‹ Les origines de la Compagnie de JésusChapitre 16 sur 49 · D'ARTS TAN · texte numérisé non relu

D'ARTS TAN

encore qu'elle ne s’amalgame à la contemplation de

Dieu. Se connaître, pour le soufi ou le Kouan, c’est se

regarder vivre, penser et sentir, s’analyser soi-même par une sorte de dilettantisme spirituel et inconscient.

De là, la méthode, jusqu'à l’abus, des examens et des rendus comptes de conscience. « Ce qui forme l’essence

«de tout le système des soufis, » — écrit un historien

«ger l'âme à se rendre sans cesse compte de ses * «actions, de ses paroles, de ses pensées, de tout ce

: «qu’elle fait ou ne fait point; en outre, l'exposition de __ «ses goûts, de ses extäses, qui naissent des combats

. aux rituels musulmans dans lesquels je relève en pas-

dire une contemplation de soi, qui se substitue plus.

musulman du XIV siècle, — «c'est la pratique d’obli-

# Na

96 LES ORIGINES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS «livrés aux inclinations naturelles ». Le Kouan ne se doit pas seulement compte de soi à soi-même, il en doit compte à son cheikh, dont la direction se base sur ces perpétuelles confidences. « De même qu'un malade ne doit avoir rien de caché pour le médecin de son corps, … «de même tu es tenu à ne dérober à ton cheikh aucune « de tes pensées, aucune de tes paroles, aucune detes «actions, car le cheikh est le médecin de ton âme.» | La doctrine spirituelle d'Ignace, celle du moins qu'on’ à nous donne sous son nom, repose sur les mêmes bases. 4 Ignace, s’il faut en croire Bartoli, « s’examinait vingtquatre fois par jour, et chaque fois paraissait plus parfait devant Dieu » !; et il exigeait de ses disciples une fréquence presque aussi excessive. Interrogeant. un jour un des Jésuites de Rome, il lui demanda : «Combien de fois vous êtes-vous examiné dans la journée? — Sept fois, répondit le Père, — Comment ! si

peu souvent! s’écria le saint». Pour s'assurer que ses

1 En vérité! et comment le sait-on ? par Ignace lui-même, qui s'en est donc vanté ? On n’a pas même, en effet, la ressource. d’alléguer ici le témoignage de son confesseur, le P,. Jacques d'Éguia, qui dûment informé, eût pu, sans manquer au secret de la confession, déposer après la mort de son pénitent touchant les vertus qu il avait admirées en luf., Bartoli nous assure que « l’humilité d’'Ignace coûta la vie au P. d'Éguia», lequel mourut avant le fondateur, selon la prière que celui-ci avait faite, afin qu'il ne pût rien révéler de ses mérites spirituels. Mais cette précaution homicide était plus qu'inutile si Ignace, d'autre part, allait communiquant à droite et à gauche le résultat de ses examens, et se montrant à tous «chaque fois plus parfait.» Il faut convenir que Bartoli en prend à son aise avec la crédulité de ses lecteurs.

FEA id DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 97

se prescriptions ne restaient pas à l’état de lettre morte,

à il exigeait de ses disciples qu'ils lui apportassent

| chaque |; Jour, ou deux fois par Jour, leur examen annoté, -etil en établissait la balance avec ceux des Jours précé- “ dents *.

4 L'Examen particulier que Franklin remit en honneur au ne: XVIII siècle, et dont on le disait alors l’inventeur, « fut révélé par

Dieu à Ignace pendant son séjour de Manrèze », Bartoli du moins nous l’affirme. En réalité, la révélation était inutile, et l'Examen no ce était connu et pratiqué aussi bien avant Ignace qu'avant Franklin Le les chrétiens et par les Musulmans. Sa méthode consiste à s’examiner au moins deux fois chaque j jour sur si le défaut particulier dont on prétend se corriger, et à inscrire, matin et soir, sur un cahier disposé à cet effet, le chiffre de ses chutes ou de ses «défaites, » Les Exercices recommandent expres- sément de comparer le résultat de chaque examen avec celui de l'examen précédent, afin de s'assurer, « d’un jour à l’autre, si l'on … s’est corrigé.» La même comparaison doit se faire également à la __ fin de la semaine avec la semaine précédente. Ignace, toujours suivi par Franklin, explique tout au long la manière de procéder . et de tracer d'avance des lignes inégales pour chaque jour de la * semaine, en consacrant une page à chaque semaine ainsi qu'il.

suit :

: Dim. = :

Lundi = £ — Mardi : = Mercr.

Jeudi, Fe Vend.

Sam.

ne pr extrêmement, on co que les lignes où Ss'ins-

Le il est juste que 1 aillent toujours diniinant », mais ce qui est curieux, c'est qu’ en dressant ainsi leur tableau, ni les

JA

Otez le saint, remplacez-le simplement par l’homme, et vous avez transporté en terre chrétienne l’égotisme musulman, la préoccupation exclusive du moi, et, sous prétexte de pureté et de délicatesse de conscience, la tendance à se mirer en soi-même, et tous les abus d'une fausse direction. «Je me suis perdu en me

cherchant par un amour déréglé de moi-même », disait,

avant Ignace, l’auteur de l'Imitation de J. C., dont la

psychologie vaut bien la sienne ; « mais en ne cherchant que vous, à mon Dieu! je me suis retrouvé ». Au fond, et en dépit de toute sa prudence, il faut reconnaître chez Loyola un coin de naïveté qui tenait sans doute à

ce qu'il jugeait les autres d’après lui-même: tout est pur'aux purs. De même qu'il n'a pris aucune des précautions stipulées dans les autres règles monastiques

contre les abus d'autorité où peuvent tomber les supé-

rieurs, il n'en prend aucune contre l’envahissement du …

moi dans la vie spirituelle. | Le Noviciat des Jésuites comprend six étapes, que

les Constitutions désignent sous le titré d'épreuves. Ici

encore, le nom traditionnel couvre une nouveauté dont

on ne tient pas à signaler l'origine. Toutes les règles . monastiques prescrivent en effet d'éprouver la vertu des

futurs religieux ; mais les épreuves des Jésuites présen- $

Jésuites ni Franklin qui se sont faits les distributeurs de cahiers

d'examen, ne se soient apercus que leurs lignes diminuantes ne

valent que pour la semaine, et que le néophyte qui prendrait au

sérieux leur indication, se corrigerait chaque samedi pour retomber chaque dimanche dans des chutes plus fréquentes.

tent un caractère particulier ; elles ne sont pas un

moyen de s'assurer de l'aptitude du novice à remplir

de reconnaître si son inféodation à l'Institut est com-

plète, et jusqu'à quel point il convient de se fier à lui

désormais. Ce sont des degrés d'initiation qu'il fran- PCR, La première épreuve, sur laquelle je me suis longue-

A Sn tt se

ment étendu, est la retraite ou les Exercices spirituels,

la Aeloua des Congrégations arabes.

mn:

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La seconde, qui, ainsi que la suivante, présente cette particularité qu’elle se pratique en dehors des maisons | de l'institut, consiste à servir durant un mois les inalades dans les hôpitaux, en souvenir du séjour

d'Ignace à l'hospice de Manrèze, et des soins assidus

qu'il rendit alors aux infirmes et aux pèlerins.

> musulmanes, une épreuve semblable: Ze service des à À ’ AS A) s ES

pauvres, basée sur le même motif, l'exemple du fonda- - teur. Chez les Quadrya, par exemple, le néophyte doit

Il existe également, dans la plupart des econfréries

ans

avoir devant les yeux l'image du «saint» initiateur de

l'ordre, lequel parcourut jadis les rues portant une

aux voyageurs lassés.

4 La troisième épreuve, dont la durée ne peut être inue à un mois, est celle du pèlerinage. Deux à deux, Btrois. à trois, les novices de la Compagnie, munis de

lettres de recommandation ou de reconnaissance, se

les obligations spéciales à son ordre, ou de constater

ses progrès dans les voies spirituelles ; leur but est

outre d’eau fraîche, et offrant à boiré aux pauvres et

100 LES ORIGINES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS it

‘rendent à un sanctuaire de Jeür a en mendiant le long de la route. C'est, pour Île fond comme pour la. forme, la reproduction adoucie du pèlerinage que tout

vrai croyant, et plus encore tout Kouan qui aspire à

l'initiation, doit accomplir à à la Mecque, LERte pèlerinage

idéal du Jésuite était jadis Jérusalem, — où, à défaut

de la Mecque, au tombeau d'un marabout ou d'un cheikh

vénéré dans l’ordre, dont il espère devenir l’adepte.

La quatrième épreuve consiste à employer le novice

aux plus humbles services de la maison, «aux travaux

abjects », dit ici la règle. Cette épreuve est usitée dans

toutes les congrégations, aussi bien catholiques qu'a-

rabes. Toutefois, elle revêt chez quelques-unes de ces

dernières une sévérité aggravée par la longueur de

l'épreuve. Les Maoulava par exemple, exicgent un novi- Ï À P'E; 5

Clat de mille et un jours, pendant lesquels le candidat

est tour à tour soumis aux épreuves les plus pénibles,

et réduit aux plus basses fonctions de la domesticité.

L'enseignement de la doctrine chrétienne «aux en-

fants» et «aux rustiques» constitue la cinquième …

épreuve. Enseigner le Koran marque également pour

le musulman un degré d'initiation. a ressemblance est

ici dans le caractère transitoire affecté à une fonction di

que les Jésuites ont d’ailleurs de commune avec beaucoup d'ordres religieux catholiques.

La sixième épreuve se confond en quelque sorte avec 3 la précédente, et ne s ‘applique qu'à un certain choix d'initiés. Elle consiste dans la prédication, mais une 5 prédication que la règle recommande de ne pas con- 4

les ue ne de fre ou plutôt donc des néophytes dans la Compagnie. Le ecteur néanmoins ne doit Jamais perdre de vuë que lea

onstitutions des Jésuites ne sont pas. Cé:cqu'eHest

araissent être. La recommandation, sans cesse répé=

e, de les entendr e.dans leur sens, n'est pas aussi pué-

ile qu’ on pourrait le croire tout d'abord. Elle signifie, en bon. français, qu à CÔTÉ. et au- see des Constitu-

S ions, existe dans la Société de Jésus une tradition orale

ou écrite, cs Vraisémblablemient les deux à la fois, —

qui les ‘interprète, les modifie, les annule au besoin, et dont les méthodes diffèrent absolument en certains Cas

: celle que 6 viens d'esquisser. Le Général, ne l'ou-

blions pas, est maître de dispenser, comme il lui plaît et autant qu “ie Jui plait, les novices et les profes, de l’observance des Constitutions : il peut donc. supprimer our les premiers, en tout ou en partie, les épreuves

ES« fondamentales », changer le lieu, le mode el la durée

du noviciat, admettre même d’ emblée à une profession. secrète le sujet auquel «il croit pouvoir se her »;en tan ; not, ne tenir aucun compte des règles prescrites et que viens . énumérer..

arabes, me paraît propre à jeter un certain Jour sur les | similitudes qui existent entre la discipline particuhère de la Compagnie de Jésus et celle de ces Congrégation : É: aussi n’en retrancherai-je rien, malgré son étendue. Après avoir constaté que le but de la plupart des fondations musulmanes a été de mettre au service des … idées religieuses, philosophiques et politiques des fon- . dateurs « la force immense que donnent le nombre et la discipline », l'historien de l'Islam en Algérie, M. Rinn, . continue en ces termes : : | À «L'important était d'avoir beaucoup d'adhérents. “ «Pour cela, les ordres religieux se montrent ÉXCeSSIe «vement habiles. Au lieu d’effaroucher les gens, en leur 4 «parlant de vertus transcendantes, ou d'austérités qui j «n'ont par elles-mêmes rien de bien séduisant, les chefs «et Mogaddem se sont bornés à vanter les mérites sur- &

«naturels des prières qu'ils enseignent, et les grâces …

«spéciales attachées au titre de Kouan, de faqir ou de | «derwich. ; «L’initiation {c’est-à-dire l'entrée dans l'Ordre, car 4

«l'initiation est lente et progressive chez les Kouan

EE

«comme chez les Jésuites), l'initiation faite, les digni-

«aires choisissent leurs sujets, et avec une merveilleuse: e

«souplesse ils adaptent leur enseignement aux facultés «morales des disciples, donnant à chacun les satisfac- 4 «tons spirituelles qui conviennent à ses aspirations.

«La rigidité de la règle des ordres religieux musul- «mans n'existe que sur deux ou trois points : l'obéis- «sance au Cheikh, le secret en ce qui concerne les

do if di ASS ER

LA GENÈSE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 103 «affaires de l'Ordre, la solidarité avec les autres Kouan; «hors de là, il y a dans la pratique une grande élasticité «pour l'application de Z'ouerd. Les Cheikh et les Mo- «qaddem, comme tous les personnages religieux d’un

«rang un peu élevé, excellent dans l’art de conduire les

«hommes, et savent faire la part des besoins et des

«passions de chacun lorsque cela peut être profitable à

«l'Ordre. Pour eux, il y a des accommodements avec le

«ciel, et le néophyte, sans même se douter des préve-

«nances dont il est l’objet, ne reçoit jamais de la règle «et de l'initiation que ce qui convient à son tempérament

«spirituel. À l'esprit étroit du «bigot », l’ouerd applique

: «ses pratiques minutieuses d'un dikr absorbant; pour

«l'esprit faible, il a les talismans et les pratiques super- «stitieuses si chères aux ignorants et aux malheureux ; «pour le mystique, les enivrements de l'extase reli- «gieuse amenée par des procédés habiles; à l'homme

«sérieux, il offre sa morale épurée et une austérité qui

«rappelle celle des Ouabites, sans toutefois tomber «dans l’hérésie ; au savant, il offre des livres et des

«doctrines de philosophie spéculative; aux faibles et

«aux opprimés, il promet l'appui et la force d’une asso-

«ciation toute-puissante. Et ce qu’il y a de remarquable,

«c'est quil n'est pas même nécessaire de s'adresser

«pour cela à des ordres différents. Chaque congréga-

«tion musulmane a, dans l'habile application de ses

«statuts, les moyens de se mettre à la portée de toutes » «les intelligences, de tous les caractères, de toutes les «Situations sociales.

«Les concessions faites vis-à-vis de certaines indivi- «dualités, qu'il y a intérêt à ménager ou à s'attacher, «n’empêchent pas les chefs d'ordre de toujours préco- «niser bien haut dans leurs écrits et dans leurs exhor- «tations le renoncement au monde, la solitude, le … «silence, la méditation, les mortifications, les veilles, «la prière continue, enfin l’ascétisme sous ses diverses «formes... Les livres qui, chacun d'eux, renferment «l'exposé des principes formulés par le fondateur et les «instructions à donner aux adeptes contiennent en «général d'excellents conseils et des exhortations à «pratiquer une morale plus épurée, plus élevée. que «celle du Koran !.»

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La question des divers degrés parmi les Jésuites est une de celles qui ont été le plus contestées, soit par la série des Papes qui ont entrepris tour à tour la réformation de la Compagnie, soit, et pendant Île premier siècle surtout, par une fraction plus ou moins nombreuse des membres mêmes de la Société. Elle est en même temps un des points déclarés fondamentaux et intangibles par le parti dominant chez les Jésuites ; il

importe donc d'en préciser le caractère et la nouveauté.

1 Marabouts et Kouan, p. 71, 72.

hiérarchie chrétienne. Les Règles et les Constitutions, qui déterminent les droits en même temps que les 2e 13 devoirs de chacun et devant lesquelles. tous sont égaux,

di ne laissent rien alt Impre vu et à l’ arbitraire. Tout novice

# qui à passé un temps délimité dans la Congrégation et : se.

satisfait aux diverses épreuves prescrites doit être D reçu. à la profession ; tout profès, au bout de trois,

M + Fa ve

ho de six ou de dix ans de profession, devient membre du Chapitre, électeur et éligible. Électeur, il choisit ses. | chefs ; éligible, il peut devenir chef à son tour. Les Ù de Constitutions des divers ordres diffèrent entre elles par je 4 les détails; elles sont plus ou moins libérales, font la

part plus ou moins grande aux droits réciproques des

LAS et des inférieurs ; elles n’en rentrent pas : Es dans le cadre dont je viens de tracer les

et inconvénient, écrit-il, qu'en nos lois ordinaires nous nous sépa- + ne rons du droit commun. » (Des grands défauts qui sont en la forme P. du D ne ne Jésuites, ch, XIX, p. 18. |

tionnaires », toujours révocables et désavouables au gré du Général, — ni par les drcits de l'individu, lequel, par le seul fait de son entrée dans la Compagnie, a renoncé, peut-être à son insu, à tous ses droits naturels, sans parler des canoniques, à sa réputation comme à son caractère, à ses opinions comme à sa nationalité, ét auquel les Constitutions ne garantissent rien en échange du don qu'il fait de lui-même entre les mains d'un pouvoir inconnu. Rien, ni un rang dans |’ Institut, ni même cette certitude de mourir dans son sein, qu on lui affirme être le gage de son salut éternel.

À une première et rapide lecture des Condoiotone : ces choses ne s'aperçoivent pas tout d’abord. A part un plus grand nombre d'épreuves à franchir, une énumération de grades qui paraît une exagération du hiérar-

chisme, elles semblent procéder comme les autres. Le

RL AIRE Fe

novice, après deux ans de noviciat, pourra être admis au rang d'écolier ou de scholastique. Ecolier, après quatre années d'études, 1l pourra devenir coadyjuteur spirituel ; puis enfin, profès. Les lignes sont plus indé-. cises, plus flottantes, mais c'est bien la marche, ce sont bien les garanties canoniques en usage... Regardons-y

toutefois, et, à une seconde lecture, en pesant tous les

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