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point la société carolingienne garde la conscience d'elle-même et le sentiment de sa vraie mission. Élève intelligente des lettrés d'autrefois, elle ne leur demanda que de lui apprendre à manier un instrument de culture, mais elle ne devint pas païenne à leur suite, et elle ne se laissa pas faire illusion sur leur infériorité morale. Le siècle de Charlemagne ne connut pas le vertige qui devait s'emparer de la faible tête des humanistes du xvie siècle et qui les poussa à faire de l'antiquité une idole à laquelle ils sacrifièrent l’âme et le génie du monde moderne. Il se servit d'elle, 1l ne la servit pas, et, pendant qu’il se bornait à lui emprunter des formes et des couleurs, il allait puiser ses inspirations dans les lettres sacrées, dont l'étude, sagement combinée avec celle de la littérature profane, était comme le contre-poison des influences délétères de celle-ci. Quelle que fût l’ardeur de son culte pour les formes esthétiques du monde ancien, il resta fidèle à son sang et à son éducation, et il conserva intacts les traits distinctifs de son caractère national et chrétien.
Aussi, tout en appréciant l'importance sociale de la langue latine à cette époque, et en travaillant avec zèle à en répandre les connaissances, Charlemagne ne perdit pas de vue l’idiome national des Francs. Il avait deviné le grand avenir d’une langue alors dans l'enfance, et 1l prit d’intelligentes mesures pour la développer. Il en épura le lexique, il en élabora la grammaire, 1l en recueillit les monuments traditionnels, et son nom brille d’un éclat incomparable au frontispice de l'histoire des lettres allemandes. Lorsque ce fils de barbares faisait réunir pieusement les chants populaires de sa nation dans un recueil dont
le monde déplore la perte, il ne prévoyait pas apparemment que, mille ans après lui, le fondateur de la monarchie prussienne traiterait avec le plus outrageant mépris les vénérables monuments de la poésie nationale retrouvés par ses contemporains. « Vous attachez beaucoup trop d'importance à ces vieilleries, écrivait Frédéric II au premier éditeur du poème des N'ibelungen. À mon sens, elles ne valent pas une charge de poudre et ne méritent pas d’être tirées de la poussière de l’oubli. Je ne supporterais pas un pareil fatras dans ma bibliothèque, et si je l’y trouvais, je le jetterais dehors (x). »
En résumé, de quelque côté qu'on envisage la société du 1x® siècle, on la voit qui se dégage victorieusement du chaos primordial pour inaugurer l'ère de la civilisation. Ce n’est plus ici le monde mérovingien, tout rempli de clameurs discordantes et obscurci par l’épaisse fumée qu’exhalait la conflagration universelle. C’est comme une création nouvelle, où règne une atmosphère plus lumineuse et plus pure, et où l'accord des forces sociales enfante un ordre qui repose à la fois les yeux et l’esprit. Dans ce milieu pacifique, la face humaine apparaît revêtue d’une sérénité qui contraste singulièrement avec les physionomies crispées des contemporains de Brunehaut et d'Ebroïn. À la place de cette désolante succession de trahisons, d’assassinats, de tueries, de révoltes, de pillages, d’incendies, d’adultères, de sacrilèges et d’atrocités de tout genre, qui encombre les trop véridiques récits de Grégoire de Tours, l’histoire nous présente maintenant le tableau d’une activité qui a
(1) Lettre du 22 février 1784 à Ch. H. Mueller, citée par RAUMER, Geschichte der deutschen Philologie, p.261: