‹ Les origines de la civilisation moderne 1923Chapitre 36 sur 44 · THEODORET., IV · texte numérisé non relu

THEODORET., IV

Galère, et de tenir toute l'Église prosternée à ses pieds. Il est une heure sombre entre toutes dans la lumineuse histoire du christianisme : ce fut lorsque, sous le règne du tyran Constance, tous les évêques orthodoxes ayant été dispersés et envoyés en exil, toutes les résistances brisées et toutes les intelligences Surprises, le phare de la vie religieuse parut éteint, et où l’univers étonné, selon la parole de saint Jérôme, gémit de se réveiller arien (x) ! Certes, ceux qui, après avoir assisté aux lamentables épisodes du concile de Rimini, voyaient fléchir un Osius et entendaient parler de la défection de Libère lui-même, pouvaient être tentés de désespérer de l'avenir de l’Église jamais sa gloire n’avait subi une éclipse plus humiliante, jamais sa vitalité n'avait reçu une atteinte plus cruelle.

Mais, pendant que l'Empire s’abandonnait à l'ivresse de ce triomphe sans lendemain, la terre se dérobait sous ses pas et ses propres racines séchaient dans le sol. Le paganisme, dont il était l'expression politique et sans lequel il ne pouvait vivre non plus que le fruit sans l'arbre qui le porte, périssait rapidement, et lui-même, par une contradiction étrange, lui portait les coups les plus cruels. Dépouillé du prestige que lui prêtait la majesté du pouvoir public, le vieux culte national n'inspirait plus que dégoût et mépris. La conscience humaine se révoltait contre l’immoralité de ses rites Sanglants et impurs, et rougissait de ce qu’elle avait si longtemps vénéré. Le plein jour, en pénétrant brusquement, à la suite des polémistes chrétiens, dans les ténèbres sacrées des

(1) S. HiERoNyM. Dialog, adv. Luciferian., c. 19,

temples antiques, mettait à nu l’inanité et les supercheries du culte païen. Les populations désabusées entraient le front haut dans ces sanctuaires autrefois si redoutés et faisaient le tour de ces divinités devant lesquelles tant de générations s'étaient prosternées dans la poussière. Elles y trouvaient des idoles bourrées de paille et de loques, des fantoches de bois dont l’intérieur était occupé par les araignées et Les souris, des colosses creux dont les yeux s’ouvraient et se fermaient au moyen de ficelles, et dans l’intérieur desquels les prêtres se glissaient pour rendre, au nom des dieux, leurs fallacieux oracles. Tous ces emblèmes ridicules ou obscènes, on les promenait maintenant, au milieu de l’hilarité générale, à travers les rues des grandes villes de l'Orient, et on redisait avec le psalmiste : « Les simulacres des Gentils sont l’œuvre de la main humaine; ils ont une bouche pour ne point parler, des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre (1). » Au sommet des Alpes, les soldats de Théodose riaient en arrachant les foudres d’or de la main de Jupiter (2), et, à Rome, en plein temple de Vesta, des femmes détachaient les colliers de la déesse pour les suspendre à leurs propres cous (3). Les païens eux-mêmes prodiguèrent les railleries à Julien lorsqu'il s’avisa de rétablir les sacrifices. On se moquait de ce garçon boucher qui, ceint d’un tablier ensanglanté, ne cessait de fouiller dans les entrailles des bestiaux, et de ses monnaies qui représentaient

(1) Euses,, Vit. Constantin., III, 54-58; ID., De laud.Constantin., c. 8; SocRaAT. III, 2 et V, 16; Sozom. II,5et VII, 15; THEODORET,, M2 RUFrIN, Il, 22; 24,25.

(2) S. AUGUSTIN, De Civit. Dei, V, 26.

(3) Zostm., V, 38.

un autel avec un taureau renversé sur le dos, symbole, disait-on, du monde mis sens dessus dessous par le zèle païen de l’empereur (x).

Pourchassée par les sarcasmes de l'opinion, la religion agonisante s’enfonçait de plus en plus dans l’abîme des pratiques superstitieuses, où elle n'était Suivie que par un 8roupe toujours plus faible et plus méprisable de fidèles. La théurgie prit la place du culte; la magie devint la forme la plus familière de la pratique religieuse, et le plus grand nom que le paganisme de cette époque puisse revendiquer parmi ses autorités est celui de Jamblique, sur qui les sorciers ont au moins autant de droit que les philosophes. Il faut voir à quelles momeries récourut Maxence pendant les dernières journées qui le séparèrent de la lutte suprême contre Constantin ! Tandis que, d’un côté, l'enthousiasme sacré était entretenu par Ja prière et par la confiance en Dieu, de l’autre, on conjurait des esprits, on disséquait des femmes enceintes, on égorgeait des enfants nouveau-nés, on lisait dans les entrailles des bêtes fauves (2) ! La fin de ce siècle offrit un spectacle identique, lorsque le dernier prétendant païen à l'Empire, le rhéteur Eugène, osa se Mesurer contre le victorieux Théodose. Les hommes politiques dont il était l'instrument ne Connaissaient pas de dévotion plus efficace et plus méritoire que celle du éaurobolium, et il n’est pas sans intérêt d'expliquer en quoi consistait cet acte solennel d’un culte qui allait être proscrit par les lois. L'homme qui voulait attirer sur lui les bénédictions du éaurobolium se couchait dans une fosse recouverte de planches per-

(1) Sozom., V, 10.

(2) Euses., Vif. Constantin., I, 30étrs7

cées de trous nombreux, au-dessus de laquelle on égorgeait un taureau, et le sang de l'animal ruisselait tout chaud sur le croyant, qui le recevait comme un gage de purification. De cette fosse ignoble où s’administrait le baptême au sang de bœuf, on vit sortir un jour, hideux et tout maculé de sang, l'illustre Nicomachus Flavianus, l’orgueil et l'espoir du parti païen, consulté par Eugène et respecté par Théodose lui-même (1).

Le paganisme n’en sortit pas avec lui : sa dernière heure avait sonné. Il n’avait pas fallu un siècle pour l’anéantir. Aussitôt qu’il ne fut plus dans les lois, il disparut des cœurs. La conversion de Constantin lui avait porté le coup de mort. Abandonné par les Empereurs, il se vit à l'instant trahi par les multi- .tudes qui, la veille encore, faisaient fumer l’encens devant ses autels, et les persécuteurs des chrétiens ne furent pas les derniers, sans doute, à se sentir touchés par la grâce. Dès le milieu du 1v® siècle, les idoles n'avaient plus d’adorateurs que dans les campagnes, et les mots de paiïen et de paysan étaient devenus synonymes. Jamais doctrine religieuse ne fit une chute plus lamentable. Pas un rayon de gloire ne consola l’agonie du paganisme. Ses malheurs ne firent pas couler de larmes, et, au milieu de l’indifiérence du monde, il expira, sans martyrs et sans apologistes, dans le trou infect où il prosternaïit la dignité de ses derniers hiérophantes.

Le christianisme aurait célébré de trop faciles triomphes s’il n’avait eu d’autres adversaires que des exaltés comme Julien ou Nicomachus. Mais, en dispa-

(1) Poème anonyme du 1ve siècle publié par Morel dans la Revue archéologique, juin 1868.

raissant comme religion, le paganisme survécut, au moins dans les couches Supérieures de la société, comme philosophie et comme tendance sociale. Il se contenta du caractère tout négatif d’une espèce d'opposition philosophique et devint la religion de tous ceux qui n’en avaient aucune. Il suffisait de n'être pas chrétien pour lui appartenir. Quiconque restait en dehors de l’Église était par là même considéré comme appartenant au groupe des derniers tenants du paganisme. Ce groupe était d’ailleurs, cela se comprend, moins considérable par le nombre que par le caractère et par la position sociale de ses membres, et il se voyait obligé, vis-à-vis des croyances régnantes, à une grande circonspection. On y professait une espèce de rationalisme modéré, qui affectait une impartialité sereine entre les partis religieux et qui évitait de se prononcer sur la nature de la Divinité, Comme on disait dans ce monde. Pour le reste, on aimait à donner des conseils de tolérance et de modération que les petits-fils des martyrs ne devaient pas écouter sans ironie.

En somme, l’idée religieuse ne tourmentait guère les ennemis du christianisme. La véritable raison de l'antipathie qu’ils nourrissaient pour lui, c'était, chez les uns, l’amour des lettres, chez les autres, le Sentiment patriotique. La littérature païenne gardait un grand empire sur les imaginations. Bien des lettrés, fascinés par les souvenirs classiques, croyaient rester fidèles aux anciens dieux, alors qu’ils l’étaient seulement à des formes littéraires. Toute leur pensée tournaït dans le cercle enchanté de la mythologie païenne. Îl était presque impossible d'amener au pied de la croix des hommes si épris de tout ce que le christianisme

poursuivait de ses anathèmes. Les lettres profanes étaient un terrain trop glissant pour qu'un chrétien pût y poser le pied sans s’exposer à glisser dans la boue. Il ne pénétrait pas dans les sanctuaires académiques sans compromettre son caractère, car les Muses du 1ve siècle ne se complaisent que dans les niaiseries difficiles et dans les tableaux obscènes, choses peu compatibles avec le tour d’esprit sérieux et l’absolue pureté de pensée que le Christ exigeait de ses fidèles. Et qui donc, en lisant l’immonde Centon nuptial d'Ausone, pourrait se persuader que c'est l’œuvre d’un poète chrétien? L'obscénité, à vrai dire, était ici une pure convention littéraire, comme elle est encore restée dans les poésies d'Ennodius, cet évêque italien qui écrit en prose d'édifiants sermons, et en vers plusieurs épigrammes des plus malpropres sur le taureau de Pasiphaé. Mais rien ne montre mieux que cet exemple l’incompatibilité entre la profession de la foi chrétienne et les occupations de la vie littéraire. Qu’allaient-ils devenir, d’ailleurs, ces professeurs de littérature et ces maîtres d’éloquence, le jour où l’austère et sombre doctrine du Galiléen, en dépeuplant l’'Olympe et la nature, tarirait du même coup les sources de leur inspiration et de leurs revenus ? A défaut du cœur et de la conscience, l'intérêt et la vanité faisaient aux gens de lettres une loi de la fidélité au vieux culte. Leur métier étant tout paien, ils étaient en quelque sorte obligés de l'être eux-mêmes par décence. On sait quelle sensation produisit à Rome la conversion de l’un d’eux, le célèbre Marius Victorinus : cela semblait chose inouie ! Malheureusement, si les rhéteurs amusaient encore le monde, ils ne le persuadaient plus. Leur dévotion voulue et leur

enthousiasme factice le laissaient froid. Ils ne parvinrent pas même à réchauffer son zèle pour la mythologie, le jour où ils Prirent possession du trône impérial dans la PerSonne de ce jeune pédant naïf et intrépide, disciple d'Homère égaré sur le trône des

On doit plus de respect à cette autre famille d’esprits, dont l'attachement au Paganisme avait sa Source dans une idée patriotique. Voyant dans le vieux

il enlevait lui-même la statue de cette déesse de la salle des délibérations du Sénat? Telle était l’argumentation des polémistes Paiens aux derniers jours du 1ve siècle. Fondée exclusivement sur des considé-

L'Empire cependant, devenu semblable aux dieux qu'il avait reniés, parvenu au même point de sénilité et d’impuissance, offrait à ses derniers fidèles le spectacle d’une décrépitude qui devait décourager l’adoration la plus intrépide. La foi dans son éternité avait disparu, et le pressentiment de sa fin imminente gagnait de proche en proche. On en venait à se dire que les douze vautours aperçus par Romulus sur le Palatin représentaient les douze siècles d’existence réservés à la domination romaine et que le dernier de ces siècles était déjà commencé. Tel était l'abattement universel qu'un écrivain de ce temps blâme Léon Ier d’avoir laissé venir à Constantinople un prince sarrasin qui devait recevoir l'investiture des mains de l'Empereur : il ne fallait pas, dit-il, permettre que ce barbare püût se rendre compte, par ses propres yeux, de la faiblesse et de la pauvreté de l'Empire. Qu'on se rappelle la prodigieuse impression d’admiration et de respect qui, un demi-siècle auparavant, terrassait l'âme d’un autre barbare reçu dans la même capitale, et on pourra mesurer le chemin parcouru sur la pente de la décadence depuis les jours de Théodose le Grand (x).

Et, à considérer l’allure des affaires publiques, qui ne devait désespérer de l’avenir? L'Empereur faisait pitié à voir. C'était un dieu retombé en enfance. Le vertige impérial ne se produisait plus chez lui, comme autrelois, par les crimes grandioses qui épouvantaient le monde, mais par des accès de folie imbécile qui le faisaient sourire. Il s’amusait avec des titres et avec des hochets; il se perdait dans la contempla-

(1) Marcus, Excerpt. ex legait. gent., p. 333 (Corpus script. byzant.), cf. ci-dessus, p. 170.

tion de sa grandeur, et tous les jours il inventait quelque appellation plus sainte et plus sublime pour se désigner lui-même aux mortels. Il faut l'entendre parler de l'aurore de son Principat sacré, et de la Splendeur de sa divinité qui rayonne Sur le monde. Honorius, quelques années avant la prise de Rome par Alaric, se vante sur son arc de triomphe d’avoir dompté les Goths à fout jamais ; Théodose IT, dans ie Code, nous confie que dans ses augustes solhicitudes, il Se préoccupe nuit et jour des intérêts du genre humain, et Majorien édicte des lois qui doivent durer toute l'éternité (x). On entend un préfet du prétoire, digne serviteur de pareils maîtres, déclarer qu'un serment prêté devant Dieu peut, par raison d'État, être violé, mais qu'il serait bien plus grave de l’enfreindre si on avait juré sur la tête de l'Empereur (2). Il n'y avait pas, dans l'Empire, de lois plus sacrées que celle de l'étiquette palatine. Un jour, le monde entier fut rempli de stupeur : le médecin du prince avait osé s'asseoir au chevet de son auguste malade! De Byzance, la nouvelle se répandit dans tout le monde romain, et la chronique du temps qui ne consignait plus que des batailles désastreuses ou des pertes de provinces, a enregistré le fait à l'égal d’une calamité publique (3). Un peuple d’eunuques et de courtisans chamarrés se pressait autour de l’auguste fétiche impérial, auquel ils formaient une espèce de sénat occulte, mais tout-puissant, qui gouvernait avec lui, Où par lui, ou sans lui. En dessous d’eux le monde

(1) MABILLON, Analecia, IV, P- 359; Novell. Theodos., I, FO Novell. Majorian., tit. 1v et passim.

(2) Zosrm. V, 50 in fine.

(3) MARCELLIN., Comit. Chronic. a, 462.

officiel s'étageait en catégories hiérarchiques, à chacune desquelles correspondait un titre propre. Malheur à l’ignorant qui se serait égaré dans le dédale de ces Gravités, de ces Sublimités, de ces Excellences et qui, par mégarde, n'aurait pas donné à chaque mandarin le titre que lui attribuait l’Almanach impérial !

Ce monde de fonctionnaires, c'était tout l’Empire. Pourvu qu'il continuât de tourner avec une régularité automatique, tout était bien. On eût dit que ces rouages si savants étaient faits pour eux-mêmes, et le genre humain pour leur donner le moyen de fonctionner. Et 1ls fonctionnaient sans relâche ! L'Empereur continuait de faire des lois; il en faisait même plus que jamais, à en juger d’après le code Théodosien, qui en contient des douzaines consacrées coup sur coup au même objet; mais cette activité fébrile de la législation ressemble assez à celle d’un cœur dont les pulsations se multiplient à mesure que la vie s’affaiblit. La loi n’était plus obéie, parce que l'autorité n'avait plus la force de la faire respecter et qu’elle n'était plus à la hauteur d’aucune de ses attributions. On aura une idée de ce qu’elle pouvait en matière économique, quand on apprendra, par l'historien Socrate, qu’une famine dévorait la Phrygie pendant que Constantinople était dans l’abondance (x).

L'Empire se vidait rapidement. En vain il essayait de guérir l’anémie des provinces par des transfusions toujours plus abondantes de sang germanique : les lètes et les colons établis sur le sol romain y restaient barbares, et la dépopulation avec la misère continuait sa marche envahissante. Les remises d'impôts se

(1) SocraT, IV, 16.

succédaient incessamment, sinistre présage ! A Ia fin du 1v° siècle, il y avait, au cœur de l'Italie, dans cette Campanie surnommée l'Heureuse, plus de cinq cent mille arpents de terres abandonnées (x). La malaria gagnait les côtes de l’Étrurie et du Latium. Dans bien des provinces, on voyait les forêts repousser sur les ruines des villas, et la barbarie de la nature, précédant celle des peuples, envahir les terres civilisées. En Gaule, les fertiles campagnes vinicoles s'assauvagissaient, les voies militaires se dégradaient faute d'entretien, les cours d’eau obstrués se transiormaient en marécages, les loups et les bêtes fauves pénétraient impunément jusqu'au cœur des villes (2). Les frontières du Rhin et du Danube présentaient un aspect affreux; le Sol y était jonché de décombres, les villes s'écroulaient incendiées ou abandonnées et les ossements des morts blanchissaient dans les campagnes (3). Sur la simple rumeur d’une invasion prochaine, les populations des pays menacés fuyaient éperdument à travers l’Empire, comme des nomades sans patrie (4) ! Chaque fois qu’on peut lever un voile, écouter la voix d’un contemporain, on assiste à des tableaux déchirants, on entend des plaintes lugubres : que serait-ce si l’on savait tout ! Quelle triste lumière, par exemple, jette Sur l’état de la société une loi comme celle de Valentinien en 364, qui défend aux pâtres de monter des chevaux, et cela pour réduire à l'impuissance leurs

(1) Cod. Theod., XI, xxvrn1, 2.

(2) Zncerti gratiarum actio Constantino dicta, c. 6; EUMEN., De vestaurandis scholis, c. 18: GREG. TUR., Historia Eccl. Francorum, II, 34; Sip. ApoLz., EPISTE VIT ir,

(3) Priscus, Fragmenta, P. 171. (Corpus script, bizant.)

(4) Cod. Theod., X, x, rs:

tentatives de brigandage (x) ! C’est sous la pression de pareilles calamités que les classes agricoles, qui étaient les plus éprouvées, finirent par secouer le joug. Elles prirent les armes par désespoir, et, en Gaule et en Espagne, elles organisèrent, sous le nom de Bagaudes, ces redoutables jacqueries qui favorisaient si puissamment les envahisseurs. Attila leur semblait moins à craindre que César : aussi saluèrent-elles avec joie l’arrivée des barbares, qui, en venant tout détruire, devaient briser aussi leurs chaînes.

C'était la première fois qu’un pareil spectacle était donné au monde. L'homme rompant violemment le contrat social et renonçant à son héritage de civilisation pour se replonger, avec la frénésie du désespoir, dans cet état de barbarie d’où il était sorti après douze siècles d’efforts et de travaux, voilà certes la leçon la plus saisissante et la plus instructive que la société antique, sur le point de terminer ses destins, ait pu léguer aux méditations de la postérité. À ce moment funèbre où, sortant avec douleur de son rêve divin, l'humanité détrompée s’aperçoit qu’elle a fait fausse route, il est intéressant de prêter l'oreille à ses plaintes, puisqu’aussi bien un contemporain nous en a consigné l'expression dans un récit dont on ne surpassera pas la profondeur et la vérité.

Un jour, une ambassade romaine s’en allait, humble et tremblante, trouver le farouche Attila dans sa cité de bois sur les bords du Danube. En errant dans les rues de cette ville étrange qui était un camp, un des membres de l’ambassade — c’est le narrateur luimême — fut étonné de s’entendre saluer en grec par un homme vêtu du costume barbare. Dans la con-

(1) Cod. Theod., IX, XXX, 2 et 5.

versation qu’il engagea avec lui, il apprit que son interlocuteur était un marchand grec qui, victime comme tant d’autres de la ruine universelle, s'était réfugié parmi les Huns et qui, heureux et enrichi, se félicitait de sa condition nouvelle, parce qu’il y trouvait trois choses qu’on ne rencontrait plus dans l'Empire : la liberté, la sécurité et le bien-être. Ce néo-barbare traça un tableau sombre et douloureusement exact des maux qu’il avait eu à souffrir sous le régime romain. Les entraves mises à la liberté individuelle, la lâcheté et l'impuissance des défenseurs de l'État, la rigueur impitoyable déployée dans l’exaction des impôts, l’iniquité de la justice qui ne punissait que les pauvres et les faibles, laissant échapper les riches à prix d’argent, tels étaient les griefs invoqués contre l’Empire par un homme dont la vie était une accusation plus éloquente encore que ses paroles. Priscus entreprit de lui répondre, mais, accablé sans doute par la difficulté du sujet, il omit de réfuter les trop justes plaintes de son interlocuteur et il déplaça instinctivement le terrain du débat en présentant, non pas la défense de la société romaine telle qu’elle était, mais le panégyrique de ce qu'elle aurait dû être. [ fit passer devant ses yeux le tableau enchanteur de la civilisation idéale; il énuméra tous les bienfaits dont le genre humain lui est redevable : une législation sage et prévoyante, des institutions destinées à satisfaire tous les intérêts, la justice rendue par des tribunaux éclairés, l’armée combattant aux frontières pour protéger la sécurité du laboureur dont les sueurs alimentent le trésor public, la liberté pour chacun de disposer de sa propriété, enfin la douceur des mœurs romaines, qui formaient un si éclatant contraste avec

la férocité hunnique. Le néo-barbare n'avait que trop bien appris combien la réalité s’éloignait de ce rêve magnifique; néanmoins, il lui suffit de l'entendre évoquer pour que la nostalgie de la civilisation le reprit au milieu de sa condition nouvelle, et, saisi d’une émotion profonde, il répondit en versant des larmes : « Oui, c’est une excellente chose que la civilisation romaine, mais les gouvernements d’aujourd’hui n’ont plus la sagesse de ceux d’autrefois, et ce sont leurs fautes qui l’ont amenée à sa ruine (1). »

Il se trompait, ce Grec devenu barbare. Les gouvernements de son temps n'étaient que les tristes héritiers d’un passé qui les écrasait sous le poids de ses fautes accumulées, et c'était la sagesse d'autrefois qui avait engendré les désastres du temps présent. Mais quel enseignement, pour l'historien et pour le philosophe, dans la conversation de ces deux malheureux citoyens, qui, sans le savoir, débitent l’épilogue de l’histoire romaine, à l’ombre de la baraque formidable d’où le Fléau de Dieu doit sortir bientôt pour y mettre un terme !

Heureusement, au sein de ce monde condamné à la destruction grandissaient, pleines de sève et d'avenir, les forces qui allaient lui succéder. Elles étaient en lui sans faire partie de lui, elles absorbaiïent toute sa substance et transformaient en sucs féconds les éléments qu’elles lui dérobaïtent. À travers ses formes amaïgries et transparentes, sous lesquelles apparaissait le squelette, il semble que l’œil aperçoive les mouvements énergiques et les battements impétueux d’une vitalité nouvelle, qui, emprisonnée dans des formes vieillies, devait les briser pour éclore. La

(1) Priscus, Fragmenta, p. 190. (Corpus script. byzant.)

société était grosse d’un avenir inconnu : et il y a tel moment, dans les derniers siècles de l’Empire, où cet avenir semble vouloir se manifester, comme à la lueur d'un éclair, avec une évidence saisissante. Qui ne serait frappé, par exemple, de voir, après la bataille d'Andrinople, quand Byzance fut assiégée par les Goths et défendue par les Sarrazins, une espèce d'ironie prophétique mettre en face l’une de l'autre les deux races appelées à se partager les lambeaux de l’Empire en Orient et en Occident, et qui, en attendant, se rencontraient comme des ennemis au pied de Son dernier boulevard (x)!

Lorsque tout fut prêt pour l'avènement du monde moderne, alors retentit ce que le prophète appelle le coup de sifflet de la Providence. Des commotions violentes, dont l’origine et les phases diverses sont restées plongées dans les ténèbres, ébranlèrent l’immobilité de l'extrême Orient et précipitèrent sur l’Europe un de ces peuples mongoliques habitués à errer jusqu'alors dans les immenses déserts de la Haute- Asie. La seule apparition de ces nouveaux venus sur les confins orientaux de l'Empire fut accueillie avec une Stupeur pleine d’épouvante par les races plus nobles à qui elles venaient disputer leurs foyers. On frissonnaît à la vue de ces hideux centaures imberbes, au teint jaune, à la figure tailladée, au crâne et au nez aplatis, aux cheveux rasés, aux yeux petits et enfoncés comme deux points lumineux dans de profondes cavernes, au Corps difforme comme ces grossières idoles de bois qu’on rencontrait sur les ponts. Sales, mal vêtus, les pieds enveloppés de loques, se nourrissant de laitage ou de viande crue qu'ils gardaient

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