XXII INTRODUCTION
C’est au moment où la plus vaste et la plus belle de toutes les sociétés antiques se chargeait d'achever, par une suprême et douloureuse expérience, la série des déceptions du genre humain, que le christianisme apporta au monde la solution lumineuse et manifeste du problème social. Jésus-Christ, allant droit au mystère de nos destinées, en déchirait le voile, et, avec l'accent souverain de la vérité qui délivre, révélait l’homme à lui-même en lui faisant connaître sa mission éternelle. La révélation fut complète, en ce sens qu’elle ne se borna pas à promulguer la vérité d'une manière théorique, mais qu’elle enseigna aussi la manière d’y conformer la vie. À quoi eût servi à l'homme de savoir qu’il devait aller à Dieu, s’il en avait ignoré le chemin? Mais le Maître, qui était luimême le chemin de la vie, via et vita, voulut montrer à l’humanité cette voie étroite. Toute la règle du salut, c'est lui qui le dit, tient dans ce précepte unique et sublime, qui résume la Loi et les Prophètes : Aimez Dieu par-dessus toutes choses et votre prochain comme vous-mêmes (1). Loi parfaite, que l’homme aurait été incapable de trouver, puisqu'il est lui-même imparfait, mais qu’il est également incapable de récuser, parce qu'elle s'impose triomphalement à sa conscience et à son cœur ! Descendu sur l’humanité à la manière d’un oracle divin qu’on ne discute pas, maïs qu’on doit se borner à adorer, le commandement nouveau (2) por-
(1) er (2) Evang. S. JOANN., XII, 34.
Evang. S. MATH., XXII, 37-40; MarcC., xXuI, 20-31; Euc.
INTRODUCTION XXTIT
tait son évidence en lui-même, et n'avait pas besoin d'autre preuve pour être obéi des générations humaines.
Mais, par là même qu’elle n’était dans l'âme de l’homme qu'une noble étrangère, la loi chrétienne avait besoin, pour y conserver son empire, de reposer sur une base plus solide que le fond mobile de nos passions. Le cœur humain, qui n'avait pas même su préserver l'intégrité de la loi naturelle, aurait été un gardien bien plus infidèle encore d’une loi transcendante, si contraire à ses tendances secrètes. Il fallait, pour la transmettre de siècle en siècle, une autorité soustraite aux fluctuations de la pensée humaine, et inaccessible aux défaillances de notre nature. On le voit, l’infaillibilité était une nécessité d’ordre social. Il y allait du salut du genre humain que le flambeau de l'Évangile ne pût plus être éteint désormais. La Révélation aurait été une œuvre vaine, si elle n’avait pas déposé au sein de l'humanité une énergie suffisante pour lui permettre de garder désormais, à l’abri de toutes les atteintes, le trésor qu'elle lui avait confié.
La grande innovation du christianisme consista donc précisément dans la création d’un organe en qui cette énergie allait s’incarner et vivre, et cet organe, ce fut l'Église. Pouvoir social intermédiaire entre la terre et le Ciel, elle ne cessait de tenir perpétuellement ouvert le chemin qui menait l’homme à Dieu. Par elle, l'humanité, nourrie d’un principe de vie éternelle, se voyait élevée elle-même à l’infaillibilité. L'Église pénétrait en elle comme le souffle de Dieu dans le limon du premier Adam, et elle la vivifiait comme l’âme vivifie le corps. La création de l’Église était