CHAPITRE VII LES ROYAUMES ARIENS
La chute de l'Empire romain d'Occident avait été une de ces crises terribles qui font époque dans l'histoire du genre humain. Semblable à quelque grand cataclysme de la nature, elle précipita les barbares sur la civilisation comme des avalanches qui écrasent tout, ou les promena comme des blocs erratiques à travers ses flancs, dont ils meurtrissaient et déchiraient les délicats tissus. Aux horreurs passagères qui accompagnent toute invasion à main armée, se joignaient les convulsions que détermina l'introduction violente de tant de peuples dans un milieu social où ils s’établissaient à demeure. Ils venaient avec leurs familles et leurs dieux, et ils ne demandaient pas seulement de l'or et du pain, mais des terres et des foyers. Aussi le lendemain de la victoire fut-1l, par endroits, plus cruel que la lutte elle-même. Il serait difficile de donner un aperçu de toutes les scènes de carnage et de désolation qui remplissent les lugubres annales du v® siècle : le fer et le feu promenés à travers les provinces, des populations entières massacrées, de vastes régions dépeuplées, la famine venant exterminer ce que la guerre avait laissé, le désespoir poussant l'humanité jusqu'aux excès les plus lamentables, la nature elle-même, privée de maîtres, retournant à la sauvagerie primitive. On n’exagère pas en disant que l'imagination ne peut concevoir aucune atrocité
qui ait été épargnée aux hommes pendant ces saturnales de la mort et les cris de douleur poussés par les contemporains ne nous ont gardé qu'un bien faible écho de ces temps infortunés, où l’on croyait assister à la destruction de l’univers (1).
Néanmoins, l'Empire pesait si lourdement sur le monde que beaucoup ne crurent pas avoir acheté sa disparition trop cher au prix des désastres inévitables de l'invasion. On éprouvait du soulagement à se sentir échappé à l’infernale fournaise du monde romain, dont l’atmosphère horriblement surchauffée dévorait toutes les existences ; on respirait au milieu des ruines et, bien que les barbares fussent des maîtres incommodes et odieux, on était plus assuré devant eux qu’en présence du gigantesque fantôme impérial. Sans doute, la catastrophe était épouvantable, mais la vie dans l'Empire ne l’avait-elle pas été davantage? Il ne faut pas s'étonner de retrouver cette impression dans les écrivains du temps, à côté des sinistres souvenirs laissés par ceux de l'invasion, et on doit combiner ces deux catégories de témoignages opposés si l’on veut se faire une idée de l’impression produite sur les esprits par les grands bouleversements du ve siècle (2).
En somme, il était manifeste qu'une ère nouvelle venait de s'ouvrir. Le monde n’appartenait plus à Rome. Rome elle-même , et le monde avec elle, était au pouvoir des peuples jeunes et inexpérimentés qui venaient de faire leur entrée victorieuse sur la scène de l’histoire. On rencontrait ces conquérants dans
(x) Vicror Vir., III, 18; IDAT,, Chron., c. 16; S. Isip., Histor., €. 72; PRoCOP., De Bell. vandal., I, 2, et De Bell. goth., II, 17. (2) SALVIAN., De Gubern. Dei, V, 37; PAUL ORros., VII, 41.
toutes les villes de l’Europe occidentale. La Germanie et la Scandinavie, ces officines de nations (I), semblaient s'être vidées sur le Midi, et nous retrouvons au ve siècle, éparpillés dans un bizarre pêle-mêle sur les bords de la Méditerranée, des noms de peuples que nous cherchions du temps de Tacite sur les rives de la Baltique et de la mer du Nord, et aux jours de Marc-Aurèle et de Decius sur les bords du Danube et de la mer Noire. Toutes les nations germaniques avaient laissé quelques-uns de leurs débris en Italie : sous Odoacre, on y voit figurer des Hérules, des Scyres, des Ruges, des Turcilinges, des Alaïins, sans compter les descendants des Marcomans et des Taïfales, qui y étaient colonisés depuis le 11e siècle, et les Ostrogoths, dont la lourde masse allait bientôt tomber de tout son poids sur ces fractions incohérentes de peuplades.
L'Espagne avait vu, en 400, les défilés des Pyrénées, livrés par la trahison, s'ouvrir à des nuées de barbares qui s'étaient répandus dans toutes ses provinces. Les Suèves avaient occupé le nord-ouest, les Alaïns, le centre, les Vandales, le nord et le sud; puis un autre groupe de la famille gothique, les Visigoths, était venu troubler dans leur possession précaire ces conquérants d’un jour, avait refoulé les Suèves dans les montagnes, écrasé les Alains, expulsé les Vandales et créé, sur les deux versants des Pyrénées, un royaume qui allait des rives de la Loire jusqu'aux colonnes d'Hercule. Rejetés de l’autre côté de celles-ci par les progrès de leurs puissants adversaires, les Vandales étaient venus fondre sur les provinces africaines; ils
(1) JORDAN,, c. 4.
s'étaient fixés à Carthage, où ils avaient hérité de la puissance maritime de cette ville fameuse, ainsi que de sa haine implacable pour le nom romain. La Gaule, cet insigne fleuron de la couronne d'Occident, avait été dépecée par plusieurs nations. À côté des Visigoths, les Burgondes occupaient la belle vallée du Rhône, avec les hautes régions alpestres qui envoient à toutes les mers de l’Europe le tribut de leurs eaux. Les Alamans avaient forcé la ligne de circonvallation qui protégeait les champs décumates et s'étaient répandus, de ce côté du Rhin, jusque dans les plaines de l'Alsace. Les Francs étaient solidement établis sur le cours inférieur des trois grands fleuves des Pays-Bas : le Rhin, la Meuse et l’Escaut, pendant qu'aux extrèmes confins de l'Empire, les Anglo-Saxons poursuivaient sans merci la conquête de l’île de Bretagne, abandonnée des Romains. Vingt peuples éphémères se disputaient la vallée du Danube. Les Ruges étaient les arbitres du Norique depuis la mort de saint Séverin. Plus loin venaient les Hérules, inquiets aventuriers qui se distinguèrent au service de Byzance, mais qui ne parvinrent pas à fonder une nation stable; derrière eux s’échelonnaient les Gépides, arrière-garde du groupe gothique, destinée à périr dans un duel tragique avec les derniers venus de l'invasion. Ceux-ci étaient les Lombards, qui, campés sur les hauteurs de la Bohême, semblaient être tenus en réserve pour clore l'ère des grandes migrations et des grandes catastrophes.
Tous ces barbares, qui avaient été également redoutables à l'Empire, étaient également détestés des Romains, dont le ressentiment national ne faisait guère de distinction entre eux. L'histoire, plus équi-
table et plus clairvoyante, en doit faire d’essentielles. En examinant avec un peu d’attention le fourmillement des peuplades germaniques qui vont et qui viennent parmi les ruines de l’Empire écroulé, on s'aperçoit bientôt qu’elles se partagent en deux groupes géographiques dont les tendances et les destinées diffèrent profondément. Le groupe du Nord, qui comprenait les Francs, les Alamans et les Anglo-Saxons, avait gardé toute la rudesse des mœurs primitives. Ceux-là représentaient la barbarie pure, qui n'avait point passé par les camps des armées impériales, qui n’avait pas courbé le front sous les eaux du baptême et qui ne connaissait aucune espèce de ménagement vis-à-vis du monde romain. Quand une fois la fièvre du carnage avait allumé leurs tempéraments, ils s’y abandonnaïent avec une frénésie sans bornes. Tout périssait sous leurs coups. Les villes qui tombaient entre leurs mains voyaient leur population massacrée avec ses prêtres jusqu’au pied des autels, puis, sur leurs murs baignés de sang, les farouches vainqueurs allumaient les flammes joyeuses de l'incendie. Aujourd’hui encore, le sol de la Belgique et des provinces rhénanes est un témoin silencieux, mais éloquent, de leurs ravages, qui n’ont pas eu d’historien. À tous les explorateurs qui fouillent ses flancs, il livre en abondance les ruines des villes et des villas romaines calcinées par l'incendie et recouvrant les ossements de leurs habitants égorgés.
Les peuples qui faisaient partie du groupe méridional apparaissent sous un jour beaucoup moins sombre. De tous les Germains, ils semblent avoir été les mieux doués et les plus aptes à s’assimiler les conquêtes de la civilisation. A l'exception des seuls
Vandales, ils s'étaient familiarisés de longue date avec les mœurs romaines. Ils parlaient la langue de l'Empire; ils avaient en grande partie servi SOUS ses drapeaux; ils étaient pour lui plutôt des soldats rebelles que des ennemis irréconciliables. La plupart, d’ailleurs, avaient subi l'influence salutaire du christianisme et ils s’en souvenaient jusque dans leurs plus extrêmes violences. Le sac de Rome par les armées d’Alaric n’a rien des horreurs qui accompagnaient la conquête des villes gauloises et bretonnes par les terribles compagnons de Chrocus ou de l'Homme de Feu. Il faut ajouter, pour compléter ce parallèle, que ceux-ci, établis aux extrémités septentrionales de l'Empire, étaient restés en contact avec le sol natal, d’où ils tiraient leurs ressources et leurs inspirations, et qu’un incessant afflux de barbarie venait neutraliser chez eux l’action adoucissante du courant civilisé. Ceux du Sud, au contraire, complètement déracinés et jetés loin de la patrie primitive au milieu du monde méditerranéen, se polissaient peu à peu, grâce au frottement quotidien avec les populations étrangères. Entre Romains et barbares, pour toutes ces raisons, l’abîme était beaucoup moins large sur les bords du Tibre et du Tage que sur ceux du Rhin et de la Tamise, et tout semblait faire croire que, si la race germanique était appelée à renouveler le monde, cette glorieuse mission serait dévolue aux peuples du groupe méridional.
Il n’en fut rien pourtant et ce sont précisément les plus barbares et les plus arriérés des envahisseurs, les Francs et les Anglo-Saxons, qui eurent l'honneur de fonder la civilisation moderne, tandis que leurs frères mieux doués et en apparence plus favorisés par la for-
tune devaient périr sur le seuil même du monde nouveau, qu'ils illuminent de leur éclat fugitif. Voilà un étrange spectacle et un des plus instructifs que les annales de la civilisation aient eu à enregistrer. Il n’est pas inexplicable et on aura fait un grand pas dans la connaissance de ce vaste sujet, si l’on parvient à comprendre pourquoi l’histoire n’a pas respecté le droit d’aînesse des peuples dont les rapides destinées vont passer sous nos yeux.
Quelle était, immédiatement après les premières convulsions de la conquête, la situation de ces barbares vis-à-vis des populations romaines? A vrai dire, elle n’était pas d’une violence exceptionnelle et elle n'avait rien de particulièrement oppressif pour les vaincus. On peut même, sans trop de témérité, admettre qu’elle avait, à un certain point de vue, un caractère légal, bien différent du régime créé par une conquête pure et simple. Et d’abord, les barbares n'avaient pris possession que d’une partie du sol provincial et laissaient le reste aux anciens propriétaires. Les conditions dans lesquelles avait eu lieu ce partage forcé n'étaient pas de leur invention. Ils les avaient empruntées, sans y presque rien changer, à la législation impériale sur les logements militaires. D’après cette législation, les habitants partageaient leur foyer avec le soldat dans une proportion déterminée : un tiers était cédé à l'hôte, comme l’appelait le langage officiel; les deux autres tiers restaient à leur disposition (1). Lorsque, fatigués de leur vie errante, les barbares voulurent rendre définitif ce régime temporaire, ils soumirent à la même obligation les pro-
(1) Cod. Theog., VII, tit. VIII en entier.
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priétés territoriales et partagèrent avec le maître non plus seulement sa maison, mais aussi ses biens. De plus, il leur arriva souvent de prendre pour eux la part qui lui était faite, c'est-à-dire les deux tiers, et de ne lui en laisser qu’un. Ce fut là la plus importante modification introduite dans leurs relations accoutumées avec les provinciaux et elle se fit, celle-là du moins, d’une manière régulière et générale. Pour le reste, si l’on excepte ce qui se passa chez les Vandales, où la conquête eut un caractère plus atroce qu'ailleurs, il n’y eut pas de confiscation, pas de spoliation totale. Le nombre de ceux qui durent céder une partie de leur avoir ne dépassa point celui des nouveaux occupants. Ceux-ci respectèrent la vie et les biens du provincial, une fois qu’ils eurent acquis eux-mêmes un peu de cette terre après laquelle ils avaient tant soupiré. En somme, les populations des provinces furent moins surprises par l'invasion qu'on ne pourrait le croire. Dans plus d’un cas, toute la conquête consista à rendre permanents les logements militaires, qui étaient temporaires auparavant. Souvent, d’ailleurs, je conquérant qui venait mettre la main sur une partie des biens d’un provincial était le même qui en avait déjà eu la jouissance comme soldat de l’armée romaine et le propriétaire partageait avec une ancienne connaissance.
Sans exagérer la portée de ces considérations et sans vouloir en rien diminuer les souffrances de la première heure, on peut dire que le partage forcé des terres eut au moins deux bons résultats partiels. Le premier, ce fut de fixer désormais sur le sol et d’intéresser à la conservation de la paix publique ces armées errantes et indisciplinées, pour qui la destruction
était presque une nécessité. Le second, ce fut d’augmenter le nombre des propriétaires libres et de rendre quelque vie à l’agriculture, en morcelant tout d’abord ces immenses latifonds qui réduisaient en prairies ou en forêts des régions entières. Mis en possession de leurs nouveaux domaines, les barbares cessèrent d’être un danger pour la propriété et pour la sécurité publique. Leurs intérêts se confondirent avec ceux du reste de la population. Ils devinrent conservateurs aussitôt qu'ils eurent quelque chose à conserver. Et ces hommes qui avaient été les plus cruels ennemis de l'ordre social se virent amenés, par le jeu de la fortune, à en être les plus énergiques défenseurs.
Les provinces romaines durent présenter un bien étrange spectacle à la suite des événements qui avaient rempli le ve siècle. Partout on rencontrait une population bigarrée dans laquelle se mélaient, en proportions inégales, deux races ou, pour mieux dire, deux sociétés versées l’une dans l’autre. Partout, la plus nombreuse et la plus éclairée était livrée à la plus grossière et à la plus ignorante, avec tout le cortège d'humiliations et de violences qu’entraîne nécessairement une pareille confusion. Les garnisons de Cosaques que nos pères ont reçues dans nos villes en 1815 devaient ressembler, sous bien des rapports, à ces maîtres arrogants et brutaux, accourus, comme eux, du fond des déserts dans les cités occidentales. A les voir circuler dans les rues au milieu de la population romaine, on les reconnaissait aussitôt à leur air superbe, à leur taille gigantesque, à la splendide coloration de leur peau et de leur poil, à leur costume court et serré, si pauvre au regard de la toge antique (x).
(1) Sip. APOLL., Epist., IV, 20.
A la différence du voluptueux citadin, parfumé, paré et couronné de fleurs, qui se distinguait par la pureté de son accent et par l'allure efféminée de sa personne, ils avaient continuellement l’arme au côté, ils parlaient un idiome rauque et inintelligible, ils se servaient de beurre rance pour frotter leurs longs cheveux roux, et les élégants patriciens qui n'osaient pas les regarder en face se vengeaient d’eux en déclarant qu'ils sentaient mauvais (1). Mais leur fierté barbare ne le cédait pas à la vanité sénile des Romains. Ils avaient le sentiment de leur incontestable supériorité et, loin de rougir de leurs mœurs nationales, ils mettaient comme un point d'honneur à les accentuer partout où le conflit entre eux et les vaincus avait le plus d’aigreur. Ils tenaient à leur costume, à leur langue, à leurs lois, parce que tout cela constituait les signes distinctifs de la race victorieuse, et, s'ils finirent par y renoncer, ce ne fut qu'à la longue et, pour ainsi dire, à leur insu.
Au reste, quelque diversité qu’il y eût dans les relations entre les deux races, les barbares formaient partout un groupe compact et uni, qui offrait les caractères d’une véritable aristocratie. Le roi leur appartenait et faisait rejaillir sur eux l'éclat dont ïl brillait. Tandis que, pour les provinciaux, 1l était devenu l'héritier des Césars et l’auguste incarnation du pouvoir public, il restait toujours pour eux le chef national, plus aimé que redouté. Assis à sa table et vivant dans son entourage, ils entretenaient avec lui des rapports empreints d’une familiarité qui les élevait au-dessus de la classe ordinaire des sujets.
(1) Sip. APOLL., Carm., XII, 6.
En eux d’ailleurs résidait, comme au temps de l'Empire, la force armée, soit qu'ils la composassent à eux seuls, soit qu’ils s’adjoignissent des contingents levés parmi les indigènes. Cette supériorité militaire n'allait pas sans privilèges : ils en avaient plusieurs et ils en revendiquaient davantage. Rien, par exemple, ne leur répugnait plus que de payer des impôts. A leur point de vue barbare, l’impôt était le signe de la servitude, bon tout au plus pour ceux qui n’acquittaient pas la glorieuse redevance du sang. Ils gardaient leur législation propre, dans le large tissu de laquelle ils allaient et venaient avec une liberté si enviable, alors que les Romains restaient enfermés dans les chaînes étroites et multiples d’une législation savante, mais dédaigneuse des droits de la personnalité. Ils résistaient énergiquement aux efforts que faisaient leurs rois pour les courber sous le joug de la même autorité que les provinciaux. Aussi leur opposition aux empiètements d’un pouvoir à la romaine aurait préparé plus d’une difficulté à l’ambition des souverains si leur fin précoce n'avait noyé dans une même catastrophe les rois et les peuples.
Quant à la société romaine, en passant sous l’autorité des barbares, elle était restée ce qu'elle avait toujours été. Elle avait changé de maître, mais elle n'avait pas changé de régime. Son souverain, au lieu de s'appeler Empereur, s’appela désormais roi et des comtes prirent, dans la plupart des pays, la place des innombrables fonctionnaires qui, sous les noms de préfets du prétoire, de vicaires, de recteurs, de légats ou de présidents, gouvernaïient en sous-ordre les provinces et les cités. Pour le reste, on continua de vivre et de s'amuser comme autrefois.
ind
L'administration resta toute romaine et aux mains d'employés romains, bien que gérée pour le compte des barbares, qui d'ordinaire n’y comprenaïient rien. Les provinciaux gardèrent leurs tribunaux et leur code, Loin de songer à altérer la législation impériale, les souverains barbares se montrèrent sincèrement préoccupés d’en assurer les bienfaits réels ou supposés à leurs sujets romains. Dès le premier siècle de l’occupation, ils prirent la peine de recueillir les dispositions essentielles du droit romain dans des résumés. Ces recueils, comme le Breviarium d’'Alaric II ou le Papranus de Gondebaud, étaient, à la vérité, des compilations informes, qui attestaient une profonde décadence de l’esprit juridique; mais enfin, c’étaient des codes tout romains, au point qu’on y maïintenait jusque des lois injurieuses pour les conquérants. Telle fut notamment, chez les Visigoths, la loi de Valens, qui interdisait le mariage entre Romains et barbares (1) et qui subsista, au moins sur le papier, jusqu'au temps . de Recesvinthe ! Inadvertance étrange sans doute, mais significative, puisqu'elle atteste l'espèce d’impuissance du génie barbare vis-à-vis de la forte cohésion du droit romain. Les municipes conservèrent le peu de vitalité que leur avait laissée le régime précédent : ils purent s’étioler insensiblement sous l'œil distrait des conquérants, avec leurs curies, leurs défenseurs et leurs modestes attributions locales. L’existence privée du Romain ne différait en rien de celle qu’il avait sous les Empereurs : elle lui offrait toujours, bien que dans des proportions réduites, les voluptés et les souffrances de l’époque impériale. Rome, Ra-
(1) Cod. Theog., III, XIV, 1.
venne, Arles nous montrent les jeux publics aussi populaires, sinon aussi florissants sous Théodoric que sous Marc-Aurèle, Ce sont les mêmes courses de chevaux, les mêmes factions, les mêmes fureurs, la même incurable frivolité ! Il est presque inutile d'ajouter que le fisc n’avait rien perdu de son avidité d’autrefois et disposait, pour pressurer les populations, des mêmes ressources administratives : tout au plus, peut-on dire qu’il n’était pas aussi meurtrier, parce que les exactions barbares étaient moins savantes et moins systématiques. En résumé, l’Empire seul avait été conquis, mais les mœurs et les institutions ne devaient pas connaître le joug de la conquête.
Cela se comprend. La société romaine était trop fière et trop satisfaite d'elle-même pour ne pas se fermer dédaigneusement devant l’odieux contact des barbares. Elle les méprisait trop, tout en les subissant, pour leur emprunter quelque chose : n1 leurs vices, parce qu'elle en avait de plus doux, ni leurs vertus, parce qu’elles étaient trop rudes et trop difficiles. Les barbares, d’ailleurs, n'étaient pas assez nombreux pour pouvoir imposer leur genre de vie et ils étaient trop ignorants pour mettre à leur école des hommes civilisés. D'autre part, sauf quelques exceptions individuelles, rien ne fut tenté par les Romains de ce qui devait, en amenant un rapprochement entre eux et leurs maîtres, hâter la fusion des races et préparer l’avènement d’un régime nouveau. Il leur semblait naturel que tous les pas fussent faits par les barbares eux-mêmes. Enfermés, par leur orgueil, dans les préjugés et les défauts qui leur avaient enlevé l’empire du monde, ils ne cherchèrent ni à le mériter de nouveau, en s’en rendant plus dignes que les conquérants,
ni seulement à étudier en ceux-ci le secret de leur supériorité. Ils ne se donnèrent pas même la peine d'apprendre leur langue; et lorsqu'il arrivait à l'un d'eux de la savoir, il recevait de ses compatriotes des félicitations où l’étonnement n’est pas sans laisser passer une pointe d’ironie (x). «Les barbares, écrivait un lettré à un de ses amis, m’inspirent de l’antipathie parce qu’ils sont mauvais; mais ils me répugnent même quand ils sont bons (2). » Le monde romain resta donc en face des conquérants comme une masse impénétrable, sur laquelle ils ne pouvaient exercer aucune action sensible, ni bonne, ni mauvaise.
Les barbares, par contre, devaient, à la longue, ressentir les effets de cette loi de l’histoire qui veut que les vieilles civilisations conquises par des peuples jeunes se vengent d'eux en se les assimilant. Qu'ils fussent éparpillés au milieu des masses profondes de la population indigène ou accumulés sur quelques points dans l'intérêt de leur sécurité, ils ne pouvaient se dérober à l'influence du milieu ambiant, et ils se trouvaient les prisonniers de la vie romaine. Individuellement ils résistèrent plus ou moins longtemps à l’action de ce contact de tous les jours et de toutes les heures; pris comme nation, ils furent obligés de le subir immédiatement. Dans le mélange de nationalités qui composait leurs royaumes, l'élément romain devait l'emporter, sans conteste, parce qu'il était à la fois le plus nombreux et le plus civilisé. Aussi n'est-il pas étonnant que partout, sous la marqueterie enfantine des institutions barbares, on voie reparaître l'unité
(1) Sin. Apozz., Epist., V, 5; Cassiop., Variar., VII, 21. G}eSip, APporr., Epist,, VII, 14.
transparente du canevas romain, sur le fond commun duquel ont dû travailler tous les conquérants .
Ce phénomène, qui devait s’accentuer avec les années, présente dès l’origine un caractère de généralité bien remarquable. La royauté fut la première institution barbare qui se colora à la romaine, ayant d’ailleurs le plus grand profit à une transformation qui relevait son prestige et augmentait ses droits. Il faut ajouter que la vanité y eut autant de part que la politique. Puisant à pleines mains dans la vaste provision de titres et d’insignes que leur offrait la succession des Empereurs, les rois barbares semblent avoir goûté un plaisir naïf à s’en chamarrer eux-mêmes et les membres de leur entourage. Il n’est pas toujours facile de réprimer un sourire quand on les voit, ainsi affublés, préluder avec une gaucherie solennelle à 1eur nouvelle mission de souverains. Ce n’était pas chose si simple que de manier comme il faut les fils innom-. brables que la centralisation romaine faisait aboutir aux mains du maître. Il leur fallut, pour n’y pas échouer, s’entourer d’un personnel qui avait l’expérience des choses de la cour et de l’administration; ce furent, naturellement, des Romains qu’ils choisirent. Il suffit ici de rappeler les noms de Léon de Narbonne, de Laconius (1), et surtout de Cassiodore, pour donner une idée du rôle réservé dans les monarchies barbares à ces subalternes qui, devenus des ministres tout-puissants, n’entendaient pas laisser périr les traditions nationales. Tout resta donc romain : l'esprit du gouvernement, les institutions, les hommes qui le dirigeaient, et jusqu’au langage officiel. A lire, par
(1) Vita S. Epiphanii, c. 54.
exemple, les documents émanés de la chancellerie de Théodoric le Grand, on se croirait, non pas dans le royaume des Ostrogoths, mais dans l’Empire de Justinien.
Ce qui vient d’être dit suffit déjà pour montrer que les royaumes barbares dont il est question ici sont, à proprement parler, les derniers produits de la décadence romaine. Ils ne viennent pas ouvrir un monde nouveau : ils ferment l’ancien, auquel ils appartiennent complètement, et qui les a absorbés de la manière qu’on vient de voir. Ils en accélèrent même la disparition au moment où iis semblent travailler à le conserver. Il était impossible, en effet, que leurs mains grossières et maladroites touchassent au mécanisme compliqué de la société impériale sans en détraquer les rouages. Leurs ministres romains ne purent pas être partout, et conjurer tout le mal. D'ailleurs, il y avait, dans la vie publique romaine, une multitude d'institutions répondant à des besoins incompris ou ignorés des barbares, et qui durent forcément dégénérer et disparaître. L'administration, ce chef-d'œuvre de la bureaucratie impériale, perdit le caractère d’exactitude et de régularité presque infaillibles qui en avait fait un si admirable instrument d’oppression. Les ressorts de la machine publique, n'étant plus mis en mouvement, cessèrent de jouer et finirent par se couvrir de rouille. Les sources de la jurisprudence tatirent; le droit, que n’alimentait plus le courant de la vie politique, se racornit et prit l'aspect chétif qu'il a dans les codes romains faits à l’époque barbare; les arts et les lettres devinrent de plus en plus des distractions d'amateurs, considérées comme peu dignes d'hommes sérieux. Bref, toute l’activité sociale du
monde ancien se ralentissait peu à peu, et l’on assistait à l'extinction graduelle de la vie civilisée.
À cela, il n’y avait pas de remède. On ne pouvait pas espérer que les barbares tireraient de leur propre fonds les éléments d’une société qui remplacerait l’ancienne. Ils avaient gaspillé leur modeste patrimoine national, qui consistait surtout dans la pureté relative de leurs mœurs et dans la vigueur de leurs tempéraments. Sous le rapport des vices, ils étaient devenus, après une ou deux générations, aussi Romains que les Romains eux-mêmes. Ils couraient au cirque et aux thermes, ils s’entouraient d'esclaves et d’eunuques; ils entretenaient des danseuses et des mimes, ils amassaient des trésors, ils faisaient des collections d'objets d’art, ils passaient des bras de leurs courtisanes à d’opulents banquets où les meilleurs cuisiniers romains épuisaient tous les raffinements de leur métier. En un mot, ils se gorgeaient avec. une avidité gloutonne de tous les plaisirs que leur offrait la vie romaine, et ils y laissaient toute leur santé morale et physique. Il n’y a pas de plus lamentable exemple de cette décrépitude précoce que celui des Vandales, précipités, par un jeu de la fortune, du sein des fraîches forêts du Nord au milieu des ardeurs empoisonnées de la ville africaine. Là, entièrement coupés de la patrie germanique, et ne trouvant pas en eux assez d'énergie morale pour réagir contre leur milieu, 1ls périrent littéralement consumés. Quel contraste entre les tableaux que nous ont laissés de ce peuple deux observateurs romains, qui les ont décrits à un siècle d'intervalle ! À en croire Salvien, qui fut contemporain de leur entrée en Afrique, ils étaient alors chastes et simples; ils avaient horreur de la dé-
bauche, et telle était la pureté de leurs mœurs qu'ils avaient en partie guéri de leurs vices les Romains euxmêmes. Chez Procope, au contraire, qui avait porté les armes contre eux sous Bélisaire, et qui avait assisté à leurs derniers jours, nous les retrouvons livrés à toutes les voluptés, et amollis au point qu'il suffira d’une seule bataille pour détruire leur royaume et leur nationalité (1). :
On peut dire sans exagération qu'un barbare corrompu valait même moins qu’un Romain. Il apportait dans sa soif de jouissances sensuelles une brutalité plus grande, et il ne savait pas racheter la répugnante malpropreté de son tempérament par l'élégance des manières urbaines. Les jouissances intellectuelles le laissaient entièrement indifférent : il n’en avait pas même la notion. D'ailleurs, les lettres, en aiguisant l'esprit, n'amélioraient pas le cœur, et les rares types de barbares lettrés que nous offre le VI* siècle ne font pas regretter qu'ils soient si peu nombreux. Le commerce des Muses n’a pas adouci la férocité du roi Thrasamond, le plus fanatique et le plus cruel persécuteur qu’aient produit les Vandales, pas plus que la philosophie n’a ennobli le caractère de ce platonicien ostrogoth Théodat, assassin de sa bienfaitrice, oppresseur de ses sujets, et finalement traître à son peuple, qu'il livra à Justinien ! Il y a quelque chose de grotesque et d’odieux à la fois dans ces types de métis de la civilitation et de la barbarie, reluisant de tout le vernis d’une culture à laquelle ils restent totalement inaccessibles, et l’on comprend l’aversion que les lettres inspiraient aux meilleurs d’entre les conquérants germar
(x) SALVIAN, De Gubern.: Dei, NII, 7-23; Procor.,, De Bell. vandal., IE, 6.
niques, lorsqu'ils n’en apprenaient à connaître les effets que dans de pareils caractères.
Tel fut donc le résultat de la conquête du monde par les barbares. A peine mises en contact, les deux sociétés travaillèrent inconsciemment à s’entre-détruire, la romaine en communiquant ses vices à la barbare, la barbare en brisant de ses mains brutales les délicats organismes du monde impérial. Cela devait être. Il n’y a ni mariage, ni combinaison possible entre la pourriture et le germe : il y a communication de mort. Que ceux qui parlent du rajeunissement du monde par l’infusion du sang germanique veuillent bien s'arrêter devant les peuples que nous étudions ici : ils y verront ce que l'élément barbare, abandonné à lui-même, était capable de faire pour le salut de la civilisation. Aucun de ces royaumes ne’ parvint à jeter seulement les bases d’une nationalité. Chacun d’eux vit son avenir épuisé dans l'existence d’un seul homme, qui en est le fondateur, et dont la personnalité concentre tout l'intérêt qu'inspire son œuvre. Il est à peine descendu dans la tombe que l'édifice national croule avec lui, comme si la destinée voulait lui ménager des funérailles dignes d’un roi en offrant à sa mémoire l’holocauste de son peuple.
Le fondateur du royaume des Vandales d'Afrique est une des figures les plus remarquables de son temps. Ce chétif boiteux, maître de ses voluptés et esclave de ses colères, toujours prêt à réparer à force d'adresse ce qu’il avait compromis à force de violences, à la fois aventurier hardi et diplomate avisé, fut, avec Attila, le plus redoutable adversaire de l'Empire agonisant. Tantôt il fond sur lui avec une vigueur irrésistible, pour le désoler et le piller sans
merci: tantôt, immobile et invisible dans les trames qu’il ourdit de loin, il l'entoure d’un réseau d’ennemis acharnés qui, en épuisant l’empire, permettent au vieux roi de ménager ses propres forces. Les Huns, les Visigoths, les Suèves viennent à tour de rôle, obéissant à l'impulsion qu’il leur communique, assaillir Rome au moment que sa politique a marqué comme le plus propice pour l'exécution de ses plans. Sa supériorité sur les Romains dégénérés qu’il eut à combattre est incontestable, et il serait un des plus grands noms de son siècle, si on ne devait juger les hommes publics que d’après leurs talents et sans leur demander compte de leurs actes. Mais, consommé dans l'emploi des petits moyens, il manqua de génie véritable, parce qu’il manquait de véritable grandeur. Inaccessible à toute idée élevée, à toute inspiration généreuse, il ne connut jamais les hautes préoccupations de l’homme d'État, ni les saintes angoisses du civilisateur.
Toutes les ressources intellectuelles furent concentrées sur une œuvre de mort, et le fondateur de la monarchie vandale s’efface en lui devant le destructeur de l’Empire romain. Chargé du lourd fardeau des destinées d’un peuple naissant, il n’a pas su les faire durer plus longtemps que lui. Son coup d'œil, d’une finesse merveilleuse à saisir les occasions favorables dans le présent, n’était pas assez vaste pour embrasser l'avenir le plus rapproché. Comme si la fatalité de son rôle pesait sur tous ses actes, les rares mesures de conservation qu’il a prises comme souverain des Vandales et chef de la famille royale ont tourné au détriment de son peuple et de sa dynastie.
Sa loi de succession, qui avait pour but de prévenir les discordes en appelant chaque fois au trône le plus
âgé de ses descendants, fut un expédient qui servit plutôt à les fomenter. Il ne fut pas plus heureux dans sa politique vis-à-vis des vaincus. Là encore, il gâta tout, par excès d’habileté. La sécurité de son petit peuple de quatre cent mille âmes, qui ne comptait guère plus de cinquante mille guerriers, lui semblait menacée s'il le disséminait sur les provinces conquises. Pour éviter ce danger, qui d’ailleurs était réel, il aggloméra tous les Vandales dans la ville de Carthage et dans l'Afrique proconsulaire. Il fallut, pour les y établir, recourir aux plus grandes rigueurs envers les anciens habitants, qui furent dépouillés totalement et réduits à la condition de mendiants ou de colons de leurs vainqueurs. Cette mesure, d’une atrocité EXCeptionnelle même parmi les barbares, fut une faute qui en engendra d’autres. Pour ne laisser aucun boulevard aux révoltes d’une population exaspérée, Genséric fit raser toutes les places fortes. Carthage seule resta fortifiée, parce qu’elle était occupée par les conquérants, et ainsi le royaume d'Afrique fut converti en un vaste désert, avec une citadelle unique au centre (x). Il suffisait, pour s’en rendre maître, de prendre la capitale.
C'est là qu'assiégés pendant toute la durée de leur règne éphémère par la haine de leurs sujets, les Vandales s’abandonnèrent à l'ivresse du triomphe, et se gorgèrent des délices de la civilisation. Ils ne sortaient de leurs débauches que pour troubler le monde, et demander au pillage de nouvelles richesses, sources de nouvelles jouissances. Maître d’une côte que la nature
semble avoir destinée à être le siège d’une grande
(x) Procop., De Bell, vandal., I, 5.
puissance maritime, ils y disposaient, comme leurs prédécesseurs les marchands de Carthage, comme leurs successeurs les pirates d'Alger, d’une flotte qui était la terreur de la Méditerranée. L’Orient et l'Occident tremblaient devant eux. La Sicile, la Sardaigne, la Corse, les Baléares leur appartenaient. Rome, une première fois violée par les hordes d’Alaric, voyait tomber entre leurs mains tout ce que les Visigoths lui avaient laissé de trésors. Le Péloponèse et les îles de la mer Égée recevaient leurs visites. Tous les ans, sortant du port de Carthage pour quelque aventure inconnue, ils dirigeaient leurs voiles du côté, disaient-ils où soufflait la colère de Dieu (x). Sans cesse préoccupés d’abattre l’Empire de Rome et jamais d’affermir le leur, ils restèrent des étrangers en Afrique, jusqu'au jour où, partie de Byzance, une armée romaine accueillie à bras ouverts par les indigènes les balaya du sol. Rien ne devait subsister de ces farouches aventuriers, à part un nom qui est resté couvert d'une juste flétrissure.
De Genséric à Gondebaud, des Vandales aux Burgondes, le contraste est éclatant. Introduits en Gaule par un traité en règle, les Burgondes s'établirent paisiblement dans la province qui leur avait été assignée, et, lorsqu'ils éprouvèrent le besoin de s’agrandir, ce fut encore un pacte qui présida à leur nouvelle installation. Une fois fait, le partage resta définitif, et les Romains furent consciencieusement protégés contre toute diminution ultérieure de leurs héritages. La soif des conquêtes ne tourmentait pas les Burgondes. Ils prirent au sérieux les conventions en vertu desquelles
HP Peocopr., I,:r.
ils étaient au service de l’Empire; ils en remplirent exactement les obligations, et l’on sait que, non contents du titre de vassaux des Romains, ils cherchaient à se faire passer pour leurs parents. Aussi longtemps que dura cette nation, ses rois se firent un honneur de recevoir de la main des Empereurs d'Occident ou d'Orient, les titres de comtes et de patrices, et ils ne cessèrent d'envoyer à Byzance les plus humbles protestations de leur dévouement (1). Gondebaud, qui est devant l’histoire le représentant le plus complet de ce peuple, fut le premier qui légiféra en faveur de ses sujets romains, le code qu'il rédigea pour les Burgondes eux-mêmes est remarquable par l'influence qu'y exerce la législation romaine. Ce roi barbare, entouré de conseillers romains, et se mettant, pour ainsi dire, sous leur férule, méritait que Théodoric le félicitât de ce que, grâce à lui, les Burgondes se dépouillaient de leur barbarie primitive (2).
Mais la totale insuffisance du monde germanique devant les grands problèmes de l'avenir se révèle manifestement dans ce personnage hésitant et perplexe. Tout son règne s’écoula sans qu’il parvint à trouver sa voie. Il ne sut faire face à aucune des diffcultés qui, au dedans et au dehors, cernaïient son jeune royaume. Les Burgondes étaient resserrés entre plusieurs voisins, qui les refoulaient dans les montagnes et leur barraient le chemin de la mer : il ne profita pas des occasions qui lui furent offertes pour arriver à la Méditerranée. Lorsqu'il vit Théodoric et Odoacre se
(x) Sigismond à l’empereur Anastase : Vester quidem est populus meus, sed me plus servire vobis quam praeesse illi delectat. HHAVIT., Epist.. 83:
(2) Per vos propositum gentile deponit. Cassiop., Variar., I, 46.
DR OP ue,
disputer l'Italie dans une lutte sanglante, au lieu de revendiquer vis-à-vis de ces deux antagonistes le rôle d’un arbitre tout-puissant, il se contenta de celui d’un vulgaire pillard, et accourut, sur les derrières de leurs armées, rançonner un pays qu'ils avaient déjà ruiné. Arien, et menacé sur ses flancs par les Francs catholiques, il fut assez aveugle pour leur procurer l'appui de ses armes dans leur campagne contre les Visigoths ariens, et le résultat de cette expédition fut de le priver lui-même de l’appui de ses alliés naturels, en face des Francs désormais irrésistibles. Il ne se laissa pas entraîner par un fanatisme inconsidéré, comme d’autres monarques ariens, à persécuter ses sujets catholiques, et il montra même du penchant pour leur culte, qui était celui de plusieurs de ses parents; mais il n’osa ni s’y rallier franchement, ni s’en déclarer l'ennemi. La raison et l'intérêt l'appelaient dans l’Église,le préjugé national et la pusiilanimité l’en retinrent éloigné. Il doute, il hésite, il consulte, il provoque des réunions publiques, il prête l'oreille aux pressantes admonitions de saint Avitus de Vienne, il semble parfois convaincu, et disposé à quelque grande initiative, mais jamais il ne fait le pas décisif, et, par une irrésolution qui est le fruit d'un manque de caractère, il laisse s’écouler l'heure du salut de son peuple sans la mettre à profit (1). Ses fils devaient bientôt apprendre, par une expérience cruelle, que cette heure ne sonne jamais deux fois dans la vie d’une nation.
On ne peut pas reprocher le manque d'énergie et de décision aux rois visigoths de Toulouse. Là, point
(1) GREG. TUR., Hisi. eccl, Franc., II, 34.
d’'hésitation sur le but à poursuivre : on est franchement arien et résolument conquérant. Un traité avait accordé aux Visigoths l’Aquitaine seconde : ils ne cessèrent d'élargir ce domaine par des conquêtes sur l’Empire ou sur les autres barbares. Ils n’étaient pas, à proprement parler, les ennemis de Rome, comme les Vandales, encore moins ses vassaux, comme les Burgondes. Ils se considéraient plutôt comme ses héritiers, mais des héritiers légitimes et adoptés par l'Empire lui-même. Cette race héroïque gardait précieusement les grands souvenirs et les poétiques traditions de la conquête. Les Visigoths étaient la première nation germanique qui fut entrée en armes sur le sol du monde romain; ils avaient traversé de part en part les trois grandes péninsules méditerranéennes, qui en étaient les parties les plus belles: ils avaient taillé en pièces des légions romaines, tué des Empereurs, et conquis la Ville Éternelle, qu'ils avaient traitée en vainqueurs généreux. Après avoir montré à l'Empire ce qu’ils pouvaient pour le perdre, ils s'étaient fait gloire de devenir ses défenseurs, témoin la grande journée de Mauriac, leur victoire à eux, comme ils aimaient à le dire.
Chez aucun autre peuple barbare, la fidélité aux mœurs nationales ne s’affirmait avec une fierté aussi patriotique. Encore sous le règne de Théodoric II, lis avaient conservé les assemblées populaires délibérant sur les affaires publiques, et, bien que la connaissance du latin fût répandue parmi eux, ils s’adressaient dans leur langue maternelle aux ambassadeurs de l’Empire. Leurs rois, tout en devenant de fait les successeurs des Césars, avaient gardé la mâle vigueur qui distingue les chefs germaniques. Le tableau qu'un
contemporain nous trace de la journée de Théodoric IT nous fait admirer, dans ce barbare, un prince qui est aussi maître de lui-même que de ses sujets (x).
Cette nation parvient à l’apogée de sa puissance sous le règne de Théodoric Ier et de ses trois fils (419- 484), dont le dernier, Euric, est le plus grand de tous les monarques visigoths. Il règne sur l'Espagne et sur la Gaule; il conquiert la Provence et l'Auvergne; il parle de haut aux Empereurs, qui tremblent devant lui: il voit son alliance recherchée par les Suèves et par les Vandales; il est redouté de tous ses voisins et n’en craint aucun. Ce fils des envahisseurs châtie avec la sévérité d’un roi les pirates saxons qui venaient infester sa province d'Aquitaine. Arbitre de l'Occident, il semble avoir transporté à Bordeaux, sa capitale, le centre du monde romain. Il est le législateur de son peuple, et, sans être lui-même un lettré, il a dans la personne de son ministre, Léon de Narbonne, un Mécène qui encourage les beaux esprits, et qui essaie de les intéresser à la gloire de son maître (2). Enfin, il se trouve assez puissant pour n’avoir pas à compter avec l’Église catholique, et, bien que celle-ci règne sur tous ses sujets romains, il lui déclare la guerre, et la persécute pendant plusieurs années. On dirait qu'également jaloux de s’affranchir des influences de Rome et de celles de l'Église, le peuple visigoth va reprendre le projet qui avait séduit la première jeunesse d’Ataulf, et fonder un empire gothique subsistant par ses propres forces.
Vaine illusion ! Voici la hache de Clovis levée sur ce trône qui, au moment de sa plus grande splendeur,
(x) Sin. Apozz., Epist., I, 2.
un./70, IV, 22.
croulera sous les coups d’un grossier barbare. Une seule bataille a décidé du sort de la monarchie visigothique. Refoulée au delà des Pyrénées, elle ne s'y maintiendra qu’au prix d’une transformation qui lui enlèvera tout son caractère, et en se courbant sous les lois de cette civilisation catholique à qui elle avait si fièrement jeté le gant. L'œuvre d’Euric, après avoir brillé pendant quelques jours d’un éclat trompeur, échouait comme celles de Genséric et de Gondebaud.
Mais le plus remarquable, sans contredit, dans le groupe des souverains barbares, c’est Théodoric, roi des Ostrogoths d'Italie, héros étrange arrêté sur le seuil de la société moderne, entre un monde auquel il n'appartient pas encore et un monde auquel il n'appartient plus, et qui flotte entre deux époques dans un demi-jour plus favorable à l'épopée qu’à l'histoire. C'est le vrai grand homme des peuples du vi® siècle. On pourrait l'appeler le Charlemagne de l’arianisme. Jamais barbare ne s’assimila à tel point la civilisation moderne, ni ne lui parut aussi sincèrement dévoué. La grandeur de l'esprit et la noblesse du caractère s’unissaient dans Théodoric pour faire de lui le type de l’homme digne de commander à ses semblables. Également supérieur dans les arts de la paix et dans ceux de la guerre, il avait une vue claire de son but, et une notion exacte de ses moyens. Il mettait tout en œuvre lorsqu'il s'agissait de le poursuivre, il possédait l’art de s’arrêter à temps après l'avoir atteint. Il faut admirer en lui ces deux qualités si précieuses chez l’homme d’État, de savoir pardonner, et de savoir discerner le mérite de ses ennemis. Exempt du fanatisme arien qui fut le malheur des peuples germaniques, il serait sans reproche, si sa carrière ne S’ou-
vrait et ne se fermait par un crime, et s’il ne se présentait à nous entre les ombres accusatrices d'Odoacre et de Symmaque. Mais on ne comprendrait guère cette pathétique figure, si l’on n’y distinguait pas deux hommes qui, tour à tour, disparaissent l’un derrière l’autre : le conquérant barbare qui reste en scène jusqu’à la soumission définitive de l'Italie, et le pasteur des peuples, qui lui succède à partir de cette époque jusqu’à la dernière année de son règne. Alors par une tragique fatalité, le lion dompté reparut dans le grand homme, et, par ses violences, le civilisateur des Goths souilla de sang et de honte la fin de sa glorieuse carrière.
Théodoric s’était établi en Italie de l’aveu de Zénon, et, bien qu'avec une duplicité toute byzantine l’Empereur eût évité de donner à sa conquête une ratification formelle, le roi barbare, rivalisant de ruse avec lui, avait profité de son silence autant que d'un acquiescement explicite. Vis-à-vis de Byzance, il employait le langage assez humble d’un lieutenant ou d'un vice-roi, mais, à ses sujets, il parlait et commandait comme un roi, bien plus, comme un Empereur. Il occupait à Ravenne le palais d'Honorius, il se revétait de la pourpre, il s’entourait d’un opulent cortège de domestiques, il frappait monnaie à sa propre effigie, il employait le pluriel pour désigner sa personne, et tâchait d’apparaître aux yeux des Occidentaux comme un collègue des Césars. Tout resta romain sous son gouvernement. On continua de nommer des consuls, des préfets du prétoire, des gouverneurs de province. Le sénat de Rome et ceux des municipes furent conservés, et entourés d’attentions et d'honneurs. Les jeux publics furent l’objet de la plus
grande sollicitude du prince, non moins que les distributions gratuites de vivres. Le langage de Théodoric ne se distingue pas, sous ce rapport, de celui des anciens Empereurs. Lui aussi, il proteste que rien ne lui est plus à cœur que d’assurer aux masses une heureuse oisiveté (1). Ses ministres romains, avec une adresse remarquable, continuent sous lui les traditions séculaires de l'administration romaine, sans qu’on puisse remarquer aucune solution de continuité. Ils vont plus loin, ils mettent tranquillement dans sa bouche la majestueuse emphase du langage impérial. Écoutez-le parler; ce n’est pas un conquérant imposant un régime nouveau à l'Italie, c’est un barbare qui a été conquis lui-même par la civilisation, et qui, sur le trône, se trouve être le prisonnier d’un monde qu’il a détruit (2).
Il faut cependant bien se garder de croire que l'idéal politique du monarque ostrogoth ait consisté dans une fusion totale des deux éléments germanique et romain. Sans doute, il cherche à les réconcilier et même à les unir, mais autant qu’il est possible de deviner sa pensée à travers ses actes, on le voit préoccupé d'éviter l'absorption totale de l’un par l’autre. À ses yeux, la mission des Goths et celle des Romains étaient bien différentes, et, pour pouvoir la remplir
(1) CassioDp., Variar., I, 20.
(1) Théodoric à l'Empereur Anastase : Regum nostrum imitatio vestra est. Ibid., I, 1. Aux Gaulois : Exuite barbariem... Quid enim potest esse felicius quam homines de solis legibus confdere? Ibid., III, 17. Au vicaire de Gaule : Talem te judicem provincia suscipiat qualem Romanum principem transmisisse cognoscat. Ibid., III, 16. Et ailleurs : Cur ad monomachiam recurritis qui venalem judicem non habetis? Deponite ferrum. Jbid., III, 24. Et encore : Foedem est inter jura publica privatis odiis licentiam dare. Tbid., IV, 10, etc.
d'une manière convenable, il fallait qu'ils gardassent leurs caractères distinctifs. À ceux-là, jeunes et forts, le métier des armes et les charges de la guerre; à ceux-ci, instruits et pacifiques, les emplois civils et les occupations de la paix. Ce n’est pas précisément dans ce partage des attributions que l'on peut voir une innovation, car, depuis longtemps, les armées impériales ne se recrutaient plus que parmi les barbares. Mais l'originalité du plan de Théodoric consista à vouloir initier les Goths à la vie civilisée, sans toutefois leur faire perdre la vigueur physique et morale qui était leur principale qualité. Il les répartit sur le sol de l'Italie, leur assigna des terres, les soumit comme les Romains à l'empire des lois, ne leur permit pas de se considérer comme des conquérants, mais seulement comme une classe nouvelle de propriétaires, ayant ses juges propres et ses obligations spéciales, et rappelée expressément, par l’édit de Théodoric, au respect des lois générales de la civilisation. Il en voulait faire des soldats-citoyens qui, reliés entre eux par les liens de la nationalité, seraient protégés contre la contagion de la mollesse romaine par le métier des armes, et contre la tendance barbare par l'intérêt qu'ils avaient, comme propriétaires, à la conservation de l’ordre social.
C'était là une conception à la fois ingénieuse et factice. Si, d’un côté, elle eut ce bon résultat d'assurer la perpétuité d’une solide armée, il est certain qu’une pareille dualité de la société politique devait être un obstacle insurmontable à la création d’une vraie nationalité. Quoi qu’il en soit, rien ne fut épargné par le pouvoir pour rendre acceptable à tout le monde la manière dont il avait résolu le problème. Des pré-
cautions infinies furent prises pour que la condition faite aux Goths ne pût pas être regardée par les Romains comme constituant un privilège. Les moindres susceptibilités du patriotisme italique furent l’objet des ménagements les plus délicats, et rien de plus instructif, sous ce rapport, que la lecture des documents officiels émanés de la cour de Ravenne. Avec un peu de bonne volonté, on pouvait saluer un Romain d'adoption dans ce roi d’origine gothique, et se figurer que ses compatriotes, loin d’être à la tête de l'Italie, étaient à son service.
Personne, d’ailleurs, n’était fondé à prétendre qu’en s’ouvrant à l’illustre nation gothique, l'Italie était devenue la proie des barbares. Il n’y avait pas de honte pour elle à accueillir une race si noble. Les Goths n'étaient pas des barbares; 1ls étaient les frères et les égaux des peuples classiques; ils avaient un passé des plus glorieux et des souvenirs remontant plus haut que ceux de Rome elle-même. Enfin, destinés par la Providence à rajeunir la vieillesse de l'Empire, ils n'avaient cessé d’en être les alliés fidèles. Telle fut la thèse à la défense de laquelle le célèbre Cassiodore, le plus dévoué des collaborateurs de Théodoric, consacra toutes les richesses de son style et toutes les ressources de son érudition. Que les lettres aient été appelées, en cette époque de décadence, au service d’une entreprise aussi hardie, cela atteste sans doute la vitalité intellectuelle du milieu qui la vit éclore; mais que ce soit un patriote romain qui la conçut et l’exécuta, ce n’est pas un mince éloge pour le régime qui sut rallier une si précieuse adhésion.
Au teste, l'attitude personnelle de Théodoric était bien faite pour lui gagner les cœurs de tous ses sujets.
Il ne fit jamais aucune distinction entre les uns et les autres, et il ne cessait de répéter que ceux-là lui étaient les plus chers qui respectaient le mieux les lois (x). Ce n'étaient pas là de vaines paroles. Les moindres infractions que se permettaient les soldats goths étaient punies avec sévérité, et plusieurs fois on leur rappela durement qu’il n'existait pas de privilège en leur faveur (2). Le pouvoir se montrait bienveillant en même temps que ferme, la police était excellente; une sécurité inaccoutumée régnait partout. Bien plus, sous ce règne vraiment exceptionnel, l’agriculture, tombée si bas dans les premiers temps de l’Empire, se relevait peu à peu. Des travaux d'utilité publique étaient entrepris sur divers points et menés à bonne fin ; ici, on réparait d'anciens monuments; là, on en bâtissait de nouveaux. Le commerce commençait à revivre aussi et les lettres semblaient sortir de leur engourdissement. En un mot, l'Italie, étonnée de sa prospérité nouvelle, paraissait à la veille de reprendre le sceptre de l’Occident sous les auspices d’un nouveau Trajan. Théodoric y avait rattaché plusieurs provinces importantes : la Sicile, que les Vandales lui avaient cédée ; la Dalmatie, qui lui rendait l'empire de l’Adriatique, et la Pannonie, qui lui donnait les clefs de l'Orient. Il avait profité de la querelle entre les Francs et les Visigoths pour s'emparer de la Provence, par laquelle il avait le pied en Gaule, et, à la mort d’Alaric IL, il saisissait dans ses fortes mains tout l'héritage de ce roi, réunissant ainsi sous son autorité les deux branches de la nation gothique.
Mais son influence s’étendait plus loin encore, car
(1) Casstop., Variar., VII, 3.
PRID bid,.1,18,et19; 1HI,,13; LV, 14 et,30; Nr20:
352 CHAPITRE VIl
il s'était attaché par des liens de famille ou d'amitié la plupart des souverains barbares établis dans les anciennes provinces romaines. Le roi des Burgondes et celui des Visigoths étaient ses gendres; sa sœur avait épousé le roi des Vandales et sa nièce celui des Thuringiens; lui-même avait pour femme une sœur de Clovis et pour fils d'armes le roi des Hérules. Entouré de toutes ces relations illustres, il voyait son nom respecté jusqu'aux derniers confins du monde germanique, d’où les peuplades de la Baltique lui envoyaient leurs hommages, et il parlait avec autorité à tous les monarques ses voisins, qui subissaient sans répugnance l’ascendant du patriarche royal. Il aimait à intervenir dans leurs débats pour les calmer, ou à leur rappeler après la victoire les conseils de la modération (x). L'imagination des barbares est restée vivement frappée de la grande figure qu'il faisait parmi les monarques de son temps. Il a eu, comme Charlemagne, sa légende et, placé au centre d’un cycle épique, il revit sous les traits de Dietrich von Bern, qui apparaît au milieu des débats entre les princes comme un pacificateur et un arbitre souverain.
À voir tant de bonne volonté et de talent mis au service d’une œuvre sociale, on aurait pu croire qu’enfin la race germanique avait trouvé le chemin de l’avenir et qu’elle allait y entraîner à sa suite les Romains régénérés. Il n’en fut rien. Pour créer une société nouvelle, il fallait plus que le génie et les eftorts d’un grand homme, il fallait un principe nouveau. Depuis plusieurs générations, faute de ce principe, on se consumait en stériles efforts pour rajeunir l’ancien
(1) Nostrum est regios juvenes objectà ratione moderari. CassioDp., Variar., III, 2.
monde. Les Empereurs l’avaient essayé et on a vu qu’ils avaient échoué. Voici que les rois barbares l’essayaient à leur tour et qu’ils aboutissaient au même résultat. Tous, Empereurs et rois, se contentaient de mêler, dans des proportions différentes, les mœurs barbares et la civilisation antique, et tous voyaient sortir de leur creuset un composé factice et incohérent, d’où la vitalité était absente. L'étonnante supériorité de génie et de justice qui distingua la société ostrogothique de celle des Vandales ne se traduit pas même par une différence appréciable dans les résultats : l’une et l’autre succombèrent sous les coups du même conquérant et disparurent sans laisser de trace dans l’histoire. Il devenait manifeste que, pour assurer l'existence du corps social qu’on essayait de reconstituer, il fallait, à l'exemple du Dieu créateur, lui insuffler ce quelque chose d’immatériel et d’éternel qui est dans les sociétés ce qu'est l’âme dans le corps : le principe même de la vie.
Pour le dire en un mot, l’Église catholique manquait à ces royaumes façonnés à grands coups d'épée, et toutes leurs infortunes vinrent de là. Ce n'est pas qu’elle eût failli vis-à-vis des barbares à sa mission d’apostolat universel. Elle avait fait leur conquête avant qu’eux-mêmes eussent conquis l'Empire. La foi catholique était, au 1ve siècle, celle des Goths, des Burgondes, des Vandales et des Lombards. Théophile, évêque du premier de ces peuples, en venant siéger au concile œcuménique de Nicée, semblait y avoir apporté les prémices de leur vie religieuse. Mais l’arianisme avait passé de bonne heure, comme l’homme ennemi, à travers les moissons que l'Évangile faisait lever parmi ces chrétientés naissantes et y avait semé
des germes de division et de mort. La foi encore grossière et ignorante des Goths ne tint pas contre les artifices et les séductions des Empereurs grecs. Ils se laissèrent imposer un credo par ceux qui leur donnaient des foyers et ils devinrent les missionnaires inconscients de l’hérésie auprès des autres peuples de leur race.
C'est ainsi que Byzance se vengeait de ses vainqueurs en leur inoculant le poison qui devait tuer chez eux la vie chrétienne. L’arianisme fut la forme sous laquelle se produisit parmi les Germains l'influence corruptrice de la société antique. Eux, sans défiance, ils acceptèrent le funeste cadeau des Grecs et, détachés de l’unité catholique par une fraude gigantesque, ils ne s’aperçurent pas que c'était le christianisme lui-même et l’avenir qui leur étaient enlevés à la fois. Il y a peu de spectacles aussi tragiques, dans les annales de l’humanité, que celui de ces peuples si cruellement trompés par une marâtre à qui ils venaient demander du pain et qui leur donnait un scorpion |
L’arianisme, en effet, était totalement dépourvu de cette vertu éducatrice toujours active au sein de l'Église et qui, par un miracle incessant, renouvelle les individus et les nations. Le secret de cette vertu surnaturelle résidait, alors comme aujourd’hui, dans le dogme fondamental del’Incarnation. L'Église savait que son fondateur était Dieu; elle savait qu'elle était unie à ce Dieu par un pacte indissoluble, qu'il vivait en elle, qu’il se communiquait à tous ses membres par l’Eucharistie, qu’il agissait sur elle par les inspirations de l’Esprit-Saint, qu’il la sanctifiait par la distribution de la grâce. Le chrétien sentait battre contre son cœur le cœur d’un Dieu mort d'amour pour lui;
il s'échauffait à son tour au brasier de cette charité infinie, et il devenait capable de ces prodiges de sainteté qui faisaient porter à la nature humaine des fruits si merveilleux. Ainsi le dogme de la divinité du Verbe était, à la lettre, la source vitale dela civilisation chrétienne.
C'est cette source que l’arianisme vint tarir par sa glaciale doctrine qui faisait du Verbe une créature. Il avait beau, aussitôt ce sacrilège commis, chercher à l’atténuer en proclamant qu’il était d'une nature sublime et supérieure à celle de tous les êtres créés, il ne lui enlevait pas moins l’auréole divine dont il brillait aux yeux de ses adorateurs. Le barbare, qui se serait donné tout entier à un Dieu crucifié, n’éprouvait pas la même dévotion pour un Verbe créé. Le Verbe lui interceptait, en quelque sorte, son Créateur, et ce Dieu, refoulé désormais dans sa solitude inaccessible, cessa d’apparaître aux yeux du fidèle comme le Père plein d'amour. L'âme demeura froide et inerte sous la lumière imparfaite et brisée qu’elle recevait de lui: elle resta étrangère aux héroïsmes surnaturels de la charité catholique et au généreux enthousiasme que saint Paul appelait la folie de la croix. Religion sans piété et dépourvue du prestige de la sainteté, l’arianisme était, à tout prendre, un rationalisme déguisé. Il s’adressait à l'esprit seul, il était incapable d'arriver jusqu’au cœur. Il laissait la nature humaine telle qu’il la trouvait, sans pouvoir la débarrasser d’une seule de ses passions ou y faire fleurir une seule des vertus qui s'épanouissaient avec tant d'éclat au sein de l’orthodoxie.
L'arianisme ne se contenta pas d’être stérile : il fut encore destructeur. L'Église chrétienne était une
société vivante qui avait une tête et des membres, et une sève généreuse, circulant à travers tout le corps, y distribuait la vie et la santé. En rompant l'unité de la foi, l’arianisme détruisit aussi l'unité de ce corps spirituel; il arrêta le courant vital, et ses sectateurs, livrés à eux-mêmes, ne furent plus dans l'Église que des membres languissants et atrophiés. Leurs petits groupes nationaux, éparpillés, isolés, sans lien entre eux-mêmes ni avec le centre de la catholicité, ne formaient que des conventicules religieux. Il leur manquait le caractère universel et l’indépendance souveraine qui font la grandeur de l’Église catholique. Ce n'étaient pas des Églises véritables, mais bien plutôt des institutions politiques dont les rois étaient les chefs et dont les destinées étaient subordonnées aux intérêts temporels de la nation. Les dignitaires de la hiérarchie, nommés par le prince et enseignant ce qu'il voulait, se bornaïent à être de simples professeurs de morale, et la religion, avilie et dirigée par ceux qu'elle avait pour mission de convertir et d'élever, ne fut plus entre leurs mains qu’un instrument de domination.
Pas un saint ne se montra dans les rangs de l'arianisme; pas un caractère n’y brilla. Toutes ses Églises réunies ne produisirent pas un seul missionnaire, et de tant de bouches ouvertes dans les clameurs de la dispute, on n'entend pas sortir une seule parole éloquente. Où sont-ils, dans la secte arienne, ces prélats catholiques qui ont fondé la civilisation moderne, ces pasteurs de peuples dont la crosse vaut un sceptre, ces docteurs dont la parole est si ferme et si fière, et qui, désarmés devant les rois, les voient prosternés à leurs pieds? Les évêques ariens, humbles serviteurs
des maîtres qui les ont élevés au pouvoir, les payent de ce bienfait en leur asservissant l’Église. Prélats de cour, ils font de leur roi un César au petit pied, auquel ils apprennent à mépriser une religion dont il est le suprême pontife. Voilà pourquoi l’arianisme passe inglorieux et infécond à travers le monde, entraînant à sa suite les multitudes silencieuses des peuples qu'il a arrachés à l’Église et qu’il conduit à la mort !
On connaît maintenant la raison de l'avortement des royaumes barbares du vie siècle. Le principe civilisateur, qui seul pouvait tirer l’ordre du chaos, leur faisait défaut. Mais ce n’est pas tout. Grâce à des circonstances historiques spéciales, l’hérésie devait être pour eux une cause de ruine immédiate. En effet, partout où les nouveaux royaumes s'étaient établis, ils avaient rencontré un fond de population entièrement catholique. Celle-ci tenait d’autant plus à ses croyances qu’elle y voyait, depuis l'invasion, le signe distinctif de sa nationalité opprimée. Qui disait arien disait barbare et envahisseur, et à ce mot se rattachaient, pour le provincial, tous les souvenirs douloureux de la conquête et de la spoliation. Le sentiment religieux contribuait donc chez lui à exaspérer le ressentiment national et à perpétuer les rancunes du patriotisme humilié.
Cette situation, qu’on retrouvait dans tous les royaumes ariens, était extrêmement périlleuse, et il fallait un art consommé pour en conjurer les funestes résultats. Nul ne le comprit mieux que Théodoric et ne déploya plus d’impartialité et de tolérance dans ses relations inévitables avec l'Église catholique. Le respect dont il entoura ses immunités, la scrupuleuse réserve avec laquelle il évita d'intervenir dans ses
affaires intérieures, les marques de sympathie et d'affection qu'il prodigua à ses évêques, et spécialement les attentions presque filiales qu’il eut pour le pape, tout atteste, chez ce grand homme, non seulement la modération naturelle de son caractère, mais aussi la conscience du danger toujours imminent. Sans doute, ilse disait qu’en ménageant le plus possible les susceptibilités parfois maladives de ses sujets catholiques, il leur ferait oublier qu’ils obéissaient non seulement à des étrangers, mais à des hérétiques.
Mais, même en supposant qu'il fût resté fidèle à cette ligne de conduite et qu’il eût été imité par tous les autres rois ariens, les relations entre catholiques et ariens n'auraient pas été sensiblement améliorées. C'étaient les principes qui étaient inconciliables, c'étaient les situations qui étaient fausses. Toute la magnanimité des vainqueurs ne pouvait empêcher que la religion arienne ne s’affichât hautaine et insolente, ni adoucir l’amertume des regrets que le peuple catholique devait éprouver à voir son culte humilié en même temps que sa nationalité. La division confessionnelle restait donc le ferment d’incessantes discordes et l'éternel obstacle à une vraie fusion des vainqueurs et des vaincus.
Il faut ajouter à cela, pour faire apprécier toute la gravité de la situation, l’implacable fanatisme qui a toujours distingué la secte arienne et sa passion pour l'emploi des moyens violents contre les croyances d'autrui. Dans des âmes farouches et grossières, comme l’étaient celles des barbares, ce fanatisme faisait explosion, tôt ou tard, par des persécutions aussi cruelles qu'impolitiques. Aucun royaume arien ne s’épargna le malheur de cette guerre contre l’Église.
Celui des Vandales semble avoir pris à cœur de faire revivre les plus sombres jours des trois premiers siècles. Les évêques et les prêtres déportés dans les îles et dans les déserts avec des raffinements inouïs de cruauté, les églises fermées ou converties en étables, les catholiques exclus de toutes les fonctions officielles, la torture et les supplices employés contre ceux qui avaient le courage de confesser leur foi, tels furent les principaux traits de la persécution insensée qui, inaugurée par Genséric, sévit avec un redoublement de fureur sous Hunnéric et sous Thrasamond, et dura presque autant que le royaume vandale lui-même.
La guerre à l’Église catholique n’eut point partout le même caractère d’acharnement, mais elle fut partout assez violente pour aliéner aux maîtres ariens le peu qu'iis avaient de sympathie dans les cœurs. Tantôt, c'était la multitude barbare qui s’alarmait des dispositions des évêques catholiques et chassait de leurs sièges les plus vertueux et les plus éclairés; tantôt, c'étaient les rois qui prenaient l'initiative des mesures de défiance vis-à-vis du clergé orthodoxe et qui, une fois sur cette pente, se voyaient entraînés plus loin par le fanatisme des masses qu'ils avaient déchaîné. Euric, le plus grand des monarques visigoths, fut aussi celui qui dirigea contre l’orthodoxie les attaques les plus systématiques, et Théodoric le Grand, qui souilla la fin de sa carrière par des mesures sanglantes, nourrissait, dit-on, des projets qui, s'ils ont réellement existé, prouvent à quelle situation se voyait acculé un politique si perspicace et si modéré.
De pareilles violences ne faisaient que précipiter le dénouement, C'était folie aux rois ariens de s'attaquer
à l'Église catholique. Sa supériorité morale et intellectuelle ne se faisait jamais valoir mieux que dans les épreuves, dont elle sortait toujours avec une nouvelle vigueur. Si l’on voulait sauver l'avenir des royaumes barbares, ne valait-il pas mieux, puisqu'aussi bien on ne pouvait avoir raison d'elle, se réconcilier avec elle en sacrifiant l’hérésie? L’arianisme, lui, ne tenait debout que par la volonté des rois : il suffisait,
pour le faire tomber, de l’abandonner à lui-même.
Le souverain qui aurait voulu rompre avec lui aurait entraîné à sa suite tout son peuple, et Le retour à l'unité catholique se serait effectué au milieu de la joie universelle. Alors le conflit religieux était apaisé; Romains et barbares se fusionnaient sans effort et les nationalités issues de cette heureuse réconciliation grandissaient d’une manière rapide au pied des mêmes autels et sous les bénédictions des mêmes pontites.
C'était là une entreprise qui valait au moins la peine d’être tentée et, sans doute, l’idée d’une telle solution se sera plus d’une fois présentée, comme un beau rêve, à l'esprit des princes éclairés. Ils savaient ce que valaient les évêques : ils avaient reçu avec respect leurs conseils et leurs remontrances; ils s'étaient plus d’une fois félicités de leur intervention dans les affaires publiques; ils devinaient le souffle d’une grande inspiration dans une société qui produisait les Césaire d'Arles, les Épiphane de Pavie et les Avitus de Vienne. Parfois, ils se rapprochaïent du sanctuaire : indécis, charmés, ébranlés, ils posaient le pas sur le seuil, maïs ils ne le franchirent point, ou le franchirent trop tard. Lamentables perplexités, pendant lesquelles s’écoule irrévocablement l'heure
du salut ! Tout l’avenir de la Gaule va dépendre de la réponse que fera Gondebaud aux propositions de saint Avitus : il refuse, et ce non fatidique tombe dans la balance du destin comme le poids décisif qui la fait pencher du côté des Francs. Finis Burgundiae !
Quel n'aurait pas été l'avenir de l'Italie si Théodoric avait embrassé la foi catholique avec son peuple? N'allait-elle pas, trois siècles avant Charlemagne, faire l'éducation des races barbares et créer en Occident un Empire chrétien? Et la famille des Amales n’était-elle pas appelée à jeter dans cet heureux pays les racines d’une dynastie qui aurait régné sur le plus beau royaume de la terre? Rêve magnifique et dont il ne tenait qu'aux rois ostrogoths de faire une réalité. Mais la foi est affaire de conscience individuelle : elle ne se laisse pas déterminer par des considérations politiques, et elle reste, dans les pages de l’histoire, l'élément providentiel qui dirige les destinées des nations en dépit des volontés et des prévisions humaines.
Un dénouement fatal était donc inévitable. Les populations catholiques des royaumes ariens, n'ayant rien à attendre de leurs maîtres, alièrent chercher ailleurs leur idéal politique. Celles de l'Afrique et de l'Italie, se souvenant que l’Empire était leur patrie commune et l'Empereur leur seul souverain légitime, aspiraient à rentrer dans l'unité impériale, surtout depuis que, par un calcul habile, l'Empereur s'était mis à la tête de la réaction catholique contre l’artanisme. Aussi Bélisaire n’eut-il qu’à se présenter à elles pour en être accueilli à bras ouverts et pour voir les portes des villes s'ouvrir foutes grandes devant
ses soldats (1). En Gaule, les sujets catholiques des Burgondes et des Visigoths avaient mis leurs espérances dans Clovis, récemment converti à leur foi : ils le saluaient d'avance comme un libérateur et ils lui firent des ovations quand il entra sur leurs terres (2). Le secret de ces faciles succès n'échappait à personne et le roi franc le connaissait mieux qu'un autre. Il y a toute une révélation historique dans les courtes paroles qu’il adressait à son armée, au moment de commencer son expédition contre les Visigoths : «Ilme déplaît de voir ces ariens occuper les plus belles provinces de la Gaule. Marchons donc contre eux avec l’aide de Dieu et, après les avoir vaincus, mettons la terre sous notre autorité (3). » Le barbare ne se trompait pas. Sans le savoir, il était l’instrument des décrets de la Providence contre les peuples qui avaient refusé le salut.
Les royaumes ariens périrent ainsi des suites de la faute originelle dans laquelle ils avaient été conçus. Au moment où la catastrophe s’amoncelait au-dessus d'eux, il y en eut qui, d’instinct, en comprirent la cause et se réfugièrent précipitamment sous la protection de l’Église. Mais il était trop tard. Cette conversion in extremis ne sauva pas le royaume des Burgondes, non plus qu’elle ne conjura la chute de ceux des Visigoths et des Lombards. La maladie était déclarée et ses ravages irrémédiables ne purent être enrayés. Seulement, après avoir vu périr les combinaisons politiques par la faute de l’arianisme, ces peuples devaient commencer une existence nouvelle
(x) Procop., De Bell. vandal., T, 20. De Bell. goth., I, 5. (2) SE TUR., Hist. eccl. Franc. 1123, 2685800 (3) In.,1bid., II, 27
sous les auspices de l’Église catholique et ressusciter un jour, dans de meilleures conditions de vitalité, pour un avenir plein de gloire et de grandeur. Moins heureux, ceux qui persistèrent jusqu’au bout dans l’hérésie arienne disparurent tout entiers sans laisser aucune trace, comme s'ils avaient été balayés par un vent d’orage. Une dernière fois, le monde revit cette lugubre succession de péripéties dramatiques, auxquelles l'esprit des hommes de cette époque semblait s'être habitué. Les batailles décisives de Tricamara, du Vésuve, de Vouillé, Gélimer assiégé sur le rocher de Papua et se rendant avec un éclat de rire, Théodoric expirant au milieu des visions funèbres enfantées par ses remords, Totila et Téias succombant les armes à la main et couvrant de gloire le sanglant tombeau de la nation ostrogothique, le nonagénaïire Cassiodore survivant au royaume qu'il avait vu naître et se refugiant, comme la société elle-même, à l'ombre du sanctuaire, Sigismond massacré avec ses enfants et jeté au fond d’un puits, Alaric IT tombant sous le glaive de Clovis avec la moitié de son royaume, Rome changeant cinq fois de maître en seize ans et réduite en désert, les habitants de l’Italie mourant de faim et mangeant de la chair humaine, l'Afrique totalement ruinée et mûre pour l'invasion arabe, plusieurs beaux royaumes à jamais effacés de la carte de l'Europe : tel fut l’ensemble des faits qui se succédèrent avec une rapidité foudroyante pendant le milieu du vie siècle. Lorsque ce siècle toucha à sa fin, il ne restait plus rien des superbes conquérants qui avaient rempli ses premières années. L'empire des pirates d'Afrique, les paisibles monarchies de Bourgogne et d'Italie, la redoutable puissance des Visigoths d’Aqui-
taine, les royautés informes des Alains, des Suèves, des Hérules et des Gépides, tout avait disparu, et le vire siècle, en se levant, devait briller sur un monde nouveau. Les riches facultés de tant de peuples jeunes et vigoureux avaient été gaspillées au service d’une œuvre inféconde, et eux-mêmes s'étaient évanouis, pour ainsi dire, dans l'éclat fabuleux d’une aurore pleine de promesses irréalisées. En vain, dans la présomption de la jeunesse et de la force, ils avaient essayé de détourner le cours des destinées du monde : comme le Busento qui garde la dépouille de leur chef le plus redoutable, le fleuve de la civilisation devait passer sur eux et cacher leur tombeau.
Sources.
Il n'existe pas d'ouvrage historique qui ait embrassé dans un même récit la succession des catastrophes des ve et vi siècles; c'est à peine si les diverses nationalités barbares ont trouvé chacune des chroniqueurs et des annalistes pour conserver au moins le souvenir de leur existence éphémère. On indiquera ici, sous les noms des principaux peuples, les divers documents servant à élucider leur histoire.
Ostrogoths.
On ne possède plus la chronique d’Ablavius, mentionné par Jordanès comme descriptor Gothorum gentis egregius (c. 4, 14, 23) et l’on doit surtout déplorer la perte du grand ouvrage consacré par Cassiodore à l’histoire de la race gothique. Il en reste un résumé dans Jordanès, De origine actibusque Getarum, éd. Th. Mommsen, Berlin, 1882 (dans MGH., collection Auctores antiquissimi, t. V).
Anonymus Valesianus, ordinairement réimprimé à la suite d'Ammien Marcellin.
S, Isidore de Séville, Historia de regibus Gothorum Wandalorum et Suevorum.
a an ut < à ee
ER TE rc vor ar.
Procope, De bello Gothico libri IV, Bonn, 1833 (Corpus scriptorum byzantinorum).
Agathias, Historarum libri V, Bonn, 1828 (même collection). ,
Ennodius, Panegyricus dictus clementissimo Theodorico et Vita beati Epiphanii, édités par Hartel, Vienne, 1882 (dans le Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum, publié sous les auspices de l’Académie de Vienne), et par Vogel, Berlin, 1885 (dans MGH., Auct, antiq., t. VII).
Vita sancti Caesavrii Arelatensis dans Mabillon, Acta Sanctorum ordinis S. Benedicti saec. I, et Krusch, Scripiores verum merovingicarum, t. XII.
Theodorici et Athalarici regum edicta, éd. Bluhme, Hanovre, 1875 (MGH., section Leges, t. V).
Une bonne partie de la correspondance officielle du gouvernement des rois ostrogoths est conservée dans le recueil de Cassiodore, Variarum Epistolarum libri XII, éd. Mommsen (dans MGH,, collection Auctores antiquissimi).
Visigoths.
S. Isidore de Séville, ouvrage cité. Il va jusqu’à la 5° année du roi Chintila (625).
Le consciencieux Jean de Biclaro, continuateur de Victor de Tunnuna (v. p. 258), pousse sa chronique jusqu'à l’année
Idacius (p. 258).
Fragment d’Auxentius sur Ulfla dans Waïtz, Ueber das Leben und die Lehre des Ulfila, Hanovre, 1840.
La traduction de la Bible par Ulfila a été plusieurs fois éditée: notamment par Gabelentz et Loebe en 1836, par Massmann, Stuttgart, 1857, et par Stamm, Paderborn, 1860.
Anonyme de Cordoue, Chronique rimée des derniers vo1s de
Tolède et de la conquête de l'Espagne par les Arabes, éditée et annotée par le P. Taïlhan, Paris, 1885.
Lex Visigothorum, éd. Walter, Corpus juris Germanici, t. I.
Leges Visigothorum antiquiores, éd. K. Zeumer, (dans MG. collection Leges). :
Vandales.
S. Isidore de Séville, ouvrage cité.
Victor de Vita, Historia persecutionis A fricanae provinciae, édité par Halm, Berlin, 1870 (MGH., Auctores antiquissimi, t. III), et par Petschenig, Vienne, 1881 (dans le tome VII du Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum).
Procope, De bello vandalico hbri duo, Bonn, 1833 (Corp. script. byzant.).
Corippus, Johannides seu de bellis libycis libri VIIT, éd. Bartsch, Berlin, 1870 (MGH., Auct. antiqg., t. IT).
Vita S. Fulgentii Ruspensis dans les Bollandistes, 1°7 janvier.
On ne lira pas sans intérêt le poème de Dracontius intitulé Satisfatio, par lequel ce poète, jeté en prison, essaya en vain d’apaiser la colère du roi Gunthamund.
Burgondes.
Marius d’Avenches (v. p. 258).
S. Avitus de Vienne, Epistolae, éd. Peiper, Berlin, 1883 (MGH., Auctor. antiq., t. VI).
Leges Burgundionum Gundobada et Papianus vulgo dictae, édit. Bluhme, Hanovre, 1863, (dans MGH., Leges, t. III, et Binding, 1883).
Passio sancti Sregismundi (MGH., Scripiores verum merovingicarum, t. IT).
Lorbards.
Sources. L'Origo gentis Langobardorum, ouvrage anonyme du vrre siècle, utilisé par l'historien national des Lombards, Paul Diacre. Le livre de celui-ci, l'Historia Langobardorum, est la source principale de l’histoire du peuple lombard, mais malheureusement il ne va que jusqu'à la mort de Liutprand (744).
Agnellus a écrit au 1X° siècle un Liber Pontificalis ecclesiae Ravennatis. Tous ces documents ont été publiés avec d’autres de moindre importance par G. Waitz sous ce titre : Scyiptores
, (MGH., collection in-4°).
>s diverses lois lombardes, c’est-à-dire l’Edicitus de hari avec les additions de ses successeurs, ont été publiées Bluhme (dans MGH., Leges, t. IV, Hanovre, 1868).
Troya, Codice diplomatico Langobardo, Naples, 1852-1859, nivo:
Codex diplomaticus Langobardiae, Turin, 1873 (dans Monumenta historiae patriae, t. XIIT).