'un œil exercé ne s’y trompe jamais. À première vue, on reconnaît un écrit du temps de Charlemagne à la correction du langage, à l'élégance relative du style, aux réminiscences familières des auteurs classiques, et même à la beauté du manuscrit, qui tranche d’une manière si saisissante sur l’horrible déformation des caractères qu’on remarque dans l’écriture de la période précédente. Si l’on veut apprécier le contraste dans toute son étendue, il suffit de comparer Jes écrits d’Alcuin et d'Éginhard, si clairs, si limpides, si élégants même parfois, avec les informes vies de saints que nous a laissées l’époque mérovingienne, œuvres tellement barbares, que le 1x® siècle n’en pouvait plus supporter la lecture et qu'il les faisait reviser par des stylistes exercés avant de les remettre en circulation. Le même progrès se manifeste chez tous les contemporains. Les annalistes, devenus plus abondants, reprennent par intervalles le ton de l'historien; les poètes savent le rythme, et se lancent hardiment dans les genres les plus divers, sans même reculer devant l'épopée; les sciences naturelles et morales retrouvent des chercheurs qui osent aborder leurs problèmes; bref, sur toutes les branches de l’arbre du savoir, on voit apparaître quelque fieur ou du moins quelque bouton.
I1 faut bien l’avouer, ce vaste travail intellectuel n’est pas sans présenter certains aspects peu agréables.
294 CHAPITRE XIIT
A côté d’un sincère amour du beau, on y remarque une désolante impuissance à le reproduire, et l'élan de l'esprit y est trop souvent trahi par la maladresse de la main. L’érudition joue dans les lettres carolingiennes un rôle plus considérable que l'inspiration, et il est certain que les écrivains compilent beaucoup plus qu’ils ne composent. Les monuments les plus considérables de la littérature et de l'art de cette époque ne sont, en somme, que des calques d'œuvres anciennes. C’est Suétone qui a fourni à Eginhard le cadre de la vie de Charlemagne, et l’on sait que le plan et même les matériaux de la basilique d’Aix-la- Chapelle ont été empruntés aux édifices de Ravenne. Mais il ne pouvait en être autrement chez une génération qui avait tout à apprendre et qui, encore assise sur les bancs de l’école, devait se borner à répéter les leçons de ses maîtres. Il serait injuste d’arguer de la ressemblance de style et de ton entre les œuvres d'alors et les derniers produits du génie latin, pour conclure que la littérature carolingienne est une littérature de décadence. Ce qui est vrai, c'est qu'elle n'avait pas le choix de ses modèles et que toute l'éducation littéraire procédait nécessairement des rhéteurs de l’époque impériale. Au surplus, sous les formes desséchées dans lesquelles ils lui ont enseigné à envelopper sa pensée, on devine les puissants battements d'ailes d’un esprit nouveau, qui finira un jour par briser ses chaînes et par prendre son essor.
Cet esprit, jeune et enthousiaste, n’est pas descendu dans le sépulcre de l'antiquité pour s’y enfermer avec elle, mais pour exhumer les trésors qu’il y trouve enfouis. Dans sa lutte opiniâtre pour la conquête des fruits d’or de la science, il faut admirer jusqu’à quel