‹ Les origines de la civilisation moderne 1923Chapitre 35 sur 44 · SEE · texte numérisé non relu

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corruption des grandes villes, où viennent s’écouler, comme dans un égout, les immondices de tout l’univers. Les chrétiens étaient l’opprobre du genre humain, et ils méritaient de la part de celui-ci autant de haine qu'ils lui en portaient. Ainsi parle un Tacite, et tous ses contemporains font écho à ses accents d’aversion et de dégoût, sans que le cœur généreux d’un Marc-Aurèle ou la haute raison d’un Épictète aient eu pour eux plus de pitié ou plus de justice. Des tyrans exécrés, Néron et Domitien, purent se permettre envers les chrétiens des atrocités inouïes : aucune protestation ne retentit au nom de l’humanité outragée dans ces malheureux. « Le sang qui a coulé était-1l donc si pur? » redisent les fiers représentants de la conscience païenne, tout prêts à absoudre les Empereurs aussi longtemps qu’ils se contenteront de s’acharner sur les chrétiens.

On peut se figurer quelles devaient être les dispositions de la multitude pour des gens qu’on lui présentait comme des scélérats et des désespérés capables de tout. Elle tournait contre eux jusqu’à leur vertu même, qui n'était à ses yeux que de l'hypocrisie, et le mystère dont on les obligeait à s’envelopper était, selon elle, le voile sous lequel ils cachaïient leur turpitude. Dans un monde prosterné devant des milliers de divinités, le christianisme offrait, disait-on, le spectacle d’une secte d’athées, qui, comme il arrive toujours, remplaçaient la religion par des superstitions d’une révoltante absurdité. Ces orgueilleux contempteurs des dieux, ajoutaient leurs détracteurs, adoraient un âne, et un public dans lequel Anubis et Apis comptaient des milliers d’adorateurs faisait ses délices de caricatures représentant le dieu des chré-

tiens avec de longues oreilles et des pieds à sabot. C'était sans doute, pour les fidèles de ce temps, une amère souffrance que d’entendre chanter dans la rue, ou de voir charbonner sur les murs ces blasphèmes immondes, continuation séculaire de la scène du prétoire. Aujourd’hui encore, en fouillant sous le sol des débris du monde païen, il semble qu'on éprouve quelque chose de cette sainte amertume lorsque, parmi tant de traces impures, on rencontre celle des crachats que Rome, à l’exemple des Juifs, vomissait eur la face du Sauveur. Avec quelle émo‘on le souvenir se reporte à ce jeune chrétien du nom d’Alexamène, qui grandissait dans le paedagogium du Palatin et qui, au milieu des sarcasmes de ses compagnons d’esclavage, adorait courageusement le Dieu qui brise les fers des esclaves! Nous ne connaîtrions rien de lui sans le graffito qui le représente, debout dans l’attitude de la prière, devant un homme à 'téterdane attaché en croix, avec cette inscription : Alexamène adore son Dieu! Heureux jeune homme, ton opprobre est devenu ta gloire, et ta foi rayonne à jamais sur la parodie sacrilège qui nous à conservé ton nom |

Mais les sectaires étaient encore, continuaient leurs ennemis, plus odieux que ridicules. Ce n'était pas sans raison qu’ils dérobaient à tous les yeux, avec un soin si jaloux, l’acte le plus sacré et le plus solennel de leur culte. On se racontait à ce sujet tout ce que l'imagination peut inventer de plus atroce. Dans la bouche impure des calomniateurs, le banquet eucharistique se transformait en un repas de cannibales, où l'on dévorait un enfant vivant, et la cérémonie la plus sainte et la plus pure qui ait jamais consolé l’âme humaine était représentée comme une orgie où l'inceste

et l’adultère scellaient dans les ténèbres un pacte monstrueux entre les adorateurs de l’âne ! Les chrétiens, en un mot, forçaient la société païenne à remonter iusqu'à ses plus lointains souvenirs mythologiques pour retrouver dans les fables d'Œdipe et de Thyeste quelque chose qui égalât en infamie leurs fêtes religieuses. Que de pareilles monstruosités fussent vraisemblables, c’est ce qui n’étonnera pas si l’on se souvient de ce qui se passait dans les mystères de certains cultes; mais qu’elles fussent tolérées chez leurs sectateurs pour être reprochées aux seuls hommes qui en étaient incapables, c’est là un phénomène dont on a le droit de s'étonner, bien qu'il ne soit pas isolé dans l’histoire du christianisme.

* Après cela, il était inévitable que des êtres aussi indignes de vivre attirassent la colère des dieux sur la société qui la supportait dans son sein. À quoi bon chercher une autre cause aux fléaux publics? Les chrétiens étaient là, et ils étaient seuls responsables de tout ce qui arrivait de fâcheux à l’Empire. Il n’y avait pas d'inondation, de disette ou de guerre désastreuse sans que les rues des grandes villes répétassent ce cri poussé par des milliers de bouches : À mort les athées ! ou : Les chrétiens aux lions ! Les magistrats n’osaient pas désobéir à ces impétueuses réclamations d’une populace enfiévrée, et les accusés chrétiens ne trouvaient que des Pilates là où ils attendaient des juges. « Ce n’est pas moi, disait le magistrat à saint Polycarpe, c’est le peuple qu’il faudrait persuader (1).» Trajan lui-même n’a pas su tenir un autre langage, et le vrai sens du rescrit célèbre qu’il adressa à Pline le Jeune est celui-ci : Il faut s'abstenir de rechercher

(1) Martyr. Polycarp., c. 10.

les chrétiens, parce qu’ils sont innocents, mais il faut les punir lorsqu'ils sont dénoncés, parce que l'opinion publique l'exige ! C'était ouvrir la porte toute large aux dénonciateurs et faire de la justice l'instrument avili des passions populaires. Aussi peut-on dire que, pendant tout le IIe siècle, les persécutions n'eurent d'autre origine que la fureur de la plèbe altérée du sang chrétien.

À quel mobile obéissait pourtant cette foule lorsque, parmi tant de sectes étrangères qui rivalisaient de turpitude, elle choisissait les seuls chrétiens pour victimes de ses fanatiques emportements? Était-ce par horreur pour les festins de chair humaine, était-ce pour venger les lois de la morale outragée, qu'elle abandonnaïit les distractions de l’amphithéâtre et les chastes représentations de la scène comique, pour courir sus aux sectateurs de Jésus-Christ? Non sans doute. Ce qu’elle détestait dans les chrétiens, c'étaient précisément les censeurs de ses vices favoris; ce qu'elle abhorrait dans le christianisme, c'étaient les vertus mêmes au nom desquelles elle se déchaînait contre lui. Plongée avec délices dans le bourbier des voluptés, ivre de jeux et gorgée de pain blanc, elle flairait les démolisseurs du plaisir dans ces hommes à l'aspect de devil, dont les mœurs austères et l’existence recueillie étaient une silencieuse protestation contre le perpétuel carnaval de la vie romaine. Elle se rendait compte du danger qu'il y avait dans leur nombre toujours croissant et dans la contagion de leurs exemples; vaguement, elle entrevoyait avec horreur, s'ils devaient l'emporter, une société sans jeux, sans festins, sans largesses, sans débauches, sans rien de ce qui donnait quelque attrait à la vie.

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L'ÉGLISE IAI

L’attitude des chrétiens n’était pas faite pour apaiser ces craintes. Même dans un milieu moins corrompu que celui de Rome, ils auraient dû attirer l’attention sur eux par leur indifférence pour les intérêts et les occupations du siècle. Cette indifférence devenait, dans les conditions où ils vivaient, de l'éloignement et presque de l’aversion. Ce n'étaient pas seulement les temples des faux dieux et les cérémonies du culte idolâtrique dont ils se détournaient avec horreur. Ils évitaient avec non moins de précautions les multiples réunions qui, dans la société ancienne, versaient si souvent la vie privée dans le tourbillon de la vie publique. C’est à peine s'ils se montraient aux thermes, et encore ne les voyait-on jamais dans les lavoirs communs où se rencontraient les deux sexes. Ils fuyaient les jeux publics, ces éléments indispensables du bonheur des Romains; ils ne trouvaient point de charme dans la bruyante enceinte du cirque avec ses chars bariolés de mille couleurs et ses spectateurs innombrables qui éclataient en cris et en applaudissements enthousiastes; ils laissaient les païens s’entasser sur les gradins de l’amphithéâtre ou, s'ils y figuraient, ce n’était que pour mourir ! L'Église leur déconseillait l’accès de ces temples de la luxure et du meurtre, où la pudeur et la piété étaient outragées également ; bien plus, elle repoussait de son sein tous ceux qui vivaient des jeux publics ou s’y livraient par profession.

Mais ce n'est pas tout. Une réprobation à peine moindre frappait un grand nombre d’autres métiers que le chrétien ne pouvait pas pratiquer sans participer à l’immoralité païenne ou, du moins, sans s’exposer gravement au danger. Les arts plastiques

étaient presque entièrement consacrés à la glorification de l’idolâtrie; l’enseignement des belles-lettres était impossible sans l'étude complaisante d’une mythologie impure; les fonctions publiques nécessitaient la participation aux cérémonies du culte officiel; le métier des armes surtout, sans compter ce qu'il avait de cruel par lui-même, avait gardé dans une multitude de ses rites un caractère profondément païen. Toutes ces formes de l’activité humaine, toutes ces sources de relations sociales, le chrétien les évitait. Enfermé dans son abstention, il s’y habituait et apprenait insensiblement à se passer d’un monde qu'il forçait à se passer de lui. On ne le rencontrait, pour ainsi dire, nulle part, pas même devant les tribunaux, car il préférait, lorsqu'il avait quelque litige avec un des siens, recourir à l'arbitrage pacifique de son évêque. Y avaitil une illumination à l’occasion de quelque fête religieuse, sa maison restait sombre au milieu des rues ruisselantes de lumière, et sa porte, veuve de la couronne de lauriers qui ornaïit les autres seuils, trahissait un de ces hommes qui ne savaient pas se réjouir avec les autres, qui peut-être même s’affligeaient en secret du bonheur universel. Aussi l’austérité de la vie devenait-elle un danger et la tristesse habituelle était interprêtée comme un indice de christianisme.

Tout, en un mot, dans l’attitude des chrétiens, semblait fait pour heurter l’opinion et pour blesser le sentiment public. On ne pouvait plus se méprendre sur la gravité de ce phénomène, bien digne d’inspirer de sérieuses inquiétudes aux hommes d'État. Il était manifeste que les chrétiens formaient une société dans la société, que cette société acquérait tous les jours plus d'importance, qu’elle était rebelle à toute

espèce d'absorption ou d’assimilation. Ces masses compactes et calmes qui traversaient l’État sans même lui accorder un regard s’en allaient évidemment dans une direction opposée à celle de la civilisation romaine. On assistait à la silencieuse et irrévocable sécession de la plèbe chrétienne, bien autrement redoutable que celle du Mont-Sacré. L'Église avait beau protester de sa soumission aux lois, obéir au pouvoir, prier pour la patrie et pour l'Empereur, elle n’en était pas moins le germe vivant d’un monde nouveau, qui ne pouvait grandir et se développer qu'au détriment de l’ancien.

Voilà ce que devaient entrevoir, avec plus ou moins de netteté, les esprits qui se préoccupaient du problème social; mais les événements eux-mêmes vinrent ouvrir les yeux des moins clairvoyants. Le jour où l’on vit les chrétiens refuser de sacrifier à l'Empereur et déclarer, avec une tranquille assurance, qu'ils voyaient dans César un homme et qu'ils gardaient leur culte pour Dieu, alors tous les voiles furent déchirés et l’abîme entre le christianisme et l’Empire apparut dans toute sa profondeur. Jamais encore personne ne s'était avisé, au nom de je ne sais quels prétendus droits de la conscience, de se dérober à l’accomplissement de son plus impérieux devoir envers la patrie. C'était le crime de lèse-majesté prémédité. En donnant pour la première fois ce scandale, l’Église chrétienne se flétrissait elle-même comme une secte révolutionnaire et ses membres comme des conspirateurs dont il importait de réprimer l'audace si l’on avait quelque souci du salut public. Une fois que cette conviction eut pénétré dans les milieux politiques, les persécutions prirent un carac-

tère nouveau et se transformèrent en une véritable guerre d’extermination. | Cette guerre dura plus d’un demi-siècle, depuis Décius jusqu'à Dioclétien, avec un acharnement sans exemple jusqu'alors. Ce n'étaient plus les muiltitudes fanatiques et altérées de sang qui demandaient la mort des chrétiens, c’étaient les souverains euxmêmes qui prenaient l'initiative des poursuites par raison d’État. Aux explosions momentanées de la fureur populaire contre le nom chrétien succéda une persécution froide, opiniâtre, qui disposait de toutes les ressources de la machine publique et qui procédait d’après une méthode savante et raffinée. Elle s’attacha à frapper le christianisme à la tête, c’est-à-dire dans sa hiérarchie; elle le dépouilla de tout caractère légal en descendant pour la première fois dans ses cimetières, qu’elle confisqua; elle évita d’infliger aux fidèles ces peines éclatantes où ils apparaissaient comme des triomphateurs, mais elle les soumit à une multitude d’épreuves habilement calculées en vue de provoquer une défaillance et de les faire périr déshonorés. Elle ramassa dans la fange des générations précédentes les vieilles calomnies auxquelles le vulgaire commençait à ne plus croire; elle les fit certifier par des courtisanes qui prétendaient avoir été chrétiennes autrefois et qui venaient raconter les atrocités dont elles avaient été témoins dans les assemblées. Elle faisait une chasse active aux Livres saints et, en général, à tous les monuments littéraires de l’Église, qu’elle détruisait en les livrant au feu; d'autre part, elle avait à ses gages des faussaires qui fabriquaient des actes apocryphes, et elle répandait à foison ces productions

odieuses dans les provinces et jusque dans les écoles, où on les faisait apprendre par cœur aux enfants (x). En un mot, noyer l’Église dans son sang ou, tout au moins, l’étouffer dans la boue, tel fut le delenda Carthago de l'Empire dans ce duel gigantesque avec un ennemi plus dangereux que toutes les flottes puniques.

L'Église chrétienne supporta sans fléchir le poids de l’inimitié romaine. Elle n'avait pas cherché la guerre, mais elle l’accepta tranquillement comme une condition de son existence. Fidèle à elle-même et à son Dieu, elle continua de respecter le pouvoir établi, tout en refusant de lui rendre les hommages divins, et, pour le reste, regarda joyeusement couler son sang. Pendant trois siècles, elle fut un spectacle pour les anges et pour les hommes. Elle triomphait par ses défaites, elle était fortifiée par ses blessures, elle revivait par sa mort. La société impériale, arrêtée devant elle avec le naïf étonnement du vice à l'aspect de l’héroïsme, se sentait vaincue par ses victimes et humiliée par leurs châtiments. Ces fous criminels qui rêvaient de détruire la félicité romaine et qui lui substituaient un idéal impossible et absurde, nul ne pouvait leur contester l'indomptable énergie de leurs convictions et le courage étonnant avec lequel ils savaient les défendre.

Leur attitude devant le juge avait quelque chose de superbe et de surhumain. Des accents semblables aux leurs n'avaient jamais été entendus dans aucun prétoire. Loin de chercher à nier leur crime, ils s'en glorifiaient, et le seul châtiment qu’on pût leur faire

(1) EUSEB,, Hist. eccl., IX, 5 et 7.

craindre était de ne leur en infliger aucun. Ils proclamaient avec délices ce nom de chrétiens pour lequel ils étaient poursuivis; ils le répétaient comme un cri de joie et d'amour au fort des plus atroces tourments, et souvent un interrogatoire entier s’écoulait sans que le juge leur eût arraché autre chose que cette fière et unique parole : Je suis chrétien ! Aux questions qui leur étaient posées sur leur patrie, sur leur famille, sur leur condition sociale, ils se complaisaient à répondre dans un langage obscur et inintelligible, dont ils semblaient se servir à dessein pour mieux faire ressortir l'opposition entre eux et le monde.,« Mon vrai père, c’est le Christ, disait un martyr, et ma mère, la Foi, par laquelle je crois en lui. — Je suis esclave de Jésus-Christ, disait un citoyen libre. — Je suis affranchi du Christ, disait un esclave. — Ma patrie, c'est Jérusalem, ajoutait un martyr égyptien (1). » Et le juge, désespérant de trouver un sens raisonnable dans ce jargon mystique, passait outre et abordait immédiatement la question de l’abjuration.

En général, 1l n’était pas requis du chrétien qu’il reniât le nom auquel il était si attaché, ni qu’il blasphémât les saints mystères de sa foi : tout ce qu'on lui demandait, c'était de faire acte de bon citoyen en sacrifiant à l'Empereur ou en jurant par son nom. L'État, dans son orgueilleux mépris pour les phénomènes profonds de la vie morale, se contentait de cette marque d'adhésion extérieure, qu’il obtenait sans peine d’une multitude d’incrédules. Les chrétiens seuls ne voulurent pas se rendre cou-

(1) Acta Martyrum, pp. 44, 46, 51, 144. (Ruinart.)

pables d’un mensonge en proclamant un dieu auquel ils ne croyaient pas, ni d’un sacrilège en reniant des lèvres Celui qu’ils adoraient au fond du cœur. De là, des scènes dans lesquelles on rencontre la forme la plus aiguë de l'opposition entre les principes de l'Église et celui du césarisme. Alors on entendait d'ordinaire le dialogue suivant entre le juge et le chrétien :

« Tu dois aimer nos princes.

— Eh! de qui donc l'Empereur est-il mieux aimé que de ses sujets chrétiens? Nous ne cessons de prier pour lui; nous demandons à Dieu qu’il ait un règne long et pacifique et qu'il gouverne ses peuples selon les lois de la justice. Nous prions aussi pour l’armée et pour le salut de l’Empire.

= A Ja bonne heure! Mais pour que l'Empereur ait des preuves plus claires de ta fidélité, tu vas lui offrir un sacrifice avec nous.

— J'honore l'Empereur et je fais des vœux pour lui, mais je ne puis pas lui offrir un sacrifice. Je n’adore que le Dieu tout-puissant, créateur de l’univers.

— Les lois te prescrivent d’adorer le divin Empereur.

— Mon Dieu me défend de rendre un culte à d’autres qu’à lui seul.

— Tu dois obéir aux lois.

__ Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes (1). »

Cette parole était l'argument victorieux qui tranchait, sur le terrain de la justice, le débat entre le monde ancien et le monde nouveau; elle était, depuis

(x) Acta Martyrum, pp. 78, 128, 139, 144, etc. (Ruinart.)

les jours de saint Pierre, l’immuable réponse de la conscience chrétienne aux sommations de la force, et, lorsqu'elle était tombée des lèvres du martyr, la discussion théorique était close. Alors s’en ouvrait une autre pour laquelle le juge était mieux armé et où il s’eftorçait de faire violence à la volonté après avoir essayé de convaincre l'intelligence. Tantôt, il atténuaïit le plus possible l'acte d’idôlatrie qu’on attendait du chrétien : quelques grains jetés sur un autel, une simple invocation, le silence même suffisait quel mal y avait-il à cela, et ne fallait-il pas une étrange obstination pour refuser une clémence qui se contentait de si peu? D’autres fois, c'était le cœur qu'on essayait de surprendre par l’ostentation d’une sollicitude et d’une piété presque paternelles pour les accusés. On les conjurait au nom de leur propre salut, on évoquait le souvenir de ceux qui leur étaient chers, on les faisait même comparaître à l’audience, et c'était une terrible épreuve pour le martyr quand la voix suppliante d’un père à cheveux blancs ou d’une épouse tendrement aimée se joignait à celle du magistrat pour lui présenter l’apostasie comme un devoir. Enfin, lorsque tout avait échoué devant l’inflexibilité de sa conscience, le juge recourait au dernier argument, qui était la torture. Ce que la volonté libre avait dédaigneusement refusé, il se serait contenté de le devoir à la faiblesse de la chair ! Mais ce triomphe lui était rarement accordé. Les athlètes du Christ étaient invincibles : ils savaient résister aux violences des bourreaux comme aux arguties des sophistes et aux larmes de leurs proches. Ils souriaient au milieu des plus effroyables tortures et regardaient déchirer par le fer des corps qui ne semblaient plus

L'ÉGLISE 149 leur appartenir. « Il y avait, disaient-ils, quelqu'un en eux qui souffrait à leur place (1). »

On se tromperait fort cependant si on croyait qu’ils ne savaient payer que de leur sang. Mis en présence du juge, leur supériorité dans la controverse n’était pas moins grande que leur fermeté dans les tourments. Ces ignorants répondaient comme des philosophes: ces misérables s’exprimaient dans un langage plein d’une grâce exquise, que relevait discrètement un grain de sel. Ils ne se laissaient pas déconcerter par les objections, ni égarer par les sophismes. Une merveilleuse présence d'esprit éclatait dans leurs réparties; des mots sublimes retentissaient sur leurs lèvres au milieu de toutes les angoisses de l’interrogatoire. « Vous punissez dans vos lois ce que vous adorez dans vos dieux, disait un martyr à son. juge. — Vos dieux valent moins que vous, disait un autre, et vous voulez qu’on les adore ! » — Saint Pierre Balsamus, étendu sur le banc de torture, avait soutenu tous les efforts du bourreau et venait d'obtenir un moment de répit : « Sacrifieras-tu maintenant? dit le juge. — Faites apporter les ongles de fer, » répondit-il. — Une jeune veuve lycienne, du nom de Théonilla, avait été exposée toute nue à la torture : « Ce n’est point moi seule, dit-elle au juge, c'est ta mère et ta sœur que tu couvres d’opprobre en ma personne, car la pudeur est un bien commun à toutes

les femmes. » Un mauvais plaisant raillait saint Pionius de ses chaînes : « Pourquoi donc portes-tu ces anneaux-là? — Pour qu’on ne puisse pas croire,

répondit-il, que je vais offrir un sacrifice à tes dieux. »

(x) Acta Martyrum, D. 93. (Ruinart.)

150 CHAPITRE Ill

Les actes des martyrs sont tous remplis de paroles semblables, qui laissent loin derrière elles les traits les plus admirés de l’héroïsme antique. Le Maître, fidèle à sa promesse, mettait sur les lèvres les plus humbles, quand l'heure était venue de lui rendre témoignage, des accents pleins de force et de vérité (x).

Le dénouement uniforme des scènes terribles et sublimes du prétoire, c'était une sentence de mort. Les confesseurs l’accueillaient avec un frémissement de joie. Ils rentraient dans leur cachot comme en triomphe et soulevés par le saint enthousiasme du martyre. Comme l’apôtre des nations, ils atteignaient le terme de leur carrière après avoir vaillamment lutté pour la foi, et ils saluaient la couronne de justice qui les attendait. Une majesté sans pareille entourait, aux yeux de leurs frères, ces élus en qui le Seigneur allait de nouveau souffrir. Leur prison devenait le rendez-vous des fidèles; on y venait prier et lire les Livres saints avec eux, baiser leurs fers sacrés, s’inspirer de leurs paroles et de leurs exemples. L'Église se félicitait de leur constance; la voix des évêques s'élevait pour proclamer leur gloire, et la conscience populaire vénérait en eux, par anticipation, des citoyens de la patrie céleste, des intermédiaires entre la terre et le ciel. Aussi, par une touchante dérogation à la sévérité de la discipline, leur reconnaissait-on le pouvoir de gracier les pénitents, en appliquant à ces pauvres pécheurs la surabondance de leurs mérites.

Enfin venait le jour du triomphe suprême, c’est-àdire celui de la mort. Sous les yeux de milliers de spectateurs accourus pour jouir de son agonie, le mart yr cueillait les palmes de la victoire au milieu de

(x) Acta Martyrum, pp. 127, 147, 197, 282, 365. (Ruinart.)

tourments qu’on ose à peine se figurer et en souffrant, selon l'expression d’un document contemporain, tout ce qu’il est donné à la nature humaine de souffrir. De tels spectacles étaient chers à la plèbe, et elle avait fréquemment l’occasion de s’en repaître; mais, lorsqu'ils lui étaient donnés par les chrétiens, il s'y mélait un élément nouveau et inattendu. Ce qu'il y avait de plus extraordinaire dans leur supplice, ce n'était pas l’atrocité de leurs tourments, c'était la constance inouïe avec laquelle ils les enduraient. Pas une imprécation, pas un cri de colère ne s’échappait de leurs lèvres, qui ne s’ouvraient que pour louer Dien et glorifier une dernière fois le nom de Jésus. Des esclaves trônaient comme des demi-dieux au milieu des flammes impuissantes; de faibles femmes supportaient, comme en se jouant, des souffrances dont le seul récit fait horreur: des enfants semblaient conquérir la force de l’âge mûr sous la main des bourreaux.

Les païens, qui aimaient à voir leurs victimes mourir avec grâce, frémissaient de rage devant ces étonnants effets de la grâce chrétienne. Leurs philosophes se sentaient humiliés par la force d'âme que déployaient de vulgaires criminels : ils ne pouvaient pas leur pardonner de triompher de leurs bourreaux et de montrer dans les tourments une constance que la philosophie ne donnait pas à ses adeptes. Avec l'hypocrisie propre aux persécuteurs, ils leur reprochaient leur mort théâtrale, alors qu'ils les faisaient périr dans les théâtres, comme si leur supplice devait servir d’amusement au peuple sans que leur héroïsme lui servit de leçon (x). Ils ne voyaient pas qu’en faisant

(1) Marc. AUREL., XI, 3. Epict. Diss., IV, 7.

un divertissement public de la mort des chrétiens, ils transformaient eux-mêmes le bûcher en tribune. La forme la plus excellente de la prédication populaire, c'est de savoir mourir pour ce qu’on croit, et c'est pour cette raison que l’Église eut autant d’apôtres que de martyrs. À force d'assister à de pareils spectacles, la foule commençait à revenir de ses préjugés contre les chrétiens; elle se laissait peu à peu disposer à la pitié pour leurs souffrances, à l’admiration pour leur courage. Par un retour étrange, au moment où l’État devenait impitoyable envers eux, ce fut elle qui se souvint de l'humanité et qui l’invoqua plus d’une fois en leur faveur. Souvent même, et c'était la plus douce récompense des martyrs, une étincelle qui jaillissait de leur bûcher tombait sur l’âme d’un spectateur indifférent et hostile, et y allumait l'incendie qui devait purifier son cœur. Plus d'un venait pour se délecter de leur supplice, qui s’en retournait ému, ébranlé, le cœur plein de ce trouble divin qui est le précurseur des résurrections morales. Tel, comme Saül, avait commencé par être persécuteur, qui finissait lui-même sous les mains des bourreaux en confessant Jésus-Christ, Le sang des martyrs était une semence de chrétiens.

Ïl fallait donc autre chose que des supplices pour avoir raison du christianisme, et l’orgueil païen dut descendre à discuter avec les sectaires. I] n'apprit qu’à la longue, et comme malgré lui, à manier vis-à-vis d'eux d’autres armes que le fer et le feu. Les premiers adversaires qu’il leur opposa le prirent sur le ton du dédain transcendant et quittèrent bientôt le terrain de la controverse pour réclamer, comme la populace, des mesures de persécution. Tel fut notamment le

rôle de ce philosophe cynique nommé Crescentius, qui, vaincu et humilié par la dialectique de saint Justin, se vengea de lui en le dénonçant et eut le plaisir de lui voir fermer la bouche par la main du bourreau. L'illustre rhéteur Fronton ne sut pas se laisser mieux inspirer. [Il déclare qu'il ne peut comprendre comment ce ramassis de misérables et d'illettrés, qui formait le gros des chrétiens, se permet d’avoir une solution des problèmes que la philosophie n’a pas su résoudre et conclut qu’il faut les châtier de tant d’outrecuidance et de folie. Tout le plaidoyer de cet ami de Marc-Aurèle se résume honteusement dans le vieux cri de fanatisme populaire : Les chrétiens aux lions !

Les polémistes païens du rie siècle furent plus sérieux. Témoins des progrès alarmants que faisait le christianisme sous la rosée sanglante de la persécution, ils ne crurent pas qu’il suffisait vis-à-vis de lui d'une fin de non-recevoir. Ils l’étreignirent corps à corps et, s'ils ne parvinrent pas à l’exterminer, ce ne fut pas faute d'efforts et d'énergie. Celse, qui est leur principal représentant, s’est procuré une connaissance générale de la doctrine chrétienne; il a lu les Livres saints; 1l passe les traditions au crible de la critique et il manie avec une égale vigueur l’arme du raisonnement et celle du ridicule. Ce libre-penseur, qui parle au nom de la raison et de la science, semblerait avoir épuisé le carquois païen si Lucien ne se montrait à côté de lui, comme Teucer à côté d’Ajax : persifleur sans principes et sans moralité, mais dont l'esprit subtil et la verve caustique sont bien faits pour harceler et fatiguer l’ennemi qu’ils ne peuvent détruire.

Porphyre, enfin, rassemblant dans un suprême effort

154 CHAPITRE Il

d'intelligence et d'’érudition toutes les ressources du rationalisme, dressa contre l’Église, aux applaudissements du monde païen, cette énorme encyclopédie qui fut comme l'arsenal des persécuteurs du r1re siècle et où les attaques les plus habiles contre la doctrine révélée étaient menées de front avec d’ingénieux essais de rajeunir la vieille mythologie au moyen d’explications symboliques.

À la suite de ces hommes marchait une nombreuse armée de pamphlétaires de tout étage, qui versaient sur le christianisme l'ironie et le fiel à larges flots. Les noms de tous ces avocats de la mort sont retombés dans l’oubli, et l’on ne sait rien d’eux, sinon que tous les moyens leur étaient bons et que plus d’un travailla aux ordres de l’État, avec la qualité de faussaire officiel, à arracher les âmes à l’ Église. Leur immense travail intellecteul, dont les débris mêmes ont péri, devait rester infructueux, parce qu'il était absolument négatif et qu’il fallait remplacer le christianisme si on voulait le détruire. Raviver la vieille religion d’État et lui rendre l’empire qu’elle avait eu autrefois sur les âmes, ce n’était plus qu’un rêve d’antiquaires, auquel d’ailleurs 1l eût été difficile de convertir les lecteurs du Discours véritable et des Dialogues des Dieux. Quant à imaginer une religion nouvelle, c'était là une de ces entreprises désespérées et folles, bonnes tout au plus pour tenter çà et là un jongleur sans scrupule, qui trouvait son profit à fanatiser les éléments les plus abjects des masses populaires. Tout ce qu'on pouvait faire de sérieux dans ce sens, c'était de donner une couleur chrétienne à des cultes qui, venus de l’Orient comme le christianisme, avaient avec lui des analogies extérieures que

leurs sectateurs se plaisaient à accentuer. Le plus dangereux rival du Christ auprès des Romains, ce fut le dieu Mithra, dont la religion semblait avoir tout en commun avec la chrétienne : sa liturgie, son langage mystique, son baptême, ses promesses de régénération et de résurrection. Une idée moins heureuse, ce fut d'inventer des Christs païens pour détourner les cœurs du Christ véritable, ainsi que l’essaya, dans l'entourage de Septime Sévère, le petit groupe qui fabriqua la légende d’Apollonius de Thyane. Mais les religions, même les plus fausses, ne s’édifient pas sur la base d’une supercherie, et le pseudo-messie de Philostrate n’enleva d’adorateurs qu’à d’autres dieux aussi vains que lui.

Pourtant, si le paganisme était impuissant par luimême, il avait au sein de l’Église un allié précieux et dont le travail était plus efficace que le sien. Cet allié, c'était l’hérésie. Dans la multitude sans cesse grandissante de ceux qui venaient faire cortège à Jésus-Christ, il y en avait plus d’ur qui ne l’adorait pas en esprit et en vérité, et beaucoup se tournaient vers lui parce qu'il était le Dieu le plus nouveau ou qu’il paraissait le plus puissant. Toutes les folies et toutes les turpitudes des vieux cultes pénétrèrent dans l’Église avec ces compromettantes recrues, qui n'avaient de chrétien que le nom. Dès le r1r° siècle, elles avaient produit un vrai fourmillement de sectes dont l’histoire se fatiguerait à retenir les noms et les doctrines, mais qui sont toutes marquées au iront d’un incontestable cachet païen. Sous l’apparente diversité de leurs physionomies, elles se font reconnaître par un air de famille des plus frappant, provenant de la frivole recherche d’une conciliation impossible entre la pure

doctrine du Christ et les rêves malsains de l’imagination orientale.

Le produit le plus caractéristique et le plus affligeant de cette tendance, ce sont les nombreuses sectes connues sous le nom de gnostiques. Rien de moins chrétien que le principe du gnosticisme. Prétendant savoir ce que le christianisme ordonne d’ignorer, et préférant à la révélation les rêveries qu'elle appelle du nom de science, la gnose remplace le dogme simple et sublime de l’Incarnation par une suite monstrueuse de générations divines, et le Messie lui-même par des catégories superposées d'êtres divins, qui vont se dégradant à mesure qu'ils s’engendrent l’un l’autre, jusqu’à ce qu’au degré inférieur d’une série élastique d’éons, on rencontre le créateur de ce monde mauvais, auteur de la loi mauvaise donnée au peuple juif. Le Christ lui-même est un éon supérieur venu quelque temps sur terre pour enselgner le genre humain et qui, incarné dans le corps d'un homme appelé Jésus, en avait disparu avant que celui-ci fût livré au supplice. Le salut pour l'humanité consistait à acquérir la connaissance de cette doctrine ésotérique, qui était faite seulement pour les intelligences supérieures, et inaccessible à l'humble multitude des gens de bonne volonté. Tel était ce syncrétisme religieux, qui jetait dans le même alambic, sans parvenir à en tirer un corps nouveau, les nobles débris de la vérité chrétienne, le panthéisme hindou avec ses perpétuelles émanations, et le dualisme 1ranien avec son interminable conflit de deux principes opposés. Comme il allait chercher ses erreurs partout, le gnosticisme devait trouver partout des adhérents. Il répondait à l’éclectisme d’une société vieillissante et

fatiguée, qui essayait de se refaire des croyances: il flattait la vanité des sophistes, auxquels il laissait espérer le monopole d’une doctrine qui n’était pas l'apanage du vulgaire; il charmait enfin la sensualité des multitudes par l'indifférence qu’il affichait vis-àvis des actes corporels. Grâce à tous ces moyens de séduction, le gnosticisme devint le suprême danger de l’Église chrétienne. Le glaive des bourreaux et la plume des pamphlétaires lui firent moins de mal que le charlatanisme des imposteurs qui escamotaient la doctrine chrétienne au moment où ils se réclamaient d'elle.

L'Église tint vaillamment tête à tant d’orages. Assaillie de tous les côtés à la fois, elle sut repousser tous les assauts sans se laisser entraîner, par la chaleur de la résistance, à exagérer dans le sens opposé à celui de l’ennemi. Tout en maintenant, avec une énergie soutenue, la sévérité de sa discipline, elle résista aux réclamations impétueuses des zélateurs qui cherchaient à la pousser dans la voie d’un rigorisme à outrance. Elle ne transforma point le conseil en précepte, elle ne proscrivit point ce qu’elle déconseillait. Elle frappa d’anathème les doctrines excessives qui prohibaient jusqu’à l’usage le plus inoffensif des plaisirs temporels. Elle priva du titre de martyr les ardélions qui couraient au-devant de la mort, en provoquant les païens par des outrages gratuits à leur culte. Avec saint Calixte, elle combattit sans pitié contre les impitoyables qui ne voulaient pas qu’on se dérobât pendant la persécution et qui fermaient toute espèce de pardon aux renégats repentants. Avec saint Étienne elle protesta généreusement contre la dureté imprudente des prélats qui rejetaient la validité du bap-

tême conféré par les hérétiques et qui, dans l’excès de leur zèle, mettaient ainsi en question le grand principe de la valeur intrinsèque des sacrements. Elle garda, en un mot, dans les débats entre ses enfants, cette modération sereine et cette immuable égalité d'âme que lui donnait la conscience de sa maternité divine.

Ce sera l’impérissable honneur de la papauté d’avoir toujours été l’organe de l’Église dans ce noble combat contre les exagérations de ceux que Jésus aurait appelés les enfants du tonnerre. Elle ne céda pas au courant du rigorisme, même aux heures où il semblait entrafner tout; elle défendit courageusement les droits de la charité, sans se laisser déconcerter par le génie et par la vertu de ceux qui prétendaient parler au nom de la justice. Elle résista à saint Hippolyte, à saint Cyprien, à des conciles entiers, elle affronta sans pâlir les menaces du schisme, et elle vit enfin, pour prix de sa constance, ses plus opiniâtres contradicteurs s'humilier devant elle ou désavoués par leurs propres partisans. C’est dans de telles rencontres qu'éclatait la supériorité de l’Église de Rome sur toutes les autres et le monde chrétien, témoin de ces grands spectacles, acclamait dans le successeur de Pierre le gardien infaillible de la vérité catholique.

Autre était l'attitude de l’Église vis-à-vis des adversaires. Armée du glaive de la parole, elle s’en servait pour riposter à tous les coups qu’ils lui portaient, avec une vigueur et une certitude qui les désarmaient pour longtemps. À ses divers agresseurs : Juifs, hérétiques, païens, elle opposa des bataïllons serrés de champions intrépides et aguerris, qui repoussaient les attaques et qui savaient porter la guerre dans le camp ennemi.

Le fort de la lutte était dans la controverse avec les païens : ce fut sur ce point qu’elle jeta ses meilleurs soldats. Le christianisme n’a pas à rougir de ses premiers défenseurs; ils furent dignes de lui. Il n’y a pas, dans l'histoire des lettres humaines, de tableau plus grandiose que celui du développement continu de l’apologétique pendant toute l’ère de la lutte contre le paganisme. Depuis l’âge des apôtres jusqu’à celui de Constantin, elle ne cessa de grandir avec les besoins de l’Église, réfutant toutes les objections, satisfaisant à tous les doutes, parlant tous les langages, s’adressant à tous les esprits, abordant tous les domaines et ne déposant enfin les armes qu'après avoir assisté aux funérailles de l’ennemi vaincu.

À la tête de la phalange sacrée marche le sublime inconnu qui écrivit la Lettre à Diognète. Appartenant à une génération qui avait encore connu les apôtres, il a gardé dans son langage quelque chose du frémissement sacré qu'elle devait éprouver à les entendre. Semblable à un prophète, il regarde et parle de haut, pour tracer, en quelques traits immortels, la majestueuse esquisse d’une philosophie de l’histoire au : point de vue chrétien, et son cadre est si vaste qu'après dix-huit siècles écoulés, la pensée la plus hardie essayerait en vain de l’élargir. Minucius Félix, lettré plein d'aménité, qui semblait, par son génie conciliant, fait pour servir d’intermédiaire entre le monde et l'Église, montra du moins aux païens que les chrétiens, aussi savaient, quand ils le voulaient, être rhéteurs, et que l'homme ne devait se dépouiller d'aucune de ses qualités pour entrer dans la clientèle du Christ. Saint Justin représente la philosophie antique égarée dans le labyrinthe des systèmes et qui, au milieu de ses

erreurs, s'arrête ravie et charmée en voyant briller devant ses yeux la gloire du Verbe incréé. Avec Athénagore, qui, comme lui, portait le manteau de philosophe, il appartient à la race de ces généreux esprits qui voient dans la doctrine chrétiennenon la négation, mais le couronnement et le magnifique épanouissement de la sagesse humaine. Tertullien, âpre, inégal, plein d’une passion éloquente, se plaît, au contraire, à mettre en relief le contraste entre l’Église et ses persécuteurs, et le monde écoute avec émotion cette voix tragique venue du fond du désert, qui retentit par delà la Méditerranée avec des accents poignants et superbes comme ceux d’un lion blessé. Dans la bouche de Clément d'Alexandrie, le christianisme parle le langage de la science profane, et les païens apprennent à respecter la doctrine du Christ en la voyant défendue par un homme dont le savoir universel témoigne en faveur de la foi. Origène, esprit de vaste envergure et muni de toutes les ressources du savoir humain, mais trouvant dansles hardiesses de son génie le même danger que Tertullien dans la fougue de sa passion, prend dans ses mains puissantes l'œuvre redoutable de Celse et la pulvérise à tel point que cet ennemi du christianisme n’est plus connu que par les écrits qui en ont fait justice. Lactance et Arnobe, enfin, descendent dans l’arène au moment où se livre le suprême combat : ils assistent à la déroute du paganisme, ils contribuent au triomphe de l’Église et ils entonnent l'hymne de la victoire au milieu du champ de bataille. Autour de ces maîtres de l’apologétique chrétienne se presse une multitude d’écrivains dont le temps n’a pas toujours respecté les œuvres, mais dont l’Église a conservé les noms : Aristide, Quadra-

tus, Tatien, Hérmias, Méliton, Miltiade, T héophile d’Antioche, Claude Apollinaire et d’autres encore, qui eurent l'honneur d’être les premiers avocats de l'Église au prétoire de la philosophie et de la raison.

Mais cette littérature de combat était loin de suffire à l'immense activité intellectuelle, qui régnait dans les chrétientés souterraines. Une soif intense de savoir les dévorait : elles brûlaient de connaître mieux le trésor de la révélation divine qu’elles possédaient au milieu d'elles, et l'esprit était impatient d’être associé aux jouissances que la possession de la vérité donnait au cœur. Les Livres saints étaient copiés partout et traduits dans toutes les langues : la grecque et la latine en possédaient plusieurs versions, et l'immense travail d'Origène, connu sous le nom d’'Hexaples, est une preuve éloquente du zèle et de la minutie scientifique avec lesquels-on en abordaït l'étude. Le canon des Écritures était fixé depuis le commencement du me siècle; déjà l’exégèse en mettait en lumière les parties les plus difficiles; l'œuvre des six jours devenait l’objet de commentaires ingénieux, et les grands problèmes tels que l'origine du mal donnaient naissance aux premiers essais de la philosophie chrétienne. L'histoire, conscience vigilante et collective d’une société fière d’elle-même, transmettait d’une génération à l’autre le flambeau sacré des souvenirs. L'auteur des Actes des apôtres était à peine descendu dans la tombe qu’il trouvait déjà des continuateurs. Les premiers historiens de l’Église n’ont pas cherché son histoire dans des livres, mais sur les lèvres des contemporains et dans les souvenirs encore vivants de l’âge apostolique. À l’exemple d'Hérodote, Papias et Hégésippe ont parcouru le monde et interrogé les

vieillards, et leurs œuvres, bien que perdues aujourd'hui, sont un des plus nobles témoignages de la vie intellectuelle du christianisme primitif. En même temps, soucieuse de perpétuer chez les nations à venir la mémoire des enfants qui l'avaient glorifiée, l'Église allait recueillir, dans les tribunaux païens et au pied des échafauds, les matériaux d'une historiographie qui est unique dans le monde et dont les pièces les plus éloquentes sont des récits de Supplices ou des procès-verbaux de condamnations à mort. Ensuite, descendant des hauteurs de la philo- Sophie et de l’histoire dans ces Sphères moins élevées où se meut la multitude des intelligences, elle créait à l'usage de celles-ci des formes littéraires nouvelles, comme l’homélie et la lettre pastorale, dans lesquelles elle versait à tous les fidèles le lait pur de sa doctrine,

Cet enseignement était ininterrompu. Depuis les catéchèses qui se faisaient au seuil du sanctuaire jusqu'aux savantes leçons distribuées aux apprentis du sacerdoce, l'Église, fidèle à sa mission, enseignait sans relâche. Nulle société n’a élevé si haut le docteur, c'est-à-dire l’homme qui enseigne; nulle autre n’a fait contribuer, dans la même mesure, les progrès de l'intelligence à l'éducation de l’homme moral. Chaque église était une école, et l’histoire de l'esprit humain doit garder une place dans ses annales à celle d'Alexandrie, qui, sous le nom de didascalée, fut immortalisée par des maîtres comme Clément d'Alexandrie et Origène. Bien que fondées essentiellement en vue des études sacrées, ces écoles ne négligeaient pas les œuvres de la littérature profane. Si on les abordaït avec de légitimes précautions, on ne les repoussait pas: on Y Cueïllait, au contraire, les

fleurs de l’éloquence humaine pour en orner les sanctuaires du vrai Dieu, comme l’ouvrier des catacombes empruntait à l’art païen les motifs des fresques dans lesquelles il glorifiait Jésus-Christ.

Ainsi, enfermée sous terre au milieu des tombeaux et sous les étreintes sanglantes des persécuteurs, la jeune Église avait déjà tiré de son sein tous les éléments d’une civilisation complète, qui suffisait à toute la vie individuelle et sociale de ses membres. Doctrine, législation, hiérarchie, science, littérature et art, elle avait tout cela en propre, sans devoir rien emprunter au monde. Il n'existait aucun problème philosophique ou social dont elle n’offrît une solution originale et vivante. Elle formait, en un mot, un monde à part, entouré de son atmosphère à lui et dans lequel vivait une autre humanité que celle de la société romaine. Puissamment unis entre eux par les liens spirituels, les citoyens de ce monde chrétien étaient disséminés dans toutes les provinces et dans toutes les villes du monde terrestre, et celui qui regardait ce spectacle à la lumière de l'Évangile. voyait en eux les pèlerins de la cité de Dieu, dont les campements surgissaient partout, à l'ombre des palais de la cité des hommes.

Sources.

HisrorieNs. On peut considérer comme le père de l’histoire ecclésiastique Eusèbe de Césarée, qui, au lendemain des persécutions, recueillit, dans son Historia ecclesiastica en dix livres, tous les souvenirs de l’Église depuis son origine jusqu’à l’année 324. Ce qui donne une très grande valeur à cet important ouvrage, c’est qu'Eusèbe y a conservé les fragments d’un bon nombre d'écrivains aujourd’hui perdus, notamment ceux de Papias et d'Hégésippe. La meilleure

édition de l'Histoire Ecclésiastique d'Eusèbe est celle de Hugo Laemmer, Schaffhouse, 1861.

Le même Eusèbe est encore l’auteur d'un Chronicon ou résumé chronologique de l’histoire universelle, allant depuis la création jusqu’en 326. Ce livre ne subsiste plus que dans deux traductions : la latine de saint Jérôme, et l’arménienne publiée par Dom Aucher en 1818, Les deux textes sont réunis dans l’édition de Schoene et Petermann. Berlin, 1875.

Les Actes des martyrs sont, avec le grand ouvrage d'Eusèbe, le plus précieux document pour l’histoire de l'Église des catacombes. Beaucoup sont perdus et, parmi ceux que nous avons conservés, tous ne sont pas authentiques.

Le meilleur recueil des Actes des martyrs est celui de Dom. Ruïinart : Acta Martyrum Sincera, Paris, 1713 (nouvelle édition à Ratisbonne, 1859), auquel il faut ajouter le beau travail de M. Leblant : Les actes des Martyrs. Supplément aux ACTA SINCERA de Dom Ruinart, Paris, 1882, et celui de Hyvernat : Les Actes des Martyrs de l'Égypte, texte, copie et traduction française, Paris, 1886.

Un important document d'histoire locale, c’est le Liber Pontificalis de l'Église romaine, édité par Mgr Duchesne, 2 vol. in-40. Paris, 1886-1802 (Bibliothèque des Écoles jrangaises d'Athènes et de Rome, 2° série). Œuvre de plusieurs auteurs et composé à diverses époques, le Liber Pontificalis, dans sa partie la plus ancienne, qui remonte au vie siècle, nous a conservé de précieux renseignements sur les papes de l’Église primitive, ainsi que des catalogues pontificaux qui sont la base de la chronologie des papes.

Plus nombreux et au moins aussi importants pour la connaissance de l’Église primitive que les documents historiques proprement dits, les autres monuments de la littérature sacrée pendant les trois premiers siècles ne sauraient être passés sous silence. Nous les rangeons en diverses catégories.

PÈRES APOSTOLIQUES. On comprend sous ce titre les auteurs de l’époque des apôtres et de celle qui l’a suivie immédiatement. Leurs ouvrages, bien qu'ayant spécialement un caractère doctrinal, sont très importants pour l’histoire de la société chrétienne au berceau. Ces ouvrages sont les suivants : la lettre de saint Clément Romain aux Corinthiens et l’homélie qui la suit; la lettre de saint Barnabé, la lettre à Diognète, les sept lettres de saint Ignace, le pasteur d'Hermas, la lettre

de saint Polycarpe, et les fragments de Papias. Ils ont été publiés à différentes reprises; les meilleures éditions sont celle de Funck, Patres apostolici, 2° édition, Tübingue, 1901 (catholique); celle de Gebhardt, Harnack et Zahn, Pairum apostolicorum opera, Leipzig, 5° édition, 1901 (protestants), et celle de Lightfoot, Londres, 1889-90 (anglican). Ces diverses éditions contiennent le célèbre ouvrage du 11° siècle, intitulé : Atdayn TOY DHOzxX AxOOTOÀWY, découvert par Philothée Bryennius, métropolite grec de Nicomédie, et publié par lui à Constantinople en 1883, et par plusieurs autres depuis, notamment en France, par Jacquier, Lyon, 18817, et P. Sabatier, Paris, 1885.

AroLoGistes. Les plus importantes apologies du 11° siècle nous ont été heureusement conservées : ce sont les deux de saint Justin, puis l’Oratio ad Graecos de Tatien, le Supplicatio pro Christianis d’'Athénagore, l’Ad Autolycum de Théophile d’Antioche, l’Irrisio Gentilium d'Hermias, et les fragments de Quadratus, d’Aristide, d’Ariston, de Miltiade, de Méliton et d’Apollinaire. Tous ces précieux écrits, également rédigés en grec comme les Pères apostoliques, ont été recueillis dans le Corpus Apologetarum saeculi secundi d'Otto, 9 volumes, Iéna, dont les cinq premiers, contenant les œuvres de saint Justin, ont paru en 3° édition, 1875-1887, et les quatre autres de 1851 à 1872.

A la fin du rre siècle ou dès les premières années du ItI°, l’apologétique latine élève à son tour la voix; Minucius Felix avec son Octavius (édit. Waltzing, Louvain, 1903), et Tertullien avec l’Apologeticus et l'A4 Nationes (Tertulliani Opera omnia, édit. Oehler, Leipzig, 1854), à côté desquels se placent les Grecs Clément d'Alexandrie avec son Cohortatio ad gentes, et Origène avec le Contra Celsum.

Il faut encore comprendre dans la littérature apologétique de cette période plusieurs beaux traités de Tertullien, comme Adversus Scapulam, Ad Martyres, de Spectaculis, de Idololatria ; de même le De idolorum vanitate et les Ad Demetrianum de saint Cyprien, l'Exhortatio ad Martyrium d'Origène, et enfin les poèmes populaires de Commodianus (Spicilegium Solesmense de Dom Pitra, t. I et IV).

Enfin, au commencement du 1ve siècle, Arnobe avec le

Disputationes adversus gentes, édit. Reïfferscheidt, 1875, et Lactance avec le De Mortibus Dersecuiorum et les Institutiones Divinae viennent clore l’ère de l’apologétique primitive.

CONTROVERSE. Le 11e, le rr1e et le rve siècle ont vu naître chacun une réfutation générale de toutes les sectes connues jusqu'alors : ce sont le Adversus hacreses de saint Irénée, le Philosophumena de saint Hippolyte, retrouvés en 1851, et le Panarion de saint Épiphane.

Les Juifs ont rencontré leurs principaux adversaires dans Saint Justin, Dialogus cum Triphone, dans saint Cyprien, Testimonorium libri tres adversus J'udaeos (dans ses œuvres

complètes, édit. Hartel, Vienne, 1868) ct dans Tertullien, Adversus Judaeos.

OUVRAGES DIDACTIQUES. Ils sont très nombreux; nous mentionnerons spécialement ie Paedagogus et le Siyomata de Clément d'Alexandrie, qui sont une mine de renseignements précieux sur la société chrétienne des premiers siècles.

MONUMENTS LÉGISLATIFS. Canones apostolorum, édités dans les principales collections des conciles, et en dernier lieu dans Hefelé, Conciliengeschichte, t. I.

Constitutiones apostolicae, grand ouvrage à la fois dogmatique, moral et liturgique, que l’on trouve également dans les collections conciliaires et dont la meilleure édition est celle de Lagarde, Leipzig, 1862.

CORRESPONDANCE. Celle de saint Cyprien est particulièrement attrayante et instructive.

Celle des papes a été publiée par Dom Coustant, Ebistolae YOmanorum pontificum, Paris, 1721, rééditée par Schoenemann à Goettingue, 1796, continuée jusqu’au pape Hormisdas par Thiele, Braunsberg, 1868. Le Regesta bontficum Yomanorum de Ph. Jaffé, à consulter dans la seconde édition, t. I, Leipzig, 1885, contient d’utiles indications critiques et bibliographiques sur toutes les pièces de cette correspondance.

INSCRIPTIONS. De Rossi a recueilli celles de la ville de Rome, dans son recueil intitulé : Inscriptiones christianae Urbis Romae, Rome, 1857. Les autres pays européens offrent peu d'inscriptions chrétiennes que l’on puisse faire remonter avec quelque certitude à l’un des trois premiers siècles.

Après trois cents ans de combats contre ses ennemis intérieurs et extérieurs, l’Empire, affaibli par la grandeur de ses efforts, atteignait péniblement son quatrième siècle. Les graves problèmes qu'il avait eu pour mission de résoudre se dressaient devant lui, plus menaçants que jamais. I1 n'avait pas extirpé le christianisme, il n’avait pas dompté les barbares; tout au contraire, miné par celui-là, envahi par ceux-ci, déserté par les Romains eux-mêmes, il voyait, au soir d’une journée orageuse et brillante, ses destinées s’incliner à l’horizon sans espoir de lendemain. Le poids de l'Empire pesait lourdement sur les épaules de ses souverains, les ris et les plaisirs fuyaient le trône, chassés par les pénibles préoccupations qui assiégeaient les hôtes augustes du Palatin. Le malaise et l’accablement étaient universels; partout régnait le pressentiment d’une catastrophe prochaine. Mais, comme il arrive en ces heures troublées, si chacun se rendait compte du danger, tous en prenaient gaiement leur parti et le monde continuait de descendre, en riantet en s'amusant, la pente du gouffre fatal.

Il fallait donc désespérer de l'Empire, à moins qu’une main puissante ne vint arracher le char del’État à l’ornière traditionnelle, pour le lancer hardiment dans la voie d’un avenir nouveau. Tôt ou tard, l’idée

d'une tâche pareille devait se présenter à quelque esprit politique doué d’assez de génie pour la concevoir et d'assez de caractère pour oser l’entreprendre. Terminer l’énervant confit qui, depuis des siècles, mettait Rome aux prises avec les chrétiens et avec les barbares, la réconcilier d’une manière sincère avec les uns et avec les autres, engager à son service, par des concessions devenues inévitables, ces deux grandes forces qui avaient toujours travaillé contre elle et, en donnant ainsi à la civilisation romaine une base plus large et vraiment universelle, intéresser tout le genre humain à l'éternité de l'Empire, quelle œuvre grandiose ! C’est la gloire de Constantin le Grand d'en avoir pris l'initiative; c’est celle de Théodose le Grand d’avoir, parmi tous ses successeurs, le mieux pénétré sa pensée et d’en avoir poursuivi la réalisation avec le plus d'intelligence et de bonheur. Le dernier siècle de l’Empire d'Occident est compris tout entier entre ces deux hommes illustres, qui l’ouvrent et le ferment avec un mélancolique éclat et qui doivent à une grande pensée la grandeur de leur nom.

Un si prodigieux revirement de la politique romaine semblait avoir quelque chose de surnaturel, et Constantin lui-même y reconnut l'effet d’une inspiration divine. Ce fut, en effet, un Spectacle inouï que de voir, à partir de son règne, les barbares introduits dans les charges civiques, et les évêques siéger dans les conseils de l'Empereur. Les persécuteurs, dont les mains étaient encore rouges de sang, ne purent plus franchir le seuil du palais impérial sans y rencontrer, éclairés des faveurs et des sourires du maître, ces pontifes qui jusqu'alors n'avaient comparu devant eux que pour entendre une sentence de mort, et les

vétérans des légions, qui avaient blanchi dans la guerre contre les Germains, purent lire, dans les fastes consulaires, les noms étranges de ceux-ci mêlés à ceux des plus illustres familles patriciennes. Révolution pacifique, mais profonde et qui changeait la face de la société ! Qu’auraient dit un Auguste ou un Trajan s'il leur avait été donné d’en être les témoins? Auraïient-ils reconnu leur successeur dans le prince qui s’entourait d’évêques, qui les faisait dîner avec lui, qui les appelait ses frères, qui baisait, sur les traits de leurs visages, les traces des mutilations qu'ils avaient subies pour la foi sous ses prédécesseurs, qui s’asseyait, humble et attentif, sur un tabouret au milieu des Pères du concile de Nicée et qu’on entendait revendiquer, comme un titre de gloire, le nom d’évêque du dehors (x)? Et quelle n’eût pas été leur stupeur de voir son palais assiégé par des foules de barbares pacifiés, qui lui apportaient les hommages et les présents de leurs nations et qui, dans leurs costumes pittoresques et variés, avec leurs corps énormes, leurs chevelures blondes, leur aspect farouche, formaient autour de lui, non plus une garde du corps, comme au temps d'Auguste, mais une véritable cour nouvelle, moins obséquieuse et plus dévouée que l’autre (2)? Une Rome chrétienne et barbare, quel contre-sens pour des esprits qui voyaient, dans les barbares et dans le christianisme, la négation de la civilisation romaine |

Cet aspect nouveau du monde s’accentua encore sous les successeurs de Constantin. On vit un Gratien se revêtir du costume barbare et rejeter avec mépris la robe de grand pontiie païen, comme pour

(1) Euses., Vit. Constantin., IV, 24.

A} An, 1014. IV, 7.

donner une forme sensible à la double réconciliation de l'Empire avec le monde germanique et avec l'Église chrétienne. Sous Théodose, la transformation apparut dans tout son éclat. Les évêques ne furent plus des suppliants ni des protégés, mais de véritables princes, entourés d'une majesté sans pareille. Au lieu de devoir une partie de leur éclat à l'Empereur, comme sous Constantin, ils semblaient, au contraire, lui communiquer le leur. Pendant qu’il leur ouvrait toutes grandes les portes de son palais, eux ne craignaient pas de lui fermer celles de l’Église comme à un simple fidèle, jusqu’à ce qu’il eût fait pénitence de ses fautes. Quant aux barbares, bien qu’il leur fît sentir à plus d’une reprise le poids de ses armes victorieuses, il voulut les dompter plus par la douceur que par la force : aussi lui donnèrent-ils eux-mêmes le nom d'ami de la nation gothique, et on se plaignait parfois que les Goths fussent plus favorisés de l'Empereur que ses propres sujets. À force de grandeur d’âme, il parvint à regagner les cœurs les plus ulcérés des ennemis de Rome. Lorsque Athanaric mourut à Constantinople, réconcilié avec l’Empire et plein de vénération pour son généreux vainqueur, la capitale assista avec étonnement aux funérailles splendides que ce grand homme fit faire au chef barbare et dans lesquelles il voulut lui-même suivre à pied le cercueil (1). C’est à de pareilles manifestations qu'on reconnaissait la politique nouvelle, qui se proposait de supprimer à jamais les funestes dissensions des trois siècles précédents et qui entrevoyait au bout de ses efforts, dans une vision magnifique, les deux

(1) JORDAN,, De orig. actibusque Getarum, c. 28.

grandes familles des peuples occidentaux s’avançant ensemble vers un avenir nouveau sous le même labarum !

Cet idéal sublime, ce n’est ni dans l’Église ni chez les barbares qu'il devait trouver des obstacles à sa réalisation. Les barbares ne méprisaient pas la civilisation romaine. Loin de là, ils en convoitaient ardemment les jouissances, et s'ils voulaient y pénétrer, ce n était pas pour la détruire, mais pour en prendre leur part. Ils avaient pour l’Empire une admiration profonde et ils subissaient, à leur insu bien souvent, le prestige que répandait autour d'elle l’ombre de Rome. Cette gigantesque société, qui s’étendait dans les pays les plus fertiles et les plus riants du monde, autour d'une mer magnifique dont elle avait fait un lac national, qui réunissait tant de peuples divers dans les délices de la paix romaine, dont les proportions, la richesse et la gloire semblaient défier la pensée, et qui, pleine d’ordre et d'harmonie, en était pénétrée et dirigée, dans toute son immensité, par un souverain rival des dieux, c'était là, en comparaison des chétives sociétés germaniques, de leurs tristes climats, de leur pauvreté, de leur anarchie et de leur impuissance, quelque chose de trop merveilleux pour ne pas frapper vivement des imaginations jeunes et ardentes. La divinité de l'Empereur était un dogme accepté des barbares comme des Romains; à toutes les époques, il s’éleva des voix parmi eux pour lui rendre hommage. « J’ai vu un dieu, je suis content, » disait ce vieillard inconnu qui traversa l’Elbe dans un canot pour voir Tibère et qui repartit sans demander autre chose. « Oui, répétait trois siècles plus tard Athanaric à Constantinople, oui,

c’est un dieu que l'Empereur, et c’est un sacrilège que de toucher à sa personne (1). » La sincérité de ces paroles ne saurait être contestée; elles sont l’expression naïve de l'enthousiasme des barbares pour la majesté de l’Empire, dont quatre siècles d’une expérience décevante n'avaient pas encore refroidi la chaleur. Leur respect pour la pourpre impériale devait survivre à toutes les humiliations de celle-ci. Même lorsqu'elle fut tombée entre leurs mains, ils n'osèrent pas s’en revêtir, convaincus qu’elle porterait malheur à l’audacieux qui jetterait sur ses épaules le fardeau redoutable de ce vêtement divin. Là est le secret des hésitations et de la modération apparente d'un Arbogast, d'un Alaric, d’un Ricimer, d’un Oreste, de tous les barbares, en un mot, qui, avant Odoacre, se trouvèrent en état de disposer des destinées de l'Empire.

Les Germains ne se bornaient pas à être les admirateurs de la civilisation romaine : il y avait longtemps qu’ils avaient pris l'habitude de se mettre à son service. C'étaient d'excellents soldats, d’une bravoure à toute épreuve, d’une fidélité remarquable. Les Empereurs recrutaient parmi eux leur garde du corps et, déjà sous Néron, leurs contingents étaient considérés par leurs propres frères d'armes comme l'élément le plus solide de l’armée (2). Tous les jours leur nombre grossissait, et leur influence plus encore. Ces jeunes barbares qui sortaient des forêts de la Germanie, deminus et n'ayant pour toute fortune que leur framée, arrivaient, grâce à leur supériorité morale et physique sur les Romains dégénérés, aux plus hautes fonctions militaires. Le 1tI° siècle nous montre encore, à la tête

(1) VELLEJ. PATERCUL., II, 107; JORDAN., c. 28: Z6S1m NS (AMI ACE 151.1 10,-28;:

des armées, quelques Romains illustres; à partir du IVe, nous n'y rencontrons plus qu’un catalogue de . noms germaniques : Stilicon, Gaïnas, les deux Arbogast, Charietto, Merobaudes, Ricimer, Carausius, sans compter ceux qui, comme Aétius, Silvanus, Oreste et tant d’autres, cachent sous un nom romain une origine barbare. Ils furent les derniers défenseurs de l'Empire, qu'ils servirent même contre leurs propres frères, préférant à la voix du sang la fidélité au drapeau et le respect de leurs engagements. Ceux d’entre eux qui, sous le nom de Laeti, furent établis sur les frontières, avec mission de les couvrir en échange des terres qu’on leur abandonnaït, se laissèrent marcher sur le corps par les envahisseurs plutôt que de trahir la confiance dont ils étaient honorés. Leur nom même, à ce que prétendent des étymologistes naïfs, était une preuve du bonheur qu’ils éprouvaient à se voir admis au sein de la grande civilisation impériale (x)!

Enfin, les nations indépendantes qui s’échelonnaient le long des rives du Rhin et du Danube étaient aussi souvent les alliées que les adversaires de l’Empire. Elles le combattaient, il est vrai, quand le besoin de nouvelles terres ou la pression de quelque ennemi les forçait à se dilater du côté des provinces romaines, mais, en dehors de ces circonstances, elles mettaient leurs armes au service de Rome et consentaient à n'être que les instruments de sa politique : « Levez-vous, leur écrivit Valentinien III, et venez défendre l'État dont vous faites partie (2). » Et ils accoururent en

(1) Par exemple Boulainvilliers et Dubos. Cf. GUÉRARD, Polyptique d’'Irminon, t. I, p. 254.

(2) JORDAN., c. 36.

foule. Francs, Burgondes, Visigoths combattirent à l'ombre des aigles romaines dans cette fameuse bataille de Chalons-sur-Marne, qui fut le duel à mort de la civilisation et de la sauvagerie. Ils étaient du côté de la civilisation en ce jour décisif, et c’est par eux qu'elle fut sauvée. Tant, vis-à-vis des hordes dévastatrices de la Mongolie, l’unité de race et la communauté d’aspirations s’affirmaient puissamment entre eux et les Romains!

L'histoire de la civilisation ne saurait passer avec indifférence devant les légendes nationales qui attribuaient à certains barbares, aux Burgondes et aux Francs notamment, une origine romaine. Quelle que soit leur fausseté intrinsèque, ces légendes attestent qu'une parenté lointaine avec les maîtres du monde ne suffisait plus aux barbares et qu’ils mettaient leur gloire à être de vrais Romains ! L’antipathie pour la civilisation pouvait être le partage des guerriers qui n'étaient jamais sortis de leurs forêts, et qui ne savaient pas ce que c'était que la vie romaine; mais tous ceux d'entre eux qui furent mis en contact avec elle s’en passionnèrent. Ils aïmaient à prendre des noms romains, à porter des costumes romains, à se revêtir des titres de diverses dignités romaines; ils parlaient, non Sans un rude accent germanique, le langage romain; ils subissaient l’ascendant de ces femmes romaines si belles, si séduisantes; ils cédaient à la fascination qu’exerçaient sur eux toutes les merveilles du luxe et des arts, et, au moment où ils tenaient les destinées de l'Empire dans leurs mains, ils éprouvaient qu'il y avait une gloire plus éclatante que celle de le détruire, à savoir celle de le sauver. Qu’on écoute ces grandes paroles d’un de leurs plus puissants con-

quérants : Dans la présomption de la jeunesse et de la force, disait Ataulf en présence d’un citoyen de Narbonne, qui en fit rapport à saint Jérôme, je révais d’eJ- Jacer de la terre le nom romain et de lui substituer le nom ei l'autorité des Goths. Mais l'expérience m'a démontré que les Goths sont incapables, à cause de leur barbarie, d'obéir aux lois, et, d'autre part, reconnans- Sant que sans lois aucun État ne peut subsister, j'ai choisi la gloire de rétablir dans son intégrité le nom romain et de l’augmenter même au moyen des forces de mon peuple, dans l'espoir que je serai regardé par la postérité comme le restaurateur de l'Empire, n'ayant pu en être le destructeur (x).

Aïnsi les meilleurs éléments du monde barbare venaient au-devant de l'influence romaine, prêts à se laisser absorber et transformer par l’action d’un pouvoir qui serait bienveillant et pacifique, mais intelligent et ferme. L'Église était encore plus disposée à seconder et même à subir une action de ce genre. Pas un instant, depuis le jour où son divin Fondateur avait proclamé la nécessité de rendre à César ce qui était à César, elle n'avait pris vis-à-vis de lui l'attitude d’une hostilité systématique. Au fort des persécutions qu'elle avait subies, on avait bien, il est vrai, entendu çà et là l’indignation lég1time d’un confesseur s’exhalant en paroles amères contre une société qui versait si cruellement le sang de ses meilleurs enfants; mais ce n'étaient là que des exceptions. L'Église ne cessait d'enseigner la soumission au pouvoir, même tyrannique, aux maîtres, même injustes; elle en faisait un devoir religieux, et

(1) Pauz Oros., VII, 43. Cf. OLvMPioD, p. 459. (Corp. script. byz.)

elle défendait, à l’égal du crime, la révolte ou la résistance à main armée. À part le concours actif au mal, qui aurait été un péché, et auquel 1l fallait se refuser même au prix de la vie, l'État pouvait tout exiger du chrétien sans rencontrer aucune entrave de la part de l’Église.

C'est qu'aux yeux de l’Église, l'Empereur, qu’il fût païen ou chrétien, était investi d’une mission providentielle. Elle honorait en lui l'organe de ce pouvoir que Dieu lui-même a déposé au sein de toutes les sociétés humaines pour leur permettre d’y faire régner la paix et respecter le droit. Cette attitude si conciliante vis-à-vis de l'autorité temporelle se changea en une véritable amitié lorsque les Empereurs se firent chrétiens. L'Église leur montra, dans toutes les choses qui n'étaient pas du domaine de la conscience, la soumission la plus respectueuse, voire la plus humble. Ses philosophes et ses penseurs accueillirent sans répugnance les doctrines romaines sur la durée de l'Empire et les rajeunirent même en les rattachant aux prophéties de l'Ancien Testament. Cette réconciliation de la pensée chrétienne avec l'esprit païen sur le terrain du patriotisme donna naissance à une nouvelle théorie de l’Empire, qui était appelée à exercer une longue influence sur l'esprit moderne. L'Empire, d’après cette théorie, représentait, dans la vie terrestre, cette unité du genre humain que l'Église réalisait dans la vie spirituelle. Il n’y avait qu’un Empereur sur terre, de même qu’il n'y avait qu'un Dieu au ciel, et le souverain d’ici-bas recevait son pouvoir du souverain céleste pour faciliter l'œuvre du salut de l'humanité, en se faisant le protecteur de l’Église et en lui fournissant les moyens de rem-

plir sa tâche sociale. Des apologistes se complaisaient à faire remarquer que l’Empire et le christianisme étaient nés en même temps, et l’on voyait dans cette circonstance l’indice d’une volonté providentielle, qui avait indissolublement lié les destinées de l’un à celles de l’autre. Et, en effet, que ne pouvait-on pas espérer d’une alliance dans laquelle l'Église et l'État, ces deux grandes forces sociales, se seraient donné une main fraternelle et auraient travaillé de concert au bonheur du genre humain?

L'Église fit tout ce qu’elle put pour réaliser cette grande idée. Elle accepta sans arrière-pensée le protectorat des Empereurs. Autant elle avait déployé de précautions vis-à-vis de leurs prédécesseurs païens, autant elle leur montra de confiance et d'abandon, maintenant qu’ils étaient devenus ses enfants. Bien des fois, depuis cette époque, elle a soutenu de rudes assauts pour défendre, contre des princes chrétiens, des droits qu’en cette première heure de la réconciliation elle laissa exercer par les Empereurs, tant elle s'était ralliée avec sincérité au régime inauguré par Constantin.

Mais l'Empire ne sut pas profiter des bonnes dispositions qu’il rencontrait à la fois chez les Germains et dans l’Église, et il resta en dessous de l’œuvre ardue qui semblait solliciter son activité. [1 ne parvint pas à transformer les barbares en Romains, n'ayant plus, à partir du jour où il fit leur rencontre, la puissance d'action nécessaire pour les soumettre à ses lois. Ceux-là mêmes en qui il trouva des défenseurs, il ne réussit jamais à en faire des sujets. Ils prirent de la civilisation ce qui convenait à leurs goûts grossiers : ses festins et son luxe, mais ils restèrent barbares sous

la toge comme au milieu des camps. Leur imagination seule fut éblouie par l'aspect prodigieux que gardait encore l’Empire, mais leur naturel ne fut pas modifié, et ce qui faisait le citoyen antique, à savoir le culte passionné de la patrie et l’abdication de l'individu entre les mains de l’État, les barbares ne le connurent jamais. | Par contre, 1l leur arriva ce qui arrive à toute société jeune et sans expérience, mise en contact avec une société vieille et blasée. Leurs mœurs s’altérèrent avec une rapidité prodigieuse, et d’un état qui était presque celui de nature, ils tombèrent d'emblée dans une espèce de décrépitude sénile, sans avoir passé par les phases intermédiaires entre la barbarie et la civilisation, entre la civilisation et la décadence. A la fois grossiers et subtils, incultes et raffinés, naïfs et vicieux, ils présentèrent ce genre particulier de corruption que l’on peut comparer à la pourriture du fruit vert. Aussi, tout en combattant pour l’Empire contre ses ennemis du dehors, ils furent dans ses flancs un dissolvant de plus. Le mépris affecté que les Romains ne cessèrent d'étaler vis-à-vis de ces hommes dont ils avaient tant besoin continua de les aïgrir et de les exaspérer. Se croyant toujours les maîtres du monde, ils ne pouvaient se résoudre à voir en eux des égaux alors même qu'il fallait déjà les subir comme des protecteurs. Rien de pitoyable comme l’ineptie mêlée de déloyauté avec laquelle des gouvernements tels que celui de Valens et d'Honorius les poussaient, en quelque sorte, à tourner leurs armes contre l’Empire. C'était littéralement exciter le lion. Quoi d'étonnant si les barbares rendaient à Rome le mal pour le mal? Lâchés sur le monde civilisé par ceux-là mêmes qu'ils ser-

vaient, ils erraient à travers l’immensité des provinces comme des corps étrangers, dont le rude contact produisait des meurtrissures cruelles. Le pas pesant de leurs masses énormes qui se jetaient lourdement d’une extrémité de l’Empire à l’autre, au gré de leurs caprices, déplaçait à chaque instant l’équilibre factice de la vie politique, et ébranlait jusque dans sa base l'édifice dont la garde leur était confiée.

On eût pu croire que le christianisme rendrait à l'Empire la force morale et le prestige nécessaires pour assimiler les barbares. Et sans doute il en aurait été ainsi si l'Empire, abjurant les vices qui le menaient à la tombe, était allé chercher la guérison dans les ondes régénératrices du christianisme. En se débarrassant des causes de mort qui le minaient et en asseyant désormais ses institutions sur la base de la morale chrétienne, il aurait introduit dans ses flancs un principe d’immortelle jeunesse, qui lui aurait assuré un avenir indéfectible. Mais il n’en fut rien, et malgré de fallacieuses apparences, il resta profondément et obstinément païen. Cette assertion peut surprendre à première vue : un examen approfondi de ses relations avec l’Église chrétienne en attestera la rigoureuse exactitude. Certes, on ne peut nier que des efforts sincères aient été faits par quelques Empereurs pour sceller, entre l’Empire et le christianisme, un pacte durable d'alliance et d’amitié. À partir de l’édit de Milan, qui proclamait la liberté des cultes, les souverains donnèrent au culte chrétien des preuves nombreuses de leur bienveillance en même temps qu’ils se détournaient de plus en plus du vieux culte national. Pendant plus d’un siècle, les faveurs à l'Église chrétienne et les mesures de rigueur contre la

religion païenne se développèrent parallèlement dans le code.

Tandis que, d’une part, le culte officiel, gêné d'abord dans ses manifestations et persiflé par les constitutions impériales, puis répudié comme religion d'État, était enfin frappé d’une interdiction formelle, le christianisme, devenu la religion de l'Empereur et bientôt celle de l’Empire, était accablé de largesses, obtenait des dotations annuelles pour son culte, héritait du droit d’asile des temples, voyait son clergé soustrait aux principales charges civiques, exempté des fonctions municipales, des servitudes personnelles, de la capitation, de la juridiction séculière, investi d’attributions publiques, et élevé peu à peu à une condition qui en faisait une des autorités de l'État.

La législation se ressentit aussi du changement d’attitude des Empereurs. Le christianisme, qui, à une époque où 1l était traqué et proscrit, avait su parfois pénétrer par les mœurs jusque dans les lois, devait à plus forte raison y faire valoir son influence, maintenant qu'il était publiquement reconnu et honoré par les souverains. Les lois qui étaient en contradiction manifeste avec ses exigences tombèrent d’abord, comme, par exemple, les sévères dispositions contre le célibat, qui mettaient des entraves au libre exercice de la vie monastique et sacerdotale. Le dimanche devint un jour de repos légal; les grandes fêtes chrétiennes, Noël et Pâques, furent prises pour dates des vacances publiques; la fureur pour les spectacles dut faire relâche le jour de la Résurrection, et, à cause de la sainteté du carême, tous les procès criminels furent suspendus pendant ce temps où les fidèles

attendaient l'acquittement de leurs âmes (x). Une inspiration nouvelle se fait jour dans les mesures relatives aux questions d’ordre moral; la loi devenait plus humaine, plus respectueuse des droits individuels. Parfois même, comme on vient de le voir, pour bien marquer l'influence à laquelle elle obéissait, elle employait jusqu'aux expressions chrétiennes, qu'on rencontre avec étonnement dans la langue de Papinien. Le législateur se préoccupa de la pureté des mœurs : il déclara incestueux les mariages entre proches parents; il punit du feu les amours contre nature, par respect, dit le texte, pour la saintelé du logis de l'âme humaine (2). La pudeur du sexe faible fut protégée par la loi qui défendit d’arracher de leurs maisons les matrones déférées au juge. Le rapt des jeunes filles entraîna, pour les séducteurs et même pour leurs complices, des peines d’une sévérité exceptionnelle. La prostitution obligatoire, supprimée d’abord pour les esclaves chrétiennes, puis pour toutes les autres en général, finit par être frappée d’un châtiment rigoureux, et il y eut même un moment où toute espèce de prostitution fut interdite.

Avec cet esprit de pureté se répandait un esprit de douceur dont les bienfaisants effets trouvèrent également leur expression dans les lois. L'autorité patrenelle perdit son droit abusif de vie et de mort, et l'exposition des enfants fut, sinon abolie, du moins entravée. Quiconque recueillait un enfant exposé avait sur lui, de par la loi, tous les droits du maître sur son esclave, pour que le père dénaturé fût empêché à jamais de revendiquer les siens : mesure bien remar-

(1) Cod. Theod., IX, xXxV, 4et5.

(2) Zbid., IX, vix, 6.

quable qui, sous couleur de rouvrir une source de l'esclavage, était, en somme, une précaution de plus en faveur de la faiblesse menacée. C’est une pensée du même genre qui a déterminé le législateur à décréter, par une autre loi, que les enfants des indigents seraient élevés aux frais du fisc, de peur que les parents ne fussent tentés de les tuer, car, dit Constantin, l’éducation de l'enfance ne souffre aucun retard, et les mœurs de notre temps ne permettent pas qu'on laisse périr de Jaïm une créature humaine (x). Le régime des prisons fut adouci, la promiscuité des sexes supprimée, chaque prisonnier assuré d’une nourriture suffisante et de l'usage des bains, et tous placés sous la protection du prêtre, qui était l’homme de la miséricorde. La durée de la prison préventive fut diminuée, et la prison privée interdite. Le maître qui faisait périr un esclave dans les tourments s’entendit déclarer homicide. Il fut défendu de marquer d’un stigmate la figure des condamnés aux mines, car c'était sowiller celte face humaine qui a été moulée à l’image de la beauté célesie (2). Les chrétiens ne purent plus être condamnés aux bêtes. Une loi, sous laquelle l’histoire écrit le nom de saint Ambroise, décida que, pour laisser aux inspirations de la clémence le temps d’intervenir, un délai de trente jours s’écoulerait entre une sentence capitale et son exécution. Une autre stipula que les propos outrageants contre l'Empereur ne seraient plus punis, à moins que l'Empereur ne le décidât formellement pour chaque cas en particulier. L'héritage des condamnés à mort resta assuré à leurs proches parents, De plus, et ceci peut être considéré comme le

(1) Cod. Theod., XI, xxXvVIx, 1 et 2.

(CDI TX xXE "2:

plus grand triomphe du christianisme sur la passion prédominante de la société païenne, les combats de gladiateurs furent abolis ! Il fallut porter plus d’un coup pour avoir raison de la monstrueuse institution. Constantin l'avait déjà interdite en 325, mais il avait dû finir par la tolérer; Valentinien n'avait limité ses excès que d’une main timide; Théodose n'avait pas osé l’abolir, et pendant que le chrétien Prudence adressait en vain ses réclamations à Honorius, le païen Symmaque offrait au monde le scandaleux spectacle des somptueuses éditions gladiatorales par lesquelles il célébrait la préture de son fils ! Un siècle après l'initiative de Constantin, la loi triompha pourtant des mœurs, mais ce ne fut que grâce au généreux sacrifice du moine Télémaque, qui se jeta entre les combattants pour les séparer, et dont le sang fut le dernier versé dans l’arène. Enfin, la liberté humaine fut déclarée imprescriptible, et pendant que la loi ébranlait ainsi le principe de l'esclavage, elle créait un nouveau mode d’affranchissement, qui était mis sous la protection de l’Église et dont la cérémonie se passait dans ses temples, en présence de l’évêque. Il était bien digne du christianisme de présider à des actes de ce genre, et c’est son esprit encore qu'on retrouve dans la disposition légale qui, par une exception des plus rares, les autorisait même le dimanche, la charité ne connaissant pas de jour de repos |

Ces conquêtes partielles réalisées par l’idée chrétienne sur le terrain de la politique ne doivent cependant pas faire illusion. L'Empire ne se convertit pas. Ï1 resta païen avec des Empereurs chrétiens, avec des populations chrétiennes, avec une législation chrétienne. Il prit, à la vérité, les dehors du christianisme

il n'en laissa pas pénétrer l'esprit jusqu’à son cœur. Là continuait de vivre le vieux principe païen qui était, à proprement parler, l'âme de l'Empire. Là, l’idée de la divinité de l’État, et comme corollaire, celle de l’omnipotence illimitée du souverain, gardait toute son autorité sur les esprits et ne cessait de diriger la vie de la société politique. Retranché sur le trône impérial, le césarisme ne se laissa pas débusquer de ce poste suprême d’où il tenait le monde, et où les Empereurs chrétiens eux-mêmes devenaient ses dupes ou ses complices. Pas plus que leurs prédécesseurs païens, ils n’échappèrent au charme de cette voix qui leur répétait par mille organes la parole du tentateur : « Vous serez semblables à des dieux ! » Ils se prêtèrent complaisamment à l’apothéose; ils ne regimbèrent pas contre la déification et, souvent, ils s'offrirent eux-mêmes à l’adoration des peuples. Parcourez les actes officiels des Empereurs chrétiens à partir de Constantin, prêtez l'oreille au langage qu'ils se laissent tenir, étudiez l'esprit de l'étiquette qui règne à leur cour, vous vous croirez en pleine société païenne, et rien ne vous permettra de deviner que ces souverains courbent le front, comme tous leurs sujets, devant la majesté du Dieu jaloux.

L'Empereur est dieu lui-même, il fait retentir toutes ses constitutions des titres sacrilèges que lui a légués la tradition officielle, il étend les qualificatifs de divin et de sacré à tout ce qui a quelque rapport à sa personne, et il ne semble pas comprendre qu’en profanant ainsi les noms les plus augustes que la langue humaïne puisse nommer, il outrage à la fois la sainteté du Dieu qu’il adore et la liberté du peuple auquel il commande. Ce n'étaient là, il est vrai, que

des formules, et on peut admettre qu’elles eussent perdu, à la longue, leur sens premier, pour devenir entièrement inoffensives le jour où l'esprit du pouvoir impérial aurait cessé d’y correspondre. Mais les Césars ne l’entendirent pas ainsi. Le pouvoir absolu qu’ils S’attribuaient en paroles était bien une réalité à leurs yeux, et leur conversion au christianisme ne devait pas avoir pour résultat de le diminuer. Ils ne paraissent pas S’être rendu compte de la transformation que ce pouvoir devait nécessairement subir entre leurs mains, S'ils voulaient être de vrais chrétiens. Ils ne comprirent pas l’opposition radicale qu'il y avait entre la politique païenne, qui leur livrait les corps et les âmes de tous leurs sujets, et la doctrine chrétienne, qui soustrayait à leur autorité le domaine sacré de la conscience. Ils ne doutèrent pas qu'ils n’eussent sur la religion nouvelle tous les droits qu'ils avaient eus sur l'ancienne. Ils avaient été les pontifes suprêmes de celle-là, ils voulurent le rester de celle-ci. L'histoire est pleine de ces distractions de despotes qui oublient à chaque instant que le monde est changé et que le christianisme, en proclamant l'émancipation de l’âme humaine vis-à-vis de l’État, a mis fin à la mission religieuse de César! L'idée qu’il pût y avoir un droit quelconque qui ne fût pas impliqué dans le titre impérial n'avait pas d’accès dans leurs têtes. La notion d’une société spirituelle indépendante de leur autorité et s’administrant elle-même en vertu d’une délégation divine était, de toutes les notions chrétiennes, la plus incompréhensible pour le vrai Romain, et on peut dire que les Empereurs ne la saisirent jamais. L'Église, pour eux, faisait partie de l'État et, par

conséquent, était sous leurs ordres: ils s’indignaient

qu’elle ne voulût pas le reconnaître, et toute résistance opposée à leurs caprices était à leurs yeux de l'ingratitude et de la rébellion. L’avaient-ils donc honorée, protégée, élevée à la dignité d'institution officielle pour être payés de tant de bienfaits par une opposition que jamais ne leur aurait faite la religion païienne? Elle n’avait pas même le droit de discuter les limites de l’obéissance qu'elle leur devait. Ma volonté tient lieu de canons (x), répondait naïvement Constance aux prélats qui invoquaient les lois de l'Église pour ne pas souscrire à une décision injuste. C'était la traduction fidèle du principe d’Ulpien : Quod principi placuit habet vigorem.

Il faut bien se rendre compte de la toute-puissance de ce préjugé sur l'esprit des Empereurs chrétiens, si l’on veut comprendre quelque chose à leur conduite envers l’Église. Ils s’imposèrent à elle comme des papes laïques dont les titres étaient au-dessus de toute contestation et qui, d’ailleurs, ne voulaient faire usage de leur autorité que pour son bien. On ne peut pas nier qu'ils aient apporté beaucoup de zèle et d’ardeur à remplir l'étrange pontificat qu'ils

s'étaient attribué à eux-mêmes. Ils se donnèrent infiniment de mal pour faire une œuvre détestable et ils négligèrent plus d’une fois les affaires de l'État pour brouiller celles de l'Église. Ils nommèrent et déposèrent des évêques, ils créèrent des patriarcats, ils convoquèrent des conciles, ils en fixèrent l’ordre du jour, ils dictèrent et firent signer, par force, aux confesseurs réunis, des formules fabriquées sous leurs auspices, ils allèrent jusqu’à publier, en vertu de leur

(1) S. ATHANAS., Histor. arian. ad monach., c. 33 et 34.

autorité impériale, des symboles qu’ils imposèrent aux peuples comme la seule règle de leur foi, en attendant qu'il leur plût de les remanier au gré de leurs caprices ! Toutes les affaires ecclésiastiques, dit un chroniqueur du ve siècle, étaient dans la main des Empereurs depuis qu’ils étaient chrétiens (x).

Il est à peine besoin de dire que l’Église chrétienne ‘ne pouvait pas accepter une pareille servitude de la part de ses nouveaux fidèles. La résistance était pour elle un devoir : aussi la reprise des hostilités ne se fit-elle pas attendre. L'Église, à vrai dire, pouvait envisager sans crainte le résultat du conflit avec des adversaires qu’elle avait déjà vaincus et à qui elle avait imposé, en signe de son triomphe, la livrée de son Dieu ! D'autre part, les conditions de la lutte étaient changées à son détriment. L’ennemi était maintenant dans le sanctuaire, plus nombreux que jamais. Depuis les jours de Constantin, l’Église, triomphante et glorifiée, avait vu accourir à elle la multitude de ces âmes vénales que la victoire attire et qui deviennent l’embarras ou l’opprobre du vainqueur. En vain l’eau du baptême avait coulé sur le front de ces néophytes équivoques : ils gardaient et propageaient autour d'eux la corruption de l'esprit et du cœur, ce triste legs de la société romaine, et ils se trouvaient mal à leur aise dans l’austère milice de Jésus- Christ. Esprits superbes humiliés de n’avoir dans l'Église d’autres droits que la plèbe des pauvres et des humbles, rhéteurs et sophistes indignés de l'immuable fixité du dogme chrétien, qui les enchainait dans les limites odieuses de la vérité, débauchés

(1) Socrar., Hist. eccl., NV. prooem. in fine.

dont la vie était une protestation quotidienne contre les prescriptions de la morale évangélique, tous ces hommes, qui n'étaient chrétiens qu’à regret, portaient avec impatience le joug de l’Église et trouvaient dans l'hérésie la seule forme supportable du christianisme. Il y eut autant d’hérésies qu’il y avait de passions humaines. À chaque vice, à chaque erreur, correspondait un certain groupe de sectaires qui, cachés dans la société religieuse, minaient perfidement les points les plus essentiels de sa doctrine ou de sa morale. Tous les éléments impurs qui s'étaient vus entraînés dans l’Église par le courant de l'esprit public prenaient leur revanche en y fomentant quelque trouble.

C'est pour avoir le mieux saisi le caractère de cette réaction païenne intérieure que l’arianisme fut, de toutes les hérésies, la plus populaire et la plus durable. Sa fortune fut singulière. Il n’était nulle part, et tout à coup, il éclata partout, comme si les tendances auxquelles il faisait appel n'avaient attendu qu’un mot d'ordre pour se déclarer avec ensemble et opérer de concert. Sa base est toute rationaliste. Se riant de la tradition et des enseignements de l’Église, ces deux autorités suprêmes du fidèle, il invoque la raison individuelle, s’appuie sur le raisonnement, combat le dogme à coup de syllogismes et substitue aux lumières de la Révélation les rêves et les folies de l'intelligence humaine. Toute l’ingénieuse subtilité de l'esprit grec, comme aussi tout son insolent mépris pour les principes immuables de la vérité, se retrouvent dans ses demi-mots, dans ses sous-entendus, dans ses équivoques, dans ses formules élastiques, dans ses dogmes vagues et ondoyants. La plupart de ses chefs sont de vrais descendants des rhéteurs et des sophistes,

exclusivement nourris de l'antiquité profane, plus familiers avec les Catégories d’Aristote qu'avec l’Écriture sainte, plus versés dans Euclide, Galien ou Théophraste que dans les Pères de l’Église (1). Doués d'une extrême abondance de paroles et d’une érudition fallacieuse, les docteurs de l’arianisme étaient assurés d'éblouir un auditoire toujours prêt à se pâmer d’admiration devant le premier virtuose venu. Ils s'entendaient d’ailleurs admirablement à manier les âmes mobiles et superficielles, comme l’étaient en grande majorité toutes celles qui avaient respiré l’air de l’hellénisme. Ils les flattaient en les appelant à participer à l'élaboration de la théologie; ils mettaient leur doctrine en chansons et en plaisanteries à l’usage des masses (2); ils leur inspiraient un profond mépris pour les lourdes et vulgaires intelligences qui acceptaient sans discussion des dogmes faits sans leur con- COUTS.

Leur succès fut grand dans tous les milieux mondains. C'était faire preuve de culture intellectuelle que de professer l’arianisme. Avec quel sentiment de pitié hautaine les beaux esprits de la secte devaient regarder la société religieuse du temps, lorsque, grâce à une de leurs savantes manœuvres, ils étaient parvenus à altérer sa foi et à l’entraîner dans l'erreur à son insu |! Ces maîtres jongleurs connaissaient à fond l’art de glisser perfidement dans une formule orthodoxe, par un changement à peine perceptible, la quintessence de l’hérésie et de bouleverser radicalement, par l'addition ou par la suppression d’une seule lettre, les

(1) Euses., Hist. eccl., V, 28; SOCRAT., o. c., Es ec ao iv, Do 24; VI, 22, et VII, 7. MPSOCRAT.,: VI, 8.

notions fondamentales sur la nature du Verbe et de Trinité. Transformer l'ôuoobotos du Concile de Nicée en ôpotobotos où le yeyevymuéoc appliqué au Verbe en YEYSYnuÉvos (x), cela n’était rien, à les entendre, mais le triomphe de l’arianisme consistait précisément à cacher, sous une apparence de tutilité, la gravité des coups qu'il portait à la doctrine chrétienne. « Querelle de mots ! » répondait-il à ceux qui protestaient contre ces falsifications, et les badauds étaient tout prêts à rejeter sur l’orthodoxie la responsabilité du Scandale que causaient ces discussions sur des ‘ota. Au fond, indifférent aux doctrines et passant avec une égale facilité de l’une à l’autre, selon les besoins du moment, l’arianisme n'avait de fixité qu’en un seul point, c'est-à-dire dans sa répugnance pour l'autorité de l’Église. Il souscrivit tour à tour aux symboles les plus opposés, se réservant de les écarter plus tard au moyen d'une interprétation subtile, mais il ne cessa de se déchaîner avec frénésie contre la force qui maintenait, au sein de la communion chrétienne, l’unité et la stabilité de la doctrine. Reconnaître l'Église comme une société indépendante, qui fût gouvernée par Sa magistrature propre et qui eût le droit de commander aux intelligences, voilà à quoi il ne put jamais se résigner, et son vrai caractère se reconnaît à la radicale opposition qu’il ne cessa de faire au principe chrétien de la distinction des deux pouvoirs. L’abjection des Ariens vis-à-vis de l'Empereur fut

(1) La première de ces altérations, en substituant à la consubstantialité une simple similitude de substance, supprimait d’un trait de plume le dogme de la Trinité ; l’autre, en mettant un Verbe créé à la place d’un Verbe engendré, niait du même coup sa divinité. Que restait-il du christianisme?

aussi grande que leur insolence vis-à-vis de l’Église. I] resta pour eux ce qu'il avait été pour ses sujets païens, un dieu incarné, source de tous les droits, et ils ne craignirent même pas, comme fit Eusèbe dans son indigne Vie de Constantin, de lui accorder les honneurs d'une véritable apothéose. L'autorité religieuse qu’ils refusaient à l’Église, ils la lui reconnurent sans contestation; ils firent de lui le chef suprême de la société chrétienne et ils le saluèrent du titre sacrilège d'É vêque umversel (x). « Eh quoi ! s’écriaient avec une ironie triomphante les défenseurs de l’orthodoxie, vous niez l'éternité du Verbe Fils de Dieu, et vous traitez l'Empereur de Seigneur éternel (2) ! » Mais ce retour pur et simple à la tradition païenne, c'était précisément l'essence de l’arianisme. Pour lui, il n’y avait pas de pouvoir spirituel, il n’y avait que l’omnipotence des Empereurs, dictant à la conscience chrétienne des lois qui changeaient avec leurs caprices, et tranchant à coups de glaive les controverses dogmatiques. Cela pouvait paraître un peu dur parfois; mais, du moins, on avait secoué le joug de l'Église, et on ne pouvait pas payer trop cher l’affranchissement de l'esprit humain.

Telle fut la résurrection du césarisme païen sous les auspices de l’hérésie arienne. Il est inutile de dire avec quelle sympathie la plupart des Empereurs accueillirent les avances de la secte. Elle leur offrait un christianisme apprivoisé, qui ne gênait pas leur ambition; eux-mêmes et leurs eunuques s’accommodaient fort de cette religion de palais, qui tendait le cou avec tant d’empressement au joug de la ser-

(1) Euses., Vit. Constantin., I, 44.

(2) Sozom., Hist. eccl., IV, 17.

vitude. Ils trouvaient d’ailleurs, parmi les prélats ariens, des personnages obséquieux, pleins de respect pour la pourpre impériale, et qui ne se seraient pas permis, comme faisaient les évêques catholiques, l’importune distinction entre les droits de César et ceux de Dieu. Aussi l’arianisme fut-1l patronné par les premiers successeurs de Constantin comme la vraie forme de la religion chrétienne, et il ne tint pas à eux qu'il ne supplantât la foi orthodoxe dans tout l’Empire.

L'Église connut alors pour la première fois, dans une partie de ses membres, des humiliations qui lui avaient été épargnées sous les Empereurs païens. Ses évêques furent transformés en employés révocables nommés par le pouvoir temporel; ses conciles furent présidés par des commissaires impériaux et délibérèrent, sous la menace des armes, sur les formules toutes faites qu’on leur envoyait de l’antichambre du palais de Byzance. L’intrigue disposa à son gré des dignités hiérarchiques,et la parole de Dieu n’arriva bien souvent aux fidèles qu’à travers la bouche impure des sophistes et des courtisans. La disgrâce, l'exil, la prison devinrent le lot des prélats qui se souvenaient de leurs devoirs, heureux quand d’atroces calomnies, ourdies avec un art infernal, ne venaient pas offrir un prétexte contre eux aux rigueurs du pouvoir ou à l’inimitié de la foule. À cette persécution sourde et hypocrite se joignirent plus d’une fois les violences. On vit, sous le règne du Labarum, le sang chrétien couler de nouveau, comme aux jours de Dioclétien, et de grandes villes furent témoins de scènes révoltantes où les fidèles avaient à souffrir les mêmes tourments que pendant les trois premiers

siècles. Tous les ennemis du nom chrétien se levaient, pleins d'espérance, pour prendre part à la guerre dirigée contre les vrais disciples de Jésus-Christ. Si l’on veut savoir laquelle des deux confessions était restée fidèle à la doctrine de l'Évangile, il suffit de voir de quel côté les païens et les juifs, guidés par l'instinct infaillible de la haine, se plaçaient dans ces débats qui leur étaient étrangers. « Tu es cher à Sérapis, salut ! » criaient les païens d'Alexandrie à l’évêque arien Lucius, lorsqu'il fit son entrée dans leur ville, et ce cri retentit dans l’histoire comme la sentence inconsciente, mais terrible, portée sur l’hérésie arienne par ses propres alliés (x).

Cette fois encore, les efforts de l’Empire furent infructueux. L’ennemi qu’il n'avait pu exterminer à l'époque où lui-même était encore plein de vigueur, il ne devait pas s'attendre à le dompter, maintenant qu'il se sentait affaibli et qu’il ne combattait plus que sous un déguisement. Ce fard même de christianisme qu'il portait sur ses vieilles joues était un hommage rendu au principe victorieux dont il cherchait à entraver la marche. Il remporta, à vrai dire, des succès partiels, qui durent lui faire illusion sur le résultat final de sa campagne. Il énerva sur plus d’un point la résistance de la société chrétienne; il produisit, comme les persécuteurs païens, un certain nombre de défaillances et d’apostasies; il accéléra, dans plusieurs provinces, les effets de la maladie morale qui devait entraîner la disparition du christianisme et de la civilisation; il put même se flatter un moment d’avoir été plus heureux que Décius et

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