‹ Les origines de la civilisation moderne 1923 (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · CHAPITRE XII LES CAROLINGIENS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII LES CAROLINGIENS

Il était impossible qu’une action aussi profonde que celle de l’Église sur le peuple franc ne se traduisît pas à la longue, dans la vie publique, par des conséquences proportionnées. Entre l'extrême barbarie de la société profane et l’harmonie souveraine de la société religieuse, le contraste était trop choquant pour pouvoir durer toujours. Tout faisait prévoir, au sein du monde politique, une réaction qui, inspirée par l'esprit chrétien, aurait pour effet d'y ramener l'équilibre, en conformant la vie du corps social aux lois immuables de son principe spirituel.

Dans l’ordre politique, le caractère de cette réaction était déterminé d'avance : elle devait consister dans la cessation du conflit entre les grands et la royauté, et dans l'avènement d’un régime qui rétablirait la paix publique sur des bases durables. Un si heureux résultat, on ne pouvait l’espérer de la disparition d’un des deux adversaires en présence. L'’aristocratie, c'était toute la nation; la royauté, c'était tout l’État. Elles étaient l’une et l’autre les deux éléments essentiels de la société politique : aucune des deux ne pouvait périr sans la livrer à une anarchie plus grande que celle qui résultait de leur rivalité. On ne pouvait pas compter davantage sur leur réconciliation sincère. La raison d’être de l'aristocratie, c'était sa haute position territoriale et sociale, dont elle cherchait à dévelop-

per toutes les conséquences, et que la royauté ne cessait de battre en brèche. D'autre part, la dynastie mérovingienne, embourbée dans l’ornière profonde du césarisme romain, était incapable de sortir de sa voie pour inaugurer une politique plus en rapport avec les besoins du pays. Tour à tour intraitable et impuissante, elle ne savait jamais rien céder, et elle ne lâchait que ce qui lui était enlevé de vive force. Pour rétablir l'harmonie entre la nation et la couronne, il fallait une dynastie nouvelle, qui incarnât, en quelque sorte, les aspirations vers un avenir meilleur. Au moment où tout semblait perdu, les Francs furent assez heureux pour la trouver.

La famille prédestinée appartenait au groupe des Francs Ripuaires, restés à l'arrière-plan pendant le siècle de la conquête. Ce fut elle qui révéla ce peuple à lui-même et qui le guida vers ses grandes destinées. Née sur la forte souche d’une race profondément travaillée par l'Évangile, elle réalisait cette union de l'esprit germanique avec l'esprit chrétien, qui était la condition essentielle de la civilisation occidentale. Elle sortait du sein de l’aristocratie, et elle fut d’abord son organe auprès du trône. Le jour où elle prit le pouvoir, elle eut la sagesse de se souvenir des liens qui la rattachaïent à ce corps puissant; elle gouverna avec les grands, et garda leur confiance parce qu’elle leur montrait la sienne. Au surplus, l'illustration de ses ancêtres et le mérite de la plupart de ses membres la désignèrent pour le trône longtemps avant qu'elle l’occupât définitivement. Son avènement déplaça le centre de gravité de la politique, en portant la prépondérance de la Neustrie à l’Austrasie; il détermina aussi une nouvelle orientation de la vie

nationale. Sous elle, la Germanie chrétienne et libre rompit définitivement les liens qui la retenaient au cadavre du monde antique, et entra d’un pas résolu dans la voie d’une nouvelle civilisation. On va voir comment se produisirent ces grands événements. Au jour où les efforts combinés de l'aristocratie de trois royaumes parvinrent à renverser le despotisme de Brunehaut, il y avait, parmi les grands d’Austrasie, deux personnages dont les chroniqueurs ne séparent pas les noms et qui nous apparaissent, si l’on peut ainsi parler, comme les dieux lares de la famille carolingienne. Ces deux héros s’appelaient, l’un Pépin, l’autre Arnoul. Distingués par leurs vertus et leurs talents, ils avaient été mêlés aux principaux événements du vire siècle. L’aristocratie austrasienne avait reconnu en eux ses chefs pendant la phase la plus critique de sa lutte contre l’arbitraire royal, et Clotaire IT n’avait dû son triomphe qu’à leur concours. On sait d’ailleurs à quelles conditions il parvint à se faire reconnaître de l’Austrasie. Elle ne voulait plus être traitée comme une simple province; elle entendait rester une nationalité à part et jouir d’une indépendance absolue vis-à-vis de la Neustrie. C'était briser la vieille unité monarchique du royaume franc mesure funeste en apparence, mais salutaire dans ses résultats, puisque, en soustrayant l’Austrasie aux vicissitudes par lesquelles les débiles souverains de la Neustrie faisaient passer ce pays, elle lui rendait son initiative et lui permettait de s'organiser pour rétablir plus tard, mais à son profit, l’unité nationale qu’elle défaisait aujourd’hui. Malgré ses répugnances, Clotaire II dut s’exécuter et envoya en Austrasie son fils Dagobert, pour gouverner ce pays avec le titre de roi.

Est-il besoin de dire qu’un prince jeune, inexpérimenté, étranger au pays et ayant, au surplus, devant les yeux le terrible souvenir du destin de Brunehaut, ne pouvait être que l'instrument de l’aristocratie qui l’avait appelé? Seulement, la mise sous tutelle de la dynastie mérovingienne eut lieu de la manière la plus simple du monde. Arnoul et Pépin, représentants des grands victorieux, tout en s’emparant de la direction des affaires, ne voulurent pas que la royauté en pût prendre ombrage. Préférant la réalité du pouvoir à ses apparences, ils s’instalièrent modestement dans les fonctions de maire du palaïs, et, sous ce titre, qui n’évoquait aucun souvenir désagréable pour l’amour-propre du monarque, ils gouvernèrent le royaume à sa place et en son nom. La charge de maire du palais avait déjà de l'importance : ils lui en donnèrent encore en l’exerçant, et en la rendant peu à peu héréditaire dans leur famille. Un coup d'œil rétrospectif est nécessaire ici pour l'intelligence de ce qui va suivre.

A l’origine, le maire du palais n’était proprement que l’intendant de la maison du maître ou, si l’on veut, le chef de ses domestiques. Le roi en avait autant qu'il possédait de terres distinctes, chacun ayant sous ses ordres le personnel de tout le domaine. Le maire n’était pas nécessairement un homme libre : il pouvait n'être qu'un esclave en chef, comme le villicus romain dont le nom était l'équivalent du sien. Mais le caractère tout personnel du pouvoir royal chez les barbares était fait pour communiquer à ses moindres agents une partie de l’éclat du souverain. Un roi fort occupé ou un roi trop indolent devaient, l’un et l’autre, être amenés à se faire remplacer plus

d’une fois, dans l'exercice de leurs attributions publiques ou privées, par des gens qui avaient leur confiance. Le maire du palais était tout naturellement désigné pour cette mission délicate. Le souverain apprécia de bonne heure les services que pouvait lui rendre un homme intelligent et dévoué, qui, toujours auprès de sa personne et sous sa main, le déchargeait d’une bonne partie de son fardeau et faisait toute la besogne du pouvoir, en lui laissant les honneurs et le plaisir. Utile aux rois, un tel agent était indispensable aux reines-mères, qui furent si souvent chargées de la régence du royaume pendant les minorités royales. C’est ainsi que, simple chef des domestiques, le maire du palais devint, à la longue, le premier ministre de la couronne. Il va de soi que, dès lors, la mairie ne pouvait pas laisser indifférente l'aristocratie qui entourait le trône. Celle-ci n’entendit pas que la plus haute dignité du royaume, après celle du souverain, püût être conférée au gré du caprice royal et sans qu’elle intervint dans son choix. Le roi ne put faire autrement que de tenir compte des exigences des grands, et, s’il ne leur soumit pas chaque fois le choix qu’il faisait, il est certain qu’il se garda d’en faire un qui leur aurait déplu. Et ainsi, la mairie du palais glissait insensiblement des mains du roi dans celles des grands. Au lieu d’être l’homme de confiance du souverain, le maire du palais tendait à devenir auprès du trône le mandataire de l’aristocratie, et la royauté commençait à se sentir gênée et dirigée par son propre agent.

C’est au moment où la mairie touchait à cette phase de son développement organique qu’elle tomba, en Austrasie, au pouvoir de la famille carolingienne. Pour parvenir à disposer à titre héréditaire d’une

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dignité si haute, au milieu de l'aristocratie la plus ombrageuse et la plus remuante qu'il y eût, 1l fallait un heureux concours de circonstances propices, et un rare ensemble des dons les plus précieux de l’intelligence et du caractère. La famille carolingienne eut tout cela à un degré éminent. Les qualités personnelles de ses fondateurs l’entourèrent d’un éclat semblable à celui dont brillaient, chez les nations païennes, les dynasties issues d’un sang divin. Il y avait des dieux à l’origine de la famille mérovingienne, il y eut des saints au berceau des Carolingiens, et, aux yeux des Francs convertis à l'Évangile, la sainteté était un titre plus digne de respect qu’un vain souvenir mythologique. Arnoul et Pépin fondèrent sur leurs vertus les droits de leurs descendants. Tous deux jouissaient d’un crédit sans bornes auprès de leur peuple. Le départ d’Arnoul pour la solitude fut considéré comme une calamité publique par la nation entière. La popularité de Pépin n’était pas inférieure à celle de son ami. Le sec et aride chroniqueur de cette époque élève la voix et trouve des accents presque émus pour célébrer ce grand homme que l’Austrasie pleura comme s’il avait été son roi (1). C’est à Arnoul et à Pépin que les Francs de cette contrée attribuaient leur délivrance du joug odieux de Brunehaut comme aussi les beaux jours qui se levèrent pendant la jeunesse de Dagobert. Ce roi, s’il faut en croire Frédégaire, vécut heureux et respecté tant qu’il écouta leurs conseils, et il retomba au rang d’un tyran vulgaire dès qu'il fut soustrait à leur influence (2). Tant l'esprit populaire s’habituait à reconnaître partout (1) FREDEGAR., Chronic., c. 85.

AD, 101d., ©. 58.

l'influence bienfaisante de ces deux personnages vénérés, en qui l'opinion unanime saluait les pères de la patrie |

Ce ne fut pas l’une des moindres fortunes départies à la famille carolingienne que celle de réunir de bonne heure dans son sein la postérité d’Arnoul et celle de Pépin, et d’hériter ensuite de leur double ascendant. Issue de deux souches aussi glorieuses, elle était dès lors la vraie race royale d’Austrasie. Que valait encore, au prix d’un sang si généreux, le sang de Chilpéric et de Frédégonde? La Germanie chrétienne se plaisait à admirer sa propre vigueur morale dans les membres de la famille carolingienne. Tout brillants de force et d'intelligence, ils apparaïissaient comme les fruits les plus savoureux d’une race régénérée par le christianisme; ils en représentaient, dans un éclat lumineux, les qualités les plus pures et les plus hautes. Il y avait quelque chose de saisissant dans le contraste entre la sereine beauté de ces âmes pleines de noblesse et la bestiale dégradation qui déprimait le front des Mérovingiens. Rois de chair et de sang, ceux-ci n’aspiraient qu'aux jouissances matérielles : « Quand a-t-on jamais entendu dire, s’écriaient avec un éclat de rire les courtisans du jeune roi Théodebert II, qu’un Mérovingien se soit fait moine (1)? » Au contraire, la vie monastique, qui réalisait l’idéal de la perfection chrétienne, semble avoir eu un charme irrésistible pour la postérité d’Arnoul et de Pépin. Au sommet le plus élevé des prospérités humaines, ils ne perdirent pas de vue les choses de l'éternité, et toute une pléiade de saints et de saintes fleurit sur les rameaux multiples

(1) Jonas, Vita S. Columban., c. 57.

du vaste tronc carolingien. L’extraordinaire popularité qui entoura de bonne heure cette famille a sa raison d’être là. Elle était l'expression la plus vive de la réaction chrétienne et nationale contre le régime du césarisme mérovingien, et c’est parce que les Francs voyaient en elle les meilleurs éléments de leur race qu'ils lui vouèrent une fidélité durable.

& Dès la première génération, les racines de la famille carolingienne étaient déjà si profondes dans les sympathies populaires, qu’à la mort d’Arnoul et de Pépin leur autorité passa comme un héritage de famille à leurs enfants, c’est-à-dire à Anségise et à Grimoald. II était facile de faire fructifier un si glorieux patrimoine, en imitant les exemples de ces grands hommes. Mais Anségise fut enlevé de bonne heure par la mort, et Grimoald ne sut pas résister aux séductions de sa brillante fortune. Poussé par une ambition malsaine, il voulut avancer l'heure du destin et s'emparer de cette couronne qu'il voyait déjà à sa portée. Lorsque mourut le roi Sigebert IT, il fit disparaître l’héritier mineur de ce prince et lui substitua son propre fils. Ce coup d’État aussi imprudent qu’'odieux n'eut d'autre résultat que de raviver la popularité royale, d'autant plus que le roi défunt était, de tous les Mérovingiens, celui que la méritait le mieux. L’aristocratie elle-même, justement alarmée par l’ambition sans bornes que trahissait la tentative prématurée de Grimoald, abandonna l’audacieux usurpateur, qui périt d’une mort tragique dans les prisons du roi de Neustrie (1).

Toute autre famille aurait été entraînée irrémédia-

(x) Gesta regum Francorum, c. 43; Vita S. Remacli, c. 21 ( Bouquei).

blement dans le désastre de son chef. Mais la mémoire d’Arnoul et de Pépin continuait de protéger leurs descendants, et c’est à peine si l'éclat de la race fut voilé d’une manière passagère par le crime d’un de ses membres. L’Austrasie resta fidèle au sang des Carolingiens, comme aussi à leurs traditions politiques. Elle repoussa de toutes ses forces le rétablissement de l'autorité neustrienne, et elle fit valoir de la manière la plus éclatante ses prétentions à l’autonomie. Lorsque, en 673, le dernier des Mérovingiens d'Austrasie eut disparu sans laisser de postérité, elle ne le remplaça point, bien qu'il existât sur le trône de Neustrie des princes de sa famille, mais elle se serra tout entière autour d’un homme en qui elle voyait revivre ses deux héros chéris. C'était Pépin d'Herstal, qui, par son père, descendait d’Arnoul et, par sa mère, de Pépin le Vieux. Fils de son peuple, il avait partagé ses joies et ses douleurs, et il semblait incarner ses revendications en face de la Neustrie romanisée et des Mérovingiens abâtardis. Il y a quelque chose de touchant dans la fidélité que la nation lui montra dès son entrée en scène, et qu'elle lui garda même aux jours de la mauvaise fortune, lors de sa lutte malheureuse contre Ebroïn. Unie à lui par les liens de la plus étroite solidarité, elle lui fournit les ressources qui lui permirent de revenir à la charge dans des conditions meilleures. Aussi, après la disparition du puissant maire de Neustrie, le duc des Francs — c’est le titre qu’il portait — ramena vigoureusement son peuple au combat contre les successeurs du tyran. Une partie des grands neustriens l’avaient appelé eux-mêmes : c'était, pour l’Austrasie, la revanche de l’intervention neustrienne de 613. Cette fois le suc-

cès couronna les efforts de Pépin. La victoire de Tertry lui livra la Neustrie et ses rois, à qui il laissa la couronne, mais qui furént désormais ses sujets, comme s'exprime naïvement un annaliste contemporain (x).

Il gouverna de loin ce pays, ainsi que la Bourgogne, par l'intermédiaire des lieutenants qu’il y plaça, et il retint dans ses propres mains l’administration de lAustrasie, qui était son vrai point d'appui. Jamais, depuis Clovis, la Gaule n'avait connu une autorité aussi forte et aussi vaste. La puissante cohésion de la monarchie primitive n'avait pas encore reparu, car l’Aquitaine avait secoué le joug et était gouvernée f par des ducs nationaux, mais l’unité des trois peuples qui formaient le noyau de l'empire franc était rétablie, et une même volonté présidait à leurs destinées. L’Austrasie refaisait, mais à son profit et pour le compte d’un principe nouveau, l’œuvre qu’elle avait défaite dans les premières années du siècle : après s’être détachée de la Neustrie pour s’en émanciper, elle se la rattachait aujourd’hui pour la dominer. C’est ici le vrai avènement de la dynastie nouvelle. Sans porter la couronne et sans être investie du titre royal, elle est déjà assise sur le trône, et elle manie le sceptre d’une façon vigoureuse.

Lorsque Pépin mourut, son autorité se trouvait tellement affermie qu’il put traiter sa famille comme une vraie dynastie, et léguer les fonctions souveraines de maire du palais de Neustrie à un enfant mineur. C'était une faute incontestablement, et qui, comme celle de Grimoald, faillit coûter cher à la famille

(1) Ann. Lauriss. minor. in init. — Cf. Breviarium Erchamberii : Ex hinc reges nomen non honorem habere coeperunt. (Mon. Germ. hist., Script., t. IT, p. 328.)

carolingienne. L'enfant disparut dans la tourmente révolutionnaire que déchaîna la mort de Pépin, et l’œuvre politique à laquelle celui-ci avait consacré sa vie fut sur le point de sombrer avec sa dynastie et son peuple. Mais la Providence veillait sur l’avenir de la nation franque et sur la postérité d’Arnoul. Ce fut un fils illégitime de Pépin, devenu maître du pouvoir malgré les dispositions de son père et les résistances de sa marâtre, qui se fit le continuateur de son entreprise. Comme son père, Charles-Martel releva la famille carolingienne et sauva l'unité nationale. Il fit plus : il couvrit d’une gloire militaire sans pareille la dynastie naissante et couronna ainsi l’œuvre qui devait donner aux Francs l'empire du monde, et à lui-même le sceptre des Francs.

Les événements qui suivirent la mort de Pépin mettent dans son plein jour la haute signification historique de la jeune dynastie carolingienne. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'étrange coalition contre laquelle elle eut à se défendre. Les deux barbaries, celle de la décadence romaine et celle des forêts germaniques, s’allièrent alors contre un jeune homme qui se trouvait, peut-être à son insu, le champion de la civilisation chrétienne. Les voluptueux seigneurs des cités méridionales mirent en commun leurs haines avec les farouches aventuriers de la mer du Nord. Aquitains, Neustriens et Frisons vinrent fondre ensemble sur l’Austrasie, La défaite de ce noble pays aurait été la victoire du chaos. Mais la journée de Vincy (717), couronnant celle de Tertry, sauva l’avenir de la civilisation en rendant définitive la prédominance austrasienne. Devenu maître de tout l'empire franc, Charles ne sembla pas même s’aperce-

voir qu'il y eût encore des rois en Neustrie. Il ne daigna prendre la peine ni de destituer ceux qu’il trouva sur le trône, n1 de les remplacer quand ils vinrent à mourir. À partir de 737, les Francs n’eurent plus de monarques de sang mérovingien, et, pendant le reste de son règne, la nation fit tranquillement l’apprentissage du changement de dynastie. L'unité franque était rétablie cette fois d’une manière définitive. Saliens et Ripuaires, abjurant les tendances séparatistes d'autrefois, reconnaissaient de nouveau, comme aux jours de Clovis, un seul souverain national.

Charles ne se contenta point de ce grand résultat. Après avoir rétabli l'unité du peuple franc, il voulut aussi rétablir l'autorité franque sur les divers peuples qui la reconnaissaient autrefois. Il n’y en avait pas un qui n'eût profité des troubles du temps pour s'affranchir, et 1l fallut guerroyer successivement contre chacun. Les tribus germaniques furent les premières remises sous le joug. Plusieurs expéditions finirent par détruire l'existence nationale des Alamans, dont le duché fut supprimé et converti en province de l'empire franc. La Bavière dut se soumettre et inscrire dans sa loi nationale les stipulations qui consacraient l’autorité des rois francs sur ses ducs (1). Les Saxons furent châtiés, et astreints de nouveau au tribut qu'ils payaient aux fils de Clovis. Les Frisons, non moins redoutables et tout aussi barbares, furent domptés, privés de leur autonomie et obligés de respecter les missionnaires qui portaient la bonne nouvelle dans leur patrie. La Bourgogne et

(1) Lex Bajuvar., I et IT, 1-19.

l’Aquitaine, les deux plus anciennes conquêtes de la

race de Mérovée, furent les dernières à se courber devant son hégémonie renaissante. Dans ces deux pays, on n’avait pas craint de s’allier avec l'ennemi irréconciliable du nom chrétien pour tenir tête au héros victorieux. Eudes d'Aquitaine avait pris pour gendre un chef musulman, et les grands burgondes allèrent jusqu’à livrer la ville d'Arles aux Arabes. Ces trahisons ne préservèrent n1 la Bourgogne de la juste vengeance de Charles, ni l’Aquitaine des outrages de ses propres alliés, contre lesquels elle fut trop heureuse, à la fin, d'obtenir l’appui du prince carolingien. D'ailleurs, même avant la soumission définitive de ces deux provinces, le génie militaire de Charles et son infatigable activité avaient fait de lui l'arbitre souverain des destinées de l’Occident. Des Pyrénées au Wéser, tous les peuples reconnaissaient la suprématie du peuple franc, redevenu, en face de tant d’adversaires païens, le champion invincible de la civilisation chrétienne.

Il était temps. En ce moment même s’accumulait le plus effroyable orage qui ait jamais menacé la société européenne. Né parmi les sables de l’Arabie, dans la tête d’un voluptueux illuminé, l’islamisme s'était répandu comme un torrent sur tous les pays. En trois générations, il avait atteint, à l’extrême Orient, les confins du monde connu, puisqu'il était parvenu jusqu'aux bords du Gange, tandis qu’à l'Occident il n'avait trouvé d’autres limites que les colonnes d'Hercule et les flots de l'Atlantique. Byzance seule, imprenable citadelle, avait protégé contre l’inondation le monde européen dont elle était le boulevard, mais cette protection elle-même, efficace au vire siècle,

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