AMMIAN. MARCELLIN., XXI, X
C'était le cœur de l’Empire, en effet, qui battait dans cette ville superbe, universelle et éternelle comme l’Empire lui-même. La ville était un monde : Urbs orbis, disaient ses poètes dans un jeu de mots qui a eu une longue fortune; wrbs aeterna, redisaient ses inscriptions longtemps avant que le christianisme vint donner à ce titre une consécration solennelle. Les Romains considéraient l’Empire comme une société qui embrassait tous les peuples de la terre, et, dans les appellations officielles, ils saluaient leurs Empereurs du titre de princes du genre humain et de maîtres du monde. L’éternité de l’Empire était un axiome politique qui résumait tout le credo de leur patriotisme. Ils faisaient des vœux pour elle; 1ls la” croyaient garantie par l’ordre providentiel de l’univers; ils avaient fait partager leur croyance aux autres peuples. Tout justifiait ce rêve grandiose : huit siècles de triomphe sur tous les ennemis, et une autorité qui n'avait d’autres limites que celles du monde connu, puisqu'elle était bornée seulement par les sables brûlants du Sahara et par les flots qui battaient les rives de Thulé. Groupée autour de la colline du Capitole, l'humanité croyait cette fois s’être ralliée pour toujours, et avoir conclu avec la nouvelle Babylone un pacte indissoluble.
Ce pacte supposé, que les plus beaux génies de l’antiquité ont salué comme l'acte constitutif de la vie civilisée dans toutes les parties du monde, était dans leur pensée le moyen d'atteindre le but de la société humaine. Il comprenait une double clause. Les peuples confiaient leurs destinées à la Ville éternelle en lui faisant l’abandon de leur liberté, et Rome, en échange, se chargeait de réaliser pour le compte de
tous ce bonheur terrestre qui était leur idéal commun. Tout d’abord, elle leur garantissait la paix, premier bienfait, qui était la condition de tous les autres. À l'ombre de cette paix auguste et sacrée, qu’elle appelait la paix romaine, l'humanité vivait désormais tranquille et débarrassée des conflits sanglants entre nations, qui n'avaient cessé de souiller la scène de l'histoire. Mais ce n’était pas tout. La paix romaine avait pour fille la félicité romaine, en ce sens que la domination du peuple vêtu de la toge faisait participer le monde à tout l’ensemble de jouissances compris sous le nom si séduisant de civilisation. Cette félicité, dont les textes législatifs parlent avec une fierté si convaincue, était l’apanage exclusif des peuples soumis à l’Empire : elle s’arrêtait à ses frontières, et ne se communiquait pas aux barbares qui vivaient en dehors de l’univers romain. L'existence n'avait plus de charme pour celui qui l'avait goûtée une fois, et qui, comme l’infortuné Ovide, venait à en être privé. C’est qu’en dehors de ce monde radieux et enchanté, il ne régnait que la nuit et le chaos : Rome, semblable à un soleil, était la vie et la joie de l’univers. L'humanité n'avait pas autre chose à demander aux destins que la continuation d’un état social si plein de délices. Rassemblée en un seul corps dont les membres s’étendaient sur toute la surface de ia terre, assurée d’un avenir dont les limites échappaient à la pensée, jouissant pour la première fois d’une prospérité qu'aucun siècle n'avait connue, elle s’éveillait à la conscience de son immensité dans le temps et dans l’espace, de sa toute-puissance au milieu de la nature créée, et elle se reconnaissait et s’adorait elle-même dans cette prodigieuse et magnifique civilisation, qui
semblait la personnification de son génie et AE vivante de la solidarité universelle. :
Rome fut dès lors la grande divinité du genre Ke. main, puisqu'elle était elle-même le genre humain divinisé. De tout temps, la patrie avait été, pour le païen, la plus sainte des divinités; aussi, lorsque Rome fut devenue la patrie commune de tous les hommes civilisés, elle fut également leur religion commune. Au milieu de l’innombrable confusion des dieux et des cultes, son culte était le seul qu'ils professaient tous. Zeus, Jupiter, Isis, Mithra, Cybèle ne recevaient que les hommages de certains groupes d’adorateurs : mais par-dessus tous ces dieux nationaux, l'État universel se dressait dans sa majesté écrasante au milieu du ciel solitaire, où il occupait une place telle qu'il échappait à toute comparaison. Il n’était pas nécessaire de faire un effort de raisonnement pour se convaincre de son existence. Rome n'était pas, en effet, quelque chose d’abstrait et d’invisible, c'était une divinité qui se laissait voir et toucher, incarnée qu'elle était dans un être sublime qui condensait tout son éclat. Ce dieu mortel, c'était l'Empereur. IL personnifiait la patrie, et il avait droit au même culte qu’on rendait autrefois à celle-ci. En lui, la vieille doctrine païenne de la divinité de l’État trouvait son expression la plus complète; confuse ou inachevée partout ailleurs, elle se voyait élevée par le génie romain à la hauteur d’une théorie politique, et elle brillait d’un éclat éblouissant dans la personne impériale, qui la faisait passer du domaine des idées dans celui de la réalité.
Il faudrait refaire toute l’histoire romaine pour assister au devenir du dieu impérial. Il fut d’abord
l’âme collective répandue à la fois dans les assemblées publiques, dans le Sénat et dans les magistratures; puis, d'âge en âge, chassée, par les conflits civils, de ces diverses institutions, cette âme impersonnelle de la nation ne cessa de se concentrer, jusqu’à ce qu’au terme de ses épreuves, elle vint s’absorber enfin dans la personnalité d’un homme en qui elle versa la somme de ses attributs divins. Ce fut un travail immense, une évolution douloureuse et pleine d’angoisses. Elle ne fut ni consciente ni voulue; elle fut inévitable et instinctive, parce que chacune des nombreuses étapes qui y menaient n’était qu’un remède provisoire aux souffrances de la société, et que derrière chacune l'Empire se montrait comme le terme définitif de tant de vicissitudes. L'Empire, c'était la cessation de l’anarchie et de la guerre civile, la fin de ces massacres et de ces crimes qui convertissaient la vie sociale en un affreux cauchemar : nul ne croyait l'acheter trop cher au prix d’une liberté féconde en désastres. Aussi lorsque, revêtu du prestige de la victoire et du génie, un puissant se montra un jour au peuple fatigué, le rameau d’olivier à la main, promettant de fermer toutes les plaies et de relever toutes les ruines, il fut salué par des acclamations universelles. Chacun se félicitait de le voir se charger à lui seul du fardeau des affaires publiques, et on le bénissait de son dévouement en répétant avec conviction : Beatus lle qui procul negotiis (1).
On ne marchanda pas les preuves de confiance à un si généreux bienfaiteur. Tous les pouvoirs qui étaient répartis entre les diverses magistratures et sur
(1) HORAT., Epod. 11, 1.
les diverses assemblées furent ramassés en un seul faisceau et réunis sur la tête d'Octave, qui, tout naturellement, se trouva dieu par accumulation, n’y ayant plus rien dans la patrie qui ne vécût en lui. La chose, toute grave qu'elle était, se passa sans éclat et sans bruit : la prudence d’un côté, la vanité de l’autre, avaient intérêt à ménager les transitions, et depuis longtemps l'Empire était devenu l'unique forme du gouvernement romain qu’on en dissimulait encore le véritable caractère sous une multitude de fictions. Le maître qu’on s’était donné n’était pas un maître, et les fiers et libres républicains de Rome pouvaient continuer de plaindre les peuples asservis à des rois, eux qui n'avaient à leur tête qu’un président {princeps) ou qu'un général (imperator) (x). La modeste maison d’Octave sur le Palatin ne se distinguait des autres que par la couronne de laurier qui en ornaït le seuil; lui-même, simple dans sa vie, circulait à pied comme un particulier, à travers cette Rome dont il était le mandataire respectueux. Lourde était, disaiton, la responsabilité dont le chargeait une telle mission : aussi fallut-il — Ô ironie ! — faire violence aux deux premiers Empereurs, pour les empêcher de se dérober au pouvoir.
Rien d’ailleurs n’était changé, au moins en apparence, par la création du principat. Les institutions qui avaient survécu restèrent debout, les vieilles magistratures républicaines ne cessèrent pas de fonctionner, le Sénat, cette assemblée de rois, continua d’être, comme autrefois, le centre reconnu de la vie publique, la haute assemblée délibérante dans laquelle on
(x) Sedem obtinet principis ne sit domino locus. PLIN., Panegyr. Trajan., ©. 55.
traitait, avec une souveraine autorité, tous les grands intérêts de la patrie. Mais combien, dès les premiers jours, la réalité répondit peu à ces apparences ! Caché derrière la pompe toujours imposante des institutions antiques, l'Empereur en avait absorbé toute la vie; comme des licteurs, elles s’avançaient devant lui, portant les insignes redoutables du pouvoir, mais n'ayant pas le droit d’en faire usage. Il se serait bien gardé d'effrayer l'esprit public en les faisant disparaître brusquement; mais il les laissait dépérir peu à peu sous leurs brillants dehors et faisait servir leurs débris eux-mêmes aux projets de son ambition. Telle fut notamment la fortune du Sénat. On n'avait pas osé supprimer d’un coup ce corps illustre, dans lequel semblaient revivre les glorieux souvenirs de huit siècles; on avait même, en apparence, augmenté encore la somme de ses attributions, en transportant dans son sein le droit électoral des comices populaires. Mais, de tant de prérogatives, il ne pouvait en exercer aucune en toute liberté : directement ou indirectement, il était inspiré, mené, bridé par le prince, qui pouvait tout sur chacun de ses membres, et à qui d’ingénieuses combinaisons législatives permettaient tantôt de le paralyser complètement, tantôt de casser ses actes. Les rares fois qu’on l'entend parler avec un accent d'autorité aux Empereurs, c'est pour leur enjoindre de conserver le pouvoir, ou de satisfaire leurs passions. En somme, le Sénat était encore là pour donner, par la lot royale, un air de légitimité au pouvoir du maître, et pour mettre à sa disposition les otages de la société ancienne. Dans cette pâle et tremblante assemblée, habituée à lire ses destinées sur le front de ses tyrans, César tenait sous la main
les représentants de toutes les supériorités naturelles ou historiques qui pouvaient faire ombrage à la sienne : il ne cessa, lui le fils de la démagogie, de porter des coups à l'institution aristocratique et républicaine par excellence, en décimant ou en dégradant les grandes familles qui la composaient, et la plèbe applaudissait bruyamment ou, tout au moins, assistait avec indifférence à l’extermination des races contre lesquelles elle avait de si vieilles rancunes. | L'existence du Sénat n’était donc pas inutile à l’absolutisme, et l’on comprend que jamais les princes les plus tyranniques n'aient pensé à se défaire d’une institution qui livrait les dignitaires de la vieille Rome aux maîtres de la nouvelle.
Au reste, les scrupules et les précautions de la première heure disparurent bientôt, et l’idée impériale ne craignit pas de s'affirmer promptement dans ses conséquences les plus hardies. D’Auguste à Dioclétien, elle alla développant son redoutable principe avec une franchise et une audace grandissantes. Elle eut, de bonne heure, ses théoriciens, qui en tirèrent toute une philosophie politique. Les plus illustres jurisconsultes de l’Empire consacrèrent leurs veilles et leurs méditations à établir à jamais, sur la base des lois, le dogme de la divinité de César. La doctrine se distinguait par cette netteté juridique et par cette rigoureuse logique des déductions, qui caractérisent les produits de la pensée romaine. Elle faisait de l'aristocratie impériale, exercée en vertu d’une délégation supposée du peuple, la forme constitutionnelle de la société politique. Voici comment. L'ensemble des droits divins et humains résidait dans la patrie. Celle-ci, par un acte de sa souveraine volonté, les
conférait, chaque fois qu'ils devenaient vacants, à l’homme qu'elle en jugeait le plus digne. Le Sénat lui servait d’organe pour opérer cette transmission, et l’acte légal par lequel elle avait lieu est connu dans le droit romain sous le nom de Lot royale. Une fois que César avait reçu, en vertu de cette loi, les divers pouvoirs qui formaient, par leur réunion, toute l'autorité sociale, il ne restait plus aucune particule de la puissance publique qui ne fût absorbée dans sa personne. L'âme de la patrie avait passé dans la sienne; il participait de sa nature sacro-sainte, il était dieu. |
Cette audacieuse fixion, devenue un véritable principe constitutionnel, peut être considérée comme la clef de voûte du système impérial. La divinité de l'Empereur fut déduite toute entière, par voie de syllogisme, de l’idée païenne de la divinité de la patrie. En vertu du phénomène d’incarnation décrit ci-dessus, César devenait, comme l’a dit un ancien, #n dieu présent, corporel, à qui 1l faut rendre un culle assidu dès qu'il a reçu le titre d’ Auguste (x). Ce titre lui-même, réservé auparavant aux immortels, indiquait déjà le caractère tout divin de César; mais tous les autres qualificatifs qui désignaient les dieux ou la patrie lui furent donnés également; on lui attribua la majesté et l'éternité; tout ce qui émanait de lui était sacré; ses paroles étaient des oracles; ses caprices, des volontés célestes. Dès Auguste, l'Empereur fut l’objet d’un culte, qui, commençant aux extrémités de l'Empire, gagna bientôt les grandes villes des provinces, et finit par pénétrer dans Rome même, où,
(1) VEGET., De Re militari, II, 5.
des fenêtres du palais, les maîtres du monde purent voir la foule des fidèles prosternés devant leurs statues, et leur offrant de l’encens avec des prières. On les invoquait, on jurait par eux, on Se racontait leurs miracles (1), on rendait un culte à leurs images, et les autels des plus grands dieux étaient abandonnés pour les leurs. |
Sans doute, une doctrine politique qui demandait de pareïls sacrifices à la raison humaine n'était pas sans rencontrer bien des incrédules, et parfois même des indiscrétions d’antichambre apportaient aux fidèles un écho des plaisanteries que les Empereurs se permettaient sur leur propre divinité. Mais, pourvu que l’incrédulité ne fit point d'éclat et ne causât point de scandale, on fermait volontiers les yeux sur le reste. La religion officielle se contentait d'une adhésion purement extérieure et ne liait pas la conscience; elle réclamait l’obéissance et non la foi; il était permis de n’y pas croire, il suffisait de la pratiquer. On n’ignorait pas que, la divinité de César étant une hypothèse constitutionnelle nécessaire à la prospérité de l'État il fallait sy soumettre par patriotisme, sinon par conviction religieuse. Brûler quelques grains d'encens devant la statue de l'Empereur, dans les fêtes solennelles, ou faire quelques libations sur son autel, c'était un acte de bon citoyen, rien de plus; le plus sceptique des philosophes, comme le plus fier contempteur des dieux, pouvait professer sans scrupule une religion aussi accommodante.
Quel que fût, d’ailleurs, le jugement intérieur de la conscience humaine sur la valeur du dieu d’Empire,
(1) SUETON., Octav., 6; Vespasian., 7; TACIT., Hist av) 67
la nature et l'étendue de son pouvoir ne faisaient de doute pour personne. Ce pouvoir avait les mêmes limites que celui de l’État, c’est-à-dire qu’il n’en avait pas. On entend bien, de temps en temps, protester contre ces abus; contre le principe qui en est la source, jamais ! Même les esprits de la trempe d’un Facite cessent de se plaindre lorsqu'ils voient un Trajan monter sur le trône, et iis croient tout sauvé quand le despote est un honnête homme. Jamais, pendant le cours de plusieurs siècles, les plus intré-
pides penseurs de l’Empire romain ne s’avisèrent d’ébranler ou seulement de discuter les deux fictions politiques sur lesquelles 1l reposait : la divinité de la patrie, et son incarnation dans un individu. Elles faisaient l’une et l’autre partie de la foi nationale, et le plus grand jurisconsulte de l'antiquité en formulait les conséquences pratiques dans un aphorisme d’une précision irréprochable : « Le bon plaisir du prince a force de loi, puisque, en vertu de la loi royale qui est la source de son autorité, le peuple lui a conféré et a incorporé en lur tout l’ensemble de ses droits et de ses pouvoirs (1). » Nous sommes ici au cœur du césarisme, et cet axiome du droit public romain nous en donne la formule la plus explicite, en même temps que le dernier mot de la politique païenne.
Les conséquences pratiques d’une pareille théorie se devinent. L'Empereur peut tout ce qu'il veut quod hbet, hicet (2). Lui-même est au-dessus de toutes les lois et n'est lié par aucune : princeps legibus solutus est (3). Tout est à lui : les corps, les biens et
(x) L. I. Dig., tit. 1V, $ 1, Ulpian. (2) SPARTIAN. in Anton. Cayacalla, p. 132 À. (Casaubon.) (3) L. I. Dig,, tit. 111, $ 31, Ulpian.
les âmes. Il est l’arbitre de toutes les existences, la source de tous les droits, la raison d’être de tout le travail humain. Tous les endroits de la terre reçoivent de lui des ordres et lui rendent des tributs. Du fond de son palais, il met en mouvement, par une multitude de ressorts, l'immense machine de l’univers. Sur un signal de lui, d'innombrables agents se répandent dans toutes les provinces, et le mot d'ordre qu'il donne est répété par les légionnaires campés à l'ombre du mur d’Adrien, comme par les vétérans qui gardent, sous un soleil de plomb, les déserts de l'Arabie. Le monde entier palpite dans la toile de l’araignée monstrueuse : assis au centre, ilen perçoit les moindres tressaillements. Le seul froncement de son sourcil assombrit l'existence. Sa faveur, c’est la vie; son plaisir, la mort. Celui que César avait regardé de travers au Sénat rentrait chez lui et se faisait mourir, non sans avoir, par un dernier acte d’adoration, inscrit dans son testament l’auguste homicide. Celui qui voulait fuir son ressentiment ne trouvait plus d'asile ici-bas il fallait, pour se dérober à cet œil vigilant et à cette main toute-puissante qui vous atteignaient jusque sur les confins du monde, descendre avec Sabinus et Éponine dans les entrailles de la terre (1), ou se réfugier avec les malheureux colons sur ces plages barbares où, aux yeux d’un homme civilisé, la vie ne valait plus la peine d’être vécue. « Tu n'es pas l’ami de César (2) ! » A cette seule parole, un nuage passait devant les yeux d’un juge romain; il laissait tomber la balance de l'équité, et il envoyait le juste à la mort. Qu'on se figure maintenant ce dieu mortel, contem-
(x) Dio Cass., LXVI, 3 et 16.
(2) Evang.S. JOANN,, XIX, 12.
plant du haut du Palatin la Ville Éternelle étendue à ses pieds, dans les lignes solennelles de cet horizon romain, qui semblent tracées depuis des siècles pour servir de cadre aux plus grands tableaux de l’histoire. Que devait-il se passer dans le sein de cet homme élevé si haut au-dessus de ses semblables et qui voyait le genre humain défiler devant lui avec la salutation du gladiateur? Presque toujours, la tête lui . tournait sur ces sublimes sommets; l’ivresse d’un pouvoir sans limites imaginables s’emparait de sa raison, et il devenait la proie de ce vertige impérial auquel presque aucun Empereur n’a échappé. Alors, cédant aux hallucinations les plus enchanteresses, obéissant à je ne sais quelle voix de sirène qui, du fond des abimes, appelle les maîtres absolus à leur perte, il commençait cette existence délirante et folle que le monde contemplait d'en bas avec stupeur et effroi. Lancé à la poursuite de toutes les jouissances du pouvoir, il avait bientôt épuisé celles que permettent la raison et Ja nature; elles lui semblaient fades et sans saveur. Il lui en fallait d’autres : 1l trouvait un malsain plaisir à se montrer au-dessus de toutes les lois en les violant toutes, et à ne respecter aucune des bornes que la politique, ou la morale, ou les lois physiques elles-mêmes mettent aux entreprises des hommes. Ce dieu prouvait sa divinité à faire des choses impossibles, c’est-à-dire des choses monstrueuses; toujours en dessous de l'humanité, à force de vouloir se mettre au-dessus ! Les forfaits qui stupéfiaient le plus la conscience humaine, par là même qu'ils étaient une victoire plus éclatante de la divinité impériale sur quelque limite, avaient dès lors un attrait spécial, et l’extravagance non encore rêvée possédait un charme
que les autres n'offraient plus. De là, chez la plupart des Empereurs, ces atrocités insensées qui apparaissent comme des défis à la nature humaine et aux lois éternelles de la Providence, et dont le seul récit souillerait la plume de l’historien chrétien. C'était le vertige impérial qui agissait. Par un juste châtiment, le maître qu’une politique perverse investissait d’un pouvoir monstrueux devenait un monstre lui-même : le dieu se trouvait être une bête féroce ! 2 Un nuage pourtant continuait de planer dans le ciel radieux où trônait le maître du monde, et il était assez noir pour jeter une ombre de deuil sur tout l'éclat de sa puissance : c'était l’incertitude du lendemain. Au milieu des splendeurs de l’apothéose, il lui semblait que, comme le triomphateur d'autrefois montant au Capitole, il entendait la voix de quelque esclave insolent placé auprès de lui par le destin, pour lui rappeler qu’il n’était qu’un dieu par délégation, toujours révocable à volonté. Il suffisait, en effet, d'un caprice de cette divinité collective, la patrie, pour rappeler à elle son âme incarnée dans l'Empereur, et pour rendre celui-ci au néant. Cela lui arrivait souvent : irresponsable et changeante, elle aimait à se poser tour à tour, comme pour marquer son omnipotence illimitée, sur les têtes les plus illustres et sur les têtes les plus vulgaires. Mais elle aimait avant tout les violents qui lui arrachaïent ses faveurs à main armée ; elle courait à eux sur les cadavres des maîtres de la veille, et elle était obstinément fidèle à ceux qui savaient l’enchaîner avec des chaînes de fer. Quiconque était assez fort pour dicter au Sénat une loi royale voyait, par le fait même, l’âme de la patrie entrer en lui et ne faire qu’un avec la sienne. Brigand
s’il échouait, il devenait dieu si le succès lui était favorable, cariln’y avait pas de milieu, pour un Empereur, entre l’'Olympe et l'égout, et c'étaient les dés de fer tombés des mains de la force qui tranchaient l'alternative. Tant que dura l’Empire, la seule loi de succession au trône ce fut la loi du plus fort, et la légitimité du pouvoir se confondit avec sa possession.
De là, des convoitises et des ambitions dont l’ardeur ne saurait être dépassée. Où était l’homme libre qui ne comptât parmi ses espérances d'avenir quelque possibilité infinitésimale de s’éveiller un jour Empereur? Il n'y avait si pauvre soldat qui, en revétant la casaque du légionnaire, ne pût se flatter de la remplacer finalement par la pourpre impériale. On remarque, en lisant l'Histoire Auguste, que le règne de tous les Empereurs de fortune a été annoncé longtemps d'avance par une multitude de présages : au milieu de la condition la plus obscure, chacun d'eux avait, dès l'enfance, son horoscope d'Empereur. « Tu seras roi!» Le charme maudit de ces paroles, qui causèrent les crimes d’un Macbeth et d'un Cromwell, retentissait au milieu des camps à l'oreille de tous les ambitieux, et les poussait à tout oser, selon la parole que répétait si souvent le fondateur de l'Empire : «Si l’on veut commettre le crime, que ce soit pour le pouvoir (1) !» Ce mot d'ordre ne fut que trop fidèlement suivi. Des flots de sang coulèrent pour le conserver. Des cent huit membres de la famille Julia, quarante périrent de mort violente, et on peut compter sur ses doigts, dans la série des Empereurs
(1) SuETON., Caes., 30, d’après CIcER., De offic., III, 27.
depuis Auguste jusqu’à Dioclétien, le nombre de ceux qui sont morts dans leur lit : il y en a neuf sur quarante-six |! Et presque toujours c’est au milieu des plus affreuses catastrophes publiques qu'ils s’élevaient et tombaient. Si l’on décompte l’époque des Antonins, pendant laquelle l’humanité jouit d’une paix relative, on rencontre pendant tout le reste de la période impériale des convulsions si fréquentes qu’elles semblent la règle, et si terribles qu’à plusieurs reprises elles menacent le monde romain d’une dislocation immédiate. C’est ainsi que l’Empire tenait ses promesses de joyeuse entrée : il avait demandé au monde sa liberté en échange de la paix, et voilà qu'avec la servitude il lui apportait la plus cruelle des guerres, la guerre civile en permanence, et l'anarchie transformée en institution politique.
Cette substitution de la force au droit avait eu pour conséquence le déplacement du centre de gravité de la vie publique, qui se trouvait lui-même désormais là où était la force. Du forum désert, du Sénat asser vi, il avait passé dans les camps, au milieu de la soldatesque. Là se faisaient et se défaisaient les Empereurs; là se proclamaient les seules lois qui n’eussent pas à craindre d’être violées. Un pronunciamiento militaire décidait des destinées du monde. Au milieu de son palais, le souverain entouré de tout l’éclat de la puissance suprême tremblait et se préparait à la mort, lorsqu'à l'extrémité des frontières un troupier quelconque avait été salué, par ses camarades, du titre d'Auguste.
Le grand point, pour qui voulait conserver le pouvoir, c'était de s'assurer la fidélité de l’armée : « Payez bien le soldat, disait un Empereur, et méprisez le
reste (x). » Cette brève et hautaïine formule ne se borne pas à attester l'importance de l’élément militaire : elle enseigne aussi la manière de le gagner. C’est à prix d’or qu’on se faisait acclamer et soutenir par les troupes. Depuis que le service militaire avait cessé d’être un devoir civique pour devenir un métier onéreux, mais lucratif, l’armée avait singulièrement changé de caractère. Recrutée au hasard dans les provinces, parmi les nationalités les plus diverses, remplie d’aventuriers et de mercenaires sans autre lien entre eux que la vie militaire elle-même,elle perdait successivement toutes les qualités qui avaient fait des légions romaines les premières troupes du monde. Sans patriotisme, sans discipline, sans honneur, ignorant les intérêts de l'Empire et ne se préoccupant que des siens, elle s'était, depuis longtemps, dépouillée de cet esprit d'abnégation et de sacrifice qui ennoblit le métier des armes. Elle savait encore se battre, à condition qu'on la payât bien; elle ne savait plus se dévouer, elle ne savait plus même obéir. Les souverains qui, comme Pertinax ou Probus, crurent pouvoir la régénérer en y réintroduisant la sévère discipline des anciens jours, payèrent de leur vie cette erreur patriotique. Le soldat ne voulait plus de son métier que les sanglantes voluptés et les copieux profits; il n’entendait pas en supporter les fatigues, et il brisait sa pioche sur la tête des maîtres qui voulaient le faire travailler.
L'armée démoralisée était donc le ferment le plus actif de la décomposition sociale. Ses intérêts n'étaient pas seulement étrangers à ceux de la société civile; ils y étaient formellement opposés. L'armée trouvait son
(1) Dio Cass., LXXVI, 15.
profit à plonger l’Empire dans le désordre, puisque tout changement de règne lui apportait de nouveaux donatifs et de nouvelles occasions de pillage. Cette situation immorale était féconde en révolutions militaires. Au moindre prétexte, les troupes s’ameutaient; on courait à la tente du général, on lui jetait un morceau de pourpre sur les épaules et on le proclamait Empereur. Il était, à partir de cet instant, voué au trône ou à la mort : qu’il le voulût ou non, il devait renverser le maître régnant, à moins de devenir sa victime ou celle des soldats! Voilà comment l’institution faite pour défendre l'Empire ne servait, grâce à la corruption générale des mœurs, qu’à le bouleverser et à hâter sa ruine.
Le reste du monde assistait passif et d'ordinaire indifférent aux tragédies militaires qui lui donnaient des maîtres. En abandonnant le service des armes, le Romain avait, par là même, renoncé à toute part dans la direction de ses destinées politiques, et c'était un sacrifice qui ne lui coûtait guère. II n'avait plus la vigueur morale nécessaire pour prendre de l'intérêt à la chose publique. Volontiers il en laissait la direction à qui en avait les fatigues, pourvu que, de son côté, il pût goûter en paix les seuls biens qu'il demandât à l'État de lui garantir : la sécurité de la vie privée et la jouissance tranquille de la plus grande somme possible de plaisirs. C'était cela qu’on entendait sous le nom de félicité romaine. Le bonheur ne se concevait plus que sous la forme du plaisir ; le plaisir était devenu le but de toutes les existences, et les jouissances multiples que, dans une société vieillie, les divers organes de la vie publique distillent comme d’enivrants poisons étaient le principal et même l’unique
attrait de l'existence pour des multitudes d'êtres humains.
Cette religion du plaisir était universelle : grands et petits la pratiquaient avec la même dévotion, avec le même oubli des intérêts supérieurs de l'individu et de la société.
La vie politique des grands se bornait à l'exercice de quelques magistratures toujours vivement disputées par la vanité des familles, bien que les dépenses qu’elles imposaient, jointes à la perte de toutes leurs prérogatives anciennes, les eussent réduites à n'être plus que des hochets ruineux. Quant à la plèbe, elle se contentait de marquer, par ses acclamations ou par ses huées, le début ou la chute des règnes : aujourd’hui à genoux devant l'Empereur, demain traînant son cadavre au Tibre. La vie privée était profondément altérée, et les vieilles vertus domestiques devenaient de plus en plus rares. On désertait la vie conjugale, et tous les jours voyaient grossir le nombre des célibataires libidineux pour qui les joies de la paternité n'étaient plus une compensation suffisante à ses peines et à ses ennuis. Le mariage avait perdu sa dignité en même temps que la pompe imposante de ses rites; ceux qui en contractaient les nœuds ne savaient pas les respecter : ils les rompaient sous les prétextes les plus frivoles, ou les violaient jusque dans les bras de leurs épouses par des attentats néfastes contre lesquels les lois essayaient en vain de réagir. La maison romaine, devenue le silencieux abri des plaisirs sensuels, avait cessé de retentir du murmure joyeux que font autour du foyer domestique de nombreux enfants. L'exposition continuait de dépeupler la cité, en même temps qu’elle pourvoyait de chair
humaine la boutique du gladiateur et le bouge du proxénète. La sainte tâche de l’éducation était abandonnée aux esclaves, et la collaboration de la famille à cette œuvre auguste se bornaïit souvent aux déplorables leçons que les adolescents trouvaient dans les peintures licencieuses qui ornaient les murs de la maison paternelle. On laissait tomber en désuétude le culte du foyer, qui avait été longtemps la sauvegarde des mœurs domestiques. Qu'était devenu le temps où le chef de famille, revêtu de la double majesté du pontife et du père, offrait au nom de tous les siens le sacrifice d'honneur et de propitiation aux lares de l’atrium? Aujourd’hui, ces divinités protectrices de la famille partageaient le sort du dieu patron de la cité : on riait des uns et des autres, et l’on enveloppait dans le mépris de la vieille mythologie nationale les institutions et les idées vénérables qu’elle couvrait de son patronage.
Et pendant que l’on regardait comme une preuve de progrès intellectuel une incrédulité qui n’était que le fruit de la corruption des mœurs, on se détournait avec dégoût des choses de l'esprit. Les lettres étaient frappées du même discrédit que le culte : seules, les creuses déclamations des rhéteurs, qui préparaient la jeunesse à la carrière du barreau, trouvaient grâce aux yeux d’un public énervé. Le travail, qui est la source vive de la richesse et de la prospérité, inspirait une horreur invincible; mais la richesse elle-même, qui est la mère du plaisir, était l’objet d’un culte universel, et elle créait les seules supériorités reconnues dans cette société niveleuse et égalitaire.
Indifférent à la noblesse du sang et à celle du cœur, le Romain avait en vénération le patriciat de l'or.
Le riche était une puissance. Des affranchis d'hier, s'ils disposaient de quelques millions, toisaient avec mépris le descendant appauvri des Scipions ou des Fabius et demandaient comme Trimalcion : « Qu'est-ce qu’un pauvre (1)? » Entourés d’un peuple d'esclaves, d'eunuques, de courtisanes et d’histrions, traînant à leur suite des flots d'hommes libres qui se faisaient leurs parasites et leurs clients, les riches formaient autant de petites dynasties de hasard, qui naissaient et mouraient avec leur fortune, et qui groupaient, tant qu’elles duraient, un certain nombre d’existences humaines autour d’un seul homme. La recherche du plaisir était le but exclusif de leur vie. Semblables aux souverains eux-mêmes, ils étaient bientôt rassasiés de ceux que permet la nature, et ils cherchaient dans les débauches les plus fangeuses et dans les folies les plus absurdes de quoi remplir le vide de leur existence désœuvrée. Mais cette amertume particulière qui est au fond de toutes les voluptés excessives se mélait à tout ce qu’ils essayaient ; l’ennui habitait avec eux sous les lambris de leurs opulentes maisons de Rome, l’ennui les poursuivait au milieu de leurs belles villas, sous le ciel enchanteur du golfe de Naples, et l’on reconnaissait ces bienheureux, comme les appelait la langue populaire, à l'affectation avec laquelle ils étalaient leur indifférence et leur satiété.
Des types pareils se rencontrent, sous des noms divers, dans toutes les sociétés humaines, et tant qu’ils n’y sont que des exceptions, l'humanité peut se borner à les regarder et à passer. Ce qui est grave, c’est quand on voit un peuple entier porter dans son sein cette maladie désespérée des civilisations en dé-
(1) PETRON., Satiric., c. 48.
cadence : le dégoût du travail et la soif du plaisir. La société romaine en était là dans sa totalité. Inerte et alanguie, elle se tournait dans une fiévreuse attente vers celui qui présidait aux destinées de l’État et qui avait pour mission d'assurer la satisfaction des besoins publics. L'Empereur était considéré par tous comme le pourvoyeur attitré des plaisirs de la multitude, et lui-même, tout le premier, se reconnaissait cette mission. Son propre intérêt le poussait à encourager tout ce qui faisait oublier au peuple la vie politique. « Un peuple qui s'amuse, disait un histrion à Auguste, ne fait pas d’émeutes (1). » Aussi voit-on les meilleurs Empereurs rivaliser avec les plus mauvais de sollicitude pour les voluptés de la foule, et ceux qui s’acquittaient le mieux de leur tâche, s’appelassent-ils Néron, pouvaient compter sur une fidélité à l'épreuve des défections. Manger et s’amuser, ces deux termes épuisaient l'idéal de la félicité populaire, et la seule prière que, du fond de la Suburra, la multitude faisait monter vers le dieu du Palatin redisait, avec des voix innombrables, le cri du poète : Du pain et des jeux !
Elle eut en abondance l’un et l’autre. Les Empereurs trouvaient ici, dans les traditions républicaines, des exemples et des lecons. L'usage de distribuer gratuitement au peuple, sous la forme de frumentations mensuelles, une partie des ressources du monde vaincu, absorbait à lui seul, au temps de Cicéron, le cinquième des revenus indirects de l’État : sous l'Empire, il devint presque une condition d’existence du régime nouveau. Cent autres genres de distribution gratuites, tels que congiaires, dons de joyeux avène-
(HIRDIO CASE NLIV, 47,
ment, legs testamentaires, loteries, vinrent s’ajouter à cette manière traditionnelle de partager les dépouilles du monde aux multitudes des grandes villes. On distribuait non seulement du blé, mais de la viande, du vin, des habits, des chemises, des mouchoirs, des quadriges et jusqu’à des bêtes sauvages et à des eunuques ! On jetait dans la foule une pluie de bons de tout genre, on lui versait dans la main des flots d'argent, puis on l’asseyait à d'immenses régalades et on l'encourageait à se repaître à cœur joie. « Mangez, disaient des voix augustes; le plus grand bonheur de l'Empereur, c’est de voir le peuple romain rassasié (1). » Et c'était vrai. Il y allait de son trône s’il arrivait que la multitude eût faim. Les destinées de l'Empire dépendirent plus d’une fois des chances d’un arrivage : si les flottes d'Égypte ou d'Afrique étaient en retard, l'émeute battait le pied du Palatin comme une mer en fureur, et le maître du monde sentait le trône chanceler sous lui. Aussi n’y avait-il rien qu’il soignât avec plus de zèle que l’approvisionnement de la Ville Éternelle. A son exemple, tantôt pour obéir à ses ordres, tantôt pour le plaisir de leur propre vanité, les riches rivalisaient de largesse et de générosité, et souvent le plébéien ne savait auquel tendre d’abord la main.
Mais ce n’était pas tout. La même sollicitude qui veillait à sa pâture pourvoyait à ses distractions. L'amusement du populaire était une institution d'État; il finit par en sortir une magistrature spéciale, le tribunat des plaisirs publics (éribuni voluptatum ); étrange héritier de cet autre tribunat qui s'était
(1) Voriscus, Aurelian., ©. 47.
borné, lui, à revendiquer pour les citoyens le pouvoir et l'honneur. Sous les auspices des Empereurs, auxquels, ici encore, les riches et les grands s’adjoignaient par vanité ou par politique, les journées du peuple-roi ’écoulaient au milieu des fêtes et des réjouissances. Les Romains ne possédaient rien de plus gigantesque en fait d’art que les temples de leurs plaisirs. Qu’étaitce que le sanctuaire de Jupiter Capitolin en comparaison du Colysée ou des thermes de Caracalla?
Tout devenait prétexte à Jouissances matérielles. De la satisfaction d’un besoin de propreté, on avait fait, dans les thermes, l’occasion des voluptés les plus raffinées. Ces opulents palais de la mollesse contenaient tout l’arsenal du plaisir. On y trouvait des salles de bain à 1,600 et même 2,000 sièges, des gymnases, des bibliothèques, des musées peuplés de chefs-d'œuvre, des salons de conversation, des jardins superbes et mille jouissances enivrantes qui énervaient les ressorts de l’âme. Des thermes, on allait achever sa journée aux spectacles publics, dont la fascination était plus grande encore. Il est difficile de donner une idée de la fureur, disons même du fanatisme de la plèbe pour ses jeux favoris. Ils tenaient dans son existence la place de toutes les grandes préoccupations politiques et religieuses. Elle avait dit adieu aux pompes imposantes du culte public, aux pathétiques débats du forum, aux héroïques aventures de la guerre, aux nobles sueurs du travail, mais les jeux la consolaient de ses hontes et lui faisaient oublier sa servitude. Où aurait-elle trouvé le temps de se souvenir du passé et de regretter quelque chose, étant occupée presque toute l’année, et souvent du matin jusqu'au Soir, au travail absorbant de la distraction?
L'amphithéâtre et le cirque étaient les vrais domiciles du citoyen romain : il y prenait ses repas, il y faisait sa sieste, il y traitait ses affaires, il s’y sentait vivre, et quand venait la nuit, il ne regagnait qu’à regret son étroite et fumeuse mansarde sous les combles de quelque grande maison. C’est dans l’amphithéâtre et dans le cirque que l’on sentait palpiter tout ce qui restait de vie à la société impériale. Dans ces splendides assises du plaisir, on pouvait embrasser d'un seul coup d’œil tout l’Empire romain, s’enivrant, comme les dieux, de la fumée qu’envoyaient à lui les holocaustes de la volupté. Toutes les classes de la société y figuraient en grand costume, comme aux solennités les plus saintes; un rigoureux ordre de préséance séparait les unes des autres les diverses catégories de citoyens; l'Empereur siégeait, seul et majestueux, dans une loge que l’ennui visitait parfois, mais à la dérobée, car l’ennui du maître était une insulte à la joie publique, et la multitude entendait qu'on s’amusât avec elle ! Humble et soumise ailleurs, elle semblait retrouver ici sa souveraineté primitive et ses comices supprimés; elle savait, à l’occasion, prendre l'accent impérieux, même vis-à-vis du prince, et lui enjoindre de respecter ses plaisirs en s’y associant (1).
L'histoire n'est pas tenue aux mêmes égards, et elle a le droit d'apprécier à leur juste valeur ces divertissements populaires auxquels César assistait avec indifférence et Marc Aurèle avec dégoût. Un peuple vaut ce que vaut son culte. Or, les amusements du peuple romain, qui étaient toute sa religion, avaient
I) SUETON., Octav., ; SPARTIAN., Marc. Antlonin., 15; cf. : 45 5 JosèPpx., Antiq. Jud., XIX, 1, 4.
le triple caractère que prend à la longue tout plaisir goûté pour lui-même : ils étaient à la fois obscènes, sanguinaires et imbéciles. Ces atellanes brutales, qui n'avaient de l’art dramatique que la forme extérieure, ces tragédies prétendues où l'on représentait au naturel les amours de Pasiphaé où le supplice d'Hercule, ces mimes abjects où les honteuses jouissances du regard avaient remplacé les nobles jouissances de l'esprit, dégageaient comme un poison mortel qui empestait de sa contagion l’âme la plus ferme. Une seule représentation suffisait pour flétrir à jamais la vie morale du jeune homme qui s’aventurait dans ces antres, et des poètes peu scrupuleux avouaient qu’en sortant de là, une matrone n'avait plus aucune leçon d’obscénité à recevoir (x).
Sœur jumelle de la luxure, la soif du sang s’abreuvait à des spectacles non moins savoureux. L'immense cuve de l’amphithéâtre était le rendez-vous de tous ceux qui trouvaient que la chair humaine a autant de charmes dans les convulsions de la douleur que dans les spasmes de la volupté. Là, on avait Erouvé l'art de convertir les supplices en réjouissances publiques et d'associer tous les spectateurs à l'office du bourreau. Là, quand des êtres humains, souvent de faibles femmes, périssaient sous la dent des bêtes féroces ou que des milliers d'hommes s’entr'égorgeaient pour son plaisir, le peuple-roi était au comble de la joie. Il se délectait au spectacle des épouvantables blessures qui couvraient des corps vivants, au bruit des os qui craquaient sous les dents, à l'odeur de boucherie qui sortait de tant de chairs pantelantes;
(x) Ovip., Trist., I, 501 et suiv.; JUVENAL, VI, 66.
il suivait de l’œil, dans toutes ses phases lamentables, la détresse du gladiateur qui finissait par succomber, donnait par ses gestes et ses clameurs le signal du coup de mort, s'indignait si la victime ne tendait pas la gorge avec assez de résignation, la faisait tâter au fer rouge si elle feignait une mort trop prompte qui abrégeait le plaisir, n’avait pas, au contraire, assez d'applaudissements pour le spadassin qui savait tuer avec art ou mourir avec grâce. Il avait les mêmes complaisances pour le lion qui avait bien dévoré, pour le tigre dont la griffe foudroyante, ouvrant d’un seu coup des corps tout entiers, offrait des spectacles qui, dit un ancien, dispensaient les médecins de la vivisection (1). Les cris de joie de la foule se mêlaient aux hurlements des victimes et aux rugissements sinistres des fauves: l'ivresse du meurtre allumait tous les visages, et, à travers la rouge vapeur du carnage, les yeux altérés de cent mille anthropophages allaient boire le sang humain qui criait vengeance au ciel ! L'imbécillité enfin, fille légitime de la luxure et dela cruauté, appelait à son tour la foule à d’autres délices, qui devaient l'enchaîner plus longtemps encore. On dirait, à voir le fanatisme de la multitude pour les courses du cirque et sa passion insensée pour des chevaux et des palefreniers, qu’elle est déjà retombée en enfance. Des cochers eurent le privilège de partager le peuple en partis et de lui donner le mot d’ordre, et les querelles des Bleus et des Verts occupèrent, sur la scène élargie de l’histoire, la place qu’y avaient tenue les tragiques débats des patriciens et des plébéiens. Il ne s'agissait plus de savoir si l’empire du
(1) GALEN., De Anatom., III, 5 (Kühn) ; Cezs., De Medicin., praefat., I, p.11 (Targ.).
monde appartiendrait à Marius ou à Sylla, mais si le premier prix des courses serait décerné à Gladiateur ou à Bucéphale. Les Empereuis se mirent à la tête des factions; plusieurs ne rougirent pas de descendre eux-mêmes dans l'arène ou de se montrer dans les écuries: des sénateurs prirent part aux Courses, et des matrones recherchèrent l'amour des automédons à la mode, en attendant que les filles d’automédons montassent enfin sur le trône impérial! La société tout entière est tenue sous le charme; elle ne voit ni n'entend plus autre chose : au bruit du monde qui s'écroule, elle reste assise devant ses spectacles favoris, les yeux obstinément fixés sur ces chers quadrigos qui fuient au loin, emportant, dans le vol de leurs roues, l'âme des fils de Romulus. Arrachés, par la main brutale des Barbares, à d’aussi doux loisirs, on les verra pleurer devant leurs arènes vides, ne regretter, de la patrie détruite, que les chevaux et les cochers, ne demander enfin, aux derniers défenseurs de l’'Empire, que de leur rendre les jeux du cirque (x) !
Le délire était communiqué de Rome au reste de l'univers, et, dans les grandes villes de province, on retrouvait la même plèbe famélique et dégradée, qui vivait de distributions gratuites et qui traînait ses haillons sur les bancs des amphithéâtres. Sur toute l'étendue de l’Empire, l'État était occupé à apprivoiser le monstre populaire, en lui jetant de la viande et du pain blanc, et en l’amusant avec des plaisirs tour à tour enfantins et féroces. Rome faisait le monde à son image, lui communiquait ses maladies, lui apprenait ses vices. Les festins de chair humaine ont été
(1) SALVIAN., De Gubern. Dei, VI, 15.
son cadeau le plus précieux à tous les peuples qu’elle a soumis, et, sous ses auspices, les distributions gratuites ont rempli la main des prolétaires oisifs dans toutes les grandes villes de l’Empire. Il serait difficile d'évaluer le nombre de ces mangeurs publics, mais il devait être considérable. Tous les jours, l'attrait des plaisirs de la vie facile faisait affluer, dans les grandes villes, des multitudes de déclassés qui abandonnaïient la rude existence des champs pour venir se faire les pensionnaires à vie de l'État. La capitale seule en comptait, au commencement de l’Empire, deux cent cinquante mille, et ce chiffre était plus que doublé du temps de Septime Sévère. Ils constituaient le gros de cette armée du plaisir, dont la félicité était la raison d'être de la civilisation romaine. Assises en habits de fête sur les innombrables gradins des cirques et des amphithéâtres, ces masses de lazzaroni impériaux, repus et amusés par une providence mortelle, coulaient leur existence au milieu des voluptés et offraient au ciel étonné le spectacle d’une société qui s'amuse. Si c’est là la fin de l’État, jamais elle n’a été si bien comprise ni si complètement réalisée !
Mais, pas plus que les individus, les sociétés ne peuvent se dérober à la fatalité qui est le châtiment des voluptueux. L'abus du plaisir, entraînant une rapide stagnation de toutes les forces physiques et intellectuelles, mène les hommes et les peuples par le chemin de la stérilité à celui de la mort. Comme le débauché au lendemain de l’orgie, ainsi l’Empire, au sortir de sa première ivresse de félicité, se trouva languissant et énervé devant la redoutable tâche de l'avenir. Il avait consommé son capital séculaire, et il était incapable de le reconstituer. Toute sa réserve
d'hommes et d'idées avait disparu. Une effrayante décadence des caractères se remarque dès le second siècle. Il ne restait plus un seul de ces fiers patriotes et de ces généreux penseurs qui, bien qu'en petit nombre, faisaient briller l’éclat de leurs vertus Tépublicaines pendant les mauvais jours de Néron ou de Domitien. Alors on rencontrait encore de temps en temps une pensée libre et une libre parole, et la dignité humaine trouvait dans une mort volontaire un refuge contre la servitude. Le suicide attestait sans doute le désespoir, mais un désespoir qui valait mieux que l'adhésion à la honte. Certes, cette femme intrépide qui arrachaïit le poignard de son sein pour le passer à son mari avec cette simple parole : « Cela ne fait pas de mal (1) », était plus digne de la vie et avait un plus grand respect d'elle-même que les misérables contemporains de la dynastie syrienne, qui ne savaient ni vivre ni mourir. Sans doute, le scepticisme d’un Pline ou d’un Tacite a quelque chose de douloureux et révèle une crise terrible de la vie intérieure; inais combien cette attitude hautaine de l'âme vis-à-vis des problèmes éternels est au-dessus des négations brutales et de l’abjecte religiosité des générations suivantes !
Au troisième siècle, incrédules et croyants étaient devenus également méprisables : ceux-là ne croyaient plus qu'à l’aveugle destin, ceux-ci se traînaient à travers des cultes immondes et des jongleries ridicules, qui étaient un outrage de plus au sentiment religieux. Ï1se trouvait des thaumaturges qui pouvaient, comme Alexandre d’Abonotique, faire une nouvelle religion avec un serpent apprivoisé et une tête de carton peint,
(1) Dio Cass., LX, 16.
et les oracles qu'ils rendaient au moyen de pareils engins étaient colportés à travers le monde entier et obéis par l'Empereur philosophe lui-même, par Marc- Aurèle (1)! L’appauvrissement des intelligences se manifeste dans toutes les œuvres de l'esprit. On peut se faire une idée de ce qu’est devenue la pensée historique en comparant les chaudes et puissantes effusions de l'âme d’un Tacite avec les pitoyables racontages que balbutient les ineptes compilateurs de l'Histoire Auguste. L'éloquence, cet art si viril et si digne du génie romain, n’est plus que de la faconde; elle a quitté le forum pour l’antichambre, et elle ne produit plus que des panégyriques. Dans les arts plastiques, c’est la même baisse du niveau intellectuel, le même épuisement de la sève vitale. Le promeneur qui, arrêté sous la voûte superbe de l’arc de Titus, au sommet de la Vélie, en rapproche par la pensée ses deux voisins de droite et de gauche, l’arc de Septime Sévère et celui de Constantin le Grand, peut lire sur ces trois monuments une des pages les plus saisissantes de l’histoire de la décadence romaine. Il admirera dans le premier l’élégante simplicité et la grandeur imposante d’un art qui se possède; dans le second, il rencontrera le luxe excessif et la prodigalité qui confond le faste avec le goût; le troisième enfin lui présentera la servile et maladroite reproduction de formes traditionnelles qu’on ne comprend plus et l'inintelligence artistique poussée jusqu’au plagiat ie plus éhonté. Encore un pas de plus dans cette voie, et ce sera la barbarie complète. Déjà elle s’avance rapidement, projetant son ombre devant elle sur les
(1) LucranN., Alexandr., 48.
sommets lumineux de la pensée et de l’art, et s’étendant peu à peu sur le vaste champ de la vie intellectuelle et morale. De là, elle gagnera tous les autres domaines.
Mais la volupté, une fois qu’elle s’est emparée de la vie sociale, ne détruit pas seulement les classes supérieures par l’abus qu’elles en font : elle ruine les classes laborieuses par l'excès des sacrifices qu'elle leur impose. La prodigieuse opulence dans laquelle nageait une partie de la société suppose une somme correspondante d'efforts de production, car le plaisir naît de la richesse, et la richesse est fille du travail. Une loi providentielle a mis l'équilibre, dans la vie de l'individu, entre l'effort et la jouissance : tant qu’elle est respectée, le plaisir est inoffensif, parce que le large flot de sueur humaine dont il est arrosé sert de contre-poison à ses ivresses meurtrières. Mais la société païenne avait violé cette loï, en ne voulant que plaisir et oisiveté pour une partie de ses membres, et en imposant le travail et la peine à tous les autres. Ce monde créé, où la joie et la souffrance se donnent fraternellement la main, elle l’avait partagé en deux sphères : d’un côté celle des plaisirs interminables, de l’autre celle du travail à perpétuité. C'était là la raison d’être de l'esclavage. Nulle part, ce partage ne se fit d’une manière plus nette et plus absolue que dans l'Empire. Là, le monde du plaisir reposait sur le monde du travail, et sous le paradis de la félicité romaine, plein de chants et de rires, s’étendait l'enfer de la servitude et des travaux forcés, avec ses pleurs et ses grincements de dents. Le nombre des élus était bien petit en comparaison de la multitude des réprouvés, et la grande majorité du genre humain vivait
dans les liens de l'esclavage. Mais cet esclavage se dérobaïit sous des formes multiples, qui en dissimulaient l’effrayante extension.
Les esclaves proprement dits dépassaient de beaucoup, à eux seuls, le nombre des hommes libres. S'il n’est pas possible d’en établir la proportion en chiffres, c’est que, dès le premier siècle de l’Empire, on n’osait plus les compter. Au second, on était considéré comme pauvre quand on n’en possédait que deux ou trois, et, dans certaines grandes maisons, on les entassait par milliers. Instruments de travail ou de plaisir, considérés comme faisant partie du mobilier et tenus en dehors de l’humanité, ces infortunés n’existaient que pour servir. La loi les jetait comme des matériaux bruts dans les fondements de l’édifice social, où des précautions infinies les maintenaient dans l’immobilité. Malgré le mépris qu'avait pour eux la société, ils lui étaient nécessaires au même titre que les bêtes de somme : sans eux, la vie civilisée, telle qu’on l’entendait, devenait impossible. Ils étaient les agents de la production, les machines vivantes mises en branle par la volonté du maître, et fonctionnant à son service. La superbe inertie de l’homme libre reposait sur leur travail, était en proportion de leur nombre et de leurs efforts. Ils vivaient sans repos, sans liberté, sans foyer, sans famille et, ce qui est pire, sans vie morale. Rien ne les protégeait contre la cruauté et contre la luxure du maître : leurs corps et leurs consciences étaient également à sa merci. Quelquefois, la loi daigna se souvenir d’eux pour apporter à leur condition un soulagement imperceptible, mais tout ce que la philosophie et l'humanité firent pour eux de plus considérable ce fut de déplacer la base théorique de l'esclavage
et de la déclarer contraire au droit naturel, tout en la justifiant de par le droit civil (x). Cela n'était pas un progrès, et la définition du législateur, qui ne prociamait leur qualité d'hommes que pour la violer aussitôt, n’ouvrait pas même suffisamment la porte de leur enfer pour y laisser entrer l'espérance. |
Mais l'esclavage, quel que fût le nombre de ses victimes, ne pouvait pas suffire à l'énorme consommation de voluptés à laquelle se livrait le monde romain. Les esclaves ne travaillaient que pour leurs maîtres, et l'immense multitude des plébéiens désœuvrés n'avait pas d'esclaves. Qui donc travaillait pour eux? Qui leur procurait le pain et la viande? Qui payait ces gladiateurs, ces histrions, ces courtisanes, ces cochers et ces bêtes fauves, que l’État mettait si libéralement à leur disposition? Nous voici devant l’iniquité fondamentale de l'Empire, fille de son erreur fondamentale. Ce fut la malédiction du césarisme de devoir, pour nourrir les villes, dépouiller les provinces et de n’entretenir la plèbe fainéante et révolutionnaire de la capitale qu’au prix de l’extermination des paisibles et laborieux habitants des campagnes. En détruisant ainsi les seuls éléments restés féconds dans la société devenue stérile, il détruisait la société ellemême. Voici un rapide aperçu de cette longue et douloureuse histoire.
Éloignées de la corruption des grandes villes, les classes rurales avaient conservé les fortes et saines traditions du travail : elles savaient se nourrir ellesmêmes, et le surplus de leur modeste aisance allait alimenter les caisses de l’État, dont elles constituaient
(x) Institut. Justinian., L. I, tit. V, in 1m.
le plus clair revenu. Rome ne sut pas ménager cette vaillante population d'ouvriers propriétaires, qui avait fait sa force autrefois. Poussée par la fatalité, elle finit par demander au travail agricole, sous la forme de l’impôt, presque la totalité des sommes fabuleuses qu’elle gaspillait tous les ans pour les plaisirs de la démagogie urbaine.
C'était là un déplorable régime, mais il était légal et, de plus, conforme à la tradition romaine. En théorie, Rome, ayant conquis le monde, était devenue le vrai propriétaire du sol provincial, dont elle laissait aux anciens maîtres l’usufruit grevé de telles redevances qu’il lui semblait bon. L'impôt qu'elle levait sur eux tenait la place des dépouilles opimes et ne représentait même qu'une partie de ce qu'elle avait le droit de revendiquer. Les rapines de ses proconsuls, si célèbres à certaines époques, trouvaient une espèce de justification dans l’implacable droit de conquête sur lequel reposait leur domination. L'avènement de l'Empire eut pour effet, il est vrai, de contenir dans certaines limites l’insatiable avidité des gouverneurs, mais sans profit pour les provinces, qui continuèrent de payer à l’État ce qui leur était extorqué autrefois par les concussions. Au contraire, l'Empire aggrava encore la situation, car l'impôt montait incessamment, grâce à la vertigineuse rapidité avec laquelle Croissaient les dépenses publiques. L'exploitation du monde devenait de plus en plus ingénieuse, de plus en plus méthodique. Chaque jour, on découvrait un nouveau moyen d'augmenter les revenus du fisc, en poursuivant la productivité jusque dans les plus obscures profondeurs où s’élaborent les éléments de la prospérité publique. Tout le sang du monde fut extrait de ses
veines par un système de pression et de succion qui n’avait pas encore eu d’exemple, et chaque source de richesse ou d’aisance se vit appliquer un conduit qui faisait dériver ses ondes et les versait dans les coffres impériaux. On imposait tout, jusqu’à l’eau, jusqu’à la fumée, jusqu'aux morts; on trouvait des pr étextes à impôt partout, et le monde entier fut un jour gratifié, sans l’avoir demandé, du droit de cité romaine, parce que l'Empereur voulait se faire payer par tous l'impôt du vingtième sur les successions, qui n'était exigé que des citoyens.
Il n’y avait pas de rapport entre le taux des redevances et les ressources des contribuables. On s’inquiétait peu de ce qu'ils pouvaient donner, mais seulement de ce que l’État voulait dépenser. Aussi l'arbitraire le plus absolu présidait-il aux opérations du fisc. C’est ainsi que Vespasien doubla d'un coup les impôts de plusieurs provinces et que Julien l’Apostat put, sans danger pour le trésor, réduire des trois quarts le chiffre des redevances de la Gaule, tandis qu’Alexandre Sévère, s’il fallait en croire un historien, se serait contenté du trentième de ce qu’on payait sous Elagabale (x) ! Les impôts indirects subissaient des fluctuations analogues. Les droits de douane montèrent, selon les temps, du chiffre de 2 1/2 à celui de 12 1/2 p. c. (2) ! D'autre part, le fisc recourait aux procédés les plus vexatoires pour établir exactement la fortune imposable de chaque particulier. La délation était accueillie avec joie; la fraude et la torture
(1) SUETON,, Vespasian., ©. 16; LAMPRID. Seyer.; CAO AMMIAN. MARCELLIN., XVI, V, 14.
(2) NaQuET, Des impôts indirects chez les Romains, Paris, 1875,
pp. 34 et suiv.
étaient des moyens favoris employés vis-à-vis du pauvre propriétaire; l'entrée des agents du fisc dans les fermes était souvent le signe avant-coureur de la ruine et de la prison.
Enfin, l'extrême iniquité de la répartition couronnait ce détestable système d'exploitation de l'univers. Les grandes familles en étaient exemptes en vertu de leur titre sénatorial: à leur tour, elles étendaient le bénéfice de leur immunité, au moyen d’un trafic des plus lucratifs, à des multitudes de personnes qu'elles couvraient de leur patronage intéressé. De la sorte, une bonne partie des contribuables, et parmi eux les plus opulents, échappaient à l'impôt et, le chiffre de celui-ci étant fixe, ce qu’ils devaient à l'État retombait sur la classe moyenne, composée de la bourgeoisie des villes de province et des petits propriétaires de la campagne. On comprend quelle dut être la détresse de ceux-ci, qui voyaient tous les jours leurs rangs s’éclaircir et le taux des impôts s'élever. Une pareille situation était intenable : quelle que fût chez eux l'énergie du travail et la force productrice du sol, l'écart entre le rendement et les frais d’exploitation ne cessa de diminuer; il finit même par se produire en sens inverse, et bientôt la ruine apparut.
Les campagnards résistèrent comme ils purent. Toutes les ruses furent mises en œuvre pour échapper au fisc. L'État, naturellement, usa de représailles, et, dans ce conflit immoral entre lui et les contribuables, il fut obligé de s'emparer successivement de toutes les forces sociales, de toutes les institutions locales, pour les convertir en instruments de fiscalité, faisant servir ainsi au triomphe du despotisme les garanties les plus précieuses des dernières libertés laissées au
monde. Tel fut spécialement le sort des municipes. Ces intéressantes républiques de province avaient conservé jusque-là une autonomie enviable : elles avaient leurs magistratures issues de l’élection populaire et leur sénat municipal qui, sous le nom de curie, veillait, de concert avec les magistrats, au bien-être de la ville. Ce furent ces corps, si respectables par leur origine et par leur mission, que choisit l'État pour en faire les fléaux avec lesquels il frappait sur la classe agricole. Ils furent chargés de la tâche odieuse et impopulaire de soigner la rentrée des impôts, et, en outre, rendus solidairement responsables des risques de la perception. Placés entre les malédictions de leurs concitoyens et les exigences implacables du fisc, les curiales eurent alors une condition pire que la mort. Leurs nouvelles fonctions étaient leur ruine en même temps que celle des contribuables. Ils ne pouvaient alléger leur propre joug qu’en le faisant retomber d'autant plus lourdement sur les épaules des autres; aussi ils devinrent durs et impitoyables par nécessité, «Autant de curiales, autant de voleurs, » disait un historien (r). Les perceptions d'impôts étaient des scènes de deuil et de larmes : elles se faisaient comme des expéditions militaires, elles se terminaient souvent de même, par la captivité des insolvables, par la spoliation totale de leurs familles et par des actes de désespoir. Des parents vendirent leurs enfants pour se libérer envers le fisc; d’autres mirent fin à leurs jours par le suicide.
Ce n'étaient là, sans doute, que des épisodes isolés; ce qui était plus grave et plus fréquent, c'était la
(1) SALVIAN., De Gubern. Dei, V, 4.
désertion générale de la propriété par les propriétaires. Atteinte dans les sources vives de la richesse et frappée au cœur, il semblait qu’elle cherchât, pour esquiver les coups qu’on lui portait, à s’évanouir dans le néant. Ce phénomène étrange et terrible se poursuivit, avec une implacable continuité, à travers la succession variée des événements politiques qui remplissent les derniers siècles de l'Empire. Devenue, par un véritable renversement des lois de la nature, une source de ruine, la propriété vit s’écouler par toutes les issues les riches et florissantes populations qu’elle nourrissait autrefois. Villes et campagnes étaient atteintes également. Les curiales mettaient la même ardeur que les paysans à se défaire de cette glèbe cruelle qui les faisait périr. On trouve la trace de ces malheureux fuyards dans toutes les directions et sur tous les chemins de la société. Ceux-ci essayent de se cacher dans l'armée et offrent à la patrie leur sang à la place de l'or qu'ils n’ont plus; ceux-là vont grossir les rangs de cette plèbe insolente des grandes villes, qui mange et qui s'amuse aux frais du monde, et augmentent ainsi le mal dont ils ont été les victimes: d’autres, disant un éternel adieu à la félicité romaine, se réfugient jusque chez les barbares, où ils vont recommencer la vie sociale à son point de départ. Mais c'étaient là autant de moyens désespérés qui n'étaient à la portée que d’un petit nombre. La grande masse de la population rurale, attachée à ses foyers et à ses habitudes, s’accommoda d’un expédient moins hardi, mais tout aussi désastreux. Elle se mit à rechercher le patronage des grands, qui pouvaient la protéger contre les rigueurs du fisc, ainsi qu’on vient de le voir, et elle l’obtint à condition d’aliéner entre leurs mains
la terre qui était pour elle la source de tant de tribulations et de l’exploiter désormais pour leur compte. Elle ne faisait donc, en somme, qu’échanger la servitude de l'État contre le servage d’un grand seigneur, et cependant la détresse était si cruelle que les malheureux propriétaires n’hésitaient pas devant ce pénible sacrifice.
L'État courait après tous ces déserteurs comme le chasseur après le gibier, et les réintégrait de force dans le milieu social où il avait besoin d’eux : le propriétaire dans son champ, pour qu'il en payât les impôts, le curiale dans sa curie, pour qu'il les fit rentrer et qu’il en portât la responsabilité. C'était ia première fois que le monde assistait au spectacle de gens condamnés à la propriété forcée et aux honneurs obligatoires. Mais l'État n'avait pas d'autre moyen d'assurer la fixité du sol qui le portait que d’immobiliser de force les couches populaires qui se dérobaient sous son poids écrasant. C’est ainsi qu'à la longue s'introduisit, dans la société romaine, l’'hérédité obligatoire des conditions sociales. Une fois qu’elle y eut pénétré, elle alla en se généralisant, si bien que les classes inférieures finirent par se trouver incarcérées dans leurs professions respectives : les fils de soldat dans les camps, et les fils d’ouvrier dans le métier paternel, tout comme les cultivateurs dans leur ferme et les curiales dans leur ruineuse dignité. En un mot, tout ce qui travaillait et produisait fut condamné au travail et à la production : voilà cet esclavage des hommes libres qui se créait à côté de l’autre et qui en dépassait parfois les souffrances.
Mais aucune législation ne peut avoir raison de la force des choses. La poussée formidable qui, sous la
pression inconsciente du pouvoir central, se produisait au sein des populations désespérées, faisait éclater tous les obstacles, et, malgré la sévérité des lois qui gardaient les issues, les classes moyennes disparaissaient rapidement. Ce qui n’était pas moissonné par la misère redescendait inévitablement jusqu’au dernier échelon de l'échelle sociale et retombait dans l’état intermédiaire entre la liberté et l'esclavage dont il a été question plus haut. La dépopulation, née de l’appauvrissement, s’étendait comme une lèpre sur les plus belles provinces de l'Empire. A la place des florissantes cultures autrefois partagées entre d’innombrables exploitants, on ne voyait plus que d'immenses pâturages au milieu desquels erraient mélancoliquement quelques esclaves à cheval, poussant devant eux un bétail à peine plus sauvage qu'eux-mêmes. La vieille Ausonie, cette mère féconde des hommes et des moissons, était convertie en un désert semblable à celui qui règne aujourd’hui autour de la ville éternelle. H semblait que la terre elle-même, indignée du contact des mains serviles qui la remuaient, leur refusât désormais les fruits qu’elle prodiguait jadis à ses maîtres libres. Stupéfait et plein de terreur, l’État contemplait son œuvre dans la solitude et le silence des campagnes, où il cherchait en vain ses contribuables, où il ne trouvait que des serfs ! Ne parvenant plus jusqu’au sol nourricier, il restait comme suspendu en l'air, avec ses innombrables organismes qui s'énervaient et s'épuisaient dans le vide, pendant que sur toute l'étendue de l’Empire se reformaient spontanément, en dehors de lui, les groupements sociaux destinés à le remplacer. Déjà, sous la trame usée des institutions impériales, se dessinaient vaguement les
contours de la féodalité future. On était arrivé à l'heure qui précédait immédiatement celle de la décomposition sociale.
En présence d’une catastrophe dont les signes avant-coureurs se montraient tous les jours plus nombreux et plus irrécusables, il est facile de comprendre les alarmes qui commençaient à remplir les esprits habitués à la réflexion. Manifestement, on se trouvait sur le penchant de l’abîme : mais que faire pour conjurer le malheur? Se jeter en arrière, retourner au passé, pouvait-on y penser? Même si elles le voulaient, les sociétés ne sauraient pas refaire en sens inverse le chemin qui les a conduites à la décrépitude. Rome fut un éclatant exemple de cette impuissance. Le retour au passé, c'était le rêve de patriotes plus généreux que réfléchis, qui, ayant un vif sentiment de la grandeur romaine, se figuraient qu'il était possible que le fleuve de la civilisation remontât son cours, et que la gigantesque et voluptueuse société de l'Empire se laissât de nouveau emprisonner dans l'étroit vêtement des mœurs antiques. L’imagination eut la plus large part dans les vues des enthousiastes qui voulaient réconcilier les contemporains de Trimalcion avec les lentilles de Curius Dentatus, ou ramener les lecteurs de Lucien devant les autels des dieux indigètes. Rien de sérieux ne devait sortir de cette agitation factice de lettrés et d'amateurs, dont le pédantisme et la superstition recueillirent seuls le profit.
La philosophie fut tout aussi impuissante. Indifférent aux spéculations théoriques, le monde romain se bornait à lui demander une règle de vie, une loi morale qui pût servir de fondement inébranlable aux
institutions publiques; or, elle ne sut lui offrir le choix qu'entre l’abject et l'impossible. L’épicurisme hâtait les progiès de la corruption, le stoïcisme ne les empêchait pas. Il faut lui rendre cette justice que, de toutes les formes revêtues dans l'antiquité par la pensée philosophique, ce fut la plus noble et la plus digne de respect : mais il resta toujours l'apanage exclusif d’un petit nombre d’Âmes froides et hautaines. Dépourvu de cet esprit de prosélytisme qui fait les apôtres et les martyrs, il était incapable de descendre dans les masses populaires, pour y raviver la flamme des vertus expirantes. D'ailleurs, en prêchant l’abstention du sage, et en réduisant la vie à la triste et silencieuse contemplation des choses, il désintéressa l’homme des devoirs de la vie sociale et l’enferma dans un égoïsme plein d’orgueil. Il produisit quelques vertus solitaires et stériles; il ne put rien pour le bonheur de l’humanité, et le despotisme s’accommoda, en somme, de cette philosophie du désespoir, qui lui abandonnaït le monde.
Ce qui montre bien que le mal était organique, c’est l'impuissance des bons Empereurs à le conjurer. De Vespasien à Marc-Aurèle, à une seule exception près, il y eut sur le trône une suite ininterrompue d’honnêtes gens et qui avaient une notion très haute de leurs devoirs de chefs d’État. On y vit apparaître tour à tour un Titus, qui fit les délices du genre humain, un Trajan, sous qui l'Empire atteignit l'apogée de sa prospérité, un Antonin, qui laissa le nom le plus vénéré que l’histoire romaine ait connu, un Marc- Aurèle enfin, avec lequel la philosophie monta sur le trône impérial comme pour réaliser l’idéal de Platon. Que purent-ils cependant pour la civilisation, et que
firent-ils qui servit à retarder la chute du monde? Sans doute, on voit pendant leurs règnes cesser les applications injustes d'un régime injuste; mais le régime lui-même ne fut pas modifié. Un faible souffle de justice et d'humanité, parti de leurs âmes, circula comme une brise rafraîchissante à travers l’atmosphère malsaine de la législation; quelques inspirations généreuses, empruntées tantôt à la philosophie expirante, tantôt au christianisme naïssant, éclairèrent çà et là d’une lueur timide les ténèbres de l’iniquité sociale, mais ce fut tout. En dépit des interdictions et des menaces, l'esclavage garda sa cruauté, les bains publics leur promiscuité obscène, le célibat ses vices égoïstes, le mariage sa stérilité coupable, la plèbe ses passions dégradantes. On ne peut pas même dire que la descente de la société sur la pente de la corruption ait été enrayée pendant le siècle des Antonins. Et, de fait, cela n’était pas au pouvoir d’un homme, cet homme fût-11 Empereur.
Bien que divinisé, le pouvoir impérial n’échappait pas aux lois générales qui régissaient la marche de la société romaine. Il faisait partie de cette société, il en subissait l’impulsion, il en exprimait les tendances, et il était d'autant plus fort qu’il se sentait plus en conformité d’allure et de direction avec le grand corps dont il était la tête. Quant à vouloir l’entraîner en sens contraire ou à s'opposer à l’irrésistible courant de l'esprit public, c'était folie d’y penser, c'était folie de l’entreprendre. Lorsque la grande voix de la multitude s'était élevée pour notifier ses volontés au maître, c'était à lui de céder, à moins d’être emporté. Les Empereurs les plus despotiques se rendaient compte de cette nécessité et avaient soin de s’y con-
former. On en trouve une preuve flagrante dans l'affaire des chrétiens, où le rôle des princes les plus équitables fut le même que celui de Pilate. Ils virent avec répugnance couler le sang des innocents, mais ils laissèrent faire, parce que la plèbe réclamait leur mort, et 1ls méritèrent tous cette apostrophe qu’un apologiste chrétien a lancée au meilleur d’entre eux : «N’es-tu donc le chef de ton peuple que pour le suivre (1) ? » Une telle situation explique l’air de mélancolique résignation qui règne su les traits de Marc- Aurèle : captif du trône, il devait se sentir tout-puissant pour le mal, paralysé pour le bien. Était-ce la peine d’être le souverain du monde?
Au surplus, à supposer que les Empereurs eussent été assez forts pour entreprendre une réforme, elle aurait dû commencer par le pouvoir impérial lui-même, et aucun d’eux n’y aurait consenti. Les plus sages, sous ce rapport, ne valaient pas mieux que les plus fous. L’absolutisme était le seul idéal des uns et des autres, et si les Antonins s’imposèrent une certaine mesure dans l’usage du pouvoir absolu, ils n’entendirent pas que ce pouvoir lui-même en eût une. Comme les plus détestables tyrans, ils favorisèrent le débordement des vices publics et mirent obstacle à l'exercice d’une légitime liberté. C’est l’économe Vespasien qui a bâti la prodigieuse enceinte du Colisée; c'est le doux Titus qui a livré aux bêtes fauves deux mille cinq cents prisonniers juifs dans l’amphithéâtre de Césarée; c’est le vertueux Marc-Aurèle qui, du fond de sa tente aux bords du Danube, se préoccupe des distractions du peuple de Rome et proteste de sa solli-
(1) MÉLiITON dans les fragments traduits du syriaque (OTTo, Corpus apologet. chrishian. saec. secundi, frg. 10, p. 430).
citude paternelle pour les plaisirs populaires. Trajan, le plus grand des empereurs romains, était aussi le plus jaloux de son autorité; il ne tolérait pas l’existence des corporations indépendantes; il fut l’auteur du régime de tutelle financière auquel furent soumises, pour leur malheur, les communes italiennes; il donna une extension démesurée à la funeste institution des congiaires, et pendant les cent vingt-trois jours que durèrent les fêtes de son triomphe, dix mille gladiateurs et onze mille bêtes fauves furent immolés aux plaisirs du peuple romain. Le rôle vraiment efficace et décisif fut joué non par eux, mais par les princes qui surent se mettre résolument à la tête du mouvement social pour l’accélérer, sans se préoccuper de ses conséquences. Parmi ceux-ci, une place tout à fait exceptionnelle doit être faite à Dioclétien, qui, en donnant au césarisme ses formes solennelles, mit le sceau à l'œuvre d'Auguste. Avec lui, l’évolution déifique atteignait sa phase définitive et suprême. Au sommet du monde, un dieu impérial habitait, avec un petit peuple d'élus, le paradis de la félicité romaine, et le reste du genre humain, condamné pour toujours à la géhenne du travail et de la souffrance, s'épuisait à répandre ses sueurs et son sang.
Tel est le dernier mot de la civilisation antique. Au fur et à mesure qu’elle a développé le principe de mort sur lequel elle repose, elle apparaît de plus en plus contraire à sa mission divine, et elle n’est plus, à la fin, qu’un immense agent de destruction, qui, après avoir tout détruit, finit par se détruire luimême. L'humanité, qui s’est livrée à elle sur la foi de ses promesses de déification, sort en gémissant du rêve enchanteur dont elle s’est laissé bercer pendant
des siècles : elle a perdu à la fois le ciel et la terre, et il ne lui reste plus d'autre espérance que celle de disparaître dans le néant.
Sources.
HISTORIENS. — La pauvreté des sources historiques pour la période impériale est un des signes les plus remarquables de l’indigence intellectuelle qui la caractérise.
Un seul historien de cette époque mérite d’être placé au rang de ceux qui ont écrit dans le siècle de César et d’Auguste : c’est Tacite, qui est peut-être le plus grand de tous. Ses Annales allaient de la mort d’Auguste à celle de Néron (14-68) et ses Histoires, de l'avènement de Galba à la mort de Domitien (69-06) : il avait donc raconté tout le premier siècle de l'Empire. Malheureusement nous avons perdu les parties relatives au règne de Caligula, au commencement de celui de Claude, à la fin de celui de Néron, ainsi qu'aux règnes de Vespasien (sauf la première année), de Titus et de Domitien. On peut ajouter à ces ouvrages la précieuse biographie de son beau-père Agricola.
Suétone ne nous dédommage qu'insuffisamment de la perte d’une partie de l’œuvre de Tacite, par ses biographies des Douze Césars (de César à Domitien).
Après lui, il faut descendre jusqu’au troisième siècle pour retrouver des historiens de l’Empire; encore sont-ce deux Grecs. Dion Cassius avait écrit l’histoire de Rome depuis son origine jusqu’en 229; de ce livre, extrêmement mutilé, les deux fragments les plus importants sont consacrés, le premier, aux derniers temps de la République et au commencement de l’Empire (1. 36 à 60); l’autre, aux événements qui s’écoulèrent de 216 à 210.
L'ouvrage d’'Hérodien est conservé en entier : il va de Commode à Maximin (180-238).
La chute a été profonde de Tacite à Hérodien; elle ne l’est pas moins de Suétone à l’Hisioire Auguste. Sous ce titre, on a compris les biographies impériales composées par six auteurs qui racontaient les règnes de tous les Empereurs depuis Adrien jusqu'à Numérien (117-284); on a perdu les
biographies des Empereurs Philippe, Decius, Gallus et Valérien (224-260).
Voilà, en y comprenant les fragments recueillis par H. Peter (Historicorum Romanorum fragmenta, Leipzig, 1883), tout ce qui reste de la littérature historique de l’Empire. On se fera une idée de son insuffisance quand on saura que, pour le règne de Trajan, le plus grand de tous les Empereurs, nous sommes réduits au Panégyrique de ce prince par Pline le Jeune et à quelques fragments informes. 11 n’en sera que plus nécessaire de recourir aux documents indirects, qui reflètent la vie romaine avec autant de fidélité et plus de couleur que la majorité des historiens : tels sont notamment les traités moraux de Sénèque, les satires de Juvénal, les lettres de Pline le Jeune, les épigrammes de Martial, les romans de Pétrone (Satyricon) et d’Apulée (Métamorphoses), enfin le traité critique intitulé : De causis corruptae eloquenhae, et le pamphlet de l’Apoholohyntose. Les mémoires de Marc-Aurèle et le manuel d’Épictète marquent le point culminant atteint par la philosophie morale du paganisme.
En dehors des monuments littéraires proprement dits, il nous reste une grande quantité d’autres documents antiques dont l’ensemble surpasse, par la richesse et par la sureté des informations, tout ce que nous ont laissé les écrivains. On peut les grouper en quatre classes :
A. MONUMENTS LÉGISLATIFS. En ce qui concerne les lois et documents législatifs antérieurs, il en a été recueilli un grand nombre dans le Corpus juris civilis de Justinien (éd. Mommsen, Krueger et Schæll); le reste a failli périr entièrement, grâce aux mesures mêmes prises par cet Empereur pour garantir l’autorité de son recueil. Parmi les travaux des légistes antérieurs à Justinien et qui ont disparu également devant cette compilation officielle, il faut citer surtout les Znshiutions de Gaius, qu’on trouve avec d’autres documents antérieurs à Justinien dans la Collectio librorum juris antejustiniani de Krueger, Mommsen et Studemund, 3 vol. Leipzig, 1878-1890, dans Huschke, Jurisprudentia antejushinianea, 3° édit. Leipzig, 1879, et aussi dans Bruns, Fontes juris romani antiqui, Fribourg en Brisgau, 6e édit., 1895, et dans Girard, Textes de droit romain, 2° édit. Paris, 1895.
B. INscrIPTIiONSs. Elles sont rassemblées par les soins de l’Académie de Berlin et classées géographiquement dans le gigantesque recueil intitulé : Corpus Inscriphionum Latinayum, Berlin, 1862 et années suivantes, comprenant actuellement quinze volumes. En attendant que l’ouvrage soit terminé, on se servira utilement, pour les pays qui n’y figurent pas encore, c’est-à-dire pour une partie de l’ancienne Gaule et pour la Germanie, de quelques recueils spéciaux tels que : Brambach, Corpus Inscriptionum Rhenanarum ; de Boissieu, Inscriptions de Lyon, Lyon, 1846; Allmer, Musée de Lyon, 5 vol., Lyon, 1888-1892; C. Jullian, Znscriptions romaines de Bordeaux, 1887-1890; Mommsen, Znscriphiones confaederahonis helveticae latinae, Zurich, 1854.
Une revue périodique, l’Ephemeris Epigraphica, est destinée à tenir le recueil à la hauteur des progrès quotidiens de la science, en éditant les inscriptions découvertes dans les divers pays depuis la publication des volumes respectifs du Corpus. Depuis 1888 M. Cagnat réunit chaque année les inscriptions nouvellement découvertes dans l'Année épigraphique.
Il y a quelques textes épigraphiques qui sont de véritables pages d'histoire; tel est le célèbre monument d’Ancyre, où Auguste a consigné le récit de son règne; il a été publié par Mommsen sous ce titre Res gestae divi Augush ex monumentis ancyrano et apolloniensi, 3° édit. 1883, petite édition, par C. Peltier.
C. MonNaIEs. La science de la numismatique romaine a eu pour créateur Eckhel, Doctrina numismalum veterum, Vienne, 1792-1798, 8 vol. in-40.
Le recueil le plus complet est celui de Cohen, Description historique des monnaies frappées sous l'Empire romain, Paris, 1859-62, 7 vol. in-8°; il a été refondu par Babelon, Paris, 1888-02.
D. DOCUMENTS GÉOGRAPHIQUES. On a conservé plusieurs itinéraires, dont les plus importents sont celui d’'Antonin et celui de Bordeaux à Jérusalem ; ils ont été publiés dans une nouvelle édition par Parthey et Pinder (J#inerarium Antonini et Hierosolymi ex libris manuscriptis, Berlin, 1848).
La Table de Peutinger, qui est du troisième siècle, est surtout une carte routière; elle complète ou rectifie les itinéraires. L'édition commencée en 1869 par Ernest Desjardins est restée interrompue par la mort de l’auteur; une nouvelle édition a été publiée , K. Miller, Ravensburg, 1888.
Plusieurs géographes ont décrit le monde romain. Ce sont : au premier siècle, Strabon, Pomponius Mela, et Pline l'Ancien dans son encyclopédie intitulée : Naturalis historia ; Ptolémée, qui écrit au second, leur est fort inférieur. Les. autres se trouvent dans le recueil de Riese, Geographi latini minoyres, Francfort, 1878.
PECAPELRE "IT
Par delà les frontières septentrionales de l’Empire, sur l’autre rive du Rhin et du Danube, s’étendait l'Europe barbare. Toute cette partie du monde était restée étrangère aux jouissances et aux misères de la civilisation universelle, et elle devait le rester toujours. Les généraux romains, en y pénétrant, rencontraient les divinités qui leur ordonnaiïent de rebrousser chemin, et Auguste, instruit par des revers inattendus, avait placé les limites de l’Empire à l’entrée de la Germanie. Le cours d’un fleuve séparait à cet endroit deux sociétés que les destinées semblaient rapprocher l’une de l’autre, et qui pourtant n’apprenaient à se connaître que sur les champs de bataille. Tout, d’ailleurs, était opposition entre elles, et le Romain que le désespoir ou le hasard faisait échouer au milieu des peuplades germaniques devait être saisi du tableau qui s’offrait à ses veux.
C'était un lugubre séjour que celui de la Germanie. Là, sous un ciel sombre, des vents froids et humides semblaient tordre éternellement les lourds nuages, qui se dégorgeaient en flots de pluie alternant avec des avalanches de neige. Une mer orageuse et perfde, qui ne respectait pas ses propres rivages, disputait à ses riverains jusqu'au sol qu'ils foulaient sous leurs pieds et opposait comme une zone de tempêtes aux
flottes qui voulaient aborder ces tristes contrées. Des forêts impénétrables, s'étendant aussi loin que le regard pouvait porter, donnaient à l'horizon un aspect terrible et mystérieux, qui jetait l’épouvante dans l'âme du voyageur. La terre, rebelle à la culture, ne lui rendait que des récoltes maigres et des fruits acides; l'automne avec ses sourires et ses richesses y était ignoré; on y comptait les jours par nuits et les années par hivers. Que pouvaient-ils faire de la vie, les hommes que le courroux des dieux avait relégués là, ces hommes qui n'avaient ni spectacles, ni acteurs, ni courtisanes, qui ne savaient même pas ce que c'était qu'une ville et qui, mal nourris, à peine vêtus, logeaient dans de sombres tanières qu’ils partageaient avec leur chétif bétail? Certes, au milieu de la tristesse et de l'ennui de ces mornes régions, il devait être dur de se rappeler le ciel éclatant de l'Italie, ses cités opulentes, ses campagnes ensoleillées, toujours pleines de couleurs et de parfums, son existence assaisonnée par toutes les voluptés et embellie par tous les attraits des lettres et des arts. Aussi les enfants du Midi ne pouvaient-ils pas comprendre qu’une race humaine se fût spontanément choisi une patrie si différente de la leur, et leur plus grand historien, pour expliquer ce phénomène, recourait à la supposition que les Germains avaient poussé sur leur sol comme les chênes dans la forêt (x).
Pourtant, dans les derniers siècles, la félicité romaine avait engendré de trop amères déceptions pour que les habitants de l’Empire ne fussent pas amenés à envisager d’un autre œil la société barbare.
(1) TaciIT., German., c. 2.
Plus d’un Romain dut éprouver un singulier sentiment de bien-être lorsque, au sortir de la fournaise ardente du monde civilisé, il respirait pour la première fois les bouffées d’air frais et pur que lui envoyaient les forêts de la Germanie. Là, le malheureux paysan cessait d’être poursuivi par l’implacable publicain, et le décurion aux abois trouvait le seul asile qui le protégeât contre la rapacité du fisc. Là, le riche patricien n'avait plus à trembler devant l'œil soupçonneux du maître ou devant la langue empoisonnée du délateur, et le regard de l’honnête homme n'était plus continuellement souillé par le spectacle des mœurs infâmes de ses concitoyens. Une fois le Rhin franchi, on eût dit qu'un coup de baguette magique faisait disparaître en un clin d’œil toute la fantasmagorie de la civilisation, pour replacer l'homme en face de la nature, seul avec sa faiblesse et sa pauvreté, mais aussi avec sa liberté et son esprit d'initiative. On ne savait là ce que c'était qu’un citoyen ou un magistrat, mais tout le monde y avait pleinement conscience de sa qualité d'homme et de guerrier. Redoutable seulement pour les lâches, mais secourable et tutélaire pour les braves, l'immense forêt étendait ses verts ombrages sur des hommes énergiques et aventureux, qui vivaient dans ses flancs et couraient dans ses sentiers, pêle-mêle avec les animaux qu'ils combattaient. C'était là la vie de nature, la vie la plus rapprochée de cet état idéal dans lequel la philosophie païenne se figurait l’humanité primitive, alors qu’il n’existait encore ni propriété, ni société, et qu'il n’y avait pas de lois, parce qu'il n’y avait pas de vices.
Ce monde septentrional s’étendait depuis les con-
fins de l’Empire jusqu’à ces régions vagues au delà desquelles l'imagination des anciens devinait encore quelque chose, maïs ne connaissait plus rien. Plusieurs grandes familles de peuples vivaient à l’aise dans les plaines immenses qui s'étendent, presque sans interruption, depuis les rivages de la mer du Nord jusqu'aux frontières de la Chine. Tout le pays compris depuis cette mer jusqu'au Danube et depuis la Vistule jusqu'au Rhin, qui peut être considéré comme le cœur de l'Europe, servait de patrie à la plus connue et à la mieux douée de ces races : celle des nations germaniques. De bonne heure, et probablement dès les premiers jours de son immigration, elle s'était répandue encore sur les îles et les presqu’îles de la mer du Nord, et avait fait retentir, jusque sous les cieux du pôle, les accents de la même langue qui frappait l'oreille des Grecs sur les bords de l’Ister, Mais les peuples établis dans ces contrées lointaines, isolés du reste de la terre, ne mêlèrent jamais leurs destinées avec celles de leurs frères méridionaux, et semblent avoir perdu de bonne heure jusqu’au souvenir de la fraternité primitive. Les Scandinaves formèrent donc comme un monde à part, que Rome ne connut jamais, et qui, fermé et caché pendant des siècles, réservait à une civilisation nouvelle les terreurs et les désastres d’une nouvelle invasion des barbares. Derrière les Germains, le long de la Baltique et dans les vastes campagnes de la Russie actuelle, la famille des peuples slaves déployait ses innombrables et mobiles tribus. Plus loin encore, ne recevant plus même un rayon de la civilisation qui brillait sur le bassin de la Méditerranée, se mouvaïient dans les ténèbres ces êtres hideux et maudits en qui
LE MONDE GERMANIQUE Sy
la superstition reconnaissait à peine quelque chose d’humain. C’étaient les Mongols, race de cavaliers sauvages apparaissant et disparaissant comme la tempête, et ne vivant que pour détruire. Tous ces peuples, comme les ombres entrevues par Énée dans les enfers, devaient successivement, au jour marqué par la Providence, apparaître sur le théâtre du monde pour y jouer leur rôle tantôt glorieux, tantôt néfaste, et, depuis longtemps, poussés par une force inconnue vers les beaux rivages de la Méditerranée, ils avançaient avec une lenteur formidable sur l’Empire romain.
Cependant, un voile mystérieux couvrait aux yeux des peuples classiques la vie et l'avenir de la société barbare, et l'indifférence mélée de mépris qu'ils professaient pour tout ce qui était étranger contribuait à les entretenir dans leur longue ignorance. Pour les Grecs, le monde habitablefinissait au Danube : au delà, c'était l’'Hyperborée, c’est-à-dire la région polaire, avec ses ténèbres et ses fantômes. Les explorateurs qui, comme Pythéas de Marseille, étaient capables de fournir quelques notions plus exactes, étaient trop rares et avaient trop peu d'autorité pour modifier considérablement l'opinion reçue. Pendant le plus beau siècle de la civilisation hellénique, on ne cessa de confondre les Germains et les Gaulois, et Hérodote lui-même, le plus curieux et le plus érudit des Grecs, plaçait la source du Danube dans les Pyrénées (1). Rome, qui adopta la défectueuse géographie de ses précepteurs grecs, ne dut qu'à ses propres revers d’être mieux renseignée. Ses notions
(1) HÉropor., II, 33.
sur les Germains acquirent un peu plus de netteté le jour où, pour la première fois, ses invincibles légions furent taillées en pièces ou dispersées sans combat par ces nouveaux adversaires. Lorsque les contemporains de Marius virent apparaître ces hommes gigantesques, demi-nus, aux moustaches rousses et aux yeux bleus, dont la fabuleuse intrépidité se jouait des périls et défiait la mort, alors ils conçurent pour les guerriers germaniques cette épouvante dont on ne parvint plus à se débarrasser à Rome. On les craignait avant de les connaître; le jour où on les connut, on eut des raisons pour les craindre davantage.
A dire vrai, la pensée romaine ne parvint jamais à faire le tour du monde barbare, et ses limites précises lui échappèrent toujours. Au plus beau siècle de l'Empire, des écrivains sérieux prenaient la peine de mentionner, comme existant vers les confins de la Scandinavie, des hommes à pieds de cheval et à oreilles immenses couvrant tout le corps (1). Tacite lui-même ne se figure-t-il pas, au delà de la Germanie, des régions plus fertiles, qui seraient la patrie de l’ambre jaune, et, dans la description qu'il fait des Chauques, ne peut-on pas trouver comme une vague réminiscence des poétiques Cimmériens du vieil Homère (2)? Aussi, quoi d'étonnant si, réduits aux renseignements insuffisants de l'antiquité, les historiens modernes éprouvent de la peine à tracer de la Germanie primitive un tableau qui satisfasse complètement l'esprit? Quelque précieux résultats que la critique de ce siècle soit parvenue à joindre aux infor-
(1) Pompon. MELA, De Chorogr., TETNG:
(2) TACIT., German., C. 45 et 35.
mations des anciens, il y a des traits qui ont disparu entièrement, et il faudra bien, quoi qu’il en coûte à une légitime curiosité, que nous sachions les ignorer.
Au fond, ils étaient frères des Romains, ces farouches barbares que les Romains redoutaient si fort. Ils étaient issus des mêmes ancêtres et ils venaient de la même patrie. Comme eux, ils descendaient de ces hauts plateaux de l'Asie centrale où la plupart des nations civilisées ont eu leur berceau. Ils y avaient vécu longtemps avec eux et ils en avaient emporté, au jour de l’émigration, un fonds commun d’aptitudes, de traditions et de coutumes, dont on peut encore aujourd’hui constater les vestiges de part et d’autre, sous la poussière des siècles accumulés. Mais lorsque, pour la première fois, après une séparation de plus de mille ans, ils se retrouvèrent face à face et les armes à la main, parmi les brumes de l'Europe septentrionale, les traces de cette fraternité primitive n'étaient plus reconnaïssables. 11 y avait entre eux toute la différence qui sépare deux âges l’un de l’autre. Sous le ciel éclatant du Midi, les fruits de la civilisation avaient mûri plus vite, et les peuples du monde méditerranéen avaient déjà atteint une florissante maturité alors que les Germains présentaient encore l’image d’une société dans l’enfance. Soit que la seule action du climat suffise pour rendre compte de cette différence d’allure, soit que le rameau gréco-latin eût, sous le rapport politique, des tendances spéciales, l'idée de l'État s'était développée chez Jui au point d'y produire la plus vaste et la plus concentrée de toutes les sociétés humaines, pendant que, chez les Germains, la farouche indépendance de la personnalité, incapable de sacrifier aucun de ses droits, conti-
nuait d’être un obstacle à la formation d’une véritable société civile.
Au moment où commença leur long duel avec l'Empire, les Germains n'avaient pas encore entièrement franchi la dernière étape qui devait les acheminer de la vie nomade à la vie sédentaire; ils sortaient à peine de l’état patriarcal pour évoluer vers la forme politique. Leur constitution sociale offrait un mélange d'éléments hérétogènes et même incompatibles. Les uns, qui appartenaient au passé, travaillaient à perpétuer la situation patriarcale de la nation; ils étaient toujours vigoureux, mais ils semblaient avoir perdu la puissance de se reproduire. Les autres, informes encore, mais pleins de sève, contenaient l'avenir et tendaient à l’organisation de la société d’après un plan politique. Ces derniers continuaient à se développer incessamment, et, chaque fois qu’au cours des siècles un observateur se présente, il nous permet de constater les progrès de certains organismes que son prédécesseur ignorait, ou qu'il avait trouvés à l’état d’embryon. De César à Tacite, de Tacite à Ammien Marcellin, il y a ainsi, dans les institutions germaniques, comme trois phases successives d’un développement qui a pu être accéléré par des influences extérieures, mais dont la raison d'être se trouvait au cœur de la nation elle-même.
Les traces de la vie nomade sont nombreuses encore, bien que l’on ait déjà commencé à prendre racine au sol par la pratique de l’agriculture et par un essai de propriété individuelle. La répartition des peuplades sur la surface de la Germanie ne semble avoir rien de définitif. Au moindre choc, au moindre caprice, on les voit arracher les pieux qui soutiennent leurs mai-
sons et, poussant devant eux leur bétail, s’en aller à la recherche de quelque demeure nouvelle. Le pays de ces barbares ressemble à un vaste échiquier dont toutes les pièces seraient dans une circulation perpétuelle. Certains peuples apparaissent tantôt ici, tantôt là, voyageant du nord au sud et de l’est À l’ouest, changeant de nom en même temps que de patrie, et déconcertant plus d’une fois l'œil de l’historien appliqué à les suivre dans le cours de leurs mMmigrations. La Germanie de César n’est déjà plus celle de Tacite, et celle de Ptolémée est remplie de noms qui manquent chez l’un et chez l’autre. Quelle différence entre ces jeunes peuplades qui errent sous les forêts du Nord, poussées par leur génie aventureux, à la recherche de quelque séjour définitif qu’elles ne trouvent pas, et les nations sédentaires du monde classique, assises dès l'aurore des temps auprès de leurs foyers et de leurs autels, à l’ombre d’un Domaerium dont la religion a consacré l’enceinte immuable !
Au milieu de ce va-et-vient continuel, tous les liens nationaux devaient se détendre, et toutes les masses un peu considérables se désagréger. Aussi n'existait-il pas d'unité parmi les nombreux peuples qui se partageaient le sol de la Germanie. A la vérité, ils avaient gardé, dans leurs légendes mythologiques, le souvenir de leur origine commune, et l'identité des mœurs, des croyances et du langage créait entre eux des affinités dont ils avaient au moins le sentiment. Mais, à part quelques pratiques religieuses qui, tous les ans, réunissaient autour du même autel un certain nombre de peuplades voisines, il n’y avait aucune institution qui pût conserver et raviver la notion de la fraternité primitive. Il n'existait pas même de
nom national pour désigner tout le groupe germanique et pour affirmer son unité vis-à-vis de l’étranger. Du reste, on n’en éprouvait pas le besoin. Même en face de l’ennemi commun, même aux jours les plus critiques pour l'indépendance de tous, le sentiment de la solidarité ne s’éveillait pas avec assez d'énergie pour réunir tous les efforts dans une même résistance. Il y eut toujours un parti romain en Germanie; au sein des nations les plus fières, Rome comptait des alliés qui ne se croyaient pas déshonorés par leur pacte avec l’ennemi de la race. La tendance barbare qui travaillait à ramener les limites de la société le plus près possible de l'individu agissait ici avec toute sa force et maintenait dans l’isolement les fractions éparses de la grande famille germanique. Cependant, un premier pas est déjà fait dans la voie du progrès. La forme patriarcale pure, dans laquelle toute l’organisation sociale est bornée à la société naturelle de la famille, ne régit plus exclusivement la vie publique du Germain. A côté du principe patriarcal, qui fait découler les rapports hiérarchiques entre les hommes de ceux qu'a créés la naissance, on en voit surgir un plus compréhensif, qui fond tous les groupes familiaux dans l'unité supérieure de la nation. Ce principe nouveau, c’est le principe territorial, qui remplace les liens du sang par ceux de la cohabitation et qui prend pour base de la vie commune cette réalité idéale et féconde, la patrie. Il ne se faisait pas encore valoir avec toute l'énergie qu’il devait acquérir par la suite, parce que l’occupation du sol n'avait pas un caractère assez définitif pour devenir le lien puissant et doux entre le peuple et la terre, entre l'homme et l’homme. Néanmoins, l’idée de nation .
était née, et elle vivait dans des institutions qui ne découlaient en rien de l’idée de famille. Les deux sociétés, la famille et la patrie, existaient côte à côte : il faut voir comment elles se partageaient le passé et l'avenir des peuples germaniques.
La famille continuait d’avoir la forte cohésion des sociétés créées par la nature et non encore entamées par les législations humaines. Chaque famille était comme une petite nationalité spontanée, dont l’indépendance était sous la garantie de la tradition et des mœurs publiques. Une solidarité sacrée reliait entre eux tous ceux dont les veines étaient remplies du même sang. Serrés les uns contre les autres, ils s’établissaient ensemble sur le même sol, se rencontraient tous les jours dans les mêmes réjouissances et pour les mêmes intérêts, marchaient côte à côte à la guerre, combattaient, triomphaient et mouraient ensemble. Vis-à-vis de ceux qui n’en faisaient point partie, la famille avait le caractère d’une ligue tour à tour offensive et défensive, dont chaque membre individuellement était sous la protection de tous. Elle ne laissait pas toucher aux siens; elle n’aliénait entre les mains de personne son droit de les défendre ou de les venger. L'un d'eux avait-il été l’objet d’un attentat, elle se levait tout entière et poursuivait à main armée la répression du délit sur l’offenseur et sur sa famille. Celle-ci résistait-elle, c'était la guerre, et une guerre qui, à part l’exiguité de son cadre, avait les mêmes caractères que les conflits entre les peuples.
La guerre imposait à tous les membres de chaque famille des obligations auxquelles ils ne pouvaient se soustraire. Chacun devenait de part et d’autre le champion des siens, sans se préoccuper de la justice
absolue de la cause pour laquelle il combattait. Il y apportait toute l’atrocité que donnent les mœurs barbares, augmentée encore par l’animosité particulière des querelles où les adversaires se connaissent et se haïssent personnellement. Toutefois, le sentiment de la dignité personnelle et une certaine notion d'équité se faisaient jour au milieu du déchaînement des passions, et il existait dès lors un code de l'honneur qu'on ne violait pas impunément. Attaquer quelqu'un sans l'avoir défié, ou le tuer en secret, était un acte de félonie que l'opinion flétrissait à l’égal d'un assassinat. I1 était défendu de cacher le cadavre de sa victime et de se dérober à la responsabilité ou à la gloire du meurtre dont on était l’auteur. L'homme qui se respectait attachait le corps de l'ennemi tué à des crocs devant son logis, en guise de trophée, et se tenait prêt à rendre raison à tout venant. Cela ne tardait guère, car chacun ressentait avec une égale vivacité l'outrage fait à lui-même ou aux siens, et c'était un devoir sacré de tirer satisfaction du sang versé. Pour le barbare, le sang seul expiait le sang, et on ne satisfaisait la victime qu’en rendant à l’offenseur outrage pour outrage. Cependant la nécessité, et aussi ce sentiment d'humanité qui, dans les natures les plus incultes, s'endort plutôt qu'il ne s'éteint, avaient introduit, dans les rapports entre familles, un point de vue plus favorable aux relations sociales. L’outrage pouvait être couvert, selon la métaphore barbare, par un dédommagement proportionné, et, dans ce cas, la paix était rétablie entre les deux parties belligérantes. Cette manière d'obtenir juscice avait, aux yeux des Germains, quelque chose de moins noble et de moins fier que la vengeance, et, sollicité d'accepter la com-
position, plus d’un répondait qu’il ne voulait pas porter dans sa bourse le sang de son père ou de son fils. Le droit de guerre privée subsistait donc tout entier à côté des moyens qui en conjuraient l'usage, et la famille, juge souverain de son honneur et de ses intérêts, gardait toute sa liberté de choix entre une guerre aléatoire et une satisfaction certaine. Le moment n'était pas encore venu où on la dépouillerait de son privilège dans l'intérêt supérieur de la paix publique.
On le voit, c’est un rôle immense qui était réservé à la famille. Dans le chaos orageux de la société barbare, elle était le seul milieu où l'individu trouvât quelque repos et quelque charme. Toujours combattu ou menacé au dehors, il pouvait, rentré parmi les siens, suspendre ses armes auprès de son foyer et dormir en paix sur la foi de l’affection de ses proches. Maïlheur à celui que le hasard ou ses fautes avaient privé ou exclu de cet asile tutélaire ! Son isolement était si plein de tristesse et de dangers, qu’il ressemblait à un proscrit; sans ressource contre les menaces et les outrages, il pouvait être maltraité ou tué impunément, n’y ayant personne pour le défendre. Aussi les légendes nous montreront-elles Clovis lui-même, le plus puissant des monarques germaniques, se lamentant d'être sans famille, c’est-à-dire, tout roi qu’il était, sans protection pendant la vie et sans vengeance après la mort (x).
Mais, malgré l'extraordinaire vitalité qu’elle continuait de déployer, la famille avait perdu plusieurs des traits essentiels qu’elle porte dans le régime patriarcal. Si haut qu’on remonte, on ne trouve pas de
(1) GREG, TUR., Hist, Eccl. Franc., IT, 42.
scheickh dans la société germanique, et la famille, qui est toujours une société très forte, a cessé d'être une monarchie indépendante. Les liens naturels qu’elle nouaït entre ses divers membres n'avaient plus le caractère indestructible et inviolable qu’ils possédaient à l’origine. Quiconque trouvait la solidarité de la famille trop onéreuse pouvait s’en affranchir au moyen d’une cérémonie symbolique, par laquelle il rompait tout lien avec elle pour aller, où il lui plaisait, constituer une famille à lui seul. Il est bien possible que ce cas se sera présenté rarement, mais enfin, on le prévoyait, ce qui suffit pour montrer qu'un esprit nouveau se faisait jour et que la famille n’était pas la seule société possible. Sorti de son sein, on restait membre de la grande société nationale, et, bien que l'atmosphère en fût moins dense et moins chaude, elle existait pourtant et prenait chaque jour plus de consistance. Cette société, née du principe territorial, se superposait à toutes les familles, les réunissait dans une sphère plus haute et les habituaït à des groupements déterminés par des intérêts supérieurs. Ces groupements étaient de diverses catégories et s’étageaient les uns au-dessus des autres, depuis les plus petits, qui étaient d'ordre agricole et économique, jusqu'aux plus grands, qui revêtaient le caractère d’une société politique véritable. Avec eux apparaissent dans l’histoire des nations germaniques ces éléments nouveaux dont il a été question plus haut, et que nous allons définir et démêler.
Les familles ne vivaient pas isolées : elles se groupaient localement pour l'exploitation collective d'une partie déterminée du sol. Il se formait ainsi des communautés agricoles composées ordinairement d'un
certain nombre de familles qui formaient, par leur cohabitation même, comme une grande famille territoriale, dans laquelle le voisinage tenait lieu de parenté. Le sol avait pris la place du sang comme lien social, à peu près comme dans les tribus fictives des peuples de l'antiquité classique, qui se croyaient issues d’un ancêtre commun alors qu’elles devaient leur existence simplement à la cohabitation. La communauté agricole peut donc être considérée comme l'élément capital de la transformation de la société patriarcale des Germaïins en une société politique. Le domaine occupé par cette société rurale était une conquête réalisée par le fer et le feu, comme dans une espèce de guerre, sur la forêt universelle : c'était une clairière dont les limites s’étendaient ou se rétrécissaient dans la mesure des besoins et des progrès de la communauté. Généralement, elle était fort vaste, car, dans l’état embryonnaire de l’agriculture germanique, on gaspillait beaucoup de terrain et, de plus, la prépondérance du régime pastoral nécessitait un territoire fort étendu pour l’entretien du bétail. Tout le sol était occupé collectivement et restait en commun entre les membres de l’agglomération : seul, l'emplacement destiné à l'habitation des familles devenait l’objet de la propriété privée, Chaque chef de ménage s’établissait où il lui plaisait, choisissant au gré de son humeur capricieuse l'endroit qui devait recevoir sa hutte en bois ou en torchis, qui n'avait ni fenêtre ni cheminée, et qui se laissait édifier ou démolir en aussi peu de temps que la tente du nomade. Les habitations contiguës étaient ignorées de ces hommes que tourmentait la passion de l’indépendance : le grand point, c'était d’avoir autour de soi
le plus d’air et d'espace possible, et de pouvoir circuler en toute liberté dans son domaine sans être gêné par le voisin. Ainsi, isolées au milieu de leurs pourpris et éparpillées, dans un désordre pittoresque, au centre d’une vaste clairière, les rustiques demeures des barbares offraient l’aspect d’une espèce de campement à long terme. Nos villages d'aujourd'hui, avec leurs agglomérations compactes, serrées autour d’un clocher, sont bien loin de donner une idée de ces installations primitives, mais on en retrouve une image affaiblie dans certaines localités de Westphalie, terre germanique par excellence, où les vieilles mœurs se sont conservées en partie avec leur poésie sauvage et leur pénétrant parfum d’antiquité. Telle était la forme que prirent à leur origine et que gardèrent bien longtemps les premiers villages; elle avait un charme exquis pour des hommes encore à moitié nomades, et il fallut bien du temps pour qu'on se décidât enfin à y renoncer. Encore en plein moyen âge, le droit germanique rangeait la maison parmi les biens mobiliers, comme s'il eût voulu consacrer le souvenir du temps où elle n’était qu’un chariot qui circulait à la suite des armées sur tous les champs de bataille de l'Occident.
Quant au sol, si on ne s'était pas encore avisé de le partager définitivement entre les divers occupants, on commençait cependant à faire une petite place à la propriété individuelle au milieu de l'occupation collective. Tous les ans, la communauté agricole mettait en culture une partie déterminée du territoire commun : on la divisait en autant de lots qu'il y avait de ménages participants, et on les leur distribuait à titre temporaire. Chacun exploitait pour son compte le
lot qui lui était assigné et dont il était, pour ainsi dire, le propriétaire à terme. La culture était d’ailleurs fort rudimentaire; on se bornaïit à brûler la surface du sol et à y jeter ensuite la semence. Comme tous les procédés d'exploitation rurale étaient inconnus, on ne tardait pas à en épuiser promptement toutes les ressources végétales et on l’abandonnait bientôt pour opérer de manière identique sur une autre zone du même territoire. C’est ainsi qu’en un certain nombre d’années on faisait le tour du domaine commun, dont on soumettait successivement tout le sol labourable à la charrue. La plus grande partie du terrain défriché restait inculte et servait de pâturage commun au bétail. Celui-ci constituait la richesse du barbare et lui procurait sa principale alimentation. Les campagnes, encore à moitié sauvages, étaient animées par d'innombrables bêtes à cornes éparpillées à travers les pâturages, et de grands troupeaux de porcs s’engraissaient de glands et de faînes, pendant plusieurs mois de l’année, sous les verts ombrages de la forêt. Celle-ci, vaste et profonde comme la mer, mais plus mystérieuse, formait la limite naturelle qui isolait les divers groupes ruraux les uns des autres, et il arrivait rarement qu’en circulant avec leurs troupeaux à travers ses solitudes, les pâtres d’un groupe fussent obligés de disputer à ceux d’un autre la paisible jouissance d’une riche glandée.
Pourtant, si la solitude était profonde, l'isolement n’était pas absolu. Un lien politique existait entre les divers groupes agricoles d’une même contrée et les réunissait dans l’unité plus vaste du canton. On ne saurait dire au juste d’après quels principes universellement reçus avait lieu ce nouveau groupement, et
tout fait croire qu’on attachait une grande valeur à certaines combinaisons numériques, comme chez la plupart des peuples naïssants; mais, dans tous les cas, les chiffres qui représentaient le nombre des groupes ou des familles de chaque canton doivent avoir de bonne heure perdu leur réalité, par suite de la croissance naturelle de la société humaine, et ne plus s'être conservés qu’à titre purement nominal. Quoi qu’il en soit, le canton, que les Germains appelaient du nom de centaine, était chez eux l’unité politique, de même que le groupe agricole était leur unité économique. Le pouvoir y résidait au sein d’une famille dont l’origine remontait jusqu'aux dieux et qui l’emportait, par conséquent, sur toutes les autres en illustration et en pureté du sang. Nulle autre n'aurait pu, sans que le lustre de la nation elle-même ne fût terni, remplacer au premier rang cette dynastie traditionnelle, qui rattachait d'ordinaire son titre de possession aux origines de la nation elle-même. Chaque fois que le chef venait à disparaître, c'était dans ses rangs qu’on allait choisir son successeur, qui était pris parmi les plus capables et les plus dignes, sans qu’on se préoccupât d'observer un ordre de succession régulier. La dynastie seule était héréditaire, mais le souverain était électif, et le prestige de sa valeur personnelle devait s'ajouter à la naissance pour faire de lui le vrai chef de son peuple.
La vertu associante du principe politique n'avait pas épuisé toute son activité dans l’organisation des cantons. Souvent aussi, elle parvenait à en réunir plusieurs sous une autorité commune et à constituer de la sorte de véritables nations. Dans ce cas, les chefs de canton se subordonnaient à l’un d’entre eux,
qui devenait leur chef à tous : eux-mêmes, tout en conservant leur autorité traditionnelle, agissaient sous ses auspices et, réunis autour de sa personne, ils lui constituaient une espèce de conseil. Tacite et, après lui, la plupart des historiens ont réservé le nom de roi aux princes qui avaient sous leurs ordres des chefs de canton et ils ont désigné ces derniers sous le nom vague et incolore de chefs (principes) ; mais cette distinction, purement nominale, ne doit pas faire illusion sur le pouvoir des uns et des autres. Entre celui des rois et celui des chefs, il n’y avait qu'une différence d'extension, mais il était de même origine et il avait le même caractère, et ce n’est pas sans raison que, pour accentuer cette identité, l’érudition moderne a imaginé pour les chefs le titre de rats de canton. L'avènement de la royauté nationale à Ja place des cantonales était un progrès considérable de la vie publique : elle était l’expression caractéristique du sentiment de solidarité qui reliait entre elles les diverses fractions d’un même peuple et l’aboutissement suprême du travail de fédération qui les rapprochait les unes des autres. Aussi, une fois qu’elle était éclose au milieu d’une peuplade, elle y restait comme la forme la plus haute et la plus complète de la vie publique. Elle avait beau disparaître, elle survivait dans les souvenirs, elle s’imposait comme une nécessité impérieuse dans les circonstances critiques, et les chefs temporaires que l'on mettait à la tête de la fédération n'étaient eux-mêmes que des espèces de vice-rois, en attendant que la nation retrouvât, au sein de la famille royale, un prince qui fût digne de devenir son véritable souverain.
Bref, de toutes parts, les cantons sortaient de leur isolement : réunis en fédération égalitaire ou groupés hiérarchiquement sous l’autorité d’un monarque, ils aspiraient à former des unités supérieures à euxmêmes, et grâce à cette tendance, les peuples germaniques évoluaient peu à peu du régime patriarcal vers la vie politique. C’est là ce qui fait le grand intérêt de l'institution monarchique chez les barbares : elle était avant tout un élément de progrès social.
Au surplus, l'autorité royale n'avait pas encore acquis les formes immuables des institutions adultes : elle variait selon les divers peuples et aussi, au sein de chacun, selon le mérite personnel de l’homme qui l'exerçait. Celui-là cessait bientôt d’être le souverain effectif en qui les vertus royales ne brillaient pas d’un éclat extraordinaire. Dans celui qui les commandait, les barbares vénéraient moins le roi légitime qu'ils n'admiraient le héros : irrespectueux, insolents même envers le chef timide et faible, ils étaient toujours prêts à acclamer l’homme fort et puissant qui savait faire sentir sa volonté. Les limites flottantes du pouvoir royal se resserraient ou s’étendaient au gré de la personnalité du monarque. Aucune loi ne lui donnait l'autorité absolue, aucune loi non plus ne la lui contestait. Il pouvait la prendre à ses risques et périls, après avoir tâté ses hommes et s’être rendu compte de ce qu'ils toléraient, à peu près comme ferait un dompteur. Avant tout, il fallait ménager leur orgueil et ne pas oublier que l’on commandait à des hommes libres. Sous ces réserves, la position du roi était éminemment glorieuse et respectée. Un prestige sans pareil s’attachait à sa famille et à lui-même. En tout, il était placé fort au-dessus des autres guerriers,
il les dominait de toute la hauteur de la tête, et nul ne pouvait se comparer à lui. Sa personne était inviolable. Tout ce qui lui appartenait, hommes et choses, avait une valeur légale triple. Les jeunes gens les plus nobles et les plus braves aspiraient à l'honneur d’entrer à son service : serrés autour de lui, ils s’attachaient à sa personne par des engagements d'honneur et lui formaient une garde du Corps qui montait parfois à quelques centaines d'hommes. Le barbare était fier d’avoir un roi superbe et resplendissant ; il Jui offrait tous les ans des dons volontaires, il lui abandonnait une part prépondérante lors du partage du butin; il l’entourait, en un mot, d’un éclat qui rejaillissait sur le peuple entier et d’une opulence qui retombaïit en pluie de largesses sur la tête des fidèles.
Ce que le roi était dans la nation, les chefs l’étaient dans leurs cantons respectifs. Comme lui issus du sang des dieux et choisis dans des familles sacrées, comme lui entourés de la protection spéciale des lois et protégés par une garde du corps intrépide et dévouée, comme lui enrichis par les offrandes annuelles de leurs guerriers, ils n’en différaient que par ce seul point qu'ils dépendaient de lui, tandis que lui-même ne dépendait de personne. De part et d'autre, toutes proportions gardées, les situations personnelles étaient semblables et aussi les attributions publiques. Ils étaient les seuls agents de la volonté nationale, lui dans la nation, eux dans leur canton. Tout ce qu'il y avait d'autorité publique reposait sur leur tête. On a vu que ce n’était pas beaucoup, puisque les familles retenaient dans leurs mains les prérogatives les plus importantes du pouvoir social. Leur mission se bornaïit, en somme, à deux points essentiels : ils
guidaient les guerriers au combat contre l’ennemi étranger et ils veillaient au maintien de la paix à l'intérieur. Encore n’agissaient-ils pas au gré de leur caprice, mais en vertu des volontés du peuple, dont ils étaient les chefs, et qui les faisait connaître aans des assemblées solennelles où chaque guerrier avait Je droit et même le devoir d'assister et de voter. LA faut voir comment la puissance des chefs se combinait avec la souveraineté populaire pour avoir une idée de la somme de vie sociale qui existait alors parmi les Germains.
Les collectivités qui composaient le groupe agricole, le canton, la nation entière, avaient chacune ses assemblées qui délibéraient souverainement sur leurs intérêts respectifs : voilà le fait général qu'on parvient à démêler à travers les témoignages obscurs des historiens et les vestiges presque effacés des institutions primitives. Chacune choisissait librement le chef qui devait présider au groupe qu'elle représentait; chacune avait une compétence dont la nature elle-même, si l’on peut ainsi parler, avait défini les limites. À l'assemblée du groupe agricole il appartenait de décider quelle partie de territoire commun on mettrait en exploitation, quels principes on suivrait pour la répartition des lots destinés à l’agriculture, quels châtiments méritaient ceux qui avaient endommagé où diminué d’une manière coupable le patrimoine collectif. L'assemblée cantonale avait une compétence plus large et plus haute : c'étaient les débats entre les personnes, les conflits entre les familles qu’elle avait pour mission d’apaiser : elle revêtait principalement le caractère d'une institution de paix publique. Quant à l'assemblée
nationale, elle statuait sur tous les grands intérêts communs : elle décidait de la guerre et de la paix, elle concluait les alliances avec d’autres peuples, elle modifiait, complétait ou interprétait la coutume.
Ces diverses assemblées fonctionnaient régulièrement et d'une manière périodique. Les petites se réunissaient à des intervalles très rapprochés; les grandes, une ou deux fois l’an, tout au plus. Elles avaient d’ailleurs leurs dates fixées d'avance, sauf celles que les circonstances urgentes obligeaient de convoquer en dehors des temps réguliers. Les réunions se tenaient dans des endroits consacrés par la tradition : tantôt c'était une colline d’où l’œil embrassait une vaste étendue de pays, tantôt une plaine immense dont l'horizon fuyait à perte de vue. À l'ombre de vieux arbres religieusement respectés par les générations, des monuments de pierre, un autel, des sièges pour les chefs marquaient le centre de l’assemblée, La foule, debout et armée, faisait cercle alentour. Des actes religieux ouvraient la séance, puis le président prenait la parole et entretenait l'assemblée des intérêts du moment. On écoutait avec une ardente curiosité ce qu'il avait à dire, Car, presque toujours, il s'agissait des plus chères préoccupations de tous. L'autorité de l’orateur variait naturellement selon son prestige personnel : l’éloquence la plus entraînante, c'était celle de la gloire. On ne résistait guère à un chef aimé et populaire, parce que sa voix n'était que l'écho des aspirations universelles; par contre, celui qui n'avait pas su conquérir le respect ou l’affection de son peuple était
exposé à entendre d’audacieuses contradictions sor-
tir du sein de son auditoire, ou la grande voix indignée de la multitude s'élever pour couvrir la sienne. Semblable à un élément qui tour à tour s’apaise ou se soulève, la foule n'avait pas besoin de paroles pour traduire ses puissantes et mobiles impressions : elle applaudissait en entre-choquant les armes, elle marquait sa désapprobation par des grognements ou des huées, et le vote populaire se dégageait souverainement de ces clameurs confuses.
J1 ne faut pas d’ailleurs se figurer ces assemblées comme des réunions anarchiques et sans ordre, où pouvaient se déchaîner impunément les passions les plus violentes. Tout au contraire, elles étaient, dans le monde barbare, le plus puissant élément d'organisation sociale. La paix qui y régnait avait un caractère particulièrement sacré; c'était une espèce de trêve de Dieu mise sous la protection de la religion, et dont les prêtres étaient les gardiens. En règle générale, quiconque avait attenté à la sécurité ou à l'honneur du groupe représenté par l'assemblée était livré par celle-ci aux dieux irrités, avec des rites lugubres et effrayants, qui faisaient de son supplice un acte d'expiation religieuse. Le traître qui avait passé à l'ennemi, le lâche qui avait déserté sur le champ de bataille ou qui s'était dérobé par la fuite à la fortune des armes, le misérable qui avait souillé son corps par des vices contre nature, le prévaricateur qui avait endommagé la propriété commune par un acte de mauvais gré, tous étaient responsables de leur crime devant la communauté qu’ils avaient lésée et qui décrétait contre eux des pénalités atroces. Ceuxci étaient pendus; ceux-là, étouffés dans la boue; à d’autres, s’il faut en croire les formules traditionnelles
du droit rural, on dévidait les entrailles ou on faisait passer sur leur corps le soc de la charrue (x).
De toutes les assemblées, il va sans dire que la plus importante, c'était elle qui, tous les ans, réunissait la nation entière. On attendait avec impatience le jour qui devait la ramener, parce qu’il ouvrait l'ère des grandes entreprises, des batailles et des guerres. Dès qu'au sortir de l'hiver le guerrier germanique voyait reparaître dans le ciel le croissant argenté de la lune de mars, il prenait ses armes et se préparait à partir pour le rendez-vous général. Là, de tous les points du pays, à travers les forêts et les fondrières, on voyait accourir les multitudes armées, avides de participer aux grandes résolutions qui allaient inaugurer l’année nouvelle. Isolés dans leurs clairières, séparés les uns des autres par de longues distances, qu’augmentait encore un manque presque absolu de moyens de communication, ils se retrouvaient, en ce jour solennel, groupés autour de leurs chefs et animés par le souffle de quelque grande inspiration collective. L'assemblée de printemps était donc, avant tout, la force de cohésion qui maiïintenait l'existence des unités nationales, exposées à éclater d’un jour à l’autre sous la pression incessante des individualités indisciplinées. L’ardente vitalité qui se dégageait de ces rencontres se répandait dans toutes les veines de la nation et renouvelait périodiquement chez elle la somme de patriotisme qui servait de contrepoids aux aspirations séparatistes.
L'assemblée était plus encore : dans une société
(1) GrIMM, Deutsche Rechisalterthiümer, 2° édition, p. 519.
78 CHAPITRE Il
essentiellement anarchique, elle était la seule influence pacifiante. Cette influence, en réalité, était faible. L'indépendance presque souveraine dont jouissaient les familles mettait entre leurs mains, on l’a vu, l'exercice du droit de guerre : elles pouvaient, au gré de leurs caprices, ensanglanter le pays et troubler la paix publique, et il est inutile de dire qu'elles faisaient un usage illimité de cette redoutable prérogative. Nul n'avait le droit de s'opposer à leurs conflits et de les forcer à déposer les armes. L'autorité publique assistait impassible à ces débats meurtriers et laissait les belligérants s’entre-détruire aussi longtemps qu’elle n’était pas invoquée. Elle n'intervenait qu’en ordre subsidiaire et seulement lorsque la partie lésée, se trouvant hors d'état de se faire justice à elle-même, s’adressait à elle pour obtenir une satisfaction autre que celle des armes. Alors commençait le rôle de l'assemblée. Réunis en tribunal sous la présidence du chef, les hommes libres du canton écoutaient les réclamations du plaignant et, si elles étaient trouvées justes, déterminaient quelle composition équitable lui était due par l'offenseur. La composition n'avait rien d’arbitraire, et il ne dépendait pas du juge d’en fixer le montant. L'usage avait, à la longue, créé une espèce de tarif dans lequel la valeur réelle ou supposée des hommes et des choses était estimée, en têtes de bétail d’abord, plus tard en argent. Ce tarif prévoyait tous les dommages qui pouvaient être causés à l'individu, depuis le plus insignifiant larcin jusqu'au meurtre d’un homme. Il consistait en un certain nombre de formules brèves et peut-être versifiées, que les anciens de chaque canton savaient par cœur. C'était, si l’on peut ainsi.
dire, l'inventaire naïf de la richesse sociale. On y prenait pour unité de mesure le prix de l’homme libre (wergeld) ; maïs cette unité avait des multiples et des sous-multiples très nombreux. Le chef, le compagnon du roi, la femme enceinte étaient tarifés beaucoup plus haut; l'étranger, l’affranchi, l'esclave se classaient, au contraire, à des taux de plus en plus descendants. Ce n’était pas seulement la vie, mais les membres de l’homme dont on appréciait la valeur avec une minutie qui paraît souvent bien barbare. Le bras, la main, le pied, l’œil, le doigt avaient chacun leur prix fixe; on mesurait la largeur et la longueur des blessures à sang; on comptait le nombre et on pesait le poids des os coupés : si l'os est assez grand pour que, jeté sur un bouclier, il fasse entendre le bruit de sa chute, autant de sous (x)! Tout objet susceptible d’être possédé et détourné était évalué également : les armes, la maison, le bétail, les instruments, les récoltes. Il y a quelque chose de consolant, pour l’ami de l'humanité, à voir, jusque dans ce mode enfantin, apparaître une notion très nette et très ferme de la dignité humaine. L’honneur de l’homme, la pudeur de la femme, la tranquillité du foyer y tiennent leur place parmi les biens les plus précieux et y sont représentés par des valeurs fort élevées.
Le rôle de l'assemblée consistait à déclarer quel article du tarif devait trouver son application dans les cas particuliers qui lui étaient soumis et à rétablir la paix entre les parties belligérantes, en forçant
l'offenseur à payer la composition légitime. C'était
(1) Lex Ribuaria, c. 68 (Sohm).
une mission bien modeste que celle-là, et pourtant elle y mettait encore des ménagements infinis. Elle n’approchait qu'avec la plus extrême réserve de la personne de l'oflenseur, comme si le respect d'une seule individualité eût importé plus que la sécurité publique. Immobile et paralysée sur son siège, elle ne rendait ses oracles que sur réquisition expresse. Celui qui s’adressait à elle était obligé de se charger de tout le travail de la poursuite judiciaire. Il devait citer lui-même la partie adverse, et n’obtenait défaut contre elle qu'après plusieurs citations réitérées. Le coupable se décidait-il à comparaître, c'était moins en prévenu qu'en belligérant. La preuve testimoniale n’était pas admise contre lui; il n'avait qu’à nier le crime pour se faire renvoyer indemne, pourvu qu'il trouvât, dans le cercle de ses parents et de ses amis, un certain nombre de co-jurateurs attestant, sous la foi du serment, qu’ils le tenaient pour honnête homme. Devant cette déclaration, toute poursuite légale tombait et il se retirait le front haut. Ne parvenait-il pas à établir son innocence par un témoignage de cette espèce, une autre ressource lui était laissée : c'était le combat singulier contre son accusateur. Un champion était censé convaincu s’il était vaincu, et le prévenu avait toujours le moyen de se débarrasser légalement de son adversaire en le tuant. Ainsi la force triomphait jusque sous les yeux du juge qui avait pour mission de la réprimer, et la guerre se faisait reconnaître comme une institution légale.
Un pareil mode de défense ne convenait, il est vrai, qu'aux guerriers qui avaient confiance dans la vigueur de leurs bras; eux seuls, au surplus, étaient
autorisés à y recourir. Quant aux petits, aux esclaves, aux affranchis, à tous les faibles, en un mot, leur culpabilité était présumée d'avance : accusés, 1ls n'avaient pour se défendre que des moyens dérisoires, et on leur demandait un miracle pour prouver leur innocence. Tel était le sens des épreuves désignées sous le nom d’ordalies et qui consistaient à porter dans la main un fer rouge ou à plonger le bras au fond d’une chaudière pleine d’eau bouillante. L'innocent, croyait-on, échappait à la brûlure, ca Dieu lui-même, maître des éléments, intervenait dans ces occurrences pour en arrêter l’action : aussi ce genre d’épreuve était-il considéré, quel qu'en fût le résultat, comme un jugement de Dieu. On faisait planer une idée de justice supérieure sur des procédures dont la justice était absente et l’on essayait d’ennoblir par une pensée religieuse les triomphes de la force ou du hasard.
Lorsque la sentence de l’assemblée avait été prononcée et exécutée, la paix était rétablie, et aucune des parties belligérantes ne pouvait, sans félonie, la rompre de nouveau pour le même motif. Mais le taux élevé des compositions fixées pour chaque délit en rendait souvent le paiement fort difficile et, même avec de la bonne volonté, le condamné n'était pas toujours en état de se réconcilier avec la famille offensée. Ainsi, par exemple, la valeur attribuée à la vie d’un homme libre équivalait à toute la fortune d’un homme libre, et, selon le rang social de la victime ou les circonstances dans lesquelles elle avait péri, elle arrivait à la dépasser de beaucoup. Le meurtrier de son semblable se voyait donc, dans l’hypothèse la plus favorable pour lui, sous le coup d'une
ruine totale, si sa famille, solidaire de tous ses membres, n’intervenait pour une large part dans le paiement de la dette. Mais cette obligation n'était pas absolue, et la famille, usant d’un droit que chacun de ses membres avait vis-à-vis d'elle, pouvait, par un acte formel, repousser la responsabilité des siens et refuser d’en acquitter la rançon. Si elle se décidait pour cette terrible alternative et que le malheureux débiteur du sang fût incapable de s'acquitter par lui-même, alors il était précipité dans une détresse pire, à certains égards, que la mort.
En effet, il perdait dès lors tout droit à la protection de la famille qui le reniait et il restait exposé, seul et nu, à toute la vengeance des gens qu'il avait offensés. Bien plus, exclu du seul milieu où 1l pouvait trouver secours et abri, il se voyait mis en dehors de la paix publique, et livré aux outrages et aux violences de quiconque voulait l’attaquer. Il déposait, en un mot, sa qualité humaine; il n'avait pas plus de sécurité que la bête malfaisante, à qui tout le monde peut courir sus; il devenait loup, selon l’énergique expression barbare, en ce sens que le premier venu pouvait l’abattre impunément. Cette espèce de proscription implicite du coupable défaillant était d’ailleurs la seule sanction des sentences rendues par l'assemblée; elle ne disposait d'aucune force pour en assurer l'exécution et c’est pour cela qu’elle la confait à tous les membres du corps social, en retirant au coupable la jouissance de la paix.
Voilà tout ce que l’autorité pouvait faire, dans la société barbare, pour assurer le respect de l’ordre public et des droits individuels. Elle n’était pas sufñsamment élevée au-dessus des groupes naturels qui.
composaient l’État pour les harmoniser en leur imposant à tous le culte d’un même idéal de justice. Incapable de prévenir les conflits entre les familles, incapable également de les réprimer une fois qu’ils avaient éclaté, elle bornaït son ambition à une espèce de juridiction arbitrale. Ce n’est pas cependant qu’il n’existât dès lors une notion plus haute et plus noble du rôle de l’État. Déjà, l’on avait appris à considérer la paix publique comme un intérêt supérieur, et le pouvoir qui avait pour mission de la protéger n’était plus un simple pacificateur, mais tendait à devenir presque un justicier. Aucune composition ne se payait sans qu'il y prélevât sa part et celle-ci était moins le salaire de ses peines que le dédommagement dû à la société lésée dans un de ses membres. On voit donc apparaître ici un principe de progrès social qui fait effort pour se dégager du chaos barbare, maïs qui, en attendant qu'il puisse lui disputer les destinées de la société, semble se contenter de les partager avec lui.
Mais où la barbarie prend une revanche éclatante, c'est dans les relations de peuple à peuple. Pas de loi qui les régisse, sinon celle des passions belliqueuses dont tous sont enflammés au même degré. La guerre est la forme presque normale de ces relations : une guerre farouche et sanglante, qui semble être son but à elle-même. Dans l’état où se trouvait la société, la guerre était la passion maîtresse, fomentée par toutes les autres passions; c'était, de plus, une nécessité à laquelle il était presque impossible de se soustraire. Les peuples que l'amour de la gloire, la superstition religieuse ou l’ardeur du tempérament n’y auraient pas poussés d’une manière irrésistible s’y
voyaient amenés par le besoin de protéger leur sécurité ou de se prémunir contre la détresse. Ainsi la fièvre des combats était universelle et l’on peut même dire que la guerre, par un contre-coup assez étrange, était pour les divers peuples le principal élément de leur paix intérieure, parce qu’elle les obligeait périodiquement à unir leurs efforts et leur volonté dans la lutte contre le même ennemi.
Il n’y avait pas d'intérêt plus national que la guerre, et l’armée qui la faisait, c'était la nation ellemême. Elle s’ébranlait tout entière, les forts marchant dans les rangs, les faibles répandus parmi les bagages. Peu vêtus, souvent à demi-nus, et armés au hasard qui d’une cuirasse, qui d’un casque, les guerriers s’avançaient le bouclier au bras gauche, le javelot ou la framée au poing. Sur le front de l’armée volaient des cavaliers exercés; aux premiers rangs apparaissaient des figures sauvages et farouches, avec des chevelures énormes et des anneaux de fer qu’ils portaient aux pieds ou aux bras en vertu d’un vœu, et dont ils ne pouvaient se débarrasser qu'après avoir tué un ennemi. On voyait émerger çà et là des emblèmes sacrés portés au bout des piques; on entendait sortir des rangs des cantilènes barbares qui célébraient les dieux et les héros de la nation, et la multitude accompagnait la voix du chanteur en proférant, contre les bords métalliques des boucliers, des cris rauques et stridents mêlés au bruit des armes entrechoquées. Toute la masse formait une espèce de coin dont la pointe pénétrait impétueusement au milieu des rangs ennemis.
Aussitôt engagée, l’action s’éparpillait en une série de combats singuliers, où la force et la valeur de cha-
que individu jouaient le rôle principal. Tout le monde se jetait dans la mêlée, donnait ou recevait des coups, distribuait ou subissait la mort. C'était toute la tactique barbare. Il fallait vaincre, il fallait, du premier choc, enfoncer l’ennemi; car comme on ne connaissait pas les ressources de la stratégie, toute retraite était une fuite et toute fuite un désastre. Aussi les facultés individuelles s’exaltaient-elles sur le champ de bataille au sentiment de cette glorieuse nécessité. Une fureur sacrée s’emparait de l’homme dans ces heures d'ivresse et d’extase où la vie atteignait pour lui son maximum d'intensité voluptueuse; il riait au sang et à la mort, et il voyait ses dieux, descendus du ciel, participer à la fête des épées. Wodan, le plus grand des immortels, assistait à la lutte, accompagné de ses corbeaux affamés, et les walkyries, vierges guerrières aux ailes de cygne, volaient parmi le champ de bataïlle pour emporter au séjour des bienheureux les âmes des morts. Après la victoire, on partageait le butin, les armes, les captives, les esclaves, l'or surtout, l’or rouge que le barbare aimait à l’égal du sang, et dont le prestige fatal était souvent chanté dans les vieux poèmes. Les prisonniers étaient immolés, avec des rites cruels, aux dieux qui avaient donné la victoire, puis on se livrait à toute la frénésie de la joie,et des banquets interminables, où l'ivresse était la seule forme de la gaieté, mêlaient les chants de triomphe au râle des mourants et aux cris des oiseaux de proie. Pendant ce temps, les braves qui étaient tombés les armes à la main participaient à des réjouissances semblables dans les palais des dieux, où l’'immortalité devenait la récompense de leurs exploits.
On comprend quelle influence devait exercer, sur des natures jeunes et enthousiastes, ce mysticisme sanglant qui faisait de la guerre une religion et ne laissait conquérir le bonheur éternel que sur un champ de bataille. Les guerriers que la mort avait épargnés étaient poursuivis jusqu’auprès de leurs foyers par le souvenir de ces drames incomparables, dont la splendide horreur rayonnaït sur leur existence entière et un irrésistible attrait les ramenait, une année après l’autre, aux bords du tourbillon mortel qui finissait par les entrainer.
Aussi n’existait-il pour le Germain qu’un idéal de l’homme, le guerrier, et qu’une vocation, celle de héros. Dès l'enfance, les imaginations étaient nourries et, pour ainsi dire, obsédées par des rêves de gloire militaire. On peut s’en convaincre en parcourant un précieux document que la patiente érudition de notre temps a reconstitué de toutes pièces : c’est l’immense répertoire des noms propres que les Germains se donnaient à eux-mêmes ou qu'ils recevaient de leurs parents. Il fourmille d’appellations évoquant des idées belliqueuses. On se croirait transporté en pleine Iliade par des noms comme l’Épée victorieuse (Sigidegun), le Casque étincelant (Plechelm), qui exhalent un parfum tout homérique; mais c’est l’influence des forêts du Nord qu'on reconnaît dans des métaphores comme le Loup des combats (Gundulf), le Corbeau du champ de bataille (Walramn), et cent autres dont la hardiesse barbare exprime bien le caractère farouche de la poésie germanique.
Tout revenait à être guerrier, c’est-à-dire à être jugé digne de porter les armes. Tant qu'on ne les portait pas encore et dès qu’on avait cessé de pou-
voir les manier, on était exclu de toute participation aux affaires publiques. Dans cette société de forts, il n’y avait de droits que pour celui qui était en état de les défendre. Le plus grand jour dans l'existence du jeune Germain, c'était celui où on lui remettait solennellement la framée. Cette cérémonie inaugurait sa majorité par une espèce de sacrement barbare, qui le faisait passer de la catégorie des enfants dans celle des hommes. Une fois en possession de l’arme tant convoitée, il ne la quittait plus. Le mariage entre lui et la framée est la seule union indissoluble : il n’a pas d’amitié plus sûre, il n’a pas de trésor plus précieux. Elle l'accompagne partout, comme l'emblème de son droit et de sa force. A la bataille, où elle est sa seule défense, elle s’abreuve du sang de l'ennemi; à l’assemblée, entrechoquée contre celles de ses voisins, elle parle pour lui et émet son vote; aux festins, suspendue à ses côtés, elle prend part à sa joie et souvent à ses querelles. C’est elle qui préside à son union avec sa jeune épouse; c'est elle qui est présente aux actes les plus importants de la vie civile : quand il adopte un fils, quand il émancipe un esclave, quand il conclut une convention; c'est sur elle, comme sur l’objet le plus sacré, qu'il prête ses serments solennels. Elle est, aux plaids, le symbole de la justice et, dans les mains du roi, celui de l'autorité. Elle a comme une vie et une personnalité propres, et les héros aiment à lui emprunter son nom. La mort même ne peut pas rompre l'alliance entre elle et le guerrier. Longtemps après que la coutume a disparu de brûler les femmes sur le bûcher de leurs maris, la framée, épouse plus fidèle, continuait à suivre dans la tombe le maître dont elle
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avait partagé l'existence et dormait à ses côtés le sommeil éternel.
Les armes à la main, le barbare se sentait en possession d’une liberté presque sans limites et tenait à distance quiconque aurait voulu s'approcher irrespectueusement de sa personne. La framée traçait autour de lui un cercle infranchissable, au milieu duquel il se mouvait à l’aise avec sa liberté solitaire et jalouse. Tout ce qui était compris dans ce cercle était à la portée de son bras et lui appartenait sans contestation. Il y était le maître et le roi; il y régnait avec un pouvoir absolu sur les désarmés de son entourage. Plein du fier sentiment de sa valeur personnelle, il ne se laissait pas imposer par la majesté des lois quand elles gênaient ses caprices, et il regardait en face son propre souverain sans pâlir devant sa colère. Dans l’insolence de son naturel indomptable, tout gonflé par la superbe de la vie, il ne craignait pas de s’égaler aux dieux eux-mêmes et parfois il se proclamait hardiment supérieur à eux (r). Cette Sauvage indépendance, qui emportait la personnalité humaine à tous les excès, n’était que l'expression de l'égoïsme farouche de la force. L'homme était sa propre loi et son propre dieu, et il s’adorait lui-même dans les triomphes de sa vigueur physique.
Les faibles ne connaissaient pas les jouissances hautaines dont s’enivraient les forts. Tout ce qui était hors d'état de se défendre soi-même vivait sous la tutelle et sous l'autorité du guerrier. Les femmes, les enfants, les vieillards, les esclaves faisaient partie de son peuple. La famille n’était que
(1) Cæsar, De Bell, Gall., IV, 7.
le prolongement de sa personnalité tyrannique: elle constituait une espèce de monarchie absolue, héréditaire dans les mâles, et dont le titre s’acquérait et se conservait à la force du poignet. La femme était la première sujette de son mari, qui avait sur elle, comme sur les autres membres de sa famille, droit de vie et de mort. Le divorce et la polygamie, ces deux formes ordinaires de l'oppression du sexe faible, auraient augmenté sa triste situation si la simplicité des mœurs, fille de la pauvreté, n’avait servi de correctif aux abus de la force en les resserrant dans des limites étroites. La polygamie était le privilège des chefs; quant au divorce, qui est un fruit de la pourriture sociale, on ne le rencontre guère dans les Sociétés jeunes. Le Germain, supérieur en cela aux Orientaux, voyait dans la femme sinon son égale, du moins une compagne fidèle, et il ne la ravalait pas au rôle d’esclave. Les lois lui accordaient une composition égale à celle de l’homme et protégaient Sa pudeur avec un soin jaloux; la prostitution et l'adultère étaient couverts de mépris, et, bien que la brutalité du tempérament barbare eût parfois de terribles échappées, on peut dire que les relations entre les sexes, comparées à ce qu'elles étaient dans la société romaine, offraient toute la supériorité de l'état de nature sur la corruption civilisée.
Les droïts du père étaient aussi absolus que ceux de l'époux et ses devoirs envers ses enfants ne commençaient qu’à partir du moment où il lui plaisait de les adopter. Ces devoirs se bornaïient d’ailleurs à les nourrir. Ils grandissaient pêle-mêle avec le bétail, sans autre éducation morale que celle de l'exemple, et ils s'élevaient tout seuls, demi-nus, malpropres et forts,
comme des animaux domestiques. Auprès du foyer qu’animaient leurs jeux bruyants, les vieillards, épargnés par le hasard des combats, traînaient les restes languissants de leur existence inutile. On les supportait, mais ils n'avaient ni honneur ni crédit, et ils s’effaçaient pour se faire pardonner la lenteur qu'ils mettaient à mourir. À charge à eux-mêmes et aux autres, ils étaient comme les importuns fantômes du passé qui attristaient la maison des vivants et, bien des fois, ils se débarrassaient spontanément du fardeau de la vie, heureux quand on ne les prévenait pas en les tuant.
La vie domestique était donc à la merci de la force; il y manquait une loi morale qui eût fait découler de plus haut les droits et les devoirs de chacun et qui eût été obéie de tous avec conviction. Une autre cause qui contribuait à enlever au foyer son charme, c'était l'oisiveté totale du chef de la famille et le mépris dans lequel il tenait le travail. C’est là un trait caractéristique du paganisme, et on le rencontrait chez les barbares au même degré que chez les Romains de la décadence. Il n’y eut jamais de Cincinnatus dans les forêts de la Germanie, et les mains qui étreignaient si puissamment la poignée de l'épée ne savaient pas diriger avec amour le soc de la charrue. La somme de labeur nécessaire à l'entretien journalier de la famille était abandonnée à ceux qui n'étaient pas assez forts pour conquérir leur droit à l’oisiveté : aux femmes, aux vieillards, aux esclaves. I1 était inévitable, pour que les forts pussent jouir d’un repos absolu, que les faibles fussent asser vis à la dure loi du travail, et, quelque pauvre que fût la société barbare, l'esclavage était un luxe dont elle
n'aurait su se passer. Il n'avait pas, à vrai dire, la dureté implacable qu’on lui voit dans les sociétés civilisées, non que les maîtres fussent plus humains de leur naturel, maïs parce qu'ils ne savaient pas encore tout ce qu'il était possible d’en tirer. Les voluptés que les civilisations raffinées doivent à l’institution de l’esclavage, le barbare, dans sa pauvreté et dans son ignorance, n’en avait pas même d'idée. Son habitation, sa toilette, sa cuisine, ses plaisirs, son genre de vie tout entier, en un mot, était trop simple pour nécessiter la présence, autour de sa personne, d’un nombreux bétail humain. IL n'aurait su que faire de toute cette population servile, qui aurait gêné la sauvage liberté de son allure, et dont il n'avait besoin que pour cultiver ses terres et pour garder ses troupeaux. Voilà comment, vivant dans leurs propres foyers et entourés de leur famille, les esclaves germaniques jouissaient d’une condition infiniment supérieure à celle des malheureux que mille chaînes savamment forgées retenaient sous l’œil et sous la main du maître, dans les grandes villes ou dans les fermes spacieuses du Midi.
Le repos du barbare n’avait cependant rien de fort enviable, et l’oisiveté enfantait pour lui des tristesses ignorées de l’esclave. Pendant les mornes journées des interminables hivers, il croupissait auprès de son feu, portant silencieusement le poids de son existence vide. Les distractions, ce stérile travail du désœuvré, lui faisaient défaut. Il n’en connaissait que quelques-unes, les plus élémentaires et les moins délicates, et c’est sur celles-là qu'il se jetait avec une frénésie sans pareille pour tromper son ennui et pour dépenser la surabondance de vigueur qu’il
y avait dans son tempérament. Plus Îles plaisirs étaient violents, plus ils avaient d’attrait pour lui, et c’est pourquoi la chasse le passionnait si fort. Il y retrouvait l’image lointaine de la guerre, les dangers, le sang versé, le butin après le combat. Pendant des journées entières, il courait à travers les forêts à la poursuite des animaux sauvages, qui lui vendaient chèrement leur vie, puis, rentré au logis avec leurs dépouilles, il en faisait préparer de plantureux festins, où de nombreux convives venaient s'asseoir. Là, la bière coulait à flots, de vastes cornes d’aurochs, remplies de cervoise écumante, circulaient de bouche en bouche, en même temps que les crânes d’ennemis vaincus, qui étaient des vases de grand prix, et des rasades homériques allumaient une large et bruyante gaieté, qui ne tardait pas à prendre des proportions dangereuses. Après le repas, l'ivresse du jeu venait s'ajouter à celle de la boisson, et l'on s’y adonnait avec une telle passion que, plus d’une fois, ces hommes si jaloux de leur indépendance engageaient leurs biens, leur famille, leur propre personne, et se laissaient vendre en captivité avec tous les leurs pour acquitter des dettes de jeu ! Parmi des têtes si échauflées, le moindre incident faisait éclater une querelle : alors les injures se croisaient, les escabeaux volaient, les couteaux se tiraient, et la fête commencée au milieu des réjouissances se terminait dans le sang. Il faut voir, dans la fréquence et dans la brutalité de ces épisodes, l’inévitable réaction du tempérament contre la monotonie d’une vie oisive, qui avait besoin d’éternels excitants et qui ne les trouvait que dans le déchaînement des sens.
L'esprit, en effet, restait inculte. Ce n’est pas qu'il
fût stérile, loin de là! Les trésors exhumés par la philologie germanique attestent, au contraire, la richesse inépuisable d’une imagination pleine de fraîcheur et d'éclat. Mais rien ne venait provoquer les forces latentes de Hole endormie, et jamais elle ne trouvait dans la vie l’occasion d’exercer ou d'augmenter ses facultés. Les Germains n’avaient aucun patrimoine intellectuel conquis par le travail. L'idée de science leur était étrangère. Ils regardaient l'écriture comme un art mystérieux qui produisait des effets surnaturels, et tout leur savoir se bornait à posséder par cœur les formules rythmées de la coutume ou les strophes retentissantes de la cantilène héroïque. Leur poésie charmait les esprits, mais elle ne les adoucissait guère, parce qu’elle ne respirait que l’atmosphère des combats et l’odeur du sang, et qu’elle exaltait encore, par le prestige magique de ses coüleurs, des instincts naturellement portés à la violence. Quant à la religion, qui est l’expression la plus haute de la vie morale et intellectuelle des peuples, elle subissait, comme la poésie, l'influence du tempérament national; elle n'avait pas d’action civilisatrice. Elle ne parvenait pas même à défendre contre les égarements de l'esprit les quelques vérités qui étaient à sa base. L'idée sublime d’un Dieu unique et tout-puissant, léguée à l’humanité par une révélation primitive, jetait encore quelques lueurs dans les ténèbres de la pensée religieuse, mais l’esprit barbare, livré à tout vent de doctrine, ne cessait d'amonceler ses nuages sur le fond immaculé de la tradition. Les phénomènes visibles du monde créé lui cachaient l’Être ineffable qui en était l’auteur; il le confondait avec son œuvre et attribuait une par-
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celle de sa toute-puissance indivisible à chacune de ses manifestations. Ainsi il était venu à les transformer en autant d'êtres divins, auxquels il travaillait sans relâche à donner les formes et la vie de la personnalité.
Les dieux issus de cette espèce d’incubation intellectuelle gardèrent toujours, à vrai dire, quelque chose de transparent et de vague, et, sous leurs contours indécis, il était facile de retrouver les forces naturelles dont ils étaient l’allégorie. Mais, s'ils ne parvinrent jamais à conquérir une personnalité véritable, en revanche ils reflétaient d’une manière frappante celle du peuple qui les avait conçus. Le Germain peuplait l’autre monde de dieux qu'il faisait à son image, et sa Walhalla, comme les nuages du Brocken, reproduisait, dans des proportions gigantesques, le spectre de la société humaine projeté sur le fond du ciel. La fureur guerrière qui l’agitait luimême, il l'avait, à la longue, communiquée à ses dieux et les avait transformés tous, y compris les déesses, en combattants farouches altérés de carnage. Un culte digne d’eux leur était rendu dans l'horreur des bois, au fond des clairières, où des tables de sacrifice, entourées d’emblêmes magiques et de talismans sinistres, buvaient à grands flots le sang des victimes humaines. On les craignaïit, on ne les aimait pas et on sentait qu’on n'était pas aimé d’eux. Quand on avait conjuré leur colère ou marchandé leurs faveurs d’un jour, on n'avait plus rien à attendre d'eux, ni dans ce monde ni dans l’autre. Ils ne partageaient pas leur ciel avec l’homme; après sa mort, ils le laissaient retomber dans le gouffre ténébreux d’Hela, où bons et mauvais, réduits à l’état d'ombres vaines, pleu-
raient la douce lumière du jour et gémissaient sans espoir au milieu d’une nuit glaciale. Celui-là seul échappait à cette loi fatale qui, les armes à la main, forçait les portes du séjour éternel pour aller s'asseoir, comme un convive familier, aux banquets resplendissants des dieux. Il fallait s'emparer de l’autre vie à la pointe de l’épée et le guerrier seul disposait souverainement du ciel aussi bien que de la terre.
La force était donc, en dernière analyse, la seule loi universellement obéie et reconnue par la société barbare ; et ainsi les nombreuses différences qui existaient entre elle et la civilisation romaine s’évanouissaient devant l'identité de leur principe commun, qui consistait dans l’apothéose du plus fort. En pénétrant jusqu'au cœur de chacune, on y voit de part et d'autre les jouissances de la vie réservées aux forts, qui sont la minorité, et le poids du travail social supporté tout entier par la multitude désarmée des faibles, groupés en deux catégories d'esclaves. Cette iniquité fondamentale entraîne pour les deux sociétés des conséquences également désastreuses : le désordre qu'elle met dans la vie publique est, au sein de celle-ci, le germe de mort qui, au bout du développement social, amènera de part et d'autre la même catastrophe définitive. Imminente chez les Romains de l'Empire, elle n’est encore qu’une lointaine prévision chez les barbares, parce qu’ils commencent à peine à s'engager dans la carrière dont leurs frères civilisés atteignent le terme : et, en attendant, la comparaison entre les uns et les autres est tout entière à l'avantage des Germains. Ils ne sont pas encore corrompus par la volupté; s’ils en ont le goût, ils en ignorent l'usage, et les plaisirs qui sont à leur portée
ont pour résultat d’exciter leur tempérament plutôt que de l’énerver. La guerre, qui est leur passion la plus ardente, retrempe leur vigueur et exalte le sentiment de leur valeur personnelle, tandis que les spectacles du cirque et de l’amphithéâtre amollissent et endorment les multitudes romaines. Aussi est-il facile de prévoir de quel côté penchera le sort des armes, lorsque les décrets de la Providence mettront aux prises le peuple qui sait livrer des combats avec la la société qui ne sait plus que les regarder. | I1 put sembler, pendant les premiers jours de ce conflit séculaire, que ces prévisions seraient démenties. La vigueur de la constitution romaine commençait seulement de s’altérer, lorsque, pour la première fois, elle eut à se mesurer avec les nations germaniques. Elle était encore dans la période des conquêtes et des accroissements, et l’ambition de ses généraux ouvrait chaque année aux légions des chemins nouveaux vers la gloire. Mais, pendant que Rome s’avançait vers le Nord, la pauvreté et la passion des aventures poussaient incessamment vers les régions enchantées du Sud les masses impétueuses des peuplades germaniques. Connais-tu le pays où fleuri l’oranger? C’est là une bien vieille chanson barbare, les paroles en sont modernes, mais l'inspiration en est aussi ancienne que la race, et elle n’a cessé d'agir avec une force magique sur les imaginations septentrionales. Dans ce double mouvement en sens inverse, le peuple qui abandonnaïit ses foyers eut l'avance sur celui qui voulait élargir les siens, et l’ambition romaine se vit prévenue par la fougue barbare. La première rencontre eut lieu en Italie et en Provence, où le flot des invasions vint expirer devant les armes de Marius.
Réveillée par le danger et forte encore, Rome reprit l'offensive et, pendant un siècle, l’épée au poing, elle chassa devant elle les envahisseurs, les expulsant de la Gaule, les poursuivant dans leur propre patrie, courant du Rhin à l’Elbe et du Danube à la mer du Nord, élevant des forteresses au milieu des clairières, y ouvrant des villes et des marchés, y propageant les mœurs, la langue et la religion de Rome, travaillant, en un mot, à convertir tout le pays en province romaine.
Elle touchait au résultat. Déjà les forêts de la Germanie commencaient à s’éclaircir; le ciel même, dit un contemporain, y semblait devenir plus doux (x). L’illusion ne dura pas longtemps. Rome n'était plus capable du long et patient travail qu’exige l’assimilation d’un peuple. Elle avait déjà oublié l’art de conquérir, à une époque où ses légions connaissaient encore celui de vaincre. Un instant surpris, l'esprit germanique se réveilla avec une vivacité terrible. La catastrophe dans laquelle périrent les légions de Varus marqua le terme initial du recul des aigles romaines. La reine du monde commença par évacuer la Germanie et par se retirer derrière la ligne du Rhin. Mais les Germains la serraient de près : il fallut se retrancher derrière des forts, élever des lignes de circonvallation, se défendre comme des assiégés, négocier et intriguer, employer l’or au lieu du fer et diviser l’ennemi au lieu de le soumettre. L'Empire en vint à ne plus compter que sur les querelles intérieures des barbares. « Puissent, s’écriait au premier siècle le plus grand écrivain des Romains, puissent,
(1) FLorus, IV, XII, 27.
pour le salut de l'Empire, les divisions des Germains continuer (1)! »
C'était pour la vie désormais que Rome luttait. On le vit bientôt lorsque, au second siècle, l'Italie fut témoin d’une nouvelle invasion des barbares et que toute la Germanie en ébullition menaça de se jeter sur le monde romain. Rome trembla. L'héroïsme de Marc-Aurèle, l’immensité des ressources qu'offrait encore la vaste machine de l’Empire conjurèrent à grand’peine le danger : l’invasion fut refoulée. Mais l'Empire sortit affaibli de la lutte; les Germains, plus forts et plus audacieux. Désormais, ils mirent en lice des masses plus compactes et opérèrent avec plus d'ensemble, Il était manifeste que les besoins de la défense nationale déterminaient chez eux un vaste travail de concentration. De là ces confédérations qui, dès les premières années du troisième siècle, réunissent sous un même nom des peuplades jusqu'alors rebelles à toute espèce de groupement. Sur le Danube, les Goths, sur le Rhin, les Alamans et les Francs apparaissalent comme de sombres nuages gros de tempêtes. La lutte n’était plus égale, car les barbares avaient acquis, à l’école des Romains, la supériorité militaire que les Romains venaient de perdre : aussi, avec ce siècle, s’ouvrit pour l’Empire une ère de désastres sans précédents. De toutes parts, les frontières étaient débordées, et des bandes victorieuses de barbares traversaient les plus riches provinces. Les trésors de la culture grecque furent détruits; de la mer Noire aux colonnes d’Hercule, les barques germaniques, montées par d’audacieux pirates, effrayè-
(1) TACIT.,, German., ©. 33.
rent tous les rivages. En 232, un Empereur périssait sous leurs coups avec son armée : c'était le prélude de la destruction totale. Une réaction désespérée, favorisée par les efforts généreux des derniers grands hommes de l’Empire, sauva une fois encore la société antique. Mais la confiance avait disparu : il fallut fortifier la Ville Éternelle au cours des victoires qu’on remportait sur ses ennemis. Quant à ces barbares, qui reparaissaient plus redoutables et plus nombreux après chaque défaite, on crut les apaiser à force de concessions. On leur paya des tributs, on leur assigna des terres, on leur ouvrit les portes de l'Empire pour les empêcher de les forcer. Après trois cents ans d’une guerre presque permanente contre eux, on se trouvait à la veille d’une lutte décisive pour laquelle ils étaient les mieux armés. La Germanie, sortie de ses forêts, cernait de toutes parts la civilisation antique, et on pouvait se demander quel allait être l’avenir du monde ballotté entre le despotisme romain et l'anarchie barbare.
Sources.
Nos premiers renseignements sur les Germains ne remontent pas plus haut que César, qui a observé les barbares de près et qui en parle avec beaucoup d'autorité (De Bell. Gall, IV, 1-3; VI, 21-24 et passim). On ne peut assez déplorer la perte des livres 104 et 137-140 de Tive-Live, ainsi que de l’ouvrage d’Aufidius Bassus, où étaient racontées les guerres contre les Germains. Une perte plus sensible encore, c’est celle du Bellorum Germaniae Libri viginti de Pline l'Ancien. Heureusement nous avons conservé la Germanie de Tacite (édition critique dé Maszmann. Quedlinburg, 1847), qui reste la source la plus abondante et la plus pure que nous ayons sur l’histoire des Germains.
Le livre de Tacite est surtout descriptif et ethnographique; il faut le compléter, pour ce qui concerne le récit des guerres entre les Germains et l’Empire, par les passages des principaux historiens romains : Tacite lui-même (Annales et Mstoires), Vellejus Paterculus, Dion Cassius, Hérodien, l'Histoire Auguste, et enfin Ammien Marcellin. On trouvera aussi de précieux renseignements dans les géographes Pomponius Mela et Strabon, ainsi que chez Ptolémée, qui est plus abondant, mais moins sûr.
Les principaux passages des auteurs anciens qui ont parlé des Germains ont été recueillis par Müllenhoff dans son utile petit recueil intitulé : Germania antiqua, Berlin, 1773. Ils ont été souvent commentés, et la Germanie de Tacite, en particulier, a été l’objet d’une multitude de travaux critiques dont il n’y a pas lieu de faire l’énumération ici.