‹ Les origines de la civilisation moderne 1923Chapitre 12 sur 44 · XVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVIII INTRODUCTION

heur de la poignée d'élus? Non, puisqu'ils étaient privés eux-mêmes du plus précieux apanage de l’homme, qui est la liberté. Qu'on ne se laisse pas induire en erreur par l’abus que le monde antique a fait de ce mot. La liberté n’y désigna jamais qu'une condition civile, et non un droit politique. Elle signifiait qu’on n’était l’esclave d’aucun de ses semblables, mais nullement qu’on ne fût pas l’esclave de l'État.

L'État avait tous les droits vis-à-vis des citoyens; les citoyens n’en avaient aucun vis-à-vis de lui. Tous ceux qu'il leur laissait, c’étaient autant de concestions qu'il pouvait retirer quand il lui plaisait, n'ayant de compte à rendre à personne de l'usage qu'il faisait de sa toute-puissance. Il n’était aucun citoyen qui eût une existence morale non déterminée par les intérêts ou par les caprices de l’État. Il était le seul arbitre des consciences et la seule mesure de la moralité des actes. Le crime commis pour son service était une action digne d’éloges : Salus populi suprema lex esto ! Le but de l'existence était atteint dès qu’on avait contribué à la grandeur de la Patrie; on disparaissait ensuite dans le gouffre ténébreux de la mort, n'ayant rien à attendre de l'éternité, et regrettant la vie, si l’on y avait trouvé du plaisir. Voilà la société antique : salle de festin où quelques heureux se gorgeaient sans mesure, servis par un peuple d’esclaves, mais qui était pour les uns et pour les autres le vestibule du néant.

La philosophie n’apportait aucun remède au mal. Elle était prosternée, comme le reste du genre humain, aux pieds de l’idole commune, et, par une bien étrange exception, le Dieu-État était, de toutes les divinités, : la seule qui fût à l'abri de ses négations. Jamais le plus

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