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Rêver de conquérir le monde Ad Majorem Dei Gloriam,
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1 QI1 n'avait, dit Bouhours, nulle inclination naturelle pour … l’étude», C’est aussi la remarque de Bartoli,
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et s'astreindre pour y parvenir à décliner la langue
latine, c'est commencer par lé commencement sans.
doute, mais par un commencement terriblement pro-
saïque. Ignace l’entreprit néanmoins, s'’animant lui-
même par l'exemple des fondateurs arabes -dont les longues études forment une partie de la légende. Aurait-il done moins de courage, ferait-il moins pour Dieu que ces infidèeles? Et, malgré les difficultés d’une mémoire rebelle, d'une imagination difficile à captver, il persévéra dans son dessein.
Pendant quatre années il séjourna tour à tour à Barcelone, à Alcala! et à Salamanque. En 1528, ayant pris ses premiers degrés, il se résout subitement à quitter l'Espagne, et venait s'asseoir sur les bancs de l'Université de Paris.
Ce n'était pas l'attraction exercée par l'alma mater qui agissait ainsi sur l'esprit d’'Ignace ; en bon Espagnol, il lui eût préféré les universités de son pays, et surtout leurs doctrines; mais, arrêté deux fois par ordre de l'Inquisition, à Alcala d'abord, puis à Salamanque, il jugeait prudent de ne pas s’exposer à une troisième épreuve. Aussi bien, avait-il trouvé la situation changée
1 L'Université d’Alcala avait été fondée par Ximénès dans le but de remplacer pour les Morisques les universités arabes, qu'un trop grand nombre d’entre eux eussent voulu fréquenter, Ximénès rêvait aussi d'y former des docteurs capables d’instruire et d'évangéliser les nouveaux convertis, Ignace, dans le choix qu'il fit d’'Alcala après Barcelone, fut-il guidé par ces considérations ? Il est au moins permis de le supposer. De
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en Espagne, à son retour de Palestine. +. Mores ma- hométans bannis, les Morisques placés sous la surveillance d’une Inquisition qui n’était déjà plus celle de. Ximénès et qui se montrait chaque jour plus ombrageuse, plus tracassière, Dies soucieuse de Tps . de prosélytisme.
Au récit des Jésuites, les deux arrestations d'Ignace, … dont la dernière se prolongea pendant vingt-deux jours, auraient donné lieu à une éclatante justification de la. MA part de Loyola, et à de singulières marques d’estime et Mode vénération de la part de ses juges. On est tenté de
rabattre quelque chose de leurs affirmations, quand on …. voit l'empressement d’'Ignace à mettre les Pyrénées entre lui et les Inquisiteurs, et lorsqu'on constate que l'enquête du sacré tribunal aboutit chaque fois à une défense, sinon de catéchiser, du moins de précher et d'enseigner, avant de pouvoir justifier de quatre années d'études théologiques. Il est d'ailleurs assez difficile de démêler dans le récit verbeux des Jésuites la véritable cause de ces deux incarcérations. Le P. Bouhours les
; explique par l'injuste confusion que firent les Inquisi-
teurs entre Ignace et «les [lluminés, condamnés, dit-il, depuis peu», et dont on avait cru retrouver les erreurs
que puisse paraître au premier abord cette explication, que n’ont point donnée, et pour cause, les premiers istoriens, des dates précises et formelles, contre les-
l'accepter!, les Illuminés ne s'étant introduits en Espagne que vers 1575 {cinquante ans après la double arrestation de Loyola), et leur condamnation par le Pape
étant seulement de l’année 1623.
Au fond, le mystère dont s’entourait Ignace, de l’aveu même des Jésuites, le rendait suspect aux Inquisiteurs. «Sa doctrine, écrit à ce sujet Crétineau-Joly, leur paraissait entachée d'hérésie, parce que le secret est obligé ? et que le secret, disaient-ils, est l'indice et le caractère de l'erreur.» Les adversaires des Jésuites affirment de leur côté, qu'Ignace fut arrêté sous l’inculpation de mahométiser..….…. Occultisme et Mahométisme : il serait vraiment curieux que ces deux accusations eussent été portées contre le fondateur dès avant la fondation.
Les quatre disciples qu'Ignace avait groupés autour de lui ne se trouvèrent pas à la hauteur de l'épreuve : arrêtés en même temps que leur maître, ils se hâtèrent de le quitter dès qu'ils furent rendus à la liberté. Sans s indigner de cet abandon autant que le font les Jésuites? peut-être faut-il en conclure que la sortie d'Ignace, — j'entends sa sortie de prison, — fut un peu moins
triomphale qu on se plaît à nous le raconter.
1 C’est cependant ce qu'ont fait, à diverses reprises, les adversaires des Jésuites moins confiants d'ordinaire, mais qui, sur la foi de Bouhours, rééditent l’histoire des illuminés,.
2 Le secret obligé ! ue et dans quel but, si l’on n'a rien à cacher ?
3 À part un seul d’entre eux, «le français » qui se fit religieux, mais perdit par sa faute la gloire d'être un des premiers de la
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Arrivé à Paris au mois de février 1528, Loyola passe . sept ans à l'Université, et, s’il n'y devient pas docteur, il y avance beaucoup les affaires de sa fondation. Dès lors, en effet, l’illuminé de Manrèze disparaît peu à peu dans l'instituteur de la Compagnie de Jésus, et ces sept années marquent, dans la psychologie d'Ignace, une évolution décisive. On ne passe pas impunément deux fois par les prisons de l'Inquisition : une prudence toute nouvelle et qui s’aiguise chaque jour, remplace le Don Quichottisme de naguère. Il possède maintenant l'art de manier les gens, de ceindre les hommes et de les conduire où ils ne veulent pas aller. J'en citerai deux traits qui me paraissent caractéristiques.
En Espagne, nous avons vu Ignace vivre en mendiant
depuis sa conversion. Logé par charité dans les hôpi-
Compagnie, les trois autres, disent les Jésuites, périrent misérablement. J'avoue ne pas reconnaitre très clairement la punition divine dans ce fait, que l’un d’eux mourut négociant «obscur» aux Indes; ni très bien comprendre que le crime de ces pauvres gens, lesquels avaient quitté Ignace, envers qui ils n'étaient point engagés, par peur de l'Inquisition et peut-être scrupule d’ortho-
__doxie, méritât une punition spéciale, Mais les Jésuites ont un
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besoin constant de l'intervention de Dieu, et la protection au’il accorde à leur Institut se mesure, parait-il, au châtiment de leurs ennemis,
taux, il quêtait chaque jour sa nourriture et se faisait :
scrupule de garder quelque argent, voire aucune chose,
pour le lendemain, de peur de paraître douter du secours de la Providence. Quand ïl se rend en France,
au contraire, il a soin de se munir d'une somme sufh-
sante pour fournir à son logement et à son entretien.
jusqu’à la fin de ses étudés; et, cette somme lui ayant été dérobée, il n'hésite pas à partir pour les Flandres et pour l'Angleterre où, lui assure-t-on, les catholiques se montrent particulièrement généreux. Il y recueille des aumônes assez abondantes, non seulement pour subvenir à ses propres besoins, mais pour lui permettre de jouer vis-à-vis des pauvres écoliers espagnols, encore nombreux à Paris, un rôle providentiel qui favo-
risera parmi eux ses recrues. Entre tous, 1l a distingué,
— et c'est le second trait, — un jeune professeur de philosophie, navarrais de noble race, de cœur et d'âme
plus nobles encore, dont il poursuit la conquête, c'est-
à-dire la conversion. Mais François-Xavier, — car c'est de lui qu'il s’agit, — a conçu tout d'abord pour
Loyola un véritable éloignement. Ignace fait son siège en règle. Il a déjà gagné l'ami et le commensal de
Xavier, un Savoyard, Pierre Le Fèvre; par lui il s’in=.
troduit dans la place, et, sans paraître remarquer les répugnances de Don Francesco, il devient leur troisième compagnon de chambre au collège Sainte-Barbe. Des avances d'argent faites à propos à son jeune compatriote, lequel par suite de retards venus d'Espagne,
se trouvait dans une gêne momentanée, améliorent
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bientôt leurs rapports. Néanmoins Xavier regimbe
contre l’aiguillon ; le renoncement qu'on lui prêche lui
paraît excessif. Ignace ne se rebute de rien. «Pour
«s’insinuer dans l'esprit du jeune professeur, il le loue «de ses talents naturels, se réjouit avec lui de sa répu-
«tation, lui applaudit en public sur la subtilité de ses
«réponses, s’empresse à lui chercher des auditeurs et
«des écoliers !», et quand ïl l’a, selon le mot d’un
autre de ses historiens, «séduit par l'attrait de la louange», il revient à ses premiers discours. Xavier cède enfin: il consent à faire les Æxercices spirituels, et s’enrôle définitivement à la suite de Le Fèvre.
Si François-Xavier « coûta une peine infinie à [onace », Jacques Lainez et Alphonse Salmeron s’offrirent d'euxmêmes. [ls venaient d’Alcala à Paris tout exprès pour se mettre sous la conduite du saint, nous assurent les Jésuites; et, comme tout doit être merveilleux dans
cette histoire, ils le rencontrèrent dans la première rue
où ils s'engagèrent après avoir franchi les portes de la ville, et le reconnurent sur le champ bien qu'ils ne l'eussent Jamais vu. Après eux, Nicolas Bobadilla et Simon Rodriguez portèrent à six le nombre des premiers compagnons d'Ignace. Bobadilla était un écolier espagnol sans sou ni maille. « La pauvreté, dit Bartoli, le conduisit à Ignace qui disposait de riches aumônes»,
et «il se livra pleinement à lui.» Quant à Rodriguez,
boursier du roi de Portugal, il fut séduit par l'idée
1 Vie de Saint Ignace de Loyola, par le P. Bouhours,
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d'évangéliser la Palestine; c'est lui qui, plus tard, accréditera la Compagnie et Xavier lui-même, auprès de Jean III.
Ignace, averti par des défections successives, à éprouvé longuement ses nouveaux disciples, et ce n’est qu'après leur avoir fait faire à tous séparément, et selon sa méthode personnelle, les Exercices Spirituels, qu'il juge l'heure venue de leur communiquer ses projets et de les engager par un serment irrévocable. C’est à Montmartre, le 15 août 1534, que, réunis tous sept dans la crypte des martyrs, ils se lient à Dieu d’abord,
et ensuite les uns aux autres par des promesses
mutuelles. Après avoir entendu la messe de Le Fèvre,
le seul prêtre parmi eux, et reçu la communion de sa main, Qils font vœu de vivre dans la chasteté; ils s’en- «gagent à une pauvreté perpétuelle; ils promettent à «Dieu qu'après avoir achevé leur cours théologique «ils se rendront à Jérusalem pour sa glorification ; «mais si, au bout d'une année, il ne leur est pas pos- «sible d'arriver dans la ville sainte ou d'y demeurer,
«ils iront se jeter aux pieds du Souverain Pontfe et
«lui jurer obéissance, sans acception de temps ni de
« lieu !. »
Trois ans après, en 1537, ils sont à Venise, non plus au nombre de sept, mais de dix; car Le Fèvre, auquel Ignace a confié le soin de conduire sa petite troupe en Italie, — tandis que lui-même les y devancerait en pas-
1 Crétineau-Joly, Hist. de la Compagnie de Jésus, t. I.
sant par l'Espagne, — Le Fèvre, avant de quitter Paris, a fait trois nouvelles recrues : Claude le Jay du diocèse de Genève, Jean Codure d'Embrun, et un Picard, né à Bethancourt, Pasquier-Brouet. Toutefois, c’est vers Rome et non vers Jérusalem qu'Ignace porte actuellement ses regards. La ligue formée contre le Turc par Charles-Quint, Venise et le Saint-Siège, ferme aux Occidentaux les ports de l'Orient; et surtout les der-
nières années passées en France et en Italie ont aiguisé
son expérience. L'heure n’est plus de conquérir Jérusalem, mais le temps est venu d'empêcher la chrétienté de devenir protestante.
Jamais, en effet, même au jour où le monde $e réveillait arien, l'Église catholique n'avait paru plus près de sa perte. Une corruption envieillie avait gagné en elle jusqu'aux moelles ; elle était atteinte à la fois dans sa tête et dans ses membres, et l’on peut dire qu'il ne lui restait plus une faute à commettre, à cet instant où Luther venait de pousser un cri, qui, pour être celui de la révolte, n’en paraissait pas moins le cri de la conscience publique : Réforme ! Réforme !
Il est des mots qui trouvent, à certains moments, un écho dans toutes les poitrines. Le succès du moine augustin dépassait ses prévisions et lentrainait plus loin qu'il ne voulait aller. La moitié de l'Allemagne le suivait; Henri VIIT, son adversaire implacable, devenait son disciple sans cesser de le combattre ; la France était entamée, l’'[talie menacée ; l'Espagne luttait par l'Inqui-
sition.... C’en était fait du catholicisme, si l'imminence
du danger, réveillant enfin les gardes, ne les eût fait courir aux remparts. |
Papes et cardinaux, évêques, moines et cleres, n'avaient que trop tardé ! La lutte pour la vie s’imposait maintenant, et leur imposait de réformer l'Église en se réformant eux-mêmes. Certes, l’instant devait paraître propice à Loyola pour offrir ses services, et se jeter avec son bataillon dans cette mêlée où les derniers venus avaient sur les autres l'avantage de n’être retenus ou compromis par aucun passé : de nouvelles recrues, en comblant les vides produits par la désertion, ne pouvaient manquer d'être bien accueillies. Et néanmoins, Ignace hésite; 1l temporise ; l’impétueux hidalgo de jadis, prêt à pourfendre l’infidèle et à rompre en visière à ses contradicteurs, se souvient de son vieux métier de courtisan; il négocie, 1l tâtonne, il flatte au besoin pour se faire écouter. Mais il n’a garde de se découvrir etide s'avancer : c'est à croire, selon le mot de Doudan, qu'on l’a changé en nourrice.
Pendant cette première année de séjour en Italie, il a
laissé ses compagnons prendre sans lui la route de
Rome. C'est comme pèlerins de la terre sainte qu'ils se
sont présentés à Paul TT, sans oublier néanmoins leur ütre de docteurs ou d'étudiants de l'Université de Paris, lequel n’a pas peu contribué à l’accueil bienveillant du Pape. Mais, fidèles aux instructions reçues, ils n’ont fait que traverser la ville pontificale. À leur retour, Ignace et les six d’entre eux qui n’étaient pas encore
prêtres, ont reçu les saints ordres ; ils Sont en mesure
d'agir, et cependant la route de Jérusalem reste fermée. Mais le fondateur a pris son parti. «Dieu lui-même se prononce, déclare-t-il à ses fils; ne songeons plus à la
Palestine, mais à la seconde partie de notre vœu, qui
… Souverain Pontife : c'est celle-là qu'il nous faut remplir.» Toutefois, Ignace veut auparavant reconnaître et
défiances auxquelles il s’est heurté déjà en Espagne, en France et en Italie. S'ils arrivent en nombre, ne peu-
vent-ils pas être signalés à Paul [IT comme des nova-
mier à Rome, comme en cachette, et accompagné des
seuls Le Fèvre et Lainez, sur la prudence desquels il
sait devoir compter. Les autres, en attendant son retour
ou ses ordres, se répandront dans les universités de
% Bologne, Ferrare, Sienne et Padoue, où, tout en pré- È chant la parole de Dieu, ils travailleront à faire de nou- * velles recrues. Si on leur demande à quelle société ils appartiennent, ils répondront qu'ils sont de Za Compa- | gnie de Jésus!.
Le voyage d'Ignace et de ses deux compagnons ne nous offre jusqu'à Rome qu'un seul incident remar-
quüable : c’est une vision dont, cette fois encore, nous { «C'était, nous disent les historiens Jésuites, le nom révélé à Manrèze; mais bien qu'Ignace sût qu’il devait l'emporter, il le mit aux voix : tous se rangèrent à son avis, »
__ nous oblige à offrir nos personnes et nos services au
tâter Le terrain ; il redoute à Rome les difficultés et les
En conséquence, lui Ignace, se décide à se rendre pre-
Tu à m9 #“ Y,
ne connaissons les circonstances que par Lainez, et à laquelle il nous faut ajouter foi sur sa seule parole. Mais cette vision tient une si grande place dans la controverse des Jésuites, elle leur a servi tant de fois d'uliima ratio et de réponse décisive à toutes Les objections, qu'il faut citer leur récit tout entier.
1 Lainez était assurément un grand politique, et les circon-
stances dans lesquelles il jugea à propos de publier la vision de Strada, — c’est le nom du village et de l’église qui en fut le théâtre, — donnent beaucoup à penser. On verra plus loin quelle crise eut à subir la Société de Jésus à la mort de son fondateur. C’est au sortir de cette crise (le 2 mai 1560) que Lainez, dont l’autorité, contestée par Paul IV et une fraction de la Compagnie, a besoin d’une consécration nouvelle, ranime le courage des siens par le récit de cette vision qu'il ne manque point d'interpréter, — ainsi que les Jésuites n’ont pas cessé de le faire, — comme une vision prophétique de l'avenir de la Compagnie, et de l'appui qu’elle trouverait en définitive auprès des Papes, «Je fe serai propice à Rome!» Cette vision, jointe à celles de Manrèze, dont Lainez se portait également garant, faisant de l’œuvre d'Ignace un tout miraculeux, était bien propre à relever et à enflammer les esprits. Ribadeneira, qui était présent et qui s’est fait le premier éditeur de la vision de Strada, constate que l'effet fut irrésistible. Ajoutons que Lainez ne courait aucun risque d'être démenti, puisque non seulement Ignace, mais son second témoin, Le Fèvre, était mort aussi, Ribadeneira ajoute, il est vrai, qu'Ignace, interrogé de son vivant au sujet de sa vision, aurait lui-même renvoyé ses interlocuteurs à Lainez; mais outre que ce fait s'accorde mal avec ce qu'il raconte précédemment de la révélation que fut pour tous le récit de celui-ci, la phrase attribuée à Ignace : «Tenez pour certain tout ce qu’il vous dira», a tout l’air d’une phrase de circonstance, celle justement dont Lainez avait alors besoin, Il ne faut pas oublier que l’histoire de Ribadeneira a d’ailleurs été revue par lui, Lainez, et par ses partisans. |
«Entre Sienne et Rome, rapporte Bartoli!, à quelques «milles seulement de la Ville éternelle, ils rencontrèrent ‘sur le grand chemin une petite église ou chapelle tom- « bant en ruines. Ignace y pénètre seul. Dans une courte «mais brûlante prière, il recommanda au Fils de Dieu «la petite compagnie qu'il allait lui consacrer, et qui « devait être le commencement de cette grande. compaénte..... Tout à coup, 1l entra dans un délicieux ravis- «sement et fut transporté jusqu'à la région des esprits. «Il vit alors très clairement (2) le Père Éternel, le visage “<empreint de la bonté la plus aimable, se tourner vers «son Fils qui portait la croix et les insignes de sa Pas- «sion ; 1l le recommandait à ce Fils bien-aimé en des «termes remplis de la plus tendre affection... Le Fils «de Dieu, comme il était juste de l’attendre d’une telle «recommandation, l’accueillait avec toutes les marques «de la plus grande bénignité, et il prononçait ces «paroles expresses, qu'ignace entendit sortir de sa «bouche : Ægo vobis Romæ propitius ero. La vision dis- €parut alors, et le saint revint à lui.
«.….. [ sortit de l'Église le visage enflammé, le cœur « surabondant de Joie, et il rejoignit ses compagnons. « Pour les animer à tenir tête à toutes les épreuves qui un, pourraient fondre sur eux, il leur raconta ce qu'il «venait de voir. «J’ignore, ajouta-t-il, si ce sont des | «croix ou des Youes qui nous attendent à Rome, où
. «Dieu semble nous conduire comme des victimes au
Rate dl p.300,
«sacrifice. Mais quoi qu'il doive advenir, allons joyeu- «sement. ».,. | La perspicacité d'Ignace était en défaut: rien ne tes attendait à Rome qu’un accueil favorable. Paul I ne ; songeait nullement à les crucifier et à les rouer. Hs; arrivèrent à la fin d'octobre 1537 : l'heure, je l'ai déjà dit, était propice. Sous le coup de la nécessité, et pré ludant aux travaux du Concile général dont la convo- | cation ne pouvait plus être différée, une commission, présidée par les cardinaux Carafa, Gontarini, Sadolet et Pole, venait de mettre sous les yeux de Paul IF un. tableau des abus qui déshonoraient l'Église de Dieu!
1 «Le choix des prélats et des prêtres est fait sans soin et sans «précaution, — déclare la commission cardinalice, — On admet à «ces emplois sacrés des hommes qui n'ont ni mœurs ni capacités,
«et qui sont souvent trop jeunes, De là naissent des scandales «nombreux : le mépris pour l’ordre ecclésiastique, et la presque «extinction du respect dû au culte de Dieu. Les plus graves abus «règnent dans la collation des bénéfices, comme les évêchés et les «cures. On ne considère que l’avantage qui en revient à ceux qui. «les-obtiennent, et non le bien du troupeau de Jésus-Christ... «On trafique des bénéfices ecclésiastiques comme d’une marchan- «dise, afin de se réserver les pensions et de s'enrichir. Des évêques «ne se réservent que le titre de cette dignité et les biens qui y sont «attachés, laissant les charges à des coadjuteurs qui remplissent «les devoirs sans avoir de titre...., Les cardinaux eux-mêmes, qui «doivent résider à Rome, vendent leur voix aux princes dont ils «obtiennent des évêchés, dans lesquels ils ne peuvent résider : «malgré la loi qui les y LEIEE Est-il cependant un spectacle plus «digne de pitié que de voir les églises abandonnées presque par- «tout par des évêques qui ne sont que des mercénaires?..... Les «erimes restent impunis; ceux qui s en rendent coupables savent «bien, à prix d'argent, se soustraire aux peines qu'ils ont méri-
h ation de la ville et de la cour romaine $s ‘Imposait à la fois à la conscience du pontife et à la prudence Er du souverain. ot | 7e est sur ces entrefaites qu ‘Ignace et ses compagnons. ni ne | obtenaient leur première audience du Pape‘. La coïnci- |
dence entre leur arrivée et la remise du mémoire était-
Re elle fortuite? ou bien le fondateur l’avait-il amenée en
; homme habile, prévoyant et déjà bien renseigné ?.….
5 Quoi qu'il en soit, l'accueil de Paul III fut d'autant plus : chaleureux que l'offre d'Ignace le tirait d'un mauvais | pas. Trop enclin aux atermoiements pour adopter les
. conclusions du rapport, désireux néanmoins de faire ‘ quelque chose et de donner satisfaction à ses austères ‘ conseillers, le Farnèse se hâta d'autoriser Loyola, Le 1) Prin et Lainez Qà prêcher la réforme des mœurs dans la ville de Rome», et... d'envoyer le mémoire aux archives.
: Six mois plus tard, Ignace > croyant avoir Re nmoft affermi la situation, convoquait à Rome ses sept autres compagnons pour les fêtes de Pâques 1538. «Dieu nous ; a fermé la Palestine pour nous ouvrir l'univers», leur
«tées. Les désordres ne sont pas moins grands dans les maisons «religieuses ; ces désordres sont publics et causent dans le peuple : «les plus grands scandales... Les abus sont énormes dans les c# | «monastères de religieuses...» (Archives du Valican). ; 41 Ignace et ses compagnons furent présentés à Paul III par: Fe l'envoyé de Charles-Quint, Don Pedro Ortiz, chargé de plaider comme docteur auprès du Pape la cause de Catherine d’ Aragon,
était lui déjà qui, un an auparavant, avait introduit auprès du | ontife les He envoyés d'Ignace, 1 ARR
déclarait-il; notre petit nombre est insuffisant, il doit croître... il croîtra?; mais il faut des lois pour donner
la vie à notre Institut et lui assurer une éternelle durée. De Ï fallait aussi l'approbation du Pape : or Paul III venait de se rendre à Nice, où s’ébauchait la réconciliation de François [et de Charles-Quint. On résolut, en attendant le retour du Pontife, de fixer par écrit, et sous forme de supplique, les grandes lignes et le plan de Ja Compagnie de Jésus.
Lés conférences préliminaires entre les divers mérm= bres de la Compagnie durèrent trois mois : chacun donnait son avis, mais on se rangealt ensuite commu= nément à celui d'Ignace. C'est ainsi que la supplique. fut dressée; et le cardinal Contarini, qui s'était fait le protecteur officieux des €nouveaux chevaliers», se chargea de la présenter au Pape. €Paul TT voulut lexaminer, raconte Bartoli, et ravi s’écria : le doigt de
Dieu est ici ! Et il l'approuva vivæ vocis oraculo®?.»
Le recrutement de la Compagnie préoccupait dès lors, et très vivement, Ignace. Peu après son arrivée à Venise, il avait admis à l'épreuve un jeune bachelier de Malaga, nommé Jacques Hozès, et recu la promesse de deux jeunes Navarrais, les frères d'Éguia, auxquels il avait eu soin de faire faire les Exercices comme à Hozès. Celui-ci mourut à Padoue, quelques mois seulement après son incorporation dans la Compagnie; mais Dieu le remplaca, disent les Jésuites, par François Strada, un autre Espagnol venu à Rome pour y chercher fortune, Enfin et dans les premiers Jours, de l'année 1540, c'était le futur historien Pierre Ribadeneira, —
— encore un Espagnol, — que le fondateur admettait, bien qu ñ +0
n'eût que quatorze ans.
? Bartoli, t. 1, p. 399. Les Jésuites ont une dévotion singulière pour ces approbations verbales, ces oracles, comme ils les
«C'était, nous dit gravement Crétineau-Joly, une approbation sans restriction.» En tout cas, purement verbale, elle n’entraînait aucune conséquence canonique, et Paul HI n'avait pas dû en peser les termes. Mais, en dépit de la bienveillance du Pape, l'approbation nécessaire, l'approbation écrite, n’arrivait pas, etles Jésuites ‘commençaient à craindre de s’être réjouis trop promptement. Les trois cardinaux chargés de l’examen du projet d'Ionace s'y montraient contraires. Le premier
d’entre eux, Guiddiceioni, «homme d’un mérite éminent et d’une vertu austère», motivait ainsi son avis : (De g quelque nature que soit le nouvel ordre, l'Église n'en a F pas besoin ; c’est à la réforme ou à la suppression de "ceux qui existent que nous devons songer, et non à en | créer de nouveaux. » L'opposition de Guiddiccioni, — lequel n'avait pas In la supplique, affirme Ribadeneira, — ébranlait Paul IT; les délais se prolongeaient, tout était remis en question. (Ignace, dédaigneux de re- courir à aucun moyen humain», multipliait les jeûnes et les prières, mais enfin et, «comme il venait de pro-
mettre trois mille messes d'actions de grâces? », le cœur
‘appellent, que l'affirmation d’un seul témoin suffit, disent-ils, à garantir, et ont pour eux, en dépit des lois canoniques, les Le à . mêmes effets qu’une approbation ou une décision pontificale auto-
be r-
risée et régulière, Nous nous trouverons plus d’une fois, au cours - de leur histoire, aux prises avec ces prétendus oracles, grâce auxquels ils sont parvenus à éluder les constitutions et les bulles
pontificales elles-mêmes.
ï. 1 Ribadencira, 2 Idem.
de Guiddiccioni s’amollit subitement: il consentit à lire
la supplique, et, passant sans transition de la défiance à l'enthousiasme, il fut trouver le Pape et lui déclarer que, tout en persistant dans son premier sentiment touchant les Ordres religieux et la nécessité d'en sup-
primer un certain nombre, la société proposée par
Ignace lui paraissait désormais indispensable pour
arrêter le torrent des hérésies et remédier aux maux
de la chrétienté!.» «On eût dit, s’écrie Bartoli, qu’un
autre homme parlait par sa bouche.» Comment Paul IFF ii
n'aurait-1l pas été touché? Le 27 septembre 1540, il
signait une première bulle d'approbation qui devait
être suivie d’une seconde en 1543, et d’une troisième.
en 1549. ;
Tel est le récit des Jésuites. Mais quand bien même
il nous faudrait admettre, sur leur parole, qu'Ignace, :
alors qu'il y allait du tout pour son Institut, et que la question était bien réellement pour lui d’être ou de
n'être pas, ne voulut s'adresser qu'à Dieu seul, il est
certain que ses disciples ne se crurent pas tenus à cette …
excessive réserve. Lainez, déjà l’homme politique de la Compagnie, ne manquait pas de faire valoir les avan-
tages que retirerait la papauté de la création d’un corps
d'élite toujours sous sa main, et dont les membres …
s'obligeraient par un vœu spécial d’obéissance au Pape.
L'argument, bien présenté, avait porté, tant auprès de
Paul IT qu'auprès de ses conseillers; car ce n’était pas
1 Crétineau-Joly, Hist. de la Compagnie de Jésus, CHE 1
ar excès d'obéissance qu’on péchait depuis Luther.
utre + Aer et he pet venait
Dour sale même ds Due d' fier e La Bulle Regimini militantis Ecclesiæ, A C-08t: à-dire tot donc obtenue aussi par des set) aime à croire, en ei des asser-
TALIRS AE
L'importance qu'a acquise si rapidement le petit institut
d'Ignace! fait de la bulle qui en consacre l'existence
un document de premier ordre. Document contesté,
cela va sans dire, sinon quant à son authenticité, qui
n'est pas sérieusement mise en doute, au moins quant
au sens et à la portée de ses décisions ; sens et portée
sur lesquels les Jésuites eux-mêmes paraissent avOIT |
varié, suivant les temps et les circonstances Mais
document auquel il convient d'autant plus d'en référer qu'il est peut-être le seul aujourd'hui qui nous livre sans altération, ni additions subséquentes, le PO et la 2 pensée primitive d’ Ignace de Loyola*.
4 Les historiens d'Ignace insistent sur cette appellation de petit institut, dont il se servait pour désigner sa compagnie, et dans laquelle ïls voient une preuve de l'humilité du saint, Mais, outre que l'humilité ne consiste pas dans les mots, les plus humbles pouvant servir au contraire à couvrir un orgueil plus raffiné, je me demande comment Ignace aurait pu qualifier autrement un institut qui ne comptait encore que dix membres, le fondateur compris.
? En reproduisant, aux pièces justificatives, le texte même de la Bulle, afin que le lecteur puisse y recourir au besoin, j'en dégage ici les traits principaux, ceux de l’exposé d'Ignace. Le début nous ‘ ramène aux Exercices de la seconde semaine, aux méditations dx règne et des deux étendards: «Quiconque, s’écrie-t-il, voudra sous
Le texte pontifical est en lui-même fort court, et c'est la supplique d’'Ignace, intégralement insérée dans la
[2 «l'étendard de la croix porter les armes pour Dieu, et servir le «seul Seigneur et le Pontife romain son vicaire sur la terre, dans «notre Société que nous désirons être appelée la Compagnie de «Jésus... doit se proposer de faire partie d’une société principa- «lement instituée pour travailler à l'avancement des âmes dans la «vie et la doctrine chrétiennes, et à la propagation de la foi... «Il doit aussi faire en sorte d’avoir toujours devant les yeux :
«1° Dieu, et ensuite la forme de cet Institut. »
Suit ensuite cette forme, ou «formule de vie», que l’on résume en dix articles fondamentaux : 1° La société sera gouvernée par «un général ou prélat» élu par elle, et «à qui le droit de com-
«mander appartiendra entièrement». Il «prescrira les choses qu’il
{saura convenir au but que Dieu et la société ont en vue», décidera «du degré propre de la vocation de chacun, ainsi que des «emplois, lesquels seront tous dans sa main»; enfin «il aura «l'autorité de faire les constitutions, du consentement de ceux qui
«lui seront associés dans un conseil où tout sera décidé à la plu-
«ralité des suffrages. »
2° Ce conseil, «dans les choses importantes et qui doivent sub- «sister», sera composé «de la majeure partie de la société, que le «Général pourra assembler commodément». Seront conseillers «pour les choses légères et momentanées tous ceux qui se trou- «veront dans le lieu où réside le Général. »
3° Les membres de la société «s’engageront par un vœu parti- «culier, en sorte que, quelque chose que le Pontife romain leur «commande pour le progrès des âmes et la propagation de la
«foi», en quelque pays qu'il les envoie, «soit chez les Turcs, ou
«tous autres infidèles, soit vers les hérétiques et les schismatiques, «ou vers les fidèles quelconques », ils l’exécuteront «à l’instant, «sans tergiverser ni s’excuser, »
ke Les membres de la société promettront «de ne jamais briguer
«ces missions» en différents pays; «ils s'obligeront à ne jamais
«faire à cet égard, ni directement, ni indirectement, aucune solli- «citation auprès du Pape» ; le Général promettra lui-même «de ne
1790 LES ORIGINES DE LA (COMPAGNIE DE JÉSUS Fr A
bulle qui, en réalité, la constitue tout entière. Paul IH constate, dans le style officiel de la Curie, que, «Préposé pour régir l'Église militante », c’est au Pontife Romain + qu'il appartient de disposer des faveurs apostoliques. ni Puis il rappelle qu'un plan de vie «conforme aux con- 4
seils évangéliques» lui à été présenté par «nos très
chers fils Ignace de Loyola, Pierre Le Fèvre, Jacques
Lainez, Claude Le Jay, Pasquier-Brouet, François- Xavier!, Alphonse Salmeron, Simon Rodriguez, Jean
«point solliciter auprès du Pape la destination et mission de sa «propre personne, si ce n’est du consentement de la société, »
5° Tous feront vœu d’obéir au Général «dans toutes les choses qui regardent l'Institut. »
6° Les membres de la société feront vœu de chasteté perpétuelle,
7° Tous et chacun d'eux feront vœu de pauvreté perpétuelle, en. sorte qu'ils ne puissent (acquérir, ni en particulier, ni en commun, aucun droit civil à des biens immeubles ou à des rentes et revenus
quelconques, »
8° «Néanmoins, ils pourront avoir dans les Universités des «collèges possédant des revenus, cens et fonds applicables aux «étudiants; le Général et son conseil conservant l'administration «desdits biens», ainsi qu'une autorité absolue sur les étudiants, «lesquels, après une épreuve suffisante, pourront être admis dans. «la Compagnie. »
9° Les membres de la Compagnie engagés dans les Odian sacrés réciteront l'office divin «en leur particulier, et non pan en
Commun, ni en chœur. »
10° «Personne ne sera admis dans cette Compagnie qu'après
avoir été longtemps éprouvé avec beaucoup de soin, et lorsqu'on : se sera fait connaitre pour prudent en Jésus-Christ.»
1 [l est singulier que, dans la supplique présentée à Paul IE, Le Jay et Pasquier-Brouet, qui étaient avec Codure les derniers
Rat il déclare n'avoir rien trouvé que de pieux et d saint, et qu 1l revêt en conséquence de FApproHeUa pontificale.
Une restriction néanmoins était apportée au projet que: Paul HI déclarait Cconfirmer et bénir dans l’en-
semble et dans les détails». Le Pape limitait à soixante le chiffre «des personnes qui pourraient être admises 1e ge À ke HE CP à Ë A 3 À LA À LA { :
dans la Société, ou y être agrégées!. »
En réalité (et cette précaution prise contre l'esprit
d’envahissement et de domination qui perçait peut-être
Fe Les — en l’absence d Ignace, obéissaient à Le Hire) mais | “ils n avaient constitué parmi eux aucune hiérarchie, À l’ancien- … neté, qui aurait dû, ce semble, décider des rangs, Xavier eût été nommé le troisième, immédiatement après Le Fèvre et avant Lainez. Mais Xavier, dont le départ pour les Indes, subitement.
résolu, tint peut-être à des causes encore inexpliquées, n'avait pas te alors la notoriété de Lainez, et nul ne prévoyait quelle gloire rej jaillirait par lui sur la Compagnie.
SE Cette clause restrictive fut abrogée par Paul TIT lui-même ‘dans sa bulle du 14 mars 1543. Les Jésuites affirment qu elle avait été introduite à à la demande d'Ignace : mais, en ce cas, la pensée du Pape avait dépassé celle du fondateur, Le chiffre qu Ignace voulait restreindre était celui des initiés, des Jésuites parfaits, des
profès des quatre vœux, lesquels ne seront encore que trente-cinq,
sur mille, à la mort de Loyola. La restriction du Pape, au con- à, ’ traire, s’appliquait à toute personne admise dans la Société, même Se aux aggrégés. Aussi ne fut-elle jamais prise dans son sens strict et A et av ce même ee en avoir Es l'abrogation, les Jésuites
à dire toutefois que Paul ITT ait voulu, ou même prévu toutes les conséquences que l’on tirerait dans la suite
de son approbation ? Je ne le crois pas ; et sans accuser
Ignace de duplicité, je dois avouer, — surtout en con=
sidérant l’arbre sorti de ce grain de sénevé, — qu'il se
montra dans la circonstance souverainement habile !. Je
ne parle pas de ce vœu d’obéissance au Pape, suggéré
par Lainez, vœu grâce auquel les Jésuites purent
espérer un moment s'emparer de la diplomatie ponti-
ficale?; mais sur le seul article du Général, avec quel
art la supplique d’Ignace établit que «le droit de commander lui appartiendra entièrement», et que ce droit
LS 2% ’ 2 0 s'étendra aux. «choses qu’il [le général) saura convenir
Lt J'e parle ici de l’habileté d'Ignace, telle qu’elle ressort des faits rapportés par les historiens Jésuites, lesquels, on le sait, n’admettent pas l'intervention, la part prise par ses successeurs dans l’organisation et la législation de la Compagnie. Mais il se pourrait que cette habileté fût surtout l’habileté de Lainez et des autres
qui modifièrent les Constitutions et tirèrent du texte d'Ignace des
conséquences que celui-ci n'avait pas prévues.
2 Le vœu d’obéissance au Pontife romain regardait spécialement, — on l’a vu page 169, note, — les missions que le Pape jugeait à propos de confier aux Jésuites; mais ce mot de missions n'avait
pas le sens exclusivement apostolique que nous lui donnons
aujourd’hui : c’étaient des négociateurs, des nonces, des légats
que la Compagnie prétendait fournir au Pape. Possevin, Lainez, Le Jay, Salmeron, Le Fèvre, Bobadilla, et d'autres encore, rem plirent de ces missions diplomatiques, dont la Compagnie rêvait le monopole. La création de l'académie des Nobles vint renverser ses espérances, et le décret de Grégoire XIII, prescrivant aux
nonces d’avoir toujours un secrétaire Jésuite, ne fut pas, assez
fidèlement observé pour porter tous ses fruits.
PENC SN 20 PAR EN BEA À NS
à la fin que Dieu et la Société ont en vue!» Avec quelle facilité elle décide que «tous les emplois seront dans sa
main!» Le fait était sans précédent dans l’histoire
monastique, et Paul IIT dut l’accepter comme un expédient, rendu nécessaire par le petit nombre des Jésuites et par leur dispersion, mais destiné à prendre fin par l'organisation définitive de l’Institut. Si nous nous en rapportons à un usage constant, il suffit qu'il n’en fit
as. dans sa bulle, l'objet d’une réserve et d’une déro=-. pas,
gation canonique, pour prouver qu'il l'envisageait ainsi.
C'était néanmoins la loi permanente de l'Institut qu'il :
promulguait à son insu... Et la question des divers
degrés, comme elle est introduite doucement, sans donner l'éveil! « Le Général décidera pour chacun du degré propre de sa vocation.» Qui ne croirait, — et le Pape dut le croire tout le premier, — qu'il s’agit ici des épreuves ordinaires du noviciat monastique? C’est cependant par cette petite porte, ainsi entr'ouverte, que passeront les novices engagés», les €scholastiques », les «indifférents », les «coadjuteurs temporelsy», les «coadjuteurs spirituels », les «profès» des trois et des quatre vœux»; en un mot, toute cette organisation nouvelle, étrange,
monastique et anti-canonique, que tant de Papes tra=
vailleront vainement à supprimer, et que couvre encore
aujourd'hui l'approbation de Paul IT. | Mais si Paul IIT, approuvant €dans l’ensemble et
dans les détails » la supplique de Loyola, n'imagina évidemment pas instituer un ordre religieux et fixer ses
ou plutôt étrangère, — anti-
pa RL T LES ORIGINES DE LA COMPAGNIE DE Jésus | aitu
règles on s'il ne voulut qu’encourager 14 formation et l'organisation d’un Institut, dont les lois
constitutives, d’abord expérimentées, seraient ensuite
examinées et sanctionnées par le Saint-Siège en toute
connaissance de cause; si, pour me servir de ses propres -
expressions, il crut simplement €confirmer et bénir un. essai de vie», Ignace lui-même crut-il faire autre chose qu'exposer un @projet de vie?» Sans doute, il savait, lui, où il voulait aller ; mais ce qu’il voulait alors était-ce bien ce qu'il voudra plus tard? Surtout était-ce vraiment ce qu'ont voulu ses successeurs, ce qu'ils ont accrédité sous son nom? Prévit-il dès lors les conséquences extrêmes qui seraient tirées des principes posés dans sa supplique? Oui, répondent les historiens officiels des Jésuites; non, affirment leurs adversaires, et c'est à ceux-ci que les faits semblent donner raison. Le malheur d'Ignace, je l'ai déjà dit, mais le Jésuite Mendoca l'avait dit avant moi, fut de juger trop favorablement ses successeurs!. Se tenant lui-même pour un pécheur, 1] erut de bonne foi qu'ils seraient meilleurs que lui, et ne. s'arrêta pas un instant à supposer qu'ils pussent jamais abuser de l'autorité dont il les investissait. Au début
1 «Que les lois de la Compagnie soient fermes et stables, — «s’écrie Mendoca — et non arbitraires, remettant tout au Général «et aux supérieurs ; car notre père Ignace les faisant telles sup- «posait que les Supérieurs dussent avoir une purelé angélique, et «tout autre que celle qu'ils ont maintenant. » (Avis de ce qu’il y a à réformer dans la Compagnie de Jésus, par Hernando de Mendoca, Jésuite, 1615, in-12, p. 16.)
néanmoins, il y mit quelques contre-poids. Le Général,
d’après le texte même de la supplique, doit'en certains
cas prendre l'avis de son conseil, et l’on se décidera «à la pluralité des suffrages.» Ge conseil sera composé, dans
les choses importantes et qui devront durer, de la ma-
jJeure partie de la Société»; dans les questions secon-
daires et €momentanées», de «tous ceux qui se trou-
veront au lieu où réside le général ». C'était établir en
principe-et en fait le chapitre général et le chapitre local
ou conventuel, qui subsistaient canoniquement dans
tous les ordres religieux. Hélas! onze ans plus tard,
sous l'influence de Lainez, qui tire habilement parti de
certains inconvénients survenus dans la pratique,
qe Ignace lui-même portera le premier coup à cette seule
-et dernière sauvegarde, en faisant transférer au Général
une partie des pouvoirs attribués au conseil, et Jules II
sanctionnera ce changement dont l'importance passera
. inaperçue. Lainez, devenu général à son tour, achèvera
son œuvre en déclarant que les assemblées et les con-
seils fréquents sont plus nuisibles qu'utiles, et en insé-. rant dans les Constitutions que le Général pourra consulter son conseil, mais qu'il ne sera point tenu de se ranger à son avis, les membres en « fussent-ils tous
d’une opinion contraire à la sienne ! ». Et c'est ainsi
< 1 Que “ PET Fi) , > L2 S que peu à peu, article par article, s'organisera le gou-
1 Const., 9° Part. ch. INT, D, K. C'est l'usage musulman qui
prévaut ici sur l’usage chrétien en matière de législation congréganiste, Nous verrons ainsi Lainez constamment accuser ce carac- tère, et exagérer la portée des emprunts faits par Ignace.
ne
vernement (tyrannique », — le mot est de Mariana, —
de la Compagnie de Jésus. Re
La bulle du 27 septembre 1540 s'en remettait aux
membres de la Compagnie, c'est-à-dire aux dix nommés.
dans la supplique, du soin d’élire Cle préposé général»,
chargé du gouvernement de linstitut. Sur ces dix,
quatre se trouvèrent absents de l'assemblée convoquée
à Rome par Ignace, lequel continuait naturellement
d'exercer jusqu’à l'élection la charge de supérieur.
Xavièr faisait voile vers les Indes, Rodriguez était.
retenu en Portugal, Bobadilla à Ischia, Le Fèvre assistait à la diète de Worms. Tous, à l'exception de Bobadilla, qui, l'élection faite, donna son adhésion, avaient par avance remis ou envoyé leurs suffrages cachetés.
Celui de Xavier avait un an de date. Il l'avait déposé
tout scellé entre les mains de Lainez avant de s’em-
barquer pour le Portugal, et par conséquent avant l'obtention de la bulle d'approbation. Prévoyant des délais plus longs encore qu'ils ne le furent réellement, Xavier avait poussé la prudence jusqu'à insérer sous le pli cacheté un double suffrage. Dans le cas où la mort
d’'Ignace fût survenue avant l'élection, son premier vote,
devenant caduc, devait être remplacé par le second en
faveur de Le Fèvre!.
1 Voici le texte du suffrage de Xavier, tel que le donne Bartoli:
« Moi, François, n'étant mü par aucune considération humaine, et
«n’écoutant que ma conscience, je dis et déclare qu’à mon avis, il - « faut élire pour chef de notre Compagnie, auquel nous devrons -
«tous obéissance, notre ancien maître et vrai père Don Ignace
; PL iphas eut lieu le 4 Hi OL Ignace, Lainez, | de Jay, Brouet, Salmeron et Codure vôtèrent par écrit,
Séance tenante!, et prirent. ensuite connaissance des suffrages des absents. Comme on devait s’y attendre, le
< manquait, c'était la sienne; mais ï ne l’avait donnée à à * personne. Son vote €«ménageait, dit Bouhours, tous ses . HTC en tenant entre eux la balance égale». Il était ainsi libellé : «Moi seul excepté, Je donne ma voix den Notre-Seigneur, pour qu'il soit notre Supérieur, à celui qui se trouvera avoir réuni le plus grand nombre de de suffrages.» C'était, nous assure Bartoli, «couvrir par un acte de profonde humilité, une admirable pru- __ dence et une merveilleuse sagesse ».
5 Le résultat du scrutin «le surprit et Ventes », affir- \ ment les Jésuites. J'avoue que, si grande que füt l’hu-
te «Après nous ayoir tous rassemblés, non sans de grandes fatigues, Qil saura mieux qu’un autre nous garder, nous gouverner et nous «diriger sans cesse vers une perfection plus haute, parce qu'il a «de nous une plus intime connaissance, Et après sa mort, — je
«Le Fèvre doit prendre sa placé ; et en cela, Dieu m'est témoin «que je parle uniquement selon ma pensée. En foi de quoi je «signe de ma propre main, François. Fait à Rome, ce 15 «mars 1540.
1:Codure, . partir pour Malone deux mois après le déart de Xavier, avait écrit son vote à l'avance. Il désignait en ni hou lgnace, et à son défant « Nues … Fèvre d’une