INTRODUCTION XVII
n’entendaient par là la félicité éternelle de l’âme, qui consiste dans la paisible possession d’un bien infini; il ne s'agissait que de la félicité passagère et trompeuse du corps, dont les conditions vitales étaient la volupté et l’oisiveté. Encore l’idole ne se sentait-elle pas assez riche pour offrir ses faveurs à tous les humains prosternés devant ses autels; elles n’étaient, elles ne pouvaient être que l’apanage du petit nombre des privilégiés. Le repos et le plaisir, en effet, sont les enfants du travail; pour que quelques-uns en pussent jouir sans interruption, 1l fallait qu'ils eussent à leur service le travail ininterrompu de leurs semblables. L’esclavage était donc la loi fatale de toute société qui voyait dans le plaisir le suprême aboutissement de la vie, et voilà pourquoi toute l'antiquité a jeté, dans les fondements de son édifice social, comme des matériaux informes et sans valeur, la majeure partie du genre humain, condamnée à servir d’instrument de jouissance à l’oligarchie des heureux de la terre.
Là ne se bornait pas l’iniquité du Dieu-État. Même pour la masse de ceux qui jouissaient de la hberté légale, combien d’esclavages déguisés! La femme, l'enfant, le pauvre, le plébéien, l’étranger, se voyaient parqués dans autant de catégories inférieures, où 1ls étaient privés d’un des droits essentiels de la personne humaine. Cette inégalité amère entre les diverses catégories d'hommes libres, combinée avec l'inégalité entre les hommes libres et les esclaves, voilà la loi de fer que le Dieu-État promulguait dans toutes les cités antiques : elle y déchaînait fatalement une anarchie mortelle, et chacune portait dans ses flancs, dès l’origine, le principe qui la faisait périr.
Parvenait-on du moins, à ce prix, à assurer le bon-