DE LA CIVILISATION MODERNE ET M. CHARLES SEIGNOBOS
La quatrième édition de mes Origines de la civilisahion moderne se réjouit d’une bonne fortune que n'ont pas eue ses aînées; elle a attiré l'attention de certains milieux qui n'avaient pas daigné, jusqu'ici, s’apercevoir de son existence. A la vérité, la manière dont ils en parlent n’est guère plus flatteuse que ne l'était jusqu'ici leur silence.
C’est dans l’ordre. Je crois et, le croyant, je pro- clame que le christianisme donne la seule explication de l’histoire qui puisse être admise par un esprit cultivé, et qu’il a apporté à l’humanité la seule civilisation qui soit digne d’elle. Ce sont là des opinions trop démodées, au sens de certains critiques, pour que les livres où elles sont formulées puissent avoir quelque valeur. Passe pour toute autre philosophie de l’histoire ! On tâchera de la comprendre, et, même quand on ne la partage pas, de lui rendre justice, pourvu qu'elle ne soit pas catholique. On ne discute pas avec ceux qui professent cette dernière : on les exécute, et c’est déjà leur faire beaucoup d'honneur !
(1) Cet article a paru d’abord dans la Revue des Questions historiques, t. LXIX (1901), pp. 587-593.
Je ne suis pas assez naïf pour m’étonner de ces procédés sommaires ni assez exigeant pour m'en plaindre. J'apprécie à sa juste valeur le dédain transcendant des grands esprits qui prennent le christianisme en pitié, et je m’applaudis de le mériter. Mais il me plaît de montrer par un exemple, à l’occasion d'un compte rendu de ce livre, ce que valent leurs critiques lorsque, abandonnant le terrain des procès de tendance, ils s’avisent de contester sur des faits positifs où il est possible de les contrôler.
M. Charles Seignobos, qui m'a fait l'honneur de s'occuper de moi dans la Revue critique (x), commence par se montrer choqué du succès que mon livre a eu en librairie. « J'avoue que je ne puis comprendre ce succès, ou plutôt je ne le comprends qu’en l'attribuant à l'extrême indulgence du public riche pour tout livre de tendance catholique. » Je ne m'attendais guère, je l'avoue, à voir les gens riches dans cette affaire, et je ne me savais pas à ce point le favori de cette classe de la société, Il me semblait que le débit rapide d’un livre prouvait plutôt pour le nombre de ses acheteurs que pour leur richesse, mais c’est un point sur lequel je ne veux pas chicaner M. Seignobos. Il est auteur lui-même d’une Histoire de la Civilisation dont, par parenthèse, j'ai dit du bien en son temps (2), tout en réservant mon point de vue personnel, et 1l a peut-être quelque raison de se persuader que ses lecteurs sont moins « riches » que les miens.
(1) 23 avril 1900.
(2) V. le Polybiblion, t. L (1887), p. 150. Si je rappelle cette circonstance, c’est parce qu’elle me permet de prouver par un exemple ad hominem que je ne suis pas de ceux qui font des procès de tendances.
M. Seignobos veut bien m’apprendre que je ne devrais pas me « risquer » à des constructions d’ensemble pour lesquelles «ilme manque la précision dans les idées générales et la critique dans la détermination des causes. » « Pourquoi lui, historien de profession », procède-t-il à la façon des métaphysiciens? Il commence par poser à priori le principe civilisateur... » La civilisation, dit-il, consiste dans cette forme de la société qui offre à ses membres le plus de facilité pour atteindre leur fin dernière. Aïnsi nous voilà ramenés en arrière du xvirIe siècle, jusqu’à la conception médiévale de Bossuet. » Voilà qui est grave, et 1l est certain que c’est faire faire à M. Se:ignobos un chemin un peu bien long que de le mener jusqu'à Bossuet. Ce qui est plaisant, c’est que la constatation de mon manque de précision dans les idées générales précède immédiatement le reproche d’avoir donné de la civilisation une idée trop précise. Que ma définition ne soit pas du goût de M. Seignobos, cela n’est pas pour m'étonner; lui-même n'en donne aucune dans sa propre histoire de la civilisation; cela est bien plus simple assurément, mais ne pèche pas par un excès de précision dans les idées générales.
M. Seignobos n’admet pas que je dise que l’Église a fait de la société européenne la plus grande, la plus belle, la plus heureuse de toutes les sociétés humaines. Il omet d'indiquer quelle est, à son sens, la société qui mérite ce triple qualificatif, mais, abordant immédiatement le terrain des discussions confessionnelles, il constate que je « ne songe pas à expliquer pourquoi les nations dirigées par des hérétiques et des libres-penseurs, États-Unis, Angleterre, Suisse, Norwège, Alle-
magne, sont si évidemment supérieures aux peuples restés fidèles à l’Église, à l'Autriche et à l'Espagne ». Ceci, encore une fois, n’est pas très précis, ni même, que M. Seignobos me permette de le lui dire, très courageux. Dans l’énumération qu’il vient de faie, un mot est évidemment resté dans sa plume. Pourquoi ne l’a-t-il pas écrit? Est-ce peut-être parce qu'il n’est pas très convaincu de l’avantage, pour un grand pays, d'avoir un gouvernement de libres-penseurs, ou si c'est parce que, à son sens, la France est un pays resté fidèle à l’Église catholique, comme l'Autriche et l'Espagne? Mais je crains d’être indiscret en insistant, et, au lieu de poser une question à M. Seignobos, je répondrai ingénument à la sienne. Je cherche vainement quels sont, dans le monde, en dehors du pays qu’il ne nomme pas, les grands peuples dont les destinées sont aux mains des libres-penseurs. Tous ceux qu'il cite se réclament du christianisme, et c’est parce qu'ils lui sont restés fidèles qu’ils sont supérieurs à ceux qui le trahissent ou qui lui font la guerre.
Quant à la supériorité que M. Seignobos attribue si bénévolement aux nations protestantes sur les nations catholiques, il me permettra de n’y voir qu’un de ces lieux communs de provenance franc-maçonnique mis en circulation, depuis un ou deux siècles, par les chevaliers de la truelle et du compas, et colportés dans les provinces par les chevaliers de la marmotte. Il est peu glorieux pour M. Seignobos de se faire l’écho de ceux-ci. Les grandes nations protestantes se trouvent posséder de nos jours un certain avantage sur les nations catholiques sous le rapport du chiffre de la population et du mouvement des affaires. Qu'est-ce que cela prouve, et est-il sérieux d’en attribuer l’hon-
neur au protestantisme, alors que la Belgique et l’Allemagne rhénane, terres foncièrement catholiques, possèdent ce même avantage? La crise dans laquelle les manœuvres occultes de la loge ou de la juiverie ont jeté certains pays, ou encore le malaise qui résulte, dans certains autres, de la complexité de leur constitution aux prises avec les aspirations séparatistes est un phénomène qui n’est pas dû au catholicisme. Il est d’ailleurs fâcheux qu’on doive apprendre à un historien que le catholicisme n’a pas empéché l'Espagne, au xv® et au xvi® siècle, de devenir la première nation du monde, n1 au xvlie, la France de marcher à la tête de la civilisation. À cette date, les États protestants faisaient assez pauvre figure à côté d’elle, et si les rôles aujourd’hui sont quelque peu changés, ce n’est pas, apparemment, parce que la France est devenue plus catholique...
Après avoir copié les en-tête des treize chapitres de mon livre, M. Seignobos continue :
«Il n’y a rien d’original ni dans cette construction ni dans le détail. Ces deux gros volumes ne contiennent que des lieux communs contestables sur la dégradation de l’Empire, la corruption du peuple romain, les ancêtres aryas descendus « des hauts plateaux de l’Asie centrale », la richesse d'imagination des Germains, leur respect pour la femme, la douceur des milieux chrétiens, le respect du christianisme pour le travail, la régénération de la société par l’Église, le caractère païen de l’arianisme, le progrès moral et intellectuel produit par le développement du monachisme, les populations protégées contre les invasions par les évêques et par les moines, la corruption byzantine, le « zèle apostolique de l’Église », la « propagande
de la charité chrétienne » (au vie siècle !), le fameux édit de 614 présenté comme une « capitulation » du roi, la réforme morale des barbares par l’Église, la joie de la vie monastique et le bonheur de vivre sous la crosse, l'Europe sauvée par la bataille de Poïtiers. On dirait un recueil de vieilles formules mises au rebut par les historiens depuis que cette période a été étudiée dans un esprit scientifique. »
Voilà qui est entendu. Les thèses que M. Seignobos vient de résumer ont fait leur temps, et c’est n'être pas à la hauteur de la science que de les soutenir. Eh ! mais il me semble que ce langage lui-même n’est pas des plus neufs, et que l’originalité en est le moindre défaut. Nous avons déjà entendu tout cela il y a passablement longtemps.