SGANARELLE
Il n’y a point de mal, et vous n'êtes pas obligé d’être aussi habile que nous (1).
Décidément, M. Seignobos a tort de se plaindre que je le ramène à Bossuet, alors qu’il me ramène à Molière,
(1) MoLiÈèRE, Le Médecin malgré lui.
Il a d’ailleurs tout intérêt à parler comme Sganarelle. Il connaît son public. Il est une multitude de lecteurs qui s’excuseront d’avoir cru jusqu’à présent les thèses qu'ils l’entendent condamner si haut. Ils se diront qu’on ne soutient pas des choses pareilles avec cet accent d'assurance quand on n’en possède pas les preuves. Et je ne prendrai pas la peine de réécrire tout mon livre pour prouver que c’est M. Seignobos qui se trompe, et que le cœur est toujours à gauche. En attendant qu'il ait fourni lui-même les preuves de ses négations, je continuerai d'enseigner les banalités dont il se plaint, et de mériter ses reproches.
Seulement, à l'usage du lecteur naïf que les formules apodictiques de M. Seignobos pourraient faire hésiter un instant, je vais reprendre très rapidement quelques-unes de ses critiques pour lui permettre de juger de la valeur de l’ensemble.
Parmi les nombreux clichés de mon livre, il y a, à l’en croire, la richesse d'imagination des peuples germaniques, la propagande de la charité chrétienne et le fameux édit de 614 présenté comme une capitulation du roi.
Je croyais parler de science personnelle sur ces trois points, ayant consacré trente ans de ma vie à l'étude du moyen âge et particulièrement des barbares germaniques. Je m'étais fait une idée de leur imagination en maniant des livres comme l’Alédeutsches Namenbuch de Foersteman, où elle se déploie avec un éclat étonnant dans l’abondance du vocabulaire prosoponymique : comparez-le, à ce point de vue, avec la prosoponymie romaine, et vous serez saisi de l’opulence de l’une et de la pauvreté de l’autre. Les Germains, sous le rapport de la création des noms
propres de personne, ne le cèdent pas même aux Grecs, et le livre de Foersmetan ne pâlit pas, pour l’abondance et pour l'intérêt, à côté de celui où Paepe a dressé l’inventaire si curieux et si instructif de È prosoponymie hellénique.
L’imagination barbare m'est apparue encore dans la richesse extraordinaire de son formulaire juridique, si admirablement mise en lumière par le beau livre de Grimm, Deutsche Rechtsalierthümer. Je l'ai retrouvée dans la mythologie, dont Grimm, Simrock et Golther auraient pu montrer la splendeur à M. Seignobos. Je l’ai étudiée surtout dans son opulente tradition épique, fractionnée en une multitude d’épopées nationales dont l’une, la moins connue, a fait l’objet de mon Histoire poétique des Mérovingiens. Et si les conclusions que j’ai déduites de ces longues études et formulées en quelques lignes de mes Origines de la civilisation moderne font à M. Seignobos l'effet d'une « formule mise au rebut par les historiens », j'ose lui dire qu'il donne là, tout bonnement, une preuve de lamentable ignorance et que pas un germaniste ne le prendra au sérieux.
C’est encore une formule mise au rebut, que mon affirmation de la charité chrétienne au vie siècle. Le critique vise sans doute le tome II, pages 125-130, où je raconte, d’après les sources, la merveilleuse activité déployée par l'Église pour le rachat des captifs, pour l’affranchissement des esclaves, pour le soulagement de toutes les misères humaines. Je mets M. Seignobos au défi de contester un seul des textes que j'ai allégués, ou de prouver que j'en ai tiré des conclusions exagérées. Je crains d’être resté en deçà de la vérité sous ce rapport et de n’avoir pas groupé tous
les faits qui servent à achever le tableau. Ce n’est pas moi qui ai osé déclarer que « les évêques de cette époque pratiquèrent la bienfaisance dans des proportions que le monde n’a peut-être jamais revues » (1). L'éditeur responsable de ce « cliché mis au rebut par : les historiens » n’est autre que M. Hauck, auteur d’une Histoire de l'Église en Allemagne, qui est considérée outre-Rhin comme la meilleure qu’on possède. Et ce n’est pas la première fois que des savants allemands jugent le passé de la France chrétienne avec plus d'équité que certains historiens français. Faut-il maintenant parler du fameux édit de 614? Ici encore, ce que j’en ai dit serait vieilli et démodé, depuis que cette période a été étudiée dans un esprit scientifique. Je me console aisément de n'être pas mis par M. Seignobos au nombre de ceux qui l'ont étudiée dans cet esprit, en jetant un coup d'œil sur ceux qui sont atteints en même temps que moi par sa formule dédaigneuse. Sait-on avec qui je suis d'accord pour apprécier l’édit comme je le fais? En Allemagne, avec Sohm, avec Waitz, avec Richter, avec Schroeder, avec Brunner, avec Schultze; en Belgique, avec Vanderkindere; en France, avec Lehuéëérou, avec Fahlbeck, avec Viollet, avec Prou, avec Glasson, avec tout le monde enfin, même avec les livres qui s’honorent de la collaboration de M. Seignobos, comme l'Histoire Générale de MM. Lavisse et Rambaud, où M. Berthelot expose aussi l'opinion condamnée par mon censeur (2). Une seule
(1) À. HaAUCK, Kirchengeschichte Deutschlands, t. I, p. 79.
(2) Son, Die Fränkische Reichs-und Gerichisverfassung, p. 21; WA1ITZz, Deutsche Verfassungsgeschichite, IT, 11, p. 37; RICHTER, Annalen der deutschen Geschichte im Mittelalter, t. I, p. 154, note;
voix, on le devine, fait exception dans ce concert : c’est celle de M. Fustel de Coulanges (x). Je l’ai réfuté ailleurs (2) et crois n’avoir pas besoin de refaire ici ma démonstration, d'autant plus que Fustel de Coulanges est resté seul de son avis, ou du moins doit se contenter de l’adhésion de M. Seignobos.
C’est beaucoup, mais M. Seignobos sera le premier à reconnaître que ce n’est pas assez.
C’est d'autant plus insuffisant que l'adhésion de M. Seignobos à la thèse de Fustel de Coulanges est assez équivoque. Voici ce que je lis dans son Histoire de la Civilisation, que j'ai eu la curiosité de revoir avant de conclure cet article :
« En 614, les évêques et les leudes réunis obligèrent le roi Clotaire à déclarer dans son ordonnance que tous les impôts étaient abolis. » (Tome I, p. 390.) On a bien lu : Les évêques et les leudes oblrgèrent le 01... Donc, à la date de 1885, M. Seignobos parlait comme moi; apparemment, 1l n'avait pas encore étudié la question dans un esprit scientifique. Que s'est-il donc passé depuis 1885 qui l’ait fait changer d'avis? Oh! mon Dieu, peu de chose. Le livre où Fustel de Coulanges défend son point de vue singulier paraît en
SCHRÔDER, Lehrbuch der deuischen Rechtsgeschichte, 2° édition, p. 128; BRUNKNER, Deuische Rechisgeschichie, IX, p. 167; SCHULTZE, Das Merovingische Frankhenreich, p. 174; VANDERKINDERE, Introduction à l'hisioire des institutions de la Belgique au moyen âge, p. 169; LEHUEROU, Histoire des institutions mérovingiennes, p. 490; FAHLBECK, La Royauté et le droit franc, p. 267; VioLLET, Histoire des institutions politiques et administratives de la France, t. I, p. 448; PRoU, La Gaule mérovingienne, p. 59; GLASSON, Histoire du droit et des institutions de la France, t. II, p. 277, 279, 319, 326; LaAVISsE et RAMBAUD, Histoire générale, t. I, p. 138.
(1) FUSTEL DE COULANGES, La Monarchie franque, p. 616.
(2) Revue des Questions historiques, t. XLVIII (1890), p. 193.
1888 (1), et aussitôt, M. Seignobos, avec une candeur touchante, abdique son opinion de 1885 et s’empresse d'enseigner tout le contraire. L’idée de contrôler la thèse de son maître ne lui vient pas.
Il l'adopte parce que c’est celle de Fustel de Cou- Janges, et c’est la pratique de cette foi aveugle que M. Seignobos appelle « étudier dans un esprit scientifique » |
S 1} avait pris la peine, comme moi, de lire les auteurs que je cite plus haut, il se serait convaincu du danger qu'il y a, en matière scientifique, à jurer 1# verba magistri, et il se serait épargné l’humiliation de s'entendre rappeler par moi les principes élémentaires de la méthode critique.
Il me serait facile de faire la même démonstration pour les autres thèses de mon livre visées par la critique de M. Seignobos. Mais j'ai mieux à faire et je crois d’ailleurs le lecteur suffisamment édifié. Si je me suis occupé si longtemps de M. Seignobos, c’est à cause de l'autorité que la Revue Critique pourrait avoir prêtée à ses jugements.
(1) C’est le volume de :’Histoire des institutions politiques de l’ancienne France qui a pour sous-titre: La monarchie franque. La thèse à laquelle s’est converti M. Seignobos y est exposée, pp. 612 et suiv.