CHAPITRE PREMIER L'EMPIRE ROMAIN
L'empire romain est le type le plus complet de la société païenne. Il la représente dans des proportions plus vastes qu’elle n’en a jamais eu auparavant, et avec un caractère de puissance et de majesté qui est unique dans le monde. En étudiant ce grandiose édifice politique, auquel toute l'antiquité a travaillé pendant des siècles, c’est le genre humain lui-même qu'on apprend à connaître dans le plus vigoureux effort qu'il ait jamais fait pour réaliser un idéal social.
C'était un spectacle de tout point extraordinaire que celui de la société romaine. Héritière de toutes les civilisations, elle avait réuni et fécondé les conquêtes de chacune d'elles. L’Orient lui avait légué ses traditions de pouvoir absolu et ses cultes pleins de mystères où le sentiment religieux allait se rajeunir; la Grèce, le trésor de sa pensée philosophique et les merveilles de son art; l'Occident barbare, une inépuisable réserve d'hommes et de forces morales, destinée à réparer les pertes quotidiennes de la civilisation vieilissante. Tout cet ensemble de ressources
était maintenu par la vigueur du génie romain, organisateur et dominateur par excellence. Le prestige du nom romain était tel qu’il suffisait pour entretenir l’unité au sein de tant d'éléments hétérogènes, quelles que fussent, par-ci par-là, les tendances séparatrices. Cent millions d'hommes, dans les trois parties du monde, vivaient sous le gouvernement du même prince, obéissaient aux mêmes lois, se réchauffaient au soleil de la même civilisation.
Des royaumes entiers étaient convertis en provinces romaines; des capitales superbes comme Alexandrie, Antioche, Carthage, Athènes, Jérusalem, n'étaient que les astres secondaires gravitant autour de la ville du Tibre, qui noyait tout dans l'éclat de sa splendeur. Rome semblait avoir pris possession de la terre pour toujours, tant elle y avait marqué profondément son empreinte. Partout on retrouvait l’œuvre de ses mains ou la trace de ses pas. Du milliaire doré du Forum s’étendait jusqu'aux extrémités du monde un immense réseau de routes publiques, qui couraïient droit devant elles par-dessus tous les obstacles, enjambant les fleuves, perçant les forêts, gravissant les montagnes et reliant toutes les provinces entre elles, comme de puissantes artères qui faisaient circuler à travers tout ce grand corps la sève de la vie. Les arcs de triomphe, surgissant sur tous les points du monde habité, voyaient passer des peuples entiers sous leurs voûtes majestueuses; les amphithéâtres et les cirques se remplissaient de spectateurs depuis les rivages de la Bretagne jusqu'au pied du Caucase; des aqueducs immenses, portés sur des piliers sans nombre, versaient sur les places publiques des grandes villes les ondes fraîches et pures qui jaillissaient sous les om-
brages des forêts; enfin, les tombeaux eux-mêmes, dont les inscriptions indélébiles triomphaient de l’oubli et de la mort, semblaient vouloir éterniser l’existence des cités autour desquelles ils groupaient leurs silencieux faubourgs.
Mais rien n’égalait la ville incomparable qui, du haut de ses sept collines, tenait les rênes du monde subjugué. L’imagination éblouie restait en dessous de ses réalités, et les ailes de l’esprit se fatiguaient à voler autour de ses merveilles. Ses monuments étaient les palais du genre humain. Toutes les nations de la terre venaient s'asseoir sur les gradins de son Colisée, qui avait 80,000 sièges, et de son Cirque, qui en comptait 360,000. Ses places publiques avaient la majesté et l’opulence des sanctuaires. Des temples magnifiques s’y alignaient en rangs serrés, rivalisant de richesse et de grandeur; des peuples de statues dorées, rangées comme des armées surnaturelles, y rayonnaient au soleil; des colonnes sublimes, que l'œil se perdait à suivre, s’élançaient vers le ciel comme pour y porter la gloire des triomphes inscrits sur leurs flancs. Au centre de toutes ces merveilles, le Capitole et le Palatin se dressaient en face l’un de l’autre, l’un séjour de Jupiter, l’autre demeure de César; celui-là, dans la majesté lointaine du passé, celui-ci dans la splendeur inouie du présent. Telle était encore la Ville d'Or au ive siècle, lorsque l’orgueilleux Constance, habitué à n’admirer que lui-même, y fit sa première entrée. Éperdu, le cœur palpitant et suffoqué d’admiration, le fier monarque se sentait défaillir devant la magnificence de Rome, comme s’il eût été mis en contact avec je ne sais quoi de divin (x).