I) AMMIAN. MARCELLIN., XXXI
sous leurs selles, ils passaient toute la journée à cheval et dormaient pêle-mêle la nuit, dans une promiscuité révoltante, sous la toile des chariots qu’ils roulaient avec eux. On ne voulait rien voir d’humain dans ces monstres étrangers à tout sentiment de pudeur et d'humanité, que l’on disait nés du commerce des sorcières avec les esprits impurs des steppes. Ils faisaient aux populations consternées l'effet de ces fléaux de la nature contre lesquels il serait inutile de chercher des armes. Prompts comme la foudre dans l’attaque, infaillibles dans les coups qu'ils portaient, insaisissables chaque fois qu’ils étaient poursuivis, ils ne semblaient vivre que pour détruire, et ils se vantaient que l’herbe ne repoussait plus là où avait passé le sabot de leurs chevaux. | Lorsque, quittant les déserts immenses où ils pouvaient se déployer au large avec leur bétail, ces nomades tombèrent sur les populations sédentaires et denses de l’Europe orientale, il se produisit des chocs dont l’Empire ressentit le contre-coup longtemps avant de voir les traits du masque hunnique. La destruction de l’Empire par les Huns fut un drame en trois actes, dont les premiers furent remplis tout entier par les précurseurs d’Attila, lui-même n’apparaissant qu’à la fin, pour porter le coup de grâce à la victime épuisée. Tout d’abord, le vaste royaume gothique, voisin des Romains sur les grands fleuves de la mer Noire, vola en éclats, sous la pression des barbares et jeta sur l'Empire les débris de cette forte et vaillante nation des Goths, qui allaient lui devenir si redoutables. Les Goths, reçus d’abord sur la rive droite du Danube et bientôt provoqués par la déloyauté de leurs hôtes, prennent les armes, exterminent
l’armée romaine avec son Empereur dans cette fatale bataille d’Andrinople, qui fut pour l'Empire un Cannes sans lendemain, puis, maîtres de leur avenir et du monde, se remettent en campagne après un repos de quelques années, dévastent l'Illyrie et la Grèce, tombent sur l'Italie, pillent la Ville Éternelle, passent de là en Gaule et en Espagne, et ne s’arrétent qu'après avoir, en une seule génération, occupé en conquérants les trois grandes péninsules du monde méditerranéen.
Ce fut le premier acte, Un nouveau pas en avant, fait par les Huns dans la direction des plaines de l’Allemagne et de la Hongrie, détermina une seconde Catastrophe, non moins terrible. Chassées de leur pays, des multitudes de peuplades barbares, s’écroulant en débris les unes sur les autres, formèrent, par leur accumulation, une formidable avalanche qui tomba sur la Gaule, où elle se partagea en deux masses dont l’une roula jusqu’au delà de l’Apennin, tandis que l’autre se précipitait sur l'Espagne et, de là sur l'Afrique, si bien qu’après cette double invasion il ne restait plus, en Occident, que des lambeaux de provinces qui ne fussent pas aux mains des barbares. La Gaule centrale, l'Italie, une partie de l'Afrique émergeaient encore comme des lots de culture romaine dans une vaste inondation. Immobile au milieu de ces cataclysmes sans précédent, Honorius, l'Empereur reclus, protégé par les lagunes inaccessibles de Ravenne, avait vu sans émotion disparaître son empire. Il versa des larmes, à la vérité, sur les tristes destinées de Rome, mais ces larmes, dit-on, s’adressaient à un caniche qui portait ce nom, et qu'il perdit vers la même époque qu’il perdit le monde.
Du fond de sa cité de bois, Attila, auteur de ces désastres avant d'y avoir mis la main, contemplait son œuvre et achevait par les artifices d’une diplomatie raffinée ce qu'avait commencé l'épée. Cet homme terrible, adroit autant que brutal, maniait avec la même supériorité le glaive des batailles et le fil des intrigues. Sa duplicité égalait sa fierté, et il ne recourait à la force que lorsqu'il avait vu échouer la ruse. Capable de se contenir tant qu'il y trouvait son intérêt, il éclatait, aussitôt après, en des violences inouïes, sans qu’on puisse dire si ces violences ellesmêmes n'étaient pas en partie préméditées et voulues. Longtemps il se plut à tenir la mort suspendue sur les deux empires à la fois, les menaçant et les pressurant à tour de rôle, demandant en Occident la main d’une petite-fille de Théodose, en Orient, traitant de menteur et d’esclave l'Empereur, petit-fils de ce grand homme. Enfin, un jour, le bruit courut qu’il s’avançait sur l'Occident. Immense fut l'épouvante qui s’empara des provinces lorsqu'on apprit que le Fléau de Dieu approchaït. Il ne venait pas seulement exterminer l’Empire; il venait détruire la société et la civilisation et, sur les ruines du passé, écraser l'avenir qui y germait. L'Église et les barbares allaient périr. Alors le sentiment de la solidarité entre Romains et Germains s’éveilla avec une vivacité qu'il n’avait pas encore eue dans l’histoire. Toutes les peuplades germaniques, les Francs, les Burgondes, les Visigoths, dix autres encore vinrent, à l’appel d’Aétius, se ranger sous les aigles romaines. L'Occident tout entier, par un effort héroïque, se dressa contre l’exterminateur. Les barbares coururent au-devant du Fléau de Dieu, les évêques montèrent
Sur les muraïlles de leurs villes. 11 semble que, dans le silence universel qui se fait devant le pas de l’homme de mort, on entende haleter l'Europe. Puis un grand choc a lieu, le choc de deux familles humaines, le choc de toutes les forces civilisatrices contre toutes les forces de la destruction. Des torrents de sang coulèrent, des montagnes de cadavres furent élevées à la journée de Mauriac : le soir, cent mille hommes étaient égorgés, mais le monde était sauvé et Attila se retirait ! Le souvenir de cette grande journée demeura impérissable dans la mémoire des peuples qui y prirent part : les Goths y trouvèrent le sujet de leur épopée nationale, et il en est resté un reflet dans la légende de tous les évêques de cette époque.
L'Empire avait disparu au milieu de ces convuisions. Le dernier Empereur qu’il faille nommer, Valentinien III, n’est connu dans l'histoire que pour avoir violé une femme et assassiné un homme : il est vrai que cet homme était Aétius, le vainqueur de Mauriac, le bouclier de Rome. Après cet attentat, qui livra la Ville Éternelle sans défense aux pillages du Vandale, il y eut encore quelques Empereurs, bien qu'iln’y eût plus d'Empire, parce qu’on ne s'était pas encore habitué à la disparition d’un si grand titre: mais ce n'étaient plus, à vrai dire, que des commissaires impériaux envoyés de Byzance pour gouverner la province d'Italie, ou des mannequins choisis par les barbares qui les mettaient en mouvement. Un de ces barbares, Ricimer, nomma Successivement plusieurs de ces pauvres gens, qui régnaient à sa place et qu'il faisait disparaître chaque fois qu'ils s’avisaient de prendre leur rôle au sérieux. Après qu’une demidouzaine d’'Empereurs de Ravenne se furent ainsi
succédé en l’espace de quelques années, un autre barbare imagina de faire de la couronne impériale un hochet pour son petit garçon, qui, par une dérision du sort, joignait le nom de Romulus à celui d'Auguste. Mais l'enfant, à son tour, se vit arracher la couronne par un soldat de fortune qui, n'osant prendre la pourpre parce qu’il était barbare lui-même, s’avisa d’une solution radicale de la difficulté en supprimant le titre impérial. I1 y mit des formes, en ce que l'abdication forcée de Romulus Augustule fut présentée aux contemporains comme le rétablissement de l'ancienne unité romaine, telle qu’elle avait existé avant Dioclétien. Les insignes impériaux furent, en conséquence, renvoyés à Constantinople et on essaya de calmer la susceptibilité des Byzantins en leur assurant que le pouvoir d'Odoacre étaït une émanation de celui des Empereurs d'Orient. Maïs la réalité ne répondit pas à cette fiction du cauteleux barbare. Il n'y avait plus d'Empire d'Occident. La mesure prise par Odoacre était la constatation de ce fait, et le chef des Hérules ne faisait que proclamer, à un moment donné, le verdict que l’histoire avait rendu bien avant lui.
Sources.
Hisroriens. Le plus remarquable qu'ait produit le 1° siècle est, sans contredit, Ammien Marcellin, auteur d'un vaste ouvrage historique dont il nous reste la fin, qui comprend les livres XIV à XXXI et qui s'étend des années 353 à 378.
A part lui, l'Occident n’a plus que des travaux d’abréviateurs : les Césars et l'Epitome d’Aurelius Victor, le Breviayium d'Eutrope et celui de Rufus Festus. Tous ces écrivains appartiennent à la seconde moitié du 1v® siècle.
Les lettres grecques sont plus fécondes; malheureusement, ce qui nous reste des historiens de l’époque a beaucoup soui-
fert de l’injure du temps. Nous n'avons conservé que des fragments d'Eunape, païen fanatique et partial qui raconte les événements compris entre les années 268 à 404; de son continuateur Olympiodore, dont le récit embrasse la période de 407 à 425; de Priscus, précieux surtout pour l’histoire des barbares et qui allait de 433 à 474; de son continuateur Malchus, source pour les années 474 à 480, et du chrétien Candidus, dont l'ouvrage s’étendait de 457 à 491. Le plus important et le mieux conservé de tous ces historiens, c’est Zosime, dont l'ouvrage en six livres, malheureusement défiguré par son animosité contre le christianisme, allait d'Auguste à la reprise de Rome par Âlaric (410), et devient particulièrement intéressant À la mort de Théodose, en 30 5. (Tous édités dans le Corpus historicorum byzantinorum de Niebuhr.)
PANÉGYRISTES. Après les historiens proprement dits, il n’y a pas de sources historiques plus abondantes, au rve siècle, que les panégyriques d'empereurs, malgré les exagérations qui sont propres à ce genre d'écrits. On a réuni en un seul recueil ceux de Pacatus, de Mamertinus, de Nazarius et d'Eumenius, auxquels il faut ajouter ceux de Symmaque, et les poésies historiques de Claudien et de Merobaudes. En grec, outre Eusèbe, dont il sera parlé plus loin, il faut encore mentionner Thémistius.
DOCUMENTS OFFICIELS. Il y en a deux, d’une importance capitale : le premier, c’est le Codex T'heodosianus, recueil fait par ordre de Théodose II et contenant, en seize livres, les constitutions de tous les empereurs chrétiens jusqu’en 438; il faut toujours lire cet ouvrage dans l'édition de Godefroy. L'autre, c’est le Notitia Dignitatum, espèce d'annuaire impérial de la fin du 1ve siècle, qui a été publié, en 1839-63 par Boecking, avec un commentaire, et en 1876 par Seeck.
Une assez vive image de l’état social se reflète dans les principaux écrivains Contemporains, notamment, parmi les Latins, dans les lettres de Symmaque et de Sidoine Apollinaïre, dans les poésies de ce dernier et dans celles d’Ausone, de Merobaudes et de Rutilius N amatianus; parmi les Grecs, dans les lettres de Libanius, dans les lettres et discours de Synesius, et dans les traités polémiques de Julien l’Apostat.
Au milieu de l'édifice impérial en ruines, la cité de Dieu surgissait majestueuse et riante, prête à accueillir l'héritage de la cité des hommes. Des profondeurs des catacombes, où elle cachait ses puissantes assises cimentées dans le sang des martyrs, elle poussait vers le ciel la masse imposante de ses constructions multiples, encore inachevées, mais auxquelles des milliers de mains travaillaient sans relâche. En moins de trois siècles, elle avait envahi l’Empire tout entier et créé dans chaque ville une communauté chrétienne. Mais les frontières dans lesquelles était enfermé l'essor du génie romain étaient trop étroites au gré de ses apôtres. Dans son expansion universelle, elle avait débordé sur les barbares et introduit dans la communion catholique une multitude de peuples demeurés étrangers à l'Empire. Le flambeau de la foi brillait chez les Goths du Danube, dont l’évêque Théophile siégea au concile de Nicée, et parmi les populations groupées au pied du Caucase, où il avait été porté par une pauvre esclave; il jetait un éclat radieux dans les montagnes de l'Arménie, devenue le boulevard de la civilisation chrétienne du côté de l'Orient, et, de là, il avait pénétré dans l'empire des Perses, où il éclairait un grand nombre d’âmes et où seize mille martyrs formèrent la couronne de l'Église militante vers le temps que Constantin lui donnait la
paix, comme si la Providence avait voulu la tenir continuellement en haleine, sans lui permettre jamais de goûter un repos complet. L’Arabie connaissait Jésus-Christ; les Himyarites vivaient sous des rois chrétiens; Aden et Ormuz avaient des évêques, et les Sarrazins nomades, convertis avec leur reine Mavia, venaient demander des missionnaires à l’Empire. De l'autre côté de la mer Rouge, le signe de la croix se dressait triomphant sur les plateaux de l’Abyssinie, qui, comme l’Ibérie, devait à des esclaves chrétiens la connaissance du Rédempteur. Et pendant que, s’il faut en croire des traditions dignes de foi, quelques lointaines lueurs de christianisme perçaient, comme un crépuscule matinal, les antiques ténèbres de l’Inde et de la Chine, le plein jour de l'Évangile se levait, à l'extrême Occident, sur ces contrées fabuleuses dont les légions romaines n'avaient pas même exploré les rives. L'Irlande, l'Utima Thule des poètes, venait tout entière au-devant de Jésus-Christ et, baptisée par saint Patrick, allumait, au milieu des solitudes de l'Océan, un foyer de civilisation chrétienne qui devait bientôt réchauffer le continent lui-même. Aïnsi, s'étendant à la fois sur les Romains et sur les barbares, Sans faire aucune distinction entre les races, l’Église ouvrait ses bras à tous les peuples de la terre et réalisait pour la première fois le type d’une famille du genre humain. L'Empire pouvait crouler désormais, l'Église n'avait pas à craindre d’être écrasée sous les débris de l'édifice qui avait abrité sa jeunesse : elle régnait déjà sur ceux qui allaient le détruire.
L'heure de l'épanouissement était venue pour elle. Après avoir lentement grandi sous terre pendant trois siècles, voici que ses institutions allaient se déployer
largement au soleil, avec les couleurs et les formes opulentes d’une vigoureuse jeunesse. Tous les germes s’ouvraient; des fleurs et des fruits ‘apparaissaient à chaque extrémité de la vigne si longtemps émondée par le fer des persécuteurs. Les communautés chrétiennes élargissaient leurs limites. Chacune d'elles comprenait le domaine entier de la ville où elle s'était formée et groupait sous la houlette de son pasteur tous les fidèles épars dans la circonscription. Les paroisses dilatées devenaient des diocèses; les diocèses agrandis se partageaient à leur tour en paroisses nouvelles. Le clergé croissait en nombre; de nouvelles dignités ecclésiastiques naïissaient pour satisfaire aux besoins nouveaux d’un gouvernement plus vaste. Des liens hiérarchiques se nouaient entre les diocèses. Tous ceux d’une même province politique formaient, par leur réunion, une même province religieuse et l’évêque de la métropole était le chef de celle-ci avec le titre d’archevêque. Les archevêques eux-mêmes reconnaissaient l'autorité des patriarches, fondée sur la tradition et sur le respect des peuples pour les souvenirs de l’époque apostolique. Les sièges patriarcaux de Rome, d’Antioche et d'Alexandrie, auxquels on ajouta par la suite ceux de Jérusalem pour des motifs de piété, et de Byzance par déférence pour les Empereurs, se partageaient la direction du monde chrétien. Celui de Rome voyait grandir le respect et les prérogatives attachés à sa primauté incontestée. Pierre y revivait dans chacun de ses successeurs, s’adressait par leur organe à toute l’Église, enseignait par leur bouche, jugeait tous ses frères et ne pouvait être jugé par personne. C'est lui, gardien indéfectible de la foi et des traditions, qui disait le dernier mot dans les
controverses doctrinales, et quand Pierre avait parlé, la cause était jugée.
Toute cette hiérarchie était forte et respectée, parce qu’elle ne reposait pas sur la contrainte, mais sur la charité. La charité rapprochaït les distances; elle donnait aux rapports entre les supérieurs et les inférieurs un caractère de douceur paternelle chez ceux-là, de filiale confiance chez ceux-ci. L’'humilité régnait en haut et l’obéissance en bas, et ces deux vertus, venant au-devant l’une de l’autre, se rencontraient et s’embrassaient dans la joie de la communion chrétienne. Celle-ci consistait surtout dans l’union spirituelle des âmes, qui avait une douceur si exquise pour les fidèles, et elle se traduisait dans la vie par les nombreuses institutions qui, à des occasions périodiques, les rassemblaient autour de la même chaire ou au pied des mêmes autels.
De toutes ces institutions, la plus vaste et la plus universelle, ce fut le concile. C’est ici le moment d'étudier cette remarquable création, qui appartient en propre au christianisme et qui, offerte plus tard en exemple à la société politique, devait en renouveler les formes. Les conciles sont aussi anciens que l’Église : on peut même dire que, dans son origine, elle se confond avec eux, car il y eut un moment où elle tenait tout entière dans le Cénacle, qui fut le premier concile. Plus tard, dispersés par ordre du Maître dans tous les pays, les ouvriers de l'Évangile aimaïient à se retrouver, aux heures propices, dans ces saintes assemblées où le Sauveur était au milieu d’eux, selon sa promesse, et où l'Esprit-Saint les inspirait comme au jour de la Pentecôte. Difficiles à réunir aussi Jongtemps que sévit la persécution, elles ne rencon-
trèrent plus d’obstacle dès que la liberté fut rendue à l’Église : aussi leur ère semble-t-elle s'ouvrir définitivement avec celle de Constantin. A partir de cette époque, elles devinrent périodiques et fréquentes, et elles prirent dans l’économie de l’Église la place qui leur revenait. Il y en eut à tous les degrés de la hiérarchie, 1l y en eut dans toutes les régions du monde, Chaque dignitaire hiérarchique réunissait autour de lui son clergé et même ses fidèles, pour prier et travailler avec eux. Les diocèses, les métropoles, les patriarcats, l’Église tout entière eurent leurs conciles, et chacune de ces assemblées était, dans sa sphère, la source féconde de la législation religieuse. La plupart des institutions chrétiennes sont sorties du travail ininterrompu de ces parlements ecclésiastiques. En parcourant les gigantesques recueils dans lesquels l'histoire a enregistré leurs actes, il semble qu’on pénètre dans les ateliers de la civilisation et qu’on voie s’élaborer les richesses spirituelles des générations à venir. Là règne une activité qui embrasse tout, avec une intelligence qui comprend tout et une charité qui épure tout. Pas une question morale et religieuse qui n'y soit débattue, pas un intérêt social qui n’y soit l’objet d’un examen approfondi. Il faudrait les étudier l’un après l’autre, pour voir ce que chacun d'eux a successivement ajouté au patrimoine de l'humanité, soit en extirpant des vices ou en redressant des idées, soit en appelant à la vie des œuvres réclamées à tour de rôle par les besoins du progrès. On assisterait ainsi, jour par jour, à toutes les phases de l'éducation du genre humain.
La tâche de ce livre est plus modeste : il doit se borner à indiquer les résultats généraux de l’œuvre,
telle qu’elle nous apparaît dans ses proportions les plus vastes, et il ne peut que jeter un coup d’œil sur ses manifestations les plus éclatantes, qui se produisent sous la forme de conciles œcuméniques. Rien n’égalait la majesté de ces assemblées plénières de la chrétienté, dont le nombre marche de pair avec celui des siècles chrétiens. Le jour où trois cent dix-huit évêques, arbitres de la vie religieuse d'autant de florissantes provinces, se réunirent pour la première fois dans la basilique de Nicée, sous la protection de l'autorité publique, païens et chrétiens purent se rendre compte qu’une ère nouvelle s’ouvrait pour la société humaine. L'Église, à peine sortie des persécutions et ruisselante encore du sang qu'elle avait donné pour la foi, préludait à la prise de possession du monde en passant, sur les bords de la Propontide, la revue des forces dont elle disposait pour en faire la conquête. Là vinrent siéger les martyrs dont le corps mutilé portait encore les cicatrices de leur récent témoignage : ceux-ci privés d’un œil, ceux-là traînant avec effort un jarret énervé par le fer des bourreaux; là apparurent, avec les vénérables représentants du premier âge de l'Église, les jeunes et magnanimes athlètes des combats futurs : saint Paphnuce y échangea le baiser de paix avec Athanase d’Alexandrie, et, dans cette rencontre sublime entre un passé plein de fatigues glorieuses et un avenir déjà illuminé par l’éclat de triomphes nouveaux, il semblait que la cité de Dieu fût devenue une réalité visible. Le monde se tournait avec respect vers le Sénat de la Rome nouvelle, qui allait délibérer sur ses destinées. Le prestige de l'Empereur disparaissait devant celui de cette assemblée auguste; lui-même, catéchumène
couronné, y siégea en simple auditeur, pour écouter, comme un oracle sans appel, la voix de l’'Esprit-Saint qui parlait par la bouche des princes de l'Église. Au concile de Nicée fui promulguée pour la première fois, en opposition avec les mensonges de l’hérésie, l'immortelle formule qui contient le résumé de toute la foi chrétienne, en même temps que les règles essentielles de la hiérarchie, de la discipline et de la liturgie étaient posées sur des bases inébranlables. Trois siècles se voyaient récapitulés et couronnés par une assemblée unique dans les fastes du monde et qui acceptait, pour en faire l'héritage éternel de l’Église, les dogmes qu'ils avaient crus, les œuvres qu'ils avaient produites.
Chacun des conciles suivants continua l’œuvre du premier et ajouta un étage à l'édifice des croyances chrétiennes. Celui de Constantinople, en 381, élabora définitivement la doctrine de la Trinité; ceux d'Éphèse en 431 et de Chalcédoine en 4517 fixèrent à jamais les croyances de l’Église sur la personne du Sauveur. Tous les quatre restèrent, pour les générations futures, les phares lumineux de la vérité, les fondements inébranlables de la discipline, les autorités suprêmes de la législation. Sous leur puissante impulsion, une riche vitalité se manifestait dans tous les domaines du monde religieux. Les canons se multipliaient, réglant les mille détails de la vie d’une grande société d'après les lois de la justice et de la charité, La liturgie déployait toutes ses pompes dans une atmosphère libre, et chaque nation travaillait à en augmenter l'éclat par les formes variées qu’elle tirait spontanément de son cœur. Le chant ambrosien, en se répandant comme une âme sonore dans les paroles de la
prière, semblait leur donner des aïles qui les portaient jusqu’au ciel. Les basiliques, ces antres de la justice humaine dont le christianisme avait fait les sanctuaires de la miséricorde divine, rajeunissaient le type architectural du prétoire, en l’ornant de tout ce que l’art et la piété pouvaient inventer pour embellir la maison de Dieu. La beauté de l’Église rayonnait maintenant sur le monde avec un éclat éblouissant ;
elle charmait les imaginations de même qu'elle
éclairait les esprits et qu’elle pacifiaït les cœurs.
Grande dans ses œuvres, elle était, elle devait être grande dans ses hommes. Les saints qu’elle produisit aux jours du triomphe restèrent dignes de ceux qu’elle avait enfantés aux heures de la détresse, et les martyrs des trois premiers siècles trouvèrent des émules dans les docteurs du quatrième. Ce fut le siècle des grands évêques. En Orient et en Occident, on vit paraître alors, à la tête des églises, des personnages presque surnaturels, dont les vertus, les talents et les souffrances commandaient le respect de leurs ennemis et l'admiration émue des fidèles. Tout ce que l Évangile avait versé de douceur et de charité dans les âmes semblait s'être fondu, chez ces hommes prodigieux, avec la puissance et la richesse du génie antique, pour offrir aux regards du monde les caractères les plus rares qu'il eût contemplés jamais.
Saint Athanase est la plus grande figure qui ait paru en Égypte. La Providence, qui le destinait à être le docteur et le martyr du dogme de la Trinité, cette pierre angulaire de la foi chrétienne, le jeta, pour ainsi dire, seul et sans appui, au milieu de l'Orient coalisé contre lui. Proscrit par quatre Empereurs, condamné par plusieurs conciles, obligé de
disputer tous les jours sa tête ou sa renommée à une meute d'assassins ou de calomniateurs, il passa la plus grande partie de sa vie dans l'exil, au milieu des déserts ou au fond des tombeaux, sans qu'un seul instant la vigueur de son âme fléchit sous le poids de tant d'épreuves ou que sa voix cessât de se faire entendre à travers le monde pour confondre l’hérésie et protester contre l’iniquité. Adoré de son troupeau qu il gouvernait de ses retraites inconnues, inébranlablement appuyé sur la communion de la chaire romaine et puisant dans une piété ardente une vigueur et un courage indomptables, il vit enfin périr tous ses ennemis, et il lui fut donné d’achever sur son siège patriarcal une carrière dans laquelle il avait résumé tous les triomphes et toutes les épreuves de l'Église.
Saint Basile de Césarée ne fut pas seulement une des lumières de son époque, mais aussi une des forces les plus fécondes de l’Église naissante. Sa carrière, plus paisible que celle de l’illustre patriarche d’Alexandrie, s’écoula au milieu d’un modeste diocèse de Cappadoce, mais son zèle et son génie en franchis- Saient les limites. Aussi grand par les œuvres que par la parole, il fondait aux portes de Césarée toute une ville de la Charité, la Basiliade, et il traçait une règle de la vie religieuse qui faisait de lui le législateur monastique de l'Orient. Deux Empereurs, l’apostat Julien et l’hérétique Valens, s'attaquèrent successivement à ce doux pasteur d'hommes, qu'ils croyaient facile d’intimider : ils reculèrent interdits et déconcertés. Son dialogue avec Modestus, préfet du prétoire de Valens, rappelle les scènes qui se passaient, au temps de l’Église primitive, entre les martyrs et leurs juges.
— De quel droit, lui demanda Modestus, rejettes-tu la religion de l'Empereur?
— L'Empereur est une créature de Dieu comme moi, je n’adore pas une créature.
— Crains les châtiments de ton audace.
— Lesquels?
— La confiscation, l'exil, la mort.
— Menace-moi d’autre chose. Je n'ai rien à perdre, ne possédant que mon manteau et quelques livres.
Pour ce qui est de l’exil, je suis un étranger sur cette
terre, et j'y suis partout l'hôte de Dieu. Quant à ce corps, après les premiers coups, il sera insensible aux souffrances. La mort sera d’ailleurs un bienfait pour
puisqu'elle me rapprochera plus tôt de mon Créateur.
— On ne m'a jamais parlé ainsi à moi, prétet.
— C'est qu'apparemment tu n’as jamais rencontré un évêque (1).
Saint Ambroise, le consul devenu évêque, a laissé, avec l'exemple du courage sacerdotal en face de la tyrannie, celui de la constante fidélité au monarque légitime. Transformant son église en citadelle, il en repoussa tour à tour une Impératrice hérétique et un Empereur orthodoxe, mais il sut en sortir pour aller, au travers de mille dangers, défendre devant l'usur-
pateur la cause du souverain légitime. L'histoire se.
plaît à le représenter dans l’attitude vengeresse qu'il prit au seuil de son église vis-à-vis de Théodose, couvert du sang des Thessaloniciens, mais il apparaît
plus grand encore lorsqu'il se glisse dans l’amphi-
théâtre par la porte des bêtes, pour aller arracher
(1) S. GREGOR. NaAZIANZ., Oyat. 43 (al. 20).
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à Gratien (1) le pardon d’un idolâtre condamné à mort pour outrages envers sa personne. Tel fut son prestige qu'il vit à ses pieds les monarques chrétiens et les chefs barbares, subjugués également par la grandeur surhumaine de cette âme de Pontife. « Nous savons maintenant pourquoi tu es invincible, disaient des Francs païens à leur compatriote Arbogaste, qui se vantait de son amitié avec saint Ambroise : c’est parce que tu es l’ami de l’homme qui dit au soleil : Arrète-toi, et le soleil s'arrête (2). »
Saint Martin de Tours, l’un des noms les plus populaires de l’histoire, jeta dans l'Occident les racines de la vie monastique, en même temps qu’il arrachait celles du paganisme dans les campagnes gauloises. Mais ces deux grandes œuvres, auxquelles il consacra sa vie, lui ont valu moins de gloire et d’admiration que l’exquise délicatesse de sa conscience et l’ardeur brûlante de sa charité. Ce soldat devenu moine, qui se servait de l’épée pour tailler dans ses vêtements la part du pauvre, ne connut jamais qu’un seul remords, et ce remords était dû à un excès de cette même charité que les siècles ont immortalisée. Lui aussi, pour sauver la vie de quelques malheureux hérétiques condamnés à mort, s’humilia comme Ambroise et consentit à communier avec les évêques dont il avait anathématisé la cruauté : sacrifice sublime que l’amour du prochain demandait au zèle du prélat orthodoxe. Mais ce conflit entre deux devoirs avait profondément remué son âme : il ne pouvait se pardonner d’avoir fait fléchir la discipline ecclésiastique en faveur de ces prélats indignes et il fallut qu’un ange lui apparût
(1) Sozom., VII, 25.
(2) PAULINUS, Vita S. Ambrosii, c. 30.
au milieu de la solitude pour le consoler et pour lui apporter l’amnistie du ciel.
De tels hommes étaient l’impérissable honneur de l'Église victorieuse : ils prouvaient au monde qu'elle ne savait pas seulement souffrir, mais qu'elle possédait à un degré éminent l’art de gouverner et de civiliser. Is n'étaient pas isolés dans l’épiscopat. Si ceux qu'on vient de citer brillent d’un éclat exceptionnel, c'est par la grandeur de leur génie ou par l’étendue de leur champ d'action, mais l'héroïsme des vertus chrétiennes leur était commun avec une multitude innombrable de pasteurs, qui, dans toutes les régions du monde civilisé, travaillaient nuït et jour à l’œuvre du salut. Ces infatigables artisans de la civilisation se reconnaissent à un certain air de famille qui les isole, en quelque sorte, au milieu de la dégradation du siècle. L’intégrité du caractère et la droiture de la volonté, voilà ce qui fait la beauté idéale de ces figures d'évêques, dont les traits se détachent, avec une lumière si vive et si pure, sur le fond terne et triste du monde officiel. C’est dans l’épiscopat chrétien qu'on trouvait les derniers Romains, avec quelque chose de plus qui manquait à la dure physionomie des fils de Romulus, j'entends ce rayon de la charité qui brille sur les fronts illuminés par l'Évangile. Jamais une grande cause n'avait enfanté tant de héros. Il y en eut dans chaque ville, et il serait difficile de citer un siège épiscopal qui n’ait été illustré alors par le courage et la sainteté de plusieurs desespontifes. Combien n’y eut-il pas d’évêques qui prirent le chemin de l'exil sur le soir de leur vie, pour avoir refusé de pactiser avec l'erreur ! Combien qui, armés du seul prestige de leur supériorité morale, défendirent
victorieusement leur troupeau contre la tyrannie des Empereurs ou contre la férocité des barbares! Combien encore dont les fatigues et les combats n’ont pas été enregistrés par l’histoire et dont les noms ont péri, pendant que leur œuvre continue de braver les siècles !
Et ce n'était pas une tâche facile à remplir que celle des évêques. Depuis que l’Empire avait abaissé la barrière qui séparait l'Église du monde, les conditions d'existence de la société chrétienne s'étaient profondément modifiées, et la mission de la hiérarchie avec elles. Plus d’une fois, les confesseurs de cetempsdurent être tentés de saluer l’âge d’or du christianisme dans l’époque des persécutions, pendant laquelle il suffisait de donner son sang, quand ils la comparaïient avec les dangers et les difficultés presque inextricables où ils se débattaient. C’est contre des chrétiens qu'il s'agissait maintenant de lutter, c'est dans le sanctuaire qu'il fallait combattre, et les victoires même avaient quelque chose de douloureux et d’amer, puisqu'en somme elles étaient remportées sur des enfants de l'Église. Le troupeau des fidèles ne se composait plus principalement, comme jadis, de ceux qui étaient venus spontanément à Jésus-Christ à l'heure du danger. C'était tout le flot du paganisme qui se versait de jour en jour plus abondant sur le peuple chrétien, auquel il apportait ses préjugés et ses erreurs. L’évêque redevenait apôtre au sein de son propre troupeau, et souvent, au lieu de convertir à la morale évangélique les païens baptisés qui en formaient la moitié, il avait la douleur de voir les fidèles corrompus par eux. Heureux quand, au milieu d'une pareille confusion entre les fils de Dieu et les fils du siècle, il parvenait au moins à garder intact le noyau
primitif, laissant le reste déshonorer le baptême et le nom chrétien dont ils étaient indignes !
Grâce à ce mélange d'éléments hétérogènes, il y avait, dans la société chrétienne, un double esprit et, si l'on peut ainsi parler, un double courant, et le même nom couvrait à la fois les vertus écloses au souffle de l'Évangile et les vices nés dans le bourbier dela vie païenne. On a déjà vu comment le paganisme, entré dans l’Église à la suite de Constantin, avait
essayé, au moyen de l’hérésie arienne, de la mettre
dans la main des Empereurs, sous la forme d’une religion d'État dont ils auraient été les chefs. Mais ce n'était là qu’un des épisodes du vaste combat qui se livrait sur tous les points à la fois, au sein de l'Église, entre l'esprit chrétien et l'esprit païen. Pendant que ce dernier essayait de l’inonder sous le débordement de ses immondices, elle réagissait par des efforts énergiques, et ce sont ces prodiges de corruption et de sainteté se rencontrant à la fois dans un même corps qui font la physionomie particulière de l’Église au IVe siècle. On ne comprendra rien à son histoire si l’on ne veut tenir compte d’une dualité si caractéristique et si on ne consent à faire exactement la part des deux responsabilités.
En étudiant donc la société chrétienne dans ce qui mérite véritablement le nom d Église, c’est-à-dire dans les fidèles qui obéissaient à ses lois et non dans les infidèles qui les violaient, on constate tout d’abord, chez ceux-là, la perpétuité des vertus chrétiennes qui ont brillé aux trois premiers siècles. Aucune n'avait péri; toutes continuaient de porter des fruits de salut. La vie morale du vrai chrétien était pleine d'harmonie et de dignité. La famille s’épanouissait
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