ANGLO-SAXONS ET CELTES
HISTORIENS. — Gildas, le Salvien de la Bretagne, écrivit au vi siècle son De Excidio Britanniae (éd. Stevenson, Londres, 1838; San Marte, Berlin, 1844 et Mommsen dans M. G. H. Auctores antiquiss. t. XIII, 1894), dans lequel il attribue les malheurs de son peuple et l'invasion des Anglo-Saxons à la corruption des mœurs nationales.
Le vrai père de l’histoire des Anglo-Saxons, c’est Beda le Vénérable, qui écrivit au vire siècle l’Historia ecclesiastica Gentis Angloruim (éditée dans ses œuvres complètes par Giles, Londres, 1843; dans ses Opera historica par Stevenson, Londres, 1841, et par Hussey, Oxford, 1846, et dans Monumenta historica Britannica, 1848, tome unique; en France, par Migne, Patrol. lat., t. 95; en Allemagne, par Holder, Fribourg et Tubingue, 1882). Cet ouvrage va de l’origine des royaumes anglo-saxons jusqu’à l’année 731.
Les Annales Cantuarienses, qui vont de 658 à 690, ont été publiées par Pertz au t. IV des Monumenta Germaniae Historica. |
Le Chronica Saxonicum, en saxon, reprend l’histoire de
Bretagne à partir de César; il s'appuie sur Beda pour toute la période racontée par celui-ci, et ne devient original qu’à partir du 1x° siècle (Monumenta historica Britannica, Londres 1848).
Quant à l'ouvrage de Nennius, Eulogium Britanniae sive Historia Britonum (Ibid. et Mommsen, recueil cité), c’est l’histoire légendaire de la conquête de la Bretagne par les Anglo-Saxons, écrite au 1x° siècle d’après les traditions galloises.
Les principaux historiens de l’Irlande ont été recueillis par O’Connor, Reyum hbernicarum scriptores veteres, Buckingham, 1814-1826, 4 vol.
HISTOIRE LOCALE. — On peut citer ici le Caymen de abbahibus et viris piis caenobii S. Petri in insulà Lindisferniensi (Mabillon, o. c., IV, 2), les deux poèmes d’Alcuin, De pontificibus et sancts ecclesiae Eboracencis et De rerum humanarum vicissitudine et clade Lindisfarniensis monasterii, et le Chronicon de Tysilio dans Owen, Myvyrian archaeology oj Wales, Londres, 1801-1807.
BIOGRAPHIES. — Nous possédons un certain nombre de vies de saints qui présentent de l'intérêt pour l’histoire : ce sont le Vita beatorum abbatuimn Wiremuthensium et Girvensium de Beda le Vénérable, le De vita et miraculis S. Cuthberti du même, la vie de saint Wilfrid d’York par son disciple Eddius Stephanus (Mabillon, Acta sanctorum ordinis S. Benedicti, Sace IV, 5).
Les vies des saints irlandais ont été recueillies par Colgan, Acta Sanctorum Hiberniae, Louvain, 1645, ainsi que par De Smedt et De Backer, Acta Sanctorum Hiberniae, Londres,
Celles des saint gallois par W.-J. Rees : Lives of the cambrobritish saints of the fifth and immediate successive centuries, Llandovery, 1858 (en gallois et en latin).
La vie de saint Colomban l’aîné, apôtre de l'Écosse, écrite au vire siècle par Adamnan, a trouvé un excellent éditeur dans Reeves, Dublin, 1857, et Édimbourg, 1874; celles des saints Ninian et Kentigern, écrites seulement au x1ri® siècle par l’abbé Aïlred de Rievaux, ont été éditées par Fords, à Édimbourg, en 1874.
LITTÉRATURE. — Les œuvres de saint Aldhelm : le De laude virginum et ses Énigmes; l'ouvrage d'Adamnan intitulé : De situ terrae sanctae libri III ; les poésies en langue profane telles que le Beowulf, et celles qui sont attribuées à Cynewulf et à Ceadmon.
LÉGISLATION. — Thorpe. Ancient Laws and Institutes of England, Londres, 1840.
Schmid, Die Gesetze der Angelsachsen, 2° édition, Leipzig,
Haddan et Stubbs, Councils and ecclesiashcal documents relating to Great Britain, Oxford, 1871-1872.
DiPLOMES. — Kemble, Codex diplomaticus aevi saxonici, Lordres, 1839-1848, 6 vol. La 2° édition, considérablement améliorée par W. de Gray Birch, Londres, 1885, rend à peu près inutile le recueil de Thorpe, Diplomatarium Anglicum aevi Saxonici, Londres, 1865, qui n’est qu’un choix des pièces publiées par Kemble, avec une traduction anglaise.
Les barbares étaient baptisés : ils n'étaient pas encore chrétiens. Pour l’immense majorité d’entre eux, leur entrée dans l’Église n’avait consisté que dans un pacte d'adhésion de leur intelligence à la doctrine de Jésus-Christ et dans une promesse plus ou moins sérieuse d’y conformer leur vie. A la vérité, leur croyance était sincère, et leur soumission exempte d’arrière-pensée. Une fois reçus dans la communion chrétienne, on n'avait pas à craindre de les en voir sortir. Les liens qui les y retenaient étaient nombreux et doux. Ils se sentaient chez eux, en somme, dans cette austère famille du Christ, qui venait de les accueillir avec une tendresse si fraternelle. Ils respiraient à l’aise dans l’atmosphère du christianisme : ils y goûtaient ces certitudes et ces espérances dont l'esprit le plus grossier éprouve si souvent l’impérieux besoin, et ces consolations d’en haut que l’âme ne trouve pas en elle-même à l’heure de l'épreuve. La majesté de l’Église les subjuguait : la grandeur morale de ses évêques les frappait de respect. Comme des fauves domptés, ils devenaient humbles et petits devant ces vieillards surhumains. Introduits par eux dans les sanctuaires, ils étaient éblouis et charmés par les magnificences d’un culte qui parlait à la fois au cœur et à l'imagination. Ces fleurs, ces tapis, ces encens, ces accords harmonieux leur donnaïent une
idée du ciel chrétien dont leur parlait le catéchiste. « Père, disaient-ils, est-ce là ce paradis que tu nous promets (1)? »
La grande difficulté pour le missionnaire n'était donc ni de les convertir, ni de les retenir dans l'Église après leur conversion, mais de les régénérer en domptant leurs passions et en extirpant leurs préjugés. Il était bien rare qu’un tel résultat fût obtenu du premier coup. Sans doute, 1l y eut parmi eux de ces âmes naturellement chrétiennes, comme on en rencontre sous tous les climats, qui accoururent spontanément au devant de l'Évangile et qui s’ouvrirent tout entières pour le recevoir. Mais ce n'étaient là que de belles exceptions. D’ordinaire, les Germains baptisés apportaient au sein de l’Église un esprit et un cœur restés païens et pleins des infirmités héréditaires de la barbarie. Des dix commandements du décalogue, c'est à peine s'ils observaient le premier, et encore combien imparfaitement ! Il n’y avait pas un enseignement, il n’y avait pas une prescription de l’Église qui pût aborder ces âmes farouches sans y réveiller sur le seuil des meutes hurlantes de vices et d'erreurs qui leur en disputaient l’entrée. Il fallait pénétrer pourtant dans ces intérieurs ravagés ; il fallait en sonder les replis, en illuminer les ténèbres, en purifier les souillures. Et ce travail devait être recommencé sur chaque barbare isolément. Labeur plein de fatigue et de dangers ! Plus d’une génération descendit au tombeau et plus d’un missionnaire succomba épuisé sur sa tâche avant que, de tant d’eflorts réunis, il sortît enfin quelque chose de durable et de définitif.
Ce fut l’œuvre des siècles, et cette œuvre commença
(1) HiINCMAR, Vit. S. Remig., IV, 62. (Acta Sanct.)
dès le lendemain du baptême. Comme toutes les entreprises civilisatrices, elle eut dès l’abord, et elle garda toujours par la suite, le caractère d’une lutte ardente. C'était la grâce qui travaillait à dompter les tendances brutales de la nature déchue, c'était l'esprit qui chevauchait sur la chair, et lui imposait, en dépit de ses résistances, le frein de la discipline spirituelle. L'issue d’une telle lutte ne pouvait être douteuse, car, sans tenir compte de l’inégale valeur des principes engagés de part et d'autre, l'attaque était conduite avec l’art le plus merveilleux, tandis que la résistance ne déployait qu’une aveugle fureur. Néanmoins, tel fut l’acharnement avec lequel l’homme animal se débattait contre le joug, qu’à certains moments on put croire que l'Église vaincue devrait renoncer à civiliser le monde.
L'histoire de chacun des peuples européens commence par le tableau de ce combat entre le christianisme et la nature. Il eut partout la même violence et les mêmes péripéties, et, en le contemplant sur le théâtre d’une seule nation, on peut se rendre compte de ce qu'il a été sur tous les autres. Nulle part, cependant, il ne se déploya dans des proportions aussi vastes et dans des conditions aussi favorables à l’observation que chez les Francs. Placés au centre de l’Europe et confinant à tous les peuples barbares et civilisés dont les destinées remplissent les annales du moyen âge naissant, ils sont mêlés à tout ce qui se passe dans la chrétienté et y jouent le rôle principal. C’est chez eux que naît la civilisation chrétienne, c’est chez eux que se débattent et que se résolvent tous les problèmes sociaux, et c'est vers eux que convergent tous les rayons de lumière que l’histoire parvient à répan-
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dre sur les premiers siècles de son origine. C’est pour cette raison aussi que ce livre, dont la tâche est de retrouver l’unité des lois sous la variété des faits, s’attachera de préférence à l’étude de ce peuple universel, sur qui reposa pendant plusieurs siècles l’avenir de la société moderne. À
Ce que serait devenue cette société si l'Église, en s’emparant de ses forces désordonnées, n’y avait mis l’ordre et l'harmonie, on pourra s’en faire une idée en examinant ce qu’elle était au moment où elle allait commencer à subir l’action du principe civilisateur. Comme toutes les sociétés issues de la conquête, elle se composait de deux éléments bien différents : les barbares et les Romains. Que valaient ces deux éléments? Quel était l’apport des uns et des autres dans la constitution de l’avoir social de la nation franque? Sous l'empire de quelle loi se combinèrent-ils, et quel fut le résultat de cette combinaison? Telles sont les questions que l’histoire de la civilisation est appelée à résoudre.
On sait déjà quel était, au ve siècle, l’état de la Gaule romaine. Elle avait subi, comme toutes les provinces de l’Empire, les conséquences du régime effréné qui a été décrit au premier chapitre de ce livre. La population libre de ses campagnes s'était écoulée, ses classes moyennes avaient disparu, et un petit nombre de riches y régnait sur des peuples de pauvres et d'esclaves. La correspondance de Sidoine Apollinaire et les lamentations de Salvien nous introduisent dans l'intimité des grandes familles qui composaient cette aristocratie foncière (1). Elles vivaient
(1) Sin. ApPoLt., Epist., II, 2 et 0: In., Carm., XXTIIS SALE: VIAN., De Gubern. Dei, VII, 2.
dans des campagnes superbes, au milieu de domaines immenses où elles s’entouraient de tous les plaisirs. Rien n'égalait le luxe de leurs villas, la beauté de leurs parcs, l'élégance de leurs mœurs, la multiplicité et la variété de leurs jouissances. Autour d’eux se pressait un nombreux personnel d'esclaves attentifs à tous leurs ordres et une population plus nombreuse encore de colons autrefois libres, mais réduits, par les misères du régime romain, à regarder la perte de leur liberté comme leur suprême ressource. Établi au milieu de ce monde qui dépendait de lui, le grand propriétaire gallo-romain était moins le sujet de l’Empereur que le chef d’une dynastie rurale. Son immunité s'était transformée en une véritable indépendance vis-à-vis de l’État, à mesure que les ressorts du pouvoir politique s'étaient énervés. Et cette indépendance, à son tour, avait engendré une souveraineté réelle sur les populations qui vivaient sous sa tutelle. Le grand seigneur ne tremblait que devant les barbares, comme l’Empereur lui-même; mais dans l’Empire, s’il voyait beaucoup de monde à ses pieds, il ne voyait plus rien au-dessus de sa tête.
La puissance et la richesse avaient ainsi passé aux campagnes. Les villes, appauvries et confinées dans le travail servile rendu héréditaire, n'étaient plus que des agglomérations d'artisans, dont la liberté n’offrait ni éclat ni garantie. Au milieu de la décomposition universelle de l’État, elles n’avaient pas été capables de s'emparer d’une autonomie réelle ou de se reconstituer sous la forme de républiques locales, qu’elles avaient avant d’être incorporées dans l’Empire. Les jours de vigueur et de prospérité étaient passés pour elles. Elles restèrent immobiles et infécondes au
milieu de leurs enceintes, comme des noyaux desséchés. On ne les aperçoit guère sur la scène de l’histoire, sinon à la lueur des incendies que les barbares promènent autour de leurs murailles. Et alors encore, elles ne savent n1 repousser les sauvages destructeurs, ni illustrer leur chute par un beau désespoir. Dans ces cités gauloises, si souvent menacées, on ne voit jamais qu'un seul homme monter sur les remparts et résister à l’ennemi, et cet homme, c’est l’évêque. La ville n'apparaît que dans le rayonnement de cette personnalité glorieuse, et rentre dans l’ombre lorsque cellec1 disparaît.
Tel était donc, en résumé, l’état des provinces de la Gaule. Il ne restait plus d'institutions centrales et presque plus d'institutions locales, celles-c1 ayant été réduites en poussière par celles-là, et celles-là s'étant usées par leurs propres excès. Les forces sociales se substituaient partout aux forces politiques énervées ou anéanties. L'empire du pays était partagé entre les grands propriétaires, qui avaient la richesse, et l'Église, qui avait le prestige. On reconnaît dans ce régime les traits essentiels de celui qui a fleuri pendant tout le moyen âge : absence de petite propriété libre, fusion de la propriété avec l’autorité politique, partage du pouvoir entre la féodalité civile et la féodalité ecclésiastique. Il suffit d’en signaler l’apparition dès maintenant : plus tard, nous les trouverons dans tous les pays de l’Europe à l’époque des croisades, et alors il ne sera plus difficile d’en constater la provenance.
Le peuple franc vivait dans une situation bien différente de celle des Gallo-Romains. Il est vrai qu’elle ne ressemblait guère non plus à celle dont Tacite nous a
retracé le tableau. Bien des particularités du régime économique et politique de leur âge primitif avaient disparu. En conquérant, à partir du 1v® siècle, les provinces septentrionales de la Gaule, où la faiblesse croissante de l’Empire leur permit de s'étendre tous les jours davantage, les Francs y étaient devenus définitivement sédentaires et agriculteurs. Ils s'étaient établis en masses compactes sur un sol romain, au milieu de populations romaines qu’ils avaient exterminées ou chassées, mais dont ils n'avaient pas supprimé la culture. Ces terres fertiles et bien exploitées, que des légions de colons et d’esclaves arrosaient de leurs sueurs, ils les appréciaient trop pour les condamner à retourner à l’état sauvage. Elles étaient, au contraire, à leurs yeux, le prix le plus enviable de la conquête. Ils s'étaient jetés avec ardeur sur ces riches domaines, et ils se les étaient partagés avec la même avidité qui présidait autrefois au partage des chevaux, des armes et des trésors. Il n’y eut pas de propriétaires plus passionnés et plus fervents que ces barbares qui, dans les forêts de la Germanie, erraient avec indifférence d’un sol à l’autre. Chacun d’eux, établi à demeure dans le lot qui était le sien, s’identifia en quelque sorte avec cette terre aimée, devenue son héritage {alod) et celui de ses enfants.
C’est là qu’au milieu de son bien, dans son champ, sur son sol à lui, il planta son foyer désormais immuable, et qu'il apprit à goûter la douceur de la vie domestique.
Le jour où la nation entière se fut, pour ainsi dire, assise au milieu de la culture romaine pour en recueillir les fruits, ce jour-là marqua l'ouverture d’une phase décisive dans l’histoire de ses destinées. Alors
s’ouvrit une série de transformations de tout genre. Devenu agricole et sédentaire, le peuple dut commencer par adapter ses vieilles institutions à sa situation nouvelle. Il laissa tomber celles qui ne répondaient plus aux besoins du jour, ou alla puiser dans le vieux fonds romain celles qui convenaient au régime nouveau. L’occupation collective, si elle ne disparut pas totalement, cessa d’être le régime des hommes libres, et il n’en resta plus qu’un souvenir effacé dans l’organisation des communautés serviles qui vivaient sur le domaine du même maître. Avec la propriété collective disparut aussi le milieu social dans lequel se conservait l’ancienne égalité des guerriers germaniques. Les barbares apprirent à connaître l'inégalité le jour même, pour ainsi dire, qu'ils devinrent propriétaires. Cette révolution économique devait avoir, à son tour, d’incalculables conséquences sur le terrain des faits politiques. La différence des conditions amenait nécessairement la différence des droits civils; il y eut des grands et des petits, parce qu'il y avait des riches et des pauvres.
Le groupement hiérarchique des inégalités sociales ne faisait que de naître; mais déjà se développait, au sommet de l’échelle, une institution dont l’origine est antérieure à ces transformations, et dont les progrès n'étaient pas exclusivement déterminés par elles. Cette institution, qui allait devenir de plus en plus absorbante, jusqu’au point de se faire l’arbitre des destinées communes, c'était la royauté. Les conquêtes l’avaient entourée d’un prestige inouï, et la puissance lui était venue à la suite du prestige. La position que le roi occupait au milieu de son peuple n’était plus celle d’une individualité brillante qui emprunte tout son
éclat à la nation elle-même : c'était celle d’une force qui pénètre avec autorité dans tous les domaines de la vie publique, et qui fait sentir partout son action prépondérante. Le pouvoir avait passé des mains de l’assemblée dans les siennes, et la majesté du peuple réuni en armes pâlissait devant celle de la personne royale. Comme un organisme central qui, se formant dans un corps à l’état embryonnaire, se rattache tous les autres par des liens multiples, la royauté se subordonnaiït toutes les vieilles institutions ou en produisait de nouvelles, exclusivement faites pour son service. C’est alors qu’on vit apparaître des officlers royaux que l’ancienne Germanie n'avait pas connus, et qui ne semblent créés que pour permettre à l’autorité royale d'atteindre avec plus de facilité les sphères extrêmes de la nation. Sous le nom de gravions ou comtes, on les trouve dans tous les cantons et à côté de toutes les assemblées locales, prêts à les suppianter comme le roi a déjà supplanté l’assembléegénérale. C’est de lui, et non d'elles, qu'ils tiennent leur mandat. Ils refoulent dans l'ombre les magistrats d’origine populaire, et préparent l’avènement d’un régime où toute la vie publique sera concentrée aux mains du roi.
La loi salique nous a conservé une assez vive image de ce qu'était la société franque à cette époque reculée, avant qu’elle eût franchi la Lys pour faire la conquête de la Gaule de Syagrius. A travers les formules frustes et souvent inintelligibles de ce vieux code, dont la plus ancienne rédaction est du temps de Clovis, mais dont les stipulations plongent en pleine barbarie païenne, les Francs des plaines de Belgique nous apparaissent comme une population d’agricul-
teurs virils et aguerris, dont le type ressemble déjà sous bien des rapports à celui de leurs fiers descendants flamands. Ils ont gardé leur peu de goût pour les agglomérations, et surtout pour les enceintes muraillées : c’est la campagne qui les attire, et c’est en vrais paysans qu'ils se répandent à travers ses larges espaces. Celui qui veut assister à cette prise de possession enthousiaste de la terre par une race jeune et forte, ivre de grand air et d'indépendance, peut suivre les traces de la migration franque depuis les bouches de l’Escaut jusqu'aux collines du Boulonnais, où elles se laissent reconnaître dans la composition des noms de lieux. fl en est une innombrable quantité qui portent, parfaitement reconnaissable sous leur forme actuelle, le nom de leur premier fondateur combiné avec le vieux nom germanique heim, qui désigne le foyer domestique. Les Francs ont affectionné ce radical; ils l’ont emporté avec eux de pays en pays, ils l’ont semé à profusion sur tout leur itinéraire, il semble qu'ils n’aient jamais pu en épuiser la suavité mystérieuse et le charme intime.
Ce n’est pas par le luxe que se distinguait le keïm du guerrier franc. Ces hommes sont restés fidèles à l’antique simplicité de l’habitation germanique. Leur logis construit en bois n’est souvent qu'une hutte, qui n’a pas plus de valeur matérielle qu’une grange remplie de récoltes ou qu’une écurie pleine de bétail (x), et la loi prévoit comme chose assez fréquente le cas où une pierre jetée sur le toit viendrait tuer l’homme assis près de son foyer (2). On se tromperait fort si
(in LevSahc. XVI, 2,3 et 4.
(2) Ibid., cap. extrav. xx11; cf. GREG. Tur., Hist. eccl. Franc., III, 35; Vita S. Lamberti, c. 10. (Mabillon.)
on confondait cette simplicité avec la pauvreté, et si l’on y voyait la preuve d’une grossière indifférence pour les conditions de la vie domestique. Le Franc a une haute idée de l’inviolabilité du domicile: il inscrit dans ses lois des stipulations destinées à la garantir (x). Sa maison surgit au centre et, pour ainsi dire, au cœur de ses biens, protégée par des enclos qui en font comme une forteresse et gardée la nuit par des dogues déchaïînés. La sala est la résidence principale. Des bâtiments latéraux abritent son bétail et ses denrées. Tout alentour ou à côté sourit le jardin, dans lequel on cultive diverses espèces de plantes légumineuses (2). Dans le verger voisin, de nombreux pommiers étalent l’opulente beauté des dons de l’automne. Les barbares n’ont pas laissé périr La culture du lin et de la vigne, ces deux plantes civilisées que les Romains avaient introduites jusque dans les plaines des Pays- Bas (3). Leurs basses-cours sont richement peuplées; des troupeaux d’oies se promènent autour des habitations, et les abords en sont égayés par les bourdonnements des abeilles (4).
Les propriétaires francs ont appris également, à l’école des populations gallo-romaines, le parti qu'on peut tirer des ressources du sol, et ils commencent à amender leur culture primitive. Leurs biens ruraux ont désormais assez de prix à leurs yeux pour qu'ils prennent la peine de les faire clôturer et de veiller avec un soin jaloux à ce qu’ils soient respectés (5).
Lex salic., xX1, 5.
Ibid., XxVu, 6 et 7.
1) ) J'Ibid., XXVII, 8, 13 et 14.
TIbid., VuI1, 1 et 2.
bed Ut. IX EC'XXXIV.
Les champs qu'ils cultivent et les prés qu'ils font pâturer leur appartiennent maintenant en propre, et ils ont partagé la forêt elle-même, ce domaine vaste et vague comme la mer, dont il semble que la nature soit de rester toujours indivisible (rx). Ce n'est pas que tous ces progrès de la vie sédentaire aient fait grand tort à l'élevage du bétail. Leurs principales richesses consistent, comme par le passé, en porcs et en bêtes à cornes (2), mais le cheval reste toujours parmi eux un animal rare et fort apprécié, jusqu’au point de se payer plus qu’un esclave (3). Mariant l’agréable à l’utile, et se souvenant de leur passion nationale pour la chasse, ils ont profité de leurs progrès dans la vie civilisée pour perfectionner aussi le noble art de vénerie. Ils dressent maintenant, en vue de cet absorbant plaisir, des lévriers, des autours (4) et jusqu’à des cerfs (5), et la valeur légale attribuée à tous ces animaux atteste qu'aux yeux de leurs maîtres la chasse gardait toujours plus de charme que l’agriculture. Ajoutons enfin une révolution définitive dans les relations commerciales. Les Francs ne se contentent plus de l'échange; la monnaie préside à toutes leurs transactions, et déjà ils en font un usage si fréquent, qu'ils s’habituent à la frapper eux-mêmes. Leur vie morale et intellectuelle n'avait pas suivi la marche ascendante de la vie économique. La plus grande barbarie régnait dans les intelligences. Ce peuple fatigué de ses dieux ne s'était pas débarrassé
TI
)Lersalic, KXVu, 16 et 16.
JL ET AN.