‹ Les origines de la civilisation moderne 1923Chapitre 34 sur 44 · sm re Be mt'07 7 C'rct Enr · texte numérisé non relu

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L'ÉGLISE 125 chair et contre ses propres instincts. De cette vie mortelle, qui, aux yeux de la sagesse païenne, devait être un banquet, elle faisait un combat dont le vainqueur ne devait trouver la récompense qu’au ciel

Les armes que l’Église mettait dans la main de ses enfants pour sortir victorieux de cette lutte étaient elles-mêmes bien rudes à manier. L'une, c'était le travail; l’autre, c'était l’abstinence: réunies, elles formaient comme les deux bras des tenailles puissantes dans lesquelles le législateur chrétien étreignait, à l'écraser, la chair, qui était le grand ennemi. Le travail, occupation d’esclave et méprisé par le monde comme indigne de l’homme libre, était, aux yeux du chrétien, une œuvre sainte et méritoire. Il ne se contentait pas de le subir avec résignation comme une loi, il l’acceptait joyeusement comme un gage de salut. Le travail devint une gloire et un honneur parmi les disciples de l'Évangile. On se souvenait de Joseph, père de Jésus, qui avait manié l'outil dans l’humble atelier de Nazareth; on avait sous les yeux l’Apôtre des nations, qui gagnait son pain en faisant de la toile à voile, et qui avait prononcé cette parole d’or : Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger (x). C'étaient là des accents bien nouveaux, et qui devaient retentir étrangement au milieu de la société païenne. Lorsque, dans une épitaphe romaine, on lit que le défunt a aimé le travail et qu'il a été laborieux (operarius), il convient de s’incliner avec respect : c’est le christianisme qui a passé là et qui a tracé sur la pierre du tombeau le mot d'ordre de l’avenir.

Le travail pourtant connaissait des heures de re-

(x) S. PaAUL., II ad Thessalon., xx, 10.

lâche, et c’est de ces heures que pouvait profiter la volupté pour reprendre possession du cœur, Sous prétexte de lui apporter des distractions légitimes. Mais le chrétien était prévenu et si le corps avait des moments de repos nécessaire, l'esprit ne cessait de veiller. Il faisait une garde vigilante aux diverses issues que les sens ouvraient sur le monde extérieur, pour ne pas laisser les souillures du dehors pénétrer jusqu'au sanctuaire de la conscience. Il tempérait par des restrictions énergiques l'usage des plaisirs les plus inoffensifs: il s’habituait par une discipline sévère à se passer entièrement de la volupté, ce but suprême de l'existence païenne. Les jeûnes étaient longs et fréquents dans la primitive Église; la continence fleurissait jusqu’au sein du mariage, et des macérations volontaires contribuaient à tenir en respect la meute toujours aboyante des passions révoltées. Maître de son corps au lieu d'en être l’esclave, le chrétien ne dégradait pas sa demeure charnelle, il l’ennoblissait. Au lieu d'y voir un vil instrument de plaisir, il en faisait le temple vivant de l’Esprit-Saint; il la rendait digne de ressusciter un jour dans la gloire, et de participer avec l’âme à la transfiguration de l'éternité. Elle avait pour lui quelque chose de sacré; le suicide lui était aussi odieux que la débauche, parce qu'il était, lui aussi, un attentat criminel sur un bien qui lui avait été prêté par Dieu et dont il ne pouvait pas abuser. Voilà comment, sous l'empire d’une loi austère mais équitable, se rétablissait dans les relations de l'âme et du corps l'équilibre naturel, qui consiste dans l'empire du principe spirituel et dans la soumission des sens.

La régénération de la société marchait de pair avec

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la régénération de l'individu. De même que tout chrétien qui se conformait à la loi de l'Évangile était un homme nouveau, de même aussi la réunion de tous ces hommes nouveaux constituait une société nouvelle. Toutes les relations sociales furent transformées, et partout la dure loi de la force y fut remplacée par la douce loi de l’amour. La famille retrouva son harmonie et sa beauté. Le mariage, qui en jetait les bases, fut élevé à la dignité d’un sacrement et proclamé à la fois indissoluble et inviolable, c’est-à-dire que le divorce, qui le rompait, et le concubinage, qui le souillait, furent proscrits avec une égale sévérité. Sans se préoccuper des dispositions immorales de la loi civile, l’Église déployait dans l'affirmation de ses principes en cette matière si délicate une énergie tranquille et intrépide. Il suffit de rappeler ici l’audace apostolique avec laquelle le pape Calixte proclama le caractère sacré des mariages conclus devant l’Église entre femmes nobles et affranchis ou esclaves, auxquels le droit romain ne reconnaissait que le caractère du concubinage. Protégée dans sa pudeur de femme et dans ses droits de mère par une législation d’une délicatesse exquise, l'épouse devint pour la première fois la noble et pure compagne de l’homme, soumise, il est vrai, mais libre, et portant devant Dieu une âme du même prix que la sienne. Cette frêle et tendre créature, que le paganisme livrait sans défense à 5es brutales convoitises, Jésus-Christ la protégeait jusque dans ses bras, et lui ordonnait de respecter en elle, selon l'expression du Prince des Apôtres, une cohéritière de la grâce vivifiante (1). Et pour que rien ne

(OU LEprst. S. PETR,, IT, 7.

manquât à la sublimité du sacrement de mariage, l'union de Jésus-Christ avec son Église et l'amour qu’il lui portait furent offerts aux fidèles comme le type de l'union et de l'amour qui devaient régner entre l'époux et l'épouse (1).

L'autorité despotique du père disparut également. 1 vit désormais dans son enfant, au lieu d’un être sur lequel 1l avait le droit de vie et de mort, une âme qui lui était confiée par la Providence, et dont un jour il devait rendre compte: c’est assez dire qu'il oublia la pratique de l’exposition et qu’il apprit l’art de l'éducation. Telle était la vie domestique auprès du foyer transformé en temple, depuis qu'on en avait chassé les idoles pour y installer le vrai Dieu. La mort venaitelle à rompre le lien conjugal, l'Église voyait avec répugnance qu'on en contractât un autre. Un amour pendant la vie, un souvenir après la mort devaient suffire à remplir l'existence de l'époux chrétien. Celui-là se conformait aux vrais enseignements de la religion qui, fidèle à une mémoire chérie, repoussait généreusement l'espoir d’une union nouvelle et sanctifiait sa solitude par le choix volontaire qu’il en faicait. Aussi la veuve était-elle considérée dans l'Église à l’égal d’une dignitaire. Sous ses longs voiles noirs, elle passait, recueillie et pensive, à travers des joies et des préoccupations qui n'étaient plus les siennes, pour ne s'intéresser qu'aux besoins et aux souffrances d'autrui. Ce n’était pas encore la religieuse, mais ce n’était plus la femme du monde, et le type sublime de la sœur de charité se dessine déjà sous les traits

de cette femme vêtue de deuil.

(1) S. PAUL., Ad Ephes., V, 22-33. Constitut. apostol., VI, 28.

De A

Mais, de toutes les dignités auxquelles pouvait aspirer l'âme humaine, la plus haute et la plus sacrée, c'était celle des âmes fortes et privilégiées qui, renoncant aux joies de là famille pour se dérober entièrement à l’empire de la chair, vivaient devant Dieu, comme des anges, dans une chasteté sans tache. Les vierges étaient les fleurs les plus suaves du jardin de l’Église; elle veillait sur elles avec un soin jaloux; elle en était fière, et il n’y avait dans tous ses trésors rien qu’elle prisât si haut que la pureté des épouses immaculées du Christ. L’héroïsme des martyrs, la sagesse des docteurs, la charité des pontifes, tout pâlissait à ses yeux dans l’éclat surnaturel dont brillait la virginité. Tel était son enthousiasme pour cette unique vertu, qu'elle l’associait à la maternité elle-même dans le culte rendu à Marie, mère du Sauveur. Sur les pas de la Reine des Vierges se pressaient d'innombrables jeunes filles chrétiennes, qui, au milieu des fanges du monde, gardaient intacte la blancheur de leur innocence. L'Église, en offrant à la vénération de ses fidèles les exemples de Lucie, d’Agathe, de Cécile et d’Agnès, leur apprenait à honorer le sexe qui avait produit ces merveilleuses créatures. L’auréole des vierges enveloppait dans son rayonnement toutes les femmes. Leur pureté reparaissait jusque dans l'épouse, et le mariage chrétien devait une partie de sa dignité à celles qui avaient su y renoncer.

À l'appel de la charité, toutes les faiblesses que la société antique écrasait sous ses dédains étaient devenues sacrées. La vénération des fidèles entourait les cheveux blancs du vieillard, qui faisait revivre en lui le type auguste des patriarches; la simplicité de l’enfant était offerte en exemple à tous, parce qu'il fallait

lui ressembler pour entrer dans le royaume des cieux; les haïllons du pauvre étaient glorifiés, parce qu'ils couvraient les membres de Jésus-Christ lui-même; les esclaves étaient respectés comme des frères, Jésus- Christ étant mort de la mort des esclaves. Les ignorants, les infirmes, les estropiés, les malades, en un mot, tous les déshérités de ce monde s’asseyaient à côté des grands et des riches à la table du Seigneur, et tiraient une dignité particulière de leur détresse même. Toutes les supériorités accidentelles dont les fidèles se revêtaient dans le monde étaient déposées, comme des déguisements de théâtre, au seuil de la communauté, où retentissaient avec des échos infinis ces immortelles paroles de l’Apôtre des Nations : Il n'y a plus parmi vous de distinction entre le Juif et le Gentil, entre le libre et l’esclave, entre l’homme et la femme ; vous êtes tous un en Jésus-Christ (x). Fidèle à ces enseignements, l’Église semblait se complaire à ignorer les distances que les conditions sociales créaient entre ses divers enfants. Elle les leur faisait oublier devant les autels, ou bien elle n’en évoquait le souvenir qu'avec une douce ironie, en rappelant aux maîtres qu'ils étaient les esclaves du Christ, aux esclaves qu'ils étaient ses affranchis, à tous qu'ils étaient frères, créés par le même Dieu, nés des mêmes parents et rachetés par le même Rédempteur. Ce nom si doux de frères, suprême expression de sentiments inspirés par le lien social, ne devait plus disparaître du langage des hommes, parce qu’il était sous la protection de la religion elle-même, qui faisait de la fraternité non seulement une obligation morale,

(1) S. PAUL., Ad Galai,, Int, 28,

mais encore une réalité historique et même un article de foi. Tant il est vrai que les mœurs ont pour base les croyances, et qu’au fond de tous les progrès sociaux, on trouve un dogme qui les a engendrés | Charité! C'était le commandement qui résumait tous les autres: c’était le dernier mot de la perfection chrétienne. « Aimer Dieu par-dessus toute chose, et son prochain comme soi-même, c’est là, avait dit le Maître, toute la Loi et les Prophètes (x). » — « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, avait ajouté saint Paul, que j'aurais la science de tous les mystères et que je fusse animé de la foi qui transporte les montagnes, sans la charité je ne serais qu'un airain sonore et qu'une cymbale retentissante (2).» — « Aimez-vous les uns les autres (3) !» redisait avec une persistance touchante le dernier des apôtres survivants aux fidèles qui recueillaient sur ses lèvres les échos de la parole du Sauveur. Certes, dans sa nouveauté sublime, c'était un joug vraiment suave et léger que celui qui imposait, comme un devoir sacré, le sentiment le plus doux de l'âme humaine. Les chrétiens le portaient avec joie. Persécutés ou dédaignés par le monde, ils se serraient les uns contre les autres, se consolaient, se soutenaient, s'encourageaient mutuellement, aimaient à se retrouver dans ces saintes assemblées où Jésus était au milieu d'eux. La communauté volontaire des biens temporels, telle que l'avaient pratiquée les premiers fidèles à Jérusalem, restait devant leurs yeux comme un idéal de perfection sociale, auquel devaient revenir plus tard

(1) Evang.S. MATH. XXII 37-40; MARC,, XII, 29-37; Buc 227: (395 PAUL. I aa Corinth., XIIT, 1-3.

(3) S. HreroNvM., Comm. în epist. ad Galat., III, vi, 10.

ceux qui aspiraient à réaliser tous les conseils évangéliques : en attendant, 1ls en gardaïient le souvenir dans les repas communs qui les réunissaient fréquemment à l'issue des saints sacrifices et auxquels ils donnaient le nom d’agapes, c’est-à-dire banquets d'amour. Les riches faisaient ordinairement les frais de ces modestes festins; au surplus, il était pourvu aux besoins périodiques de la communauté par l'institution d’une caisse commune, alimentée au moyen de cotisations volontaires et administrée par les diacres sous la haute direction de l’évêque. Cette caisse, dans laquelle l’obole de la veuve était plus appréciée que la largesse du riche, fournissait les ressources nécessaires à l'entretien du culte, au soutien des pauvres, à l’éducation des orphelins, aux funérailles des morts, au rachat des esclaves, à toutes les œuvres que le génie inventif de la charité chrétienne, à peine sorti de son berceau, semait à pleines mains autour de lui. L'amour qui la vidait la remplissait avec la même allégresse, car le bonheur était de se priver et de donner, et celui-là se considérait comme le plus riche qui, à l'exemple du diacre Laurent, possédait le plus de pauvres.

C'était là une solution nouvelle et radicale du problème social. L'Église, en la demandant à la collaboration de tous ses membres, leur faisait atteindre à tous, du même coup, ce bonheur qui est la fin dernière de l’homme. La société chrétienne était, dans toute la force du terme, une société heureuse ! Il faisait clair dans les âmes, il faisait chaud près des foyers. Les fidèles vivaient dans la paix d’une bonne conscience, ils se réjouissaient dans le Seigneur selon le précepte de l’apôtre, et se préparaient à sa venue

dans une attente pleine d’espoir. Du sein de leurs sanctuaires creusés sous les pieds des grandes villes, ce qui s'élève vers le ciel ce n’est pas la voix des lamentations, c’est comme un parfum de joie et un hymne d'espérance. Un perpétuel sourire illumine la face de ces jeunes chrétientés qui vivent dans la nuit du tombeau, et, à travers les espaces ténébreux de l’histoire, on les voit briller d’un éclat doux et tranquille.

Une telle sérénité contraste étrangement avec la situation précaire et douloureuse faite à l'Évangile dans la société païenne. Étrangère dans ce monde, elle était traitée par lui comme il traitait l'étranger, c'est-à-dire en ennemie. Elle ne jouissait d'aucune existence légale, n'ayant jamais sollicité ni obtenu le caractère d’une religion autorisée par l'État. Elle restait donc sous le coup des pénalités sévères qui frappaient tous les cultes non reconnus; elle pouvait même se voir appliquer celles qui étaient relatives aux pratiques superstitieuses et magiques. Bien plus, le culte chrétien impliquant la réunion et la prière en commun, l'Église tombait encore sous l’action des lois qui interdisaient les conventicules secrets. Enfin, son organisation sociale et sa hiérarchie étaient entachées de la même illégalité, parce que l’État interdisait avec une sévérité jalouse toute espèce de collèges, c’est-à-dire d'associations indépendantes en dehors de lui. Il n’y avait donc pas d’air respirable pour l'Église dans l’étouffante atmosphère de la législation romaine : elle était séditieuse, si l’on peut ainsi parler, par le fait de son existence même. Dans de pareilles conditions, on ne comprendrait pas comment elle a pu braver, pendant trois cents ans, toutes les foudres

de l’Empire, s’il n’y avait pas eu, dans le filet serré de la législation, une maille par laquelle elle put passer.

En efiet, les prohibitions rigoureuses édictées contre

les sociétés privées faisaient une exception en faveur des collèges funéraires. Alors que la loi interdisait tous les autres, elle tolérait ceux-là, ne croyant pas avoir à redouter grand’chose de gens qui ne s’associaient que pour se procurer un tombeau. Ces collèges, reconnus légalement, avaient leur organisation, leurs biens communs, leur caisse, leurs assemblées périodiques, leurs banquets, enfin et surtout leurs cimetières communs, où tous leurs membres étaient assurés de l’inviolabilité de leur dernier séjour. L'Église, qui réunit ses enfants dans la mort comme dans la vie, prit vis-à-vis de l’État le caractère de collège funéraire et obtint à ce titre la propriété légale de ses tombeaux. Elle était assimilée, par la loi, à ces nombreuses sociétés plébéiennes dont on retrouve encore aujourd’hui les humbles colombaires disséminés dans le sous-sol de la ville Éternelle. Son évêque, inscrit sur les registres du fisc comme le chef reconnu de l’association, payait en son nom l'impôt prélevé sur les collèges de ce genre. Sous le couvert de cette qualité légale, l’Église put cacher tous les trésors de sa fo et de son culte; la loi ne descendait pas dans ses tombeaux pour s’enquérir de ce qu’elle y faisait dans les ténèbres.

L'Église, d’ailleurs, usait de la plus grande prudence vis-à-vis des profanes. Elle n'initiait les catéchumènes que peu à peu et elle ne révélait qu'aux seuls fidèles le secret eucharistique. Une langue tout en figures et en emblèmes facilitait la discrétion des

initiés, et sans devoir son origine au besoin du mystère, le symbolisme chrétien en fut cependant la sauvegarde. Celui qui serait descendu dans les sanctuaires souterrains des catacombes pour surprendre ce que les chrétiens cachaient avec tant de soin n’y aurait pas rencontré autre chose que des chambres mortuaires ornées selon le goût et les idées de l’époque. Les inscriptions ne lui auraient appris que des noms, les fresques des parois auraient mis sous ses yeux les sujets favoris de la peinture décorative des païens. Il n'aurait pas même soupçonné le sens mystique de ces poissons, de ces ancres et de ces palmes qui figuraient avec profusion sur les sarcophages, et rien ne lui aurait pu faire deviner que ces tombeaux obscurs étaient le berceau d’une révolution sans précédent dans l’histoire du genre humain.

Mais, toute close qu’elle était, l'Église ne pouvait empêcher le parfum de ses vertus de se répandre dans le monde et de lui rendre témoignage devant les hommes. On put reconnaître tout d’abord les chrétiens à la pureté comme à la douceur de leur Vies ils n’exposaient pas leurs enfants, ils ne renvoyaient pas leurs femmes, ils ne maltraitaient pas leurs esclaves. Les avortements et les vices contre nature étaient ignorés parmi eux. A l’époque de saint Justin, on s’apercevait qu’une personne était devenue chrétienne quand on la voyait renoncer aux vices de son existence passée (1), et, au cours des persécutions, des chrétiens se trahirent par le respect qu’ils montraient pour les lois de la pudeur. Leur charité faisait l’étonnement des païens. « Voyez comme ils s'aiment (2) !»

(1) S. JusrTiIN., IT Apolog., c. 2.

(2) TERTULL., Apolog., c. 39.

disaient leurs ennemis. Il n’y avait pas là de motifs suffisants pour les rendre haïssables; tout au plus y en avait-il assez pour les faire mépriser. Mais la rage implacable du peuple déicide poursuivait le Maître jusque dans ses disciples, et, ne pouvant plus être le bourreau des chrétiens, il se fit leur dénonciateur. Par lui, l’Empire entendit pour la première fois parler des troubles qu’un certain Chrestus avait suscités chez les Juifs (x), et les proconsuls se virent mis en

demeure de prendre parti entre les chrétiens et ceux

qui les traînaient à leur barre. Ces magistrats, habitués à hausser les épaules devant les querelles intérieures des juiveries, crurent dans l’origine n'avoir affaire qu’à une de ces effervescences passagères si fréquentes parmi les enfants d'Israël : aussi se bornèrent-ils d’abord à renvoyer dos à dos les accusateurs et les accusés (2). Mais la synagogue cria si fort et si longtemps qu'elle finit par attirer sur les chrétiens l’attention du public, et comme on ne les connaissait que par elle, on accepta d'emblée tout ce qu’il lui plût de répandre sur leur compte.

Le christianisme fut considéré désormais par les païens comme une des formes de la superstition orientale, et comme la plus répugnante. Nul ne daigna descendre jusqu’à lui, pour l’étudier avant de le juger. À part Senèque, dont le grand esprit, penché avec une curiosité sacrée sur la doctrine nouvelle, en a gardé comme un reflet lumineux, les moralistes romains se contentèrent de le haïr et de le mépriser sur la foi des Juifs. Ils voyaient dans l’Église une secte impure et indigne de pitié, un de ces produits monstrueux de la

(1) SUETON., Claud., c. 25.

(2) Act. Apost., XVIII, 14.

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