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toujours pour objet le bien général. Non que la barbarie vaincue n'ait laissé aucune trace dans les mœurs et dans les intelligences, ni que toutes les couches sociales aient été pénétrées au même degré par la vertu civilisatrice du principe chrétien. Il s’en faut de beaucoup. Le trône lui-même n’est pas à l’abri de tout reproche, et les faiblesses dont la famille royale donne l'exemple exercent, de l’aveu de ses meilleurs amis, un fâcheux effet sur l’esprit public (1). Et ceux qui aiment à étudier l’histoire par ses petits côtés ne manqueront pas de découvrir ici, comme à toutes les époques, les innombrables défectuosités inhérentes à toute société humaine. La race n’est pas éteinte des grands seigneurs violents et tyranniques, des prêtres ignorants, des moines débauchés, des prélats simoniaques, et il suffit de suivre les commissaires royaux dans une de leurs tournées pour constater partout l'étendue des maux auxquels il faut porter remède. Mais s'il est vrai que la suppression totale des abus doive rester à jamais une chimère, c’est dans le zèle apporté à les combattre, c’est dans la somme des victoires remportées sur eux que consiste par excellence le progrès social. Or, il est juste de le reconnaître, jamais aucune société n’a fait un effort si soutenu vers la lumière et vers la justice; jamais aucune autre n'est montée avec un tel ensemble et une telle intrépidité à l'assaut de la barbarie.
Le combat pour la civilisation, c’est tout le règne de Charlemagne. Sous sa conduite, l’Europe chrétienne lutte avec une infatigable vigueur pour la conquête des suprêmes biens de la vie sociale. Tout entière à ce
(1) EGINHARD, Vita Karol., ©. 19.
grand effort, elle n’a pas le temps de se livrer à la jouissance, et elle ne connaît pas les dangereuses voluptés qui viennent, au lendemain de la victoire, énerver le vainqueur sous prétexte de le délasser. Elle a gardé les habitudes austères du travailleur qui amasse de la richesse. Sans être pauvre, elle ignore le luxe. Prise dans son ensemble, elle a une simplicité de mœurs qui est le gage d’une bonne santé, et une naïveté d’impressions qu'on ne rencontre que dans les jeunesses vierges. Il faut voir ses étonnements et ses admirations devant les découvertes de la science ou devant les curiosités de la nature! Ses calmes annalistes, qui ne consacrent que des notices sommaires aux événements les plus considérables de la politique, racontent avec une complaisance presque comique la vie et la mort d’Aboul-Abbas, cet éléphant dont Haroun-al-Raschid avec fait cadeau à Charlemagne (1). Manifestement, toute la nation avait les yeux sur l’heureux pachyderme. Cette ingénuité ne déplaît pas dans une génération qui a dompté tant de barbares et défriché tant de forêts, et l’on peut espérer beaucoup d’une société qui fait de si grandes choses, et à qui suffisent de si innocentes distractions.
Telle fut, parmi les nations qui faisaient partie de l'empire franc, l’action du principe civilisateur servi par le génie d’un grand homme. Car c’est, en résumé, le trait distinctif de Charlemagne, d’avoir été une force intelligente au service de l’Église. Tout ce qu’il a fait de grand, il l’a fait sous son inspiration ou à son
(1). EGiNHARD, Vita Karol., c. 16. Ip., Annal., 8071, 802, 810. C'est ainsi que CATON L'ANCIEN qui, dans ses Origines, omet les noms des généraux, a conservé à la postérité celui d’un éléphant. Cf. G. KURTH, Caion l'Ancien, p. 176.
ET
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exemple. Ses réformes dans l’ordre moral et intellectuel, c’est l’Église qui les a inaugurées, et les capitulaires dans lesquels il les consacre ne sont autre chose que des délibérations conciliaires appliquées à la société civile. Par les mille canaux qu'ouvrait sa législation, le fleuve de la vie religieuse versait dans les institutions temporelles la surabondance de sève qui débordait de son sein. Ce serait une étude bien séduisante que celle qui consisterait à suivre de près ce vaste travail d'irrigation sociale. On ouvrirait d’un côté le recueil des conciles de la Gaule, et de l’autre celui des capitulaires des rois francs; on noterait dans celui-ci tous les articles consacrant quelque réforme civilisatrice, puis, après en avoir fixé la date, on feuilleterait celui-là, et toujours on finirait par y découvrir, en le remontant comme on remonte les grands cours d’eau, le même article formulé bien auparavant par un concile d’évêques. On pourrait refaire cette vérification en sens inverse, en notant successivement toutes les prescriptions conciliaires, et en cherchant ensuite à les retrouver dans la législation civile. Cette fois, l'étude donnerait des résultats nouveaux, car on rencontrerait plus d’une mesure excellente qui, décidée par un synode, n’a point passé dans la loi temporelle, ou n’y a passé que tard et d'une manière imparfaite, le civilisateur laïque n'ayant pu suivre l’Église que d’un pas inégal dans la carrière où elle s’avançait devant lui.
Une telle constatation n’enlève d’ailleurs rien à la gloire de Charlemagne. Mieux que tout autre, il savait que la civilisation ne s’improvise pas dans la pensée des hommes de génie, mais qu’elle s’élabore graduelle-
ment par l'application des principes immortels dont
l'Église chrétienne a reçu le dépôt. Il connaissait à
fond ces principes et leur valeur. Nourri, dès le commencement de son règne, de l’étude du droit canon, et faisant de la Café de Dieu sa lecture favorite (1), il avait toujours devant les yeux l'idéal d’un gouvernement chrétien. Il n’eut pas d’ambition plus haute que de modeler le plus fidèlement possible la société des hommes sur cette société parfaite dont l’Église lui offrait le type. Aucune préoccupation ne revient plus souvent dans ses capitulaires que celle de mériter la protection divine, en étendant le règne de Jésus- Christ. On eût dit que les canons de l’Église étaient devenus la seule source de la législation civile. Il rendit les dîmes obligatoires, il sanctionna tous les empêchements canoniques du mariage, il prescrivit . d'observer le jeûne des Quatre-Temps, il ordonna de célébrer dignement le dimanche par le repos et par l'assistance aux offices religieux. Par endroits, ses capitulaires ne sont qu’une paraphrase du décalogue, et on ne sait, en l’écoutant, si on entend parler un Père de l’Église ou un chef d’État.
Dans ses relations avec l’Église, il ne faisait que se conformer à la pensée de son temps ou, pour mieux dire, à la pensée chrétienne de tous les temps, en plaçant au premier rang de ses devoirs l'obligation de la défendre et de la protéger. Les paroles qui ouvrent le recueil de ses capitulaires sont bien remarquables sous ce rapport : elles contiennent la formule de cette obligation inscrite jusque dans son titre officiel : Charles, par la grâce de Dieu, souverain du royaume des Francs, défenseur et auxiliaire dévoué
(1) EGINHARD, Vita Karol., c. 24.
de la Sainte Église dans tous ses besoins (x). Et, tant qu'il vécut, il justifia ce titre glorieux. L'Église trouva en lui le champion intrépide de ses droits et le protecteur bienveillant de ses intérêts, partout où elle travaillait et combattait : à Rome, où il affranchit défiritivement les papes de la tyrannie des Lombards, dans l'empire franc, où il mit le bras séculier au service des prescriptions fondamentales de la loi chrétienne, et chez les barbares, où le prestige de son rom fut la meilleure sauvegarde des missionnaires. Reconnaïissante de ce qu’il faisait pour elle, l’Église ne s’effrayait pas de voir plus d’une fois le protecteur prendre l'allure d’un tuteur. Comme elle était rassurée sur son orthodoxie et sur sa bonne volonté, elle laissa dans ses mains, sans scrupule, une partie des prérogatives qu'elle avait, en d’autres temps refusées énergiquement à des monarques moins dignes de sa confiance. Elle ne protestait pas lorsque, en quelque sorte comme son mandataire, il procédait aux nominations ecclésiastiques, qu'il surveillait et censurait la vie du clergé, qu’il convoquait des conciles pour juger des hérésiarques, et qu’il reprenait, en un mot, le rôle religieux qui avait si mal réussi à Constantin et à ses fils. IL serait difficile de soutenir qu’en assumant une mission aussi délicate, le puissant roi des Francs soit parvenu à observer toujours l’exacte limite entre les deux pouvoirs. Cette limite, il la frôlait trop souvent pour ne pas la dépasser quelquefois. Son synode de Francfort, où il essaya de défendre contre l'autorité d’un concile œcuménique la doctrine des iconoclastes byzantins, fut de sa part une aberra-
(1) Capitul., XIX, in init.
tion dont on trouverait peut-être l’origine dans des considérations d'ordre politique. Et malgré l’incontestable droiture de ses intentions, plus d’un de ses actes fut un fâcheux précédent pour des princes plus ambitieux ou moins dévoués aux intérêts de l'Église. Pourtant, s’il intervint parfois d’une manière indiscrète dans l’administration des choses ecclésiastiques, ce ne fut pas comme un César revendiquant la direction de la société spirituelle, mais comme un fidèle dévoré d’un zèle sincère pour la maison de Dieu. Il se bornaït à user de son autorité pour faire respecter les canons, et jamais il n’imposa à l’Église d’autres lois que celles qu’elle avait faites elle-même. Decrevimus juxta canones, dit-il dans son premier capitulaire, et, en effet, ce document, comme tous ceux dans lesquels il légifère en matière ecclésiastique, est presque exclusivement composé de fragments de décisions conciliaires. Jamais la papauté, dont il se proclamait le défenseur, ne se vit contester par lui les droits de son magistère infaillible et de sa juridiction suprême sur le monde chrétien. Même à Francfort, 1l donna un éclatant exemple de son respect pour l’autorité disciplinaire du souverain pontife. Voulant attacher à sa personne, avec la qualité de chapelain, un évêque que ses devoirs retenaient sur son siège épiscopal, il ne le fit qu'après en avoir obtenu l’autorisation du pape Adrien Ieï (x). Bien plus, comme pour protester d'avance contre l'accusation de s’être arrogé, dans l’Église, le rôle d’un pape laïque, il a marqué luimême, en termes explicites, l’idée qu'il se faisait de sa position dans le monde catholique. Dans sa lettre
(:) Capitul., XXNILL, c. 55.
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