INTRODUCTION XX VII
Apôtres le lui rappelle bien haut : 77 vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes (x).
Le code politique du christianisme se compose donc de deux prescriptions également impérieuses et absolument inséparables : l’une, qui ordonne aux fidèles de déférer au pouvoir temporel dans la limite de ses droits, l’autre, qui lui prescrit de refuser l’obéissance, lorsqu'il excède ses limites. La suprême injustice et la suprême déloyauté consistent à isoler ces deux termes, qui se complètent l’un l’autre, pour leur donner à chacun une portée exclusive. C’est à cette condition seulement que les ennemis de l’Église ont pu lui reprocher d’avoir une doctrine révolutionnaire, oubliant que tantôt ils l’accusaient d’être la complice du despotisme, comme s’il était dit que l’iniquité sera toujours condamnée à se mentir à elle-même.
Faut-il d’ailleurs rappeler qu’il y a un abîme entre la désobéissance du chrétien et la révolte? Le chrétien ne se révolte pas contre le pouvoir légitime, même quand 1l est injuste; il se borne à ne pas tenir compte des ordres injustes qu'il en reçoit. Il ne se permet pas de résister à main armée, sachant que celur qui se sert de l’épée périra par l'épée (2). Sa résistance n’est qu’une abstention temporaire, rien de plus. Enfermé dans la forteresse inexpugnable de sa conscience, 1l attend que la violence passe, et il se laisse égorger en attendant. Même alors qu’il désobéit à des ordres iniques, il respecte encore le pouvoir dont ils émanent, et si enfin sa résistance aboutit à l’effusion du sang, c’est le sien qu’elle fait couler et non celui de son tyran.
Telle est, envisagée dans ses dispositions essen-
(x) Act. Apostol., V, 29.
(2) Evang.S. MATH., XXVI, 52.
XXVIIT INTRODUCTION
tielles, l’économie du principe civilisateur, qui est le fondement inébranlable de la politique chrétienne. Qui ne voit l'harmonie qu'il établit entre les deux forces de la société, et qui n’admire l’art merveilleux avec lequel, tout en les distinguant, il les réunit et les accorde? Cette harmonie résulte du soin extrême avec lequel il détermine leurs confins, là où elles sont exposées à se rencontrer, et de la liberté illimitée qu’il laisse à l’une et à l’autre dans leurs domaines respectifs. Chacune d’elles, en vertu du principe civilisateur, est souveraine dans le sien. L'Église mène librement à Dieu le peuple des fidèles par le chemin que Dieu a tracé lui-même. Tous les moyens les plus appropriés à ce but, elle a le droit de les choisir et de les employer, sans qu'il soit au pouvoir de personne de l'en empêcher. L'État, de son côté, règle souverainement les formes fondamentales de sa constitution depuis la monarchie la plus centralisée jusqu’à la république la plus démocratique : l’Église les bénit toutes, et ne se trouve à l’étroit dans aucune. Elle envisage avec une égale bienveillance tous les États, et elle ne leur refuse pas sa coopération, lorsqu'elle en est sollicitée. Mais elle ne le fait qu'en vertu d’un accord avec eux, et s’ils la laissent en dehors de leurs conseils, elle n’en force pas les portes. La seule chose qu’elle leur demande, c’est qu'ils respectent les droits qu'elle tient de son Créateur, de même qu’elle respecte ceux qu'ils en ont reçus. À ce prix, l'harmonie et la paix ne seront jamais troublées entre elle et eux, et elle leur assure la prospérité avec tous les biens de la civilisation.