‹ Les origines de la Compagnie de JésusChapitre 20 sur 49 · TT EE · texte numérisé non relu

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Loyola, et léguée par lui à ses disciples comme leur

mot d'ordre: Ad Majorem Dei Gloriam. Ge que l'on sait moins aujourd'hui, ce que la plupart de mes lecteurs ï ignorent sans doute, ce sont les protestations que sou= a leva au XVI° siècle, et même au XVII, cette formule,

très justifiable en elle-même, mais qui n’en paraissait pas moins, à cette époque, une nouveauté dans la langue : “a chrétienne. Moines ou laïques, clercs ou évêques, l'Église catholique s'était bornée jusque-là à chercher la : Ê gloire de Dieu, le règne de Dieu et sa Justice, selon les à < expressions très simples consacrées par l'Évangile. Le. Fe Christ lui-même, — c'était l’objection des adversaires 2 des Jésuites, — le Christ, venu en ce monde pour pro curer la gloire du Père, n'avait pas distingué entre la à à plus grande et la plus petite; d'où venait donc cette nouvelle classification? Y aurait-il désormais deux

gloires? L'une, moyenne et commune, que l'ensemble oe des chrétiens rendrait à Dieu; l’autre, singulière élire

magnifique que lui procurerait la Compagnie de Jésus?

Querelle de mots, sans doute; mais combien plus vive . encore si les contempteurs de la nouvelle formule eussent pu deviner qu'elle était empruntée à lPIslam, et

que de « tee des ordres religieux musulmans pro- « ont hautement que leur but est de travailler à La

«plus grande gloire de Dieu, et à l'exaltation de la vraie passionné pour cette courté maxime qui laissait le

Dieu une gloire majeure en regard de la gloire souillée, ou tout au moins obscurcie, que pouvait seule lui rendre Tinfidèle, il n'y arien là pour nous étonner..... L’emprunt néanmoins est difficile à nier, et d'autant plus que ne l'interprétation ou le commentaire de la devise vient encore de l'accentuer.

Ce que les Musulmans, les Kouan en particulier,

c’est le triomphe des vrais croyants, le règne de l'Islam, let cette sorte de théocratie spéciale, basée sur la confu- sion absolue et initiale des deux pouvoirs, spirituel ‘et temporel. Mais sous les mêmes mots les Jésuites enten- 4 : dent-ils autre chose? La plus grande gloire de Dieu pour | les enfants d'Ignace, n'est-ce pas la domination, le | règne temporel et spirituel de la Compagnie de Jésus, DS exerçant au moyen d'une manière de théocratie unire dont le Pape serait à la vérité le chef visible,

® rerait au Gésu? L'histoire. des Jésuites tout entière, : depuis la première page jusqu'à la dernière, jusqu’à Fa celle du moins qui s'écrit sous nos veux, n’est pas autre chose que l’histoire de leurs tentatives successives * pour réaliser cet idéal qu'ils n’ont jamais cessé de pour-

Pic for » Certes, qu'un converti comme Ignace se soit

4 champ libre à son ardeur; qu'il ait rêvé de procurer à

entendent en effet par la plus grande gloire de Dieu,

mais dont le chef invisible, le moteur secret demeu-

suivre? À travers des transformations multiples, sous. des formules tour à tour politiques ou mystiques:

Monarchie universelle, pouvoir direct ou indirect des : 4 Papes sur le temporel des princes, règne social du Christ, - < règne de Jésus eucharistique, règne de l'Agneau, hom- À mage-lige, etc., etc., leur but est resté le même, et rien À n’a pu les en détourner‘. Ni les graves objurgations de A saint Charles, ni les supplications émues de saint : :

François de Sales, ni les avertissements de Rome ellemême n'ont eu, dès la première heure, plus de succès, que de nos jours les considérations doctrinales de Mgr Perraud*, et surtout la magistrale encyclique de : Léon XIII sur la Constitution des Etats. Vainement le +

1 Voir, à ce sujet, la série des publications entreprises par «l'Œuvre du Règne du Sacré-Cœur », ou « Œuvre du musée Eucharistique », actuellement dénommée «Le Hiéron de Paray», eten particulier la collection des Revues trimestrielles successivement publiées par cette œuvre, savoir : : s

Le Règne de Jésus-Ghrist, 6 vol. in-4°, parus de 1883 à 1888, "2

L'Inslitut des Fastes du Sacré-Cœur, 6 vol. in-k°, parus de 1889 “4 à 1894, - de

Le Novissimum Organum, en cours de publication depuis 1895. Ces diverses revues, dont une partie s’édite également en lan- 4 gues étrangères, sont rédigées par les mêmes écrivains, entre s autres par «un groupe de théologiens sans résidence fixe », qui s'intitule «la Direction du Hiéron», et expose en style mystique décadent les théories sociales et politiques que la Compagnie de Jésus n'a jamais abandonnées. Cette «direction», — il est peutêtre utile de le noter, — s'en réfère constamment à un enseigne-. ment secret réservé aux «initiés». x

2 Semaine religieuse d’Autun, de Chalon et de Mâcon, nos des 21 et 28 juillet 1894,

Pontife distingue entre le pouvoir spirituel et le pouvoir

temporel, vainement il délimite leur sphère d'action, et. proclame sur le terrain qui leur est propre leur indépendance réciproque. Les Jésuites ne distinguent rien, ne délimitent rien, n’abandonnent rien: ils attendent, comme attend le musulman après une défaite, en comptant pour le lendemain sur la victoire promise par Allah. |

Le P. Lancicius, Jésuite, a constaté que «ces expressions ad majorem Dei gloriam, ad majus Detret Creatoris nostri obsequium, se trouvent jusqu’à deux cent quarantedeux fois dans les Constitutions d’Ignace. » La remarque est curieuse, étant donné que ces répétitions sont carac-

téristiques dans le Koran et dans tous les rituels arabes.

. Un autre emprunt qui prouve, lui aussi, quelles traces

profondes l'ascétisme musulman avait laissé dans l'esprit d'Ignace, et sa constante préoccupation de lui prendre tout ce qu'il y trouvait de bien, c'est la signature adoptée par le saint. «Dès le commencement de son retour à Dieu», disent ses historiens, c'est-à-dire dès Manrèze, @il aimait à signer ainsi ses lettres : Pauvre de tout bien, Ignace.» Les Kouan, à quelque congrégation qu'ils appartiennent, et en général tous les musulmans qui aspirent à la sainteté, font ainsi précéder leur nom d’une formule, toujours la même en dépit de quelques variantes : «Ze pauvre selon Dieu, Pauvre de tout bieny, ou simplement, «le pauvre)». Ignace a-t-il adopté celle qui était en usage parmi les musulmans qu'il travaillait à convertir, ou simplement

a-t-il choisi entre plusieurs celle qui correspondait le

mieux à ses sentiments d’humilité ? Il importe peu;

l'essentiel est ici l'emprunt, et j'avoue qu'il me paraît |

indéniable.

Il est temps de conclure. Je ne veux point le faire sans avoir examiné une objection devant laquelle j'avoue m'être moi-même arrêté tout d'abord. Comment admettre la genèse musulmane de la Compagnie de Jésus, et expliquer, d'une part, le silence gardé par Ignace sur

la provenance exotique des points fondamentaux de son

Institut; et de l’autre, les affirmations réitérées des

Jésuites touchant l’origine miraculeuse . et divine des.

Exercices et des Constitutions ?

Ignace, je l'ai déjà dit, ne pouvait s'expliquer ouvertement touchant ses emprunts, quelque licites qu'ils lui parussent ; il eût expié dans les prisons de l’Inquisition, et peut-être sur le bûcher la franchise de ses aveux intempestifs. Réduit à dissimuler pour réussir, dès la

première heure et même avec ses disciples, il n'avait

d'autre parti à prendre que celui du silence, parti qui -

se présentait d'autant plus naturellement à son esprit, qu'il le voyait adopter autour de lui par ceux mêmes dont il s’inspirait. Il est d’ailleurs à remarquer que ce silence fut complet, et qu'aucune des versions qu y sub- Stituèrent dans la suite les Jésuites, ne repose sur un témoignage formel et authentique émané d’Ignace luimême. Comment ces versions sont-elles nées dans l'esprit de ses disciples? comment surtout les appuientils de tant d’affirmations ? Le fait est plus malaisé à jus-

plaider les circonstances atténuantes.

ticulier des institutions religieuses, de créer une légende autour de leur fondateur. Le Christ lui-même n’y a pas échappé; témoins, les évangiles apocryphes. À l'origine de la Compagnie de Jésus, la légende naquit du silence

. Montserrat et sur le séjour de Manrèze. Tout y devint ci niraculeux, héroïque, et les dénégations du saint, — si toutefois il en essaya quelques-unes, — ne s'appuyant 40 pas sur un récit précis et circonstancié, ne furent prises que pour les scrupules d’une humilité qui rehaussait

encore les faveurs divines dont elle avait été l’objet. Après la mort d'Ignace, Lainez qui fut son principal témoin, et sur l’autorité duquel s’accrédita définitivement le récit des révélations de Manrèze, Lainez, dis-je, savait “à à quoi s’en tenir sur le fond des choses; sans avoir été peut-être l'ami de cœur du fondateur, comme on se plait de à nous l’assurer, il était l'un de ses premiers disciples, le premier même depuis la mort de Lefèvre et celle de | Xavier; à ce titre et à celui de théologien de la Com- pagnie, il avait reçu plus d'une confidence. D'ailleurs, devenu chef à son tour, il avait en main tous lès docu- ; ments. L’affirmation de Lainez serait donc ici d'un grand poids si, politique consommé, il n'avait eu pour nous donner le change des motifs non moins puissants que ceux qui avaient fait à Ignace une loi du silence. La

. Compagnie de Jésus, par la mort de son fondateur, ae,

üfier que le silence de Loyola : je me bornerai ici à

C’est le propre des institutions humaines, et en par-

d'Ignace et du mystère qui planait sur l'épisode de

142 LES ORIGINES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS subissait une crise redoutable : à l’intérieur comme à l'extérieur, c'était son organisation même qui était mise

en question. Avouer que les points fondamentaux de

l'Institut, au lieu d'avoir été divinement révélés à Ignace

de Loyola, étaient tout bonnement empruntés par lui aux congrégations arabes, c'était prononcer la sentence, donner gain de cause à Paul IV qui les voulait supprimer, contre lui, Lainez, qui prétendait, au contraire, en exagérer l'importance. Le successeur d'Ignace n'eut garde de libeller ainsi sa propre condamnation. La légende de Manrèze flottait dans les esprits, il la condensa, et, par l'autorité de son témoignage, auquel on dut se garder de contredire, il la fit histoire... Était-ce d’ailleurs, et tant que cela, s'écarter de la vérité ? La rencontre d'Ignace et du Sarrazin n'avait-elle pas été

providentielle » Et providentiel aussi le dessein du fon-

dateur de travailler à la conversion des'Mores en leur

dérobant leurs secrets et leurs armes? Ne pouvait-on pas, en ce sens du moins, déclarer qu'il avait agi sous l'inspiration divine ? :

Si Lainez raisonna de la sorte, je ne puis l'affirmer ; mais à en juger par les faits, je suis porté à le croire. En tout cas, il était trop avisé pour laissèr pénétrer son secret, et il reste probable qu’à part un petit nombre d'initiés, également intéressés à se taire, la majorité de la Compagnie y fut sincèrement trompée, et soutint en toute bonne foi la version miraculeuse. Il ne faudrait pas connaître les Jésuites, pour croire que depuis lors les objections, les preuves historiques apportées par:

leurs adversaires, aient pu sérieusement ébranler leur créance. «Tout doute contre l'Institut est un doute dangereux » ; c'est Aquaviva, le successeur moral de Lainez, qui l'a décrété en Congrégation générale, et justement pour échapper au contrôle que les Jésuites prétendaient faire subir aux manuscrits d’ Ignace, afin d’en établir historiquement l'authenticité. À plus forte raison tout récit, tout éclaircissement en contradiction avec une tradition chère à la Compagnie, doit-il être tenu pour ce controuvé, calomniateur au premier chef. Aujourd'hui comme il y a trois siècles, la majeure partie des Jésuites est vraisemblablement convaincue que le livre des Exercices vient du ciel, et que le plan de l'Institut, «ce plan sans précédent», au dire de Crétineau-Joly, a été révélé par Dieu même à son fondateur. Quant à ceux ;. qui pensent autrement, ils sont, je veux le croire, le moindre nombre, et ils ont pour s'en taire d'aussi bonnes raisons que celles de Lainez... En fait d'erreurs historiques concernant sa Compagnie, un Jésuite ne redresse jamais que celles qui lui sont préjudiciables.

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