CHAPITRE III L'ÉGLISE
Le monde pacifié sous la loi romaine allait atteindre ses destinées d’une manière inattendue, et Rome, en rassemblant tous les peuples, avait servi d’instrument à des desseins qui lui restaient cachés. Au moment où Auguste, devenu l'arbitre du monde, croyait affermir à jamais sur ses bases l’Empire des Césars, un autre Empire naissait à l'ombre du leur, pour qui les limites de la domination romaine étaient trop étroites et. qui devait, après avoir dévoré l’ancien, se répandre sur les barbares, terminer leur long conflit avec la civilisation en les réconciliant avec elle au sein de son harmonieuse unité, et embrasser enfin le genre humain tout entier dans une société vraiment universelle et éternelle.
Tout était prodigieux dans la naissance et dans les progrès de cet Empire. Ii y avait comme une ironie providentielle dans la merveilleuse soilicitude avec laquelle la société romaine semblait avoir été adaptée d'avance à ses besoins. La paix romaine avait protégé son berceau, l’unité romaine favorisa sa croissance, les institutions romaines lui fournirent des matériaux tout prêts à s'organiser au souffle de son génie créateur. Enfin, comme pour couronner la signification de ce grand phénomène, la capitale de l'Émpire romain devint la sienne, et, établi là, au centre de sa puissance, il apparut aux yeux des nations
comme l'héritier glorieux et rayonnant du monde antique, et comme l’indéfectible initiateur d’un monde nouveau.
Sûr de ses hautes destinées, et plein d’une foi imperturbable dans sa mission, il la proclamait avec une sereine assurance et s'appelait lui-même l'Empire de Dieu. À tout le moins, il différait singulièrement, dans son but et dans ses moyens d’action, de toutes les sociétés humaines, et nul ne saurait nier la majestueuse supériorité de son idéal sur tout ce qu’on avait rêvé jusqu'alors. Il ne s'agissait plus ici d’une société terrestre imitant la destinée de ses membres à la durée éphémère de leur passage dans la vie mortelle, mais d'une société céleste qui les acheminait, à travers les figures de ce monde, vers les réalités de la patrie éternelle. La félicité qu’elle leur promettait, ce n’étaient pas les voluptés amères et fugitives des sens, qui engendrent la mort, c'était la transfiguration glorieuse de l’âme et du corps dans la lumière de la justice et de la vérité divines. Le lien vivant par lequel elle les unissait tous entre eux, ce n’était pas la force impitoyable qui s'épuise elle-même à ramener vers un centre meurtrier les résistances désespérées de l'égoïsme, c'était l'amour qui, par une douce persuasion, appelait la volonté libre au foyer lumineux où était la source de tout amour. Le maître qui était à leur tête, ce n’était pas un homme dont l’orgueil avait fait un dieu, mais un Dieu dont la charité avait fait un homme. Le nom le plus habituel de ce souverain était celui de Père, et ce titre, qui impliquait Sa tendresse infinie pour tous ses enfants, leur rappelait aussi qu'ils étaient frères entre eux et qu'ils devaient s'aimer les uns les autres comme ils s’ai-
maient eux-mêmes. Et bien que cette fraternité parfaite supposât l'intimité la plus étroite, nul n’était exclu, même le plus misérable et le plus abject aux yeux du monde. Il suffisait d'apporter son âme pour être accueilli.
Cette société idéale, reconstruite en dehors des lois du monde matériel et dans une sphère inaccessible A son influence, réalisait ce rêve d’une cité parfaite qui avait visité l'esprit des sages de l'antiquité, et accomplissait la parole des prophètes, qui annonçaient depuis des siècles l'avènement de l'Empire de Dieu. Il existait maintenant, cet empire, il prenait possession de la terre, il appelait à lui toutes les âmes, il leur montrait, dans les splendeurs rayonnantes de l'éternité, le véritable but de leurs efforts et la fin dernière de leurs aspirations. Le temps et l’espace n'avaient pas de limites pour lui. Il embrassait tout le genre humain, il remplissait tous les siècles, 1l s’étendait d’une éternité à l’autre à travers l’abîme des temps et, occupant à la fois le ciel et la terre, il les peuplait de ses légions d'élus. Victorieux des deux grandes forces de destruction qui règnent sur le monde matériel, le péché, qui est le père de la mort, et la mort, qui est le salaire du péché, il édifiait son règne sur un principe immatériel qui était au-dessus de leurs atteintes. Il ne voulait régner que Sur les cœurs et sur les volontés, dans le sanctuaire mystérieux de la vie intérieure. Car l'Empire de Jésus-Christ n'était pas de ce monde : 1} est au dedans de vous (x), avait dit le Maître. Le fidèle qui en portait la loi dans son cœur s'élevait de degré en degré, par la
(1) Evang. S. LUC., XVII, 21.
sincérité de l’obéissance et l’ardeur de la charité, aux rangs les plus sublimes de la cité céleste, jusqu’à ce qu'après avoir franchi les portes du tombeau, il était admis à jouir de la vision de Dieu.
Là, il goûtait une félicité sans terme et sans mélange. Un seul jour dans ces radieuses demeures, avait dit un prophète, valait mieux que mille dans les palais des mortels (x). L'œil de l'homme, redisait, à la suite d’un autre prophète, l’Apôtre qui avait été ravi au troisième ciel, #’a pas vu, son oreille n'a pas entendu el Son esprit est impuissant à Concevoir ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment (2). Et l’évangéliste dont la pensée, dans un vol semblable à celui de l'aigle, s'était élevée le plus haut dans la contemplation des choses éternelles, ne trouvait que des figures pour donner une lointaine image de leur beauté. Dans l'Apocalypse, il montre l'Empire de Dieu sous la forme d’une cité d’or, brillante comme le cristal et comme le jaspe: tous ses fondements sont de pierres précieuses: les anges veillent sur son enceinte, une lumière céleste l’inonde de ses clartés, et pour soleil elle a l'Agneau de Dieu. Là, au milieu des splendeurs d’un jour éternel, les peuples se promènent en habits de fête, allant et venant par les portes toujours ouvertes, où rien de souillé ne peut entrer, et les louanges du Tout-Puissant retentissent sur leurs lèvres avec les accents d’une allégresse sans fin (3). Voilà sous quel aspect l'Empire de Dieu se révélait aux CœUrS enivrés des fidèles. C'était comme le sublime achèvement de l’œuvre de la création, ou, pour mieux
(x) Psalm. Lxxxu11, 11.
(2) S. PAUL. I ad Corinth., II, 9. Cf. ISAïE, LXIV, 4. (3) S. Joan. Apocal., xxX1.
dire, c'était une seconde création, plus belle que la première, et le Verbe divin qui l'avait tirée du néant pouvait, comme à l'aurore des jours, se reposer sur son œuvre et la trouver très bonne.
Une pareille société, on le comprend, dépasse le cadre de l’histoire, parce qu’elle dépasse les limites du temps. L'Église ne relève de la science humaine que par un seul de ses groupes, celui qui vit sur la terre et à qui elle réserve le nom d’Église militante. Cette Église militante, qui est pour tous les fidèles le noviciat du Ciel, se meut, pendant son pèlerinage terrestre, dans l’atmosphère de ce monde. Répandue dans tous ses membres, comme l’âme dans le corps, elle exerce sur lui, qu’il le veuille ou non, l'irrésistible action d’un principe libre et intelligent sur la force brutale; mais, de son côté, elle doit soutenir contre ses assauts une lutte toujours renaissante, et, tour à tour, elle le nourrit de son lait ou de son sang. Quoi qu'il en soit, depuis qu’elle a paru sur la terre, rien ne se fait plus d’important dans le monde que par elle ou contre elle; elle tient la première place dans les préoccupations du genre humain, et ce sont les vicissitudes de leurs rapports qui constituent, à proprement parler, l’histoire de la civilisation.
Les commencements de la cité de Dieu parmi les hommes ressemblèrent à ceux du grain de sénevé; ils furent tout ce qu’il y avait d’humble et de méprisable. C'est à peine si le monde daigna donner un regard distrait à ses premières conquêtes. Quelques pêcheurs ignorants et grossiers, réunis autour d’un ouvrier qui parlait bien, mais qu'ils ne comprenaient guère, voilà quels furent les fondateurs de la société nouvelle. Leurs sectateurs se reconnaissaient à l’excentri-
cité insensée avec laquelle ils défiaient l'opinion publique et affectaient de se distinguer du reste du genre humain. Ils se glorifiaient de la pauvreté et de l'ignorance, anathématisaient la joie et le plaisir, traînaient une existence misérable et finissaient d'ordinaire, comme le chef qu’ils avaient divinisé, sur le gibet. Ces fous dangereux avaient, comme ils disaient eux-mêmes, la rage de la potence, et l’on trouvait qu'en général ils ne méritaient pas une autre fin. Avec cela, ils affichaient la risible prétention de conquérir le genre humain à leur doctrine et ils prétendaient avoir reçu de leur maître la mission de la prêcher dans tout l’univers. Certes, il ne fallait pas être grand prophète pour prédire dès lors, à coup sûr, l'issue qui attendait une telle entreprise et il suffisait de quelque expérience, avec un peu de bon sens, pour prévoir que la secte périrait en peu de temps dans le mépris et dans les supplices. Ce fut pourtant le contraire qui arriva, comme si tout, dans l’histoire du christianisme, était fait pour déjouer les prévisions et confondre les calculs de la raison. Il faut regarder de près un si étonnant spectacle.
Née au sein de la synagogue, mais ouverte, dès les premiers jours, à toutes les âmes humaines, l’Église contenait, dans l’origine, deux catégories de chrétiens de provenance diverse, qui continuèrent de rester distinctes pendant quelque temps, comme les eaux de certaines rivières, qui se rencontrent et qui coulent ensemble sans se mêler dès l’abord. L’orgueil des chrétiens de race juive se révoltait contre cette égalité de leur peuple et des Gentils. A leur sens, le Sauveur des hommes n'était venu que pour les brebis du troupeau d'Israël, et il fallut les généreuses audaces
de saint Pierre et de saint Paul pour leur faire comprendre que la Bonne Nouvelle s’adressait à tous les enfants d'Adam. Ce ne fut pas assez : on dut leur persuader encore qu’il n’y avait rien d’obligatoire, pour le chrétien racheté par le sang de Jésus-Christ, dans les pratiques de l’ancienne Loi, quelque chères qu’elles fussent au patriotisme et au sentiment religieux du peuple juif. Les ardélions de la synagogue ne l’entendaient pas ainsi; ils voulaient soumettre tous les fidèles, Juifs ou Gentils, aux rites de leur nation, et leur hautaine ténacité déchaîna, dans le berceau même de l’Église, les premières controverses. Une circonstance providentielle vint conjurer le danger : ce fut la destruction du temple de Jérusalem, suivie de la dispersion de la nationalité juive. Désormais, la loi de Moïse n'avait plus de raison d’être; aussi, dès lors, Juifs et Gentils se confondirent pour toujours au sein du christianisme, et le vaisseau de la jeune Église se lança hardiment en pleine mer.
Déjà la foide Jésus-Christ était répandue dans tout le monde civilisé. Comme un éclair qui brille d’un côté du ciel et qui illumine en un clin d’œil tout l'horizon, le royaume de Dieu avait pénétré dans toutes les provinces de l’Empire romain et avait même franchi ses frontières. La génération contemporaine du Sauveur put encore assister au merveilleux spectacle de la floraison des églises dans l'Orient, et quand le disciple bien-aimé qui avait reposé sur le sein de Jésus s’endormit du sommeil éternel, des foyers lumineux de vie chrétienne brillaient sur toutes les rives de la Méditerranée. Saint Paul, en quelques années de courses apostoliques, avait semé des communautés depuis les montagnes de la Phénicie jusqu'aux plages
lointaines de l'extrême Occident, et, parmi ses frères dans l’apostolat, les uns avaient versé leurs sueurs avec leur sang dans l’Empire, tandis que d’autres, au dire de la tradition, étaient allés aux derniers confins de la terre porter la Bonne Nouvelle aux peuples assis dans l'ombre de la mort.
Deux circonstances avaient préparé cette rapide diffusion de l'Évangile. En conquérant le monde, les légions romaines avaient aplani devant les apôtres la voie des missions, et les excès mêmes de la centralisation avaient travaillé pour eux. D’une extrémité à l’autre de l’Empire, le missionnaire circulait avec sécurité sous la protection de la paix romaine : partout il entendait parler la même langue, partout il rencontrait les mêmes institutions. Avec cette seule parole : Civis romanus sum, il pouvait arrêter en un instant le déchaînement des fureurs populaires et mettre son œuvre et sa personne sous la protection de la loi commune.
Le sol romain était d’ailleurs préparé pour recevoir la semence évangélique. Quelque part que s’arrêtât l’envoyé de Jésus-Christ, il trouvait un point d'appui, tout au moins un gîte, dans ces innombrables communautés juives qui, depuis plusieurs générations, vivaient éparpillées sur toute la surface de l’Empire. Pas de ville de quelque importance qui n’eût, dans un de ses faubourgs, sa colonie juive groupée autour d’une synagogue où le peuple de Dieu venait, le jour du sabbat, écouter la Loi et les Prophètes et se nourrir des promesses de l'Ancien Testament. C’est parmi ces frères, juifs comme lui, que descendait l'apôtre; c'est là qu'au milieu de la synagogue, debout après la lecture sacrée, il prenait la parole pour leur raconter
les grandes choses qui venaient de s’accomplir en Israël, et, comme le Christ lui-même aux disciples d'Emmaüs, leur montrait toutes les prophéties réalisées dans le Fils de l'Homme. L’auditoire étonné se souvenait de ce qu'avaient raconté les témoins de la première Pentecôte chrétienne, et, si beaucoup protestaient contre la doctrine nouvelle, d’autres étaient touchés et reconnaissaient dans le Christ le Désiré des Nations, vers lequel s'étaient tournés les yeux expirants de leur père Jacob, et dont tous les prophète: avaient annoncé la venue. Il se formait ainsi autour de l’apôtre, et au sein même de la synagogue, un noyau chrétien qui grossissait au milieu des contradictions et qui entretenait parmi le peuple de Dieu la fermentation féconde dont parle l'Évangile. Israël se partageait en deux camps à la vue de son Messie, et, pendant qu’une partie de ce peuple, s’attachant avec désespoir aux rites desséchés de l’ancienne Loi, maudissait le Galiléen et ses disciples, l’autre, pleine de joie et de confiance dans le Fils de Marie, se mettait à la tête des Gentils et les introduisait dans le royaume de Dieu.
Les fidèles affluèrent dès les premiers jours. Comme des abeïlles qui arrivent à la ruche, les âmes les plus nobles du paganisme se donnèrent rendez-vous dans la synagogue devenue une église. Tous ceux dont le regard se portait vers le ciel y voyaient briller l'étoile de Bethléem et étaient guidés par elle vers le berceau du Rédempteur. Il n’est plus donné à personne, dans notre société habituée aux bienfaits de l'Évangile, de comprendre la surprise de tant d’âmes hautes et fières, le ravissement de tant de cœurs blessés, lorsqu’à travers l’horreur du paganisme ils
virent briller pour la première fois la figure et le sourire de Jésus. À la vue de ce Dieu qui leur ouvrait ses bras pour les serrer sur son cœur saignant d'amour, les malheureux adorateurs de tant d’idoles grotesques ou obscènes tombaient à ses pieds, et les esprits que les excès de l’idolâtrie avaient brouillés avec la notion de la Divinité se frappaient la poitrine avec le centurion en murmurant : Celui-ci est vraiment le Fils de Dieu ! Au milieu de la société sanglante et fangeuse des amphithéâtres, les esprits généreux se sentaient attirés par un charme inexprimable vers ces humbles retraites d’où sortait la voix qui disait : Venez à mor, vous tous qui êtes accablés, et je vous soulagerai (1)! Ils entraient, émus et attendris, et, en franchissant le seuil béni de l’Église, il leur semblait passer du froid de la mort dans la douce chaleur de la vie, et des ténèbres de la nuit dans la splendeur du jour éternel. Le baume de la charité fermait leurs plaies et dilatait leurs cœurs : ils se sentaient aimés et, à leur tour, ils éprouvaient une douceur infinie à aimer leur semblable et à voir en lui un frère. Illuminés par le plein jour de la vérité, ils y trouvaient le pourquoi du monde et d'eux-mêmes, et se félicitaient de tenir enfin l'explication des problèmes qui avaient fatigué en vain la philosophie païenne, enfermée depuis tant de siècles dans la caverne de Platon. Avec les préjugés et les vices du paganisme, ils déposaient aussi ses antiques terreurs, car une promesse d’immortalité brillait sur la vie chrétienne et calmait l’angoisse de l’âme que le paganisme laissait sans ressources devant les menaces du néant. Le christianisme était à la fois
(1) Evang. S. MATH. XI, 28.
une doctrine sublime, une loi parfaite et une indéfectible espérance; il était l’Œdipe qui résolvait, en souriant, les tragiques énigmes laissées sans réponse par le monde antique; il était le vrai Prométhée qui façonnait l’homme à l’image de Dieu et déposait dans son sein l’étincelle de l’immortalité.
Voilà pourquoi, attirées par la beauté radieuse du christianisme ou poussées par le désespoir hors de la religion païenne, les âmes se pressaient aux portes de la jeune Église. On y accourait d'Orient et d’Occident, sans distinction d’âge, ni de sexe, n1 de rang, ni d'intelligence. Comme les mages, en venant adorer le Sauveur dans la crèche, y avaient rencontré les bergers, ainsi se réunirent dans l’Église les grands et les petits, les riches et les pauvres, les libres et les esclaves. Dès l’âge apostolique, elle compta des adhérents parmi les dignitaires de la synagogue, parmi les soldats des légions, parmi les fonctionnaires des villes, parmi les gouverneurs des provinces, parmi les ministres des rois. Elle cueillit des âmes à l’aréopage d'Athènes et sur les bancs du sénat romain; elle trouva des fidèles jusque dans le palais des Césars et jusque sur les marches du trône impérial. Mais toutes ces hautes têtes, elle les courbait sous une loi commune; on perdait leur trace une fois qu’ils étaient entrés dans l'Église, où ils se confondaient au milieu des esclaves et des mendiants qui formaient la clientèle privilégiée du Christ. Car l’Église, fondée par un chef qui n’avait pas une pierre où reposer sa tête, était par excellence une société de pauvres, et elle n’acceptait les riches et les heureux du siècle qu’à la condition qu'ils seraient des pauvres volontaires. Au contraire, elle ouvrait les bras à tout ce qui était méprisé, elle glanaït
dans les bas-fonds des grandes villes les balayures du monde et elle reconstituait une société avec les éléments que le monde avait jugés indignes de la sienne.
Protégée d’abord par son obscurité et par sa pauvreté, l'Église grandit tranquillement au milieu de la société païenne. Des communautés chrétiennes vivaient dans la plupart des cités, organisées sur un type uniforme, que les apôtres avaient transmis avec le trésor de la foi et de la morale. Un respect religieux pour la tradition garantissait au sein de chacune d'elles la perpétuité de l’enseignement apostolique, et les fraternelles relations qu’elles entretenaient faisaient circuler parmi toutes un même courant de féconde charité. Des correspondances s’échangeaient entre les églises les plus éloignées; des conciles réunissaient fréquemment les dignitaires des communautés voisines ; elles se réjouissaient et s’affligeaient ensemble, elles se soutenaient mutuellement dans les épreuves; chacune, en un mot, prenait sa part de la vie de l’Église universelle. La moindre innovation venaitelle à se produire dans l’une d’elles, à l'instant elle était dénoncée, combattue, condamnée par les autres : toutes se fermaient devant les novateurs, et il fallait ou abjurer l'erreur, ou renoncer à la communion du monde chrétien. En un mot, il y avait, au sein des divers groupes de fidèles épars dans l'univers romain, une certaine unité de conscience et un certain sentiment de solidarité qui se manifestaient avec la plus grande énergie aux heures décisives.
Cette unité du monde chrétien, maintenue au fort de la dispersion par l’ardente charité detous pour tous, trouvait son expression sensible dans la suprématie d’une Église qui était la tête et le modèle de toutes les