‹ Les origines de la civilisation moderne 1923Chapitre 38 sur 44 · AA · texte numérisé non relu

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libre et heureuse dans des liens qu’elle savait éternels. L'éducation des âmes était l’objet des sollicitudes les plus constantes. L’antiquité s’en déchargeait sur les esclaves, c’est-à-dire sur ce qu’elle avait de plus vil; les parents chrétiens ne la confiaient qu'aux religieux, c'est-à-dire à ce qu'ils connaissaient de plus saint ! Les femmes, ces bons génies du foyer, purifiaient et sanctifiaient toute chose autour d'elles. On admirait les vertus d’une Flaccilla et d’une Pulchérie sur ce trône impérial où l'empire païen n'avait connu que l’ambition d’une Agrippine ou les débauches d'une Messaline. Qu'’était-ce que Cornélie, mère des Gracques, au regard de Monique, mère de saint Augustin? Lorsqu'au soir de son existence, debout auprès de la fenêtre d’Ostie, et les mains dans les mains de ce « fils de tant de larmes », elle guidaït vers le ciel les dernières paroles qu’ils échangèrent sur terre, Monique pouvait mourir en paix : elle avait conquis à l’Église son plus merveilleux génie et elle laissait à toutes les mères chrétiennes un exemple d'une fécondité immortelle (rx). C’est aux femmes que l’Église devait presque tous ses grands hommes. Une d'elles, celle qui lui a donné saint Jean Chrysostôme, arrachaïit à Libanius ce cri de désespoir et d'admiration : « Quelles femmes il y a parmi ces chrétiens (2)! » La suave beauté de ces nobles figures féminines a quelque chose de touchant et de vénérable à la fois : elles vivent au milieu de la corruption sans en être atteintes, et leur vertu brille avec d’autant plus d'éclat que les séductions du monde la menacent davantage. C’est un beau spectacle que

(1) S. AUGUSTIN., Confess., IX, 10.

(2) S. JoaAnn.CHrysosr., Ad viduam jun. (Migne, t.T, col. 601.)

donnaient, en pleine ville de Rome, dans cette ardente capitale des voluptés sensuelles, les grandes dames romaines de l'entourage de saint Jérôme, les Paula, les Marcella, les Eustochium, les Mélanie, les Fabiola et beaucoup d’autres encore. Oubliant leur rang, leur beauté, leurs richesses, elles transformaient leurs maisons en monastères, se faisaient pauvres et devenaïient les humbles servantes des malheureux.

La chaîne de l'esclavage se détendait là où elle n'était pas brisée. Les dures mains du maître se relâchaient à la voix du prédicateur, et des centaines de bouches inspirées lui répétaient, sous des formes variées, les éloquentes paroles de saint Paul à Philémon. « Ne te laisse plus porter en litière, disait en mourant saint Ephrem à une jeune fille qui pleurait auprès de son chevet, parce que la tête de l’homme ne doit porter que le joug du Christ (x). » Il y avait une double leçon dans ce suprême conseil, qui indiquait la suppression du luxe comme le moyen de supprimer l'esclavage. Et c’est, en effet, l’horreur du luxe, jointe à l'amour du travail, qui peu à peu faisait perdre sa raison d’être à l’odieuse institution. L'Église, ici encore, prêchait d'exemple. Elle rachetait par milliers les esclaves et les captifs sans distinction de nationalité, et elle vendait jusqu'aux vases du sanctuaire pour rendre la liberté aux victimes de l’iniquité sociale. Elle n’oubliait pas ses chers pauvres. À peine était-elle sortie de dessous terre, qu'elle en faisait jaïllir avec elle une multitude d’édifices destinés à soulager les souffrances de ces déshérités, que la société antique traitait avec une rigueur

(1) Testam. S. Ephrem., c. 7. (Acta Sanctor., 1 februar.)

si cruelle. La charité inventait autant de remèdes qu’il y avait de maux et créait tout un vocabulaire nouveau pour les innombrables institutions de bienfaisance dont elle couvrait le sol de l’Empire. Les hôpitaux pour les malades et les infirmes, les orphelinats, les refuges pour les veuves, les asiles pour les voyageurs et pour les indigents s'élevèrent partout, édifiés, ici aux frais de l’Église, qui administrait les aumônes de la communauté, là par le zèle de simples fidèles qui se regardaient comme les économes des pauvres et leur consacraient de leur vivant toutes leurs richesses. « Ils nourrissent nos propres pauvres ! » disaient les païens; et Julien l’Apostat, dans son impuissant dépit, était obligé de signaler à limitation de ses coreligionnaires les beaux exemples de charité offerts par les Nazaréens tant détestés.

La supériorité intellectuelle de l'Église sur le monde païen était également incontestable. Tandis que les lettres antiques, grimaçantes, fardées, momifiées, venaient expirer dans le puéril et dans l’obscène, voici que l’on voit surgir la grandiose littérature chrétienne, pleine de force et d’éclat, qui dédaigne les chétifs artifices de la rhétorique, mais qui, d'un bond sublime, atteint les sommets de la pensée. Le souffle puissant de l'esprit créateur brisait le moule étroit dans lequel les idiomes anciens renfermaient l'expression des idées morales et des vues théologiques, pour créer de toutes pièces une langue nouvelle, large et libre, pleine d’une superbe négligence, qui faisait fleurir, sur les lèvres du peuple, les suaves expressions de l'amour le plus pur et le fier accent de la spéculation la plus haute. Bien plus, l'Église, à l’étroit dans les langues classiques, courait, jusqu'aux

extrémités du monde, appeler à la connaissance d’euxmêmes les idiomes encore endormis dans les langes de la barbarie. Elle parlait tous les langages, comme au jour de la Pentecôte; elle versait dans chaque dialecte quelque chose de sa chaleur d’éloquence et de sa surabondance de vie. Les Goths qui promenaient leurs chariots mobiles le long du Danube écoutaient avec étonnement la voix de leur évêque Vulfila, qui, pour leur rendre accessibles les livres sacrés, créait du même coup leur alphabet et leur littérature. Les Éthiopiens et les Égyptiens lisaient, dans l’idiome des Pharaons, l’histoire merveilleuse de Joseph et de Moïse; l'Arménie et la Syrie, inspirées par le zèle pour la foi, faisaient passer dans leur langue, par la main d'une multitude de traducteurs, le trésor entier des lettres chrétiennes. L’Occident rivalisait avec l'Orient : pendant que, grâce aux traductions de Rufin et d’autres, il s’initiait avec joie à la connaissance des chefs-d'œuvre du génie grec, ses docteurs et ses polémistes le dotaient à son tour d’une littérature qui n'avait rien à envier aux lettres helléniques.

Les genres nouveaux créés par le christianisme s'enrichissent tous les jours; la science biblique se partage en deux grandes écoles d’exégèse qui sont comme les deux rameaux d’un tronc vigoureux : celle d’Antioche, qui s'attache à serrer de près le sens littéral, et celle d'Alexandrie, qui scrüte les profondeurs du sens allégorique. L’homélie fait retentir dans toutes les églises du monde chrétien ses accents pleins d’onction et d’éloquence. L'apologétique oppose aux derniers tenants du paganisme et aux innombrables représentants de l’hérésie un bataillon serré

d'intrépides champions de la foi. La poésie, avec saint Éphrem, saint Ambroise et Prudence, chante au Seigneur des cantiques nouveaux, qui sont plus doux et plus purs que les hymnes païens. L’oraison funèbre, cette grande voix de l’Église qui parle auprès des tombeaux glorieux, trouve sa place dans le sanctuaire le jour où l’on entend, du haut de la chaire sacrée, l'évêque de Milan pleurer la mort de Théodose. L’histoire prend un essor magnifique; sous la plume d’un Sulpice Sévère ou d’un Paul Orose, elle embrasse du regard l'humanité entière et montre dans ses annales l’accomplissement d’un plan divin; puis, pour en saisir les contours, elle s'élève jusqu’au ciel avec saint Augustin, et c'est de là qu'elle contemple et qu’elle retrace la marche du genre humain dans un tableau dont la grandeur sublime ne sera plus égalée.

A la tête de ce vaste mouvement intellectuel marchait une légion de grands esprits comme l’humanité n'en a peut-être plus revu en pareil nombre à Ja fois, tous consacrant leur génie à la défense de l’Église et rehaussant, par la sainteté de la vie, l’éclat du talent. L’éloquence et l’art d'écrire semblaient devenus l'apanage de tous les saints. On dirait qu'aucune nation, qu'aucune province n’a voulu se taire dans le concert harmonieux de tant de voix inspirées. Pas un siège épiscopal qui n’ait produit, à cette belle époque de la littérature sacrée, quelque remarquable monument intellectuel; pas un diocèse qui n’ait eu sa littérature et ses écrivains. À elle seule, la stérile Cappadoce, dont le nom n'avait jamais été prononcé dans l’histoire des lettres antiques, a fourni trois docteurs de premier ordre qui ont valu à ce pauvre pays une gloire impérissable.

Et avec quelle prodigalité la nature semblait avoir dispensé ses dons les plus enviables aux merveilleux génies qui nous apparaissent au premier rang de cette brillante pléïade d’intelligences ! Jamais Socrate n’avait déployé, dans la lutte contre les sophistes, une dialectique plus victorieuse que ne le fait saint Athanase, le lion de la controverse, dont l’irrésistible argumentation donna le coup de mort à la pensée arienne dans son berceau. L'âme et l’éloquence de Démosthène semblent revivre, sanctifiées et ennoblies, dans la bouche d’or de saint Jean Chrysostome, cet orateur magnifique dévoré par le feu sacré de la chaire, plus pathétique lorsqu'il pleurait sur Eutrope prosterné au pied de l’autel, que le grand Athénien lorsqu'il foudroyait Eschine. Calme et serein comme un demi-dieu de l'antiquité, saint Basile transportait dans ses écrits toutes les richesses de l’imagination grecque, tandis que saint Grégoire de Nazianze exhalait dans des gémissements immortels la mélancolie de l'âme exilée, qui ne peut trouver de repos que dans la patrie céleste. Saint Jérôme, esprit vaste et inquiet dont la curiosité universelle se porte tour à tour sur toutes les parties du savoir, est le précurseur de ces prodiges de travail et de science que le monde chrétien abritera plus tard dans ses monastères. Saint Augustin, génie à l’envergure immense, qui alimente dans le brasier d’un cœur brûlant d'amour la flamme d’un esprit lumineux, semble réunir dans un harmonieux ensemble tous les trésors de l'intelligence fécondée par les inspirations surnaturelles de la foi. Debout sur le faîte le plus élevé que puisse atteindre l'aile de l'esprit humain, il reste pour les siècles à venir le type complet du philosophe et du penseur chrétien.

Voilà sous quel aspect et avec quelles proportions l'œuvre et la pensée de l’Église se révélaient à l’humanité. Mais ce n’était là que ce qu’on voyait du dehors, et on ne la connaîtrait que d’une manière imparfaite, si l’on ne pénétrait jusqu’à son cœur pour l’étudier dans une création qui était son vrai chef-d'œuvre et dans laquelle elle avait mis le meilleur de son âme. Semblable à une fleur superbe, l'institution monastique S'épanouissait au sommet de l’Église, comme le plus pur produit de sa sève et le terme suprême de ses eflorts créateurs. En elle se réunissait l'élite des chrétiens qui, ne se contentant pas du strict accomplissement des préceptes divins, rêvaient de s’élever plus haut et d'atteindre la perfection. Le Sauveur luimême, sans imposer à tous la poursuite d’un but si noble, y avait cependant encouragé les fidèles « Soyez parfaits, avait-il dit, comme votre Père céleste est parfait. » Il avait fait plus : il avait indiqué le chemin de la perfection aux âmes assez fortes pour S'y engager. « Si vous voulez être parfait, avait-il répondu au jeune homme qui croyait avoir accompli tous les préceptes, vendez tous vos biens et distriquez-en le produit aux pauvres, puis venez et suivezmor (x). »

Le suivre, c'était partager sa pauvreté absolue, sa chasteté angélique et son humilité parfaite, c'était se Soumettre avec lui aux opprobres et aux persécutions, et, comme lui, monter sur le Calvaire et mourir sur la croix. Voilà pourquoi, parmi les fidèles eux-mêmes, beaucoup frémissaient de s'engager dans cette voie étroite, se sentant incapables de boire l’amer calice

(1) Evang. S. MATH. xIx, 21.

de Jésus-Christ. Mais une fois que la vision sublime de la perfection angélique eut brillé aux yeux du genre humain, elle ne cessa d’avoir des amants intrépides qui coururent à elle par le sentier d’épines et qui, le cœur plein d'amour et de joie, marchèrent Sur les pas du Sauveur sans regarder derrière eux. Ces ascètes furent nombreux dès la première génération parmi le peuple chrétien, S’affranchissant de toutes les préoccupations et de toutes les affections de ce monde pour se livrer uniquement à la grande œuvre du salut, ils travaillaient à devenir les images vivantes de leur Maître. Leur cœur n’était pas sur terre; leur vie se passait dans le ciel, et, bien qu'au milieu du siècle, ils y jouissaient d’une solitude divine. D'ailleurs, la situation qui était faite, dans l'origine, à tous les chrétiens, les isolait du reste de la société humaine et écartait les principaux obstacles qu’ils auraient rencontrés, dans le monde, à la réalisation des conseils évangéliques. L'Église des catacombes était un monastère, et tout vrai chrétien, un moine.

I! en fut autrement lorsque la révolution religieuse inaugurée par Constantin, en abaissant brusquement les barrières qui la protégeaient autant qu'elles l’isolaient, eut versé dans son sein une multitude d’éléments nouveaux et en grande partie impurs. La retraite bénie dans laquelle ils livraient leurs combats sous l'œil de Dieu cessa d'exister pour les amants de la perfection chrétienne, et ils ne se trouvèrent plus à l'aise dans un monde qui, au lieu d’opprobres et de Supplices, offrait à l’Église des honneurs et des richesses. C’est alors que commença, chez les ascètes, le mouvement qui les poussa dans le désert, pour échapper à des persécutions plus dangereuses que

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celle des bourreaux. Voilà pourquoi la solitude devint, au 1V€ siècle, un des éléments essentiels de la vie parfaite. Sans doute, on y voyait moins un but qu’un moyen de sanctification, mais à peine en avait-on goûté les douceurs qu’on ne pouvait plus aimer autre chose sur la terre, tant cette conversation perpétuelle de l'âme avec Dieu seul avait des délices pour les natures religieuses. La vie monastique fut donc, dès l'origine, l'expression des efforts les plus sincères pour réaliser les conseils évangéliques sous une forme appropriée aux besoins d’une situation nouvelle. L'Orient, qui avait été le berceau de la foi chrétienne, le fut aussi de l'institut monastique. Sur les pas des premiers initiateurs, il y eut dans ses provinces un long et continuel exode, qui semblait vider les cités pour peupler les déserts. Les montagnes de la Thébaïde, les rochers du Sinaï, les sables de la Syrie et de l'Arabie, les ruines désolées des plaines mésopotamiennes se remplissaient d’anachorètes: la seule montagne de Nitrie en comptait trente mille ! On y accourait de toutes les provinces de l’Empire. Il y avait, parmi les solitaires de la Thébaïde, des hommes qui ne comprenaient que le latin et qui jouissaient d’une double solitude parmi des frères dont la langue même leur était inconnue.

L'Occident ne devait pas tarder à voir cette nouvelle forme de vie parfaite fleurir également dans son sein. Lorsque, au cours de ses migrations, saint Athanase vint à Rome invoquer la protection du Saint- Siège contre l’hérésie, il était accompagné de moines, et il fit le premier connaître aux Romains le genre de vieextraordinaire que professaient ces humbles ascètes. En peu de temps, ils trouvèrent des imitateurs dans

toutes les provinces occidentales, et il y eut des moines partout où il y avait des chrétiens. Dans les affreuses solitudes où il fallait disputer son existence aux bêtes sauvages, dans les tristes étendues que la culture ancienne, en expirant, ne cessait de livrer à l'abandon, des hommes apparurent qui vivaiert au milieu de la nature comme des anges et qui rétablissaient l'empire de l’homme sur les domaines les plus désolés. Dès la fin du rve siècle, la ville de Trèves était cernée, pour ainsi dire, par la multitude des anachorètes, qui poussaient leurs cellules paisibles jusqu'aux bords des collines Sanglantes de l’amphithéâtre, où retentissaient les cris des victimes humaines (r). Ces solitaires pratiquaient des austérités inouïes. L’Orient Surtout, où la chaîne du corps semble moins lourde à porter, voyait se passer des prodiges qui laissaient derrière eux les exploits les plus vantés de l’ascétisme antique. L'existence de certains moines semblait un défi à la nature. Privés de toute autre société que celle de Dieu, de toute autre nourriture qu'un peu de pain et d’herbes crues, ne s’accordant que quelques rapides instants de sommeil, ils planaient au-dessus de leur enveloppe de chair plutôt qu’ils ne l’habitaient. Leur prière était aussi longue que la nuit, et la contemplation des choses éternelles était le seul aliment de leurs âmes.

Le patriarche de ces milices Sacrées, saint Antoine l'Ermite, est le type le plus saisissant du moine chrétien tel que le concevait cette époque. Lorsque, sur la fin du 11e siècle, il embrassa la vie monastique, les anachorètes, à part quelques exceptions, n’avaient

HS: AUGUSTIN., Confess., VIII, 6.

pas encore pénétré dans le désert; ce fut lui qui, le premier, en ouvrit le chemin et s’y enfonça graduellement. Il demeura longtemps dans un tombeau; plus tard, il s'enferma dans un château ruiné, peuplé de serpents, dont il mura l'entrée, et où il vécut pendant vingt ans, sans autres ressources qu’une petite provision de pain et d’eau qu’on lui renouvelait tous les six mois. Au bout de ce temps, sa porte fut forcée par un disciple qui voulait partager sa vie, et il apparut beau et majestueux, et le regard inspiré. D'autres ascètes bâtirent leurs cabanes dans son voisinage, et sa montagne se peupla de moines. Il vivait au milieu d’eux comme un père et les gouvernait avec une autorité qu'il n’avait pas cherchée. Plus tard, l'amour de la solitude le poussa dans des parties plus inaccessibles de la Thébaïde, où de nouveau ses disciples le rejoignirent et se mirent sous sa loi. Parfois, entraîné par un mystérieux attrait, il se dérobait à leur amour filial pour fuir sur une autre montagne; puis, ramené parmi eux par la charité, il reparaissait, visitant les groupes d’anachorètes éparpillés dans les déserts, les consolant, les encourageant, priant avec eux, mais refusant par humilité de leur donner une règle et les renvoyant aux conseils évangéliques. Il travaillait de ses maïns et distribuait aux pauvres ce qu'il gagnait, après y avoir prélevé seulement les frais de sa nourriture, qui se composait toujours d’un peu de pain, d’eau et de sel. C’est à peine si, dans son extrême vieillesse, 1l se laissa décider de temps en temps à accepter un peu d'huile et quelques légumes. Il ne dormait que sur une natte ou sur la terre nue. Il ne riait jamais et il n’était jamais triste. On ne lui voyait pas l'air farouche que donne la solitude, mais

la parfaite égalité de son humeur et la paix intérieure de son âme avaient mis sur son visage une telle sérénité qu'on le reconnaissait sans l’avoir jamais vu. Il méprisait les lettres humaines et il ne savait pas même le grec; mais il était tout nourri de l’Écriture Sainte et 1l la repassait continuellement dans sa mémoire, qui lui tenait lieu de livre. Une sagesse divine éclatait dans ses discours et sa parole pénétrait dans les cœurs. Des philosophes païens, qui étaient venus disputer avec lui, le quittèrent vaincus et charmés. Lui-même dédaignait la discussion et ne se mêla pas aux conflits d'opinions de son temps. Cependant, bien que, selon Sa propre expression, le solitaire au milieu des hommes fût semblable à un poisson hors de l’eau, il se montra à plusieurs reprises parmi les multitudes bruyantes des villes, tantôt pour intercéder en faveur de pauvres prisonniers, tantôt pour menacer de la colère divine de cruels persécuteurs. Il avait cent ans lorsqu’'Alexandrie le vit paraître une dernière fois dans ses murs, semblable à un prophète, pour confondre les Ariens qui avaient répandu le bruit qu’il partageait leurs erreurs. Il y prêcha devant le peuple entier, démasqua l’hérésie et convertit une multitude de païens, puis il regagna sa chère solitude, qu’il ne devait plus échanger que pour le ciel. Arrivé à l’âge de cent cinq ans, il avait gardé dans sa démarche la force de sa jeunesse; ses yeux étaient restés pleins de vie et ses dents étaient entières, bien qu’un peu usées. Il s’éteignit enfin, après avoir adjuré ses disciples de ne pas se laisser séduire par les doctrines hérétiques, et son âme déposa sans douleur ce corps qu’elle avait à peine habité.

Tel fut saint Antoine, tels furent tous ces anâcho-

rètes illustres, ses émules et ses frères, dont la carrière

ouvre avec un éclat surnaturel l’âge héroïque de la vie religieuse. L'histoire de la société humaine est étonnée de devoir s'arrêter si longtemps devant ces hommes qui l’ont fuie : ils occupent, en effet, dans ses annales, une place considérable, et nul n’exerça une plus puissante action sociale que ces grands solitaires. Une attraction irrésistible amenaït autour de chacun d'eux des légions de disciples qui les prenaient pour modèles et pour guides : ils édifiaient leurs cellules autour de la sienne, à peu de distance les unes des autres, de manière à participer à ses prières et à profiter de ses exemples et de ses conseils. Aïnsi la solitude elle-même devenait mère de la société, mais c'était une société nouvelle, qui laissait subsister la solitude en détruisant l'isolement et dont les membres continuaient d’être des moines, tout en cessant d’être des anachorètes pour devenir des cénobites. Il fallut bien que les patriarches du désert cédassent à la charité qui assemblait autour d’eux de si pieux entourages et qu’ils consentissent à en devenir la tête. Peu à peu, les cellules se rapprochèrent davantage et s’abritèrent sous le même toit, comme elles s’abritaient déjà sous la même autorité. Le principe de la communauté absolue en toutes choses prévalut sur les prédilections pour la solitude; le dortoir et le réfectoire communs remplacèrent dans beaucoup de maisons l'isolement de la cellule, et la vie ascétique, après de longs circuits, aboutit ainsi à rebâtir, dans l'amour de Dieu, la société que l'amour de Dieu lui avait fait fuir. La communauté idéale des jours apostoliques, telle que Jérusalem l’avait connue, était rétablie par des groupes de frères qui n'avaient tous

ensemble qu'un cœur et qu’une âme. Lorsqu'elle eut fait cette dernière évolution, la vie religieuse éprouva le besoin d’une législation propre. Alors aussi surgirent les législateurs : saint Macaire, saint Pacôme, saint Basile rédigèrent les premiers codes de ces républiques spirituelles qui essaimaient, d'année en année, hors de la ruche féconde de l’Église. Les règles se ressemblaïent toutes dans leurs traits essentiels : la prière, la méditation, le travail, le jeûne, voilà quelles étaient les principales occupations de la journée; elles facilitaient la pratique de la chasteté, de l’obéissance, de l'humilité, de la pauvreté évangélique. La prière était comme la respiration de l’âme; la méditation, que fécondait la lecture assidue des Livres Saints, était l'aliment de la prière, et le travail manuel s’ajoutait au travail de l'esprit. « Soyez fatigué quand vous gagnerez votre couche » (1), disait la règle de saint Macaire, et saint Antoine avait comparé l'âme du paresseux, envahie par les passions, à une ruine qui devient bientôt le repaire des ordures et des infections.

L'ascèse, cette gymnastique de l’âme, contribuait avec le travail et la prière à entretenir l'indépendance de l'esprit vis-à-vis des sens. Le jeûne, rigoureux et continu, n'était ordinairement rompu que vers le Soir; encore la viande et le vin restaient-ils éloignés de la table des moines. Les moindres relations entre les sexes étaient sévèrement prohibées. Nul ne pouvait franchir le seuil d’un monastère habité par des religieux d’un sexe différent, Quant à la pauvreté, elle était absolue. Avant d’entrer au monastère, le

(1) Reg. S. Macar., c. 8. (Holsten.)

moine vendait tous ses biens, et, une fois entré, il ne possédait pas même en propre ses livres et ses habits. 11 devait obéir non seulement aux ordres de son supérieur, mais même aux désirs de ses frères, le sacrifice perpétuel de la volonté étant, de tous, le plus agréable a Dieu. « Sache, disait une règle, que le plus grand des deux, c’est celui qui obéit. » Une pareille existence, qui aurait semblé un enfer au mondain, était un paradis pour le moïne. Fermée au vice, elle l'était par là même à la douleur, et, avec l'innocence de l'Éden, elle en avait retrouvé la félicité. La société humaine reparaissait dans le désert avec cet aspect virginal et ce parfum céleste qui en faisaient une société angélique. Aussi, lorsqu'au milieu des plaisirs et des souillures du siècle, un jeune homme au cœur généreux venait à tomber sur la vie de quelque Père du désert, c'était comme si la voix grave et douce de l'éternité lui parlait du fond de la solitude, et plus d’un, obéissant à l’appel de la grâce, disait adieu au monde pour devenir, lui aussi, un disciple parfait du Sauveur. Il y a dans l’histoire du christianisme une scène particulièrement émouvante, qui nous fait assister à la plus célèbre de ces conversions soudaines opérées par une seule lecture : le livre était la vie de saint Antoine par saint Athanase, et le narrateur s'appelle Augustin (1) !

On voit déjà, par cet exemple, quelle mission les moines remplissaient dans l’Église et dans le monde. Ils étaient venus à leur heure pour sauver, en l’emportant dans la solitude, le trésor des vertus chrétiennes les plus opposées à l'esprit du siècle. Au mo-

(1) S. AuGusrTIN., Confess., VIII, 6-72.

ment où la subite invasion des masses païennes dans les rangs des fidèles y faisait pénétrer la sensualité et la mollesse, ils protestèrent, par leurs mortifications obstinées, contre les atteintes portées à l’austère discipline de l'Évangile, et ils maintinrent, dans toute sa purcté, la tradition des premiers jours. Par la prédication et par l’exemple, ils répandirent sur l'Église entière les flots vivifiants de l'esprit évangélique, en envoyant les frères qui avaient vieilli parmi eux gouverner les chrétientés du haut des sièges épiscopaux. On a remarqué que tous les grands évêques du IVe siècle, à part deux exceptions, furent des moines, et il faut ajouter qu'au ve il y eut tel monastère, comme Lérins, qui devint une véritable pépinière d'évêques. Au surplus, tout moine était un apôtre ou un pasteur. La conversion d’une bonne partie de l'Orient fut l'œuvre des solitaires disséminés dans les sables de la Syrie et des régions voisines. Ils avaient beau se dérober à leurs semblables, ils étaient suivis jusqu’au fond des déserts par des multitudes avides de les entendre et dociles à leurs leçons. Du haut de la colonne où il vécut quarante-huit ans, saint Siméon le Stylite prêcha à des pèlerins accourus de toutes les parties du monde, et des milliers de Gentils furent convertis à la voix de cet homme qui scandalisait la raison païenne : il valait bien la peine de monter sur une tribune aussi étrange, quand on y obtenait de tels résultats ! |

L'Église savait ce qu’elle devait aux moines. Elle les aimait, elle les admirait, elle en était fière, elle voyait en eux les fruits les plus glorieux de sa maternité. Ses conciles consacraient leur existence: ses docteurs leur traçaient des règles; ses plus illustres pontifes ne

dédaignaient pas de prendre leur défense contre leurs détracteurs et de se faire les biographes de leurs saints. Elle aimait à montrer, dans ces pauvres volontaires, l’élite de ses philosophes à elle et à opposer leur enseignement à celui des diverses écoles philosophiques qui avaient partagé l'admiration de l'antiquité. Leur supériorité sur les disciples de Zénon, de Platon ou d'Épicure était une des preuves les plus fortes de la supériorité du christianisme : elle suffisait pour amener à Jésus-Christ de grands esprits fatigués, qui avaient frappé à la porte de toutes les écoles et bu à la coupe de toutes les doctrines. Elle explique aussi l’acharnement avec lequel cette philosophie chrétienne, à l'exclusion de toutes les autres philosophies, fut poursuivie et attaquée par le fanatisme populaire. Phénomène remarquable et bien digne de l’attention de l’histoire ! Comme l'institution monastique était l'expression la plus pure et la plus complète de la pensée chrétienne, elle hérita de toutes les haines qui avaient assailli le christianisme au berceau, et on réédita contre elle, avec une servile uniformité, les accusations banales qu’on avait portées contre les premiers fidèles. Cette même plèbe de Rome et de Carthage qui, un siècle auparavant, criait : Les chrétiens aux lions ! poussait maintenant des imprécations non moins furieuses contre les premiers moines qui se montraient dans les rues, et elle les accablait d’outrages et de coups avant de les connaître. Les derniers écrivains païens, qui défendent avec tant de mollesse la cause des faux dieux, retrouvent leur vigueur et leur faconde lorsqu'il s’agit de se déchaïner contre les moines. Ce sont, à les entendre, des ennemis du genre humaïn, de noirs et sombres fanatiques

tremblant devant la lumière, des fous furieux qui, sous prétexte de tout donner aux pauvres, veulent réduire tout le monde à la pauvreté. « Etre moine, dit un de ces beaux esprits, c’est être un misérable et le paraître (1). » On retrouve les mêmes préjugés chez les chrétiens mondains qui s’habillaient d’or et de soie, et qui voyaient, dans l’austérité de la vie monastique, un reproche muet à leur lâcheté. Il n’est pas jusqu'aux Empereurs qui, du haut du code Théodosien, ne laissent à l’occasion tomber sur les élus du Christ leurs insultes souveraines, en les traitant d'individus voués à la fainéantise (2)!

Ces fainéants, il est vrai, ne prenaient point part aux laborieuses occupations du peuple romain. Ils ne faisaient pas d’émeute, ils ne demandaient pas de pain blanc, ils ne passaient pas leurs journées dans les thermes et dans les cirques, et, lorsqu’on voyait l'un d'eux apparaître dans l’amphithéâtre, c'était pour se jeter entre les combattants et périr en essayant de les séparer (3). Voilà pourquoi ils étaient un objet d'horreur pour une société dont le représentant le plus illustre, Symmaque, disait, en parlant de gladiateurs qui s'étaient suicidés, qu’ils avaient commis un attentat criminel contre les plaisirs du Peuple romain (4) ! Les païens détestaient dans les moines ce qu'ils avaient détesté dans l'Église primitive : la

(1) EUNaAP., Excerpt. de sentent., frag. 46 (Corp. Script. byzant.). SALVIAN., De gubern. Dei, VIII, 5; RuTIL. NAMATIAN., Ltin. "ê 439 et 514.

(2) Cod. Theod., XII, 1, 63. C’est le même recueil législatif qui, quelques articles plus haut, parle avec un si superbe mépris des mains couvertes de la boue du travail. (XLIAT/61

(3) V. ci-dessus, p. 183.

(4) SYMMACH., Epist., II, 46.

fidélité inviolable à l’austère doctrine du Christ, qui mettait fin aux joyeuses saturnales de l'antiquité, et qui faisait de la vie un combat et non un festin. Ils voyaient en eux le christianisme tout nu et ils s’en détournaient avec le même dégoût qu'aux jours de Néron.

Si l'esprit anti-chrétien s'était borné, dans son opposition systématique, à cette hostilité ouverte qui se traduisait par des injures et parfois par des violences, il aurait été peu à craindre pour l’Église, dont la marche triomphale n'aurait pas même été arrêtée un instant. Mais, comme il a été dit plus haut, le mal était autrement redoutable. L'élément païen qui s'était introduit dans ses rangs suffisait pour paralyser son action sur plus d’un point et pour ternir une bonne partie de l'éclat radieux dont elle brillait. Ces énormes masses réfractaires, qui semblaient s'être incorporées en elle pour la dissoudre, troublaient profondément son harmonie intérieure, et, sans l’atteindre jusqu'aux sources de sa vie, engendraient dans son sein un état de malaise et même de soulifrance.

Leur action se faisait sentir à la fois sur le terrain de la doctrine et sur celui des mœurs. Dans le dogme, elle s'appelait l’hérésie. L’hérésie avait été à l’œuvre dès les premiers siècles, alors que l’Église était encore cachée dans les catacombes; aujourd’hui, devenue plus puissante et plus dangereuse, elle multipliait ses attaques sous la protection des Empereurs chrétiens et créait avec l’arianisme une Église dans l’Église. Mille autres formes de l'opposition naissaient en même temps, qui ne se rencontraient que dans une haine commune contre l’orthodoxie. De tous les

points du monde intellectuel, les sophismes et les erreurs fondaient sur la vérité. Pendant que l'Orient semblait avoir le privilège d’engendrer les hérésies d'ordre métaphysique et faisait succéder aux innovations d’Arius les doctrines contradictoires d’un Nestorius, d’un Eutychès, d’un Apollinaire, d’un Sabellius, d’un Macédonius et d'une foule d’autres, l'Occident, où les esprits étaient moins aventureux et le sens plus rassis, s’attaquait, de préférence, aux questions qui avaient un rapport direct avec la vie morale de l’homme : il fut la patrie des Donat, des Pélage et des Priscillien. C’est un lugubre catalogue que celui de toutes ces aberrations de l'esprit humain en révolte contre ses propres lois et gaspillant sans remords le patrimoine de l’unité intellectuelle !

On vit tour à tour fléchir sous tant d’assauts les Églises les plus illustres; on vit les sièges d’Antioche, de Jérusalem, d’Alexandrie, occupés par les hérétiques, se mettre à la tête de la révolte, et la foi la plus intrépide devait se sentir troublée par ces affligeants Spectacles. Seul, au milieu du tourbillon qui emportait les esprits à tout vent de doctrine, le siège de Rome, semblable à un phare sublime au milieu d’une nuit orageuse, fit toujours briller d’un éclat lumineux le flambeau de l’orthodoxie. Là ne retentissait jamais une autre voix que celle de la tradition apostolique la plus pure. L’apôtre qui avait reçu la glorieuse mission de confirmer ses frères dans la foi ne cessa de dénoncer l’erreur et de proclamer la vérité, et telle fut: la force de cette parole immobile et invaineue au. milieu de toutes les révolutions dogmatiques, qu’ellecontrebalança l’effet de tant d’hérésies et que Rome, à. elle seule, sauva l’unité de la société chrétienne et:

l'intégrité de sa foi. Sans cette merveilleuse et infatiga-

ble résistance du siège romain, le christianisme tout entier aurait fini par être emporté dans le flot montant de cet océan qui battait avec rage les fondements de l'Église.

Un phénomène plus effrayant encore que le déchafnement des hérésies, c’est l'incroyable débordement des mœurs que l’on rencontre au sein de la société chrétienne d'alors. Les vertus monastiques se cachaient à l'ombre du cloître, et l’histoire les ignore en grande partie. La pudique retraite du foyer protégeait également, contre l’éclat de la publicité, la vie modeste et recueillie de la famille chrétienne. Mais l'impureté et le cynisme des vices païens s’étalaient en plein jour et s’offraient seuls, pour ainsi dire, aux regards de l'observateur. Celui qui, à la fin du rve siècle, aurait assisté aux réjouissances publiques des grandes villes, ou aurait voulu suivre, dans le dédale de leurs débauches, les multitudes affolées de plaisirs, ne se serait guère douté que l’Empire avait changé de religion. Aux grands jours les gradins des cirques étaient mieux garnis que les bancs des églises et les spectacles les plus obscènes étaient savourés avec délices par des milliers de spectateurs chrétiens. Les lamentations des moralistes de cette époque jettent une triste lumière sur l’état de la société. Sans doute, elles sont empreintes de cette exagération naturelle aux Zélateurs qui parlent sous la dictée de leur indignation, mais enfin, en réduisant à leur juste mesure les griefs qu'ils articulent, on se trouve encore devant un tableau qui épouvante et qui désole. Et certes, personne n'oserait s'inscrire en faux contre Salvien, lorsqu'il déclare qu’il faudrait se féliciter si seulement

la moitié des chrétiens de son temps étaient dignes de leur nom (1).

Ce qui aggravait cette lamentable situation, c’est qu'aucune classe sociale et même aucun degré de la hiérarchie n'étaient épargnés par la corruption. Le sacerdoce était envahi par une multitude de prêtres indignes; les sièges pontificaux étaient déshonorés par des prélats qui rivalisaient d’abjection avec les eunuques; des conciles entiers conspiraient contre la justice, et se livraient à des actes de véritable brigandage. Les monastères eux-mêmes, ces imprenables asiles de la vie parfaite, n'étaient pas toujours protégés contre les violents et les impurs qui venaient cacher leur ambition et leurs vices sous la robe du cénobite. Ces scandales étaient observés et jugés avec sévérité par les quelques honnêtes gens que le paganisme comptait encore, et il croyait y trouver le droit de regarder avec mépris une société religieuse qui portait de pareilles souillures. On comprend leur répulsion devant les scènes de carnage qui ensanglantèrent, en 306, l'élection du pape saint Damase. Le fer et le feu mis au service des candidatures ecclésiastiques, les sanctuaires devenus les champs de bataille des factions exaspérées, des multitudes de cadavres des deux sexes jonchant les abords du trône pontifical, voilà le hideux spectacle que la chrétienté de Rome offrit en ce jour néfaste au monde épouvanté (2).

Mais telle était la vitalité de l’Église que ces cruelles épreuves ne parvenaient pas à l’ébranler. Le principe de vie caché au fond de son cœur renouvelait incessamment les forces qu’elle consumait dans ses com-

(1) SALVIAN. De gubern. Dei, VI, 1, cf. III, o. (2) AMMIAN. MARCELLIN., XX VII, xt, 12.

bats, et les scandales qui l’affligeaient étaient plus que compensés par la prodigieuse abondance des vertus qu'elle enfantait tous les jours. Les vices du siècle passaient comme des nuages sur sa face radieuse sans pouvoir la ternir, et si elle semblait parfois s’éclipser dans la tourmente, c'était pour reparaître bientôt plus belle et plus pure. La guerre sans trêve qu'elle faisait aux abus ne leur permettait pas de prendre racine dans son sein et d'y conquérir leur droit de cité. Même enchaînée, elle savait encore, par ses incessantes protestations contre les atteintes portées à sa foi ou à sa discipline, dégager sa responsabilité devant Dieu et empêcher la prescription de s'établir au profit de l'erreur ou du mal. Un énergique travail d'élimination refoulait sans relâche les éléments impurs qui se glissaient dans son sein. Tantôt, en les ramenant à leur forme première, elle les forçait à sortir par la porte de l’hérésie; tantôt, elle les retranchait elle-même par le fer de l’excommunication. C'était là sa victoire sur le monde, qu'éternellement assiégée, elle ne se laissait pas envahir et que, toujours blessée, elle n’était jamais atteinte d’un coup mortel.

La portée de cette victoire était incalculable. De même qu’au fond des catacombes, pendant : trois siècles de persécutions sanglantes, l'Église avait sauvé l'existence des principes chrétiens, de même, au milieu des séductions du monde, elle en sauva j’intégrité. S1 ce triomphe apparaît au premier abord moins éclatant que l’autre, c’est que les conditions de la lutte étaient changées et qu'au lieu de se passer en plein jour, au milieu des amphithéâtres et avec tout le tragique appareil des guerres sanglantes, elle se livrait au fond des consciences et des sanctuaires,

dans les replis les plus obscurs des cœurs. La victoire elle-même, d’ailleurs, manquait de la pompe sublime d'autrefois, puisque, dans les ennemis dont elle célébrait la défaite, l'Église devait pleurer les enfants qu'elle avait perdus.

Maïs, si cher qu'il fût acheté, son triomphe était incontestable. Malgré tout, il ne restait plus qu’un seul idéal de vie morale, celui qu'elle prêchait, et qu'un seul type de société, celle qu’elle réalisait. On ne luttait plus contre elle qu’en lui dérobant une parcelle de sa vitalité, et ses ennemis les plus intelligents étaient obligés de venir lui emprunter les armes avec lesquelles ïls voulaient la combattre. On le vit bien lors de la piteuse réaction de Julien l’Apostat. Son paganisme n'était qu’un christianisme à rebours ét; par une contradiction choquante, mais palpable, tout ce qu'il imaginait pour le rajeunir était pris à la société chrétienne. Qu'était-ce que son clergé païen, auquel il recommandait la continence et le célibat, et qu'il écartait des représentations sanglantes de l'amphithéâtre, sinon la caricature du clergé chrétien? Ses essais de prédication morale et d’institutions pénitentiaires, ses projets d'établissements de charité, qu’était-ce que tout cela, sinon les souvenirs d'un chrétien apostat, qui emportait ses stériles réminiscences dans le camp ennemi? L'opinion païenne elle-même était profondément imprégnée de christianisme. Quand Ammien Marcellin s'indigne des titres d'Éternité et de Maître du Monde que prennent les Empereurs, c’est au principe chrétien qu'il rend un hommage inconscient; quand il flétrit les cruautés de Gallus, frère de Julien, qui livrait aux bêtes de l'amphithéâtre des captifs isauriens et qu'il voit dans

ces supplices, si conformes à la tradition romaine, des atrocités d’un autre âge, ce sont les progrès de l'influence chrétienne qu'il constate sans le savoir (x). On pourrait multiplier ces exemples : ils suffisent pour montrer jusqu’à quel point l'atmosphère morale des païens s'était épurée insensiblement. Ils gravitaient déjà dans l'orbite de l’Église; ils respiraient son air et ces derniers ennemis du christianisme étaient, en réalité, des chrétiens récalcitrants |

Ils étaient bien rares d’ailleurs les hommes généreux qui restaient emprisonnés dans les ergastules du paganisme. L'Église vidait le siècle en le dépouillant de ses meilleurs éléments pour s'enrichir elle-même. Chaque fois qu’elle y rencontrait un noble caractère, un esprit élevé, elle les faisait sortir de la vie officielle pour les introduire dans ses rangs, où elle leur assignait une place au sommet de sa hiérarchie. Le monde impérial eut beau produire encore çà et là des hommes qui étaient dignes de sa grandeur première, 1l ne les gardait pas. L'Église alla chercher, sur les bancs de Libanius, les deux plus brillants disciples de l’inconsolable rhéteur, saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, et s’empara ainsi des trésors de cette merveilleuse éloquence qui faisait l’admiration des contemporains. Elle enleva de même au culte des lettres et à la vie élégante du patriciat un Sidonius, un Synésius, un Paulin de Nole; elle fit tomber la toge consulaire des épaules de saint Ambroise pour les couvrir du manteau épiscopal ; en un mot, elle attira à elle tout ce qui avait de la vertu et du talent. Rien n'est remarquable comme la transformation qu’elle faisait

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