‹ Les origines de la civilisation moderne 1923 (volume 2)Chapitre 7 sur 18 · CAD DID LAS · texte numérisé non relu

CAD DID LAS

aimer. Le comte, qu’il le voulût ou non, ne représentait le pouvoir que sous ses aspects les moins sympathiques : 1l frappait du glaive et il levait des impôts, pendant que l’évêque visitait les prisonniers et protégeait son diocèse contre les charges nouvelles. Partout la main maternelle de l’Église pansait les blessures qu'avait faites la main sanglante de l’État.

Et l’État sentait lui-même le besoin de relever son propre prestige en associant cette force morale à l'exercice du pouvoir. Il appelait l’évêque à siéger à côté du comte dans les cours de justice, où 1l représentait la douceur de l’Église et son horreur du sang. Sa seule présence avait quelque chose de rassurant pour le malheureux aux prises avec les rigueurs d’une loi souvent impitoyable. On savait que si la sentence du comte excédait la limite du droit, l’évêque avait le pouvoir de la casser et de châtier le juge inique. L’évêque prenait place à côté du roi lui-même dans ces assemblées imposantes où le monarque aimait à s’entourer des grands, pour rehausser l'éclat de la cour et l’autorité de ses décrets. Souvent, l’homme de Dieu y parlait un langage plein d’onction et de force, dont on croit retrouver parfois les accents plus humains dans la rédaction grossière des édits royaux. Et lorsqu’enfin l’immunité, couronnant la série de ces privilèges, eut fermé les terres ecclésiastiques à tous les officiers de l’État pour en laisser l'administration et la juridiction à l’Église seule, alors celle-ci, qui était, après le roi, le plus grand propriétaire foncier du royaume, devint à la lettre l’élément le plus puissant de la société civile. Elle avait une double influence sur le monde barbare, puisqu'elle agissait sur lui à la fois comme une force politique faisant partie de lui,

et comme une force morale placée au-dessus de lui.

Avec quelle rapidité et jusqu’à quelle profondeur n’eût-elle pas pénétré cette société en voie de formation, si son action avait pu s'exercer librement | Malheureusement, 1l n’en fut pas ainsi. Les rois rencontraient trop souvent les évêques sur leur chemin pour n’en pas concevoir d'ombrage et, d’autre part, l’Église avait trop de richesse et d'influence pour ne pas leur inspirer de jalousie. « Ce sont les évêques qui - sont les rois, s’écriait l’un d’eux; le clergé ne laisse plus rien au fisc royal, et ses empiètements ont réduit la couronne à l'impuissance et à la pauvreté (1). » Il y avait dans ces déclamations plus de mauvaise humeur que de sincérité; néanmoins, il est certain que des princes ambitieux, qui brûlaient de tout asservir, devaient être alarmés de la prodigieuse croissance de l’Église. Il leur était impossible de la restreindre: c'eût été résister à la tendance universelle de la société, ils étaient eux-mêmes trop sous l'influence de l’idée chrétienne pour ne pas contribuer, par leurs fondations charitables, à enrichir encore une institution qu'ils trouvaient déjà trop riche. Ce qui était plus facile ou du moins plus tentant, c'était de la mettre sous leur tutelle et de confisquer au profit de leurs vues ambitieuses l’ascendant qu’elle avait acquis. Les rois mérovingiens adoptèrent cette politique, et l’Église ne courut pas de plus grand danger, durant cette période, que de devenir le jouet et l'instrument de leur despotisme. C’est chose étonnante que la ténacité et l’espèce d'intelligence qu’ils déployèrent dans cette œuvre inféconde, et il faut bien reconnaître, dans la

(1) GREG. Tur., Hisf, eccl. Franc. VI, 46; cf. VI, 17.

supériorité relative avec laquelle ils s’acquittèrent de leur tâche, l'inspiration de leur entourage romain, héritier des vieilles traditions impériales.

Nous l'avons déjà dit, la société religieuse n’échappa point complètement aux entreprises du pouvoir royal. Ses conciles supprimés, ses liens hiérarchiques énervés, ses biens dilapidés, ses dignités les plus hautes envahies par des hommes grossiers et cupides ou vendues à prix d'argent (1), son clergé retombant peu à peu dans l'ignorance et dans la barbarie, tels sont les douloureux symptômes qui, plus menaçants d'année en année, attestaient que le combat pour la civilisation n’était pas sans danger pour elle-même. Bien plus, à voir avec quelle difficulté elle défendait l’accès de ses sanctuaires et comment les barrières les plus solides qui la protégeaient étaient forcées l’une après l’autre, on eût pu croire qu’elle était impuissante à soutenir la lutte et qu’elle allait succomber sur le champ de bataille. Il n’en n’était rien cependant. Elle gardait une réserve de vigueur morale qui était restée intacte, et dont l'intervention énergique suffisait pour tout rétablir au moment où tout semblait perdu. Grâce au renfort qu’elle recevait de ce côté, elle pouvait reprendre haleine et gagner du temps, en attendant que la barbarie, épuisée par ses propres excès, lui rendit enfin les armes. Tel est le spectacle que va nous offrir la seconde phase de la guerre entre l'Église et la barbarie.

(MNGRAGATUR., Vila Pair, N1l;'3.

ACTION DE L'ÉGLISE (Suite.)

L'étude de la société politique ne suffit pas à faire apprécier la profondeur de l’action de l’Église sur les barbares : elle ne nous en montre que le côté extérieur. S1 l’on veut avoir une idée vraie des ressources dont elle disposait pour l’œuvre civilisatrice, on doit quitter ce monde hurlant et anarchique qui lui donne une hospitalité pleine de vicissitudes et la suivre chez elle, au pied de ses autels, dans l’intérieur de ses cloîtres, dans le cœur de ses saints. C’est là, au centre ardent et lumineux de la vie religieuse, qu’il faut pénétrer pour se rendre compte de l’intense vitalité qui y règne; c’est là qu’on peut apprécier la richesse du sang qui va remplir et vivifier ses veines. Que vaut ce sang et se renouvelle-t-il assez rapidement pour réparer les forces qu’une lutte acharnée épuise sans relâche? Tout est là, et c’est de la solution de ce problème de vie ou de mort que va dépendre l’avenir de la civilisation.

Or, en abordant l'étude de la vie intérieure de l'Église, on s'aperçoit que, sous les éclaboussures du dehors, elle cache dans ses flancs une inépuisable provision de vertus et de forces morales, dont la source vive, descendue des hauteurs mystérieuses de la grâce, ne cesse de couler sur ses membres ou de fécon-

der tout son corps. À l’ombre des temples, loin du monde qui les ignore et qui ne les aperçoit pas même, mais agissant sur lui à leur insu, des milliers d’âmes humbles et douces, dociles à la voix de Jésus-Christ, aspirent à réaliser les conseils évangéliques et à atteindre la perfection. Chaque génération les voit éclore comme des fleurs autour des sanctuaires. On est à la fois étonné de leur nombre et ravi du contraste qu’elles présentent avec la multitude des âmes farouches et frénétiques parmi lesquelles elles vivent. Pendant que la masse des barbares garde tous les vices du paganisme ou en abandonne à grand’peine une faible partie, cette milice choisie met sa gloire et son bonheur à se laisser façonner entièrement par la loi de Dieu. Dans la foule de ceux qui sont chrétiens par le baptême, elle représente l’élite de ceux qui le sont par l'esprit. Elle se recrutait partout, sans distinction de sexe, d'âge, de nationalité ni de condition sociale, Clercs et laïques, barbares et Romains, rois et esclaves se rencontraient sous les yeux de Dieu dans cette légion de la sainteté, s’abreuvant aux mêmes sources et se nourrissant des mêmes enseignements. Quelque diversité qu’eussent créée parmi eux les innombrables vicissitudes des choses humaines, ils poursuivaient par les mêmes moyens le but que l'Évangile assigne à tous les efforts de l’homme : le salut éternel. Comme leurs aînés avaient fui hors de l'édifice croulant du monde antique, ainsi, et pour les mêmes raisons, ils fuyaient la société naissante. Au milieu de tous les charmes de l’existence, dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, ils distribuaient leurs biens aux pauvres, disaient adieu à leurs parents et, renonçant à leur part du festin, ils disparaissaient de la scène de la vie.

On sait quel était, pour des âmes fortes, le charme de cette existence dans la solitude sous les regards de Dieu. Les solitaires y trouvaient des délices qui leur faisaient prendre en pitié les joies du monde. La lecture des écrits monastiques d'Orient, les récits des pèlerins qui avaient vu les moines de Nitrie ou de Palestine leur fournissaient des exemples qui plaisaient à leur imagination et qui nourrissaient leur amour de la mortification et de la retraite. Beaucoup d’entre eux choisissaient, au milieu des rochers les plus abrupts, quelque caverne suspendue entre ciel et terre, où des mains amies leur faisaient parvenir du pain au moyen d’une corde et où, absorbés dans des prières et dans des méditations sans fin, ils voyaient s’écouler des années dont ils oubliaient de compter les jours. Le monde retrouvait parfois, d’une manière inattendue, ces transfuges de la société. Plus d’une légende de l’époque mérovingienne nous montre un chasseur lancé à travers les forêts à la poursuite des bêtes sauvages et tombant sur quelque hutte grossière où se cachait un être humain, qui, au sein de cette solitude religieuse, lui parlait avec la majesté d'un envoyé de Dieu. Le barbare baissait le front sous la main de l’ascète et s’en retournait, emportant dans son cœur le souvenir inoubliable de son entrevue avec l’homme de l'éternité. On racontait mille choses émouvantes et merveilleuses de ces saints solitaires, qui avaient retrouvé, disait-on, avec l'innocence primitive, l’autorité donnée dès l’origine du monde aux fils d'Adam sur la création entière. Ils commandaient à la nature et la nature leur obéissait. Les ours et les cerfs devenaient leurs compagnons fidèles, les corbeaux leur apportaient leur nourriture quoti-

dienne, les oiseaux venaient manger dans leurs mains, les essaims d’abeilles les suivaient dans leurs migrations et les bêtes venimeuses disparaissaient des terres où ils mettaient les pieds.

Dans la ferveur d’un enthousiasme jeune et indiscipliné, il n’est pas étonnant que ces amants de la mortification chrétienne n'aient pas toujours respecté la mesure. Il y en avait qui, sous le climat du Nord, renouvelaient les étonnants exercices des stylites d'Orient : debout sur une colonne, au milieu des rigueurs de l’hiver qui leur changeaient la barbe en glaçons et leur faisaient tomber les ongles des pieds, ils étaient l’objet d’une vénération presque superstitieuse pour les populations environnantes, auxquelles ils prêchaient l'Évangile (1). D’autres s’enfermaient pour la vie dans d’étroites cellules où ils s’attachaient eux-mêmes par de lourdes chaînes, vivant et mourant dans les liens d’un esclavage volontaire. La sagesse des saints intervenait plus d’une fois pour tempérer ces débordements d’un zèle irréfléchi : elle faisait descendre Wulfilaïicus de sa colonne, et elle disait aux porteurs de chaînes, par la bouche de saint Benoît : « Si vous voulez être de vrais serviteurs de Dieu, chargez-vous des chaînes de Jésus-Christ et non de chaînes de fer (2).

Il est à remarquer, d’ailleurs, que les anachorètes ou ermites étaient une exception parmi les moines. La solitude absolue qu’ils pratiquaient n’était d’ordinaire que le prologue ou l’épilogue des grandes carrières monastiques. En réalité, la vie religieuse de l'Occident aboutit de très bonne heure à la prépondé-

(1) GREG. Tur., Hist, eccl. Franc., VIIT, 15. (2) S. GREG. MAGN,., Dial., III, 16.

rance du régime cénobitique, c’est-à-dire à la vie commune. Autour de quelque ascète illustre, se réunissaient bientôt des disciples attirés par le renom de sa sainteté, qui le vénéraient comme un père et qui modelaient leur existence sur la sienne. II fallait bien qu'il se préoccupât de ce petit troupeau et qu'il lui fournît un toit. Le solitaire devenu pasteur se mettait donc à la recherche d’un site propice à la construction d’une cité monastique. Souvent, une vision où quelque autre circonstance surnaturelle en déterminait l’emplacement, et toujours un mervellleux instinct des besoins de la communauté présidait au choix, si effrayant que püût être à première vue l’aspect du lieu. C'était presque toujours au sein de profondes forêts, dans les gorges sauvages des montagnes ou dans les vallées marécageuses, ou encore sur les ruines sinistres de quelque édifice antique que se fondait la petite colonie : in locis vaste solitudinis (1), comme disent les chartes de fondation, qui essayent en vain, par cette redondance barbare, de rendre l'impression d’effroi avec laquelle on devait s’y aventurer. Souvent, le mauvais esprit poursuivait les pieux colonisateurs de ces retraites désolées : ils entendaient des cris retentir dans le silence de la nuit; il les effrayait par des visions nocturnes, il cherchait à les décourager en suscitant mille obstacles sous leurs pas (2). Mais tout en retrouvant sa main dans les contrariétés que rencontrait leur entreprise, ils ne se laissaient point abattre. Ils plantaient la

(1) Diplôme de fondation de Stavelot en 651. (HALxIN et Ro- LAND, Recueil des chartes de l'abbaye de Stavelot-Malmedy, €. I,

D::6.) (2) VitasS. Galii ; Grec. TUR., Vita Pat. I, 1.

croix, ils frayaient, par le fer et par le feu, une vaste clairière, ils essartaient les espaces éclaircis, ils creusaient des fondations, ils élevaient un oratoire et des cellules, ils inauguraient, dès les premiers jours, la vie monastique et bientôt la communauté prospérait dans le désert, comme une plante sobre et robuste qui rend au sol plus qu’elle ne lui demande (x).

Voilà le spectacle dont fut témoin, à cette époque, l’Europe chrétienne tout entière. Sur mille points à la fois, en Gaule, en Espagne, en Italie, dans les Iles Britanniques, l’immense forêt s’ouvrait à la lumière et à la vie, et le bruit de la cognée, retentissant à travers ses vastes silences, semblait porter d’une station à l’autre la voix rassurante du travail humain. Limité jusque vers la fin du vie siècle aux provinces de langue romaine, le mouvement monastique, à partir du vue, gagna aussi les peuples nouvellement convertis au christianisme. La Belgique, les bords du Rhin, la Bretagne rivalisèrent avec l'Italie et la Gaule méridionale. L’Irlande versait sur le continent une légion d’apôtres ardents et enthousiastes qui propageaient la vie commune dans les Pays-Bas, la Bourgogne, la Suisse et l'Allemagne méridionale. De son côté, l’Aquitaine, terre d’ancienne culture, où le christianisme florissait depuis longtemps, envoyait vers le Nord une élite de religieux qui y pratiquaient les austérités de l’ascèse au milieu des fatigues de l’épiscopat. Dans cet universel élan, les nationalités semblaient vouloir sortir d’elles-mêmes pour se fondre l’une dans l’autre et se reconstituer sous la forme de

(1) Vita S. Galli, p. 8; Translai. S. Viti, p. 579. (PERTZ, Script tar)

petites cités spirituelles où la charité donnait le droit de bourgeoisie à tous les hommes.

Ces groupes monastiques, isolés l’un de l’autre et obligés de tirer toutes leurs ressources d'eux-mêmes déployaient une merveilleuse force de cohésion et une vitalité sans pareille. Procédant immédiatement du pur principe chrétien, ils lui devaient cet ordre parfait qu'on remarquait en eux et qui était d'autant plus admirable qu'ils le réalisaient dans un milieu plus chaotique. Une législation qui prenait pour base les conseils évangéliques réglait leurs pensées et leurs actes et dirigeait toutes les volontés vers le but suprême, qui était le salut éternel. Comme en Orient, les saints initiateurs de la vie monastique dans l’Occident, saint Augustin, saint Césaire, saint Colomban, avaient fixé par écrit les points essentiels de cette législation, et la vénération qu'ils inspiraient avait de bonne heure élargi le domaine sur lequel leur règle était appelée à régner (1). Quand un monastère nouveau se fondait, 1l prenait volontiers pour charte constitutive une de ces règles locales, ou bien encore il combinait entre elles toutes celles qui existaient et essayait de les fondre en un seul corps.

Deux législations monastiques, parmi toutes les autres, semblèrent se disputer pendant quelque temps l'Occident : celle de saint Colomban et celle de saint Benoît. Mais Colomban était un maître trop austère; 1l manquait d’indulgence et peut-être de tendresse; il prodiguait les châtiments corporels, et la multitude comme la difficulté des obligations qu'il imposait à ses disciples décourageaient, à la longue,

(x) GREG. Tur., Hist,eccl. Franc., X, 20.

ceux qu'attiraient la grandeur idéale de son caractère et l’étonnant prestige de ses vertus. Il fut surtout un puissant initiateur, mais le vrai patriarche des monastères en Occident fut saint Benoît. Sa règle était la plus sage qui eût paru. Elle se distinguaïit par un rare caractère de prudence et de bon sens et par une entente parfaite de tous les besoins comme de toutes les faiblesses de l’âme humaine. Austère et exigeant de la part de l’homme un vigoureux effort, elle se gardait pourtant de rien sacrifier aux dangereux excès d’un enthousiasme 1irréfléchi, ne voulant être qu’un petit commencement de la vie chétienne (1). Tous ses préceptes étaient dominés par la grande préoccupation du perfectionnement de l'individu. Aussi arriva-t-elle à supplanter les autres législations d’une manière si complète qu’elle devint, pendant les cinq premiers siècles du moyen âge, le code monastique par excellence et que toutes les règles nouvelles semblent avoir voulu s'inspirer de ses leçons.

L'histoire de la civilisation ne peut négliger d’étudier une loi qui a dirigé si longtemps la vie des âmes les plus hautes et les plus pures de la société chrétienne. Pénétrons donc, pour en comprendre l’économie, dans un de ces milieux où, toutes les influences du dehors venant à cesser, la règle va s'emparer seule de l’individu et le refaire pour ainsi dire de toutes pièces. IL va de soi que, pour vivre de la vie du cloître et pour se plier à son régime, il faut un empire sur soi-même qui ne se rencontre pas chez le premier venu. Celui qui aspire à la perfection doit fouler aux pieds le monde, renoncer à sa famille, à ses biens, à sa volonté,

(1) Regul. S. Benedict., c. 73.

dépouiller le vieil homme tout entier, n’être rien, en in mot, qu’une âme nue et nouvelle qui attend tout de la grâce de Dieu. Si l’on ne peut pas prendre ce redoutable engagement, dont une lecture fréquente de la règle doit rappeler les clauses au novice, on n’est pas fait pour la vie religieuse. Celui-là seul est admis, qui, après avoir réfléchi et prié, se sent le courage de consommer enfin, par un serment prêté entre les mains de l’abbé, le grand acte qui consiste dans l’abdication de soi-même. | C’est, en effet, à l’annihilation de la volonté propre en vue de la perfection morale que se reconnaît le vrai moine, Tout ce qui lui est ordonné dans les limites de la conscience et de la religion, 1l doit l’exécuter, l’ordre lui parût-1l impossible. Cela ne veut pas dire que l’autorité de l’abbé soit absolue ou arbitraire C'est celle d’un père et non celle d’un maître. Élu par le libre choix de la communauté, 1l doit se laisser guider, dans les mesures qu'il prend, par la seule considération de l’intérêt commun et du bien spirituel des âmes. Il est responsable devant Dieu du troupeau dont il a la direction, et 1l porte dans sa conscience, la meilleure garantie contre ses propres abus. Au surplus, il est obligé de consulter ses frères pour les résolutions importantes et, s’il s’agit de choses accessoires, il doit tout au moins prendre l'avis des plus âgés. Il n’a pas le droit de châtier les délinquants comme il lui plaît, mais 1l doit d’abord les admonester en secret et c’est seulement si le coupable s’obstine qu'il peut lui infliger une réprimande publique. Persiste-t-1l dans sa faute, 1l est séparé des autres frères; après quoi, s’il ne s’amende pas, on procède à des corrections corporelles; enfin, si tous les remèdes sont

impuissants, il est abandonné à lui-même et chassé de la communauté.

La journée des moines s'écoule silencieuse et recueillie, remplie par le travail et scandée par la prière. Levés avant le jour, ils entonnent au milieu des ténèbres les louanges de Dieu, puis ils se livrent à la besogne ordinaire de la journée, faisant alterner la lecture et le travail des mains. L'obligation de la lecture faisait au moine une impérieuse nécessité de la connaissance des lettres : tant qu'il ne l’avait pas acquise, il ne pouvait participer complètement à la vie de son ordre. Par elle il pénétrait dans le monde sacré de la tradition chrétienne. Ses études portaient surtout sur les Livres Saints et sur les Pères; elles nourrissaient son esprit de la substance de la pensée religieuse. Le livre de chevet du moine, celui qu'il chantait aux offices, celui qu'il méditait dans sa cellule, celui qu’on lui recommandait de savoir par cœur et de réciter au moins une fois par semaine, c'étaient les psaumes de David, ce précieux écrin des plus pures larmes de l’âme, ce livre incomparable où la prière revêt la forme la plus sublime qu’elle ait eue sur des lèvres humaines. Dans ce commerce perpétuel avec les grands esprits de l'humanité, l’intelligence la plus barbare perdait tous les jours de sa rudesse et de son ignorance, et subissait à son insu un travail de défrichement dont l’avenir devait recueillir les fruits.

Malgré l’insistance avec laquelle la règle inculquait l'obligation de la lecture et de l’étude, elle stipulait sagement que la plus grande partie de la journée serait consacrée au travail manuel. Celui-ci prenait sept heures par jour, alors qu'il n’en était réservé que

deux à la lecture. Esclaves volontaires de la peine, les moines se soumettaient avec joie à tous les labeurs pénibles que les Romains et les barbares avaient en horreur, et les mains calleuses n'étaient pas chez eux un objet de mépris. Ils se partageaient à tour de rôle les diverses fonctions de la vie domestique et exerçaient tous les métiers, depuis les plus grossiers jusqu’à ceux qui confinaient à l’art lui-même. Architectes, maçons, forgerons, menuisiers, tisserands, tailleurs, cuisiniers et manœuvres, ils n’employaient d'autres ouvriers qu'eux-mêmes et ne s’adressaient jamais à un étranger pour quelque besogne que ce fût. De toutes les formes de cette activité variée, il y en a deux qui offrent un intérêt spécial pour l’histoire de la civilisation : le travail agricole et la copie des textes. On employait à cette dernière occupation les novices et ceux dont les forces étaient insuffisantes pour le rude labeur des champs. Réunis dans le tranquille abri du scriptorium, ils copiaient, les uns seuls, les autres à plusieurs sous la dictée d’un frère, quelqu'un de ces manuscrits qui contenaient tantôt les oracles de la sagesse divine, tantôt les échos de l’éloquence païenne. Cicéron et Virgile revivaient avec saint Jérôme et saint Augustin sous les plumes laborieuses qui s’acheminaient lentement à travers les sentiers parallèles du vélin, portant à la postérité les trésors intellectuels du vieux monde disparu. Quels que fussent les ennuis et les dégoûts de cette besogne, on s’y livrait avec zèle et avec conviction, parce qu'on y trouvait la satisfaction du devoir rempli, et peut-être aussi, parfois, le pressentiment de la grandeur de l’œuvre dont on était l’humble ouvrier. Un proverbe monastique disait : « On perce le diable d'autant

de coups qu'on trace de lettres sur le parchemin (x). » Noble pensée qui a soutenu le courage des copistes et à laquelle nous devons la conservation des monuments de l'intelligence antique !

L'agriculture tenait dans l’économie de la vie monastique une place plus grande .encore. C'était la forme normale du travail, la plus habituelle, la plus répandue, la plus nécessaire. À elle seule, elle produisait le plus clair des ressources de la communauté. Elle était cependant bien pénible, étant données les conditions dans lesquelles la plupart des monastères travaillaient. Généralement, c'était une véritable guerre qu'ils faisaient au sol. Bien des sueurs devaient couler sur la glèbe vierge ou sur les souches de la forêt abattue avant que les sillons consentissent à ouvrir leur sein et à donner des moissons. Des pelotons entiers de moines, penchés toute la journée sur une terre ingrate, lui déchiraient les flancs et luttaient contre sa stérilité. La cognée et la charrue, ces deux armes pacifiques de la civilisation, s’acharnaient sans relâche contre la résistance opiniâtre du sol et de la forêt. Le moine, semblable au légionnaire romain, apportait dans cette entreprise une patience tranquille et soutenue, jointe à une énergie disciplinée, qui avait raison de tout. Ces fatigues étaient saines et fortifiantes; elles écartaient les idées frivoles et les pensées mauvaises, elles entretenaient l'équilibre de l’âme et du corps, elles trempaient la nature humaine dans de virils exercices, elles mettaient dans les âmes les plus humbles le sentiment de leur dignité, né de la conscience qu’elles

(x) Tot enim vulnera Satanas accipit quot antiquarius Domini verba describit. CassioD., De Instit. divin. litt., c. 30.

avaient d’être utiles à quelque chose. À la place du barbare brutal et cruel qui, quelques siècles auparavant, hantait ces mêmes forêts comme un fauve, pour y verser le sang par manière de divertissement, on aime à se figurer ces humbles et doux laboureurs qui vont recueillis et pacifiques, laissant derrière eux un sol fertilisé et une terre embellie. Quel est cet homme vêtu d’une coule, qui pousse devant lui un attelage de bœufs et qui, tout en guidant ses bêtes, tient d’une main des tablettes de cire dans lesquelles 1l s'exerce à acquérir la connaissance élémentaire des lettres? C’est un jeune homme du nom de Wulmar : il appartient à une grande famille franque, et tant qu'il a vécu dans le monde, 1l aurait regardé comme également indignes de lui l’aiguillon du pâtre et le stylet du copiste. Maintenant le voilà moine, et son biographe, en levant un coin du voile qui couvre sa vie laborieuse, nous la montre résumée tout entière dans ce généreux effort pour vaincre à la fois la barbarie de la terre et la barbarie de son intelligence (x). Quand, le soir venu, l'heure du repas ramenait au même réfectoire les travailleurs épars dans les cellules, dans les champs, dans les forêts, alors tout le monde s’asseyait avec plaisir autour de la table commune. La viande était bannie du frugal repas des ascètes et les conversations oïseuses y étaient remplacées par une lecture faite à haute voix, où l'esprit se restaurait en même temps que le corps. Une dernière fois les louanges de Dieu rassemblaient les frères au pied de l'autel, puis ils allaient, dans le dortoir commun, goûter le repos rapide du travailleur. On

(1) Vita Wulmari, c. 1.

dormait tout habillé, comme des soldats à la veille d’un combat; la lampe brûlait toute la nuit et, dans plus d’un monastère, pendant que le sommeil descendait sur tant de paupières appesanties, la voix du lecteur s'élevait dans le silence comme la voix infatigable de l'éternité (1).

L'année entière ressemblait à la journée, coupée seulement par un redoublement d’austérités quand revenaient ses époques les plus solennelles. Les grandes fêtes n'apportaient pas de délassements frivoles et la tranquille uniformité de l’existence monastique ne connaissait pas d'interruption. Attaché pour toute la vie à la loi qu'il s'était imposée lui-même, le moine ne sortait de l'enceinte de son couvent que pour les raisons les plus graves et, lorsqu'il entreprenait un voyage, il en emportait pour ainsi dire l’atmosphère avec lui. Il avait hâte de rentrer dans la chère oasis où était sa famille spirituelle et où 1l avait sa cellule, qui était son paradis. Il ne quittait cette douce demeure que pour aller dormir, en attendant le jour de la résurrection, dans le jardin qui entourait son église, à l’ombre de ces murs sacrés qui avaient abrité son obscur passage 1ci-bas.

Certes, il y avait dans cette vie toute spirituelle quelque chose de bien fait pour stupéfer la sensualité barbare, et on comprend quelle impression de surprise et d’effroi le type du moine, jeté au milieu de la société germanique, dut produire tout d’abord. À des hommes s1 fiers de leur indépendance souveraine, si passionnés pour les âpres et fortes distractions des sens, si éloignés de tout ce qui coûtait de la sueur, il ne devait pas être facile de courber leur volonté

MiGonc, II, Turc. 14:

devant celle d'autrui, de renoncer à toutes les jouissances qu'ils attendaient de la vie et de s'imposer le joug d’un travail aussi pénible qu'humiliant. Mais ce fut précisément la sublime hauteur de l'idéal monastique qui passionna l'élite des barbares. Ils se laissèrent séduire par le côté héroïque d’une vie si nouvelle et si étrange et, sans marchander avec le Dieu qui les appelait à Lui, ils se donnèrent tout entiers dans l’ardeur d’un juvénile enthousiasme. Un généreux élan poussa dans la solitude tout ce qu'il y avait parmi eux de plus distingué. Jeunesse, beauté, richesse, puissance, rien ne prévalait contre l'attrait de l’ascèse chrétienne. Des rois renonçaient à leur trône, à leur fiancée, à leur patrie, pour aller cacher, sous la livrée de la servitude monastique, une carrière qui s’ouvrait pleine de gloire et de prospérité. La seule Angleterre donna au cloître, pendant les deux premiers siècles, trente rois et reines, et la plupart des moines illustres avaient dans leurs veines le sang le plus noble du pays. On vit, chez les Francs, saint Arnoul de Metz, arrivé à l'apogée de la puissance, dire adieu à la cour malgré les supplications de son roi, et se retirer dans une solitude austère, où, entouré de misérables, de lépreux et de malades dont il s'était fait l’esclave, il expira ignoré et pauvre, lui qui avait tenu dans ses mains les destinées de l’Austrasie et de la Neustrie !

Sainte Radegonde, née au milieu d’une famille royale dont les membres s’entr'égorgent, fleurit sur ce tronc rugueux comme la rose de l'Évangile sur les épines de la barbarie. À un siècle qui voit des servantes devenir reines au prix de tous les crimes, elle fait admirer une reine qui devient servante pour

l’amour de Jésus-Christ. Fuyant la couche impure de Clotaire Ier, elle se réfugie à Poitiers, où elle remplace le manteau royal par le voile de la religieuse, se met sous l’autorité d’une abbesse dans le monastère qu’elle a créé elle-même et se voue aux occupations les plus humbles et les plus sordides. Elle avait une passion pour les pauvres et les malades. Elle lavait et pansait leurs plaies les plus dégoûtantes et, tout en restant à jeun elle-même, les servait à table, découpait leur viande et mettait la cuillerée dans la bouche des infirmes. Elle se nourrissait de pain sec et de légumes, ne buvait que de l’eau, portait un cilice et couchait sur un lit de cendres. La seule jouissance qu'elle s’accordât, c'était la lecture des Livres sacrés, dont elle faisait ses délices, ainsi que des Pères de l’Église grecque et de l’Église latine. Jamais elle ne proféra ni mensonge ni parole malveillante. Elle ne cherchait dans la conversation d'autrui qu’une occasion de s'édifier, et elle ne souffrait pas de médisance autour d'elle. Ce cœur si épris de Dieu était resté ouvert à toutes les affections légitimes. Elle se désolait des querelles de la famille royale, priait pour tous ses membres, ne cessait de leur recommander la paix et l'union. Au surplus, pleine de prévenances pour les autres et ne leur montrant qu'un visage riant, elle avait le secret de rendre la vertu aimable et, s’il lui arrivait de gronder, elle le faisait en souriant : « Qui donc voudra vous embrasser, très sainte dame, lui disait une de ses nonnes, si vous continuez d’embrasser ainsi les lépreuses? — Eh, mon Dieu, lui répondit-elle gaiement, si tu me refuses tes baisers, il faudra bien que je m'en passe (x) ! »

(1) FOoRTUN., Vita S, Radegund., II, 15,

Telles étaient les prémices de l'Église parmi les Germains. Elle avait le droit d'attendre beaucoup d’une société qui, dès les premières générations, la récompensait par des fruits aussi beaux. Et qu’on ne croie pas que les saints germaniques aient été les seuls de leur race qui aient ressenti l’action régénératrice du christianisme. Cette action fut assez profonde et assez puissante pour traverser toute la nation. Elle descendit jusqu’au fond des âmes les plus endurcies et fit des conquêtes partout. Il y eut des conversions éclatantes, qui transformaient certaines natures emportées et sans frein en humbles et doux anachorètes. Des brigands devenaient des saints; des âmes orageuses et souillées, saisies par la grâce au milieu de la fange des passions, reprenaient soudain la blancheur de l’innocence. Le barbare ne se reconnaissait plus lui-même dans ce solitaire recueilli et paisible qui venait prendre en lui la place du vieil homme. On a des preuves bien remarquables de cette merveilleuse influence de l’esprit nouveau. Quand le moine Sigebert, qui avait été roi d’Essex, sortit du couvent à la prière de son peuple pour le défendre contre l’invasion, il marcha au combat une baguette à la main et se fit tuer à la tête de ses guerriers sans avoir voulu répandre le sang : noble manière de remplir ses devoirs de souverain sans violer ceux du cénobite (1)! Les monastères étaient des creusets d’où les âmes les plus belles de la race germanique, dégagées de tout alliage impur, sortaient resplendissantes et transfigurées.

L'Église catholique n'était donc plus réduite, chez les peuples barbares, à devoir se contenter de sa seule

(1) BeDpa, Hust, eccl, Angl., II, 18.

hiérarchie : les chefs qui marchaient à sa tête étaient suivis d'une armée et les moines en étaient les soldats. Les moines, en effet, faisaient partie du monde laïque; ils n'étaient pas compris dans le clergé, et, pendant longtemps, ils restèrent en dehors des ordres sacrés, se bornant à avoir parmi eux un prêtre pour les besoins spirituels de la communauté. C'était d'ordinaire l’abbé, bien que saint Benoît lui-même, le père de la vie monastique en Occident, ne se fût jamais élevé au-dessus des fonctions de diacre. Mais si les moines, par scrupule de conscience, fuyaient les dignités ecclésiastiques et se dérobaient à la redoutable responsabilité du sacerdoce, l’Église continuait à choisir de préférence ses pasteurs parmi eux. Leurs écoles, où se donnait une éducation meilleure que celle de la société profane, étaient les vrais séminaires de l’époque : elles versaient dans le clergé, avec le contingent de leurs milices sacrées, l’esprit et la discipline du cloître et représentaient ainsi la féconde réaction que l'élite des fidèles exerçait à son tour sur le monde ecclésiastique.

L'Église reconnaissante donnait aux moines des preuves de sa confiance et de sa sympathie en multipliant leurs privilèges religieux. Elle laissa aux monastères une certaine autonomie, qui leur permit de se gouverner et de s’administrer eux-mêmes en toute liberté. L'évêque n'avait pas d'autorité à y exercer; il n'en franchissait le seuil que pour les fonctions essentielles de son ministère pastoral (1). L’immunité religieuse du monastère vis-à-vis de l’évêque ressemblait à l’immunité territoriale de l’évêque vis-à-vis

(x) Formul. MARCULF. I, 1. (Zeumer.)

du roi : de part et d’autre, le domaine exempt était fermé à toute ingérence de l'autorité supérieure. De plus, le monastère pouvait, tout comme l'évêque, obtenir cette immunité d’ordre civil dont le pouvoir devenait de plus en plus prodigue, et dès lors, il constituait, pour reprendre l’heureuse expression d'un écrivain moderne, une véritable commune cloîtrée. C’est dans ces réservoirs de vertus chrétiennes que l'Église vient continuellement retremper ses forces épuisées par la longue durée de la lutte. Lorsque les lignes serrées de l’épiscopat commencent à fléchir sous le poids de l'assaut, des essaims d’auxiliaires sortent des citadelles monastiques pour voler à leur secours. Aux heures critiques où tout semble perdu pour elle, retranchée derrière les hautes murailles du cloître que les flots de la barbarie battent vainement, elle attend le jour d’en sortir pour marcher, réconfortée et armée, à la conquête définitive de la société.

Rien de riant comme un monastère à l’époque mérovingienne. On le devinait, avant de l’avoir vu, à l'air de jeunesse et de vie que la nature revêtait alentour. Les marécages et les fondrières avaient disparu; la forêt fuyait à l’horizon, et ses hôtes sauvages avec elle. L’atmosphère avait quelque chose de plus pur et de plus sain, la végétation même paraissait plus riche et mieux nourrie; on reconnaissait partout le passage du travail civilisateur. L’édifice conventuel et son église surgissaient au milieu de ces beaux domaines avec l’aspect souriant et recueilli à la fois d’un séjour qu’habitaient ensemble l'hospitalité et la prière. Une cour intérieure, sur laquelle prenait jour toute la maison, concentrait autour de son solennel silence les divers locaux où

ACTION DE L'ÉGLISE 7x

s’écoulait la laborieuse journée des solitaires. De nombreuses dépendances pourvoyaient à tous les besoins de la vie, car le monastère était, comme le voulait la règle, un tout qui se suffisait à lui-même. Une ferme, un atelier, une école étaient les annexes indispensables de ces grandes colonies rurales. La ferme conservait précieusement la tradition des meilleurs procédés techniques; bien plus, sous l’aiguillon de la nécessité, et grâce au stimulant de la vie commune, d’ingénieux perfectionnements s’introduisaient dans toutes les branches du travail. Les champs se fécondaient de jour en jour sous les sueurs incessantes du moine. De belles prairies, conquises sur le marécage et sur la lande, permettaient de multiplier le bétail. Des fruits savoureux müûrissaient dans les vergers, soignés avec amour par des jardiniers qui avaient la passion de leur art. La vigne poussait autour de tous les monastères, sous des latitudes où l’on est depuis longtemps habitué à ne plus la rencontrer. - Les abeilles, ces vaillantes amies du travailleur intelligent, bourdonnaïent autour de ruches nombreuses qui fournissaient au culte la cire en abondance. Des viviers peuplés d’une multitude de poissons étendaient leurs tranquilles nappes d’eau dans les vallées, et des moulins à eau tournaient bruyamment dans les ruisseaux. En un mot, à un désert stérile avait succédé une solitude féconde.

En entrant dans le cloître, le visiteur était frappé de l’aménagement à la fois simple et heureux de tout ce qui servait à la vie commune. Il rencontrait, parmi les habitants de cette pacifique cité, des hommes qui connaissaient les métiers et les arts et qui les employaient à l’embellissement de leur retraite. Il était

surpris de la sévère beauté du sanctuaire, où la voix divine parlait à son cœur avec une force et une dourceur qu'il ne lui connaissait pas autre part. Il se réjouissait à l'aspect confortable de l’hospice, où l'étranger était accueilli avec une charité si cordiale et si prévenante. Il pénétrait avec recueillement dans la bibliothèque, où les chefs-d’œuvre de l’antiquité profane, rangés à côté des grandes œuvres inspirées par la sagesse chrétienne, reposaient sous la protection des voûtes monastiques, en attendant que le monde retrouvât l'intelligence et le goût de leurs harmonieux accents. Tout, en un mot, faisait du monastère une oasis de la civilisation. On y vivait dans la paix et dans la prospérité, pendant qu’au dehors on s’égorgeait dans des luttes sans merci.

Il était impossible que tous ces foyers de vie chrétienne si chaude et si lumineuse ne brillassent que pour les membres des communautés : ils éclairaient et réchauffaient aussi la population du dehors. Les premiers qui en profitaient, c'étaient les nombreux serfs établis de toute antiquité sur les terres données aux moines. Les moines étaient pour ces pauvres gens des maîtres beaucoup moins exigeants que les laïques, et qui respectaient en eux la dignité de la nature humaine et la majesté du nom chrétien. Sans leur rendre une liberté dont ils n'auraient su que faire, à une époque où tant d'hommes libres aspiraient à la sécurité relative que donne l'esclavage, les moines adoucissaient tellement la rigueur de leur servitude qu'elle avait cessé d’être pour eux une chaîne. Ils ne devaient livrer qu'une quantité déterminée de travail et de redevances, jJouissaient en paix de leurs

foyers et de leur famille, et, comme on le disait plus tard, se sentaient heureux de vivre sous la crosse. Aussi voit-on la population laïque se multiplier rapidement autour des monastères. Chacun attirait à lui nombre de malheureux de tout genre, qui venaient se faire les serfs volontaires du saint patron de l’abbaye. D'autre part, les esclaves affranchis par leurs maîtres étaient mis d'ordinaire sous la protection des établissements religieux, dont ils grossissaient le nombre de clients, et telle était la douceur du servage monastique qu'entre la condition de ces affranchis et celle de ces serfs 11n’y avait presque pas de différence appréciable. Leur dépendance était préférable de tout point à une émancipation totale : elle en avait les jouissances, mais elle n’en présentait pas les dangers, et on portait sans regret le nom de serf, du moment qu'il valait titre de liberté.

On peut bien se figurer la force d’attraction des centres monastiques sur la population dispersée des environs. Mille raisons devaient attirer les habitants des campagnes vers ces florissantes colonies religieuses. Sans compter l'intérêt de leur sécurité, ils y trouvaient les nombreuses ressources de la vie civilisée : la connaissance des arts, les secrets de la médecine, les aumônes de la charité. Ils y trouvaient aussi la satisfaction de tous leurs besoins religieux dans l'église, la seule, fort souvent, qui fût dans le voisinage, comme le montre encore aujourd’hui le nom de monastère, resté, dans la plupart des langues de l’Europe centrale, l'équivalent de celui d'église paroissiale. (Moustier, muenster, minst:r.) Bien des agglomérations se formèrent ainsi, à la longue, autour des sanctuaires monastiques. Les églises deve-

naient les berceaux des villes; les communes étaient en germe dans les communautés.

L'esprit public, de bonne heure, se rendit compte de la haute signification des établissements religieux. Aussi étaient-ils entourés d’une popularité immense. À partir de Clovis, les rois et les grands rivalisèrent de générosité envers les moines. Aider à la construction d’un monastère paraissait l'acte le plus méritoire. Quand on lui donnait une terre, on croyait sauver son âme. Aumône facile et peu méritoire souvent, car cette terre était bien des fois inculte et stérile, et c'était un bon calcul, pour un propriétaire, que de partager son domaine avec les moines. La moitié qui lui restait profitait de la vie et de la fécondité qu'ils donnaient à l’autre moitié. En général, c'était faire œuvre civilisatrice que d'offrir un bien-fonds à une abbaye : c'était en assurer le défrichement, c'était l’arracher à la barbarie pour le soumettre à la culture. Voilà pourquoi une partie considérable du sol de l’Europe passa de bonne heure dans la main des communautés religieuses. Au virre siècle, certains établissements comptaient par milliers les arpents de terre qu’ils possédaient, et l’on en voit qui, accablés par l'étendue du domaine qu'on leur a donné à exploiter, s'adressent au souverain pour lui demander qu'il soit réduit (1).

La religion gagna le plus à la popularité des cloîtres, Il ne pouvait en être autrement. Dans tout ce que le monastère faisait, 1l y avait quelque chose de cet esprit chrétien qui devait transformer le monde. Dans tout ce qu'il donnait, il en laissait comme l’arome

(1) Diplôme de Childéric II pour Stavelot, en 670 (HALKIN et ROPAND LOL eD T8).

salutaire. Le barbare prenait le bienfait matériel et recevait à son insu la grâce spirituelle. Peu à peu, elle pénétrait dans cette dure tête, d’où elle chassait les derniers vestiges du culte païen, et descendaït dans ce rude cœur, où elle livrait un combat mortel aux passions indomptables. C’est avant tout aux moines qu'est due la civilisation des campagnes. Par eux, et grâce à leurs prédications et à leurs exemples, les vertus chrétiennes les plus étrangères aux barbares, l'humilité, la chasteté, la charité, l’amour du travail, le goût de l’étude, se neutralisèrent peu à peu dans les masses et commencèrent à devenir des vertus laïques. La civilisation tout entière, sortant des cloîtres qui étaient ses refuges, descendait parmi les hommes et les conquérait successivement. Le moine semblait la porter avec lui dans les plis de son froc. Quel lumineux sillage laisse dans l’imagination des hommes le passage de ces sublimes ascètes qui s'appellent Colomban et Romaric lorsque, abandonnant leurs déserts, ils reparaissent parmi leurs semblables, comme saint Antoine à Alexandrie, pour défendre la justice et pour confondre l’iniquité (x) ! Des scènes pareilles, qui, sans doute, se produisaient plus d’une fois, permettent de deviner ce que devait être l’action quotidienne de l’esprit monastique.

S1 maintenant on essaie d’embrasser dans un seul coup d'œil le tableau complet de la société d'alors, on voit l'Église entamer le monde barbare à la fois par le sommet et par les racines, et l’étreindre tout entier pour le pénétrer dans tous les sens. Il ne veut pas se rendre, il résiste, 1l se débat violemment, il rend

(1) Jonas, Vita S, Columban., ©, 32; Vita S, Romaric., c. 11.

coup pour coup et blessure pour blessure, et c’est leur lutte acharnée qui donne sa physionomie à cette époque orageuse. Comme dans la société chrétienne du 1ve siècle, deux principes opposés se disputent l'humanité. Les types les plus monstrueux enfantés par la barbarie se montrent à côté des figures rayonnantes de la vie chrétienne. On voit apparaître à la fois des reines comme Frédégonde et des religieuses comme Radegonde, des rois comme Chilpéric et des évêques comme Grégoire de Tours, des grands comme Rauching et des moines comme saint Arnoul. Dans les annales de la civilisation moderne, le vri® siècle se présente avec ce double caractère, qui explique son aspect complexe et contradictoire. C’est, si l’on veut, le plus barbare de tous, maïs c’est aussi le siècle des saints. [1 semble que l'effort civilisateur y soit, en quelque sorte, proportionné à la résistance de la barbarie.

Pourtant, la confusion apparente et le désordre affreux que nous remarquons à la surface de la société ne doivent pas affaiblir la véritable signification de ce qui se passe dans son sein. Là, le principe chrétien s’est installé calme et seul, n'ayant rien en face de lui que les violences passagères et les explosions maladroites d’un tempérament inculte. Entre l’Église qui sait ce qu'elle veut, qui parvient à le faire comprendre à ses fidèles, et qui emploie les moyens les plus appropriés à son but, et la barbarie aveugle, qui se débat sans ressources contre une autorité qu’elle reconnaît elle-même, la lutte ne saurait rester douteuse. D’un côté, c’est un principe éternel, de l’autre, une passion d'un moment. Celle-ci ne pousse qu’un rugissement, et se tait aussitôt qu’elle est assouvie;

celui-là ne cesse d'élever la voix, et, à force de parler, finit par se faire écouter de la conscience humaine à l'heure où la passion fait silence. Cette heure-là, c’est une heure décisive; elle sonne dans la vie de tout individu et elle consomme la victoire de la civilisation. Le dernier mot appartient toujours à l’Église. Tôt ou tard, le barbare le plus rebelle vient tomber à ses genoux; elle, sereine et immobile, ne cède n1 ne fléchit jamais.

Ce grand fait intérieur est invisible aux yeux, parce qu'il est d'ordre immatériel, mais sa portée est immense. Une fois qu’on s’en est rendu compte, on ne se laissera plus faire illusion par l'aspect sombre et orageux que présente l’époque. Derrière les scènes de désolation dont elle est remplie, on voit se passer un travail fécond bien qu’inaperçu. Il y a beaucoup de ruines, il est vrai, mais il y a encore plus d’édifices naissants. L'empire a disparu, et l’unité politique du monde avec lui, mais la papauté surgit et rétablit une unité plus durable et plus grandiose dans la société des âmes. La richesse et l’opulence de la civilisation antique n'existent plus, mais la foi chrétienne ramène le travail, qui est la source de toutes les richesses. Les thermes tombent en ruines, et l'herbe pousse sur les bancs des amphithéâtres, mais les hospices et les xénodoches s'élèvent, et l’on soigne les malheureux avec l’argent qu’on dépensait à les faire périr. Les écoles des rhéteurs se ferment et on oublie les riantes fictions de la poésie païenne, mais les écoles des monastères et des cathédrales s'ouvrent, et les élèves qui en sortent font mieux que de louer la vertu : ils ont appris à la pratiquer. L’éclat de la vie municipale disparaît, mais le charme suave et pénétrant de la vie

monastique attire des milliers d’âmes, et les cloitres seront, comme autrefois les cités, les asiles de la liberté humaine. En un mot, à chaque désastre de la civilisation matérielle de l’ancien monde correspond un progrès de la civilisation morale, et celle-ci suffira pour refaire un jour celle-là.

Que devenaient cependant, au milieu de la crise, les trésors intellectuels de l'antiquité? Méprisés des barbares ignorants et grossiers, ils couraient risque de disparaître. Mais l'Église leur ouvrit ses cloîtres, où ils trouvèrent un asile tant que dura le déluge. Ce ne furent pas seulement les lettres qu'elle sauva de la sorte, en recueillant leurs monuments les plus précieux et en les faisant servir à l’enseignement qu’elle organisa sur la base du frivium et du quadrivium classiques. Les arts aussi lui durent leur conservation. Elle bâtissait trop de sanctuaires et les ornait avec trop de soin pour ne pas faire un incessant appel aux ressources de l'architecture et de la peinture. Ses édifices, sans doute, n’ont plus la solidité ni l'élégance de ceux d'autrefois, et ses mosaïques font sourire par la maigreur des contours et la gaucherie de l’allure; néanmoins, ils touchent par leur naïveté même, parce qu'on y voit les nobles essais d’une enfance pleine d’avenir, et non les jeux puérils de la décrépitude.

Le grand point, d’ailleurs, à l'heure où tout périssait, c'était de sauver la notion du travail intellectuel et d’en conserver au moins le goût; le reste était l'affaire du temps et des circonstances propices. Ne nous effrayons donc pas trop de voir, à cette époque, l’art retomber au rang de métier, la science se réduire à une nomenclature stérile, la production littéraire

s'arrêter et la culture de l'esprit disparaître presque totalement des milieux profanes. Ce n’est là qu’un phénomène momentané : en réalité, le feu sacré couvait sous la cendre, et, grâce au zèle de l'Église, il n’y eut pas une génération où les connaissances humaines aient été entièrement oubliées. Négligées d’un côté, elles étaient cultivées de l’autre, et, aux heures les plus sombres, 1l se trouva toujours quelque foyer lumineux où elles se conservaient pour un avenir meilleur. Du vie au vrrie siècle, on voit tour à tour l'Irlande, l'Espagne, l'Italie, l'Angleterre se passer le flambeau civilisateur, pendant que l’empire franc descend d’une manière continue la pente de l'ignorance la plus profonde. Mais, placé au centre des nationalités modernes, il verra un jour converger vers lui leurs rayons multiples, et, les ramassant en un seul faisceau, il les fera briller d’un éclat éblouissant sur toute l’Europe occidentale. Aïnsi la tradition littéraire était ininterrompue, et une chaîne continue d’esprits distingués se chargeait de transmettre le savoir antique aux générations modernes. Il suffira de signaler ici trois noms bien dignes de respect, en qui trois peuples et trois époques semblent se relayer successivement pour cette noble tâche : ce sont Cassiodore au vie siècle, Isidore de Séville au vire et Beda le Vénérable au vrrre. Ils furent les maîtres et les précurseurs d’Alcuin, et il convient de les associer aux hommages mérités par le précepteur du peuple franc, parce qu'ils avaient préparé de loin la renaissance à laquelle il a eu la gloire de donner son nom.

Cependant, ces grands hommes étaient autre chose que les gardiens silencieux du savoir païen. L'étude des lettres classiques ne devait être, dans leur pen-

sée, qu'un simple instrument d'éducation intellectuelle, et, quand il arrivait à l’un d’eux, comme à Didier de Vienne, de s’attarder outre mesure dans cette propédeutique, il entendait une voix pleine d'autorité qui le rappelait à la véritable mission de l’enseignement chrétien (1). On ne reconnaît plus en eux l'esprit de l'antiquité. Ce ne sont pas ici, comme aux jours de Périclès et d’Auguste, les joyeux amants de la forme et de la couleur, qui, couronnés de roses et le sourire aux lèvres, aspirent avec ivresse les applaudissements d’une foule charmée de leurs talents. Ce sont les humbles et opiniâtres ouvriers qui, fuyant le plaisir et la renommée, et se vouant tout entiers à leur œuvre, cachent leur vie et leur nom dans les fondements de l'édifice majestueux qu'ils élèvent vers le ciel. La pensée constante qui leur fait poursuivre dans la solitude leurs longues et patientes études, c’est la gloire de Dieu, le triomphe de l'Évangile, le salut des âmes. Toute la physionomie de la naissante littérature moderne sera déterminée par cette austère préoccupation d’instruire-et d’édifier. Dans le triple domaine de l’éloquence, de l’histoire et de la poésie, ce sont d’autres sujets qui vont passionner les esprits et d’autres accents que vont faire entendre les voix inspirées.

Nulle part cette transformation radicale de la pensée ne se caractérise mieux que dans les productions littéraires de l’homme qui semble personnifier l’opposition entre la civilisation chrétienne et le génie antique. Dans ses homélies morales, dans ses entretiens sur la vie de saint Benoît, dans ses hymnes religieux,

(1) S. GREG. MAGN., Epist., XI, 54.

saint Grégoire le Grand a laissé les modèles des genres nouveaux, comme s’il lui était donné d’inaugurer le moyen âge en toute chose. Quel désenchantement pour l'esprit nourri des chefs-d’œuvre du génie gréco-romain, lorsqu'il aborde cette humble littérature de pauvres et d’ignorants, qui parle une langue si barbare, et dont la forme est chétive et grossière comme la société à laquelle elle s’adresse ! Mais pour peu qu'il ait l'intelligence ouverte du côté du cœur il comprendra l'accent nouveau de la voix qu'il entend, et 1l se laissera gagner à son tour par les sentiments qu’elle essaie de traduire.

La littérature chrétienne, en effet, ne vaut que par l'inspiration dont elle procède et par l’action qu’elle exerce sur la volonté. Elle dédaigne de plaire à l’imagination, cette complice souvent inconsciente de la sensualité, et va frapper tout droit à la porte de ia conscience et de la raison. Tous les anciens genres littéraires se renouvellent dans ses mains. Un parler simple, sans apprêts, dépourvu d'harmonie et de style, mais naturel, plein d’onction et de chaleur, et jaillissant comme une source vive du plus profond de l’âme, voilà l’éloquence du prédicateur. L’histoire renonce à l'ambition d’être la préceptrice des hommes d'État; elle ne trouve plus de lecteur qui s’éprenne de ses grands discours politiques et de ses grands coups d'épée, et elle doit raconter d’autres récits aux générations nouvelles. Ce qui intéresse désormais, c’est l'épopée merveilleuse dont les saints sont les héros, ce sont les légendes naïves et gracieuses où les luttes sanglantes du forum et du champ de bataille font place aux combats intérieurs de l’âme humaine et au triomphe de la charité. La poésie a laissé tomber le

langage encombrant des mètres variés; renonçant à l'éclat et à la splendeur des images, elle ose apparaître sous l’humble vêtement serré de l’hymne populaire et, malgré l’indigence de la forme et les bégaiements du langage, elle touchera bien plus par un seul accent que la muse antique avec toutes ses roulades. Opposez les derniers représentants de l’art paiïen, si faibles de souffle et si prétentieux d’allure, aux premiers poètes de la société chrétienne; comparez, par exemple, Venantius Fortunatus, cet écho encore harmonieux des derniers chantres d’Ausonie, à l’auteur du Pange lingua : quelle étonnante différence ! D'un côté, le vide des pensées cherche en vain à se cacher sous les draperies toujours majestueuses du langage; de l’autre, le charme indicible d’une sincère émotion religieuse, malgré l’étrangeté d’un rythme barbare, se communique au lecteur le plus froid. Et pourtant, c’est le même poète qui chante, et c’est la même voix que vous entendez, mais, tantôt, elle modulait des airs banals appris à l’école et que personne n’écoute plus, tandis que maintenant elle exhale le cri pathétique de l’âme prosternée devant l'infini, et, soutenue par l'attention de ses auditeurs, elle s'élève jusqu'aux hauteurs d’une inspiration sublime.

Mais l’Église ne se contente pas de chanter pour elle-même et pour Dieu : elle veut aussi que la grande voix des multitudes s'associe à la sienne, et elle appelle les langues barbares à entonner, avec leurs rauques accents septentrionaux, l'éternel cantique qu’elle redit dans le parler mélodieux de Virgile. Semblable à son fondateur, elle ouvre la bouche aux nations muettes, et les voici qui s’épanchent en hymnes pleins d'harmonie ! L’histoire du monde ne

compte pas beaucoup d'épisodes d’une aussi parfaite beauté que le récit suivant, cueilli sur les premières pages de l’histoire de. l'Angleterre.

Caedmon était un pauvre pâtre anglo-saxon, vassal de cette célèbre abbaye de Whitby qui, du haut des rives escarpées du Northumberland, regardait les flots ténébreux de la mer du Nord. Il avait vieilli silencieux, et sa carrière terrestre était sur le point de se terminer sans avoir frappé l'attention de personne. Le verbe poétique, qui bouillonnaïit en accents si impétueux sur les lèvres de tous les hommes de sa race, lui avait été refusé par la nature. Aussi, dans les banquets, lorsque la harpe circulait de main en main et que chacun des convives était invité à chanter à tour de rôle, il se levait de table au moment où il voyait s'approcher l'instrument sonore et il retournait tristement chez lui. Or, un jour que cela lui était arrivé de nouveau et qu’il dormait sur sa couche dans l’étable des bestiaux, dont la garde lui avait été confiée pour cette nuit, quelqu’un lui apparut en rêve et lui dit : « Caedmon, chante-moi quelque chose. —: Je ne sais pas chanter, répondit-il, et c’est pour cela que j'ai quitté la salle du festin. — N'importe, reprit l'autre, il faut me chanter quelque chose. — Et que veux-tu que je te chante? — Chante-moi, continua l'inconnu, le commencement des créatures. » Et aussitôt Caedmon se mit à entonner dans son rêve, en l'honneur du Dieu Créateur, un hymne qu’il n'avait jamais entendu et qu’une inspiration subite venait de mettre sur ses lèvres. Lorsqu'il fut réveillé, il se rappela le tout, et il raconta la vision au fermier chez qui 1l servait. Le bruit de cette étrange aventure se répandit bientôt, et l’abbesse Hilda voulut entendre

à son tour les vers de Caedmon. Entourée d’un cortège d'hommes pieux et savants, elle lui fit répéter le poème qui lui avait été inspiré, et tout le monde convint qu'il avait été manifestement l’objet d’une faveur céleste. Alors l’abbesse lui persuada d’embrasser la vie monastique, ce qu’il fit dans la simplicité de son cœur, puis elle le décida à exposer dans son parler saxon toute la teneur des histoires sacrées. On les lui traduisit de vive voix — car il ne savait pas le latin — et lui, méditant et ruminant dans son esprit tout ce qu'il avait entendu, il en faisait des chants pleins de douceur que ses maîtres écoutaient avec ravissement. Et il chanta ainsi la création du monde et l’origine du genre humain, et les autres événements relatés dans la Genèse, puis la sortie d'Israël de la captivité d'Égypte et son entrée dans la Terre Promise, avec toute la suite de l’histoire sainte. Il chanta aussi l’Incarnation, la Passion, la Résurrection et l’Astension, ainsi que la descente du Saint-Esprit et la mission des apôtres. Il chanta encore les terreurs du jugement dernier, les souffrances de la géhenne infernale, les charmes du royaume des cieux, les bienfaits de Dieu et la justice de ses jugements, et d’autres chants faits pour détourner les hommes du mal et les exciter au bien. Jamais aucun accent profane ne retentit dans la bouche de ce poète inspiré de Dieu, qui ne voulut d'autre récompense que d’avoir appris à beaucoup d’âmes le mépris du siècle et l’amour de la vie céleste. Cette touchante histoire, c’est l’histoire des origines de la littérature moderne. Pour que le rude idiome germanique parvienne à la dignité de langue littéraire et mérite d’être fixé pour la première fois par écrit, il lui faut un sujet chrétien, qui l'élève

au-dessus de lui-même, et un moine pour lequel les muses chrétiennes n’ont point de secret (x).

Telle est l’action de l’Église sur le monde barbare au moment où, à peine sorti du néant, il attend ses destinées. C’est l'heure solennelle du commencement des choses. Les ténèbres du crépuscule couvrent la scène grandiose de l’histoire, mais l'Esprit divin flotte sur l’abîme, La matière sociale, confuse encore et informe, tressaille en se sentant fécondée par le souffle créateur. Sous l'aspect chaotique et monstrueux que présente la société naissante, l’œil voit se dégager insensiblement les formes riches et vigoureuses d’une création pleine d'ordre et d'harmonie. Déjà les sommets blanchissent au loin, pendant que les vallées restent encore dans la nuit. L'Église, les pieds dans la fange et le front dans la lumière, vient de crier aux ténèbres le Fiat Lux de la civilisation moderne.

(1) BEDA, Hist. eccl. Angl., IV, 24.

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