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autres. C'était celle de Rome, en qui reposait l’autorité confiée par le Sauveur au prince des apôtres et transmise à ses successeurs. Fondée par deux frères unis dans l’amour comme les fondateurs de la Rome primitive avaient été séparés dans la haine, l’Église romaine surgissait au milieu de ses sœurs comme le phare lumineux de la vérité. A l’heure du péril ou du doute, on regardait de son côté, car on était certain de ne pouvoir se tromper à sa suite, Jésus-Christ lui ayant donné le magnifique privilège d’être à jamais la gardienne infaillible de la foi catholique. Cette prérogative, célébrée avec des accents magnifiques par les Pères et les confesseurs, était la source de toutes les autres que la tradition lui reconnaissait. Sa prééminence était incontestée : les Empereurs païens eux-mêmes, pendant les rares intervalles où la persécution faisait relâche, la constataient implicitement, et l'Orient, par la bouche de saint Ignace d’Antioche, lui décernait la glorieuse appellation de Présidente de la charité (x). Elle justifiait une dignité si haute par sa sollicitude pour les intérêts du monde chrétien et par les héroïques vertus dont elle lui donnait le spectacle. Ses aumônes allaient fermer des plaies dans toutes les provinces, et, quand sonnaït l'heure des épreuves, nulle église n’arrosait d’un plus large flot de son propre sang les racines de la vigne évangélique.
À part la suprématie que lui donnait une parole divine, l’Église romaine ne se distinguait en rien de ses sœurs, modelées sans exception, comme elle-même, sur un type unique et divin. Partout régnait la même organisation simple et forte; partout on retrouvait
(1) S. IGNAT., Epist. ad Roman, in prolog.
la contexture à la fois souple et solide d’une société absolument nouvelle dans ses formes comme dans son esprit et qui ne prenait pas exemple sur le monde. Il y avait autant d’églises qu’il y avait d’agglomérations chrétiennes de quelque importance, c’est-àdire autant que de villes habitées par des chrétiens. Chacune avait à sa tête un évêque dont l'autorité remontait, par une succession ininterrompue, jusqu'aux apôtres eux-mêmes. Il la tenait d’eux par l'intermédiaire de ses frères dans l’épiscopat, qui lui conféraient le Saint-Esprit par l'imposition des mains et qui lui imprimaient ainsi à jamais le caractère sacerdotal, mais il n’était présenté aux consécrateurs qu'après avoir été choisi, comme le plus digne, par le troupeau même qu'il allait gouverner. Ainsi l’Église combinait dans sa vie sociale, d’une manière heureuse et absolument ignorée du monde profane, deux éléments qui semblaient inconciliables : le caractère transcendant de l’autorité et la liberté populaire de l'élection, et l’on comprend l'admiration qu’un Empereur païen honnête homme, Alexandre Sévère, proffessait pour cette manière de résoudre le grand problème de l'origine et de la transmission du pouvoir (x).
Tout, au reste, dans la société chrétienne, présentait l'équilibre harmonieux de l'autorité et de la liberté. Quelque grande qu’elle fût aux mains de l'évêque, l'autorité était circonscrite par des lois inviolables que personne n’ignorait: elle ne pouvait se passer de la confiance et de l’affection des fidèles, et elle perdait tout son prestige si elle n’avait pas le caractère paternel et miséricordieux d’une magistrature d'amour. Sa force lui venait de sa modération et
(x) LAMPRID., Alex. Sev., ©. 45.
les limites de sa puissance s’élargissaient d'autant plus qu’elle les respectait davantage. Mais, de toute manière, le rôle de l’évêque était immense. Il enseignait, gouvernait et jugeait à la fois. Il était la source du sacerdoce et le distributeur de la vie spirituelle. Il administrait, sous l’œil de Dieu, le patrimoine temporel de son Église et devait pourvoir aux innombrables besoins de son existence précaire et menacée. Il était le nourricier des pauvres, le tuteur des orphelins, le protecteur des veuves, le père de tous. Enfin il représentait sa communauté devant le pouvoir civil et était le premier désigné à ses coups, chaque fois que se levait le vent de la persécution. En un mot, il portait, vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes, le fardeau d’une responsabilité qui faisait de l’épiscopat le plus redoutable de tous les honneurs.
Pour soutenir l'éclat et partager les charges de sa haute dignité, l’évêque était entouré d’une famille ecclésiastique exclusivement vouée, comme lui-même, au service des autels et qui recevait de lui son caractère sacré en même temps que sa mission spéciale. I1 y avait plusieurs degrés ou ordres dans le clergé. Les prêtres occupaient le premier rang après l'évêque. Dans les communautés trop vastes et trop nombreuses pour que l’évêque pût suffire tout seul au ministère pastoral, ils étaient ses indispensables auxiliaires. Il leur déléguait l'exercice d’une partie de ses fonctions religieuses et surtout l’enseignement et l’administration des sacrements dans un ressort déterminé. I1 aimait à s'appuyer sur eux; il les réunissait en conseil autour de sa personne; il voyait en eux non seulement ses coopérateurs les plus précieux, mais encore ses conseillers les plus autorisés.
Les diacres remplissaient dans l’ordre temporel un rôle non moins considérable que celui des prêtres dans l’ordre spirituel. À ceux-ci, le sacerdoce ; à CEUXlà, le ministère. Ils étaient le bras de l’évêque; ils le remplaçaient dans la gestion des intérêts matériels, ils l’assistaient dans les actes les plus solennels de ses fonctions liturgiques. La partie la plus importante de leur mission consistait dans le soin de soulager les pauvres. L'Église, dès son origine, donnait ainsi aux paiens le spectacle de la charité élevée à la hauteur d’un sacerdoce et montrait partout, à côté de la main qui distribuait aux fidèles le pain du ciel, celle qui partageait aux indigents le pain du COrps.
Mais les développements rapides que prenaient les communautés ne permirent pas de s’en tenir à cette répartition primitive des fonctions ecclésiastiques. Il fallut créer des sous-diacres pour assister les diacres; il fallut confier à des ministres spéciaux des parties déterminées de l’activité liturgique, et ainsi naquirent les ordres inférieurs d’acolyte, d’exorciste, de lecteur et de portier, qui exerçaient chacun des fonctions que leur nom même désigne suffisamment. De plus, comme les diacres n’auraient pu, sans heurter la délicatesse du sentiment moral, remplir leur ministère auprès des femmes, celles-ci étaient confiées à des diaconesses, veuves ou vierges âgées que l’Église admettait à l'honneur de partager avec elle les charges multiples du département de la charité.
Le rôle du clergé ne se bornait pas à enseigner, à gouverner et à servir d’intermédiaire entre Dieu et les hommes : il devait aussi prêcher d'exemple et réaliser le premier, dans sa vie, les grands devoirs qu'il inculquait journellement aux fidèles. Jésus-
Christ avait dit aux prêtres qu’ils étaient le sel de la terre et que, s'ils se gâtaient, tout serait corrompu.
Aussi comprend-on la vive sollicitude de l' Église pour les mœurs de sa milice choisie. Elle n’eut pas de plus ancienne préoccupation, et à peine le droit canon naissait-il qu'il multipliait les prescriptions relatives à cet important objet. Pour être admis à la prêtrise, il ne suffisait pas d’être de vie irréprochable, il fallait, de plus, présenter un passé qui fût une garantie contre la possibilité de certaines fautes. Le prêtre devait se distinguer par sa chasteté, par sa charité, par sa science; il devait renoncer non seulement aux passions, mais encore aux plaisirs et aux occupations du siècle, dire adieu aux joies du foyer et aux honneurs de la vie publique et se consacrer entièrement au service de Dieu et du prochain. Quelque haute que fût sa dignité, il était lui-même l’esclave de la loi commune et sa supériorité réelle consistait dans ses vertus et non dans son ministère. Le moindre des laïques pouvait, par la sainteté de sa vie, s'élever audessus du plus éminent prélat, et les inégalités créées par la hiérarchie trouvaient leur correctif dans cette parole que les premiers seraient les derniers dans le royaume du ciel. La hiérarchie elle-même, d’ailleurs, se recrutait dans le sein du peuple, choisissant souvent des esclaves pour en faire des évêques, et laissant des princes dans la foule. Le peuple chrétien était comme la conscience vivante de la communauté : si le cœur n’y battait pas à l’unisson du clergé, la vie était troublée, et plus d’un grand évêque, associant les fidèles aussi bien que les prêtres à sa vaste sollicitude, déclarait, comme saint Cyprien, qu'il ne voulait
rien faire sans leur conseil et sans leur concours (x).
Le peuple chrétien lui-même, tout comme son clergé, se renouvelait dans les premiers âges par une perpétuelle élection. Il puisait ses éléments au sein de cette société païenne et corrompue dans laquelle il vivait et qui se dépouillait pour lui, à son insu, de tout ce qu'elle possédait de meilleur. Encore au second siècle, Tertullien pouvait prononcer cette parole significative : On ne naît pas chrétien, on le devient (2). Mais l'Église, en recevant tous les jours, des mains du paganisme, les âmes qui venaient lui demander le salut, les trouvait telles que les avait faites le monde. C'étaient des esprits imbus d’erreurs invétérées, des cœurs habitués à l’esclavage des passions, auxquels il s'agissait de faire subir la plus radicale transformation qui ait jamais été imposée à la nature humaine. Faire des ascètes avec des voluptueux et des croyants avec des sophistes, et ramener à l'innocence de l’enfant une société qui avait vieilli dans la science de la débauche, ou, comme parlaient les apôtres, crucifer le vieil homme et lui substituer un homme nouveau : voilà le problème qui s’offrait à l’Église, et ce problème, elle le résolut. S'il y a un phénomène qui mérite de fixer le regard de l'humanité, c’est bien celui-là, et l'histoire n’a pas de tâche plus haute que celle de l'expliquer. |
Le secret de l’Église, ce fut tout d’abord un système d'éducation qui lui appartenait entièrement en propre et où l’on remarquait une étonnante connaissance du cœur humain, de ses faiblesses et de ses ressources, avec un art merveilleux de corriger les unes et de
(x) S. CYPRIAN., Epist. 5.
(2) TERTULL., Apologet., c. 18.
PP
profiter des autres. Elle n’acceptait pas à la légère ceux qui se présentaient pour être admis dans son sein, et, lorsqu'elle les avait jugés dignes de cette faveur, elle les soumettait à un noviciat long et rigoureux. Sous le nom de catéchumènes, ils passaient un temps considérable, souvent quelques années, au seuil du sanctuaire, pendant lesquelles on leur enseignait graduellement toutes les parties de la doctrine et on les appelait à la pratique des divers articles de la loi morale. Cette tâche était laborieuse et ardue; elle exigeait de ceux qui la remplissaient une tendresse profonde, un tact consommé, des lumières supérieures: aussi était-elle confiée aux membres les plus distingués et les plus vertueux du clergé. Lorsqu’enfin l'Église jugeait que ses apprentis étaient suffisamment préparés au bienfait de la vie chrétienne, alors seulement elle les admettait au baptême. Une fois régénérés, ils participaient aux grâces des sacrements et aux mérites de la communion des saints. Tout alors devenait pour eux un stimulant efficace au bien : les engagements solennels qu'ils avaient contractés, les exemples qu’ils rencontraient dans le milieu où ils venaient d'entrer, la vertu fortifiante des nombreux moyens de sanctification dont l'Église leur recommandait l'usage assidu.
Cependant, bien que devenu chrétien, on restait homme et soumis, comme tel, aux infirmités de la nature humaine et aux atteintes du péché. Le fidèle pouvait, par un acte de sa volonté libre, garder à jamais ou perdre en un seul instant cette dignité d’enfant de Dieu qu’il avait reçue au baptême, et, trop souvent, le vieil homme, reparaissant sous l’homme nouveau comme le sauvageon sous la grefle, détruisait
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l’œuvre qui avait coûté tant de peines. Mais l’Église ne se décourageait pas et l’art avec lequel elle relevait le chrétien tombé n’est pas moins admirable que celui qu'elle mettait à régénérer l’homme déchu. Ignorées de l'antiquité qui ne connaissait vis-à-vis de la faute qu'une indulgence blâmable ou une rigueur sans pitié, les institutions pénitencières furent aux mains de l’Église le levier tout-puissant avec lequel elle souleva le monde. Grâce à cette merveilleuse innovation morale, l’espérance ne désertait plus le chevet du malheureux pécheur, et la porte du pos restait éternellement ouverte à celui qui savait pleurer ses fautes. L’ Église avait élaboré à son usage une médecine morale qui continuait l’œuvre du catéchuménat et elle l’appliquait aux âmes blessées avec tous les ménagements d’une tendresse infinie et toute l’opiniâtreté d’une science qui connaît la valeur de ses remèdes. Comment énumérer les effets de cette discipline auguste qui, pénétrant avec douceur dans les ténèbres désolées de l’âme coupable, y lutte contre son orgueil et son désespoir, prête l'oreille à ses gémissements, remue sans dégoût les fanges dans lesquelles elle languit, lui fait vomir son poison, la purifie, la réconcilie avec elle-même et avec son Dieu et efface, par une expiation volontairement acceptée, les dernières inquiétudes de la conscience bourrelée? Le mystère que l’Église fait régner sur ce travail fécond ressemble au mystère éternel dans lequel se passent les phénomènes de la création, et peut-être n’est-il pas téméraire de dire que le secret de la civilisation chrétienne se confond avec le secret de la confession.
Il ne faut pas, d’ailleurs, se figurer ce grand œuvre comme étant d’une extrême facilité pour le pécheur.
L'aveu sincère et complet de la faute suppose un effort de volonté quiest lui-même une réaction des plus énergique contre le mal ; quant aux expiations, elles étaient en proportion de la faute commise, Pour les plus graves, elles étaient rudes et terribles et bien faites pour épouvanter l’âme la plus ferme. Pendant tout le temps qu’elles duraient, la vie du pénitent était comme suspendue. Plus de communion, plus d'assistance aux sacrés mystères, plus de part aux joies et aux consolations de la société chrétienne. Vêtu de deuil et la tête couverte de cendre, il soupirait à la porte du lieu saint où il voyait entrer ses frères, et son existence, douloureuse et déshéritée, se passait au milieu des mortifications et des austérités qui étaient sa rançon devant la justice divine. De longues années S'écoulaient ainsi, car certaines pénitences duraient la vie entière, d’autres se prolongeaient pendant dix, quinze et vingt ans ! Peu à peu, après les séries d’expiations graduées, le pénitent reprenait sa place au milieu de ses frères : souvent, dans l'intervalle, le jeune homme était devenu un vieillard, et il avait achevé dans les larmes son pèlerinage terrestre, mais il avait sauvé son âme ! Quant au chrétien endurci dans son crime et qui refusait de l’expier, il était frappé de toutes les rigueurs de la justice. L’excommunication retranchait du corps des fidèles ce membre indigne, qui cessait dès lors de déshonorer l’Église et d’être un danger pour ses frères. Mais l’excommunication elle-même était encore une forme suprême de la pénitence, car le pardon n'était jamais refusé au repentir, et plus d’un pécheur se lassa de le solliciter avant que l’Église se lassât de l’accorder.
Quels ne devaient pas être la douceur et l'attrait
des milieux chrétiens de ces âges, puisqu'on s'imposait une telle discipline pour y entrer, et de si cruelles épreuves pour ÿ rester, sans autre prévision qu'une mort ignominieuse par la main du bourreau ! C’est que l’âme humaine retrouvait là cette vie intérieure que le paganisme avait tuée et cette santé morale qu'il avait si profondément atteinte, ainsi que la vraie règle des rapports de l’homme avec Dieu et avec ses frères. Quiconque avait une fois goûté les pures délices de la vie chrétienne sentait le vide et le néant de celle du monde et, malgré les sacrifices qu’elle imposait, sa conscience et sa raison lui disaient qu’elle était la seule digne de lui.
Ce besoin religieux qui est le plus noble apanage de la nature humaine, le christianisme seul le satisfaisait d’une manière complète. Un culte sublime dans son objet et magnifique dans son expression le rattachait, par des liens étroits et doux, à son Dieu et à ses semblables, en réunissant dans le même sancCtuaire, à des intervalles périodiques et fréquents, tout le peuple des fidèles. Ces réunions joignaient à la majesté de l’acte religieux l'intimité de la famille et le charme du mystère : pendant longtemps, elles n’eurent d'autre théâtre que les maisons des fidèles riches, et les lettres des apôtres nous ont gardé le souvenir des églises domestiques des premiers jours (x). Du foyer des fidèles, elles furent transportées, comme si elles voulaient suivre leurs premiers fondateurs, auprès de leurs tombeaux, et ce furent des cimetières souterrains qui devinrent les premiers forums du monde chrétien. Là, réunis près des cendres de leurs
(1) S. Pauz., Ad Roman, XVI, 5.
martyrs, les fidèles se groupaient dans les étroits cubicules que la main de leurs artistes avait décorés de peintures sacrées et auxquels on parvenait par de longs couloirs qu'un lucernaire çà et là éclairait d’en haut. L'évêque, assis dans sa chaire pontificale, au fond de la crypte, présidait la sainte assemblée. Le peuple chantait des hymnes pieux; le diacre et le sous-diacre faisaient des lectures de l’Ancien et du Nouveau Testament, une exhortation ou une instruction suivait, puis s'élevait la voix de la prière commune. Tous ceux qui n’avaient pas le droit d’assister à la célébration des saints mystères, les catéchumènes et les pénitents des divers degrés, sortaient tour à tour avant le moment le plus solennel, et lorsqu’enfin il ne restait plus dans l’assemblée que les fidèles, alors on échangeait, en signe d’allégresse, le baiser de paix, et l'auguste mystère s’accomplissait. A la voix du pontife vêtu de brillants ornements et au milieu d’un silence religieux, le Dieu d'amour, cachant sa divinité sous les espèces du pain et du vin, descendait du haut du ciel au milieu du peuple des élus et les conviait tous à son banquet sacré, où il les nourrissait de sa chair et de son sang.
Toute la vie du chrétien se concentrait dans cette heure céleste, qui lui donnait les anges pour convives et Dieu lui-même pour aliment. Source inépuisable de grâce et de vie cachée dans le cœur de l’Église, l’Eucharistie renouvelait incessamment la sève féconde qui coulait dans les veines de ce corps mystique. Les vices et les passions du siècle avaient beau entamer sur tous les points la jeune et austère société qui grandissait en dehors de lui : dès qu’elle faisait appel aux sacrements, la grâce sanctifiante, semblable à une
124 CHAPITRE Ill
puissante marée, rentrait victorieuse dans ses estuaires les plus désolés et balayaït toutes les traces qu'y avait laissées le monde. Chaque fois que le chrétien revenait du banquet eucharistique, il en rapportait une force nouvelle pour résister aux séductions du milieu païen et pour se montrer fidèle aux engagements qu'il avait contractés vis-à-vis de l'Église.
I1 ne fallait pas moins qu’une assistance surnaturelle pour affermir le règne de la loi chrétienne dans
le cœur humain. Cette loi, en effet, semblait un perpé-
tuel défi à la nature. Elle se plaisait à l’humilier en la proclamant déchue, elle la gênait dans toutes ses tendances, elle la contredisait dans toutes ses aspirations. Elle imposait un éternel silence à la voix si douce et si persuasive avec laquelle cette vieille amie parlait au cœur humain. Elle défendait à l’homme de l'écouter; bien plus, elle lui faisait un devoir de lutter contre elle et de l’asservir. Les ordres impérieux qu’elle lui adressait à ce sujet se résumaient dans ce mot terrible et douloureux : mortification ! Il s'agissait de faire désormais comme un devoir ce qu'autrefois il aurait considéré comme un suicide : arracher de son âme cette chair qui y était si puissamment enracinée, résister à cette tendance si agréable de son être qui le portait à l'amour de soi et au culte de ses plaisirs et apprendre à se détester lui-même dans les souillures de son corps et dans les insolences de son orgueil. Ainsi, elle portait dans l’intérieur de l’homme un combat sans fin entre les puissances détrônées de la chair et le souffle victorieux de l'esprit. Elle exigeait du chrétien qu’il se fit soldat pour combattre éternellement, au service de l'autorité étrangère qui prenait possession de son existence, contre Sa Propre