‹ Les origines de la civilisation moderne 1923Chapitre 40 sur 44 · LEE · texte numérisé non relu

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(1) Ducance, History. byzantin. (XKXXIX), p. 163.

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satrice avait cessé à partir du jour où commença son asservissement. Loin de vivifier le monde, elle se sentait gagnée graduellement par le froid de la mort. Avec le sentiment de la liberté, elle perdit cet enthousiasme sacré et cette soif de prosélytisme qui naissaient de sa confiance dans sa mission divine; elle vit tarir en elle les sources fécondes du sacrifice et de la charité; elle ne produisit plus ni martyr, ni confesseur, ni docteur, ni missionnaire. En revanche, elle fut impuissante contre l’envahissement de la superstition, qui finit par s’introduire presque légalement dans le culte, sous les auspices des souverains et avec la faveur de la multitude. Au lieu de dominer le monde pour le civiliser, elle se laissait dominer par lui. Chaque fois que les circonstances la sollicitaient à quelque initiative généreuse, elle se bornait à regarder du côté du trône et, sans joie et sans fierté, elle exécutait servilement les ordres qui tombaient de là-haut. La reine des âmes était ravalée au rang d'institution politique. Son sacerdoce fut transformé en un corps de fonctionnaires, ses prêtres devinrent des popes et ses patriarches de complaisants chapelains de cour qui tremblaïient sous la main de l'Empereur, eux si hautains vis-à-vis du souverain pontife ! Le peuple méprisait ce clergé qui ne savait pas se respecter lui-même, et, passant par-dessus la tête des prélats, ses hommages pieux allaient à la couronne impériale, qui était l’unique source de la dévotion publique.

Cette Église qui se mourait gardait cependant des apparences de vie et de prospérité. À voir Ja splendeur inouie et la majesté toute romaine de la liturgie aux jours des fêtes solennelles, à considérer l’ardente passion de la multitude pour le culte de la sainte

Vierge, à compter les innombrables monastères épars dans toutes les parties de l’Empire, un observateur superficiel eût pu croire à une riche et puissante vitalité religieuse. Ce qui devait contribuer à l'illusion, c'était la place considérable faite à la religion dans tous les actes de la vie publique. On la mettait partout avec d'autant plus de respect affecté qu’elle en inspirait moins. Jamais la société n’a plus abusé de ces vains étalages de religiosité dans lesquels les intelligences vulgaires voient l’essence de la religion. Tout l'Empire était vernissé de christianisme, et la bigoterie officielle exigeait des fonctionnaires un grand luxe de dévotion. Ce n’était, à vrai dire, qu’une dévotion de Te Deum, qui était toute en formules et en démonstrations, et qu’on déposait avec l’habit doré. On était pieux par raison d’État ou par convenance sociale, comme au temps d’Auguste, mais cela ne tirait pas à conséquence, la piété byzantine se conciliant parfaitement avec la violation de toutes les lois de la morale chrétienne. L'Empereur prêchait d'exemple : en sa qualité de chef de la religion nationale, il remplissait consciencieusement, en public, un vaste programme d'exercices religieux. Il assistait avec une pompe sans pareille à toutes les solennités liturgiques. Il se faisait lire à ses repas des homélies extraites des Pères de l’Église. Aux jeux du cirque, il distribuait des bénédictions aux spectateurs. Les lundis de carême, il prêchait devant le sénat, les fonctionnaires et le peuple, et il terminait son sermon en bénissant trois fois l'auditoire. Le jour du jeudi saint, il lavait les pieds à douze pauvres. Il portait l'humilité chrétienne jusque dans les plis de son manteau d'or : elle COnSIStait en un sachet rempli de terre, nommé l’ahkakia,

qui retombait par-dessus son bras gauche, afin, dit pieusement le compilateur qui nous rapporte ceci, de lui rappeler que, tout Empereur qu’il est, il n’est qu'un chétif mortel et qu'il ne doit pas trouver un sujet de vaine gloire dans sa dignité impériale (x). Lorsqu'il mouraït, on l’étendait sur le lit de douleur, et un héraut l’invitait, avec des accents solennels, à déposer la couronne et à se préparer à comparaître devant l'Empereur des Empereurs (2) ! Voilà de bien belles cérémonies et qui seraient sublimes si elles n'étaient un mensonge. Envisagée dans sa vérité, cette liturgie grandiose a quelque chose de fade et de nauséabond qui soulève le cœur, et tant de parfums et de fleurs ne parviennent pas à étouffer l’odeur de pourriture que le cadavre de l'Église grecque dégage de dessous les oripeaux.

Qu'était-ce, en effet, que cette société fardée et enguirlandée, sinon la vieille société païenne qui cherchait à déguiser sa décrépitude sous les dehors empruntés du christianisme? Toujours obscène, sensuelle, servile et passionnée, mais de plus en plus impuissante et déchue, elle n’offrait plus aux regards que la caricature de ce qu'elle avait été jadis. Elle n’avait plus les vastes proportions et la vigueur désordonnée d'autrefois, mais elle avait gardé tous ses vices constitutifs, et ils reparaissaient chez elle plus repoussants, parce qu'elle y ajoutait la laideur de la vieillesse. Cet Empereur, qui portait l’akakia et qui se faisait rappeler, après sa mort, qu’il était un homme, se laissait, de son vivant, adorer et servir comme un dieu. Loin de renoncer au cérémonial dégradant inauguré par

(x) Copin. CuropoLarT., De ofhciis, c. 6.

(2) CONSTANTIN. PORPHYROG., De caerimon. aul. byzant., 1, 60.

Dioclétien, l'étiquette de la cour impériale avait fait, depuis Justinien, de nouveaux progrès dans la voie du fétichisme. Jusqu’alors, il avait suffi, quand on était admis en la présence de l'Empereur, de ployer le genou: désormais, il fallait se prosterner la face contre terre et lui baiser les pieds. L'Empire païen lui-même n'avait pas assisté à des spectacles aussi révoltants que celui qui fut donné par Basile [er lorqu’il fit mettre à mort un brave homme qui lui avait sauvé la vie à la chasse en se permettant de couper sa ceinture par laquelle un cerf l'avait pris dans ses cornes : apparemment il ne portait pas l’akakia ce jour-là et ce n'était pas l’heure de se souvenir qu'il était poussière !

Il convient d’ajouter que, si le trône impérial a gardé les mêmes prétentions, il inspire toujours les mêmes convoitises. Les ambitieux continuent de s’arracher la pourpre avec un acharnement sans bornes, et la statistique des morts impériales est aussi lugubre que dans l’ancienne Rome. Sur cent neuf Empereurs, depuis Arcadius jusqu’à Mahomet IT, il y en eut quarante et un qui périrent assassinés et mutilés, et vingtquatre déposés ! Le trône fut, à de nombreuses reprises, occupé par des aventuriers du plus bas étage. On y vit monter tour à tour un boucher (Léon I**), un porcher (Justin Ier), un gagne-petit (Léon IIT), un domestique (Michel II), un calfatier (Michel V), sans parler d’autres individus qui, avant leur avènement, exerçaient les professions les plus honteuses. La possession du pouvoir coûtait les mêmes crimes qu'autrefois, et l’extermination des têtes les plus hautes restait une condition essentielle de la sécurité des souverains. Comme à Rome, il fallait corrompre l’armée en la gorgeant d’or et la plèbe en la rassasiant de plaisirs

pour garder la faveur de tous les deux, et éviter d’être renversé par une révolution militaire ou par une émeute de la rue.

La plèbe était toujours cette multitude oisive et voluptueuse chez laquelle la fièvre des divertissements était une véritable frénésie. Depuis que le christianisme l'avait privée des spectacles sanguinaires, elle s'était jetée avec d'autant plus d’avidité sur ceux qui lui restaient, et, comme si la décadence des peuples avait des profondeurs insondables, elle avait surpassé la vieille Rome elle-même par son culte fanatique pour les courses de chevaux. Le cirque était toujours l'unique forum des Byzantins. C’est là que se passait toute leur vie publique, là qu’ils étaient harangués par les Empereurs, là qu’ils étaient renseignés sur les événements. On s’ingéniait à réveiller, par les spectacles les plus savoureux, leur curiosité blasée. Procope nous a conservé le souvenir des étranges représentations qu'y donnait Théodora. Des monstres comme Copronyme y livrèrent aux risées de la populace les moines orthodoxes, la main dans celle des prostituées, et y firent égorger par les factions des prisonniers de guerre. Les courses restaient néanmoins l'attrait le plus ordinaire de l’hippodrome. Ces frivoles amusements étaient des affaires d'État. On retrouvait, pour défendre la cause d’un cocher favori, un courage et une vigueur incroyables, on mettait son âme entière dans ces graves débats, et on savait donner son sang pour un cheval. Il y eut des émeutes du cirque qui coûtèrent la vie à des milliers d'hommes et qui compromirent l’existence du trône lui-même. Les discussions des bleus et des verts, nées dans les écuries, partagèrent l’Empire. Étiez-vous bleu ou

vert, on en déduisait vos opinions politiques et vos croyances religieuses.

Les souverains, comme du temps de Caligula, augmentèrent l'importance de cette guerre de couleurs en y prenant part eux-mêmes, dans le but, il est vrai, de la rendre inoffensive en la régularisant. Ils reconnurent officiellement l’existence des deux factions et ils les firent traiter, dans les cérémonies publiques, sur le pied des corps constitués. Il faut voir avec quelle impériale gravité Constantin Porphyrogénète enregistre les faits et gestes du dème prasin et du dème vénète, dénombre leurs divers fonctionnaires, énumère leurs privilèges, marque le rang assigné à chacun dans les solennités officielles, sait l’heure et le lieu où il aura le droit d’acclamer l'Empereur, sait jusqu'au nombre de fois qu’il fera retentir chaque acclamation (1) ! Le cirque est une institution officielle; de là cette étiquette puérile, de là aussi cette religiosité répugnante, qui est comme l’assaisonnement de sa corruption. Dans son incurable frivolité, le peuple de Byzance fait le plus sacrilège mélange de la théologie et du sport, de la dévotion et de la volupté. Tout le monde est en prière dans le cirque; on marmotte des oremus jusque dans les écuries; les démarques et autres dignitaires font de grands signes de croix sur les bêtes et les gens, et la foule, au moment du lancer, assiège de ses supplications Dieu et la Sainte Vierge, pour que les chevaux de son parti obtiennent la victoire :

Avooroïuév 6e, Deotôxe, vixac Afin 6 Sos odroc (2) !

(1) CONSTANTIN. PORPHYROG., De caerim. aul, byzant., 1, 10, 55,

(2) ID., £bid., 1, 70.

Ce peuple, qui ne savait se battre qu'au cirque et contre des frères, ne marchait jamais à l'ennemi. Tout comme la plèbe romaine, celle de Byzance cOnSidérait comme un de ses plus enviables privilèges de pouvoir se livrer au plaisir pendant que d’autres versaient leur sang pour sa tranquillité. L'armée restait donc ce qu’elle était depuis des siècles, un ramassis de gens qui faisaient du service militaire un métier. On la recrutait dans les provinces montagneuses et pauvres de l’Isaurie, de l'Arménie et de la Thrace, parmi les populations les moins policées de l'Empire, et on adjoignait à ces milices grossières des contingents de barbares levés, à prix d’or, dans tous les pays du monde. Telle était la pénurie d'hommes, qu'on en allait chercher jusque sous les glaces des contrées polaires, d’où venaient les fiers varègues scandinaves qui veillaient sur la personne des Empereurs de Byzance, comme Jes Germains autrefois sur celle des Empereurs de Rome. Cette armée d’aventuriers et de mercenaires, sans discipline, sans enthousiasme, sans patriotisme, ne dispensait pas l'Empire de payer de lourds et humiliants tributs à presque tous ses voisins. I] payait pour se faire défendre, il payait pour ne pas être attaqué, et on n’exagère pas en disant qu'il entretenait aux frais du public et ses propres armées et celles de l'ennemi.

I1 fallait de l'argent pour tous ces services, qui coûtaient d'autant plus cher qu'ils étaient plus mal faits, et on ne pouvait le demander qu’à l'impôt. Ce furent, comme toujours, les sueurs du travail qui durent nourrir les oisivetés stériles, les provinces et les campagnes qui furent obligées de défrayer le gaspillage des villes. La fiscalité continua donc le cours de

ses déprédations, faisant incessamment couler toutes les ressources dans les coffres publics, d’où elles sortaient sous la forme de ruineuses voluptés à l'usage de la capitale. Tout ce qui, dans les institutions locales, ne servait pas à faciliter le travail de la fiscalité fut anéanti ou tomba en ruines. L'œuvre que le césarisme de Rome n'avait pas eu le temps d’achever fut couronnée par celui de Byzance, et la confiscation du patrimoine des municipes par Justinien en fut le dernier acte. Désormais, la mort politique des provinces était consommée. L’appauvrissement et la dépopulation, enrayés par intervalles, sévissaient périodiquement comme des maladies endémiques dont on ne connaîtrait pas le remède. Sous les règnes en apparence les plus florissants, ces deux terribles fléaux s’étendaient avec une continuité implacable, comme une vivante protestation contre le mensonge de gloire et de prospérité qui s’étalait dans les actes officiels. C’est à tort qu’on essayerait de rejeter sur l'islamisme seul la responsabilité de l’état de désolation où languissent aujourd’hui les belles provinces de l’Asie Mineure. L'Empire avait commencé leur ruine. À quelque époque de l’histoire qu'on écoute, c'est toujours le même cri de détresse monotone et lugubre qu’on entend retentir à travers ces régions bénies du ciel, où la nature avait fait la vie si douce et où le césarisme l’avait rendue si amère. Mais qu'importaient ces plaintes importunes du peuple des travailleurs? Byzance avait du pain et des jeux; Byzance dansait et riait aux bords de ses deux mers, et le monde pouvait se consoler de ses souffrances en pensant qu’elles servaient à la splendeur et à la félicité de la capitale !

Avec le sol et avec le sang, l’esprit s'était épuisé également. La stérilité des intelligences était effrayante. Ce n’est pas que la société grecque aït jamais manqué d’esprits ingénieux et inventifs. C’est un Byzantin qui a trouvé le feu grégeois, et c’est à un Byzantin que plusieurs historiens font honneur de l'invention de la poudre (1). C’est un Byzantin encore qui, treize cents ans avant Fulton, découvrit le premier la force locomotrice de la vapeur (2). Mais la valeur intellectuelle d’un peuple ne se mesure pas aux connaissances de ses ingénieurs : ce qui fait la civilisation, ce sont les idées et non les machines. Or, pendant les mille années que dura l’Empire d'Orient, il ne produisit pas un écrivain et pas un penseur. La philosophie et la poésie, arts sublimes et désintéressés, avaient fui depuis longtemps un milieu où l’admiration allait aux centons, aux vers rétrogrades, aux poèmes en forme de bouteille. On ne pourrait pas citer un seul orateur dans tout ce peuple d'avocats et de parleurs qui encombrait les péristyles de Constantinople. L'histoire, retombée au rang de chronique, balbutiait servilement, dans une langue redevenue barbare, des récits d'ordinaire indignes d'elle. Les plus illustres érudits de Byzance, les Tribonien et les Photius, ne sont que des compilateurs, et leurs ouvrages les plus vantés, des résumés de leurs lectures. La science byzantine se bornait à répéter sans intelligence ou à copier littéralement les livres antiques. Pour ne citer qu’un exemple, les Géoponiques de Constantin Porphyrogénète présentent le même idéal agricole que celui de Varron, sans en excepter les

(x) LeBEAU, Histoire du Bas-Empire, t. XIII, p. 102. (2) AGATHIAS, V, 8.

formules magiques et les incantations comme on en trouve dans le De ye rustica de Caton l’Ancien. La belle passion dont, à diverses époques, le pouvoir se prit pour les lettres leur fut plus nuisible qu’utile, car il ne sut créer que des bureaux de littérature qui, au Xx° siècle, les traitèrent comme, au vi®, Tribonien avait traité les monuments juridiques. Les œuvres du gén'e antique furent déchiquetées par une nuée d'employés qui en jetèrent les morceaux informes, sous des rubriques arbitraires, dans d'immenses recueils destinés à fournir à la société byzantine une encyclopédie officielle du savoir humaïn. L’encyclopédie fut faite, mais les livres dont elle était extraite disparurent, étant désormais inutiles à un peuple aux besoins intellectuels duquel ses souverains pourvoyaient si libéralement, en le nourrissant des miettes du grand festin de l’antiquité. Aussi les lettrés devin-

rent-ils de plus en plus rares. L'intelligence était mise

en régie, on ne cultivait plus guère les choses de l'esprit qu’en vertu d’une mission de l'Empereur et la littérature était une profession officielle, exercée par des mandarins qui recevaient de l’État leur titre, leur costume et leur traitement. Gardons notre sérieux devant le prince des rhéteurs (énréowv roëiroc) et devant le consul des philosophes (brutos Tüv otA0GÉPEV) .

Les arts plastiques conservèrent plus longtemps les traces du génie romain et de l'inspiration chrétienne. La coupole byzantine tient sa place dans l’histoire de l'architecture, et la gravité pensive et mélancolique des Vierges byzantines a mérité de fixer l'attention des siècles. Mais, arrêtés de bonne heure dans leur développement régulier par l'extinction graduelle

de la pensée religieuse, les arts s’atrophièrent et revêtirent ces formes hiératiques dont la raideur et l’immoralité sont les signes irrécusables de la mort. Sans doute, les artistes byzantins possédaient, comme ceux de la Chine actuelle, des traditions de richesse et d'élégance qui leur assuraiïent la supériorité sur leurs rivaux barbares, et la source de leur inspiration était depuis longtemps tarie que l’Occident allait encore s’approvisionner chez eux et leur emprunter ses modèles. Mais ces habiles ouvriers manquaient d’originalité et d'imagination; ils se bornaïent à reproduire éternellement des types traditionnels qu’ils ne savaient pas renouveler. Les chefs-d’œuvre de l’antiquité, qui peuplaient la capitale de l’Empire, ne purent pas réveiller leur verve engourdie : ils en étaient les gardiens beaucoup plus que les élèves ou les émules. Quant à l’art chrétien, est-il nécessaire de dire combien il eut à se plaindre de Byzance? Au cours de sa fièvre d’hérésie, elle abattit elle-même le marteau sur les plus nobles productions du génie nouveau, et ses iconoclastes ont fait sous ce rapport des dégâts que ses artistes ont été impuissants à réparer. Au surplus, dans les derniers temps, les princes bâtisseurs, comme Isaac l’Ange et Jean Paléologue, rivalisaient de vandalisme avec les hérétiques, car ils dépouillaient et détruisaient les anciens monuments pour en édifier de nouveaux.

Le tableau devient plus désolant encore si, de cet aperçu rapide sur la vie intellectuelle de l’Empire, on passe à l'examen de sa vie morale. Ici la décadence est manifeste et, pour ainsi dire, palpable. Depuis les jours de Constantin, la moralité publique n'avait fait que descendre et, de chute en chute, elle en était

arrivée à un point au-dessous duquel elle ne pouvait plus tomber. A la période de la férocité avait succédé celle de la décrépitude sénile. IL ne faut pas trop se féliciter, comme d’un progrès de la civilisation, de la diminution des drames sanglants du Haut-Empire. On verse moins de sang sur les champs de bataille, parce que l’on combat de préférence sur le terrain de l'intrigue; mais pour le reste, l'humanité n’a rien gagné à voir les sinistres prétoriens de la cour palatine remplacés par des eunuques et par des femmes; elle y a même perdu une certaine grandeur tragique, qu'on chercherait en vain chez les valets de chambre qui font et défont les Empereurs de Byzance. Si ce monde dégradé n'a pas pu refuser aux objurgations de l'Église la suppression des sanglantes hécatombes d'hommes qu’on pratiquait à l’amphithéâtre, la soif du sang lui est restée, qui prend sa revanche dans d’atroces mutilations et dans des supplices raffinés empruntés à l'Orient. La cruauté byzantine, bien qu’elle ait l’air de se posséder elle-même, n'en est que plus affreuse peut-être, parce qu'elle est plus froide et plus gratuite. Quelle histoire, par exemple, offre à l’exécration du genre humain un forfait aussi abominable que celui de Basile II faisant en une seule fois crever les yeux à quinze mille prisonniers bulgares? A la vue de cette lâche et sacrilège mutilation de tout son peuple, le malheureux roi de Bulgarie, Samuel, tomba évanoui d'horreur et, deux jours après, il expirait, foudroyé par le spectacle d’une férocité qui aujourd’hui encore confond et épouvante la raison (1).

(1) CEDRENOS, p. 707; GLYKAS, p. 310; ZoNarAs, Annal., XVII, 9.

Des exploits de ce genre nous introduisent, en quelque sorte, au cœur du monde byzantin et nous en livrent le dernier mot. Le secret réside tout entier dans une effroyable et universelle dégradation des caractères. Ce mal, qui n’a cessé d’aller en empirant, a fini par gagner peu à peu tous les éléments constitutifs de la société et par la décomposer totalement. Il n’y a plus une seule âme qui soit intacte et qui ne porte sur elle la marque d’une honteuse et ineffaçable souillure. On rencontre encore, çà et là, comme des fragments épars de quelque belle statue, certaines vertus isolées, et il y en a même, comme le courage militaire et le dévouement, qui sont poussées parfois jusqu’à un degré héroïque. Mais ce qui ne se trouve plus, c’est la figure intacte et complète de la noblesse humaine. Même ceux en qui brillent encore les dernières qualités restées au génie byzantin les flétrissent par un manque absolu de dignité personnelle. Si la valeur morale du christianisme consiste surtout en ce qu’il apprend à l’homme à garder son empire sur luimême et à conquérir la liberté de son âme par la victoire sur ses passions, on peut dire qu'à partir du Ixe siècle il n’y eut plus de véritables chrétiens à Byzance. C’est même en vain qu'Horace y aurait cherché son juste ou Diogène son homme. La notion idéale de l’homme avait disparu. Ce qui manque au Byzantin, c’est cette chose sublime qui est le patrimoine imprescriptible des nations occidentales : l'honneur. Pour cette population mobile et voluptueuse, il n’y a plus de responsabilité : elle vit au gré de ses préjugés, ou de ses passions, ou des caprices du pouvoir. L’oblitération du sens moral se caractérise chez elle par une naïve ignorance de ce qu'on se

doit à soi-même et aux autres, par une indifférence absolue dans le choix des moyens de parvenir, par un ridicule déploiement d'enthousiasme et d’efforts pour les objets qui en sont le moins dignes, enfin et surtout par un degré inouï d’abjectionet de servilisme vis-à-vis du pouvoir, que ce soit celui de l'Empereur ou celui du préjugé.

Tout ce monde est vénal, intrigant, adulateur, hypocrite, débauché, plein d’un égoïsme âpre et cruel. On dirait que, dans cette société saturée de volupté depuis mille ans, le tempérament de la prostituée soit devenu le tempérament universel. Les ardeurs sensuelles de la chair s’y marient à l’exaltation mystique; la pruderie donne la main à l’obscénité, la férocité est sentimentale et les violateurs les plus éhontés de toutes les lois divines et humaines se font remarquer par une répugnante bigoterie. Nulle part on n'est plus fréquemment tenté de rougir de son titre d'homme, le voyant porté par des gens qui sont si souvent en dessous de l'humanité.

Ceux qui marchent à la tête de la société, loin de se souvenir qu'ils sont plus regardés, semblent, au contraire, rivaliser de turpitude et d’ignominie. Ici il est indispensable de citer des noms et des faits pour convaincre le lecteur qui refuserait de croire à cette décadence inouïe. Au plus beau siècle de Byzance, Justinien abroge, pour pouvoir épouser une courtisane, la loi qui interdit le mariage avec cette espèce de femmes, en alléguant qu'il faut leur laisser la possibilité d’un glorieux repentir. Des deux hommes qui ont fait le plus d'honneur à son règne, l’un, Bélisaire, s’humilie devant une épouse qu’il a surprise en flagrant délit d’adultère, parce qu'elle est l’amie de

l’impératrice et qu’elle peut le faire disgracier; l’autre, Tribonien, auteur principal du Corps du droit civil et lumière des jurisconsultes de son temps, est responsable de la mort de plusieurs milliers de soldats, victimes des gains illicites qu’il a réalisés dans l’approvisionnement de l’armée d’Afrique. Si nous fuyons le siècle de Justinien pour arriver à des époques plus rapprochées de nous, nous rencontrerons les mêmes caractères. Un patriarche, Photius, ne craindra pas de falsifier des documents pontificaux et de fabriquer des pièces apocryphes pour entraîner le peuple grec dans le schisme:; un autre, Théophylacte, qui nourrit ses mille chevaux avec des fruits doux et des vins parfumés, interrompra un office solennel pour courir aux couches d’une jument favorite. Nous verrons l'impératrice Irène faire fouetter en public son fils Constantin, qui porte déjà le sceptre impérial, et de vieilles coquettes, comme Zoé, devenues les seules héritières de la couronne, la poser tour à tour sur le front de leurs amants successifs. Enfin, au dernier siècle de l'Empire, comme s’il n’était aucune humiliation qui dût être épargnée à Byzance dans la personne de ses souverains, Jean Paléologue, sur les injonctions du sultan Baïezid, fera aveugler son fils Manuel, coupable d’avoir conspiré contre ce despote qui était l'ennemi de sa patrie. Mille autres attentats du même genre sont perpétrés tous les jours, à tous les degrés de l'échelle sociale, sous les yeux d’un peuple qui, loin de protester, ne songe pas seulement à s'étonner. Jouir et parvenir, voilà le seul but de la vie humaine pour les petits comme pour les grands, et c’est dans la chasse aux plaisirs et dans l’âpre curée des honneurs que s’épuise, pour les uns comme pour les autres.

toute l’activité de l’existence. Telle fut, en un mot, l’abjection du Bas-Empire, que la postérité a voulu la lire jusque dans son nom, et que, par un quiproquo sans exemple dans l’histoire, on continue d’y voir une juste flétrissure, alors qu’il n’était à l’origine qu’une simple désignation chronologique.

Il restait cependant quelque chose de romain à la société byzantine : c'était l’immense ambition du peuple impérial et sa prétention constante à dominer le monde. Elle eut beau descendre graduellement la pente de la décadence et voir ses frontières se rétrécir de toutes parts, elle ne cessa de se considérer comme la souveraine légitime de l’univers et de se bercer du rêve de rétablir l'autorité romaine sur toutes les provinces de l’Orient et de l'Occident. Jamais société ne s'obstina aussi aveuglément à remonter le courant de l’histoire et à ramener le genre humain dans les régions mortes du passé. Tournant le dos à l’avenir pour s’abîmer dans la contemplation des splendeurs d'autrefois, Byzance apparaît comme un anachronisme vivant au milieu des jeunes peuples qui naissent autour d'elle et qui tous ont leur idéal devant eux. Elle marche dans un sens opposé à celui de l’Europe et croit trouver le chemin du salut en retournant sur ses pas. Tout ce qu’elle put déployer de fiévreuse activité s’épuisa dans la poursuite d’une décevante chimère. Le plus célèbre des Empereurs de Byzance, Justinien, semblait avoir donné à ses successeurs le mot d'ordre de cette politique de réaction : c’est dans ces vues qu'il lança tant d’armées sur l'Orient et l'Occident, qu'il versa des torrents de sang pour reconquérir l'Italie et l'Afrique, qu’il prit pied en Espagne et qu'il ourdit des intrigues jusqu’au fond de la Gaule,

pendant que les Bulgares venaient incendier les faubourgs de Constantinople et que les Perses lui arrachaient ses provinces d'Asie. S’il y a eu, après lui, des souverains qui ont jeté quelque éclat dans l’histoire de Byzance, ils ne le doivent qu’au plus ou moins de succès avec lequel ils se sont faits les instruments de la même politique. On eût dit que les plus indignes entendaient sur le trône la voix de l'antiquité qui leur ordonnait de reprendre possession de l'héritage des Césars. Le suprême honneur pour eux consistait à défendre contre toute espérance des frontières toujours débordées ou à ramener les soldats de Byzance, ne fût-ce que pour un jour, dans des postes perdus depuis des siècles, mais où la gloire romaine donnait rendez-vous à leur ambition patriotique.

C'était comme des renaissances pleines d'espoir quand parfois, pénétrant à travers les masses profondes des peuples barbares cantonnés dans les provinces autrefois romaines, des Empereurs militaires, comme Nicéphore Phocas ou Jean Zimiscès, parvenaient qui jusqu’au Danube, qui jusqu’à l'Euphrate et faisaient flotter de nouveau les étendards impériaux sur les murs de Nisibis ou de Sirmium. Renaissances passagères, il est vrai, et auxquelles succédaient aussitôt de terribles retours, mais qui suffisaient pour entretenir dans l’esprit public des préjugés nationaux si chers à sa vanité! Le patriotisme byzantin avait une singulière puissance d’illusion. Sans tenir compte des insolentes réalités qui démentaient ses rêves, il ne voulait voir qu’un monde romain dans ces régions occupées par tant de nationalités nouvelles. Avec une fierté qu’on admirerait à Rome, mais qui fait sourire à Byzance, il maintenaïit, dans le catalogue des pro-

s sise

vinces, des pays depuis longtemps détachés de l’'Empire; bien plus, il regardait comme des rebelles et des usurpateurs, et, dans tous les cas, comme des hôtes momentanés, les barbares qui les possédaient maintenant ! Les droits de l'Empereur étaient imprescriptibles : la présence des barbares sur ses domaines n'y pouvait porter atteinte et les siècles, en s’écoulant, ne Jes infirmaient pas : « Le pouvoir de l'Empereur, écrit en propres termes Constantin VII, s'étend depuis les colonnes d’Hercule jusqu'aux rivages du Pont Euxin (x). » Au x1Ie siècle, encore tout émue des souvenirs de la croisade qui manqua d’emporter le trône de Byzance, Anne Comnène ne tiendra pas un langage moins superbe que le César fainéant du X°; au XIIe et au XIIIe, on retrouvera la même prétention chez tous les Empereurs, non seulement chez les plus grands, comme Manuel Comnène, mais chez les plus petits, comme Isaac l’Ange, qui rêva le rétablissement de la monarchie universelle entre les deux prises de sa capitale par les Francs !

t, de fait, les maîtres de Byzance n’étaient-ils pas les Empereurs romains et ce titre ne signifiait-il pas qu’ils étaient les souverains du monde? Pouvait-on les accuser d'être des ambitieux ou des usurpateurs lorsque, en essayant de soumettre les nations barbares, ils ne faisaient que rappeler sous leur autorité des pays qui l'avaient autrefois reconnue? C'était leur droit, c'était même leur devoir. Une fois qu'on avait ceint la couronne, on devenait, au moins virtuellement, le maître de l’univers et on contractait l'obligation morale de faire respecter l’autorité universelle qu’impliquait le titre impérial. La gloire et

(1) CONSTANTIN. PORPHYROG., Themat., III, p. 56.

l’orgueil de Byzance, c'était d’être, en vertu d'un droit d’hérédité qui n'avait jamais été discuté, en possession de ce titre sublime qui ne pouvait être conféré que par elle et porté que par ses souverains. On comprend la stupeur et l’indignation avec laquelle on apprit un jour à Byzance qu'un barbare, un simple ex, comme on disait, plus audacieux qu'Alaric et que tous les conquérants du ve siècle, avait osé, au mépris des traditions les plus vénérables, s'emparer de ce titre sacro-saint et profaner ce qu'il y avait de plus auguste aux yeux du Byzantin : l’unité impériale du monde. Ce barbare, il est vrai, s'appelait Charlemagne ; mais Charlemagne pouvait-il avoir la prétention de s’égaler à un porphyrogénète? Byzance ne voulut pas ratifier l’acte d’usurpation du prince franc, et elle continua de refuser énergiquement le titre impérial à lui et à ses successeurs, quelque désarmée qu’elle se trouvât en face des Charles et des Otton, et malgré le prix élevé dont ils se montraient disposés à payer sa concession. Fidèle jusqu’au bout à la tradition romaine, elle ne voulait pas même accorder à ces étrangers la main des princesses byzantines, repoussant comme une mésalliance des mariages qui lui auraient valu quelque regain de popularité dans le monde occidental. Les Grecs du x£ siècle en étaient encore, vis-à-vis des Latins, au superbe dédain d’'Honorius, lorsqu'il renouvelait par une loi la défense du connubium entre les provinciaux et les barbares. Au goût du compilateur impérial que nous avons déjà souvent cité, de pareils mariages n'étaient que des croisements et il fallait à tout prix s’y opposer au nom de la dignité du peuple romain (1) !

(1) CONSTANTIN. PORPHYROG., De administr.imperio, c. 13.

Plus tard, il est vrai, les Comnène et les Paléologue furent trop heureux de trouver parmi les Latins des princes qui acceptèrent la main de leurs filles et des princesses qui voulurent bien partager leur changeantes destinées. Mais ces concessions au malheur des temps n'étaient pas ratifiées par la plèbe de Byzance. Les filles des barbares, même revêtues de la pourpre, ne trouvèrent jamais grâce à ses yeux, plus fière que ses princes, elle garda pour les étrangères la haine et le mépris d'autrefois, et, quand l’occasion lui en était fournie, elle leur faisait payer cher la présomption qu'elles avaient eue de s'asseoir sur le trône de ses Empereurs.

Byzance poussa plus loin encore la logique de ses prétentions surannées. Loin de consentir à voir dans les barbares des égaux, elle ne leur attribuait d'autre rôle que celui de peuples vassaux et auxiliaires. Elle dut presque toujours supporter en eux des maîtres, mais elle ne leur permit jamais de le dire et, chose curieuse, elle parvint souvent à les persuader de son autorité, même alors qu’ils avaient le pied sur son cou. Elle mettait tout son génie dans ces graves questions d’étiquette, où sa finesse et son habileté diplomatique Juttaient dans des conditions si avantageuses contre l'ignorance et la simplicité des barbares. On est presque touché de la bonhomie avec laquelle ces rudes conquérants, qui pourraient broyer dans leurs mains la frêle machine de l'Empire d'Orient, se laissent enrôler dans ia domesticité des Empereurs et affubler des titres de dignités subalternes. Parfois, on éprouve comme un mouvement d’impatience à voir leur extrême naïveté aux prises avec la rouerie byzantine sortir toujours dupée de ce combat inégal. Si l’on ex-

cepte les rois Francs, qui ne se laïssèrent jamais prendre aux caresses ni aux menaces, tous les Occidentaux se laissèrent battre par Byzance sur le terrain de la diplomatie, depuis Théodoric le Grand jusqu'aux vaillants croisés du xI° siècle qui, devenus les arbitres du trône d’Alexis, consentirent à reconnaître sa suzeraineté et à fléchir le genou devant Jui. Byzance trouvait, dans des victoires aussi flatteuses pour son amour-propre, un nouveau motif de mépriser des adversaires si peu dignes d’elle. Tout Byzantin avait vis-à-vis du barbare la morgue native avec laquelle une vieille noblesse, même déchue et appauvrie, regarde les parvenus. Sa grossièreté, son ignorance, sa gaucherie étaient l’objet des railleries les plus acerbes, et la valetaille de la cour se permettait d’indécentes plaisanteries à l’égard de l'ambassadeur étranger qui cherchait à s'orienter dans le labyrinthe du palais impérial. L’étiquette officielle le traitait avec un dédain que ne comportait guère, le plus souvent, la supériorité de la puissance qu’il représentait. Tout, dans les cérémonies de la réception, était calculé de manière à lui inspirer un profond respect pour l’'Empereur et à lui faire bien sentir l'énorme distance qu'il y avait entre son maître à lui et le souverain du monde, Mais, comme il arrivait inévitablement aux Byzantins, chaque fois qu’ils voulaient être imposants, ils étaient ridicules, et rien n’est plus pénible à regarder que ce contraste entre l’immensité de leurs prétentions et la pauvreté de leurs moyens d'action. Veut-on le saisir sur le vif, dans un tableau dont tous les traits sont empruntés à des monuments officiels et à des récits contemporains? Qu'on suive au palais impérial cet envoyé barbare qui va être reçu pour la première fois.

Introduit dans la salle d'audience, il la trouve coupée en deux par un large voile qui lui cache la personne auguste de l'Empereur. Deux eunuques s'emparent de lui et le conduisent de l’autre côté du rideau. Là, le prince, visible jusqu'aux genoux, est assis sur son trône gardé par des lions de cuivre doré et ombragé par des arbres artificiels sur lesquels sont juchés des oiseaux automatiques. À sa droite et à sa gauche, deux dignitaires portent l’un un glaive, l’autre une lampe, symboles de sa force et de sa gloire. On voit luire le glaive, on voit briller la lampe, mais les porteurs sont invisibles, ce qui est fait pour augmenter la majesté de l'apparition. Dès que l'ambassadeur aperçoit les traits sacrés du maître du monde, 1l doit se précipiter le front contre terre pour l’adorer. Aussitôt un bruyant orchestre se fait entendre : les oiseaux artificiels se mettent à chanter, les lions de cuivre se dressent en battant le sol de leur queue et en poussant des rugissements. Pendant tout ce charivari, les valets apportent les cadeaux de l'ambassadeur prosterné et l’auguste souverain daigne jeter un regard sur ces modestes produits du luxe barbare. Lorsque enfin, averti par le silence de la ménagerie impériale, le patient peut relever la tête, ô surprise ! il aperçoit l'Empereur qui touche de la tête le plafond. Un mécanisme a exhaussé le trône pendant que le barbare était étendu à terre, et c’est, on le suppose, frappé de terreur et de respect qu'il va débiter maintenant son message. L'Empereur l’écoute sans lui répondre, sa majesté ne lui permettant pas d’adresser la parole à l'étranger; mais le logothète placé au bas du trône lui sert d’interprète et communique ses réponses à l’ambassadeur. Lorsque l’entrevue est finie, la même

fantasmagorie recommence, jusqu'à ce que l’ambassadeur ait mis le voile entre lui et l’impérial fantoche. Cet absurde et ridicule cérémonial dépassait les bornes, et le bon sens du barbare ne s’en laissait pas imposer par les inventions du machiniste de la cour. Il est tel de nos compatriotes qui se permit d’en rire très 1rrévérencieusement et, si la cérémonie qui vient d’être décrite n’était pas signalée dans les recueils de Constantin Porphyrogénète, nous la connaîtrions par les sarcasmes de Liutprand, qui y fut soumis en sa qualité d’ambassadeur et qui se vengea en la livrant aux risées des Occidentaux (1).

Les Byzantins, eux, se complaisaient dans ces exhibitions théâtrales, qui leur faisaient l'effet d'autant de réalités grandioses. Redevenus enfants, ils jouaient à la politique, se donnant la comédie à eux-mêmes et parvenant à se faire illusion à force de fictions. Comment un peuple si chamarré de titres et d’insignes ne se serait-1l pas cru le premier du monde et n’aurait- 1] pas regardé avec mépris des nations qui ne connaissaient ni les appellatifs sonores, ni les costumes resplendissants des fonctionnaires byzantins? Il y en avait pour tout le monde, de ces dignités et de ces honneurs, depuis ceux qui étaient à la portée de l’humble employé d’un bureau jusqu’à ceux qui donnaïient accès à la personne de l'Empereur. Quelle gloire pour un homme de se pousser, de s'élever de degré en degré jusqu'à ces hauteurs sublimes et d’atteindre enfin, au terme de ses laborieux efforts, une des dix-huit dignités palatines, les plus brillantes de l'univers ! Celle de stratélate, c’est-à-dire de général,

(1) CONSTANTIN. PORPHYROG., De caerimon. aul. byzant., TI, 15; Copin., De offic., I, 6; LIUTPRAND, Antapod., VI, 5.

était la moindre des dix-huit et cela se comprend : verser son sang pour l'État et ne savoir autre chose, c'était là une fonction peu aulique et dont le premier barbare venu pouvait s'acquitter. La justice exigeait que le stratélate cédât le pas à des dignitaires plus importants, tels que le silentiaire, le vestitor, le strator et autres. Il faut remarquer que le consul occupait le septième rang dans la hiérarchie palatine, mais audessus du consulat lui-même, qui avait été la première magistrature publique dans les temps simples et grossiers, s’étageaient majestueusement les spathaires, les spatharo-candidats, les protospathaires et plusieurs autres, jusqu’à ce qu’enfin, plus haut que le curopalate, plus haut que le nobilissimus, on rencontrât le César, l’heureux mortel au-dessus duquel il n’y avait plus que la majesté impériale. Il est vrai que l'écart était toujours immense et, comme pour se complaire à le faire sentir, l'Empereur jetait sans cesse entre le César et lui de nouvelles dignités. Telles furent celle de basileopator, créée au profit des beaux-pères d'Empereur, et celle de protosebastos et de sebastocrator, 1nventées par Alexis Comnène, sans parler du panhyperprotosebastohypertatos, dont le nom seul exprime suffsamment la majesté (1). Cette superbe gradation de dignitaires fait penser à la succession des éons que les hérésies orientales faisaient sortir du sein du grand Tout et qui peuplaient, sans pouvoir le remplir, l’abîme entre le Créateur et le monde. Le but suprême de la vie était atteint lorsqu'on était parvenu à se hisser, peu importe à quel prix, à une de ces hautes dignités, à en porter le titre et le costume, à en exercer les

(1) ANN. COMNEN., Alexiad., TITI, p. 78; LAMBECIUS, Comin. de bibliot. Caesar., 1. V., p. 233.

importantes attributions. Approcher de la personne

sacrée de l'Empereur, le voir tous les jours, l'entendre parler, vivre sous son toit et pouvoir prendre en pitié tous ceux qui ne jouissaient pas d’une semblable faveur, voilà quel était, pour un vrai Byzantin, l'idéal! de l'existence humaine. On peut se figurer l’envie que devait inspirer un homme comme le protovestiaire, qui était en possession, nous apprend un historiographe officiel, d’une prérogative vraiment insigne (£Exiperov). Apercevait-il un grain de poussière sur les habits de l'Empereur, il avait le droit, après s'être respectueusement découvert, d'étendre le bras et de l'enlever, même sans en demander la permission à son auguste maître. Ce privilège n’appartenait qu'à lui et il n’y avait pas un grand à la cour qui eût le pouvoir d'en faire autant (1).

Le lecteur trouvera peut-être qu'on s’est trop complu à prolonger le tableau de ces sénilités et que la gravité de l’histoire s’accommode mal des proportions exagérées données dans ce récit aux scènes de cour, Il suffira de dire, pour la justification de l’auteur, qu’on a simplement prétendu leur laisser ici la place qu’elles tenaient dans les préoccupations des Byzantins eux-mêmes. Et cette place est énorme. Sans doute, il ne serait pas difficile de trouver des cours européennes où on est tombé dans les mêmes enfantillages; mais ce qui ne se retrouve pas ailleurs, c’est l'ivresse d’une nation entière pour cesriens solennels, c’est l’infatuation naïve pour des hochets auxquels on attribue toute la valeur d'institutions publiques, c’est la disproportion risible entre les réalités de la politique et les fictions de l'étiquette.

(1) Copin. De offic., c. 6.

La longue durée d’une telle société peut paraître à première vue un prodige. Comment, ainsi constitué, l'Empire byzantin a-t-il pu tenir tête, pendant dix siècles, aux efforts conjurés d’une multitude innombrable d’ennemis? Le secret de cet étonnant phénomène historique se trouve dans son organisation même. La centralisation, qui était la cause de sa faiblesse, le fut aussi de sa durée. En supprimant toute la vie des provinces et en les réduisant à n'être que la stérile banlieue de la capitale, elle accumulait dans celle-ci toute la vitalité de l'Empire. Ce n’était plus, comme au temps d'Auguste, une ville dilatée jusqu'au point de devenir un monde, c'était maintenant un monde rétréci jusqu’au point de tenir tout entier dans l'enceinte d’une ville. Il suffisait que la ville survécût pour qu’il parût vivre lui-même. Or, la nature et l’histoire semblaient avoir conspiré à faire de Byzance le poste le plus imprenable du monde. Située à l'extrémité d’une presqu'île, à la rencontre de deux mers, au point de jonction de deux mondes, Byzance était un de ces sites prédestinés à quelque grande mission. Il était à peu près impossible de la bloquer, à cause des innombrables issues par lesquelles elle avait accès sur la mer et sur la terre. L’habile diplomatie des Empereurs, qui détourna si souvent de ses murs ou arma les unes contre les autres les hordes ennemies venues pour la détruire, fut pour elle une sauvegarde non moins efficace que son incomparable position stratégique, et enfin l’art de ses ingénieurs, si redouté depuis l'invention du feu grégeois, achevait de faire d'elle le boulevard du monde. Assiégée une multitude de fois, elle pouvait sourire du haut de ses puissantes murailles aux flottes et aux camps de l’ennemi; l’abon-

dance et la joie régnaient dans son enceinte pendant que l’assiégeant creusait ses tranchées et dressait ses batteries. Voilà pourquoi Byzance se maïntint libre et prospère jusqu’au jour où, servi par des circonstances exceptionnelles, le génie de Mahomet II parvint à neutraliser tant d'avantages et à s'emparer de la ville qui avait défié tant d’armées.

Ce jour-là, on découvrit que l’Empire byzantin luimême avait cessé d'exister, tant il s'était identifié avec elle ! Elle en était, si on peut faire cette comparaison, la tête et le corps à la fois, les provinces, tour à tour perdues et reconquises, faisant, dans l’économie de son être, l'office des ailes qui soutiennent le vol du papillon, mais qui ne sont pas indispensables à son existence. Aussi l’histoire de la ville et celle des provinces présentent-elles d’étonnantes différences et il convient de les mettre dans tout leur relief pour bien faire comprendre les vicissitudes de leurs destinées respectives.

Imprenable et imperturbable, tranquille au milieu des guerres, riche pendant la détresse de l’univers, la ville se livrait au plaisir de vivre et s’assouvissait des voluptés d’une civilisation tout entière tournée vers la jouissance. Son peuple vif, nerveux, impressionnable, ayant à la fois cette finesse d'esprit et cette corruption de mœurs qui sont propres aux vieilles capitales, circulait avec une fiévreuse animation à travers ses places publiques pleines de soleil et de bruit et se retrouvait tout entier sur les gradins de ses hippodromes, toujours prêt à acclamer ou à renverser avec le même enthousiasme le souverain du jour. Qu'il fût riche ou pauvre, les ressources matérielles, intellectuelles et artistiques accumulées dans la capi-

tale faisaient du Byzantin l’homme le plus heureux de l'Empire, et de Byzance elle-même le seul endroit du monde où la vie valût la peine d’être vécue. Là, les vieilles divinités du plaisir retrouvaient un peuple d'adorateurs, qui savait leur rendre un culte intelligent et digne d’elles. L'existence y semblait une fête perpétuelle, dont des milliers d’esprits s’ingéniaient à multiplier et à diversifier les agréments. Le plus indigent y avait à son service des cohortes entières d'amuseurs, à qui l'État avait confié le sacerdoce des plaisirs populaires. Quiconque, dans les provinces, voulait briller ou parvenir accourait là, comme sur le seul théâtre qui pût le mettre en évidence, et ainsi la capitale se ravitaillait continuellement des richesses et des talents de l'Empire entier. Qu'était-ce, auprès de cet Éden de la civilisation humaine, que ces humbles cités occidentales qui, pendant ce temps, se préparaient, au milieu du travail et de l'étude, à un avenir encore inconnu? On les voyait à peine, tandis que l’œil du genre humain était fixé sur Byzance. Du fond du pays des Hespérides, Benjamin de Tudèle la saluait comme la ville des villes; le Russe qui grelottait sous un ciel de glace sentait son imagination s’échauffer à la pensée des merveilles que renfermait la magique Tsarigrad, et, au fond de l'Orient, les Musulmans, maîtres des plus fameuses et des plus antiques cités du monde, se disaient que le plus brillant joyau de l'univers leur manquerait tant que la reine de Roum n’obéirait pas au commandeur des croyants.

Bien autre était la condition des provinces. Elles n'étaient rien que les arsenaux et les greniers de la capitale. Toute leur vie politique résidait dans les

bureaux de Byzance, d’où leur venaient leurs administrateurs. Incessamment pressurées par un fisc impitoyable, voyant toujours leurs intérêts les plus chers sacrifiés aux plaisirs de la capitale, tourmentées dans leur conscience religieuse par des papes laïques, privées de toute espèce d'autonomie et d'initiative et, par là même, de tout motif d’attachement à la patrie, elles languissaient dans un état d’épuisement et de faiblesse extrêmes. Autant il y avait à Byzance de ressources pour soutenir le choc du plus formidable assiégeant, autant les provinces étaient désarmées en face de l’envahisseur. Le premier aventurier venu pouvait traverser impunément les régions qui, des deux côtés de l’Hellespont, s’étendaient en avant de Constantinople, comme les vastes glacis de cette opulente cité; il ne rencontrait d’obstacle que devant ses murs. Il se passa, sous ce rapport, des choses vraiment inouies, et qui, sur un autre théâtre, paraîtraient fabuleuses. Pendant le règne de Justinien, un Lombard, nommé fldigisal, parcourut en déprédateur toute. l'Illyrie, à la tête de quelques centaines d'hommes, et, en 710, trente Sarrazins coururent triomphalement à travers l’Asie-Mineure, pillèrent et saccagèrent tout, et, après avoir brulé les vaisseaux grecs vis-à-vis de Chrysopolis, rentrèrent au quartier général sans avoir perdu un seul homme (x).

Bref, pendant mille ans, chacun des peuples voisins de l’Empire vint, à tour de rôle et à plusieurs reprises, planter ses tentes en face de Constantinople, qui, à la différence de Lacédémone, dut voir la fumée des camps de tous ses ennemis. Du haut de leurs créneaux, les

(x) Procop., De Bell, poth., IV, 27; LEBEAU, 0. c.,t. XIII, p.232.

habitants de la grande ville les virent défiler successivement, vêtus, ceux-ci de fourrures, ceux-là de soie, parlant toutes les langues, maniant toutes les armes, usant, les uns après les autres, leur ardeur sur l’unique boulevard que leur opposait l’Empire, mais toujours se répandant victorieusement à travers toute l'étendue du sol provincial. Du côté de l'Europe, ce furent les Avares, les Bulgares, les Slaves, les Hongrois, les Petchénègues; du côté de l’Euxin et de l’Égée, les Russes, les Normands, les pirates crétois; du côté de l'Asie, enfin, les Perses, les Arabes, les Seldjoukides et les Osmanlis. Au cours des dix siècles que résista la ville, chaque province fut vingt fois envahie, pillée, saccagée, livrée au fer et au feu. Des régions florissantes étaient converties en solitudes; des populations entières emmenées en captivité. On reconnaissait le passage des féroces envahisseurs au flamboiement des incendies qui consumaient les villes et les hameaux et à d'innombrables rangées de malheureux empalés ou crucifiés à terre. Il n’y avait pas, en dehors de Constantinople, un seul point où on püût se flatter de vivre à l'abri de quelque coup de main, et des villes comme Thessalonique tombaient au pouvoir d’une horde de brigands.

Voilà de quel prix les provinces payaient l'honneur de faire partie de l’Empire. Tantôt occupées et rançonnées par l’ennemi, tantôt reprises par les soldats de Byzance dans une de ces vigoureuses sorties qu'ils faisaient parfois sous la conduite de quelque grand homme de guerre, elles ne trouvaient de repos que dans une conquête qui les mettait définitivement sous l’autorité d’un seul maître. L’une après l’autre, elles se détachèrent pour toujours. Chaque siècle arrachaït

un lambeau de pourpre au manteau impérial que Byzance laissait traîner sur deux mondes, chaque génération voyait disparaître du cadre dela civilisation byzantine des peuples et des villes qui avaient été associés à ses souvenirs de gloire et de grandeur. C’est ainsi que l’Empire perdit, pour ne jamais les reconquérir, Alexandrie, Jérusalem, Antioche, Carthage, Ravenne et Rome, toute la Syrie, toute l'Afrique et la meilleure partie de l'Italie. Puis ce fut le tour de la péninsule balkanique, où il ne garda que l’étroite lisière des côtes, et dont les provinces furent tellement inondées par les populations slaves et bulgares, qu’on a pu se demander s’il reste encore quelques descendants des Hellènes dans la patrie de Thémistocle. Au x® siècle, l’Empire eut à pleurer la perte définitive de la Sicile; au xre, 1l se laissa enlever son dernier poste en Italie et un prince turc établit sa capitale à Nicée, presque en face de Constantinople. Au xrre, il dut souffrir que l’île de Chypre, la perle de la Méditerranée, tombât entre les mains d’un maître latin. Au XIIIe, saccagé, puis morcelé par les barons francs, il eut l’avant-goût de la catastrophe. Au xiv® enfin, les derniers Empereurs grecs, rentrés pour quelques générations encore dans la Ville impériale, assistèrent impuissants à l'invasion du continent européen par les Turcs, qui, maîtres déjà de l’autre rive du Bosphore, prenaient maintenant à revers la capitale inexpugnable. Aïnsi se resserrait le cercle de fer qui, en se rétrécissant d'année en année, devait finir par isoler Byzance du monde entier, et réduire son Empire à son enceinte. Les maîtres du monde n’étaient plus que les maîtres d’une ville; ils régnaient à portes fermées, selon l'expression saisissante d’un de leurs enne-

mis (1), sur leur propre prison, et le mot fameux du patriotisme romain : Urbs Orbrs, devait maintenant, pour être une vérité, se lire à rebours, comme les poésies rétrogrades de Léon VI!

Les provinces ne souffraient guère de se voir soustraites à la domination de Byzance, et, une fois conquises, elles ne la regrettaient pas. Sans doute, l’identité des mœurs et des traditions créait, entre elles et la capitale, des liens qui ne devaient pas se rompre sans douleur, et la répulsion qu'inspiraient le barbare et le musulman était grande. Mais enfin, on ne voit pas qu'elles se soient révoltées contre des étrangers qui, en les soumettant à une autorité moins lourde que celle des Empereurs, leur garantissaient du moins la liberté religieuse et les déchargeaient du poids d’impôts accablants. Il y en eut, comme l'Afrique, qui appelèrent l'ennemi; il ne s’en trouva aucune qui prît les armes pour se remettre spontanément sous l’autorité de ses premiers maîtres. Celles qui échappèrent le plus longtemps à la conquête étrangère défaisaient elles-mêmes, par un travail patient et pour ainsi dire inconscient, les mailles de la chaîne qui les rattachaïit à Byzance. C’est ainsi que Venise se trouva un jour une république libre et indépendante sans qu'on puisse fixer le moment où elle cessa de faire partie de l’Empire.

Quant aux provinces d'Europe et d'Asie Mineure, elles se détachèrent des mains énervées des Empereurs sous l'influence d’un de ces phénomènes remar-

(x) Lettre du sultan Baïezid à Manuel Paléologue : KAetoov Tac Box TŸc noAewS al BaolAesvs Ëv uéoo abri. DORANGE, a c,,c. 15, Cf.c: 13.

quables qui attestent la frappante unité des lois historiques. Ici, comme en Occident, l’appauvrissement général des populations et la chute des institutions locales avaient amené la naissance d’une aristocratie foncière qui devint, avec le temps, une véritable féodalité. Elle ne se développa point d’aussi bonne heure, parce que le césarisme qui l’engendrait cherchait sans cesse à la dévorer, et qu’il parvint tout au moins à retarder ses progrès. Elle ne prit pas non plus les mêmes caractères qu’en Occident, parce qu’elle ne fut pas alimentée dès sa naissance par l’afflux d’un puissant élément barbare. Néanmoins, au x® siècle, on la trouve déjà constituée et en lutte sourde avec le pouvoir central.

Cette lutte est bien intéressante à étudier. Les Empereurs, moins par sollicitude pour les intérêts de leurs sujets que par crainte de voir se former un pouvoir indépendant du leur, se donnèrent toutes les peines imaginables pour fermer les canaux par lesquels les biens des petits propriétaires ne cessaient d'aller augmenter les vastes patrimoines des riches. Les biens militaires, ces modestes fiefs accordés aux défenseurs de l’Empire pour prix de leur dévouement, furent déclarés inaliénables. Quant à ceux des pauvres, ils furent l’objet d’une série de mesures législatives savamment calculées pour en assurer la conservation. Une loi les frappa d’un droit de préemption au profit des parents, des voisins et en général des membres de la même classe de contribuables. Une autre loi força les riches de payer la capitation des pauvres qui ne pouvaient pas l’acquitter eux-mêmes. Une autre, enfin, défendit formellement aux riches d'acquérir, par quelque moyen que ce iût, les do-

maines des petits propriétaires. La puissante dynastie macédonienne et les régents qui, à diverses époques, partagèrent le trône avec elle, s’épuisèrent dans ces efforts de réaction contre la force des choses.

Mais rien ne servait. L’aristocratie terrienne se rendait tous les jours plus redoutable aux Empereurs. Quand les croisés arrivèrent dans le pays, ils y trouvèrent un état social dont les traits essentiels ne se distinguaient pas du leur. Il restait encore, il est vrai, des hommes libres dans les campagnes, mais la majeure partie des classes agricoles était composée de colons à redevances (r&oouo1), qui ressemblaient assez bien aux manants occidentaux. Pour les seigneurs territoriaux, ils ne le cédaient pas en richesse et en arrogance aux barons, et un d’entre eux, Nicéphore Botoniatès, se voyait assez puissant pour tenir tête aux Turcs avec les seuls hommes de sa suite, renforcés d’un certain nombre de mercenaires. Voilà bien l'équivalent de ce que les Latins appelaient un grand vassal de la couronne ! Sur tous les points du pays, on rencontrait de grandes familles, véritables dynasties provinciales dont les membres étaient autant d’aspirants au trône, et faisaient trembler le souverain. Tels étaient les Phocas, les Skléros, les Curcuas, les Comnène, les Cantacuzène, et nombre d’autres, dont plusieurs parvinrent à ceindre le diadème. Ainsi, par un résultat imprévu, l'excès dela centralisation amenait ici, comme en Occident, la dislocation du corps social, qui se recomposait par parcelles sur divers points où des supériorités locales existaient, et les Empereurs ne tenaient plus dans leurs mains que des rênes rompues par une tension exagérée. Ces événements intérieurs, tout autant que les conquêtes

étrangères, nous expliquent le singulier aspect que présente Byzance à la veille de sa chute : un Empire qui ne consiste que dans sa capitale, une tête qui cherche son corps, et qui commande dans le vide. Elle disparut enfin, cette cité bruyante et stérile, véritable momie de l’antiquité oubliée sur les rives du Bosphore. Le jour où elle tomba sous le cimeterre des Turcs, elle ne léguait rien au monde que la leçon salutaire qui se dégageait du spectacle de sa décadence, et la civilisation humaine n’eut pas à regretter de voir les sultans régner sur la Corne d’Or à la place des Césars. Les peuples modernes n'avaient guère appris d'elle que des vices. Il sortait, en effet, de Byzance une contagion qui suffisait pour corrompre dès le berceau les jeunes nationalités mises en contact avec elle. On verra, dans le chapitre suivant, de quelle manière la race germanique faillit périr empoisonnée par le byzantinisme et au prix de quelles mutilations elle finit par se dégager de ses étreintes. Ce qu’il faut rappeler ici, c’est la destinée des peuples slaves, ces Germains de l'Orient. Rien n’est lamentable comme l'histoire de l'éducation de ces peuples par leur marâtre hérétique de Byzance. Elle se vengea de ses farouches vainqueurs en les corrompant. Elle leur inocula le virus de ses hérésies, elle versa dans leurs mœurs la fange des siennes, et, en les hellénisant les uns après les autres, elle en fit de véritables Byzantins, plus sauvages et aussi vils que ceux de Constantinople. Des esprits sans force et des caractères sans dignité, capables de toutes les révoltes religieuses et de toutes les servitudes politiques, des sociétés ternes et languissantes d’où ne devait jamais sortir aucune grande inspiration, voilà tout ce que nous trouvons dans le

bilan de l’action civilisatrice de Byzance parmi les Slaves. Les Bulgares, les Serbes, les Valaques et d’autres encore furent ainsi infectés, et le souffle de mort alla atteindre, jusque dans les régions hyperboréennes, le peuple russe, dont le premier pontite semble avoir reçu des mains sacrilèges de Photius, avec l’onction épiscopale, cet esprit d’abjection qui devait prosterner le clergé national aux pieds du prince et attacher l’Église, comme une captive, au char triomphal des autocrates. Que l’Europe orientale, si profondément embourbée encore dans l’ornière du byzantinisme, reconnaisse l’origine de ses plaies et en maudisse les auteurs !

L'Occident fut plus heureux. L'Église catholique faisait bonne garde autour de son berceau et son éloignement même le protégeait contre la contagion. Ce n’est pas que les barbares occidentaux aient été indifférents aux flatteries et aux cadeaux qui leur venaient de Byzance. Bien souvent on put craindre, au contraire, qu’ils ne se laissassent prendre à ses intrigues artificieuses, et, pendant longtemps, on continue de voir la main des eunuques byzantins embrouiller à plaisir le fil de leurs destinées. Mais ce furent des tentatives stériles. Ils n’arrachèrent pas l'éducation de la race germanique à l'Église et ils durent se résigner à partager avec elle, gardant les Slaves et lui laissant les Germains.

Lorsqu’enfin, au bout de plusieurs siècles, les fils de l’Église et ceux de Byzance se retrouvèrent face à face, ils se regardèrent stupéfaits les uns les autres comme des gens qui n’ont rien de commun. Si les Grecs dépassaient les Latins par la culture de l’esprit et par le luxe de la vie matérielle, les Latins dominaient les Grecs de

toute la hauteur de leur supériorité morale. Droits et fiers, ils s’indignaient de la duplicité et de la corruption des gens qui raïllaient leur grossièreté et leur ignorance. Cette race aux mains rudes et aux grandes épées éprouvait un sentiment de répulsion devant ce peuple de courtisans mielleux et perfides. C'était l'opposition radicale du génie moderne émancipé parle christianisme et du génie antique avili par la politique païenne. Rien n’est plus instructif que ce contraste, rien ne démontre mieux la vertu civilisatrice de l'Église catholique, et s’il est quelqu'un qui puisse le contempler sans émotion, les enseignements de l’histoire sont à jamais perdus pour lui !

Et pourtant, Byzance n'avait pas été inutile à la société chrétienne. À une époque où la civilisation moderne, éclose dans l’Occident sous la tutelle de l'Église, était trop jeune et trop faible pour se défendre d’une manière victorieuse contre un ennemi extérieur, c'est Byzance qui, à son insu, se trouva être son infranchissable boulevard. Que serait devenue l’Europe catholique si, en 673, en 717 et nombre de fois par la suite, les hordes des sectateurs de Mahomet n'étaient venues se briser au pied des imprenables murailles de Byzance? Il suffit de poser cette question pour faire apprécier l’immensité du service que la ville impériale rendit au monde, en arrêtant devant ses murs l'élan victorieux de l’islamisme. Obligé de refluer sur lui-même, il dut ouvrir une autre issue à la bouillante ardeur de ses multitudes ivres de sang et de gloire. Il s’enfonça dans les vastes profondeurs de l'Asie, il se jeta sur l'Afrique, dont il parcourut tout le Httoral septentrional au galop de ses chevaux, et c'est ainsi qu'il repartit un jour, après un vaste cir-

cuit, à l’autre extrémité de cette société chrétienne qu'il n'avait pu entamer à l'Orient. L’impétuosité de son essor était déjà amortie par l’immensité de l'espace parcouru et les peuples occidentaux se réorgamisaient en ce moment autour des Francs, sous les auspices d’un homme de génie. Néanmoins, le choc fut encore terrible. Un grand royaume chrétien tomba en poussière et celui des Francs, suprême espoir de l'Église, parut un instant sur le point de périr. On peut juger du sort réservé à la civilisation, si, alors qu'il avait encore sa vigueur primitive et qu’il disposait dés ressources de tout l'Orient, l’islamisme avait pu, par-dessus Constantinople, pousser droit à travers les plaines désertes de la Hongrie et de l'Allemagne, jusqu'à ces faibles royaumes mérovingiens alors livrés à la discorde et à la débauche : il aurait écrasé, dans le berceau, l'avenir de la race franque et celui de l'Europe, Ce n’est donc pas sans profit pour la société occidentale que la reine de l'Orient resta si longtemps debout sur le promontoire européen du Bosphore, et l'historien doit bénir ici la longanimité de la Providence, qui faisait veiller les derniers des Césars, comme des sentinelles fidèles, au seuil de l’édifice dans lequel grandissait la civilisation catholique.

Sources.

HISTORIENS ET CHRONIQUEURS. La longue période de plus: de neuf siècles qui s’étend du règne de Justinien à la prise. de Constantinople par les Turcs n’a jamais complètement manqué d’annalistes. On signalera ci-dessous les plus importants, classés, dans l'intérêt de la clarté, en trois groupes. Sauf indication contraire, ils sont cités d’après le Corpus. Scripiorum Byzantinorum en 48 volumes, publiés à Bonn par Niebuhr, 1828-1855; entre parenthèses on indique les. autres éditions, le cas échéant.

A. Procope de Césarée a raconté l’histoire politique et militaire du règne de Justinien dans le De Bello Persico, le De Bello Vandalico et le De Bello Gothico (nouvelle édition de ce dernier ouvrage par Comparetti, Rome, 1895, dans les Fonti per la Storia d'Italia), l'histoire des travaux publics dans le De Ædificiis, et la chronique scandaleuse dans son équivoque pamphlet Historia Arcana.

Agathias, contemporain et continuateur de Procope, a consacré son livre intitulé De regno Justiniani aux cinq dernières années du règne de ce monarque (aussi dans les Histovici Graeci Minores de Dindorf, t. II, Leipzig, 1871).

Lui-même a été continué jusqu’à la mort de Tibère II, en 582, par Menander Protektor, dont il reste des fragments assez nombreux (Dindorf, t. IT).

A Menander Protektor se rattache immédiatement Theophylaktos Simokattes, dont l’Historia Œcumenica, en huit livres, est consacrée au règne de Maurice. (La seule édition critique est celle de Boor, Leipzig, 1887.)

Il ne reste que des fragments de l’Archaeologia, vaste compilation historique de Jean d’'Antioche, qui arrivait jusqu’au règne de Phokas. (Mueller, Fragmenta historicorum graecorum, t. IV et V.)

L'histoire abrégée de S. Nicéphore va de Phoskas jusqu’au mariage de Léon IV avec Irène (602-769). (Nouvelle édition par de Boor, Leipzig, 1880.)

Enfin, la Chronographie de S. Théophane, qui commence à Dioclétien, sert de source à partir de 769 jusqu'à la chute de Michel Rangabé (813). C’est le meilleur ouvrage historique de la littérature byzantine; il a toujours été fort consulté, et dès le 1xe siècle il fut traduit en latin par Anastase le bibliothécaire. (De Boor en a publié une nouvelle édition à Leipzig, en 1883.)

11 faut ajouter, aux documents qui constituent ce premier groupe, la compilation de Jean Malalas, dont les dernières parties sont consacrées au règne de Justinien, ainsi que les poésies de Corippus sur le règne de Justin II (Monumenta Geymaniae historica, Berlin, 1879) et celles de Georges de Pisidie sur les exploits d'Héraclius.

B. La date de 813, à laquelle s’arrête Théophane, a servi de point de départ à toute une série d’historiographes qui

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ont été ses continuateurs ou ses imitateurs. Le livre quatrième de la Chronique universelle de Georgios Monachos ou Hamartolos a le caractère de source pour la période comprise entre les années 813 à 842 (éd. de Muralt, Saint-Pétersbourg, 1859).

Genesios commence son ouvrage sous l’année 813 et va jusqu’à Basile Ier (886) ; ilest la source principale pour le règne de Michel III, dont il fut le contemporain.

Le Theophanes Continuatus, ouvrage anonyme qui a consulté Genesios, commence à la même année que lui et arrive jusqu’à l’année 967,

On mentionnera encore ici la chronique de Théodose de Mélite, qui arrive jusqu’au règne de Léon V; celle de Leo Grammatikos, qui va de 813 à 044; celle de Jean Skylizès, qui s’étend de 811 à 1081, et celle de Georges Cedrenos, qui s'arrête en 1057.

Les règnes importants de Romain II, de Nicéphore Phokas et de Jean Zimiscès (959-076) ont été racontés par Leo Diakonos.

Michel d’Attalie, dans son Histoire, qui embrasse les années 1034-1079, va de Michel IV jusqu’à Nicéphore Botaniatès, à qui son livre est dédié.

Constantin Porphyrogénète s’est fait le biographe de son grand-père Basile Ier.

Jean Cameniata, dans son De Excidio Thessalonicensi, a raconté un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire de Byzance (904).

Le diacre Théodose a laissé un poème historique sur la conquête de la Crête en 961.

Enfin l’évêque de Vérone, Liutprand, dans son Legatho Constantinopolitana (Monumenta Germaniae historica, Scriptores, t. III), a retracé sous forme satirique le tableau de la vie de palais à Byzance sous le règne de Nicéphore Phokas.

On peut classer aussi parmi les monuments historiques de cette époque l’ouvrage intitulé : De velitatione bellica Nicebhori.

C. L'avènement de la dynastie des Comnène ouvre la troisième période de l’historiographie byzantine.

Nicéphore Bryennos, continuateur de Michel d’Attalie, est l’auteur d’une chronique qui s'étend de 1057 à 1081 : c'est,

à proprement parler, un panégyrique de son beau-père Alexis Comnène.

Il trouva lui-même un continuateur dans sa femme, Anne Comnène, dont l’Alexiade, œuvre intéressante, mais ayant aussi le caractère d’un panégyrique, raconte les années 1069 à 1118. (Nouvelle édition, par Reïfferscheid; Leipzig, 1884.)

Cette même année 1118 est également le terme auquel arrivent dans leurs chroniques universelles le consciencieux Zonaras (édition Dindorf; Leipzig, 1875) et l'insignifiant Michel Glykas.

La suite de l’histoire des Comnène a été racontée de 1118 à 1176 par Jean Kinnamos, et de 1118 à 1206 par Nicetas Choniates. |

Quant à la Synopsis historica de Constantin Manassès, ouvrage versifié qui va de la création du monde à l’année 1087, elle ne doit être citée qu’à titre de spécimen de la décadence intellectuelle du temps.

Le Français Villehardouin appartient à ce groupe par son Histoire de la conquête de Constantinople (édit. de Wailly Paris, 1872), qui raconte la prise de cette ville en 1204 par les Latins.

L'histoire de la dispersion des Grecs en Asie Mineure, pendant la durée de l’Empire latin de Constantinople, a trouvé un narrateur dans Georges Akropolites (1204-1261).

Georges Pachymeres s’est fait l’annaliste des premiers Paléologue (1261-1308).

Les derniers livres de la vaste Romaica historia de Nicéphore Gregoras sont importants pour les années 1295 à 1350.

Pour les années 1320 à 1357, lire la chronique de l’empereur Jean Cantacuzène, et pour les années 1341 à 1462, celle de Jean Ducas.

Le siège infructueux de Constantinople, en 1422, par Murad II, est raconté par Jean Cananos; la prise de Thessalonique par les Turcs en 1430 est le sujet du livre de Jean Anagnostes. Théodore Panaretos enfin raconte l’histoire de l'empire de Trébizonde de 1204 à 1426.

La période de l’agonie de l’empire de Byzance a encore produit quelques chroniqueurs : Georges Phrantzès, qui raconte les années 1261 à 1466; Laonikos Chalcondylas, qui va de 1293 à 1463, etc.

On trouvera un bon nombre de documents historiques inédits de diverses époques dans le recueil de Sathas, intitulé : Meouowvtxÿ BiBatofñxn, 6 vol., Paris-Venise, 1872- F8?

HISTORIOGRAPHIE RELIGIEUSE. Bien que les principaux faits de l’histoire religieuse de Byzance soient racontés dans les ouvrages énumérés ci-dessus, il faut cependant, pour en acquérir une connaissance exacte, les étudier dans les documents spéciaux, tels que :

1° Les biographies de saint Jean l’Aumônier par Leontios, de saint Jean Damascène par le patriarche Jean, de saint Tarasios et de saint Nicéphore par saint Ignace, de saint Ignace par Nicétas le Paphlagonien, de saint Théodore le Studite par le moine Michel. Le grand recueil de Siméon le Métaphraste a, pour la période qui nous occupe, un intérêt plus littéraire qu’historique;

29 Les ouvrages de controverse tels que les traités dogmatiques de saint Maxime contre les monothélites, et ceux de saint Jean Damascène et de saint Nicéphore contre les iconoclastes;

3° Les correspondances des personnages mêlés le plus activement aux luttes religieuses de leur temps, à savoir : celles de saint Maxime, de saint Tarasios, de saint Théodore le Studite, de saint Nicéphore et de Photius, et celle des Papes contemporains des grandes hérésies. Un bon nombre de documents de ces deux dernières catégories ont été publiés par C. Will : Acta et scripta quae de controversiis ecclesiae Graecae et Latinae saeculo undecimo composita exstant; Leipzig et Masbourg, 1861, in-4°, et par Demètrakopenlos sous ce titre : "OpO680Ëoc EAAac fror nept rüv “EAAhvov tv yoabävrov Kart Aurivov Koi nept Tüv ovyypauuérev TV; Leipzig, 1872.

MONUMENTS LÉGISLATIFS, Heimbuch, Basilicorum libri LX, avec un supplément de Zachariae; Leipzig, 1833-1850, 5 vol.

Ce recueil est pour Byzance ce que le Corpus juris civilis de Justinien est pour la vieille Rome : une compilation encyclo-

pédique dans laquelle on a recueilli tous les monuments du droit byzantin.

Zachariae von Lingenthal, Novellae constitutiones impeyatorum post Justinianum quae supersuni ; Leipzig, 1857.

DIPLOMES ET DOCUMENTS OFFICIELS. Miklosisch et Müller, Acta et diplomata graeca medii oevi, 6 vol.; Vienne, 1860-1890. A. Theiner et Miklosisch, Monumenta spectantia ud unionem ecclesiarum ; Vienne, 1872.

Insrirurions. Les ouvrages qui nous ont été conservés sont de trois dates différentes et exposent le tableau de la vie byzantine pendant ses trois phases principales :

Au vie siècle, Johannes Lydus, dans son De M agistratibus populi romani, est un témoin qui nous renseigne surtout sur les derniers temps du Haut-Empire.

Au x®, Constantin Porphyrogénète décrit l’état de l'Empire byzantin pendant sa période la plus brillante, dans le De administrando imperio, et le De caeremontis aulae byzanfinae.

Enfin, au dernier siècle de son existence, l'Empire trouve encore dans Codinos, auteur du De officiis aulae byzantinae, le consciencieux greffier de sa décadence.

GéocrAPrHes. Le vie siècle a produit deux géographes : Hierocles Grammatikos, dont le Synecdemos (édit. Parthey, Berlin, 1866) contient la description de l’Empire d'Orient, et Cosmas Indopleustes, qui, dans sa Chrishana Typographia, fait un essai de géographie sacrée universelle.

Dans le De Thematibus, de Constantin Porphyrogénète, nous possédons un aperçu de la géographie politique de l'empire au x° siècle.

ARCHÉOLOGIE. Paul le Silentiaire, au vit siècle, a écrit son intéressant Descriptio Sanctae Sophiae. Au xI°, un anonyme nous a laissé une précieuse description de Constantinople sous ce titre : Antiquitatum Constantinopolitanarum libri IV, dédiée à Alexis Comnène. Nicetas Choniates, au xtr1° siècle, écrivit son De statuis oeneis post captam a Laïinis Constantinopolim destructis. Du xIv®, il nous reste le Descriptis urbis

Constantinopoleos, de Christophe Buondelmonti (à la suite de Jean Kinnamos, dans l’édition du Corpus de Bonn). Enfin Gillius, au xvi® siècle, a retracé le même tableau dans l’ouvrage intitulé : De Topograbhia Consilantinopoleos et ejus antiquitahibus libris IV (Banduri, Imperium Orientale, 1711, t. D.

D'autres documents encore, mais de moindre importance, se trouvent dans les précieux recueils de Ducange, Historia byzantina, Paris, 1680 (en deux parties : I, Familiae Byzantinae, II. Constantinopolis Christiana), et de Banduri, cité ci-dessus.

MÉLANGES. On citera ici, en première ligne, quelques ouvrages moraux à l’usage des princes, tels que l’Expositio capitum admonitoriorum du diacre Agapet, dédié à Justinien; le Paraenesis de l’empereur Basile Ier adressé à son fils Léon VI, et l’Institutio Regia, composé par le patriarche des Bulgares, Theophylacte, pour son élève Constantin Porphyrogénèête.

Les poésies de Theodoros Prodromos et les lettres et discours du patriarche Eustathe servent à faire connaître la société du xrr° siècle. Enfin, ce qui reste des recueils scientifiques de Constantin Porphyrogénète donne une idée de l’état intellectuel du monde byzantin.

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