‹ Les origines de la civilisation moderne 1923 (volume 2)Chapitre 9 sur 18 · PE SO UT POS PRES · texte numérisé non relu

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avait cessé de l’être au vire. En effet, s’élançant des rivages de Calpé sur les bords de l’Hespérie, les sauvages conquérants avaient renversé d’un seul coup le royaume visigothique, et maintenant, tombant comme une avalanche sur les provinces qui s'étendent au nord des Pyrénées, ils prenaient à revers cette civilisation chrétienne qu’ils venaient de tourner par une gigantesque contre-marche à travers toute l'Afrique. Déjà le duché d'Aquitaine avait croulé au bruit de leurs pas, et Eudes, l’implacable adversaire des Francs, se rétugiait en tremblant auprès de ses ennemis d’hier, dont la communauté des disgrâces et des croyances faisait des frères aujourd’hui. Sur les ruines des villes incendiées et pillées, l’inondation roulait ses vagues jusque dans les plaines de la Loire, au cœur même de la puissance franque. Tout fuyait éperdu devant un ennemi qui semblait avoir fait un pacte avec la victoire. Il y avait cent ans depuis la mort de Mahomet à Médine, et ses fidèles faisaient briller la lueur de leurs cimeterres sur la dernière nation du monde qui fût capable de leur résister. Il ne leur restait plus qu’une bataille à livrer : si elle était gagnée, le déluge passait sur toute la civilisation chrétienne, et l’Europe était vouée à l'Islam.

Ce fut en ce moment solennel qu’apparut le bâtard de Pépin d’'Herstal. Ramassant à la hâte les vaillants guerriers de cette armée qu'il avait déjà menée à tant de victoires, il courut au-devant des envahisseurs, et les rencontra qui, sortant de Poitiers, s’engageaient par la vieille chaussée romaine dans la direction de Tours. Pendant sept jours, dans une attente dramatique, la croix et le croissant restèrent en présence dans les campagnes de la Gaule, comme si, épouvantés de ce

qu ils allaient faire, les combattants avaient voulu se recueillir avant de commencer une lutte dont l’avenir du monde était l’enjeu ! Charles enfin jeta dans les plateaux de la balance le poids de son invincible épée, et la victoire resta aux soldats francs. Jamais plus, depuis lors, l’islamisme ne reparut dans ces plaines glorieuses où avait coulé le meilleur de son sang. Il se laissa refouler au delà des Pyrénées, en attendant le jour, déjà proche, où le petit-fils du vainqueur de Poitiers lui reporterait en Espagne les angoisses et les terreurs de l'invasion. Chose étrange ! un événement d’une portée si immense a passé presque inaperçu devant les yeux des chroniqueurs : ils le mentionnent en quelques lignes, pêle-mêle avec les faits divers du temps, et la poésie populaire, qui se trompe si souvent d'adresse, n’a trouvé à célébrer, dans la longue lutte contre l'Islam, que l’obscur vaincu de Roncevaux. Mais la place qui lui fut refusée dans l'épopée, Charles se la fit dans l’histoire. Il venait de fonder sa dynastie dans la splendeur d’un de ces triomphes sans précédent, que la reconnaissance des peuples ne peut récompenser que par l'octroi de la couronne.

L'Europe était sauvée, et l'empire franc consolidé : résultat prodigieux et que la civilisation n'aurait pu payer trop cher. À quel prix fut-1l obtenu? A travers les ténèbres qui couvrent ces temps troublés, il n’est pas facile d’entrevoir comment les choses durent se passer, et on est bien souvent réduit à le deviner. Ce qui est certain, c’est qu'attaqué de toutes parts, et n'ayant d'autre titre à commander qu’un mérite encore ignoré, il eut d’abord à se faire un parti. Même en Austrasie, tout le monde ne dut pas se rallier sans

hésitation autour d’une cause presque désespérée, et dont l'unique représentant était un jeune homme et un bâtard. C'était l'heure de l'aristocratie qui avait sonné à la mort de Pépin d'Herstal, et non celle de la royauté. Le moment semblait enfin venu où, à la faveur de l’anarchie universelle, les grands allaient conquérir cette indépendance absolue qui équivalait à une vraie souveraineté. Ils pouvaient, sans craindre la répression, mettre la main sur tout ce qui était à leur portée, et faire leur proie de toutes les faiblesses qui les entouraient. Les biens et la liberté des petits furent naturellement l’objet de leurs convoitises, mais ne les assouvirent pas. Les terres de l’Église étaient sans défenseur; celles du fisc semblaient n'avoir plus de maître; les unes et les autres furent envahies et occupées par ces violents. Croit-on qu’ainsi enrichis aux dépens du public, ils auraient consenti à appuyer Charles-Martel, s’ils avaient dû craindre de trouver en lui un maître qui leur demanderait compte de leurs usurpations ?

Il est manifeste que le prince dut pactiser avec eux, fermer les yeux sur leurs déprédations, leur laisser et parfois même leur livrer les biens qu’ils convoitaient à condition de lui prêter leur appui et de lui rester fidèles. Il intervint donc, à ce qu’il paraît, une transaction : les grands restèrent en possession de ce qu’ils avaient usurpé, mais à titre d’usufruit et sans préjudice pour le titre du propriétaire légitime, que ce fût l'Église ou l’État. Né de la force des choses, ce pacte d’un genre nouveau trouva, dans les institutions de l’époque, une forme qui devint en quelque sorte son vêtement, et qui le naturalisa de bonne heure au milieu de la société gallo-franque. Il y avait, en effet,

dans les contrats d'ordre privé, un mode de tenure qui était d’origine romaine et qui portait le nom de bénéfice : il consistait dans la concession temporaire de l’usufruit d’un bien-fonds, à charge de certaines redevances à payer au propriétaire. Ce genre de concessions était particulièrement pratiqué par l’Église, qui y trouvait beaucoup d’avantages et qui peut-être, de temps immémorial, abandonnaït sous forme de bénéfice ce qu’elle était menacée de se voir arracher de vive force. Pour un souverain obligé de pactiser avec l'aristocratie et qui voulait lui payer ses services le moins cher possbile, il ne pouvait y avoir d’expédient plus opportun. Les terres usurpées par les grands leur furent donc laissées comme bénéfices royaux, avec les avantages et les charges propres à ces tenures (1). Et non seulement Charles-Martel toléra ce qu'il n'avait pu empêcher, mais il est bien probable qu'il multiplia lui-même ce genre de tenure pour multiplier ses fidèles. Les terres du fisc, sans compter les biens d’Église, étaient assez nombreuses pour lui permettre de telles largesses, et il en devait être d'autant plus libéral qu'après tout elles n'étaient pas encore à lui. C’est ainsi que, grâce au trouble des relations sociales, le bénéfice sortit à un moment donné du rang des usages privés pour être élevé à la hauteur d’une importante institution publique. Les causes qui avaient déterminé cette transformation restant actives pendant longtemps, elle ne cessa de se développer, et le bénéfice finit par devenir la forme habituelle des relations hiérarchiques. En attendant que sa diffusion exagérée amenât la chute de la

(1) Voir surtout Gesta abb. Fontanell., c. 9, 10, 12, 16.

dynastie carolingienne, il fut son principal levier, et c'est lui qui fournit à Charles-Martel le parti avec lequel 1l lui fut possible de vaincre et de régner.

À sa mort, suivant l'exemple de son père, Charles disposa souverainement de son empire, qu’il partagea entre ses deux fils. Cette fois, il n’y avait plus de révolte à craindre. Pas même une réclamation ne s’éleva, excepté dans sa propre famille, comme si, dès lors, elle eût possédé le pouvoir à titre héréditaire, et qu'il eût suffi de lui appartenir pour avoir droit à régner ! Les mécontents furent obligés de se servir d’un fils illégitime de Charles, nommé Griffon, pour troubler ses frères dans la paisible jouissance de l'héritage paternel. Il n’y a pas trace de la moindre compétition mérovingienne. Voilà bien une preuve du caractère souverain de la famille nouvelle, longtemps avant qu’un des siens eût ceint la couronne royale. Néanmoins, Pépin et Carloman, restés les maîtres incontestés de l’empire, crurent devoir faire un sacrifice à la prudence, au sortir d’une querelle qui avait peut-être jeté quelque ombre sur la légitimité de leur pouvoir. Ils rétablirent donc un roi mérovinglen, mais ce monarque, dont on connaît à peine le nom, ne prend la parole dans un diplôme que pour attester, avec un accent de reconnaissance, qu’il leur doit son trône (x).

Rien de plus misérable, au reste, et de mieux fait pour dégoûter les peuples de l’ancienne dynastie, que le genre de vie des derniers rois mérovingiens. On eût dit que leurs heureux rivaux ne les laissaient languir sur le trône que pour montrer jusqu à quel

(1) Diplôme de Childéric IIT, dans BRÉQUIGNY et PARDESSUS, Diplom. ÎI, p. 387.

point ils en étaient indignes. Ils étaient presque les

prisonniers de léurs maires du palais, et ils se voyaient affublés malgré eux du rôle de rois fainéants. On les exhibait aux jours des assemblées solennelles, où, pour se conformer aux usages, ils débitaient des discours appris d'avance, et recevaient les présents traditionnels que leur offraient les guerriers. Le peuple, qui ne les voyait guère que ce jour-là, y apprenait sans doute à les dédaigner. Après quoi, ils étaient relégués pour le reste de l’année dans quelque villa où ils vivaient assez à l’étroit, entourés d’un personnel peu nombreux de domestiques, et réduits pour toute subsistance à une maigre pension, qui se faisait attendre parfois. L’assemblée, d’ailleurs, délibérait sans eux, et les scribes qui rédigeaient les actes publics négligeaient même d’y faire figurer leurs noms (x).

Avec quelle impression de soulagement et de fierté le peuple franc devait reporter ses regards de ces lamentables restes d’une race mourante aux brillants rejetons de la famille carolingienne ! Ceux-ci, loin de consumer leur existence au milieu des concubines et dans l’ombre des palais, partageaient les dangers de leurs guerriers, brandissaient comme eux la francisque et la framée, étaient les premiers par la bravoure pour mériter d’être les premiers par la dignité, et gagnaient leur pourpre royale sur les champs de bataille, en se baignant dans le sang des ennemis. Ils offraient à l'admiration des contemporains un des spectacles les plus rares dans l’histoire : celui d’une succession de grands hommes, se transmettant l’un à

(1) EGINHARD, Vita Karoli, c. 1 ; THÉOPHANE, Chronographia, p. 659; Breviarium Erchamberti, dans Monumenta Germania historica, t. IT, p. 328.-

l’autre le génie avec le sang. Pendant quatre générations la richesse des sucs vitaux alla croissant dans cette famillé, et l’on y put constater une ascension ininterrompue de la volonté et de l'intelligence. La virile énergie de Pépin d’Herstal et la constance avec laquelle 1l sut affronter la bonne et la mauvaise fortune avaient rallié autour de lui toute la nation franque. Charles-Martel, deux fois le sauveur de son peuple, se montra aux yeux des siens comme le héros toujours victorieux en qui revivait la fabuleuse valeur des anciens dieux. Pépin le Bref, vraie nature de roi parce qu'il comprenait tous les besoins de son temps, et qu'il savait se dominer lui-même et les autres, était fait pour couronner la fortune de sa maison. Quant à Charlemagne, il suffit de le nommer. Telle était ia providentielle gradation de vertus et de talents qui consolidait, au sein de la famille carolingienne, les deux titres royaux les plus prisés des Germains : la noblesse du sang et le mérite personnel.

Charles-Martel avait dû faire sa propre fortune : la Providence veilla sur celle de son successeur. Le vainqueur de Poitiers venait de détruire lui-même l’unité franque qu’il avait rétablie, en obéissant à la coutume nationale qui considérait le pouvoir souverain comme un héritage de famille, soumis comme tout autre patrimoine à la loi du partage égal entre les divers héritiers. En vertu de ce point de vue barbare, l’Austrasie avec les provinces germaniques avaient été dévolues à Carloman, la Neustrie et la Bourgogne étaient devenues le lot de Pépin. Le résultat le plus considérable de la carrière de Charles-Martel s’évanouissait sous les mains de ses fils. Maïs l’unité franque était dans le plan de la volonté suprême qui présidait

aux destinées de l’Europe naissante. Cédant à l'attrait mystérieux de la vie monastique, Carloman fit choix de la meilleure part et disparut de la scène du monde. Pépin régna seul désormais sur l’empire unifié.

Son rôle n’était pas facile. Au sortir du chaos où elle avait failli périr, la société n'avait sauvé que son existence : elle y avait laissé sa dynastie et ses institutions. Il fallait la doter d’un gouvernement nouveau, s'inspirant des leçons de l’expérience et des vœux de la nation. Pépin y réussit. Sous lui, la réconciliation entre le peuple et le souverain est consommée. La nation a la dynastie qu’elle veut, la seule qu’elle puisse supporter. Les rois carolingiens apparaissent comme les chefs populaires et respectés d'un peuple libre, non comme les Césars voluptueux qui le tyrannisent du fond d’un harem. La chimère du pouvoir absolu ne hante pas leurs intelligences lucides et fermes. Ils n’essaient pas d'imposer un gouvernement à outrance à un peuple qui supporte à peine les formes élémentaires du gouvernement. Ils ne froissent pas et ne provoquent pas la classe à laquelle ils doivent la couronne. De son côté, l’aristocratie, qui n’a plus ni à craindre ni à mépriser ses souverains, s’habitue à se contenter de sa vaste indépendance et ne cherche pas à abattre une autorité juste et forte. C’est chose étonnante combien ces mêmes grands, dont les complots et les rébellions remplissent toutes les pages de l’histoire mérovingienne, se montrent tranquilles et disciplinés sous les descendants de Pépin, On dirait une nation nouvelle : c’est seulement un peuple dont le sentiment national est satisfait.

La politique carolingienne semble vouloir remonter jusqu’au berceau de la liberté germanique, non pour

ressusciter le passé, mais pour s’en inspirer. Elle remit en honneur la vieille coutume nationale des assemblées publiques, si oblitérée sous les Mérovingiens, qui voulaient gouverner seuls. Il va sans dire qu’en rajeunissant cette vénérable institution, il fallut lui donner une forme appropriée aux exigences d’un milieu tout nouveau. Deux faits dominaient depuis plusieurs siècles le développement politique des peuples barbares : d'un côté, la prépondérance du pouvoir royal; de l’autre, l'effacement progressif des simples hommes libres, et la formation d’une véritable aristocratie. Le Champ de mai carolingien dut nécessairement refléter cet aspect de la société publique. Ce fut la royauté qui devint la force dirigeante de l’assemblée générale, et ce fut l'aristocratie qui la composa presque exclusivement. Au surplus, l'immense extension territoriale prise par l’empire franc aurait suffi à elle seule pour déterminer la retraite du peuple proprement dit. Il n’y avait pas moyen, en effet, de réunir périodiquement, sur un seul point du sol, des masses si nombreuses et dispersées en temps de paix sur une si vaste étendue. Le champ de mai fut donc ce qu'il pouvait être dans de pareilles conditions : non l'impossible accumulation d’un peuple qui ne comportait plus l’assemblée démocratique des jours de son enfance, mais l’organe légal d’une nation dont il réunissait les forces vives autour de son souverain. Grâce à un si heureux retour aux traditions, le pouvoir avait retrouvé l'instrument de relations fécondes entre lui et la nation. Les champs de mai lui fournissaient l’occasion d’entrer en contact avec les grands, de s’enquérir de leurs vœux, de pressentir leurs dispositions avant de prendre quelque initiative impor-

tante, enfin de ménager leur amour-propre sans leur faire le sacrifice de ses droits. La nation, consultée et honorée par le souverain, retrouvait de son côté sa légitime part d'influence sur la marche des affaires publiques. Bien que le rôle prépondérant restât incontestablement celui du prince, elle n’était cependant plus la masse désorganisée et muette qui, jusqu'alors, n'avait d'autre recours contre la tyrannie que la rébellion. Le prince n’agissait que d'accord avec les grands : il ne se sentait jamais plus fort que lorsqu'il avait dû leur obéissance à la persuasion. Pareil, sous ce rapport, aux rois de l’époque barbare, 1l ambitionnait bien plus l’adhésion libre que la soumission forcée. Cette adhésion, 1l tenait à ce qu’elle fût unanime, et c'était un événement grave pour lui lorsqu'elle ne l'était pas, ce qui arriva, notamment, lors de la première expédition de Pépin le Bref contre les Lombards. L’aristocratie franque avait des relations d'amitié avec ce peuple; aussi, lorsqu'elle dut prendre les armes pour aller le combattre, une partie de ses membres protestèrent-ils énergiquement et faillirent-ils se révolter (1). Il faut dire que c’est d’ailleurs là le seul exemple où nous trouvions la trace d’un dissentiment sérieux entre les grands et la dynastie. À part cet épisode isolé, elle put gouverner en paix, investie de la confiance de tous, et sachant désarmer, par l'exercice qu'elle faisait de son pouvoir, ceux-là même qui auraient été tentés d’en contester la légitimité. Tout le monde comprenait, en somme, qu’elle sauvait la civilisation franque, et c'était là un rôle qu'il ne venait à l’esprit de personne de lui disputer.

(1) EGINHARD, Vita Karoli, c. 6.

La tâche des sauveurs était bien lourde, d’ailleurs. Le désordre le plus épouvantable régnait dans ce vaste empire où, depuis plus d’un siècle, il n’y avait pas une force qui n’eût été employée au service de l'anarchie. Les ruines étaient accumulées partout, et l’état de la société était un vrai chaos. L'Église se voyait déchirée comme une proie par des barbares avides, qui ne comprenaient pas son esprit, mais qui convoitaient ses richesses. Ses biens, patrimoine sacré des pauvres, formé par la piété de plusieurs générations, étaient mis au pillage; ses dignités étaient envahies par des cohues de prélats grossiers, débauchés et belliqueux. Sur l’un des plus nobles sièges de l’Allemagne, à Mayence, était assis un homme qui, fils d’un prêtre concubinaire, avait, étant déjà évêque, tué en trahison l'assassin de son père. Les conciles, ces assemblées de sages et de saints où s’élaboraient les lois civilisatrices, avaient cessé de se réunir, et la société, qui, à leur suite, s’avançait jadis d’un pas si rapide dans la voie du progrès, s’arrêtait et commençait à retourner en arrière. Au vire siècle, tout comme au vi®, on voyait des charlatans parcourir le pays, montrant des lettres tombées du ciel, et faisant vénérer à l’égal de reliques, par leurs fanatiques sectateurs, leurs cheveux et leurs ongles. Il n’est pas une des superstitions païennes du temps de Chilpéric que nous ne retrouvions florissante à l’avènement de Pépin le Bref, et, dans certains milieux, nous constatons un véritable recul de l’esprit chrétien. La société ressemble aux bizarres figures de la vieille mythologie : si les traits de son visage font admirer la noblesse naissante de la face humaine, elle se termine par le bas en formes monstrueuses qui la rattachent aux

espèces inférieures. Que deviendra-t-elle en définitive? Expulsera-t-elle violemment cette âme chrétienne qui cherche à s’incarner dans son corps, et retombera-t-elle à jamais dans la fange de la barbarie native, ou va-t-elle, par un effort énergique, se dégager du bourbier et s'élever à la hauteur où l’Église l'invite à monter avec elle? |

Voilà la question vitale qui se posait à la société du vire siècle, et c’est à cette question que la famille carolingienne se chargea de répondre au nom du peuple franc. Résolument et avec une pleine intelligence de ce qu'elle faisait, elle prit position dans le grand débat de l'esprit de lumière et de l'esprit de ténèbres, et, jetant dans la balance le poids de son vaste pouvoir, elle la fit pencher du côté de la civilisation. On éprouve un sentiment de respect à la voir, au milieu du désordre universel, poursuivre avec une patience et une énergie étonnantes sa grande œuvre de restauration. Le génie de l’ordre était comme une qualité héréditaire chez les membres de cette famille élevée par des saints. Une autre de ses traditions, c'était le dévouement à l'Église, et ses rejetons les plus barbares semblent s'être fait une gloire de ne pas forligner au moins sous ce rapport. Ce sera leur éternel honneur d’avoir compris la valeur sociale du principe chrétien, et d’avoir entouré d’une protection efficace les institutions par lesquelles il agissait sur la vie publique. Quelles qu’aient pu être chez ces hommes puissants les erreurs de la politique ou les fautes de la vie privée, tous, en somme, furent les champions vigoureux de la cause chrétienne et méritèrent le nom glorieux de civilisateurs. Charles-Martel ne fait pas exception ici. Qu'il ait porté une main violente sur des biens sacrés ou

qu'il se soit borné à régulariser la spoliation accomplie, il n’en reste pas moins certain que ses victoires furent celles de l’ordre et de la civilisation, et que l'Église elle-même était intéressée au triomphe de l’homme qui humiliait Ratbod et refoulait les Sarrazins. Il a été le protecteur des missions allemandes, et saint Boniface lui rend ce glorieux témoignage que, sans l’appui de son bras, l’œuvre de l’évangélisation des barbares restait stérile (x).

Cependant ce n’est pas au pouvoir temporel qu’il appartenait de ranimer la vie languissante de la société religieuse. S'il pouvait être l'instrument de la régénération, elle seule pouvait en être l’âme. Mais où trouver cette âme dans l’Église des Gaules, devenue un membre inerte et paralysé de l'Église universelle, à l'heure où se levaient pour sa défense les hommes les plus puissants de leur siècle?

C’est dans ce moment critique que la papauté intervint d’une manière inattendue. Placés au sommet de la hiérarchie catholique, d’où ils embrassaient, comme du haut d’un observatoire sublime, le vaste spectacle des destinées du christianisme dans l'univers entier, les papes voyaient tous les besoins de l’Église et avaient à leur disposition les ressources qu’il fallait pour les satisfaire. De tous les points du monde affluait vers eux le trésor inépuisable des dévouements et des sacrifices, et ils pouvaient, sans s’appauvrir, en verser le surplus sur les parties les moins favorisées de leur vaste domaine spirituel, conjurant ainsi le danger de l'isolement des nations par le cosmopolitisme de la charité. Malheureusement, on eût dit

(1) BoN1FAT., Epist., 55 (Jafé.)

que toutes les circonstances s’étaient conjurées pour rendre impossible l'intervention de la papauté. Elle n'avait jamais été plus éloignée des Francs que le jour où elle leur était le plus indispensable. Le commerce épistolaire si actif que les papes du vie siècle entretenaient avec les descendants de Clovis s'était arrêté brusquement à partir du vire, et, pendant plus de cent ans, de 613 à 722, la place de la nation franque était restée vide dans le Registre vénérable qui contient les paroles du vicaire de Jésus-Christ à toutes les nations de la terre. Ce n’était pas, semble-t-il, au moment où la barbarie des temps avait interrompu les anciennes relations entre Rome et la Gaule, qu’on pouvait espérer leur voir prendre ce caractère d'intimité cordiale qu'il fallait pour permettre à la papauté d’exercer une action efficace.

La Providence y pourvut d’une manière qu'il est impossible de considérer sans étonnement et sans admiration. L’instrument choisi pour renouer les liens brisés, ce furent ces Anglo-Saxons qui, habitant aux extrêmes confins du monde, ne semblaient appelés ni par leur position, ni par leur passé, à une mission d’une telle importance. Mais c’est ici que l’on allait voir la papauté recueillir les fruits du zèle apostolique de saint Grégoire le Grand. Spontanément, par une initiative hardie et généreuse, les Anglo-Saxons vinrent se placer entre le Saint-Siège et la nation franque. Étroitement rapprochés de celle-ci par la communauté d’origine, et profondément attachés à celui-là par l’unité de la foi, 1ls étaient bien faits pour le rôle civilisateur qui allait leur échoir. La papauté trouva en eux les infatigables ouvriers qui devaient l’aider à reconquérir la terre franque à l'Évangile. Le plus

illustre d’entre eux devint même le représentant attitré du souverain pontife auprès des Carolingiens, et jeta les bases de la longue et durable alliance entre les chefs de l’Église et les chefs du peuple franc.

Cette alliance fut le grand événement du vrrIe siècle. Fondée de part et d’autre sur la communauté des vues politiques et religieuses, elle consistait moins dans l’amitié des souverains que dans la rencontre des principes. C'était le pacte indissoluble des deux plus hautes autorités du monde qui, pour la première fois depuis l’origine du christianisme, travaillaient de concert à réaliser son idéal de société. Quelles qu’aient été les erreurs des ouvriers qui furent employés à cette grande œuvre, on peut dire que jamais la civilisation ne fit de progrès plus rapides qu’à partir du jour où fut scellé le traité d'union entre les deux pouvoirs.

Voilà pourquoi il faut noter comme une journée mémorable dans l’histoire de la civilisation moderne celle où un missionnaire anglo-saxon se présenta de la part du pape, au printemps de 723, à la cour de Charles- Martel, et où ce prince accorda une lettre de protection à l’envoyé du Saint-Siège. Ce jour-là, le puissant souverain des Francs mit sa main dans celle de la papauté, et ces mains restèrent étroitement serrées pendant plus d’un siècle pour le bonheur du monde. Le légat pontifical, agent du pape et protégé du roi, put commencer alors l’action salutaire qui lui était réservée. Cette action, est-il besoin de le dire, devait s’exercer exclusivement sur le terrain spirituel. Étranger à la vie politique dont les agitations et les intrigues ne lui inspiraient que dégoût, saint Boniface procéda en vrai réformateur religieux, ne cherchant que le royaume du ciel et n’ignorant pas que le reste lui

serait donné par surcroît. Fort de la protection du prince et de la confiance du pape, il brava les résistances irritées que ses premiers efforts trouvèrent au sein de l’Église elle-même. Les intérêts, les passions et les préjugés se conjurèrent contre son œuvre et parvinrent, sinon à dompter son courage, du moins à empoisonner sa vie. Mais son héroïque obstination triompha de toutes les difficultés, et le jour vint où, parlant au nom de saint Pierre, il put rassembler autour de lui tout le clergé franc, devenu son collaborateur dans l’œuvre de la résurrection sociale. En jetant un regard sur les nombreux prélats qu’il venait de réunir dans le premier concile tenu en Gaule depuis plusieurs générations, le légat du pape pouvait éprouver un sentiment de noble fierté : 1l avait ravivé l'institution d’où étaient sortis tous les progrès, et il l’avait établie sur des bases plus larges que jamais. C’étaient des conciles nationaux désormais qui continuaient la tradition des conciles provinciaux du vie siècle, c'était l’Église franque tout entière qui, sous la protection des princes et sous les auspices des papes, allait se remettre à la tâche séculaire de l'éducation du monde barbare.

Dès le jour où ces grandioses assemblées, grâce au bienveillant concours du fils de Charles-Martel, purent reprendre leurs débats pacifiques, il circula comme un souffle nouveau à travers les membres flétris de la société religieuse. Le jeu régulier des institutions recommença : le cours de la vie, entravé par mille osbtacles accumulés, repassa sur les champs qu'il fécondait autrefois, et partout, secouant la torpeur qui les paralysait, les forces sociales aspirèrent de concert à l'unité, à l'harmonie, au progrès. Les con-

ciles servirent d’organes collectifs à tant d'efforts isolés. Placés en quelque sorte à leur confluent, ils leur imprimèrent à tous une direction unique, tracée d'avance par le doigt de la papauté. C’est la papauté, en effet, qui, par la personne de son légat, mettait en mouvement l’Église des Gaules et présidait à ses efforts. Et pendant que cette Église faisait sur ellemême ce beau travail d'épuration et de rajeunissement, les grands dignitaires laïques, groupés autour d’elle, adhéraient à ses résolutions, et les souverains se préparaient à leur donner force de loi et à transporter à la société temporelle tous les bienfaits de réformes salutaires.

Il ne fut pas besoin, pour obtenir de si grands résultats, d'imaginer dans l’Église une législation ou des institutions nouvelles. Il suffit de retourner à la source pure et limpide des principes chrétiens, et de leur rendre l'influence légitime qu’ils devaient avoir sur le monde. La marche à suivre dans cette entreprise était indiquée d’avance. Pour réformer le siècle, il fallait d’abord réformer l’Église; pour réformer celle-ci, il était indispensable de commencer par réformer ses ministres. Saint Boniface l’avait compris. Bien longtemps avant qu’il lui fût donné de convoquer les conciles nationaux qui sont un de ses plus beaux titres de gloire, il avait déclaré la guerre au clergé corrompu de son temps. Les simoniaques, les concubinaires, les belliqueux, les ignorants avaient trouvé en lui un adversaire résolu, qui savait d’ailleurs, par une douloureuse expérience, ce qu’il en coûtait de s'attaquer à des vices invétérés. Mais les conciles le vengèrent. Ils consacrèrent toutes les mesures qu'il avait prises, ils réglèrent par leurs canons la disci-

pline du clergé, ils condamnèrent les hérésiarques dont les doctrines grossières ramenaient insensiblement les populations vers l’idolâtrie, ils rétablirent les liens hiérarchiques qui rattachaïent le prêtre à son évêque, l’évêque à son métropolitain et le métropo- Htain au souverain pontife. Et, chose digne de remarque, pendant qu’ils se montraient inflexibles sur les questions de discipline et de morale, ils transigeaient avec le pouvoir temporel sur les biens sécularisés, montrant ainsi que l'Église a plus d’aversion pour ceux qui la corrompent que pour ceux qui la dépouillent (x).

La sollicitude des prélats se porta aussi sur les monastères, qui étaient les véritables réservoirs de la vie chrétienne. Ils y rendirent obligatoire la règle de saint Benoît, ce chef-d'œuvre de sainteté et de bon sens monastique, auquel revient pour une si large part l'honneur des progrès sociaux réalisés au moyen âge. Passant de là au monde profane, les conciles nationaux s’'émurent du spectacle désolant que présentaient les intelligences des populations chrétiennes attardées dans toutes les superstitions du paganisme. Il reste un monument mémorable de leurs efforts pour épurer le christianisme plein de scories : c’est l’Indiculus superstitionum, espèce de Syllabus du vire siècle, qui permet de juger à quels hommes avaient affaire les civilisateurs des Francs. On ne reviendra pas ici sur un tableau qui a été esquissé précédemment, non plus que sur les mesures auxquelles recourut l’Église pour triompher des misères intellectuelles et morales de ses néophytes. En flétrissant les pratiques supersti-

(1) Karlmanni capitul. Liptin., ©. 2 ( Boretius).

tieuses, en interdisant de vendre des esclaves chrétiens au dehors, en prohibant les mariages incestueux, elle restait fidèle à ses traditions : et si les prescriptions qu'elle émit à ce sujet attestent la persistance des souvenirs barbares dans une nation convertie depuis deux siècles, elles montrent aussi la sainte obstination de l'Église à les combattre, et elles donnent une idée des peines et des fatigues qu’elle dut subir pour les extirper.

Au fur et à mesure que la vie chrétienne reprenait son intensité native parmi les Francs, l’élan des fidèles vers la papauté grandissait. À l'exemple de l’Anglieterre, la Gaule s’enflammait d’un dévouement enthousiaste pour la chaïre pontificale, cette source toujours vive d’où la foi catholique s'était répandue dans le monde, et qui conservait le pouvoir de la rajeunir éternellement. Les pèlerins francs se multipliaient sur les chemins qui conduisaient de Gaule en Italie. Ils allaient à Rome chercher toutes les connaissances sacrées et profanes; ils en revenaient avec des reliques qui entretenaient la piété et des livres qui augmentaient le savoir; ils en rapportaient surtout des conseils et des encouragements qui pénétraient d'autant plus profondément dans les âmes religieuses qu’ils descendaient de plus haut. Une triple réforme devait être le fruit de cette action intime de la papauté sur la société franque. La première fut celle du clergé; la seconde, celle du culte: la troisième, celle des intelligences. II serait difficile de dire laquelle des trois fut la plus importante, car, à proprement parler, chacune d'elles, envisagée à part,ne nous présente qu’un des aspects de la brillante renaissance qu’elles préparent.

C’est Chrodegang, évêque de Metz, qui a attaché

son nom à la première de ces réformes. Témoin de la vie des prêtres romains, si supérieure sous le rapport moral et intellectuel à celle des prêtres francs, il avait conçu l’idée d’une règle qui introduirait dans les mœurs du clergé séculier l’austérité que le peuple admirait dans celles des moines. L’habitude de la vie commune et l’obéissance à une autorité qui réglait jusque dans le moindre détail l'emploi des heures de la journée, telles étaient les innovations essentielles de l’évêque de Metz : il les fit goûter d’abord par ses propres prêtres, et de son diocèse sa règle se répandit rapidement dans toute l’Église des Gaules.Pendant plusieurs générations, elle présida à la vie de la majeure partie du clergé franc, et lorsqu’enfin elle fut abolie, son but était atteint et elle laissait, dans les rangs des prêtres régénérés, la preuve que la perfection chrétienne était réalisable ailleurs que dans les monastères.

Le vaste travail d'épuration qui porta sur toutes les cérémonies du culte fut une œuvre infiniment plus importante qu’elle ne pourrait le paraître aux esprits vulgaires, car la pompe du culte et le charme mystérieux de ses solennités furent de tout temps et resteront à jamais un des plus puissants instruments de culture morale. La réforme du chant sacré fut, à elle seule, un événement d’une portée immense dans une société si accessible à l'influence de l'harmonie. Qui ne se souvient de l'effet produit sur les fidèles lorsque, pour la première fois, dans une église franque, les accents des prières sacrées s’élevèrent, portés à Dieu par la voix majestueuse de l'orgue, qui leur donnait comme des proportions surnaturelles (1)? Ce furent

(1) Ann. Lauriss. et Ann. Eginh., c. 757; MoNACH. SANGALL, ae

des civilisateurs, et non des moindres, ceux qui réformèrent le culte et lui rendirent sa pleine dignité. Grâce à leurs efforts, le peuple retrouva l'intelligence et le goût de la poésie incarnée dans les formes augustes de la liturgie, cette langue de l'éternité qui est la parole de la faiblesse humaine à la miséricorde de Dieu.

À côté d’eux, 1l convient de citer ceux qui apportèrent de Rome les monuments de la littérature sacrée et profane. Les livres dont les papes faisaient cadeau à la nation franque contenaient en germe la renaissance littéraire qui devait s'épanouir peu après sous le règne de Charlemagne : on en voit ici les obscurs commencements dès le règne de Pépin. Elle resta d’abord confinée dans Îles rangs du clergé. Les laïques les plus distingués ne parvinrent pas à se débarrasser tout de suite de la rouille de la barbarie, puisque, au sein de la dynastie elle-même, on trouve des personnages qui ne savent pas lire, et que l’éducation littéraire de Charlemagne fut négligée jusqu’au point qu'il n’apprit jamais à écrire de sa vie.

Voilà comment l’action de la papauté, facilitée par le concours bienveillant du pouvoir temporel, couronna l’œuvre civilisatrice commencée depuis plus de deux siècles au sein du peuple franc. Le paganisme était définitivement extirpé de cette nation ou n'y survivait plus que sous la forme de superstitions populaires dont on rougit. Les derniers païens de la Gaule avaient été baptisés en Campine par saint Lambert et dans les Ardennes par saint Hubert, son successeur, avant que Pépin le Bref montât sur le trône. Le christianisme n’avait donc plus qu’à conserver et à affermir ses conquêtes chez les Francs et il pouvait

employer ses forces renaissantes à se dilater au dehors.

Tout d’abord, il fallait assurer l’existence des chrétientés fondées parmi les peuples vassaux des Francs. Pendant l’énervante domination des Mérovingiens, les missionnaires irlandais seuls avaient travaillé ces peuples, que les Francs avaient su soumettre, mais non civiliser. En Bavière et en Allémanie, il y avait des chrétientés issues du zèle de l’apostolat celtique, mais elles manquaïent d’une solide base territoriale, et, sans relations avec le chef du monde chrétien, elles consumaient dans un isolement mortel leur existence chétive et précaire. Là aussi, tout changea lorsque la papauté put y faire sentir son influence. Armé de l'autorité des princes francs, le légat du pape pénétra en réformateur parmi les nouveaux convertis, épura leur clergé, réorganisa leurs diocèses, rattacha les chefs de la hiérarchie par des liens plus étroits au centre de la catholicité, et protégea enfin contre leurs propres défaillances ces jeunes églises qui gardaient les frontières de la civilisation chrétienne.

Mais ce n’était pas assez pour le prosélytisme dévorant des ouvriers apostoliques. Il fallait maintenant faire franchir au royaume de Dieu les limites que s'était assignées l’Empire romain; il fallait, plus heureux que les légions de Drusus, soumettre définitivement au joug de l'Évangile les nations qui avaient reiusé de subir celui de César. Tâche pénible et effrayante ! La Hesse et la Thuringe étaient presque entièrement païennes; la Frise et la Saxe l’étaient tout à fait. Là, au sein de profondes forêts, le sang des victimes humaines continuait de couler en l’honneur des dieux, et des peuples belliqueux, rôdant comme des loups aux abords des postes avancés de la civi-

lisation germanique, se plaisaient à renouveler, parmi les chrétiens de ce pays, les scènes de terreur et de carnage qui avaient marqué l’époque des grandes invasions.

Les messagers de l'Évangile s’aventurèrent cependant au milieu de ces barbares, et, lorsqu'ils reparurent, ils apportèrent au vicaire de Jésus-Christ les prémices de la Germanie chrétienne. C’est ainsi que, sous les auspices de Grégoire IT et de Grégoire III, les Anglo-Saxons convertis par Grégoire Ier payaient leur dette de reconnaissance à la papauté, en se faisant les instruments de la conversion de l’Allemagne. Il semblait qu'ils fussent attendus pour cette grande œuvre auprès d’un peuple frère, dont ils parlaient la langue et dont ils partageaient le naturel. Deux hommes brillent d’un éclat immortel dans cette pléiade de civilisateurs qui venaient comme des anges, selon le souhait prophétique de saint Grégoire le Grand, apporter la bonne nouvelle aux tribus germaniques : saint Willibrod et saint Boniface. Tous deux, conduits par le même amour, étaient allés chercher leur mission à Rome, aux pieds de cette autorité suprême à qui leur patrie devait le bienfait de la foi. Ils en avaient rapporté l’un et l’autre, avec un nom nouveau qui était comme le symbole de leur soumission à la chaire romaine, les enseignements qui leur servirent de règle dans leur apostolat, et à la scrupuleuse observation desquels ils durent en grande partie leurs merveilleux succès.

Le premier, au cours d’une carrière apostolique d’un demi-siècle (690-739), évangélisa sans relâche la Basse-Allemagne, depuis les embouchures du Rhin jusqu'aux confins du Danemark, visita les îles les

plus inaccessibles de la mer du Nord, prêchant la parole de Dieu, brisant les idoles à Waïcheren et à Helgoland, et vint, au terme de fatigues prodigieuses, expirer dans cette abbaye d’Echternach, qu'il avait fondée au milieu des solitudes ardennaises et où son tombeau est aujourd’hui encore l’objet d’une dévotion unique dans le monde chrétien.

L'autre, qui fut à la fois un missionnaire et un réformateur, a mêlé son nom à tout ce qui s’est fait de grand au vie siècle. Sa biographie, c’est l’histoire de son temps; il n’a gardé pour lui que sa moït. Après avoir renouvelé la civilisation franque et doubié son domaine par la conversion d’une grande partie de l'Allemagne, il ne croit avoir rien fait pour la cause de Dieu tant qu'il ne lui a pas donné son sang. Se dépouillant des hautes dignités ecclésiastiques dont il s’est laissé investir à regret, 1l part à l’âge de soixantedouze ans pour la conquête du martyre, n’emportant avec lui, outre sa croix, que son linceul et l'Évangile. Un attrait mystérieux le rappelle vers la Frise, cette région sauvage qui a été le théâtre de ses premiers travaux évangéliques, et dont on dirait qu’il a voulu prendre la responsabilité vis-à-vis de Dieu et du genre humain. Il descend le Rhin accompagné, comme un triomphateur, d’un cortège de prêtres qui veulent avoir leur part des épreuves de sa dernière mission. Arrivé aux confins du pays prédestiné, il met pied à terre, et, comme aux jours de son héroïque jeunesse, 1l s'enfonce de nouveau dans les redoutables profondeurs de cette contrée qui semblait l’asile suprême de la barbarie. Pendant bien des jours, le saint vieillard parcourut tout le pays, à la fois en missionnaire et en évêque. Il dormait sous la tente, comme un soldat,

Éd dde.

et il n'avait pour tout instrument que le feu de ses paroles et l’ardeur de son zèle sacré; mais son action sur les masses était irrésistible, et des multitudes d'infidèles se convertirent à sa voix. Il touchait au terme de ses courses, et il venait d’arriver à Dockum, non loin de la mer, où il avait donné rendez-vous aux nouveaux convertis qui devaient recevoir de sa main le sacrement de confirmation. À l'aurore du 5 juin 754, au lieu des néophytes qu’il attendait, 1l vit apparaître une troupe de barbares armés qui en voulaient à sa vie. L’apôtre déconseilla aux siens toute résistance inutile, les exhorta à mourir avec résignation, et lui-même, ne voulant d'autre bouclier que le livre des Évangiles, qu’il plaça sur sa tête, il se porta au devant des meurtriers et reçut debout le coup fatal.

C’est à de tels hommes que le christianisme devait ses triomphes chez les barbares, et il faut avoir une idée de la grandeur de leurs efforts pour s'expliquer la grandeur de leurs résultats. Par eux, l'Allemagne devint chrétienne; la Hesse, la Franconie, la Thuringe reçurent d'eux des évêques, et, si la Saxe résistait encore, la Frise, cette redoutable citadelle du paganisme germanique, se laissait féconder par les sueurs de Willibrod et par le sang de Boniface. Le siège épiscopal d’Utrecht, surgissant au milieu des plaines du Rhin, ceux de Würzburg, de Buraburg, d’Erfurt et d’Eichstaedt, fondés au cœur de la vieille Germanie, marquaient les étapes victorieuses du christianisme qui, remontant le cours de l’histoire, ramenaït, pour la première fois depuis huit siècles, l'Occident à la conquête de l’Orient et la civilisation à l’assaut de la barbarie.

Les monastères naissaient en même temps que les VITIT

évêchés. Pendant que ceux-ci organisaient le gouvernement des nouvelles provinces chrétiennes, ceux-là, pénétrant au fond des plus farouches déserts, y fondaient en pleine barbarie des centres de vie religieuse qui étendaient tous les jours plus loin l'influence de l'Évangile. Alors, dans les immenses solitudes de la Germanie, le bruit de la cognée monastique retentit de forêt en forêt comme la voix de la civilisation, et les peuplades barbares, accourant à son appel, vinrent se grouper autour des colonies chrétiennes, qui lui apprirent à la fois toutes les sciences de la terre et du ciel.

Ce fut pour le christianisme une époque de joyeuse et de toute-puissante expansion, comme il n’en connaiïssait plus depuis bien longtemps; ce fut pour la Germanie elle-même l'aurore d’un jour nouveau moment solennel et inoubliable dans la vie d’un grand peuple !

[n’y a pas de spectacle plus intéressant pour l’historien que celui de cette lente et mystérieuse opération de l'esprit divin dans les nationalités, alors qu'invisible et caché derrière son œuvre, il met en mouvement des milliers d'ouvriers à la fois et les emploie comme d’obscurs instruments à la construction de l'édifice dont lui seul a tracé le plan et dont il a gardé le secret. Combien, dès lors, ne doit-on pas s’estimer heureux de retrouver, parmi les trop rares documents que nous a laissés cette époque, le journal d’un de ces ouvriers de la civilisation qui nous initie aux efforts et aux déceptions de la première heure, et qui nous fait assister, pour ainsi dire, comme des témoins oculaires, à l’un des épisodes les plus émouvants de cette lointaine histoire ! C’est à ce titre que la vie de saint

Sturmi, disciple de saint Boniface, trouvera ici une place qui ne paraîtra pas disproportionnée.

Sturmi était un jeune Bavarois de noble origine qui s'était attaché à saint Boniface, et qui, un jour, reçut de lui la mission d’aller fonder un monastère dans les solitudes de la Hesse. Il s'agissait de chercher un endroit où les serviteurs de Dieu pourraient, loin du monde, se livrer à la méditation, à la prière et au travail. Accompagné seulement de deux moines, Sturmi s’engagea donc dans les solitudes vierges de l'antique forêt de Buchonia. Pendant plusieurs jours les pieux explorateurs s’avancèrent bravement à travers un océan de feuillage, ne voyant, dit leur biographe, que le ciel et les arbres, avec de grands vols d'oiseaux passant au-dessus de leurs têtes. La nuit, ils s’arrêtaient pour se faire des huttes de branchages et d’écorces, où ils veillaient en jeûnant et en priant. Le troisième jour, ils découvrirent le site où depuis s’éleva l’abbaye de Hersfeld, et, croyant avoir trouvé ce qui convenait, ils envoyèrent l’un d’eux pour en informer saint Boniface. Maïs celui-ci, qui craignait pour ses disciples le voisinage des Saxons, désapprouva le choix qu’ils avaient fait et leur ordonna de continuer leurs recherches. Ils remontèrent alors en barque le cours de la Fulda, explorant attentivement les deux rives et s’arrêtant de préférence aux endroits situés aux confluents des torrents et des ruisseaux, dans l'espoir de rencontrer un emplacement favorable. Après plusieurs jours de cette recherche, qui les avait amenés jusqu'au confluent de la Luder, ils revinrent sur leurs pas sans avoir rien trouvé qui les satisfit. Cependant, sur les exhortations réitérées de saint Boniface, Sturmi se remit en route une troisième

fois. Monté sur son âne, 1l explora de nouveau la vaste et effrayante forêt, étudiant avec soin la déclivité et l'élévation des collines, la largeur des vallées, l'abondance des sources, et dormant la nuit à l’abri des haïes d’épines qu'il faisait autour de sa couche, pour se dérober avec sa monture à la dent des bêtes féroces. Les seuls êtres humains que l’homme de Dieu rencontra dans cette périlleuse exploration, ce furent des Slaves qui se baïgnaïent dans la Fulda, à l'endroit où la chaussée allant de Thuringe à Mayence traversait cette rivière à gué. Ils le poursuivirent de leurs menaces et de leurs injures, mais ils ne lui firent pas de mal. Ce minime incident de voyage d’un missionnaire vaut la peine d’être noté : c’est la première entrevue de l'Évangile et d’une race qui, située au delà des Germains, devait attendre la conversion totale de ceux-ci avant que l’Église parvint jusqu’à eux.

Le quatrième jour, au moment où le saint se remparait de nouveau pour la nuit, selon son habitude, il entendit de loin le son de l’eau qui résonnait sous des pas humains. N’osant pas élever la voix, il frappa avec sa cognée sur un tronc d'arbre pour donner un signal et il vit alors arriver à lui un forestier qui était le familier de ces lieux sauvages, et à qui il exposa son projet. Les renseignements de cet homme le déterminèrent à rebrousser chemin. Il redescendit donc la rivière, examinant ses rives avec beaucoup d'attention encore. Enfin, le lendemain de cette rencontre, il tomba sur l’endroit où s’élève aujourd'hui la ville de Fulda. Charmé de la beauté du lieu, il se dit que Dieu le lui avait révélé grâce aux prières de saint Boniface, et il passa une partie de la journée

à l’explorer dans tous les sens. Puis il le bénit, le marqua et s’en alla, le cœur plein de joie, annoncer la bonne nouvelle à son maître. Pépin s’empressa de faire donation de l'endroit à saint Boniface, et plusieurs grands seigneurs, qui possédaient des parties de cette forêt, imitèrent la générosité du prince, si bien que l’on put constituer tout de suite un domaine monastique de quatre milles de rayon, qui fut abandonné en toute propriété à l’évêque et à ses compagnons. Le 12 janvier 744, munis de la charte de donation, Sturmi et sept autres moines vinrent prendre possession du sol, dont, selon l'habitude, ils fêtèrent l’inauguration par des veilles, des jeûnes et des prières. Puis aussitôt, on se mit à l’œuvre, et la cognée ouvrit une large clairière dans les inaccessibles fourrés de la vieille Buchonia. Deux mois après, saint Boniface venait lui-même rejoindre ses disciples avec une légion de défricheurs, et, sur les cendres de la forêt calcinée, on vit bientôt s'élever un monastère et une église. Là, le saint évêque revenait tous les ans se reposer de ses vastes travaux et passer ses journées en méditations et en prières dans un ermitage qu’il s'était élevé sur une montagne voisine du couvent. Il y prenait plaisir à initier les frères dans l’étude des Livres Saints et à leur inculquer la connaissance de la règle, et il ne s’arrachait qu'avec douleur à cette solitude bénie pour aller reprendre sa mission dans le monde (1). Fulda prospéra rapidement sous le patronage de ce grand homme, dont les restes mortels y furent inhumés après son martyre. Déjà Sturmi, le premier abbé, y gouvernait quatre cents moines. Comme il arrivait

(1) Etcrz., Vit. S, Sturmi, c. 4-13. Cf. Vita S. Agili, c. 15. (MABILLON, Acta Sanctorum, O.S. B., IT, p. 308.)

toujours dans le voisinage des couvents, le désert se transforma bientôt en une contrée riante et populeuse. Une ville se forma autour du monastère, et l’abbaye devint le plus intense foyer &e civilisation qui brillât en Germanie. Sous Charlemagne, elle exerçait un arbitrage pacifique entre ce monarque et le prince bavaroïs rebelle, et c’est de là que le christianisme, maître de la Thuringe, devait s’élancer un jour avec une ardeur nouvelle à la conquête de Ia Saxe voisine. |

Ce qu'elle faisait à Fulda, l'Église le faisait sur une multitude de points à la fois. Évêchés, monastères, simples paroisses, toutes ces fondations ecclésiastiques, en se multiphant, multipliaient les moyens d'action de l’esprit civilisateur. Grâce à l’harmonieux concours de tant d’efforts isolés, l'Allemagne orientale fut peu à peu toute saturée de christianisme. Gagnée à l'Évangile, elle l'était par là même à l’empire des Francs. En récompense de l'appui qu'il prêtait aux missions, ce peuple voyait les tribus nouvellement converties déposer leurs répugnances contre son autorité et se rallier à lui. Jésus-Christ, précédant les armées franques auprès des barbares germaniques, y conquérait aux Carolingiens autant de sujets qu’il y comptait de fidèles.

L'heureux souverain qui commandait à tant de peuples divers justifiait les faveurs de la fortune par le soin qu'il mettait à les mériter. Pépin le Bref est, en effet, sous tous les rapports, un des princes les plus remarquables du moyen âge. Combien ne paraîtrait-il pas plus grand s’il ne disparaissait, en quelque sorte, dans l'éclat qui entoure la personnalité de son fils ! Énergique dans l’action, modéré dans le triomphe,

juste dans l'exercice du pouvoir, il nous offre dans des proportions plus humaines et plus accessibles, si l’on peut ainsi parler, que dans son glorieux successeur, le type du monarque chrétien. C’est, par excellence, le génie de l’ordre et de la mesure. Un noble besoin de progrès le dévore. IL inaugure toutes les œuvres que Charlemagne achèvera après lui La réforme du système des poids et mesures et du système monétaire, l'impulsion donnée aux études, le perfectionnement du chant liturgique, la transformation des canons de l’Église en lois civiles, les mesures prises pour rétablir la régularité dans la juridiction et dans l'administration, voilà autant d'actes importants dont l'initiative appartient à Pépin le Bref, bien qu’on soit habitué à en faire honneur à son fils seulement. En étudiant de près ce règne si digne d’attention, on s'aperçoit que tous les traits de l’Empire chrétien y sont déjà fixés longtemps avant qu'on ait ressuscité le titre impérial. Assis au milieu de son peuple, le souverain des Francs le gouverne avec une majesté sans pareille et attire sur lui les regards de l’Orient et de l'Occident. Les émirs arabes lui rendent hommage, le calife Almansor lui envoie des ambassades, et les Empereurs de Constantinople ne dédaignent pas de le caresser et de lui offrir des cadeaux. Quant aux Francs, 1ls sont fiers de leur monarque, et ils se glorifient avec un légitime orgueil d’être redevenus, sous ses auspices, le premier peuple du monde chrétien.

Au moment où un tel rayonnement de gloire et de puissance brillait autour de la dynastie carolingienne, convenait-1l encore à la dignité du peuple franc, et était-il compatible avec la vérité de l’histoire, qu’elle

se dérobât plus longtemps au titre royal? Incontestablement, il y avait une choquante anomalie à voir les souverains désignés sous un autre nom que celui qui leur revenait, et la couronne manquer sur la tête du héros dont les mains tenaient le sceptre en vertu d’un droit héréditaire. Tant que les chefs incontestés de la nation étaient privés des insignes de leur pouvoir, quelque chose faisait défaut, sinon à leur légitimité, du moins à la sécurité publique, et ce divorce entre les faits et les mots était une cause de trouble et de malaise. La justice et la logique étaient d'accord avec le sentiment national pour exiger que les choses fussent remises en leur place, et pour donner à une dynastie acclamée par tous la consécration solennelle de ses droits.

. Cependant, tel était chez les Francs le respect de la tradition, qu’on éprouva un scrupule à faire officiellement une constatation qui entraînait la déchéance formelle du dernier roi mérovingien. Il fallut, pour rassurer les consciences, que la question fût déférée à la suprême autorité religieuse de la chrétienté. Le pape, consulté de la part de Pépin, la résolut d’une manière digne de lui-même et du monde, et voici en quels termes 1l rendit son oracle de droit public : « Celui qui est investir d'un pouvoir légitime doit aussi en porter le titre, de peur que l’ordre ne soit troublé (x). » L’intrépide assurance de cette magnifique déclaration doctrinale calma toutes les appréhensions et suffit pour consommer, sans secousse ni trouble d'aucune espèce, la révolution pacifique qui, pour le salut du monde, venait régulariser enfin une situation

(1) Ann. Lauriss., a. 751.

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