‹ Les origines de la civilisation moderne 1923 (volume 2)Chapitre 5 sur 18 · ATOUT RENE REX VEN I · texte numérisé non relu

ATOUT RENE REX VEN I

)Tbo1d., vu, à, 2'et 3; cf. GREG. TuR., Histeccl Rance NE VÉÉDIL NAS RILN2 OUI,

de ses sorcières; 1l était à la fois superstitieux et impie (1). L’anthropophagie et le vice contre nature n'étaient pas choses ignorées chez lui (2). Quant aux relations sociales, elles étaient d’une odieuse cruauté. On ne se bornaïit pas à tuer son ennemi, on le mutilait de la manière la plus inhumaine (3). Les peines que la loi édictait contre ces atrocités gratuites étaient illusoires, parce que la loi elle-même protégeait avec une barbare sollicitude le droit de guerre privée qui en était la source, et qu’elle le conférait à tous ceux qui étaient assez forts pour l'exercer. Chaque homme libre chez les Francs possédait, si l’on peut ainsi parler, le droit de haute justice et de signe patibulaire. Quand il s'était vengé de son ennemi en le tuant, il fichaïit sa tête sur un pied devant sa porte, à peu près comme on y cloue aujourd’hui des chauves-souris ou des hures de sanglier, et une amende frappait celui qui se permettait d'enlever ce sanglant trophée (4). La coutume n’était pas plus heureuse dans les rares mesures qu'il lui arrivait de consacrer en faveur de l’ordre public : elle y apportait une énergie féroce qui était un outrage de plus à l'humanité, comme, par exemple, lorsqu'elle punissait la femme qui donnait asile à son mari proscrit (5).

On le voit, le niveau moral des Francs du ve siècle n’était guère plus élevé que celui des Chérusques du 1er; et peut-être ne se tromperait-on pas en admettant que les désordres sans nombre qui accompagnèrent

Lex salic., LXIV.

Ibid., XXX, 1, et Lex salic. emend., LXVI, 3.

1) ) JeTb1d., XXIX:,XLI,.8.

Tbid., XLIV, 9, GREG, TUR., Hist, eccl. Franc., IX, 19. BAIL V, 2.

les invasions avaient agi d’une manière plus fâcheuse que favorable sur le naturel germanique.

Maintenant que l’on connaît les deux sociétés dont la réunion devait former le puissant royaume des Francs, il est possible de se rendre compte de la manière dont cette réunion s’opéra. Cette question capitale a été bien longtemps obscurcie par l'ignorance et par le parti-pris : il importe d'autant plus de la résoudre, qu’il s’agit ici des origines de la civilisation moderne elle-même. Le temps n’est plus, heureusement, où on ne pouvait l’aborder sans toucher aux problèmes les plus brûlants de la vie contemporaine. D'autre part, un siècle entier de recherches désintéressées en France et en Allemagne a fini par dissiper les ténèbres qui régnaient sur ce grand sujet. On peut aujourd’hui parler avec quelque certitude et avec quelque sécurité des commencements de la société franque : on ne froissera aucune susceptibilité légitime, et on ne sera pas accusé d’édifier des théories hâtives. L'heure de la justice est venue avec celle de la vérité.

Remarquons tout d’abord que les expéditions militaires de Clovis ne sont en rien comparables aux migrations de peuples qui, un siècle auparavant, jetaient les flots des barbares sur les provinces de l’Europe méridionale. I] n’y eut pas d’invasion des terres gauloises par les Francs, il n’y eut qu’une conquête de la Gaule par leur roi. A la tête d’une armée jeune et vaillante, Clovis se présentait, non comme le chef des envahisseurs qui venaient dépouiller les populations, mais comme l’envoyé providentiel qui venait rétablir l’ordre et la sécurité. À des provinces sans maître et accoutumées d’ailleurs au régime monarchique, il rendait un

protecteur ; à des peuples catholiques languissant sous le joug des ariens, 1l apportait la délivrance. Les terreurs mortelles qui précédaient les invasions, la Gaule romaine ne les éprouva point à l'approche des Francs. Elle n'avait à craindre d’eux que les excès ordinaires d'une soldatesque de passage dans un pays étranger. Les Francs n'avaient pas besoin de se faire une patrie sur les rives de la Loire ou de la Garonne: ils avaient la leur sur les bords de l’Escaut et de la Lys, et ils lui restèrent fidèles. Au retour de leurs expéditions en Bourgogne, en Auvergne, en Aquitaine, ils revenaient, chargés d’un riche butin, se reposer au milieu de leurs familles et auprès de leurs foyers, sur cette vieille terre qu'ils avaient conquise autrefois à la pointe de l'épée, et qui s'appelait de leur nom, le pays des Francs (Francia). Elle leur était trop chère pour qu'ils pensassent à la quitter; elle était assez fertile et assez vaste pour nourrir tous ses fils.

Tout se réduisit donc, pour la Gaule romaine, à un changement de régime politique. Ni l’Aquitaine ni la Bourgogne ne virent une classe de propriétaires nouveaux, issue de la conquête, se substituer à leur aristocratie indigène. Quant à la Gaule de Syagrius, si elle reçut un appoint plus considérable de population franque, ce fut sans détriment pour les provinciaux, les domaines du fisc et les biens abandonnés suffisant largement aux besoins des nouveaux venus. Les provinces passèrent telles qu’elles étaient sous le sceptre du roi franc, sans avoir à subir ces bouleversements terribles que produisait chaque fois l'introduction violente d’un peuple dans un autre. Les autorités furent changées, les institutions en partie modifiées, un gouvernement nouveau prit la place de celui de

Rome, avec d’autres agents et d’autres noms, mais ce fut tout. C’est à peine si le monde gallo-romain dut s’apercevoir de ce changement qui n’atteignait que les régions supérieures de la politique, et dont les effets ne descendaient pas dans la vie sociale. Ses latifonds ne furent pas morcelés, ni ses grands propriétaires dépossédés. Ils restèrent les arbitres des cantons qu'ils habitaient ; ils gardèrent leur clientèle de colons et de serfs, et la conquête franque ne leur causa d'autre tort que de les troubler pendant les premiers temps dans leur tranquillité voluptueuse. Quant à l’immense majorité des provinciaux, qui s'étaient depuis longtemps désintéressés de la chose publique, rien ne fut changé dans leur existence. Ils continuèrent de payer les impôts, de plaider devant les tribunaux romains, de lire les auteurs classiques, d’aller au bain et de chercher des distractions dans des niaiseries. Que leur importait, dès lors, ce qui se passait au-dessus de leurs têtes et à quelle nationalité appartenait le maître qui leur demandait les tributs accoutumés?

On s'explique maintenant la résignation avec laquelle les peuples de la Gaule acceptèrent la domination franque. Il eût fallu un ardent patriotisme romain ou une vive antipathie confessionnelle pour la leur rendre odieuse : or, depuis longtemps, la fibre patriotique s'était desséchée dans le cœur des provinciaux, et la religion, qui les éloignait des ariens, les rapprochait au contraire des Francs, qui étaient catholiques comme eux. La haine nationale qui règne dans tous les royaumes ariens entre Romains et barbares, on ne la connaît pas dans le royaume de Clovis. Là, vainqueurs et vaincus se retrouvent tous les jours, comme des frères, au pied des mêmes autels. Il n’y a

LA SOCIÉTÉ BARBARE AU VI® SIÈCLE pe

pas une seule trace, dans tous les documents de l’époque mérovingienne, d’un dissentiment quelconque entre les conquérants germaniques et les populations gallo-romaines. À part l’infériorité du wergeld attribué au Romain, qui remonte, dans la loi des Saliens, à une époque en quelque sorte préhistorique, les institutions ne consacrent pas la moindre inégalité au détriment des indigènes. S1 la différence du sang et des mœurs créait d’inévitables oppositions, la communauté du régime politique et des croyances religieuses amenait de nombreux rapprochements.

Dès les premiers jours, on peut le dire, barbares et Gallo-Romains s’abordèrent les uns les autres comme des compatriotes, et non comme des étrangers. De fréquents mariages entre les deux races hâtèrent la fusion, qui, de part et d'autre, fut franche et même cordiale. Chose remarquable, pour la preinière fois dans l’histoire, la population romaine, habituée à se tenir vis-à-vis des conquérants barbares sur une réserve dédaigneuse qui se transformait souvent en hostilité ouverte, quitta cette attitude outrageante et professa pour eux un véritable engouement. Partout ailleurs, la vie romaine finissait par s'imposer aux vainqueurs; ici, ce fut tout le contraire qui arriva. Le flot puissant des mœurs germaniques pénétra impétueusement, avec la conquête franque, dans les habitudes de la société raffinée de la Gaule. Ces conquérants auxquels elle avait imposé sa religion et sa langue, elle leur emprunta leurs goûts et leur genre de vie. Le nom de Franc devint un titre de noblesse pour les hommes libres, et la brillante fortune que ce vocable a eue dans la langue des populations conquises est une preuve assez éloquente de leur enthou-

siasme pour leurs maîtres nouveaux. Alors que, dans les derniers siècles de l’Empire, les indigènes de la Gaule aimaïent à rire des barbares qui s’affublaient de noms romains, nous les voyons eux-mêmes, à partir du vie siècle, se parer de noms germaniques, et renier en quelque sorte cette origine romaine dont ils avaient été si fiers. Et ils ne se bornent pas à paraître Francs, ils s’efforcent de le devenir en réalité.

Ils s’habituent à porter les armes comme les barbares,

ils mettent une espèce de point d'honneur à pratiquer la vengeance privée (1) et à se faire payer le wergeld de leurs proches (2). Leur imagination elle-même est envahie par la poésie germanique, et c’est une épopée barbare que redisent, dans leur idiome classique, les Gallo-Romains des bords de la Seine et de la Loire. Il y a là la trace irrécusable d’une révolution singulièrement profonde dans les idées. Le sang des populations resta celtique, sans doute, mais leur âme devint franque, pour ainsi dire, et c’est de cette féconde alliance de deux races qu’est sortie la plus ancienne et la plus brillante des nationalités européennes.

Le guerrier barbare avait pleinement conscience d'une supériorité qui lui était reconnue par les Gallo- Romains eux-mêmes, et il savait l’affirmer à l’occasion. Avec quelle héroïque jactance 1l la proclame dans le prologue de la loi salique, cette page enflammée où respire encore le souffle des émotions belliqueuses de la conquête ! Les Francs, dit ce document, sont la nation illustre qui est aussi vaillante sous les armes que sage dans les conseils, la race forte et belle

(1) GREG. Tur., Hist. eccl. Franc., V., 5; NI, 18. (2) ID., 1b2d., III, 33, 35: VIII, 20. Comme les barbares, ‘ils offrent des cadeaux aux rois,

test

qui a Dieu pour fondateur et Jésus-Christ pour ami, le peuple de braves, qui, bien que petit en nombre, a secoué de sa tête le joug pesant de la domination romaine, le peuple orthodoxe et pur d’hérésie, qui, à peine converti à la foi catholique, a orné d’or et de pierres précieuses les corps des saints martyrs, que les Romains avaient brûlés par le feu, mutilés par le fer ou fait déchirer par les dents des bêtes féroces. À dire le vrai, cette cantilène héroïque, malgré sa couleur chrétienne, n’est qu’un écho lointain des jours où les Francs faisaient encore une guerre d’extermination aux Gallo-Romains de la Belgique et où 1ls ne leur accordaient dans leur loi qu'une liberté d’affranchi. Jamais plus, par la suite, la vanité des conquérants ne s’échappa en accents d’une âpreté aussi blessante pour les provinciaux. Lorsque ceux-ci furent devenus eux-mêmes des Francs d'adoption, toute dissidence entre les uns et les autres disparut et Romains et barbares purent désormais redire ensemble, du fond du cœur, la grande parole qui allait être comme leur devise nationale : Vive le Christ qui aime les Francs!

Somme toute, la supériorité du barbare est purement honorifique. Politiquement, 1l est sur le même pied que les provinciaux : il a les mêmes charges qu'eux, ils ont les mêmes droits que lui. S1, sous certains rapports, il semble, à première vue, plus favorisé, cela tient à ce que les deux peuples ont conservé chacun sa législation propre, et que la barbare est infiniment plus large que la romaine. Mais, vis-à-vis du souverain, ils sont l’un et l’autre sur le même pied, et la royauté ne fait pas la moindre différence entre ses deux catégories de sujets. Les Gallo-Romains

ont tous les droits des barbares, les barbares ont tous les devoirs des Gallo-Romains. Il est vrai que, vivant plus dans l'entourage du roi et appartenant à sa race, les barbares peuvent se procurer plus facilement ses faveurs; mais ils n’y ont pas de droit positif à l'exclusion des provinciaux. Îl n’est aucune dignité civile ou militaire que ceux-ci ne puissent occuper. On voit bon nombre d’entre eux jusque dans les positions de ducs et de comtes. Plusieurs apparaissent à la tête des armées, et ils ne s’y montrent pas inférieurs aux barbares, comme par exemple ce Mummolus, patricien d'Auxerre, qui fut le général du roi Gontran, et qu’on peut considérer comme le meilleur homme de guerre de toute l’époque mérovingienne. Comme les Gallo-Romaiïins sont d’ailleurs bien plus entendus que les barbares dans toutes les choses de l'administration, il n’est pas étonnant qu'ils leur soient souvent préférés. Même en Austrasie, on ne rencontre guère que des ministres gallo-romains auprès des premiers rois mérovingiens. [l est surtout un ordre de dignités dont ils gardèrent pendant assez longtemps la possession à peu près exclusive : ce sont les dignités épiscopales. Chefs des églises gauloises, ils voyaient les conquérants eux-mêmes confondus dans la multitude des fidèles qui se courbaient sous leur autorité, et, grâce à l'influence de la religion, les vaincus redevenaient à certains jours l'aristocratie dé la nation. On peut donc dire qu’à tout prendre les Romains et les barbares vivaient dans le nouveau royaume franc sur un pied d'égalité véritable. Au lieu d’une race conquérante superposée à une population indigène asservie, nous constatons chez eux une juxtaposition qui aboutit en peu de temps à une fusion complète.

Il existe sans doute des inégalités sociales, mais elles pèsent sur tout le monde également. L'origine s’en trouve tout entière dans l’organisation de la propriété territoriale pendant les derniers siècles de l’Empire. La conquête du pays par les Francs ne changea rien à cette situation. Ce peuple n'apportait avec lui aucune institution assez forte pour briser le régime économique. Âu contraire, une fois établi sur le sol de la Gaule, il fut saisi lui-même par la vigoureuse constitution de la propriété foncière. Celle-ci devint le support de toute liberté et de toute autorité dans la nation nouvelle, comme elle l'avait été dans l'Empire. Quiconque possédait un grand domaine, qu’il le tint de ses ancêtres ou de la conquête, était libre et puissant. Quiconque, par le malheur de la naissance ou par les vicissitudes de la vie, se trouvait sans avoir territorial était relégué dans les couches inférieures de la société, qu'il fût barbare ou Romaïn. La différence de race n’y faisait rien : la propriété du sol était tout.

Là ne se borna point l’action latente et, en quelque sorte, souterraine du régime économique produit par la décadence de l’Empire. On a déjà vu comment, dans toutes les provinces romaines, la petite propriété s'était fondue dans la grande et comment s'étaient constitués les latifonds qui avaient anéanti la classe moyenne et créé l’aristocratie foncière. Ce travail de désorganisation sociale, la conquête franque l'avait en partie enrayé, puisqu'un de ses premiers effets avait été de raviver la classe agricole, en versant sur le sol de la Gaule septentrionale une nouvelle catégorie de propriétaires libres. Mais ceux-ci n'étaient protégés par aucune barrière légale et par

aucune institution publique contre l’incessant travail d'absorption de la grande propriété. La force d’attraction qui résidait en elle finissait partout, au bout d’un certain temps, par faire tomber les petits domaines sur les grands. L'homme libre, qui ne parvenait pas à se hisser dans la catégorie des grands propriétaires, n'avait aucune espérance de pouvoir rester dans celle des petits. Qu'il fût barbare ou Romain, il entendait sonner l'heure où il devait aliéner son modeste patrimoine et se mettre, lui et sa terre, sous le patronage dangereux de quelque grand seigneur. Le peuple conquérant subissait ainsi la loi fatale du milieu et se voyait conquis par la terre romaine.

L’aristocratie que nous trouvons dans le royaume des Francs après la conquête n'était donc ni uniquement gallo-romaine, ni exclusivement germanique, mais comprenait indistinctement les grands proprié- taires des deux races. Cette aristocratie de la richesse, dans laquelle toute différence d’origine avait été de bonne heure oubliée, c'était, en dehors de la royauté, la seule force qui y eût survécu. Entre elle et le reste de la population, 1l n’y avait d'autre différence que celle des grands et des petits ou, si l’on veut, des riches et des pauvres. Le dualisme national des barbares et des Romains, qu'on s’est complu si longtemps à chercher dans cette société, n’y existait pas. La nation était partagée par classes et non par races, et c'est la richesse, et non le sang, qui déterminait le rang social. Pour être un des grands de la terre, il suffisait de pouvoir la frapper avec le ferme talon du maître. Tout venait à qui avait ses racines dans le sol. Ses semblables lui apportaient à l’envi l'hommage de leurs biens et de leurs personnes, et, en étendant les

mains, 1l saisissait autant de pouvoir qu'il lui en fallait pour être à peu près un souverain chez lui. Voilà quel était le régime qui fonctionnait en Gaule après la fondation du royaume franc, à la place de ce farouche antagonisme entre vainqueurs et vaincus, qui sévissait dans les royaumes ariens.

S1 la force économique dont on vient de décrire les effets avait agi seule à cette époque, sans nul doute la féodalité du moyen âge aurait pris un caractère beaucoup plus oppressif qu’elle ne l’a eu, et les classes sociales se seraient peut-être transformées en véritables castes. Heureusement, une autre force agissait en sens inverse, qui servait de contrepoids à celle-là. Bien que le moment ne soit pas encore venu d'exposer l’action sociale de l’Église, on ne peut cependant pas, sous peine de scinder d’une manière fâcheuse l’unité de ce tableau, se dispenser d'indiquer au moins son influence sur l’ordre de faits que nous étudions ici. Voici donc ce que l’on constate en examinant de près le vaste mouvement qui agite la société d'alors. Sous l'impulsion bienfaisante de l'esprit chrétien, les esclaves montent vers la condition des hommes libres presque aussi rapidement que les hommes libres, sous la pression de la fatalité économique, descendent vers la condition des esclaves. Portées en sens contraire par les courants opposés auxquels elles obéissent, les multitudes de l’une et de l’autre classe se rencontrent à mi-chemin, à un point où la force matérielle qui déprimait les unes était neutralisée par la force morale qui élevait les autres. De la sorte, ni celles-c1 ne descendaient tout à fait jusqu’à l'esclavage, n1 celles-là ne montaient jusqu’à la pleine liberté : mais les unes et les autres s’arrêtaient dans cet état inter-

médiaire entre la liberté et la servitude qui devait être, pendant bien des siècles, celui de la grande majorité des populations rurales.

Il y avait d’ailleurs plus d’une différence de niveau dans les couches compactes et profondes de cette population travaillée en sens divers. Tous ceux qui montaient n’atteignaient pas également haut; tous ceux qui descendaient ne tombaient pas également bas. D’innombrables échelons retenaient dans leur marche ascendante ou descendante ceux qui venaient de la liberté et ceux qui venaient de la servitude, et ils étaient espacés de telle sorte que, de l’un à l’autre, la transition était insensible et la limite insaisissable. Au plus bas de léchelle sociale étaient les esclaves proprement dits. Cette classe était nombreuse, parce que l'esclavage était une institution aussi barbare que romaine, et qu'elle était alimentée tous les jours par le trafic des captifs et des prisonniers de guerre. L'Église fulminait en vain contre ce négoce infâme : il fallut des siècles avant que les anathèmes de ses conciles trouvassent une sanction dans les lois. En attendant, elle se contentait d’alléger autant que possible la chaîne de l’esclave, en le protégeant dans sa vie et dans sa famille, et en prenant sa défense contre les exigences injustes de son maître. Grâce à elle, la condition de l’esclave allait se rapprochant insensiblement de celle du colon, qui était, à la vérité, attaché à la glèbe et obligé d'en payer la redevance, mais qui avait sa famille et son foyer, et qui jouissait d'un bien-être relatif, parce que ses obligations étaient fixées par une coutume légale et ne dépendaient pas de l'arbitraire d’un maître. D'autre part, : en multipliant les affranchissements, l’Église aidait :

à la constitution d’une troisième classe dont la condition était meilleure encore. L'’affranchi, en effet, restait sous la protection d’un patron tout en sortant de sa servitude; il avait les avantages de la liberté, il en ignorait les inconvénients, et il n'aurait pas voulu, même si on lui en avait offert le moyen, échanger son agréable vasselage contre les dangers et les déboires de la liberté plénière. i

Telles sont les principales catégories des favorisés de la religion; voici maintenant celles des déshérités du monde. Précipités par la misère ou par le crime, 1l était des malheureux qui, dans leur chute, s’enfonçaient tout droit jusque dans la servitude la plus dure que comportassent les mœurs semi-barbares et semichrétiennes de l’époque. D’autres, et le nombre en dut être considérable, se mettaient dans la clientèle d’un grand propriétaire laïque ou ecclésiastique, aliénant seulement une partie de leur liberté et recevant en échange une protection correspondante. La condition de ceux-là équivalait à peu près à celle des affranchis dont nous avons parlé tantôt. D’autres enfin, se sentant mal à l'aise dans leur isolement, venaient se serrer autour de quelque grand seigneur, dont ils devenaient les hommes par la commendahon, espèce de contrat analogue à celui qui rattachait les membres de la bande germanique à leur chef. C'était là une dépendance qui n'avait rien de servile ni de déshonorant. Ils ne perdaient pas leur liberté légale, mais l'exercice en était limité par leurs engagements. Ces relations toutes personnelles se compliquaient ordinairement de relations territoriales. Ou bien la terre du recommandé, quand il en avait une, tombait avec son maître sous la protection du patron qu'il s'était

choisi, ou bien celui-ci lui donnait une terre dont la jouissance durait pour lui aussi longtemps que le lien

personnel lui-même. Or, tout contribuait à rendre définitif ce lien provisoire et à engendrer ainsi un vasselage héréditaire. Le temps, en s’écoulant, devait donner un caractère public à toutes ces relations d'ordre privé, les faire prévaloir jusque dans la société

politique et leur assurer pendant bien des siècles, sous

le nom de féodalité, l'empire de la société occidentale.

Mais si la féodalité était déjà en germe dans la société franque, l'heure n’était pas encore venue pour elle de se développer. Au-dessus d'elle, il existait une institution centrale, qui reposait sur un principe essentiellement contraire au sien, et qui travaillait à la réunion et à l’organisation de tous les membres du corps social sous une autorité unique : la royauté. La royauté était la seule incarnation de l’idée politique, la seule expression de ce principe national qui allait s’effaçant de plus en plus dans une société en poussière. Et certes, ce n’est pas un des spectacles les moins étranges de ce monde plein de contrastes, que de voir une dynastie barbare devenir le champion de l'unité politique au moment où l'Empire romain n’en voulait plus. Il y avait un véritable renversement des rôles historiques assumés depuis des siècles par les deux principes qui se disputaient l'Europe latine, et rien ne fait mieux comprendre jusqu'à quel point était arrivée, grâce au césarisme, la décomposition de la société romaine.

Entre une jeune royauté pleine de vigueur et d’ambition et une vieille aristocratie qui tenait à se passer de souverain, la lutte était inévitable. Cette lutte,

c’est toute l’histoire intérieure de la monarchie mérovingienne. Il s'agissait de savoir si le morcellement de la société finirait par supprimer toute espèce de vie politique, ou si l'autorité royale parviendrait à soumettre la nation entière à un absolutisme nouveau. Telle était l'alternative : elle ne pouvait être tranchée que par la guerre.

La royauté était puissamment armée pour un combat de ce genre. C’est elle, et non le peuple franc, qui avait conquis la Gaule; c’est elle, et non le peuple franc, qui régnait sur les provinces conquises. A la grande position qu'elle était parvenue à se faire comme institution germanique venait donc s'ajouter l'énorme surcroît de puissance et d'éclat qu’elle trouvait dans les provinces, comme héritière du pouvoir impérial. En décomposant ces divers éléments de son autorité, on y trouve d’abord les richesses presque incalculables qui étaient échues à la royauté lors de la conquête. Toutes les terres du fisc, tous les biens abandonnés étaient au roi. Il comptait par milliers les fermes et les métairies : 1l avait partout des légions d'esclaves et de colons, et une nombreuse phalange de domestiques, disséminés sur tout le sol de la Gaule, administraient ses vastes domaines. De plus, en sa double qualité de souverain germanique et d’héritier des Empereurs, il recevait, d’une part, les cadeaux traditionnels de son peuple, tandis que, de l’autre, 1l percevait les impôts des provinces romaines. Enfin, chez tous ses sujets, 1l touchait le fredus qui revenait au pouvoir public dans le paiement des compositions, et il faisait largement usage du droit de confiscation. Roï et grand propriétaire à la fois, 1l rassemblait autour de lui une clientèle immense, avide de jouir de sa protection et de son

éclat, car cette dépendance était aussi pleine d’honneur que de profits.

On peut bien se figurer la place faite à cette personnalité colossale sur le terrain de la vie publique. La conquête avait, en quelque sorte, abaissé devant la royauté les barrières qu’elle rencontrait jadis dans la constitution des peuples germaniques. Elle envahissait maintenant tous les domaines laissés autrefois à la liberté individuelle ou à la puissance de la collectivité. Il n’y avait plus d’assemblée nationale : les - volontés du roi tenaient lieu des résolutions populaires. Les magistratures issues de l'élection avaient été refoulées dans l’ombre par les officiers royaux. Les fonctions du comte, comme celles du roi lui-même, s'étaient démesurément élargies. Le comte siégeait à la place du centenier dans les assemblées, et rendait la justice au nom du roi son maître, qui, ainsi, enveloppait d’un vaste réseau d'agents tout le pays soumis à son autorité. La suprême expression du pouvoir public, c'était désormais le ban du roi, c’est-à-dire le droit qu'avait le souverain de veiller à la protection des intérêts généraux et à la répression des principaux délits. Le ban royal intervenait avec une énergie particulière dans un certain nombre de cas donnés, qui, en se multipliant de jour en jour, devaient élargir sans cesse la sphère de son action légale et le transformer en un véritable pouvoir exécutif.

Quel changement en une génération ! Il n’y avait pas longtemps qu'un simple guerrier franc pouvait se permettre, lors du partage du butin, de casser avec sa hache un vase convoité par le monarque et de rebuter celui-ci avec des paroles outrageantes. Aujourd’hui, armé d’un praeceptum royal, le premier

venu pouvait parcourir tout le pays en y commettant les pires attentats : 1l était couvert par l’inviolabilité de son maître. En fait, il n’y avait aucune limite à l'arbitraire du roi : 1l ordonnait tout ce qu’il voulait, il mettait à mort qui lui résistait,et on voit des gens qui, accablés par ses ordres ou menacés de sa colère, ne trouvent d'autre ressource que de mettre fin à leurs jours par le suicide (x).

Il est inutile de chercher, dans ces progrès démesurés du pouvoir royal, une circonstance qui serait en opposition radicale avec les aspirations et les points de vue de la société barbare. Le Germain s’inclinait sans résistance devant la force lorsqu'il la voyait aux mains de son roi, et il ne connaissait pas de droit qu'il aurait pu invoquer contre le fait éclatant et grandiose de l’omnipotence royale. Cela est tellement vrai que, dès le temps de Tacite, il y avait des peuples germaniques dont le régime traditionnel était celui de l’absolutisme (2). Bien plus, parmi ceux qui étaient libres, Marobod et Arminius avaient pu fonder une domination presque aussi autoritaire que celle des rois mérovingiens. Chaque fois que le prestige de la victoire rayonnait autour d’une tête royale, le roi devenait comme un demi-dieu dans l'imagination populaire. Voilà pourquoi la conquête des provinces romaines, qui mettait si fort en relief la personnalité du souverain, lui valut partout un si rapide accroissement du pouvoir. Voilà pourquoi nous trouvons la royauté revêtue des mêmes prérogatives chez les Anglo-Saxons que chez les Francs. De part et d'autre, la même cause a produit les mêmes effets. La substi-

(1) Grec. TuRr., Hast. eccl. Franc., IV, 39; VI, 48. (2) TAcIT., German., C. 44.

tution de la puissance monarchique aux libertés populaires, du roi à l'assemblée, des fonctionnaires royaux aux magistrats élus, tous ces traits se retrouvent des deux côtés du détroit.

Cela ne veut pas dire que l'influence du régime politique des provinces conquises n’ait été pour rien dans les prodigieux développements de ce pouvoir. Il est facile de comprendre, au contraire, que, devenu le maître d’un peuple habitué au joug de la servitude, le roi barbare n’ait pas renoncé spontanément à aucun des droits attribués au pouvoir souverain. Mais ces droits eux-mêmes, c’est à sa qualité de conquérant qu’il en était redevable, et c’est la vigueur de son bras qui les faisait respecter. Ce qu’il trouva de plus précieux dans l'héritage des Empereurs, ce fut l’étiquette. Il la ressuscita joyeusement. On vit les fils de Mérovée se draper dans la pourpre, porter le diadème et le sceptre, prendre le titre d'Auguste, s’entourer d’une valetaille qui s’affublait avec orgueil des vieux insignes de la domesticité impériale. Ce devait être un bizarre coup d'œil que celui de cette cour novice, où le vernis de la vie romaine couvrait souvent fort mal la rusticité des mœurs germaniques. Le sacré palais des nouveaux Césars n'était d’ordinaire qu'une ferme, et, sous la plume des référendaires, mille barbarismes défiguraient les formules majestueuses de la chancellerie.

Les rois mérovingiens ne refusèrent pas les leçons de despotisme qu'ils trouvaient dans ces souvenirs classiques. S1 leur gouvernement ne fut pas si oppressif que celui des Empereurs, cela tient à leur inexpérience barbare, et non à leur modération naturelle. Les pires traditions du régime romain semblent, au

contraire, celles qui leur plurent le mieux. Jamais, par exemple, on ne fit un usage plus impitoyable du droit de confiscation. Jamais l’Église n'eut à se plaindre d’intrusions plus violentes de la part du pouvoir temporel. La liste serait longue à dresser de tous les droits qui furent violés par le monarque, et de tous les abus qu'il commit. La dynastie mérovin- gienne était lancée sur la voie du despotisme le plus effréné, et on eût pu la croire saisie à son tour par le vertige impérial.

En réalité pourtant, le pouvoir royal portait en lui une cause de faiblesse qui devait le précipiter. C'était moins une institution publique qu'un fait d'ordre privé; 1l reposait sur l’ascendant et sur les ressources du souverain, non sur les lois et sur les traditions. Le roi n’était puissant qu'autant qu’il était brave, riche, aimé. Le caractère tout personnel de son autorité en marque bien l’origine germanique, malgré les dehors romains qu'elle affecte de revêtir. Rien n’est certes plus opposé aux idées romaines, n1 plus conforme au point de vue barbare, que la manière dont les rois mérovingiens se succédaient au pouvoir. Il était à leurs yeux un héritage de famille, nullement un mandat conféré par le peuple. Ils entraient en possession du trône, comme du reste du patrimoine, aussitôt que leur père était décédé. Quand le défunt laissait plusieurs enfants, ceux-ci découpaient à l'épée, dans sa succession, des tranches de royaume, et les emportaient chacun de son côté, comme des fauves. Aucune espèce de pensée politique ne présidait à ces partages brutaux. Toute la préoccupation consistait à faire des lots d’égale valeur sous le rapport du revenu, sans nul souci des intérêts et des aspirations des peuples.

Une société qui se faisait une pareille idée de l’autorité ne devait avoir ni une vraie intelligence de sa mission, ni un vif enthousiasme pour sa prospérité. Le roi. seul était intéressé à ses progrès, puisque seul 1l en profitait. Mais, irrésistible là où il agissait lui-même, :l était à peu près impuissant là où il n’arrivait pas. Il ne disposait d'aucun moyen par lequel il pût pénétrer à travers tout le corps social, pour y faire sentir son action d’une manière permanente et régulière. Les gouverneurs qu'il plaçait à la tête des provinces, sous les noms de ducs ou de comtes, étaient ses agents sans doute, vu qu'il les nommait et les révoquait, et que leur autorité était exclusivement une délégation de la sienne. Mais, s’il lui était facile de la leur donner et même de la leur reprendre, il éprouvait plus d’une difficulté à régler l’usage qu'ils en devaient faire. Il eût fallu pour cela une surveillance quotidienne qui aurait supposé, chez le souverain, une incessante tension de l’esprit politique, et, dans la société, un ensemble d'institutions intermédiaires servant à entretenir les relations entre la couronne et ses officiers.

Or, rien de tout cela n'existait. Maîtres de la Gaule, les rois se bornèrent à transporter dans le gouvernement de ce vaste pays le mécanisme simple et grossier du royaume barbare. Ils firent administrer leurs provinces romaines par les mêmes officiers qui les représentaient dans les modestes gaus du royaume de Dispargum. Du coup, ces humbles employés se transformèrent en des espèces de vice-rois investis d'un pouvoir très étendu, et le roi perdit l’action souveraine qu'il avait eue jusque-là sur eux. Du fond d’une des fermes qui lui servaient de résidence, peu renseigné sur ce qui se passait dans le pays et ne

pouvant s'y rendre avec la diligence nécessaire, :l était obligé de s’en remettre à leur fidélité beaucoup plus qu’à sa puissance. Un comte ou un duc, quand il ne provoquait pas trop violemment le souverain, c'est-à-dire quand il versait régulièrement dans les coffres royaux les tributs de sa province, et qu’il ne commettait pas un acte de désobéissance formelle, jouissait d’une position à peu près indépendante. Son pouvoir était presque aussi arbitraire que celui de son maître, vu qu’il n’y avait personne pour le contrôler, et il est aisé de se figurer les nombreux abus qu’il devait se permettre, chaque fois qu’il n’était pas tenu en bride par la force des choses.

Cette force des choses, à vrai dire, existait partout, et elle s'appelait de son vrai nom la grande propriété foncière. Celle-ci était admirablement organisée pour la résistance aux entreprises de n’importe quel pouvoir politique. Appuyée sur sa formidable base territoriale, et groupant derrière elle presque toute la population des campagnes, comment n’'aurait-elle pas réduit à l'impuissance cet agent étranger, qui n'avait à sa disposition aucune des armes ordinaires du pouvoir public? Il ne pouvait pas gouverner, ni même se maintenir dans sa province, si elle était unie contre lui. I fallait qu’à tout le moins il comptât sur sa neutralité bienveillante. Mais c'était déjà trop demander à cette classe ambitieuse. Ce que voulaient les grands, c'était d’être eux-mêmes les mandataires du roi dans les cantons qu'ils habitaient et d’avoir le monopole de ces offices royaux qui seuls manquaient encore à leur omnipotence. Il y avait longtemps déjà qu'ils avaient pour ainsi dire confisqué à leur profit exclusif les dignités ecclésiastiques. Dès le vie siècle,

Prudence connaissait en Espagne des familles épiscopales {domus infulatae) qui étaient en possession de fournir à l’Église ses prélats (1), et, à la fin du vre, Grégoire de Tours se vantait que, sur tous les évêques qui l'avaient précédé, cinq seulement n’appartenaient. pas à sa famille (2). Il suffisait de faire suivre le même chemin aux dignités politiques pour qu’on vît surgir à la longue, sur les divers points du pays, de véritables dynasties locales investies de tous les pou- VOIS SOCIAUX.

Mais 1l y avait, pour réaliser cet idéal de l’ambition des grands, un autre moyen que de monter à l'assaut des charges royales. Tous ne pouvaient pas devenir comtes, mais tous aspiraient à exercer au moins, dans leurs domaines, une autorité semblable à l'autorité comtale. Une telle prétention était, en quelque sorte, justifiée par les circonstances. Pouvait-on exiger d'eux qu'ils se courbassent, comme les plus humbles prolétaires de leur clientèle, devant l’absolutisme d’un personnage qui n'était souvent qu'un affranchi royal? Et quoi de plus simple, pour leur éviter une si choquante humiliation, que de les soustraire à l'autorité des officiers du roi? En fermant l'accès de leurs domaines à ces agents et en leur interdisant d’y exercer aucune des attributions du pouvoir public, on ménageait les susceptibilités des grands et on évitait une occasion de perpétuel conflit. Il est assez douteux que ces considérations se soient présentées à l'esprit des rois; ce qui est certain, c’est que le jour vint où, bon gré mal gré, ils furent forcés de compter

(1) PRUDENCE, Peri Siephan., IV, 70: Cf. GamMs, Kirchengeschichte Spaniens, I, 322, et II, 6. - (2) GREG. TUR., Hisi. eccl, Franc. V., 49.

avec les exigences de l'aristocratie. Telle est l’origine de l'immunité mérovingienne. Ce n’est plus, comme sous l’Empire, un simple privilège fiscal, c’est l’'émancipation politique des hautes classes. Le roi lui-même fermait leurs terres à tous ses officiers, pour n’y laisser fonctionner d'autre autorité que celle du propriétaire, Plus aucun agent public n’y pouvait entrer ni pour lever les impôts, n1 pour recruter des soldats, ni pour rendre la justice. Le grand seigneur était, si l’on peut ainsi parler, le vrai comte de sa terre; 1l était le seul intermédiaire entre elle et le pouvoir central. Sans doute, il continuait de faire partie de l'État et d’être le fidèle du roi; mais sa personnalité en masquait une foule d’autres auxquelles l'autorité n'’arrivait plus que par lui, et qui dépendaient de lui bien plus que d'elle.

Ce redoutable privilège était déjà en germe dans l’organisation des latifonds; mais les rois francs, tantôt par imprévoyance, tantôt par impuissance, l’élargirent au lieu de le restreindre. Il est vrai qu'ils le prodiguèrent surtout à l’Église, et qu’ils obéissaient au moins, en le faisant, à une préoccupation d'ordre public.

En effet, plus l’Église était libre et forte dans ce temps de violences, plus le droit était respecté et la tranquillité assurée. Mais ce qu'ils accordaient s1 libéralement à l’Église, ils ne pouvaient pas le refuser aux grands. L’immunité, qui, dans un État bien réglé, ne devait être qu’une exception, ne cessa de se répandre, et une multitude de domaines exempts émergèrent sur tous les points du pays. S'il était possible de tracer une image quelque peu exacte de la société politique, telle que la faisait ce travail de

désagrégation, on le représenterait assez bien au moyen d’une carte où le royaume franc apparaîtrait sous la forme d’un archipel semé d’une multitude d’îlots dont le pouvoir public doit se contenter de battre les rives.

L’extrême instabilité d’une situation si critique ne saurait être contestée. L’anarchie était le seul régime possible, aussi longtemps que l’une ou l’autre des deux forces en présence ne l’aurait pas emporté définitivement. Ni les grands ne pouvaient s'arrêter dans la voie de leur émancipation totale, n1 la royauté consentir à se voir arracher une à une ses prérogatives les plus importantes. Ce fut une guerre atroce et inféconde, dans laquelle la civilisation n'avait de vœux à faire pour aucun parti. D'une part, l'attaque était menée avec une ardeur sans pareille et menaçait tous les postes à la fois; de l’autre, la résistance, bien que dépourvue d'intelligence politique, déployait une énergie farouche qui faisait payer cher aux grands ce qu'ils enlevaient à la couronne. Des deux côtés, la violence était la seule arme des combattants. Les rois frappaient autour d'eux avec une cruauté implacable, abattant de préférence les têtes les plus hautes. Les grands, de leur côté, ne cessaient d’ourdir des complots contre leurs maîtres. Quand ils ne pouvaient pas leur susciter des rivaux dans leur propre famille et jusque dans la personne de leurs fils, ils recouraient purement et simplement à l'assassinat. Ils mettaient dans leurs trahisons je ne sais quelle ivresse brutale qui ne rougissait pas de l'attentat, mais seulement de l’insuccès, et ils se vantaient du crime futur avec le même cynisme que du crime passé : « Sache, disaientils aux rois, que la hache qui a brisé les crânes de tes

parents s'abattra bientôt sur ta tête (1). » Et l’expérience était là pour prouver que ce n'étaient pas de vaines menaces. Les rois en avaient de justes motifs pour trembler devant des adversaires aussi résolus. Un jour, en pleine église, l’un d’eux se leva pendant la messe, après l'évangile, pour supplier qu’on ne l’assassinât point comme ses frères, qu'on lui laissât au moins trois années pour élever un neveu orphelin, et qu’on épargnât dans ses veines le sang sacré de la race mérovingienne (2).

C'était là, certes, un singulier aveu d’impuissance de la part d’un pouvoir aussi fier et aussi hautain que celui des rois, maïs cet aveu n'était que l'expression naïve d’une incontestable vérité. La lutte que la royauté soutenait contre les forces de l'aristocratie conjurée, c'était la lutte d’un homme contre une nation. Encore si la royauté avait su profiter de ses avantages et retarder au moins l’inévitable dénouement ! Mais non : à force d’ineptie et de brutalité, elle ne sut que le précipiter. Ses perpétuels partages de royaumes étaient autant d’encouragements offerts à la défection des grands, qui trouvaient leur compte à passer du service d’un prince à celui de l’autre, et à les trahir à tour de rôle. Et que dire de ces épouvantables querelles domestiques qui décimèrent la famille royale? La décadence précoce des Mérovingiens n'eut pas de cause plus active que l’acharnement de tous ses membres à s’entre-détruire. Jamais, dans aucune dynastie barbare, les discordes intestines n'ont égalé l’atrocité de ces conflits qui armaïent des frères contre des frères, des oncles contre des neveux,

(1) GREG. Tur., Hist. eccl. Fyanc., VII, 14.

(2) In., 2b14., VII, 8.

des pères contre leurs fils. On dirait que, dans leur rage aveugle, les princes rêvent l’extermination de leur propre race, comme s'ils voulaient réaliser le songe prophétique de leur aïeule Basine, qui voyait ses derniers descendants se déchirer dans la boue sous forme d'animaux féroces (1).

Au milieu de la vapeur de sang qui s'élève de tant de parricides, debout sur les cadavres de plusieurs générations de rois, deux femmes surtout attirent les regards. Les noms de Brunehaut et de Frédégonde sont les seuls qui méritent d’être retenus par la postérité dans le long et morne catalogue des derniers Mérovingiens, parce qu'ils résument d’une manière éloquente les lamentables destinées de cette race royale. L'une était une fille des rois, digne du trône par la distinction de son esprit et par l’énergie de sa volonté, si elle n'avait mis toutes les forces d’une nature richement douée au service d’une ambition peu scrupuleuse dans le choix de ses instruments. Hautaine et impérieuse, elle devint le point de mire de toutes les haines et de toutes les calomnies dans un peuple qui ne supportait rien moins que d’être gouverné. L'autre, qui était sortie des couches les plus humbles de la société, et qui passa successivement de la cuisine du roi dans son lit et de là sur son trône, ne régna que par l'intrigue, et montra au faîte de la puissance la bassesse d’une âme de servante. Souple, dissimulée, pleine de ruses et d'artifices, elle ne frappa jamais en face, et trouva toujours un instrument responsable pour chacun de ses forfaits. Implacable dans ses ressentiments, atroce dans ses vengeances,

(1) GREG. TuRr., Hist. Epilom., c. x2.

ignorant également le remords et la pitié, elle semble le mauvais génie qui entraîne à la ruine la dynastie et le peuple des Francs. Autour de ces deux femmes errent comme des ombres les pâles figures des malheureux enfants de Mérovée, personnages épuisés par la débauche, qui sont pères à quinze ans et idiots à trente et qui, n'ayant plus rien de royal que la chevelure, coulent sans gloire leur rapide existence dans ce palais fatal sur lequel un saint évêque voyait suspendu le glaive de la colère de Dieu (x).

Un moment vint où, trois générations de rois ayant été immolées aux fureurs homicides des deux reines, toutes les espérances de la monarchie mérovingienne ne reposèrent que sur la seule Brunehaut. Cette fois l'aristocratie avait beau jeu. De tous les coins de la Gaule elle accourut à la rescousse contre cette vieille femme dont elle avait si longtemps porté le joug. Inaugurant une tactique qui devait lui réussir plus tard encore, elle sut masquer le véritable caractère de son entreprise en la mettant sous la direction nominale d'un descendant de Clovis, du jeune roi de Neustrie Clotaire II. L’insensé croyait venger sur une étrangère ses parents massacrés, et en réalité c'était sa propre dynastie qu'il frappait d'un coup mortel, en sacrifiant la fille des rois visigoths aux ressentiments des grands. Abandonnée et trahie par tout son peuple avec une unanimité qui atteste la conspiration, la reine d’Austrasie périt d’un supplice barbare, victime de la cause qui avait succombé avec elle. Dans le cadavre nu et sanglant de cette femme traînée à la queue d’un cheval indompté, ne recon-

(1) GREG. TuR., Hist. eccl. Franc., V, 50.

naît-on pas la royauté elle-même, enchaînée et mise en lambeaux par une aristocratie à laquelle elle s’est livrée sans défense?

Le fils de Frédégonde paya cher la couronne que les vainqueurs consentirent à mettre sur sa tête. Après qu'il eut lâchement prêté les mains au massacre de toute sa race, il dut signer, plutôt en prisonnier qu’en roi, ce fameux édit de 614, par lequel l'aristocratie triomphante faisait rendre gorge à la royauté. Ce: édit, qui n’est d’un bout à l’autre qu’une série de concessions humiliantes signées par le roi sous la dictée des rebelles, leur accordait notamment l’objet de leurs plus ardentes ambitions. Il stipulait, en effet, que désormais les officiers publics devraient être pris parmi les propriétaires du pays qu'ils étaient appelés à gouverner; cela équivalait à ne plus les choisir que parmi les grands. C’est à partir de ce moment aussi que la séparation politique de la Neustrie et de l’Austrasie devint en quelque sorte définitive, la royauté n'ayant plus assez de vigueur pour maintenir la puissante unité de la monarchie de Clovis. Un autre symptôme de son aïfaiblissement, c’est l'influence prépondérante avec laquelle l'aristocratie intervint désormais dans le choix du premier ministre de la couronne, c’est-à-dire du maire du palais. Toutes ces mesures déplaçaient le centre de gravité de la vie politique : 1l n’était plus dans la famille royale, mais au milieu de cette formidable aristocratie qui venait d’arracher au roi une demi-abdication.

Mais il s’en fallait de beaucoup que le triomphe de l'aristocratie fût celui de l’ordre public. Tant de conquêtes, au lieu de satisfaire son ambition, n’avaient fait que l’enflammer davantage, et déjà elle ne se

contentait plus d’un roi réduit à l’impuissance : ce qu'il lui fallait maintenant, c'était la disparition de la dynastie elle-même. La royauté, qui avait fait encore assez belle figure sous le règne de Dagobert Ier, ne fut plus capable, après la mort de ce prince, de résister à de nouveaux assauts. En Austrasie, elle subit une série d’éclipses qui étaient les signes avant-coureurs de son extinction prochaine. Les faibles roitelets de Neustrie étaient menacés du même sort. La dynastie mérovingienne aurait disparu dès lors dans les deux pays francs s’ilne s'était trouvé, au pied du trône, un homme qui eut le courage de relever le sceptre royal dans la mare de sang où Brunehaut l'avait laissé tomber. Ce fut le maire du palais Ebroïn. Il avait assez d'intelligence pour comprendre son temps et assez de caractère pour le dominer. Mais, comme Brunehaut, qui semblait lui avoir légué son génie politique, il professa une totale indifférence sur l'emploi des moyens, et, comme elle, il se perdit pour n'avoir pas compris que la droiture et l'humanité sont des qualités d'homme d’État. Restaurer le pouvoir royal, mais en l’exerçant lui-même par personne interposée, et, dans ce but, écraser l'aristocratie, ce fut la tâche à laquelle il consacra toute sa fiévreuse existence. Une extrême ardeur de tempérament jointe à une rouerie achevée, tels sont les deux traits principaux qui caractérisent cette bizarre et puissante physionomie. Chassé par les grands, il reparut plus redoutable; attaqué par les Austrasiens, il les refoula avec vigueur. Il créa et déposa des rois, fit rouler dans la poussière les têtes les plus vénérées de la Neustrie, déploya une égale supériorité sur les champs de bataille et

dans les conseils de la royauté, sut, malgré les haïnes

ardentes qu'il inspirait, conquérir des amitiés précieuses, et, après avoir vu à ses pieds la Neustrie et l’Austrasie, finit par tomber victime de ses implacables adversaires. Ceux-ci, ne sachant pas le vaincre, se virent réduits à l’assassiner.

La crise dans laquelle disparut le champion de l’absolutisme royal ferme le vire siècle par les mêmes scènes qui l’ont ouvert. Ebroïn fut traité comme on avait traité Brunehaut. Contre le seul homme qui luttât encore pour la royauté, on lâcha la royauté elle- même, devenue, une fois de plus, l'instrument de la vengeance des grands. Comme alors on était allé chercher en Neustrie le roi qui devait aider à abattre le despotisme autrasien, ce fut cette fois l’Austrasie qui fournit aux rebelles le prince dont ils avaient besoin pour abattre la royauté neustrienne. Il se passa quelques années terribles (673-681), les plus douloureuses qu’eût traversées jusque-là la civilisation franque. Childéric IT et Ebroïn lui-même périrent assassinés; saint Léger d’Autun fut immolé avec d'innombrables victimes, le sang coula à torrents, la nation sembla sur le point d’expirer dans des convulsions mortelles. « Partout, dit un contemporain, on vit pulluler les brigands, comme au printemps on voit les serpents venimeux sortir de leurs trous (x). » C’en était fait de la dynastie mérovingienne. Il était réservé à un autre agent historique de relever le royaume franc de sa chute, et de se mettre à sa tête pour le guider vers l'avenir.

Le désastreux régime qui venait de succomber léguait une rude tâche au régénérateur. Rien de dou-

(1) Vita S. Leodeg., auct. anonym., c. 1.

loureux comme le spectacle des ruines qu'il avait accumulées. La vie morale de la nation présente cette espèce de corruption bilingue qui résultait partout du contact de la brutalité barbare avec la décrépitude romaine. On ne peut pas dire que cette corruption fût moindre chez les Francs que parmi les peuples ariens. Au contraire, il semble que nulle part 1l ne se rencontre des mœurs plus frénétiques, ni une dégradation plus abjecte. Ces barbares ne se possèdent plus depuis qu'ils ont goûté les fruits de la civilisation antique. Ce ne sont que crimes monstrueux, trahisons infâmes, débauches épouvantables. Le palais royal retentit sans relâche de cris de détresse et de chants d’orgie. C’est un coupe-gorge et un lupanar à la fois; l’adultère et l’homicide s’y promènent la maiu dans la main ; la polygamie s’y étale éhontée dans des harems peuplés de servantes qui se disputent la couche royale. Nulle part l'existence n’est en sûreté, et l’on ne peut pas même embrasser un frère sans avoir à craindre de sentir passer sous ses vêtements le manche du poignard qui doit vous percer. De tout temps, la perfidie franque avait été proverbiale chez les autres peuples, mais maintenant elle semblait faire effort pour se surpasser elle-même. Les serments les plus solennels étaient violés aussitôt que prêtés, les engagements les plus saints étaient foulés aux pieds avec un cynisme révoltant.

Mais ce n’est pas la seule tache du caractère national. Observez de près ces rudes naturels qui se débattent contre le joug de la discipline chrétienne : quel repoussant alliage des vices les plus opposés de la civilisation et de la barbarie ! La nature ne produit pas toute seule des types aussi affligeants : il y faut la

collaboration du génie humain. On y retrouve à la fois un mépris hautain pour les préceptes les plus essentiels du christianisme et une superstition qui recourt à la sorcellerie et aux amulettes; une bestiale ignorance de tout ce qui est indispensable à un esprit cultivé et un engouement pédantesque pour les notions les plus abstruses; une indifférence grossière pour les biens suprêmes de la civilisation et une passion enfantine pour ses plus futiles hochets. Tous ces traits caractéristiques de ce qu’on peut appeler la barbarie vernissée se combinent dans la déplaisante physionomie du roi Chilpéric, dont Grégoire de Tours nous a conservé un portrait de pied d’une vérité saisissante. Ce tyran grotesque et luxurieux, qui fait tour à tour penser à Claude, à Henri VIIT et à Soulouque, est bien le type le plus complet du barbare romanisé. Tout est contradiction et inconséquence dans sa physionomie fuyante et mobile. C’est un fourbe, mais qui ne viole ses serments qu'après s'être entouré de reliques. Il aime à prendre, vis-à-vis de l'Église, l'attitude brutale et irrévérencieuse du libre-penseur de carrefour, mais il baptise les Juifs par force, et il écrit des lettres aux saints en y joignant des feuilles blanches pour la réponse. Arbitraire et despotique à l'excès, :l châtie avec une atroce cruauté la moindre résistance à ses caprices, mais lui-même supporta pendant toute sa vie le joug d’une femme à laquelle il ne sut jamais refuser aucun crime, et dont la seule supériorité consistait dans une perversité plus intrépide que la sienne. Cet homme d’une s1 étrange ignorance s’amuse à faire des vers et des traités de théologie, mais les vers se trouvent être boiteux et les traités hérétiques. Un autre jour, ayant inventé quatre lettres nouvelles, 1l

n’imagina rien de mieux que d'écrire à toutes les villes de son royaume pour ordonner qu’on raturât les manuscrits afin d'en remanier l'orthographe. Telles étaient les distractions d’un personnage qui avait les mains souillées du sang de tous ses proches et qui était le meurtrier de ses fils !

Il n’est pas nécessaire de chercher beaucoup pour trouver parmi les grands des types qui sont dignes de ce modèle royal. Les Leudastes, les Ursio, les Rauching, les Guntram Boso, et nombre d’autres sont des figures qui répugnent et qui effrayent. On est confondu de la violence de leur tempérament, de la férocité de leurs passions, de l’énormité de leurs crimes. [ls ne se bornent pas à être sanguinaires comme leurs ancêtres : ils le sont avec des raffinements dignes d’une époque de corruption savante. Il en est qui, pour des fautes vénielles, se font un jeu d’enterrer leurs esclaves vivants, et qui se plaisent à les rôtir à petit feu, en éteignant à dix reprises des torches ardentes contre leurs jambes nues (1). Les femmes semblent vouloir rivaliser avec les hommes. Les rois qui égorgent leurs fils (2) ont pour épouses des reines qui massacrent leurs filles (3). Ce sont des femmes qui ont les rancunes les plus perverses. Quand la torture leur fait défaut, elles recourent aux envoûtements et aux recettes de la magie noire (4). Toutes les passions s'élèvent à un degré de frénésie et d’exaspération inoui. Qui donc a ainsi allumé ces tempéraments implacables, sinon l'ivresse fatale du banquet

(1) GREG. Tur., Hist. escl. Franc., V, 3, 35. (2) In., 1b1d., IV, 20.

(3) Inp., 1b1d., IV, 25.

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