‹ Les origines de la civilisation moderne 1923Chapitre 39 sur 44 · AMMIAN. MARCELLIN., XIV, 11, 1: XV · texte numérisé non relu

AMMIAN. MARCELLIN., XIV, 11, 1: XV

subir aux hommes qui s'étaient donnés à elle. Ces caractères mous et fléchissants d’une époque de décadence, qui ne savaient résister à aucune tentation ni se dérober à aucune souillure, il semblait qu'elle les trempât dans un bain d'acier, tant ils déployaient de vigueur et d'énergie une fois qu’elle en avait fait la conquête. Tel, comme Sidoine Apollinaire, n'avait été dans le monde qu’un lettré sans consistance, qui devint, sur le siège épiscopal, un grand homme et un saint ! Et que dire de la transfiguration qui s’accomplit dans l’âme d’un Augustin et de tant d’autres, dont la vie est comme coupée en deux phases opposées par leur conversion? Dans le siècle, leurs esprits flottaient au gré de toutes les doctrines, et leurs cœurs ertaient à la suite de toutes les passions : entrés dans l'Église, ils s’affermissaient sur le roc et ils devenaient les médecins et les consolateurs des âmes malades.

L'Empire s’évanouissait sous l’action de cette force latente, mais irrésistible, qui faisait couler toute sa sève dans les veines de l’Église. Il n'avait plus d'hommes; elle était peuplée de saints. Il ne jouissait plus d'aucun prestige; elle occupait dans la pensée des peuples un rang surnaturel. Il laissait tomber de ses mains énervées le glaive du pouvoir temporel; elle le ramassait et le maniait pour le salut du monde. Aussi, quand il fallut défendre la société contre les envahisseurs barbares, ce furent des évêques et des prêtres qui se chargèrent de cette tâche. Stilicon et Aétius, dont on ne saurait contester la haute valeur militaire, firent pourtant à l'Empire autant de mal par leur ambition que de bien par leurs victoires, mais les grands évêques de cette époque furent, pour

la civilisation, un bouclier plus puissant contre Alaric et Attila. L'histoire des villes du ve siècle n’est connue que par celle de leurs prélats. Chacun d'eux résume en sa personne la petite patrie, la grande n’existant plus. De simples moines devinrent la Providence de peuples abandonnés. Dans le Norique, province des plus exposées parce qu'elle était sur le chemin de l'Italie, un ermite nommé Séverin sut tenir en respect, par son seul prestige, les bandes des Ruges, des Alamans et des autres barbares qui se pressaient sur les rives du Danube. Les populations ne comptaient que sur lui et jouissaient, sous sa protection, d’une tranquillité inconnue des provinces voisines. Lorsqu'il fut mort, la terreur recommença, et tout un peuple émigra à la suite de ses restes mortels, portés du Norique au fond de l'Italie (x).

Des scènes analogues se produisaient partout. Tout le monde voyait dans l’Église la seule force capable de conjurer la ruine universelle. Elle répondit à la confiance des peuples. Partout elle amortit le choc redoutable des barbares et, si elle ne put sauver l’Empire, elle sauva au moins les nationalités et la civilisation. Recueillant dans son sein, comme dans l'arche qui flottait sur les eaux du déluge, tout ce qui méritait de survivre, elle garda en réserve ces matériaux pour le jour où, l’inondation s'étant retirée, il faudrait rebâtir un nouvel édifice et inaugurer une société nouvelle.

Il faut voir de quel éclat elle brille, à cette heure suprême où les décrets de la Providence Fe s’accomplir sur l’Empire romain. Elle apparaît vis-à-vis de lui comme le géant vis-à-vis du pygmée. Pendant que

(1) EucrpP., Vita sancti Severini.

toutes les misères de la décadence se résumaient, comme on l’a vu, dans le règne déplorable de Valentinien III, toutes les gloires de l’Église resplendissaient dans la personne du pape qui porte le nom de saint Léon le Grand. En lui, la papauté se montrait déjà ce qu’elle allait être pendant des siècles : l’âme de la civilisation universelle et l’arbitre du monde. Il était comme le souverain d’un empire immense, dont les frontières s’étendaient à mesure que se rétrécissaient celles du monde romain. L’œil de sa sollicitude était ouvert sur toute l’Église chrétienne. Sa voix était partout écoutée ou, du moins, partout entendue. Il fit taire l’hérésie jusqu'aux extrêmes confins de l’Empire; il confondit Eutychès en Orient et Priscillien en Occident ; il envoya ses instructions à la Bretagne, d’où depuis longtemps Rome avait retiré ses troupes : il tint en bride l’ambition du patriarche de Constantinople et conjura pour quatre siècles encore le schisme grec toujours imminent; enfin, de son siège de Rome, il inspira le concile œcuménique de Chalcédoine et fit accepter ses décisions de l’univers

Ses lettres dogmatiques et ses homélies pontificales le placent au rang des illustres docteurs du 1ve siècle, mais l'accent de souveraineté avec lequel 1l parle dans l'Église l’élève au-dessus d’eux. Tous les chrétiens s’inclinent devant sa suprématie, et les destructeurs du monde, Attila et Genséric, reculent ou s’adoucissent à sa voix. Déjà, autour de son immense autorité morale, se dessinent les vagues contours du pouvoir temporel de ses successeurs. Il est la seule espérance de son peuple dans cette époque pleine d’alarmes et 1l ne peut, écrit-1il en 449, quitter la ville de Rome,

même pour se rendre au concile, de peur que son

départ ne jette la multitude dans le désespoir (x).

Il y avait donc encore un Empire romain, mais c'était l'Empire spirituel de la religion. Rome commandait toujours l’univers, mais c'était au nom de Dieu désormais, et non plus au nom de César. Les promesses d’éternité dont l'avaient bercée ses poètes se vérifiaient, mais dans une autre sphère et par d’autres moyens. 5es chefs étaient des prêtres, ses légions étaient composées de moines et de missionnaires, ses armes étaient la parole, sa loi était l'amour, et son but était le ciel. Il faut laisser saint Léon le Grand lui-même achever le parallèle; dans sa bouche, l’histoire devient une prophétie réalisée :

« C’est grâce à tes apôtres, Ô Rome, que la lumière de l'Évangile a brillé sur toi et que, de maîtresse d'erreur, tu es devenue disciple de la vérité. Ils sont tes vrais pères et tes vrais pasteurs; tu leur dois ton entrée dans le royaume des cieux, et ils méritent d'être appelés tes fondateurs à bien plus juste titre que ceux-là qui ont élevé tes murailles et dont l’un, celui qui t’a donné son nom, a souillé ton berceau par un fratricide. C’est sous leur conduite que tu es arrivée à ce degré de gloire d'être une race sainte, un peuple élu, une cité sacerdotale et royale. Le siège sacré du bienheureux Pierre a fait de toi la tête du monde, et les limites de ton autorité religieuse dépassent celles de ta domination terrestre. En effet, bien que de nombreuses victoires aient porté ton pouvoir au loin sur la terre et sur la mer, le domaine que t'ont soumis tes exploits militaires n’égale pas celui sur lequel tu règnes par la paix du Christ (2). »

(x) S. LÉoN., Epist., 31.

(2) In., Sermo 82 (al. 80).

Sources.

HISTORIENS. Au 1ve siècle, l'Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée et la Chronique du même ont trouvé l’une et l’autre plusieurs continuateurs.

Quatre écrivains indépendants l’un de l’autre, les trois premiers grecs et le quatrième latin, ont continué l'Histoire ecclésiastique : Socrate, jusqu’en 439: Sozomène, jusqu’en 423; Théodoret, jusqu’en 428 et Rufin, jusqu’en 395. Les trois premiers ont été résumés eux-mêmes et continués par Théodore jusqu’en 527 (fragments) et par Cassiodore jusqu’en 516 (Historia tripertita). Socrate et Théodoret ont, de plus, trouvé dans Evagre (édition Bidez et Parmentier, Londres, 1899) un autre continuateur, qui a poussé son récit jusqu’en 594. Il ne reste plus que des extraits de l’arien Philostorge, dont le récit s’arrêtait en 423.

À ce groupe d'écrivains qui tous procèdent directement ou indirectement de l'Histoire ecclésiastique, nous ferons succéder ceux qui procèdent de la Chronique, ou plutôt de la traduction et de la continuation de cet ouvrage jusqu’en 378 par saint Jérôme. Ce sont : Prosper d'Aquitaine, qui le continua jusqu'en 455; Prosper Tiro, qui alla jusqu’à la même date; Idacius, qui le poussa jusqu’en 467: le comte Marcellinus qui ne s’arrête qu’en 534. Tous ces auteurs, bien qu'affectant un caractère universel, sont cependant plus particulièrement renseignés chacun sur son milieu propre : les deux premiers sur la Gaule, Idacius sur l'Espagne et l’Afrique, Marcellinus sur Byzance et sur l'Empire d'Orient.

Prosper d'Aquitaine fut lui-même continué par Marius d’Avenche jusqu’en 581 (Bourgogne, Italie, Byzance), et par Victor de Tunnuna jusqu’en 566 (Byzance, Afrique).

Entièrement indépendant d'Eusèbe, deux Latins, au v® siècle, conçoivent les premiers l’idée d’une histoire universelle : ce sont Sulpice Sévère, le Salluste chrétien (éd. Halm, Vienne, 1866), qui s'arrête à l’année 400, et Paul Orose, élève de saint Augustin, qui descend jusqu’à la date de 416 (éd. Zangemeister, Vienne, 1882).

BroGrAPHiEs. Les principales sont : la vie de saint Antoine par saint Athanase; celle des saints Hilarion, Paul et Malchus

par saint Jérôme; celle de saint Séverin du Norique par son disciple Eugippius; celle de saint Ambroise par son disciple Paulin: celle de saint Augustin par son disciple Possidius; celle de saint Martin de Tours, avec les dialogues, par son disciple Sulpice Sévère, et trois recueils entiers : l’Historia Lausiaca, de Palladius; le Vitae Patrum, de Rufin, et l’Historia religiosa, de Théodoret de Cyr.

PANÉGYRIQUES. L'Église chrétienne a connu le panégyrique, mais elle l’a dépouillé de son caractère adulateur et l’a transformé en oraison funèbre. Plusieurs de ces oraisons ont une vraie valeur historique : à ce titre, on citera celle de Valentinien II et de Théodose le Grand par saint Ambroise; celles de Pulchérie et de Flaccilla par saint Grégoire de Nysse, etc.

APOLOGISTES. Les principales apologies de cette période sont :

Les quatre ouvrages d’'Eusèbe : Adversus Hieroclem, Praeparatio evangelica, Demonstratio evangelica, De Theophania ; VOratio adversus Gentes de saint Athanase; l’Apocriticus de Macarius Magnes; la réfutation de Julien l’Apostat par saint Cyrille d'Alexandrie (De sincera religione christianoyum adversus libros athei Juliani) et enfin le Graecorum affectionum curatio de Théodoret de Cyr. L’apologétique latine trouve son couronnement dans la plus complète et la plus éloquente de toutes les apologies, le De Civifaie Dei de saint Augustin.

Porémisres. Les diverses luttes que l’Église a dû soutenir pendant cette période ont donné naissance à un bon nombre de pamphlets et de brochures, dont les plus intéressants pour l'histoire sont : le De errore profanarum religionum de Firmicus Maternus; le réquisitoire de saint Hilaire de Poitiers, Contra Constantium imperatorem ; les deux Orationes invectivae contra Julianum imperatorem de saint Grégoire de Nazianze: le Sermo contra Auxentium de basilicis tyadendis de saint Ambroise: les lettres du même saint (Epp. 17-18), et le Contra Symmachum de Prudence, dans la polémique au sujet de la statue de la Victoire; le poème anonyme contre

la réaction païenne de 394 (Morel, Revue archéologique, 1868). Les homélies et les sermons de saint Maxime de Turin ont déjà un autre caractère, en ce que le paganisme y apparaît, non plus comme un adversaire à combattre, mais comme un abus à déraciner. On peut en dire autant des homélies de saint Césaire d’Arles.

Il faut encore mentionner ici les innombrables écrits auxquels ont donné lieu les controverses dogmatiques. Celles-ci ont rarement trouvé un historien; mais tous les matériaux de leur histoire se rencontrent dans la littérature de combat qui leur doit le jour. C’est ainsi, par exemple, que les traités dogmatiques de saint Athanase contiennent presque toute l’histoire de l’arianisme de son temps, que ceux de saint Basile et de saint Grégoire de Nysse nous font connaître l’hérésie d’'Eunomius, etc. Aucune littérature n'ayant eu un caractère si pratique et n'ayant été si intimement liée à la vie intérieure de la société, il faudrait énumérer presque toutes les œuvres du 1v® et du ve siècle pour donner un aperçu des sources à consulter sur l’histoire de cette époque.

CORRESPONDANCES. Parmi les nombreux recueils de lettres qui jettent de la lumière sur les derniers siècles de l'Empire, nous signalerons surtout ceux de saint Basile, de saint Jérôme, de saint Léon le Grand, de Sidoine Apollinaire, de Ruricius de Limoges.

VIE MONASTIQUE. Les diverses règles monastiques ont été recueillies par L. Holsten : Codex regularum monasticarum et canonicarum, Rome, 1661, et Ausgbourg, 1750.

Plusieurs écrits sont spécialement consacrés aux moines, tels que :

Evagrius, Monachus seu de vila activa, et autres écrits du même.

Saint Jean Chrysostome, Adversus oppugnatores eorum qui vitam monashcam inducunt.

Saint Augustin, De opere monachorum.

Cassien, De instituiis coenobiorum et Collationes patrum ineremo commorantium.

La règle de Saint Benoît a été rééditée par Woelfflin, Benedicti Regula monachorum. Leipzig, 1895.

Claudius Marius Victor, De perversis suae aetatis moribus.

MœuRrS CHRÉTIENNES. La vie intellectuelle se reflète dans les Institutiones divinarum litterarum de Cassiodore. Salvien, dans son De Gubernatione Dei, nous trace un tableau éloquent, mais souvent exagéré, de l'état de la société au ve siècle, et saint Augustin, dans ses Confessiones, nous fait assister à toutes les vicissitudes par lesquelles passait, à cette époque troublée, la vie morale et religieuse de l'individu.

Sous le titre de Silviae Aquitanae peregrinatio ad loca sancia, Gamurrini a publié à Rome, en 1885, un récit de pèlerinage qui date du 1iv° siècle et qui fournit de précieuses indications sur les mœurs de l’époque, ainsi que sur la géographie sacrée. Cet ouvrage, qu'on attribue aujourd’hui à la religieuse espagnole Etheria, a été réédité en 1898 dans Itinera hierosolymitana saec. IV-VIIT par Geyer, Vienne 1808 et, à part, par Heraens à Heidelberg, 1908.

Inscriprions. Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, Paris, 1856.

Hübner, Inscriptiones Hispaniae christianae, Berlin, 1871.

Idem, Inscriptiones Britanniae christianae, Berlin, 1876.

Kraus, Die christlichen Inschrifien der Rheinlande, 1890-

Il était dans les destinées de la Rome byzantine de survivre dix siècles environ à l’ancienne, et de prolonger, jusqu’à l'entrée de l’ère moderne, la vie languissante d’une moitié de l’Empire romain. Protégée par une incomparable position stratégique et par l'habile diplomatie de ses souverains, la ville de Constantin vit, à partir du ve siècle, le flot des invasions se jeter sur d’autres rives ou expirer impuissant au pied de ses murailles. L'édifice politique du paganisme resta donc debout à l’ombre de ses retranchements, mutilé, mais imposant encore, et les nations occidentales qui grandissaient à l’air libre, sous la tutelle de l'Église, purent contempler de loin, pendant un millier d'années, le spectacle de cette société décrépite et lascive, enfermée, avec le luxe flétri de l’antiquité, dans une ville qui était à la fois son boulevard et sa prison, et où elle ne pouvait ni vivre ni mourir. A son tour, l’histoire de la civilisation chrétienne, avant de se détourner définitivement d’un domaine qui cesse d’être le sien, doit jeter un dernier coup d'œil sur ce monde fermé à l'avenir, pour en tirer le suprême enseignement qu'il semble avoir eu pour mission de laisser au genre humain.

L'histoire de l'Empire byzantin peut se résumer en deux mots : c'est la troisième et dernière phase de la décadence romaine. Byzance, c’est Rome païenne

réfugiée dans l'Orient, où elle continue d’une manière souvent inconsciente la lutte acharnée du césarisme antique contre l'esprit nouveau. Chose remarquable et où l’on reconnaît comme la fatalité séculaire d'un péché originel, la cité du Bosphore, qui semblait avoir été appelée à la vie pour donner une capitale chrétienne à des Empereurs convertis, démentit de bonne heure les espérances du monde. Pendant que la Rome de Néron, abreuvée de sang chrétien, profitait du départ de ses maîtres pour devenir peu à peu la capitale de l’Église catholique, la Rome de Constantin, édifiée à l'ombre de la croix, devenait bientôt le boulevard où se conservaient fidèlement les mœurs et l'esprit répudiés par la Ville Éternelle.

C’est qu’en émigrant des bords du Tibre aux rives du Bosphore, les Empereurs y avaient transporté tout le paganisme officiel, qui ne trouvait plus d'appui sur le sol de l'Occident régénéré, et il y resta avec eux, toujours aussi hautain dans son attitude et aussi intraitable dans ses prétentions. La seule concession qu’il fit aux idées chrétiennes, ce fut de laisser tomber à la longue ce titre de dieux dont il affublait les souverains avant le rve siècle, et que les flatteurs, au ve et plus tard encore, ne rougissaient pas de donner à des princes chrétiens. Encore ne le lâche-t-il qu'à regret, le cachant, si l’on peut ainsi dire, dans la garde-robe impériale, avec une multitude de formules sacrilèges empruntées à l'étiquette païenne. À part le titre, d’ailleurs, rien ne fut changé. Les Césars de Byzance continuèrent de revendiquer tous les droits qui font partie des attributs divins et d'ignorer tranquillement la limite de leur autorité vis-à-vis de la conscience humaine. Comme leurs prédécesseurs païens,

ils entendaient être les arbitres du cielet de la terre, et régner sur la société religieuse non moins que sur Ja temporelle. En conséquence, ils s’arrogeaient dans l'Église chrétienne le titre de souverains pontifes et leurs canonistes justifiaient ces prétentions en alléguant avec naïveté qu’ils avaient eu les mêmes droits dans la religion païenne, Au vire siècle, un illustre confesseur, saint Maxime, périssait dans les supplices pour avoir refusé de reconnaître le pontificat de Constant IT et, au vitre, un Empereur hérétique, Léon l’Isaurien, revendiquait hardiment, en face du Pape lui-même, l'autorité absolue sur l'Église et sur l'État : « Je suis prêtre et roi,» écrivait-il à Grégoire IT (x). Les actes de ces étranges pontifes sont là pour attester le zèle avec lequel ils s’acquittaient de leurs fonctions religieuses. À l'exemple de Constance et de Valens, ils tranchaient les controverses doctrinales à coups d’édits impériaux et rédigeaient eux-mêmes les articles de foi qu’il leur plaisait d'imposer aux peuples. Plus d’un dogme de fabrication officielle a été lancé dans le monde sous leurs auspices, et dans l'Hénotikon d'Anastase, dans l’Ecthèse d’'Héraclius, dans le Type de Constant II, nous trouvons autant d'articles d’un Credo de cour que l’Église ne connaissait pas. Il va sans dire qu'ils s’attribuaient, sur la législation canonique, le même droit souverain que sur les dogmes, et qu à leur sens, le gouvernement de l'Église ne devait s'exercer que selon leur bon plaisir. Les évêques et les conciles étaient sous leur main ; les canons fléchissaient ou disparaissaient devant leur volonté, et aussitôt qu'ils avaient daigné la faire connaître, la con-

(1) S. GREGOR. II, Epist.

science chrétienne n'avait plus qu’à se taire et à obéir.

Le milieu dans lequel revivaient les prétentions du césarisme était merveilleusement préparé à les accueillir. On ne rencontrait guère, parmi les populations de l'Orient, cette intégrité morale de l'individu et cette fermeté de l'esprit public, qui faisaient la force du christianisme occidental. Elles avaient subi la double contagion des mœurs et des idées de leurs voisins d'Asie. Byzance était un Empire romain de nation grecque et de mœurs orientales. L’absolutisme royal n'avait rien qui effarouchât des hommes habitués à contempler de près ou même à subir celui des Arsacides et des Sassanides. Quant à leurs idées religieuses, elles avaient été de tout temps soumises à l’infiltration des doctrines contradictoires écloses parmi les sectes qui pullulaient sous le chaud soleil de l'Orient. Le mahométisme, avec l'énorme ascendant que lui donnèrent ses rapides succès militaires, ne pouvait manquer d'agir à son tour sur une société aussi impressionnable et, dès le vii® siècle, on retrouve la trace de son influence dans les assauts dogmatiques livrés à l’orthodoxie. C’est la pensée de l'Islam, en quelque sorte, qui fit la conquête de l’Empire par la funeste hérésie des iconoclastes, en attendant que le sabre achevât l’œuvre de cet apostolat fanatique.

Au reste, la corruption intellectuelle de la race grecque suffit pour expliquer son éclectisme malsain. Cette race si brillamment douée, mais gâtée depuis les jours de Socrate par l'abus de ses facultés, avait contracté une maladie incurable. Son esprit, empoisonné par les sophismes, courait à une décomposition totale. À force de jouer avec le vrai et le faux, et de soutenir tour à tour les thèses les plus opposées, sans

autre but que de faire éclater sa subtilité d'esprit, le génie grec était devenu incapable de supporter le poids d’une doctrine quelconque. Après avoir réduit en poussière toutes les vérités naturelles et jusqu'aux axiomes de la raison, n’ayant plus rien à détruire, il dormait épuisé sur les ruines qu'il avait faites, lorsque le christianisme arriva. C'était la guérison, s'il avait su le comprendre. Mais, au lieu de chercher un aliment dans la doctrine pure et féconde de l’Église, il n’y voulut trouver qu’un jouet. Il se jeta donc sur le trésor des vérités révélées, et chaque article de foi devint pour lui le sujet de mille controverses où abondaient les occasions de faire admirer sa souplesse et son ingéniosité. Alors surgit la seconde école des sophistes grecs, celle des hérésiarques. Les disciples de Carnéade et de Gorgias recommencèrent le cours de leurs attentats contre la raison humaine, sous d’autres noms, il est vrai, mais avec les procédés familiers de la sophistique ancienne. Rien de frappant comme l’analogie de leurs procédés, rien de plus manifeste que le lien de filiation qui rattache les deux écoles entre elles. À mille ans de distance, la plaie incurable du génie grec reparaît avec des caractères identiques, et sa suppuration produit, de part et d'autre, un fourmillement hideux de sophistes acharnés à déchiqueter la vérité.

On comprend l'aversion avec laquelle de pareils esprits devaient envisager l’Église catholique, gardienne armée et vigilante de la doctrine révélée. Tout les révoltait en elle. Leur mobilité folâtre s’effarouchait de sa majesté austère et immuable. Ils méprisaient la raideur barbare de ses dogmes, qui ne vourlaient pas se prêter à leur ingénieuse critique; ils s’in-

dignaient de son dédain pour la supériorité intellectuelle qu’ils s’attribuaient et de la complaisance insolente avec laquelle elle préférait les esprits simples, mais droits, aux génies brillants, mais indécis. Ils ne supportaient pas qu’elle comptât pour rien leurs lumières et leurs talents, lorsqu'il s’agissait de légiférer ou d'enseigner. L'indépendance souveraine qu'elle revendiquait dans le domaine religieux leur paraissait risible et odieuse à la fois. Ils ne s’expliquaient que par son ignorance des choses de la civilisation la fierté de son attitude vis-à-vis des maîtres devant lesquels ils tombaient à genoux. En effet, séparés sur toutes les questions doctrinales, ils se rencontraient dans le culte du très saint et très clément Empereur ! La divinité du maître était le seul dogme qui leur fût commun à tous. C’est en lui qu’ils saluaient la tête de l'Église, lui reconnaissant tous les droits qu'il s’attribuait et encourageant toutes ses usurpations. Pourvu qu’il daignât, en adoptant leurs opinions théologiques, les asseoir avec lui sur le trône et leur assurer une autorité despotique sur toutes les autres, ils n'avaient rien à lui refuser. Voilà ce qui explique l’audace du césarisme byzantin en matière religieuse et les étonnants succès que rencontrèrent ses prétentions. Pour être juste, même envers la tyrannie, il importe de ne pas oublier que le servilisme des sujets courut presque toujours au-devant de l'ambition des maîtres.

Ce n’est pas à dire que l’esprit chrétien eût entièrement disparu de la patrie des Basile et des Chrysostôme. Malheureusement, les vrais chrétiens, qui étaient déjà une minorité au temps de saint Athanase, voyaient leurs rangs s’éclaircir tous les jours. Éparpillés, isolés, regardés avec défiance par le pouvoir et

entourés de cette impopularité qui est, dans les milieux corrompus, le lot inévitable des honnêtes gens, ils n'étaient pas en état de guérir une société qui ne voulait pas de remèdes. Résister au courant, ne pas se laisser entraîner eux-mêmes par ses flots et présenter ça et là, à l’œ1l de l’historien, le spectacle conso- Jant, mais rare, d’âmes supérieures à leur temps, voilà tout ce qu'ils pouvaient faire. Le mal s'étendant de proche en proche, ils disparurent graduellement. De bonne heure, ils cessèrent de se montrer dans les fonctions publiques; plus tard, ils durent abandonner aussi les rangs de la hiérarchie religieuse et, enfin, les derniers d’entre eux se réfugièrent dans les cloîtres, ces suprêmes asiles de la dignité humaine. Pendant quelques générations, on rencontre encore, sous le froc monastique, un certain nombre d’âmes intrépides et fières, et déjà tout était perdu que des moines continualent toujours, avec un courage d'autant plus grand qu'il était sans espoir, le beau combat de la liberté chrétienne contre Ja tyrannie de la force brutale. L'histoire doit inscrire avec reconnaissance, sur les pages flétries où elle trace les annales du byzantinisme, le nom de saint Théodore le Studite et de la généreuse phalange de ses disciples, qui firent voir pour la dernière fois, à leur peuple dégénéré, ce que c'était qu’une conscience libre. Inaccessible à la corruption de son siècle et l’œil toujours fixé sur l'idéal de perfection morale qu'il s’efforçait de réaliser dans sa vie, Théodore le Studite fut le dernier saint de Byzance. Ce moine héroïque, en qui semblaient revivre le courage et la fortune d’Athanase, fut persécuté par trois Empereurs, trois fois exilé, quatre fois battu de verges, enfermé pendant cinq ans dans un cachot infect et

obscur, où ses geôliers semblent avoir eu la consigne de le faire mourir lentement. Mais rien ne fit fléchir l’indomptable énergie de son âme. Du fond de ia prison comme du sein de son monastère, il protesta contre les mariages adultères du souverain et contre ses édits iconoclastes, et il ne cessa de verser le torrent de son éloquence vengeresse sur des scandales qui n’offensaient déjà plus la société de son temps. Enfin, après une vie semée de tribulations sans nombre endurées pour la défense de la justice et de la vérité, il revint mourir dans son monastère de Studion, où il avait réuni sous sa houlette mille disciples qu’il nourrissait de sa doctrine et échauffait de son courage. C’est de ce monastère et de quelques autres que partirent les derniers rayons de vie morale qui brillèrent sur la décadence byzantine, puis la persécution éteignit le foyer, et dès lors la liberté chrétienne ne compta plus de représentants à Byzance. Évêques, prêtres, moines et fidèles, tout rivalisait d’abjection aux pieds de César.

On n’en avait pas encore fini cependant avec l’Église. Si l'Orient restait muet devant les attentats du pouvoir temporel, une voix intrépide continuait de s'élever du fond de l'Occident, qui venait réveiller les consciences endormies et troubler dans leur sécurité les violateurs du droit et de la justice. C'était la voix de la papauté, qui retentissait comme un cri de douleur chaque fois que l’Église était blessée et dont les accents surhumains faisaient frémir et trembler le monde. A tout prix, il fallait faire taire cette bouche insolente qui remettait en question les principes constitutionnels et qui semblait défier l’omnipotence du pouvoir civil. Rien n’était gagné aussi longtemps que le siège de Rome pouvait protester impunément, car le siège

de Rome, qu’on le voulût ou non, c'était la tête de l'Église, et tout le monde en était persuadé en Orient comme en Occident. La lutte contre les papes devint donc, pour les Empereurs, une question vitale. Cette lutte fut longue, acharnée et même sanglante. Toutes Jes forces de l'Orient furent lancées sur la papauté. Courtisans, sophistes et soldats se relayèrent en vain dans la tâche de la réduire au silence. Il fallut, à la fin, recourir au honteux expédient de la tyrannie aux aboiïs et invoquer l'office du bourreau. Plusieurs papes périrent en prison ou en exil et, à diverses reprises, le monde chrétien vit son chef spirituel traîné comme un vil malfaiteur à travers l’Empire. Mais, si on faisait mourir les papes, on ne parvenait pas à les faire taire. Une seule fois, trompé par les artificieuses suggestions d'un des sophistes qui occupèrent le trône patriarcal de Constantinople, le vicaire de Jésus-Christ se persuada qu’il était prudent de garder le silence et cessa pour un instant de faire retentir la voix que les peuples étaient habitués à entendre dans toutes les tempêtes : ce fut une stupeur dont douze siècles n’ont pas encore effacé la terrible impression. L'Église tout entière, par un jugement solennel, flétrissait peu après la mémoire du pape Honorius, non pour avoir enseigné l'erreur, mais pour ne pas l'avoir dénoncée et combattue comme c'était son devoir: telle était la place que la papauté occupait dans la conscience des peuples et la mission qui lui était assignée par le consentement universel des chrétiens !

Au surplus, la Providence avait entouré de garanties efficaces l'indépendance des faibles vieillards qu'elle chargeait de sauvegarder, seuls contre les maîtres du monde, la liberté des âmes et la majesté

désarmée du droit. Dans leur lutte contre la toutepuissance des Césars, les papes disposaient de plus de ressources qu’il ne paraissait à première vue. Établis à l'extrémité de l’Empire, ils étaient tout au moins à l'abri d’un premier courroux. Ils se voyaient d’ailleurs entourés d’une population passionnée pour leur cause et habituée à saluer en eux ses bienfaiteurs et ses maîtres légitimes. Enfin, l'Occident tout entier, se dressant derrière eux avec une force chaque jour grandissante, leur offrait un inébranlable point d’appui. En combattant pour leur propre indépendance, c'était sa religion qu’ils défendaient contre les entreprises des Byzantins. Tous les efforts des Empereurs échouèrent donc devant l’invincible résistance du siège apostolique : ils n’aboutirent qu’à augmenter la désaffection du peuple italien pour un joug oppressif et hérétique, et son enthousiasme pour la personne du pape, qu’il protégea plus d’une fois à main armée contre les violences des émissaires byzantins. Bientôt, la couronne impériale se vit réduite, vis-à-vis de l’évêque de Rome, à des menaces dérisoires, parfois même à de vulgaires tentatives d’assassinat. Cela était plus facile, à la vérité, que de repousser les Lombards et de sauver les populations menacées en ce même moment par toutes les horreurs d’une invasion nouvelle ! La punition d’une telle politique était inévitable: l'heure vengeresse sonna enfin où le chef de l'Église chrétienne fut affranchi de la tyrannie des Lombards et des Empereurs à la fois, par la victorieuse épée des Francs. La guerre insensée du césarisme à l'Église n'avait eu d’autre résultat que de faire perdre à l'Empire une de ses plus belles provinces et de compromettre Ja majesté du titre impérial, tout en éman-

cipant définitivement la papauté, qu’il s'agissait d’asservir. Les eunuques de Constantinople pouvaient se couronner de fleurs et monter au Capitole : ils avaient bien mérité de l’Empire !

Mais le césarisme ne se tint pas pour battu.

N'ayant pu soumettre les papes à l'autorité des Empereurs, 1l lui restait une autre issue : c'était de soustraire les chrétiens d'Orient à l’autorité des papes. À vrai dire, un pareil expédient avait quelque chose de si criminel et de si désespéré qu’il ne pouvait venir qu'à l'esprit des gens qui avaient, en quelque sorte, perdu jusqu’à la notion du christianisme. Mais il était digne de Byzance d'inventer cette politique de suicide, à laquelle elle s’appliqua avec une aveugle énergie, pour ainsi dire dès le lendemain du jour où les armées franques eurent fait de l’évêque de Rome un souverain qui n'avait plus rien à craindre d’elle.

Elle rencontra tout l’appui qu’elle pouvait désirer de la part du peuple grec et de ses chefs religieux. Comme le despotisme a coutume de faire chaque fois qu'il veut opprimer la liberté religieuse, on alla répétant aux foules qu'il fallait affranchir l’Église grecque du joug humiliant de celle de Rome et lui restituer sa dignité d’'Église nationale et souveraine. Puisque, ajoutaient les canonistes byzantins, la suprématie du pape n'était due qu’à la suprématie politique dont Rome avait joui autrefois, il était juste que la Rome nouvelle, qui avait le même rang politique, possédât Jes mêmes prérogatives religieuses, et, partant, le patriarche de Constantinople devait être l’égal et non l'inférieur du pape. Cet argument tout païen, qui avait déjà été invoqué pour élever Byzance du rang de simple évêché à celui de patriarcat, était bien fait

pour convaincre des multitudes incapables de rien comprendre à la constitution de l'Église et à son caractère spirituel. Il parut fort naturel que les vicissitudes de la vie politique déterminassent les relations immuables de la hiérarchie religieuse, et la prétendue indépendance du patriarche de Constantinople devint une question d'honneur national. La plèbe fanatique ne se demanda pas un seul instant si, en se dérobant à l’autorité de son supérieur légitime, le patriarche ne tomberait pas sous le despotisme illégitime de l'Empereur et si le principe vital de la distinction des deux pouvoirs ne recevrait pas une atteinte mortelle. C'étaient là des préoccupations d’un ordre essentiellement différent de celles qui remplissaient les intelligences byzantines. De quel poids pouvaient peser l'intégrité des principes chrétiens et l'unité de l’Église au regard d’une volonté du très saint Empereur? Tout au plus trouvait-on encore, derrière les murailles de quelque monastère isolé, des hommes qui étaient assez mauvais patriotes pour préférer l’autorité d'un chef étranger à celle du pontificat byzantin. C'est ainsi qu’à la faveur des préjugés populaires, les divers patriarches qui se succédèrent sur le siège de Byzance à partir du virie siècle parvinrent graduellement, par une série de savantes manœuvres, à rendre de plus en plus inévitable la rupture avec le centre de la chrétienté. Cette besogne, dans laquelle le césarisme avait pour instrument le servilisme de la multitude et l’ambition de ses prélats de cour, se poursuivit d’abord parallèlement avec les tentatives d’intimidation que l'on faisait sur les papes; mais, une fois ceux-ci délivrés du joug par l'initiative des rois francs, on ne garda plus aucune mesure, et le patriarche Photius leva le

premier l’étendard du schisme oriental. Acte impie et sacrilège qui, en brisant l'union chrétienne, fermait à jamais, pour la société grecque, les sources de vie qui coulaient du rocher de Pierre, la séparait de la communion des peuples catholiques et la jetait, énervée et flétrie, aux pieds des Césars byzantins ! Politique insensée qui, au nom d’un prétendu patriotisme, détachait les chrétiens d'Orient de l'alliance salutaire des Latins et les privait de leur seul défenseur pour le jour redoutable où l'Islam allait leur déclarer une guerre d’extermination |

Telle fut l’atrocité de ce crime contre Dieu et contre l'humanité que plusieurs Empereurs s’arrêtèrent en frémissant devant l’œuvre inaugurée par Photius, n'osant s’avancer dans la voie qu'il avait ouverte et effrayés de l’avenir que préparait son apostasie. Mais leur clergé avait encore plus de bassesse qu'ils n'avaient d’ambition, et l'entreprise à laquelle ils n'osaient pas mettre la dernière main fut achevée sans eux par des patriarches avides de servitude. On comprend à peine l’aveuglement d’un homme comme Michel Cérulaire, ce triste continuateur de Photius, qui, deux siècles après lui, vint consommer son crime. C'était le moment où, redevenu plus menaçant que jamais, l’islamisme traversait à pas de géant les provinces grecques de l'Asie Mineure et venait s'établir à Nicée, presque en face du palais impérial. Aussi, comme par un châtiment de la Providence, à peine la rupture fut-elle déclarée que les Empereurs euxmêmes se virent contraints de la désavouer, en suppliant la papauté et les peuples catholiques d'Occident d’accourir au secours des frères qui les avaient trahis | Ce supplice leur fut infligé tant que dura l’Empire.

On eût dit qu’il avait fallu la proclamation du schisme pour leur ouvrir les yeux sur son caractère fatal, tant, à partir de ce moment, ils prodiguèrent aux papes les offres de retour à l’union. Ils étaient sincères, peutêtre, et le sentiment de leur effrayante responsabilité suffisait pour les pousser à des démarches devenues inévitables, quelque pénibles qu'elles fussent à leur orgueil et à leur ambition. Encore à la veille de 1453, ils négociaient au concile de Florence pour rétablir l'unité religieuse brisée par eux et pour rendre à l'Empire agonisant la force qu’ilattendait des croisés. Mais, cette fois, le peuple corrompu qui les avait suivis dans la voie de la mort refusa de rebrousser chemin et, le cimeterre de l'Islam déjà levé sur sa tête, il proféra ce cri stupide : Plutôt Turcs que papistes ! Ce fut le dernier adieu du monde grec expirant, et l’histoire a réalisé avec une fidélité implacable ce souhait de damnés (1).

Au moins, en attendant le jour du cataclysme final, le rêve séculaire du césarisme byzantin était réalisé. Les Empereurs étaient désormais nantis de leur religion nationale, religion mutilée et soumise qui n'avait rien à leur refuser et tout à attendre d’eux. L” Épouse immaculée du Christ, qui connaissait ses droits et qui les défendait contre eux jusque sous le glaive des bourreaux, ils l’avaient remplacée par une servante qui leur permettait de lui prodiguer leurs caresses impures et qui leur élevait des esclaves. Leur Église décapitée, tronçon informe d’un corps jadis plein de vie, ne contenait plus rien de ce qui faisait la gloire et la force de la société chrétienne. Son action civili-

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