‹ Les origines de la civilisation moderne 1923 (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · MD 11014. V, 405 VIII · texte numérisé non relu

MD 11014. V, 405 VIII

de la civilisation? Cet horrible déchaînement des passions, ce n’est autre chose que la fermentation du vieux résidu païen sous l’action d’une atmosphère surchauffée. La doctrine et la foi de Jésus-Christ ne sont pas encore descendues dans ces natures incultes. D’énormes masses humaines restent plongées dans la nuit et dans la fange. Le premier imposteur venu à qui il plaît de parcourir le pays, se faisant passer pour thaumaturge et même pour dieu, rassemble autour de sa personne des légions de fanatiques (1).

Il est, dans la vie de toute société jeune, une phase particulièrement critique, pendant laquelle elle semble retomber tout d’un coup au milieu de la barbarie primitive : c’est la guerre. Les guerres, chez les Francs, étaient quotidiennes et faisaient reparaître, dans toute leur atrocité, le vieil homme et les vieilles mœurs. Une fois qu'il se retrouvait sous le charme des divinités du carnage et qu'il entendait au-dessus de sa tête les cris stridents des walkyries, le guerrier ne se possédait plus : 1l oubliait qu’il était chrétien, il s’abandonnait éperdument à la fièvre du sang. Plus aucune loi morale n’était observée alors. Les populations étaient massacrées ou emmenées en captivité, les femmes violées, les églises et les monastères profanés, pillés, incendiés, les villages détruits, la culture elle-même saccagée et anéantie, et du sein du peuple, dit un chroniqueur, il s'élevait des gémissements qui rappelaient l’époque de Dioclétien (2). Toute. la meute des passions païennes se dressait,

(1) GREG. Tur,., Hist. eccl. Franc. IX, 6; X,25! (2) Ip., 2bid., IV, 47; cf. 1b1d.,.48-50. Vita S. Gall, auctore WETTINO, IL, 35. (Scriplores rerum merovingicarum, t. IV).

déchaînée et hurlante, et 1l semblait que ces hommes à peine convertis fussent sur le point de retourner définitivement à leurs idoles et à leur culte sanguinaire. Lorsque Théodebert, petit-fils de Clovis, entra en Italie avec sa nombreuse armée franque, les habitants de ce pays assistèrent consternés à des scènes qui durent leur rappeler les plus cruels souvenirs des invasions. Au passage du Pô, les guerriers du roi chrétien massacrèrent tout ce qu’ils purent trouver de femmes et d’enfants des Goths, et jetèrent leurs cadavres dans le fleuve, comme les prémices sanglantes qu'ils offraient au dieu de la guerre. «Car, dit l’auteur qui rapporte ceci, ces barbares, bien que devenus chrétiens, ont conservé la plupart des rites de leur vieille superstition, tels que les sacrifices humains et autres pratiques impies auxquelles ils se livrent pour pronostiquer l'avenir (1). »

Ce qu'il y a de plus effrayant dans tous ces débordements de la barbarie, c’est qu'ils ne s'arrêtent pas au seuil du sanctuaire. L'Église ne parvient pas à leur échapper complètement. Avant de retracer le tableau de ce qu’elle a fait pour la civilisation, il est indispensable de la montrer ici, menacée de succomber ellemême sous les coups de l'ennemi qu’elle devait dompter. Les plus rudes lui furent portés par les rois. Rien de frappant comme l'identité des procédés suivis par ces barbares avec ceux qu'avaient employés les Empereurs. On y reconnaît la fatalité d’une même erreur primordiale. À l’exemple des maîtres de Byzance, les rois francs se considérèrent comme les chefs de l’Église nationale et la tinrent sous le joug.

(1) Procop., De Bell. goth., II, 25.

Comme eux, ils crurent avoir le droit de réunir ses conciles; comme eux, ils supprimèrent la liberté de ses élections épiscopales. C’est le meilleur d’entre les rois mérovingiens, Sigebert III, qui proclame le plus haut, dans un message à saint Didier de Cahors, le prétendu droit du souverain d'interdire tout concile tenu sans son aveu (1). Et avec quels éclats de voix un autre de ces monarques gourmandait des évêques qui avaient protesté contre l'irrégularité d’une nomination épiscopale faite par son père (2). Mais tous ces attentats aux droits les plus sacrés de la société religieuse portèrent des fruits bien amers. Les conciles, privés de l’indépendance qui était la loi de leur activité, cessèrent peu à peu de se réunir, et avec eux menaça de se tarir la source si abondante de la législation religieuse, mère de tous les progrès sociaux. Il n’y eut pas de vice qui ne fît irruption sur les sièges épiscopaux avec les barbares qui les occupaient en vertu d’une nomination royale. La tête de la hiérarchie étant corrompue, les rangs du clergé inférieur ne le furent pas moins. Les prêtres ignorants, grossiers et superstitieux étaient malheureusement fort nombreux. Il y en avait qui ne savaient pas lire, et saint Boniface en trouva un qui baptisait in nomine Pairia et Frilia et Spiritus Sancti (3). Chose lamentable ! c’est parmi les clercs que les reines homicides semblent choisir de préférence les instruments de leurs forfaits (4)! Il est trop manifeste

(x) S. DesipER. CADURC., Epist., 46. (Bouquet, t. I, p. 47.)

(2) GREG. Tur., Hist. eccl. Franc., IV, 26.

(3) S. BONIFAT., Epist., 58. (Jafjé.)

(4) GREG. TUR., o. c., V, 50; VIII, 29. Prêtre frappant son évêque. ID., Vita Paitr., VI, 4. Prêtres homicides. Ip., Hist. eccl. Franc., V, 36; VI, 36.

qu'aux mains de pareils ministres, la religion ne devait servir qu’à aggraver la barbarie au lieu de la civiliser.

Quoi d'étonnant si, dans ces conditions, le mouvement de la propagande s’affaiblit dans l’Église franque; si, au lieu d'envoyer des apôtres au loin, elle est visitée elle-même par des missionnaires étrangers, et si, sur les frontières du royaume, le christianisme semble apprendre à reculer? Faut-il s'étonner davantage si l’Église, en certaines rencontres, capitule avec les préjugés des barbares, se résigne à supporter, par exemple, leurs combats judiciaires, et admet au nombre de ses cérémonies liturgiques les oydalies qu'elle ne parvient pas à supprimer? C’étaient là les effets de la réaction barbare sur la puissance civilisatrice : ils étaient inévitables, et ce qui mérite d’exciter la surprise, c’est qu'ils n’aient pas eu plus d’étendue et de durée.

En attendant, l’Église semble entraînée par l’État dans la décadence où il descend d’une manière visible. L’impétueux effort de la conquête franque s'arrête au vue siècle, et le peuple de Clovis apprend à connaître l’humiliation des revers. Il n’est pas un de ses voisins qui ne lui inflige quelque désastre en bataille rangée. Sigebert est vaincu par les Huns, Gontran par les Visigoths, Childebert IT par les Lombards (1). Dagobert Ier, le plus grand des Mérovingiens, se laissa honteusement battre par une misérable peuplade slave que guidait un aventurier, le colporteur Samo, et le même roi ne parvint à se débarrasser que par un lâche assassinat d’une horde de Bulgares fugitifs

(1) GREG, TuR., Hist. eccl, Franc., IX, 25.

qui avaient cherché un asile dans son royaume. Instruites à mépriser de tels maîtres, les nations vassales secouaient le joug, et le peuple franc, au milieu des convulsions de l’anarchie, voyait ses anciens tributaires se partager les lambeaux de son pouvoir. On eût dit que les derniers Mérovingiens n'avaient d'autre mission que de présider au morcellement de la plus belle des monarchies chrétiennes.

L'autorité n'était à la hauteur d'aucun de ses devoirs. Le peuple, la tête courbée par le travail,payait toujours et était rançonné par tout le monde. Si lourdes étaient les charges qu’on faisait peser sur lui, que plus d’une fois la patience lui échappait et qu'il se vengeait par des excès sanglants (1). Aussi la perception des impôts constituait-elle souvent un danger de mort pour les agents du fisc, et on voit tel souverain en charger les gens dont il rêve de se débarrasser (2). Encore si tant de prestations de tout genre avaient donné aux malheureux sujets le repos dont ils avaient besoin Î Mais non : l'impôt semble n’être qu’une contribution de guerre, tant il est improductif pour celui qui le paie. Aucun service public n’est assuré. La sécurité est nulle et il ne paraît pas que la création d’une police, décidée par un édit de Clotaire Ier, ait servi à grand'chose, car, après cet acte législatif, les provinces continuent à être sillonnées par des proscrits et des rebelles qui bravent impunément l'autorité royale et qui maltraitent les populations. Bien plus, des villes entières, divisées par des rivalités de voisinage, peuvent se livrer des combats sanglants sans

(1) GREG. TUR., Hist. eccl. Franc., III, 36; V, 28. (2) Chron. Fredegar., ©. 24 a. 604; Vita Eligii, II, 14; Vita Sulpic., IV, 22,

en être empêchées (1), et il arrive que, quand une guerre privée entre deux familles dure plus que de raison, le souverain n’imagine d’autre moyen d’y mettre fin que de faire assassiner les deux parties (2).

D'ailleurs, comment penserait-il à protéger ses sujets contre les brigands, puisqu'il est bien des fois le pire de tous les déprédateurs? Il faut lire, dans Grégoire de Tours, le récit du voyage de Rigonthe, fille de Chilpéric, que ses parents envoyaient en Espagne épouser un prince visigoth. Elle se mit en route accompagnée d’une escorte de quatre mille hommes. Ses bagages remplissaient cinquante chariots, et Frédégonde avait cru devoir rassurer les Francs, inquiets de ce colossal déménagement, en leur garantissant qu’elle n'avait mis que du sien dans le trousseau de sa fille. Le chemin était long de Paris aux Pyrénées et le roi avait défendu qu'on se défrayât sur les domaines du fisc, si bien que ce furent encore une fois les sujets qui supportèrent tous les frais de l'expédition. Ce voyage nuptial fut quelque chose de semblable à une invasion de barbares, car les bandes de forcenés qui composaient la suite de la princesse ne se contentaient pas de mettre au pillage les biens des particuliers : ils gaspillaient et détruisaient pour le plaisir de le faire, arrachant le cep avec le raisin, emportant avec eux les troupeaux et tout ce qu'ils trouvaient, et dévastant les campagnes à l’égal d’une nuée de sauterelles (3). Des faits analogues se reproduisaient journellement. Tout passage d’une armée, même à travers le pays qu’elle devait défendre, était

MIGREG TUR. 0:c. VII, 7.

itiD ;1b1d., X,27.

(GG) Inp.,1b14., VI, 45.

considéré comme une calamité (1) et les visites des rois faisaient couler les pleurs des sujets qui en étaient honorés (2).

Où sont d’ailleurs les traces de l’activité législative de ces souverains? À part quelques modifications apportées aux coutumes populaires, ils n’ont laissé tous ensemble que sept ou huit édits, dont encore le plus célèbre leur fut dicté par les grands dans les circonstances que l’on sait. Si on devait les juger d’après leurs travaux publics, ils mériteraient tous le nom de fainéants. On ne peut leur faire honneur des fondations religieuses et charitables qui surgissent partout sous les auspices de l’Église, car leur rôle se borna le plus souvent à ne pas refuser leur protection à ces œuvres de l’esprit chrétien. Pour le reste, ils re firent aucune entreprise d'utilité générale. Les seules constructions auxquelles on les voie occupés, ce sont des cirques (3) ! Ils ne surent pas même respecter les nombreux monuments dont l’Empire avait enrichi les provinces. Partout, ils laissèrent tomber en ruines les édifices de l’antiquité. Les chaussées romaines, ces superbes voies de communication qu’ils auraient dû au moins essayer de conserver, furent négligées et devinrent peu à peu impraticables. Quant à ouvrir des routes pour les nouvelles localités qui surgissaient en dehors du tracé de la voirie ancienne, nul n’y pensait. Toute la circulation se faisait par eau, les chemins qui marchent étant les seuls dont s’accommodât la paresse des barbares. Les ponts n'étaient pas entre-

(1) GREG. Tur., Hist. eccl. Franc., VIII, 30; Vita S. Medard., 21; MARCULF., Formul., I, 33.

CEGREG TOUR 01c,.X, 4.

(SIREN EL NN Er,

tenus. En plein Paris, on se cassait les jambes dans les fentes de celui de la Seine (ï). Il n’y avait pas d'assistance publique, abstraction faite, bien entendu, de celle qu'organisait l’Église. Quand une disette éclatait, les pauvres à qui n’arrivaient pas les aumônes du clergé n’avaient d'autre ressource que de se mettre en servage (2). Le commerce, sans protection et sans garantie, se traînait comme il pouvait. Encore appartenait-il pour la plus grande partie, en Gaule, à des juifs et à des Syriens, qui, par le port de Marseille, se mettaient en communication avec l'Orient, ou à des Bretons moitié marchands, moitié pirates (3). Bien rares étaient les villes qui, comme Verdun, trouvaient une source de richesse dans le négoce (4). Les souverains, qui montraient généralement une royale indifférence pour la prospérité publique, ne s’en occupaient que pour appliquer un tonlieu à chacune de ses veines. Les entraves mises au trafic étaient innombrables; nulles, les mesures qu’on prenait en sa faveur. |

Le patrimoine intellectuel de l'antiquité classique se perdait rapidement. Les écoles municipales se fermaient faute de ressources ou d’élèves. L'intérêt pour les études n’existait plus. Le bric-à-brac mythologique des derniers poètes latins ne disait rien à l'esprit et le charme de l’éloquence civile n’avait plus prise sur personne. La muse antique exhale encore quelques harmonieux gémissements dans les vers de saint Fortunat; mais lui-même, le poète ausonien, est

RÉEG EUR. 0.c VI 22e D., 1bid., VII, 45.

Vita S. Filibert., c. 32.

OREG (TuR 0, I 24

déjà un étranger sur le sol de la Gaule et 1l n'y laissera pas d’héritier de son talent. La langue littéraire expire avec la civilisation dont elle a été l’organe. Elle ne fait plus que bégayer dans les écrits de saint Grégoire de Tours, où l’on voit une intelligence d'élite s’épuiser en pénibles efforts pour vaincre la résistance d’un idiome paralysé. En attendant la reconstruction de toutes choses par l’Église, les ruines s'accumulent sur les ruines; la scène de l'esprit est vide, et la décrépitude est le caractère des rares œuvres que cette époque vit naître. Mundus senescit (1), murmure le dernier chroniqueur du vire siècle, qui est lui-même une preuve frappante de la sénilité intellectuelle de ses contemporains et qui parle de Virgile comme d’un historien des Francs. La barbarie des actes publics serre le cœur. Il n’y a plus ni syntaxe, n1 lexique, ni orthographe, et la décadence éclate jusque dans les traits de la bizarre écriture des copistes du temps. On dirait que le chaos va renaître dans l'esprit en même temps que dans la société. |

En présence de tant de misères, peut-on s'étonner que parfois les courages les plus intrépides aient faibli et les plus fermes intelligences se soient prises à douter de l’avenir? Au milieu de l’obscurité crépusculaire qui régnait partout, dans ces ténèbres d’où l’on entendait sortir des gémissements, en face de ces trônes qui croulaient de toutes parts et de ces peuples abandonnés qui erraient parmi les ruines, comment aurait-on pu se défendre contre l’idée que le genre humain avait achevé sa carrière et que le monde

(x) Chron. Fredegar., in prol.; cf. Vié. S. Leodegar., auct. ano- AYIN CI.

touchait à sa fin (1) ? Plusieurs fois cette poignante préoccupation reparaît sous la plume du grand homme que nous voyons debout au seuil de la société nouvelle, et qui en ouvre les portes à deux battants aux peuples barbares. C’est que, pareil au Janus antique, il avait le visage tourné à la fois vers le passé et vers l'avenir, et si, dans les convulsions dont il était le témoin, il entendait les tréssaillements mystérieux d’une vie naissante, 1l y voyait aussi le spectacle d’un monde entier qui s'écroule, et l’âme du Romain frémissait à la pensée de l’abime qui allait s'ouvrir.

(1) GREG. Tur., Hist. eccl. Franc., in init. Chronic. Fredegar., in fine; Formul. MARCULF., II, 3, et TURON, 1 (Zeumer).

Au milieu des désordres effroyables dont il a été essayé de tracer le tableau ci-dessus, que devenait : l'Église catholique, dépositaire du principe civilisateur? À première vue, il pourrait sembler qu’elle fût destinée à périr dans le cataclysme. Désarmée dans une société qui ne respectait que la force, essayant d'imposer à des hommes violents et grossiers une loi qui révoltait leur orgueil et leur sensualité, offrant à leur convoitise les immenses richesses qui composaient son patrimoine, pouvait-elle espérer de survivre aux assauts multiples qu’allaient lui livrer toutes les passions à la fois? Et, à supposer qu’elle inspirât aux barbares assez de respect pour en être épargnée, avaitelle, en dehors de sa foi dans sa mission divine, quelque motif raisonnable de croire qu’elle parviendrait à les dompter jusqu’au point de les obliger de renoncer à eux-mêmes? N'’était-il pas bien plus à craindre que, dans cette lutte contre la nature humaine, elle ne finît par contracter les maladies qu’elle essayait de guérir, et ne devint barbare à son tour? Si, de ces deux alternatives, la dernière était insupportable pour la foi du chrétien, l’autre, en revanche, devait paraître une irréalisable chimère. Les cris de douleur poussés par les contemporains et les sombres prévisions qui remplissent leurs pensées attestent combien peu ils y croyaient eux-mêmes, Mais, cette fois encore, les

événements devaient donner raison à ceux qui espéraient contre toute espérance, et la face du monde allait changer par une série de prodiges nouveaux. C’est la tâche de l’histoire de la civilisation de chercher à en rendre compte et à les expliquer, bien qu’elle doive renoncer à en tracer le tableau dans sa vaste et majestueuse grandeur.

Il faut voir d’abord comment l’Église échappa au danger d’être elle-même envahie et submergée par la barbarie. Elle trouvait dans l’admirable économie de sa constitution des ressources suffisantes pour lui permettre de résister avec succès. Sa hiérarchie était impénétrable, grâce à deux circonstances dont le caractère providentiel devait s’accentuer de plus en plus au cours des siècles. La première, c'était le célibat qu’elle imposait comme une loi sacro-sainte à tous les membres du sacerdoce. Pas de barrière plus infranchissable pour le barbare. Elle écartait des rangs du clergé tout ce qui était enchaîné dans les liens de la vie sensuelle, et la milice virginale du Christ ne se recrutait que parmi les vrais chrétiens. Pour oser se charger des redoutables devoirs du sacerdoce, :1l fallait une âme dans laquelle ne bouillonnât plus l’ardeur d’une nature indomptée, et les barbares s’arrêtaient en frémissant devant l'obligation d’une chasteté perpétuelle. Eux qui ne supportaient qu'avec peine le joug léger du précepte, comment auraient-ils écouté les austères paroles du conseil? Ils n’entrèrent donc qu'en fort petit nombre, pendant les premières générations, dans l’ordre de la prêtrise, et le jour où, devenus plus hardis mais non plus dignes, ils en envahirent les rangs à flots nombreux, l’Église tenait déjà, comme on le verra plus loin, le moyen de

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conjurer le désastre que lui préparait leur invasion.

Une autre garantie pour elle, c'était la position exceptionnellement favorable de son chef. Celui-ci était devenu, les circonstances aidant, une autorité internationale qui se faisait obéir partout et qui ne dépendait de personne. Rome était l’asile inviolable de l’indépendance des souverains pontifes et, pour ainsi dire, le sanctuaire de la liberté de l’Église. La fureur des barbares venait expirer impuissante au pied du rocher de Pierre, devenu comme l’observatoire du haut duquel le pape veillait à la sécurité de la société chrétienne et à l’intégrité de ses lois. IL pouvait parler en face aux rois sans avoir à redouter leur vengeance. Il n’était pas leur sujet, 1l était souverain comme eux ou, du moins, bien près de le devenir. Son trône était le seul qui s’élevât au-dessus de tous les autres, le seul qui ne fût pas à la merci des complots et des révoltes. Debout entre les tombeaux des princes des apôtres et parmi les ruines de cette ville sacrée dont il rehaussait le prestige séculaire, le pape garantissait par sa propre liberté la liberté de toute l’Église.

Tout l’Occident reconnaissait son autorité spirituelle, le nommait dans les prières liturgiques et le vénérait comme le vicaire de Jésus-Christ. Ses paroles étaient les plus sacrées qui pussent sortir d’une bouche humaine. Les églises anglo-saxonnes, qui lui devaient jusqu'à l'existence, avaient pour lui une vénération et une affection filiales. Il leur envoyait des moines qui devenaient leurs évêques; elles lui envoyaient des rois dont 1l faisait des moïnes. Les diocèses francs étaient fiers de rattacher leur origine à la chaire apostolique par des liens de filiation ici réels, là supposés.

La primauté n’était pas d’ailleurs un privilège simplement honorifique. On en appelait au pape lorsqu'il se produisait quelque violation des canons, ou quelque attentat à la hiberté ou aux droits de la société religieuse. Lui-même intervenait spontanément, et avec une autorité incontestée, dans la vie intérieure de l'Église franque. Il y avait son vicaire, l'archevêque d'Arles, qui était en cette qualité le primat de toutes les Gaules, et qui lui renvoyait les affaires importantes et tranchait les autres en son nom. Il confirmait les résolutions des conciles provinciaux, cassait celles qui étaient entachées d'illégalité, conférait des privilèges à des évêques ou à des monastères, veillait à ce que partout la discipline ecclésiastique fût observée. Les empiètements des rois sur le domaine religieux lui rendaient cette tâche bien difficile souvent; néanmoins, 1l ne les laissait point passer sans élever une protestation énergique, flétrissant les abus et exhortant les souverains à y mettre un terme. Il est vrai qu'il ne réussit pas toujours à faire respecter le droit, mais au moins il empêchait la prescription de s'établir en faveur de l’inrustice. Raffermies et éclairées par l’exemple du pasteur suprême, les églises barbares gardaient, aux heures les plus sombres, le culte des principes violés, avec l’espoir de les faire triompher dans des jours meilleurs.

Ce qui montre que cet espoir n’était pas vain ni ces efforts infructueux, c’est la remarquable continuité des institutions ecclésiastiques. Au milieu de l’anarchie de cette époque, elles restent ce qu’elles ont été pendant la paix romaine. Comme alors, l'Église universelle partageait son vaste domaine en provinces ayant chacune à sa tête un métropolitain et divisées

elles-mêmes en autant de diocèses qu’il y avait de villes. Le métropolitain était le lien vivant entre les évêques et la papauté. Sans lui, ils auraient vécu dans un éparpillement plein de dangers, qui les aurait exposés sans défense aux entreprises des rois et des grands. Mais le métropolitain, en les réunissant à des intervalles périodiques dans des conciles qu’il présidait, ravivait en eux le sentiment de la solidarité fraternelle et leur donnait la conscience de leur dignité et de leur force. Les conciles provinciaux furent pour l'Église du vie siècle la forme la plus efficace de son activité, la preuve la plus glorieuse de ses ressources vitales. Ils ne négligeaient rien de ce qui devait tendre au bien-être spirituel des hommes. Ils réprimaient les abus, réglaient de la manière la plus minutieuse la vie du clergé, déracinaient ce qui restait de paganisme dans les croyances et dans les mœurs, élaboraient la liturgie, veillaient, en un mot, à ce que la société chrétienne se maiïntint et se développât conformément aux traditions et aux institutions apostoliques. Parfois, ils s’adressaient directement aux fidèles dans des espèces de mandements collectifs où ils leur rappelaient d’une manière spéciale les points les plus importants de la doctrine catholique et leur en inculquaient les obligations les plus essentielles (1). Dans ces assemblées solennelles, les évêques se pénétraient de la grandeur de léur responsabilité et de la gravité de leurs devoirs. Rentrés dans leurs diocèses, les plus indifférents y rapportaient quelque chose de l'esprit du concile et leur administration en trahissait l'influence même à leur insu. On est souvent étonné de voir des évêques négligents ou indignes

(Concile Tur. (a7567):

Le

mettre leur nom au bas de décrets proscrivant les abus qu'ils pratiquent, et rien n’est mieux fait pour attester le caractère hautement civilisateur des conciles. Isolés, il y a des évêques qui trahissent leurs devoirs; réunis, ils le proclament et, s’il le faut, se condamnent eux-mêmes. Ainsi s’accomplissait la promesse de l'Évangile, que Jésus-Christ serait présent là où les siens seraient réunis en son nom.

Dans son diocèse, l’évêque exerçait une autorité considérable. Il y était le centre de la vie religieuse et la source de toute juridiction. Son clergé, formé par lui et tenant de lui seul sa mission et ses droits, lui était soumis comme un fils à son père. Ce clergé se multiphait tous les jours, car les chrétientés rurales commençaient à se former, et de nombreux oratoires surgissaient dans les campagnes sur les terres des grands seigneurs. Il fallait pourvoir aux besoins religieux des populations éparses dans ces domaines reculés et organiser l’administration régulière des paroisses naissantes. C'était un problème des plus complexes et qui exigeait autant d’habileté que de zèle. Le prêtre envoyé par son évêque au milieu des populations des campagnes y avait ordinairement un ressort immense, comprenant plusieurs villages séparés les uns des autres par des distances considérables, par des forêts et par des fondrières, à travers lesquelles ne menaient que des chemins impraticables. Il parcourait à cheval ces vastes étendues (1), beaucoup plus comme un missionnaire que comme un curé, et menait une existence semée de privations et de périls.

(1) VitaS.Trud., c. 17 (Mabillon) ; Beva, Hist. eccl. Angl., III, 28 et IV, 3 et 27.

Dans la solitude et l'isolement qui étaient son par-. tage ne fallait-il pas craindre pour cet agent de la civilisation qu'au lieu d’arracher le penchant naturel des campagnards à la barbarie, il ne finit par s'y embourber lui-même? Les conciles avaient prévu le danger et pris les mesures nécessaires pour le conjurer. Toutes les prescriptions disciplinaires des âges précédents sur la vie du clergé furent conservées et même renforcées. Le prêtre dut présenter des garanties d'âge, de savoir, d'intelligence, d'indépendance ‘ sociale et même de santé et d’extérieur qui lui assurassent le respect des populations. Les conciles fermérent sa porte aux personnes de l’autre sexe pour protéger sa réputation autant que sa vertu (x). Ils lui défendirent toute espèce de luxe mondain et de plaisirs profanes, tels que banquets bruyants, jeux publics, parties de chasse, voyages d'agrément, conversations plaisantes et libres, fréquentation de sociétés compromettantes, débats avec un confrère devant le juge séculier (2). Ils lui interdirent avec la plus grande sévérité le port des armes et la participation aux procès qui devaient être suivis d’une sentence capitale. Ils ne tolérèrent pas même qu'il assistât aux scènes d’exécution et de torture (3). Ils firent de lui un homme à part vivant dans une solitude sacrée qui ne devait être violée que par les pauvres et les pèlerins. Ceux-là seuls pouvaient librement avoir accès auprès de lui. Par une touchante précaution, il lui était interdit d’avoir des chiens, de peur qu'ils n'écartassent cette humble clientèle, la

1IConc Lure 10. (4 567)

( (2) Conc. Venet., c. 11 (a. 465); Agath., c. 32, 55, 59 (a. 506). (3) Conc. Autissiod., c. 33 (a. 578); II, Matisc., c. 19 (a. 585).

ACTION DE L'ÉGLISE sde

maison du prêtre devant être gardée par des hymnes et non par des aboiements, par des bonnes œuvres et non par des morsures (1).

Les précautions les plus minutieuses furent prises pour resserrer les liens qui rattachaient le clergé à ses supérieurs hiérarchiques. Tout prêtre était sous la surveillance continuelle de son évêque. Il ne pouvait pas quitter le diocèse sans son autorisation, et il n’était reçu nulle part s’il n’était muni d’une /ettre fermée délivrée par lui (2). Sa mission était de telle nature qu'il devait fréquemment recourir à son évêque pour lui demander tantôt une délégation complémentaire, tantôt des éclaircissements. Les jours de grande fête, il devait venir avec ses paroissiens, ou tout au moins avec les plus notables, assister aux offices de l’église cathédrale. L’évêque visitait souvent son diocèse, faisant une réalité de ce nom d’inspecteur qui désignait, dans l’origine, ses fonctions sacrées (3). D’autres fois, 11 convoquait des assemblées de son clergé autour de sa personne, et ces petits conciles diocésains exerçaient dans leur cercle plus modeste la même action que les grands conciles provinciaux avaient sur la nation entière. Ainsi, du sommet de l’échelle hiérarchique jusqu'à ses degrés inférieurs, l’autorité circulait vivante et forte, et l’enseignement se distribuait, par des organes toujours actifs, depuis le sanctuaire du Latran jusque dans les clairières les plus lointaines de l’Ardenne ou de la Grande-Bretagne.

(1) Conc. II, Matisc., c. 13 (a. 585).

MConc Ander,c. 1 (4453): Tur., c.12(a..461); Venet, c:5 (a. 465); Agath., c. 38 (a. 506); Epaon., c.6 (a. 517); III, Aurel., c. 15 (a. 538); Rem.,c.12(a.630).

MPConc:Suess:, c. 4; Liptin. cs (a.t745)ViixS, Larmbert., c. 7 : Epist, Leonis Senon ad Childeb. reg,

Sans doute, tous les instruments de cette grande œuvre ne furent pas également dignes de leur mission, et, jusque dans les rangs les plus élevés de la hiérarchie, l’infirmité de la nature humaiïne ne permit pas aux prescriptions canoniques de porter tous leurs fruits. Il en sera ainsi partout où l'exécution d’un plan idéal sera confiée à des hommes. Tant qu’il existera une société humaine, ce sera une vaine espérance que celle d’y voir régner le bien absolu. Il faut donc, dans toute œuvre sociale, faire la part des éléments rebelles à l’action civilisatrice, et, dans les corps les mieux constitués, s'attendre à rencontrer des membres qui résistent à l’impulsion donnée par l’âme. Le clergé franc et anglo-saxon ne fit pas exception à cette règle.

Dans quelles proportions se rencontrèrent chez lui les bons et les mauvais éléments, et jusqu’à quel point se laissa-t-il entamer par la barbarie au milieu de laquelle il vivait? Il serait difficile de le dire au juste, les renseignements exacts nous faisant défaut. On sait cependant qu'à tout prendre, le clergé supérieur, le seul sur lequel l’historiographie de ce temps ait jeté quelque lumière, nous présente une respectable majorité de personnages dignes de vénération par la grandeur de leur caractère et par la sainteté de leur vie. Fussent-ils d’ailleurs moins nombreux, c’est parmi eux qu'il conviendrait d’aller chercher le type du prélat catholique de cette époque, parce que toute institution doit être jugée d’après l'esprit dont elle s'inspire et non d’après les abus qui la défigurent. Aussi les évêques prévaricateurs qui, comme Cautinus de Clermont, Salonius d'Embrun, Sagittarius de Gap, Priscus de Lyon ou Badegisel du Mans, souillèrent les sièges

épiscopaux par des vices barbares, disparaissent-ils aux yeux de l’histoire dans le néant de leur existence vide, tandis que les saints et grands pontifes, leurs contemporains, attirent tous les regards par l'éclat de leurs vertus et par l'importance des services qu’ils ont rendus au monde. C’est un noble et auguste aéropage que composent les Germain de Paris, les Césaire d'Arles, les Remi de Reims, les Nicet de Trèves, les Sulpice de Bourges, les Grégoire de Tours, les Avitus de Vienne, les Nizier de Lyon, les Didier de Cahors, les Léger d’Autun, les Éloi de Noyon, les Ouen de Rouen, les Remacle de Tongres, les Arnoul de Metz, les Cunibert de Cologne, et tant d’autres qui ne laissèrent pas périr les traditions des grands évêques du ive et du ve siècle, Si de tels hommes avaient été moins nombreux dans l’épiscopat franc, et s'ils n'avaient pas rencontré un clergé en majorité digne d'eux, jamais 1ls n'auraient civilisé la société barbare : et il faut bien reconnaître, en somme, la valeur d’une armée qui a fait une si belle conquête.

L'entreprise présentait des difficultés sans nombre. Bien que, pris dans leur ensemble, ils n’eussent n1 les vices raffinés, ni l’incrédulité savante des Romains de la décadence, les barbares n'étaient guère plus faciles à élever. La brutalité de leurs tempéraments, la grossièreté de leurs esprits, l'extrême mobilité de leurs caractères semblaient opposer d’insurmontables obstacles au travail de l’éducateur. Chrétiens par le baptême, ils restaient païens par l'intelligence et par le cœur. À part le germe vivant que la grâce du sacrement déposait dans leurs âmes, ils sortaient de la cuve baptismale avec les mêmes vices qu'ils y avaient apportés. Leur dur cerveau, pareil à un sol

inculte, ne semblait pas fait pour porter la fleur délicate et parfumée de la pure foi chrétienne. Le dogme confié à leurs intelligences y languissait au milieu d’une épaisse végétation de croyances superstitieuses qui menaçaient de l’étouffer. Combien ne fallut-1l pas d'efforts de défrichements au milieu de ces broussailles pour permettre à la lumière de l'Évangile d’en éclairer les profondeurs ! Le barbare ne comprenait rien à ce spiritualisme hardi pour qui les formes matérielles n'étaient que les voiles transparents d’une idée sublime; il prenait au pied de la lettre le langage figuré que la religion parlait à son ignorance, et dans le dialogue séculaire qui se poursuit entre lui et le christianisme, on retrouve souvent la trace de ces malentendus humiliants pour notre nature déchue. Que de fois, au milieu des magnificences liturgiques qui séduisaient son imagination, l’Église dut constater avec douleur qu'il n’y voyait qu'un spectacle, et que son esprit restait fermé aux enseignements salutaires du symbolisme chrétien. « Voilà bien la dixième fois que je viens me faire baptiser, disait ce vieillard normand, et toujours on me donnait une belle robe blanche toute neuve : pourquoi donc aujourd’hui cette casaque de bouvier (1)? » Et il partait indigné.

Au surplus, la conversion d’un grand nombre de barbares, dans les premiers temps surtout, fut moins une rupture totale avec les superstitions primitives qu'un partage entre celles-c1 et la doctrine chrétienne. Leur entrée dans l’Église n'avait pas toujours à leurs yeux la même portée qu'aux yeux du missionnaire. En se déclarant fidèles de Jésus-Christ, beaucoup ne

(1) MONACH. SANGALL., II, 20.

lui donnaient qu'une place dans leurs cœurs, à côté ou même au-dessus de Thor ou de Wodan, maïs sans renoncer entièrement à ces farouches divinités. Et lorsque, devant les anathèmes du clergé, ils consentirent à les bannir enfin, ce ne fut que pour transporter dans le culte du vrai Dieu les pratiques superstitieuses de l’idolâtrie antique. Encore au virie siècle, la vie religieuse des Francs de Belgique était tout entière sous le charme des vieux mythes et du vieux culte. Attirés par l'horreur mystérieuse des bosquets sacrés, ils couraient en secret, souvent au sortir du festin eucharistique, offrir des sacrifices ou célébrer des fêtes devant les dolmens, au pied des arbres, au bord des fontaines; ils y chantaient leurs hymnes traditionnels, tout imprégnés de la rude et sanguinaire poésie du Nord; ils s’y asseyaient à des repas où l’on mangeait la viande des chevaux immolés aux dieux, et ils se retrouvaient avec délices dans l’atmosphère d’un passé qui avait gardé tant de charmes pour des âmes à moitié sauvages.

Ceux-là mêmes qui ne poussaient pas aussi loin l’infidélité au Dieu de l'Évangile emplissaient leur vie d’une multitude de pratiques empruntées aux erreurs païennes. Ils chômaient le jeudi en l'honneur de Thor, croyaient à des jours prédestinés, tiraient des horoscopes, lisaient l’avenir dans le vol des oiseaux, dans le hennissement des chevaux et dans les flammes du foyer, consultaient des pythonisses, avaient des incantations et autres moyens magiques pour se rendre le destin favorable, se chargeaient d’amulettes, envoûtaient leurs ennemis, allumaient des feux sacrés aux époques fixées par la tradition, et se livraient avec frénésie aux divertissements

obscènes et brutaux que leur avait légués la barbarie primitive (1).

Le clergé luttait énergiquement contre ces abus, mais la guerre était longue et pleine de hasards. Bien des fois, pendant qu'il était occupé à poursuivre le vieil ennemi dans les usages de la vie domestique ou dans les profondeurs de la conscience, il se voyait rappelé en arrière par la nécessité de défendre contre son invasion la citadelle même du christianisme, c’est-à-dire l’Église. Les nouveaux convertis portaient jusque dans le culte qu’ils offraient au vrai Dieu les pratiques apprises au pied des idoles, et souvent les voûtes du sanctuaire, embaumées d’encens et de cantiques, répercutaient les clameurs délirantes de l’orgie païenne {2). Il fallut bien du temps avant que de tels esprits se laissassent pénétrer entièrement par la notion d’un Dieu unique et tout-puissant, qui voulait être adoré seul, en esprit et en vérité. Les missionnaires, avec une patiente douceur, ne cessèrent de revenir sur cette vérité fondamentale, qui était la base de toute la doctrine chrétienne. Çà et là, un écho de leur voix, arrivant jusqu’à nous par-dessus le bruit de ces multitudes frémissantes, nous permet d'assister en esprit à l’œuvre de l’évangélisation. « Tout ce que vous voyez autour de vous, disait saint Éloi à son auditoire, ne sont que créatures de Dieu servant à votre bien ou à votre mal, selon l’usage que vous ferez d'elles. Oui, le ciel est élevé,

(1) Conc. II, Aurel., c. 20 (a. 533); IV, c. 15 et 16 (a. 541); Tur. II, c. 17 et 22 (a. 567); Autissiod., (a. 578) en entier; Rem., c. 14 (a. 630); et surtout l’Jndiculus superstilionum à la suite du concile de Leptines; S. BONIFAT., Epist., 28.

(2) Conc. Autissiod., c. 9; Cabill,, c. 19 (a. 650).

la terre est grande, la mer est immense, les astres splendides; mais plus élevé et plus beau est Celui qui a tout créé. C’est Lui, mes frères, que vous devez craindre plus que tout, adorer en tout, aimer pardessus tout. Ayez confiance dans sa miséricorde, et ne désespérez jamais de sa pitié (1) !»

Ces paroles tombant tous les jours sur l’intelligence barbare, comme l’eau creuse goutte à goutte le rocher le plus dur, finissaient par y inculquer les vérités essentielles de la foi. Quant aux vieilles pratiques du culte païen, les unes disparaiïssaient d’elles-mêmes ou tombaient sous les efforts du missionnaire, les autres, plus tenaces parce qu’elles avaient des racines plus profondes, se transformaient et devenaient inoffen- Sives. L'Église, se souvenant des conseils de saint Grégoire le Grand, ne dépouillait pas violemment l’esprit barbare de toutes ses idées et de toutes ses habitudes; elle supportait celles qui n'étaient pas essentiellement opposées à son esprit ou à sa doctrine; bien plus, elle les baptisait en quelque sorte, et ne craignait pas, après en avoir arraché l’aiguillon païen, de leur laisser une place dans la vie des fidèles. Que de fontaines sacrées, objets autrefois d’un culte superstitieux, furent mises sous le patronage d’un saint et continuèrent d'attirer les multitudes autour de leurs ondes! Que d’arbres séculaires, divinisés par la tradition, virent les hommages qui leur étaient rendus naguère s’adresser désormais au Crucifié, dont le missionnaire avait cloué l’image à leur tronc ! Que de pèlerinages, de danses sacrées, de feux noc-

(1) Vita S. Elig., 1. IT, pars. 2 (Ghesquière) ; Vita S. Gall., c.6; ALCUIN, Vita S. Walibrord., c. 11; Vita S, Bavonis, c. 5; Vita S. Lambert, c. 8 (Mabillon). Cf. S. BoNIFAT., Epist. 22.

turnes, de refrains populaires, de récits traditionnels que les ouvriers de l'Évangile purifièrent en y introduisant une pensée chrétienne !

Aïnsi le christianisme, en dérobant au culte primitif les formes et les institutions par lesquelles il avait essayé de satisfaire les besoins religieux des peuples, se créait de nouvelles racines dans leurs cœurs, et devenait lui-même un des principaux éléments de leur vie nationale. Ce fut un long et intelligent travail d'épuration. Souvent, en découvrant sous la splendide végétation de la liturgie le modeste sauvageon sur lequel l’Église a greffé tant de merveilles, on s'arrête saisi d’admiration. L'œuvre féconde n’est d’ailleurs pas achevée. Dans l’innombrable multitude des coutumes religieuses des Germains, il y en eut qui résistèrent au travail de la conversion : elles ne se laissèrent n1 épurer, n1 éliminer, et tout ce que l’Église put faire, ce fut de les refouler jusque dans les profondeurs de la société, comme l’impur sédiment où l’on peut encore retrouver aujourd'hui, au milieu d’une espèce de boue infecte, ce qui est resté du paganisme ancien. Les superstitions qui se traînent dans les bas-fonds de notre vie intellectuelle, les réjouissances bestiales qui continuent d’ameuter, à des intervalles périodiques, la lie des populations civilisées, voilà les traces fossiles du monde barbare : elles restent pour attester la longueur de la lutte et pour faire apprécier, par le contraste, la grandeur du triomphe remporté.

Il ne suffisait pas de porter la lumière dans les esprits; 1l fallait aussi rétablir l’ordre dans les cœurs et extirper les passions en même temps que les préjugés. Cette partie de l’œuvre civilisatrice présentait

plus de difficultés encore. Les volontés se défendent d’une autre manière que les intelligences : celles-ci n’opposent qu'une résistance passive; celles-là, au contraire, traduisent leur révolte par des actes et mettent toutes les ressources de la force brutale au service du parti-pris. Le barbare converti admettait que la religion renversât ses arbres sacrés : 1l ne tolérait pas qu’elle touchât à l’objet de ses passions, et 1l défendait ses vices avec plus d'énergie que ses dieux. Rien de terrible comme les éclats de sa colère et de son indignation, aux heures où 1l se voyait aux prises avec les ennemis de ses plaisirs. C'était la bête qui se débattait contre le joug et dont la résistance était d'autant plus furieuse que la main du dompteur était plus ferme. On comprend que, dans ces conditions, l’aversion pour le christianisme ait revêtu parfois, chez ces hommes de chair et de sang, les caractères de la haine fanatique et réfléchie qu’on est habitué à ne rencontrer que chez les corrompus des sociétés vieillies. En voici un exemple bien remarquable. Un jour, un roi anglo-saxon tomba sous le poignard de deux assassins. Arrêtés et interrogés sur le motif du crime, ils répondirent qu'ils n’avaient rien à lui reprocher, sinon qu'il pardonnait trop volontiers à ses ennemis (I).

L'obligation du pardon des injures n’était pas le seul article de la morale chrétienne qui fût si odieux aux nouveaux convertis. Il n’y en avait pas un, pour ainsi dire, qu'ils ne considérassent comme une entrave à leur liberté ou comme un affront à leur orgueil. Pour faire d'eux des chrétiens, l’Église dut les suivre pas à

(1) BEDA, Hist. eccl. Angl., III, 22.

pas dans leur vie quotidienne, élever en face de chacun de leurs actes sa protestation importune, les glacer au sein de leurs plaisirs les plus enivrants par l’aspect de sa tristesse ou l’accent de ses reproches. C'était une mission des plus dangereuses, parce qu'elle mettait tous les jours l’autorité religieuse en lutte ouverte avec les plus chères passions du cœur, l’exposant à trouver parmi les peuples autant de rebelles qu’elle y comptait d’enfants. I] fallait faire séparément l'éducation de chacun d’eux. Nous avons déjà observé de près cette action civilisatrice dans la société romaine; nous allons la voir s'exercer maintenant dans un milieu barbare. Ce sera, si l’on veut, le même tableau dans un cadre différent, mais tel est l’intérêt qu'inspire ce grand sujet, qu’on croirait assister à des scènes entièrement nouvelles. “Ass

Comme on l’a déjà vu, l'Église commençait partout la régénération de la société par celle de l'individu. Elle veillait sur lui dès l’instant de sa naissance. À peine sorti du sein maternel, il avait déjà besoin de sa protection, car son existence était menacée par ceux-là mêmes de qui il la tenait (1). Elle s'empara du malheureux enfant, versa sur ses pauvres petits membres l’eau de la vie éternelle et le rendit inviolable en le confiant à ses parents comme un dépôt de Dieu. Elle leur montra, sous sa faible enveloppe corporelle, l'âme précieuse dont ils étaient les gardiens, leur enseigna les devoirs que la Providence leur avait imposés vis-à-vis de lui et les aida à les remplir en se mettant de moitié dans leurs sollicitudes paternelles. L'enfant grandissait de la sorte sous son aile, protégé,

(1) ALTFRID, Vita S. Liudgeri, ©. 6. (Mabillon.)

enseigné, guidé par elle, respirant, dès ses premières années, l’atmosphère d’un monde meilleur que celui de la barbarie, et pénétré à son insu par l'esprit invisible qui entrait dans son âme avec l'air qu'il respirait.

Une heure sonnaït dans la vie du jeune homme où les résultats de son éducation chrétienne acquéraient brusquement une importance sociale de premier ordre : c'était celle où son cœur et ses sens à la fois lui redisaient cette parole éternelle : Vue so! L'avenir de la société civile dépendait des conditions dans lesquelles allait se fonder la société domestique. Le droit chrétien la voulait pure dans son origine, inaltérable dans son essence, éternelle dans sa durée. Mais le barbare ne connaissait pas de pareils scrupules. Dans la fougue irréfléchie de la passion, sans égards pour la majesté des lois mystérieuses qui président au renouvellement de la race humaine, il ouvrait ses bras à l’objet qu'il trouvait le plus près de lui, dans sa famille sous son propre toit, et souvent danslelit deson père (x). L'Église lui apprit d’abord l’horreur sacrée du sang pour lui-même en frappant d’interdictions spéciales les mariages incestueux qui polluaient la famille dans sa source et qui faisaient régner entre ses membres, à la place des affections pures et désintéressées, les flétrissantes convoitises de la famille animale (2).

(1) Anglo-Saxon chron., (a. 616); BEDA, Hist. eccl. Angl., II, 5; Decretio Childebert, IT. (Boretius, p. 15.)

(2) ConcUEpaon ce. 30 (a.:517): IT, Aurel,, c. 10 (a. 533) : Can. Rom. ad Gallos episc., c. 9, 11; Conc. Agath., c. 61 (a. 506); L,'Aurel., c. 18 (à. 511); Arvern.,c. 12 (a. 535); III, Aurel., c, 10: (a:538); IV, Aurel., c. 27 (à. 541); III, Par., c. 4 (a. 557); II, Tur., c. 21 (a. 567); Autiss., c. 27-32 (a. 578); III, Lugdun,, c. 4 (a. 583); TI, Matisc., c. 18 (a. 585); V, Par.,c.14 (a. 615); Rem. c. 8 (a. 630);

Liptin., c. 3 (a. 745).

Prenant le jeune homme par la main, elle le conduisit hors de la maison paternelle pour faire choix d’une compagne, lui défendit d'arrêter ses yeux sur les vierges auxquelles il était déjà lié par les liens de la parenté, lui offrit, au contraire, l’occasion de nouer, par le mariage, des liens nouveaux en devenant membre de deux familles. Puis, répandant ses bénédictions sur l’union qu’il venait de contracter, elle lui apprit que des nœuds indissolubles l’attachaient désormais à cette compagne qu'il avait choisie dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, et que ses ingrats dégoûts menaçaient d’une humiliante répudiation lorsque les années ou les souffrances lui auraient enlevé ses charmes (1). Elle ne se contenta point de protéger la sécurité de l’épouse, elle veilla aussi sur sa dignité en chassant du lit conjugal les esclaves et les concubines qui le partageaient avec elle au temps des mœurs barbares (2), comme aussi en repoussant de la succession le fils naturel, que la coutume germanique admettait au partage avec les enfants légitimes. Une seule femme, et pour toujours, telle fut la sentence de l’Église. Elle était dure, à la vérité, pour la sensualité égoïste de l’homme, mais miséricordieuse et douce pour la faiblesse et pour la pudeur de la femme. De toutes les lois sous lesquelles elle plait le cou de ses néophytes, c’est celle-là qu’elle dut le plus souvent leur rappeler, et qui lui coûta à elle-même le plus de sueur et le plus de sang. Ce fut un long et magnifique combat qu'elle livra pour la défense du sexe féminin contre les ardentes convoitises de la chair païenne. Pendant des siècles, veillant avec un

(x): Conc IL 'Aurel;; c: 11: Suession., c'9/(4::744)} (2) S. Lxonis MAGN., Epist., 167, c. 4-6.

soin jaloux autour des gynécées où elle reformait le type de la femme chrétienne, elle en joncha le seuil des cadavres de ses évêques jusqu’à ce que les vierges élevées sous ses ailes, créatures sacrées et presque divines, pussent enfin en sortir et se mêler sans crainte aux flots d’une société qui avait appris à les respecter.

Mais le barbare était encore plus sanguinaire que voluptueux, et il était plus facile d’épurer ses mœurs que de calmer ses colères. Dans son ombrageuse susceptibilité, toujours prête aux dernières violences, et avec cette soif de carnage qui était à ses yeux une vertu, 1l s’indignait de la mansuétude comme d’une preuve de lâcheté; il mettait son orgueil dans la vengeance et trouvait sa volupté à faire couler le sang. Le prêtre lui enseigna que la vie humaine était chose sacrée, que Dieu lui-même veillait sur les existences qu'il avait créées et qu’il en demanderait un compte sévère aux meurtriers. Il commença à comprendre que l’homicide ne s’expiait pas par le simple paiement d'un wergeld, et qu'après avoir composé avec les parents de sa victime, il lui restait à satisfaire une justice bien plus terrible que celle des hommes (x).

Pour supprimer la guerre privée et l'exercice du droit de vengeance, ce n’était pas assez de maudire l’'effusion du sang; il fallait la prévenir, en éteignant les discordes et les querelles. Les conciles élevèrent la voix, faisant un devoir aux chrétiens d’oublier les

(1) Conc. IV, Aurel,, c. 28 (a. 541) : Quisquis homicidium voluntate commiserit, ita ut occidere audeat innocentem, si a principibus aut a parentibus quacumque re se reddiderit absolutum, pro modo poenitentia distringendus in sacerdotis potestate consistat. Conc. Rem., c. 9 (a. 630). Cf. S. BoNIFAT., Epist., 10

(Jafjé, p. 58.)

injures et de se réconcilier avec leurs ennemis, allant même jusqu'à menacer d’excommunication ceux qui refuseraient d’obéir à une obligation si sainte (x). De pareilles exhortations n'étaient pas faites pour produire beaucoup de fruits pendant les premières années de la conversion. Aussi l’Église dut-elle plus d’une fois, par la personne de ses ministres, s’interposer elle-même pour séparer les combattants. Bien des fois le sang des malheureux qu'elle voulait sauver rejaillit sur la robe du prêtre, lorsqu'il se Jetait entre la vengeance et la victime. Cependant il fallait que les passions fussent déchaînées avec une rare violence pour rester sourdes à une voix qui suppliait au nom de la charité, qui menaçait au nom de l’éternité : « Si tu as pitié de ton frère, disait cette voix, et que tu épargnes sa vie, Dieu sera avec toi, et il te donnera la victoire; mais si tu le fais périr, tu périras toi-même sous les coups de tes ennemis, et avec toi ta femme et tes enfants (2). » Ces paroles n'étaient pas écoutées tous les jours, mais tous les jours elles étaient répétées, et aux heures de calme durant lesquelles les passions faisaient silence dans son cœur, le barbare se souvenait de leurs solennels avertissements.

Comment se décida-t-il enfin à leur obéir, et laissat-il à la longue transformer son naturel par la grâce de l'Évangile? C’est là une histoire qu’il serait bien intéressant de raconter dans tout son détail, mais dont on devra se borner ici à indiquer les phases. Tout d’abord 1l se comporta vis-à-vis du précepte comme il avait fait vis-à-vis de la doctrine. Il ne s’y déroba

(x) Cf. Form. MarCULF,, IT, 18.

(2) GREG. TuR., Hist. eccl. Franc., III, 6: IV, 52.

point ouvertement, 1l l’accueillit même dans son cœur, mais au lieu de s’y soumettre résolument, il se borna à partager son âme entre la loi nouvelle et les vieilles passions. Ces hommes qui portaient tour à tour leurs hommages à Jésus-Christ et à Wodan, obéissaient tour à tour aussi, selon les cas, aux suggestions de la grâce ou aux emportements de la chair; tantôt doux et humbles comme des agneaux, tantôt cruels et implacables comme des bêtes fauves. Quand on étudie les types des barbares convertis pendant les premiers siècles, on est frappé des contradictions qu'ils présentent et des étonnants retours de leur naturel, qui font succéder à des accès de fureur des attendrissements plein de larmes, et à des crimes révoltants de généreux repentirs. Le même homme se trouve être à tour de rôle un monstre de férocité ou un humble pénitent, et il est successivement l’un et l’autre avec une égale sincérité et aussi avec une égale ardeur. Rien de plus intéressant que de retrouver, dans les oppositions que présente sa conduite, la trace des influences opposées auxquelles il a obéi. Tel verse à grands flots le sang de ses ennemis qui s’arrétera plein de respect au seuil du sanctuaire où sa victime a trouvé un abri; fidèle également aux injonctions de son naturel tant que celui-ci parle seul, et à celles de la religion dès qu’il la rencontre sur son chemin. Dans l’affreuse boucherie par laquelle Clotaire IT souilla son triomphe sur sa grand’tante Brunehaut, 1l n’épargna qu’une victime : c'était un enfant de quelques années, dont il était le parrain. Alors qu’il égorgeait ceux qui étaient ses proches selon la nature, le royal meurtrier respectait le petit être dont il était le père selon la grâce, et il écoutait encore

la voix de l'Évangile au moment même où il restait sourd à celle du sang (1) !

À des hommes qui traitaient avec tant de violence leurs semblables, il n’était pas facile d'apprendre à respecter leurs esclaves. Les esclaves étaient nombreux dans la société barbare, surtout depuis le jour de la conquête, et les hasards de la guerre, de même que le poids de la pauvreté, ne cessaient d’en augmenter le nombre. L'homme était considéré comme une proie appartenant au premier venu qui se trouvait assez fort pour s’en emparer, et comme une marchandise dont on parvenait toujours à se débarrasser sur l’un ou l’autre des marchés de l’Europe. Chaque guerre versait dans le commerce des milliers de ces infortunés, arrachés à leurs foyers et vendus au loin comme un vil bétail. Des pirates couraient les mers et fondaient en pleine paix sur des rivages qu'ils pillaient et dont ils enlevaient la population. La condition des pauvres gens tombés en de pareilles mains était déplorable, et on peut dire qu’elle avait bien empiré depuis le temps de Tacite, où la pauvreté du maître était une garantie pour la sécurité de l’esclave. Habitués désormais aux mœurs raffinées des Romains, les barbares avaient appris aussi à se faire servir, et il leur fallait des esclaves pour satisfaire une multitude de besoins qu’ils ne connaissaient pas même autrefois. Tout riche avait autour de sa personne, et sous la menace de son regard, une multitude d'êtres humains tremblants et désarmés, victimes, quand il lui plaisait, de sa luxure et de sa cruauté. Nous avons de lugubres exemples du degré de férocité où arrivait parfois le

(x) Chronic. Fredegar., c. 42; cf. GREG. Tu. I, Hist. eccl. Franc., REPAS SNS RD:

maître. La loi restait muette et immobile devant ses pires excès; elle lui livrait l’esclave corps et âme.

L'Église intervint ici avec ce parfait mélange de prudence et de fermeté qui a fait la solidité de ses conquêtes. Devant l’immensité de la tâche, elle se garda bien de se décourager, mais aussi de prétendre la remplir d’un seul coup et tout de suite. Que de troubles elle n'aurait pas déchaînés, que d’irrémédiables catastrophes elle n’aurait pas appelées sur le monde et sur elle-même, si, jetant l’anathème à l’injuste institution de l’esclavage, elle eût convié tous les esclaves à une liberté immédiate et sans condition ! Elle avait d’autres exemples à suivre, et les apôtres lui avaient laissé des leçons qu’elle mit à profit. Elle ne contesta pas l’autorité des maîtres sur les esclaves; elle l’accepta au contraire comme un fait social, maïs en travaillant, dès le premier jour, à le transformer et à l’épurer. Au lieu de rompre violemment le lien personnel de dépendance qui rattachait l’homme à l’homme, elle l’élargit de telle manière qu'il laissât à l’esclave toute la liberté nécessaire pour vivre en homme et en chrétien. C’est dans ce but qu'elle ne permit pas qu'il fût vendu à des païens ou à des juifs, de peur que ceux-là ne l’immolassent à leurs dieux, ou que ceux-ci ne le contraignissent à abjurer sa religion (1). Elle protégea sa vie, en assimilant à l'assassin et en frappant d’excommunication le maître qui le tuait dans un mouvement de colère (2). Elle lui rendit la famille, en déclarant indissoluble le mariage qu'il avait con-

HirÉGRC. Rém., ©, 2; Liptin Cas. BONIFAT.; Epis/ 28,

(Jaÿé.) hEonc. Epaon., c.24 (a. 517).

tracté, fût-ce même à l'insu du maître et malgré lui (x). Elle lui conserva sa patrie et son foyer, en défendant de le vendre au delà des frontières, ce qui semble avoir été la destinée ordinaire des esclaves germaniques d'autrefois (2). Elle lui restitua sa dignité de chrétien, en lui accordant le repos du dimanche et en revendiquant sa liberté contre le maître qui voulait le forcer à travailler le jour du Seigneur. L’esclave ainsi relevé n’était plus un esclave, bien qu’il continuât d’en porter le nom : mais ce nom même avait changé de signification; il était monté en grade, si l’on peut ainsi parler, avec l’homme qui le portait.

Veut-on se rendre compte, par un exemple saisissant, de l’immensité du progrès réalisé ainsi dans la condition des classes déshéritées? Qu'on suive, dans leur itinéraire à travers la langue, les termes par lesquels les Germains, les Romains et les Celtes désignaient l’esclave. Les premiers disaient late ou lazze, les autres, servus, les derniers, vassus. Or, au moyen âge, le premier de ces termes {hie) ne désigne plus que l’affranchi; le second {serf) a pris le sens de colon ; le troisième (vassal) a une valeur honorifique et s'applique à des relations empreintes d’une réelle noblesse, Quant au véritable esclave, à la chose humaine qui se vend et s’achète, qu’on souille et qu’on tue à plaisir, 1l n’y en a plus dans la société chrétienne. Sa disparition est si complète, que l'historien qui veut y chercher la classe servile ne met la main que sur son ombre, c’est-à-dire sur cette population rurale qui

(1) Form. Andeg., c. 45 et 59 (Zeumer) : GREG. Tur., Hist. eccl. Franc., V, 3; cf. Conc. IV, Aurel., c. 24.

(2) Conc. Cabill., c. 9 (a. 650); cf. TacIT., German., c. 24, et Lex alic., XXXIX, 1.

vit tranquille et respectée sous la protection de la croix.

Ce grand résultat n'aurait pu être obtenu ni si promptement, ni au même degré, si l’Église n’avait tout d’abord coupé les racines par lesquelles l’odieuse institution plongeait dans les entrailles de la société. En vertu du droit de guerre tel que le pratiquait le monde barbare, tout prisonnier devenait un esclave et se voyait à jamais enlevé à son pays et à sa famille, Le moment n'était pas encore venu où la pensée chrétienne pourrait intervenir victorieusement dans les luttes des belligérants pour en régler les conditions et en écarter les violences. Il fallait subir ces explosions périodiques du naturel indompté, 1l fallait laisser le domaine de la guerre tout entier à la barbarie, se bornant à en atténuer les conséquences fatales. Telle fut la tâche que s’imposa l’Église, et qu’on peut résumer en un mot : le rachat des captifs. Le zèle sacré des missionnaires ne se laissa pas devancer par l’ardeur profane des marchands d'esclaves. Ceux-ci avaient beau courir les mers à la recherche de la chair humaine qui faisait l’objet de leur trafic, les envoyés de Jésus-Christ y couraient à leur suite, avec l’ambition de racheter autant de captifs que la guerre avait fait de victimes. L'Église consacra le meilleur de ses ressources à cette œuvre de délivrance, et lorsqu'elle avait entièrement vidé ses trésors sans avoir pu sauver tout le monde, alors, par une dérogation sublime aux prescriptions qui protégeaient les biens ecclésiastiques, elle brisait sous le marteau des brocanteurs ses objets d’or et d'argent, mettait à l’encan les vases et les ornements sacrés, se dépouillait de tout et vouait à l’indigence les autels qu’elle ornaït avec une fierté si généreuse, plutôt que de laisser languir dans

les fers une seule créature humaine (x). Rédempteur des captfs est un des titres que les hagiographes de l’époque donnent le plus souvent à leurs saints; il semblait que ce fût en travaillant à le mériter qu’on imiterait le plus fidèlement un Dieu qui avait racheté tous les hommes. Des multitudes furent ainsi rendues à la liberté sur tous les points de l’Europe chrétienne. Qui comptera les malheureux sauvés par ces grands

racheteurs qui s'appellent Aïdan de Lindisfarne,

Amand de Tongres. Césaire d'Arles ou Germain de Paris? Chez ce dernier, la passion, l’impérieux besoin de racheter des esclaves était devenu presque une folie, Ce grand homme, qui avait rendu à la liberté des captifs de toute nation, des Espagnols, des Basques, des Bretons, des Irlandais, des Saxons, des Burgondes, avait des moments de tristesse et d’abattement étranges : c'était quand, après avoir tout consacré à son œuvre de prédilection, il n'avait plus les ressources nécessaires pour la continuer. Sa seule consolation était alors d'obtenir des autres qu'ils se cotisassent pour racheter au moins une personne. Lui arrivait-il, par contre, quelque gain inespéré, toute son âme s’ouvrait à la joie, et 1l s’écriait Bénissons Dieu, voilà de quoi racheter ! Son front se déridait alors, sa marche paraissait plus alerte, son parler plus abondant; il semblait redevenir jeune, et l'on eût dit, continue son biographe, que c'était luimême qui devait d’être racheté de l'esclavage (2). Pendant que, d’un côté, l'Église s'évertuait à tarir la principale source qui alimentait la servitude, de

(1) Conc. Rem,, c. 22 (a. 630); S. GREG. MAGN., Epist., VII, 13 et 28.

(2) FORTUNAT., Vita S. German., Paris, c. 74,

l’autre, elle travaillait, si l’on peut ainsi parler, à en vider les réservoirs. Elle faisait marcher de front l’affranchissement des esclaves avec le rachat des captifs. On sait que, depuis le premier jour où il lui fut permis de se montrer en public, elle ne rougit pas : d'ouvrir ses sanctuaires à l’auguste cérémonie de l’affranchissement, et que les lois romaines avaient reconnu son salutaire protectorat sur la liberté des esclaves. Ce glorieux privilège, elle le conserva sous les barbares. Grâce à elle, l’affranchissement, se dépouillant de son caractère civil, devint à la longue un acte entièrement religieux et les barbares euxmêmes, renonçant à leurs vieilles coutumes, s’habituèrent à ne plus affranchir que d’après son rite et dans ses sanctuaires. Et cela se comprend. C'était, avant tout, pour plaire à Dieu et pour acquérir des mérites spirituels qu'on donnait la liberté à ses esclaves. Toutes les formules d’actes d’émancipation que nous ont léguées les premiers siècles du moyen âge attestent la pensée religieuse qui les a dictées. « Il ne faut pas retenir dans les fers ceux que le Christ a rendus libres par le baptême, parce qu'il n’y a pas de différence de condition à ses yeux, mais qu'on est tous égaux devant lui. » Voilà comment s'expriment les barbares devenus chrétiens, au moment où ils procèdent au pied de l'autel et sous les yeux de l'évêque, à l’œuvre de charité par excellence (1). Les Francs, les Anglo-Saxons, les Visigoths parlent ici le même langage ,et on le retrouve jusque dans la bouche de ce farouche roi des Lombards, Astolphe,

(x) Form. Andeg., 23; Ayvern., 3 et 4; MARCULF., If, 32 et 34; Tur., 12; Bituric., 9; Cart. Senon., 1 (Zeurer.) Cf. S.GREG. MAGN., Epist. VI, 12; S. BONIFAT., Epist. 10 ( Jaffé).

déclarant que c’est une œuvre méritoire d’affranchir les esclaves, parce que le Rédempteur du genre humain s’est fait esclave pour nous racheter.

Que valait cependant une liberté si généreusement offerte, et quelles en étaient les garanties? Alors qu'on voyait tous les jours des flots d'hommes libres se précipiter dans le servage pour y chercher un refuge contre les misères de l’indépendance, était-ce bien la peine de briser les fers de l'esclavage pour jeter les pauvres affranchis, seuls et nus, au milieu d’un monde anarchique où leur faiblesse et leur pauvreté les exposaient à tous les dangers? La vraie liberté ne va pas sans la sécurité, et celle-ci ne pouvait se rencontrer que sous le patronage d’une puissance assez bienveillante et assez forte pour faire respecter ses protégés. L'Église ne se borna pas à accueillir dans sa clientèle les malheureux qui ne se sentaient plus de force à porter le fardeau accablant de la liberté. Elle y retint aussi, par un lien de dépendance très large, les affranchis qui avaient été émancipés sous ses auspices, et elle couvrit leurs personnes et leurs biens de sa propre inviolabilité. Entrés au service de quelque église, ils devenaient les protégés du saint qui en était le patron. Ce n’était rien, à cette époque, que d’être un homme libre, et le titre si glorieux de Franc lui-même ne protégeait pas celui qui n’était pas assez fort pour le faire respecter. Mais c'était beaucoup, par contre, de pouvoir se dire l’homme de saint Martin ou de saint Remi. Il y avait autant de profit que d’honneur à faire partie d’une de ces bandes pacifiques, et à être, si l’on peut ainsi dire, l’antrustion d’un saint. À son foyer sacré, on trouvait un abri contre l'orage, et, en attendant des jours meilleurs, on y

faisait peu à peu l'apprentissage de la liberté totale.

Tous ces progrès dans les relations sociales étaient couronnées par le progrès de l'esprit de charité. A mesure que l’homme apprenait à mieux connaître ses devoirs envers ses proches, son naturel s’adoucissait et la loi d'amour étendait son empire. L'Église avait porté jusqu'aux extrémités du monde civilisé la gloire d'un homme qui, pour vêtir un pauvre, avait coupé son manteau en deux. Toute cathédrale avait sa matricule sur laquelle étaient inscrits les noms des indigents qui vivaient de ses largesses et auxquels elle distribuait au moins le tiers de ses revenus. D'intarissables aumônes coulaient tous les jours de ses mains dans le sein des pauvres. Elle n’oubliait personne : ni les pèlerins, auxquels elle ouvrait toutes grandes les portes de ses xénodoches, ni les malades et les infirmes, qu'elle recevait dans ses hospices ou qu'elle faisait soigner à domicile (x), ni les lépreux séquestrés du reste des humains, mais sur lesquels veillait la charité de l’évêque (2), ni les malheureux prisonniers, qui voyaient tous les dimanches l’archidiacre descendre dans leur cachot infect, où il apportait des consolations et des secours (3). Donnant de tels exemples, l'Église avait le droit d’exiger beaucoup de la charité des fidèles. Il n’y eut infirmité si rebutante et détresse si affreuse qui, par sa voix, ne fit un constant appel à leur pitié. La preuve du succès de ses efforts, ce sont ces nombreux établissements hospitaliers et charitables qui, à partir du vit siècle, surgirent dans tous les pays catholiques. Un particulier du diocèse de

(1) Conc. V, Aurel., c. 15 (a. 541); Vita S. Caesarir, c. 41. MIDid., c. 212.

Ebid!,:c. "20.

Reims, contemporain de saint Remi, en avait érigé à lui seul plus d’une douzaine (1). On connaît celui qui fut fondé à Lyon par le roi Childebert (2) et celui que la reine Brunehaut éleva à Autun (3). Certes, il est glorieux pour le christianisme d’avoir fait éclore de si belles fleurs de charité dans les mains sanglantes de ces deux sinistres personnages.

Mais un résultat infiniment plus précieux, ce fut la transformation que cet exercice continu de la charité produisit chez ceux qui la faisaient. Ils avaient commencé par donner leurs terres et leur or; plus tard ils se donnèrent eux-mêmes. Ce n’est pas, bien entendu, sans avoir. passé par un long noviciat que la société barbare, prise en masse, se laissa envahir et régénérer par l’esprit nouveau. Il y fallut le patient et obstiné labeur d’un dévouement à toute épreuve inspiré par le plus pur amour de l'humanité et ayant à sa disposition toutes les ressources d’un art merveilleux. Sans revenir sur ce qui a été dit précédemment, 1l faut cependant rappeler ici en quoi consistait le secret de cet'art:

Ce sont les institutions pénitentiaires qui ont été pour les barbares, comme elles l'avaient été pour les Romains, la grande école de perfectionnement. On connaît cette guerre portée dans l'intérieur de l'homme par la loi chrétienne; on sait les armes qu’elle lui offrait contre lui-même : le jeûne, l’abstinence, la prière, le travail, l'examen de conscience, l'usage des sacrements, la pratique des bonnes œuvres. La confession était le centre de toute cette

(1) LEBLANT, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, 1, p. 442. (2} Conc. V, Aurel., c. 15.

(3) S. GREG. MAGN., Fpist. XIIT, 6.

thérapeutique morale. Au tribunal de la pénitence, le barbare, accablé sous le poids de ses fautes, arrivait humilié\et déjà à moitié vaincu. Il se prosternait devant le médecin de l’âme, qui le consolait, le rassurait, priait et s’accusait avec lui, ravivait dans son intelligence la notion des vérités de la foi, puis descendait avec lui dans les profondeurs de sa conscience. Grâce à des formulaires minutieux, le confesseur pénétrait jusqu’à la source du péché, le signalait au coupable, le lui faisait avouer, lui dictait l'engagement de ne plus l’accueillir dans son âme, et lui imposait, à titre d’expiation, une pénitence proportionnée, qui était comme le fredus payé au Roi des Rois. Après quoi. le coupable s’inclinait avec attendrissement sous la main bénissante du prêtre, et prêtait l'oreille aux paroles solennelles de l’absolution, qui semblait tomber de l'éternité sur son âme pour la ressusciter (I).

Au -ommiduner entrevue, de ce génre, avec le ministre de Dieu, l’homme le plus endurci avait perdu quelque chose de sa sauvagerie première, et le moindre bienfait du sacrement de pénitence, c'était certes d’avoir fixé pendant quelque temps l'esprit mobile et irréfléchi du barbare devant les suprêmes intérêts de la vie morale. C’est pour prolonger cette impression salutaire que l’on prolongea aussi la pénitence, à laquelle on donnait des formes appropriées aux usages et à la tournure d'esprit des nouveaux fidèles. Ceux-là, par exemple, ne pouvaient guère oublier leur faute ni violer leur promesse d’expiation, qui se la rivaient en quelque sorte au cœur, en s’entourant les bras et les jambes de lourds anneaux de fer

(1) DE RoziÈères, Recueil de Formules, IT, 630.

qui semblaient dire à tous les passants : Voici un homicide! Moyens grossiers, si l’on veut, mais efficaces, qui protégeaient la constance du repentir en faisant pénétrer les pensées salutaires dans l’âme par le seul canal qui y donnât accès, celui des sens.

La transformation des individus devait avoir pour conséquence la transformation de la société qu'ils composaient. C’est la religion qui fait les mœurs, et ce sont les mœurs qui font les lois : l’action de la religion sur celles-ci est donc en proportion exacte de son influence sur celles-là. Chez les barbares, l'Église avait, pour pénétrer dans la législation, une voie plus directe encore que cette espèce d'infiltration souterraine : c'était le contact quotidien de ses prélats avec ceux qui étaient les arbitres de la vie politique, c’est-à-dire les rois. Depuis le jour où l’on avait vu saint Remi prendre, en quelque sorte, par la main le roi Clovis, encore enfoncé dans les ténèbres du paganisme, pour le conduire à petits pas dans la voie du progrès moral, l’épiscopat n'avait cessé d’entretenir avec la royauté les relations les plus cordiales et les plus intimes. Les rois n'avaient pas de conseillers plus sûrs et d'amis plus fidèles que les évêques. Ils le savaient, et ils aimaient à recourir à eux chaque fois qu'ils avaient besoin de lumières supérieures.

Il est vrai que, plus souvent encore, obéissant à la passion, ils foulaient aux pieds les exhortations paternelles des prélats et couraient droit à la faute avec l’impétuosité du tempérament barbare. Mais alors les évêques se dressaient devant eux pour les rappeler à leur devoir et pour leur fermer le chemin du crime. Il serait impossible de résumer la naissante société catholique en un tableau plus clair et plus saisissant

que celui de ces rencontres entre l’évêque et le roi. C'était l’éternelle lutte du droit contre la force, de l'esprit contre la chair, du principe civilisateur contre l’anarchie! C’est le dialogue de la voix orageuse qui cit jemveux let de la voix sereine qui répète : Tu ne peux ! Et c’est toujours aussi le même dénouement : le sang du juste coule sous le glaive et le barbare, après une crise plus ou moins longue, finit par reconnaître sa faute et par s’humilier devant l'autorité qu'il a d’abord outragée.

Les rois furent donc de bonne heure, aux mains de l'Église, la force active qui lui permit de descendre avec autorité sur le terrain de la législation et d’y introduire un peu d'ordre, de justice et d'humanité. A peine chrétiens, ils laissèrent l'empreinte de leur christianisme dans les lois de leurs peuples et, au fur et à mesure qu'ils se civilisèrent davantage, ils augmentèrent la part d'influence accordée dans la législation à l’esprit de l'Évangile. Cet intéressant phénomène se reproduit dans des conditions analogues, et avec tous les caractères d’une véritable loi historique, chez les Anglo-Saxons, chez les Francs et chez les Visigoths. Partout le progrès de l'influence ecclésiastique passe par les mêmes phases et se traduit dans les monuments législatifs par les mêmes résultats.

Les codes nationaux de tous ces peuples, qui furent généralement mis par écrit après leur entrée dans la famille du Christ, offrent dans leur première rédaction un aspect qui n’est pas encore chrétien, mais qui n’est déjà plus païen : l’élément religieux s’y fait sentir, si l’on peut ainsi parler, d’une manière purement négative. Mais ce n’est là qu’une étape dans le chemin de la conversion. Bientôt le législateur commence à tenir

compte de l'existence de l'Église et du clergé en fixant la position légale et le wergeld des ecclésiastiques. Puis, lorsqu'une ou deux générations ont grandi à l'ombre du christianisme, on voit les codes s'ouvrir décidément à l'influence chrétienne. Des dispositions qui sentent trop la barbarie tombent; des droits nouveaux qui découlent de la nouvelle doctrine reçoivent certaines garanties, des prescriptions ou des interdictions que l’Église seule formulait jusqu'alors trouvent enfin leur sanction dans la loi. C’est un fils de Clovis, Childebert I, et un petit-flls d'Ethelbert, Earconbert, qui l’un en Gaule, l’autre en Bretagne, ordonnent par une loi la destruction des idoles (x). C’est un autre fils de Clovis, Clotaire TI, qui consacre le droit d'asile des églises (2). Un pas de plus est fait dans cette voie par Gontran de Bourgogne, par Wihtread de Kent et par Ina de Wessex, qui interdisent tous les trois le travail du dimanche (3). Ce dernier ajoute même à sa défense une sanction déjà proclamée par les conciles, et qui consiste à déclarer libre l’esclave que son maître aurait voulu forcer à violer le repos sacré du jour du Seigneur. C’est encore en conformité d’une autre décision prise par plusieurs conciles que le même Ina punit comme homicide celui qui vendrait son esclave au delà de la mer, et que Childebert IT interdit les mariages incestueux entre parents (4). Chacune de ces lois constituait

(1) Childeb. reg. praeceptum dans Capitul. reg. Franc. (Boretius), BEDA, Hist. eccl. Angl., III, 8.

(2) Decretio Clotarii regis { Boretius).

(3) Guntchramni regis edictum { Boretius). Wihtreades dômas, c. 9-11. Leges Inae regis, c. 3 (Schmid).

(4) Ibid., c, 11 (Schmid); Childeb., II decretio, c. 12 (Boretius),

un triomphe immense de l'esprit catholique, et ceuxlà ont bien mérité de la civilisation qui les premiers ont consigné de leurs rudes mains, dans les codes nationaux, les préceptes immortels de la chasteté et de la charité chrétienne. Ils garderont l’honneur d’avoir introduit dans le droit civil ces deux grands principes qui sont devenus les pierres angulaires de la famille et de la société : le respect de la personne humaine, qui est la garantie de toute justice, et ce minimum de pudeur qui soustrait les affections de la famille au joug humiliant des sens.

Il importait de noter, comme une époque mémorable dans l’histoire, le moment où, pour la première fois, ces hautes inspirations passèrent des procès-verbaux des conciles dans le formulaire des lois politiques. En obéissant à leur souffle, en se guidant d’après leur direction, la société temporelle entrait d’un pas résolu dans la voie du progrès : elle s’affermissait, elle s’harmonisait, elle acquérait l’idée de sa mission et de son avenir. Il ne faut pas oublier cependant que, si elle marchait à la suite de l’Église, c'était d’un pas boiteux, et que la législation civile, sur un grand nombre de points, resta en arrière de la législation ecclésiastique, dont les conciles étaient la source féconde. Mais, si le progrès fut lent et presque insensible, il resta continu, et, quels que fussent dans ces sociétés enfantines les bouleversements et les catastrophes, jamais la législation ne retourna en arrière. Voilà le fait universel et constant. De génération en génération, on voit s’illuminer les forêts touffues du droit germanique; un rayon de justice et de charité brille à travers leurs ténèbres, et l’on peut, en étudiant les lois barbares, déterminer la date où elles

furent mises par écrit d’après la supériorité morale qu'elles présentent l’une sur l’autre.

Aussi, que de chemin parcouru par la civilisation franque depuis la première rédaction de la loi salique ! On s’en aperçoit dans les rédactions postérieures, non seulement par l'introduction d'articles nouveaux, comme ceux dont il vient d’être parlé, mais encore par le ton général du langage de la loi et par l’accent plus humain du législateur. Des mesures d’ordre public se substituent au droit arbitraire des familles en matière de répression. Les attributions du pouvoir sont élargies dans l'intérêt de la sécurité commune. Une force armée est mise au service de l'autorité. Les délits contre la paix intérieure tombent sous le coup de la loi. En toute chose la juridiction de l’État s'affirme à côté ou au-dessus des juridictions privées. Le caractère moral et civilisateur de la peine apparaît avec netteté. Elle ne consiste plus seulement à dédommager la victime ou à désintéresser le représentant de l’ordre public, elle est avant tout une satisfaction accordée à la justice, et il est intéressant d'entendre une idée si haute formulée pour la première fois, chez les Francs, dans un langage encore tout empreint de barbarie : Justum est, dit Childebert IT, ut qui novit occidere, discat morire (1). En un mot, le rôle de l'individu diminue et celui de l’État grandit : c'est une condition indispensable au progrès dans les milieux barbares.

Ici, est-il nécessaire de le dire? l'influence de l’Église se rencontrait avec celle du droit romain et avec l’ambition des rois pour opérer une transformation deve-

(1) Capitul. reg. Franc., p. 16 ( Boretius).

nue inévitable dans la société germanique. Seulement, si ces trois forces agissaient dans la même direction, il s’en faut qu'elles l’aient fait avec la même intensité. Ni la législation romaine, ni la volonté des rois germaniques ne connaissaient les limites du pouvoir souverain. Elles le voulaient absolu, elles lui attribuaient une prépondérance désordonnée dans l’économie du corps politique et elles rétablissaient, au profit du despotisme royal, l'anarchie que le régime barbare entretenait au profit des guerriers. L'Église seule, tout en augmentant le rôle du roi, savait le renfermer dans des limites équitables. Elle enseignait au souverain ses devoirs en même temps que ses droits, elle lui apprenait qu’il était fait pour le peuple et non le peuple pour lui, enfin elle lui résistait énergiquement lorsqu'il sortait de sa sphère pour usurper les droits d'autrui. La responsabilité des excès de pourvoir que se permirent les rois et celle des convulsions politiques qui en furent la suite doit donc leur rester exclusivement, à moins qu’on ne préfère la partager entre eux et leurs courtisans, élevés à l’école du césarisme romain. Au surplus, le dernier mot dans la question des droits du souverain ne leur resta point, et les traits sous lesquels le pouvoir royal reparut au sortir de la longue crise de l’ère mérovingienne, ce furent ceux d’une royauté chrétienne et nullement ceux d’une divinité d'État.

Ce tableau de l’action de l’Église sur le monde barbare ne serait pas complet si on oubliait d'indiquer la place qui fut faite à elle-même et à ses ministres dans les institutions publiques. L'Église, en effet, on l’a déjà dit, n’était pas seulement une âme bienfaisante répandue dans toutes les parties du corps social;

elle constituait un corps elle-même, un corps vivant et organisé, qui avait sa hiérarchie et ses institutions et qui jouissait de sa vie propre. Il est facile de comprendre le respect et les égards avec lesquels ce corps fut traité par les lois. Elles couvrirent d’une protection particulière tous ses membres. La valeur légale du prêtre fut portée au triple de celle de l’homme libre et celle de l’évêque dépassa celle des plus hauts dignitaires de l’ordre politique. Le clergé fut soustrait à la juridiction séculière; il garda sa législation civile, qui était la romaine. Tous les privilèges qu’il tenait du droit impérial, les lois barbares les lui laissèrent, et on sait déjà qu'ils étaient considérables.

Appuyé sur une nombreuse clientèle de malheureux de tout genre, dont les uns vivaient de ses bienfaits et dont les autres se réjouissaient de sa protection, l’évêque était, dans sa cité épiscopale, l'autorité la plus respectée, la mieux obéie, la seule vraiment populaire. Sa cathédrale se dressait au cœur de la ville comme la citadelle de la charité. Elle s’ouvrait bienveillante devant le malheureux et devant le coupable, elle se fermait inviolable devant le châtiment. On ne sortait de là qu'avec l'espoir du pardon. La colère des rois eux-mêmes s’arrêtait impuissante et désarmée au seuil de l’édifice sacré (x). Et tel était le zèle avec lequel l'Église veillait sur son droit d’asile, qu’on vit un évêque, Âiry de Verdun, mourir de douleur pour n'avoir pu l'empêcher d’être violé (2) ! Les pauvres gens savaient bien vers qui ils devaient se tourner quand ils avaient besoin de secours. Le comte se faisait craindre; l’évêque, d’ordinaire, se faisait

(1) GREG. Tur., Hist. eccl. Franc., V et 14.

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