‹ Les origines de la civilisation moderne 1923Chapitre 29 sur 44 · INTRODUCTION XXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXVII

un plan redoutable et mystérieux. En effet, quelque diverses que soient leurs théories, quelque opposés que soient leurs plans de réforme sociale, l’accord est complet entre eux dans la haine du principe civilisateur. Tous protestent à l’envi contre l'innovation fatale par laquelle le christianisme est venu détruire l’unité de la société humaine; tous rêvent le retour à cette heureuse forme sociale où il n’y aurait plus, comme autrefois, qu’un seul pouvoir, celui de l'État, légiférant en matière religieuse et imposant aux consciences son Credo négatif. Hobbes est d'accord ici avec Jean-Jacques Rousseau, Spinoza ne parle pas un autre langage que Proudhon, et des utopistes comme Saint-Simon se rencontrent sur ce point avec des légistes comme Bluntschli (x).

Quand ils seront parvenus à rompre l’union sacrée qui relie la société temporelle à l’Église éternelle, quand le corps social, privé de son âme, ne sera plus qu'un aveugle tâtonnant à travers la nuit des erreurs et dans la fange des voluptés, alors, selon eux, l’émancipation du genre humain sera faite, et l’Église aura cessé d'exister. Ce rêve impie sera-t-il réalisé, et l’avenir donnera-t-il raison aux visionnaires qui se flattent de mener bientôt les funérailles de l’Église? Dix-neuf siècles d'expérience auraient dû au moins leur apprendre à ne pas proclamer trop bruyamment leurs espérances. L'Église a pour elle les promesses de Jésus-Christ; elle sait en qui elle a mis sa confiance et elle sait aussi que ses ennemis n’ont fait de pacte

(1) HoBgses, Les fondemenis de la politique; J.-J. Rousseau, Le Contrat social; SpINozA, Traité politique; PROUDHON, La justice dans la Révolution et dans l'Église; BLunrscurr, Théorie de l’État.

XXXVIIT INTRODUCTION

qu'avec la mort (1). Immobile, elle voit passer ses ennemis; immortelle, elle les regarde mourir.

Mais la société civile n’a pas les mêmes garanties d'immortalité. Œuvre humaine, elle est mortelle comme tout ce qui sort des mains de l’homme, et, à moins que le christianisme ne lui communique son principe de vie, elle est condamnée à périr. Or, rien ne peut empêcher l’homme de faire de sa liberté l'usage qu’il lui plaît, et d'éliminer de la vie sociale ce principe chrétien, qui est pour elle la source d’une indéfectible vitalité. Ce serait alors le règne d’une iniquité bien plus terrible que celle de la société antique, puisqu'elle serait plus réfléchie et plus voulue. Un enfer terrestre clôturerait les annales de ce monde (2) qu’un paradis terrestre inaugure, et le genre humain, victime de sa propre folie, se verrait réellement réduit, pour finir, à la tragique panacée du suicide collectif. Voilà tout ce qu'ont à lui promettre les faux prophètes qui lui offrent de l'émanciper du joug suave et léger de l'Évangile. L’humanité, qui les écoute, tient ses destinées dans ses mains. Arrivée au carrefour des deux sentiers, elle a le choix entre celui de la vie et celui de la mort. Ira-t-elle à celle-ci par la volupté et par le blasphème, ou à celle-là par le travail et par la foi? Il n'appartient pas à l’auteur de ces lignes de répondre à une question aussi solennelle; mais, témoin respectueux et ému d’un drame sans précédent, il ne tremble pas devant cette option fatidique et c’est le cœur plein d’espoir qu'il envisage l'avenir du genre humain.

(1) IsAïE, xXVIN, 15 : Dixistis enim : Percussimus foedus cum morte, et cum inferno fecimus pactum.

(2) Le mot est déjà prononcé par RENAN, Dialogues et fragments : bhilosophiques, p. 113.

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