CHAPITRE II
4e La Genèse de la Compagnie de Jésus. à
nie I. Double origine des Æxercices Spirituels. Ce qui ne se trouve pas
autres Ordres monastiques. Emprunts faits aux ordres religieux musulmans. Où et comment Ignace a pu les connaître, et dans $ quelle mesure leur emprunter. — II. Organisation et forme du. gouvernement dans la Compagnie de Jésus ét chez les Kouan. Obéissance prescrite dans les mêmes termes. Un contemporain s d’'Ignace : Si-Mahmed- Ben-Aïssa. — Ji. L'initiation et la. formation des novices : Les Exercices Spirituels, l’examen particulier, les six épreuves fondamentales. La doctrine mystique d’'Ignace. Résumé de la méthode musulmane. — IV. Les divers degrés dans la Compagnie de Jésus. Une citation de Ripert de Monclar. L’occultisme w he dans l'Islam, et l’occultisme chez les Jésuites. Les Monita secreta. b: a Les Jésuites secrets. La profession tacite. — V. Le but et la devise. A de la Compagnie. Autres emprunts faits par Ignace. Pourquoi il s’est tà sur leur provenance. La légende accréditée par Lainez :
silence des Jésuites, ; 1 É
(où
Lorsqu'on étudie, en les comparant, . texte des Exercices de Cisneros et le texte des Exercices de Loyola, on est moins frappé peut-être des ressem=
blances indéniables qu'ils présentent, que des différences fondamentales qui les séparent. Ignace a bien
ris à Le Garcia le titre et de ie lignes son livre, la durée inusitée de cette retraite de 30 à ES L 40 j jours’, la division de ces Jours par périodes quali- ue
ées de semaines et correspondant aux diverses voies
Spirituelles connues des mystiques: Voie purgative,
illuminative, unitive et contemplative ? ; l’ordre des”
1 La durée normale des Exercices est de trente jours, mais cette urée peut être prolongée ou abrégée par le «directeur», lequel
en décide d’après les dispositions physiques et morales du patient, | et conformément aux vues que la Compagnie peut avoir sur lui,
| — C'est au directeur également, qu'il appartient de fixer la durée des quatre cycles, ou semaines, que doit franchir le retraitant, — : Il est peu de santés, et même de raisons, qui puissent impunément
cination, Aussi, les Jésuites qui ont toujours fait un secret de leur méthode, ont-ils grand soin d’avoir avec les Exercices des accom- * modements, Ignace le leur recommande d’ailleurs expressément, È et déclare qu'à son expérience il est peu de personnes capables de faire les exercices complets et sans adoucissement, On retrouve
» les mêmes recommandations et les mêmes réserves dans les rituels arabes, qui prescrivent la Kéloua, ou retraite de trente à quarante
» jours, usitée dans un certain nombre de congrégations musulmanes, |
2 Au Montserrat, outre le monastère Bénédictin et l'hospice des
èlerins qui en dépendait, se trouvaient treize ermitages «dispersés dans les endroits les plus déserts et les plus sauvages dela montagne », et pourvus chacun d’un oratoire, d’une cloche et d’une
llule d’ermite, C'était là que vivaient ceux des religieux que
ur vocation inclinait à la vie solitaire, les contemplatifs auxuels s adresse particulièrement Cisneros dans la 4° partie de ses
Exercices. Là encore les Moines désireux de pratiquer la reite de 30 jours selon la méthode et le livre de l'Abbé de Montrat se os di Re re 4 cet peine qu ace se
38 LES ORIGINES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS | divers sujets de méditation tirés de la vie et de la mort ‘4 du Christ; mais ce qui est le sout dans Cisneros n est. . plus que la partie dans Loyola, dont l'ouvrage, beau- ( coup plus condensé, est aussi, malgré ce qu'il ren 2 ferme d'étranger à Cisneros, sensiblement plus court. Cisneros veut que l’homme travaille lui-même à sa perfection, et 1l lui trace les règles qu'il doit suivre pour y parvenir. Ignace demande avant tout qu'il se laisse travailler : 11 ne parle pas de faire les exercices, à mais de les «recevoir». À côté, ou plutôt au-dessus. 1
du rétraitant, il place — intermédiaire nécessaire entre
à | Dieu et lui, — le Directeur, celui qui donne les « Exerà cices» *, dont la fonction est de s'emparer de l'imagi- « nation et de la sensibilité de «celui qui les recoit»; afin à de disposer en maître de sa volonté. Chose singulière !
le livre de Cisneros est écrit pour des religieux, et
malgré ses broussailles et ses subtilités scholastiques, il provoque l'effort individuel, il respecte la hberté des esprits et des âmes; celui de Loyola s'adresse «aux :
neros, lorsqu'il conseille à son retraitant, dans ses propres Exercices, de se retirer, s’il le peut, loin des siens, de ses affaires et de sa maison, Néanmoins, la manière dont il conçoit cet éloignement et cet isolement rappelle la Kéloua musulmane, plus encore que la retraite de Cisneros.
1 «Les fruits des Exercices, constate Bartoli, dépendent surtout . de l’habileté de celui qui les donne», Aussi ny a-t-il pas de recom=
mandation sur laquelle les Jésuites insistent dav antage, que celle. de ne pas faire soi-même les Exercices, mais «de les recevoir d'un autre»; à la condition toutefois que cet autre soit des nôtres, « les Jésuites ayant seuls mission et lumière pour ce ministère,
. gens de tous états et de toutes conditions », et ce qu’il
exige d'eux, c'est l'obéissance passive.
Sans doute, entre la conception mystique de l'abbé de Montserrat et celle du fondateur de la Compagnie de Jésus, il y a toute la distance qui sépare le contemplatif
… du soldat; et c’est bien ce dernier qui se retrouve dans RE.
- les fameuses méditations du Règne et des deux Eten-
+ dards propres aux Exercices d’'Ignace ; mais il y a autre chose... Le livre de Loyola, malgré « l’enchaînement de ses diverses parties entre elles », enchaînement un peu \ factice d’ailleurs, n’est pas un livre écrit sous une seule 4 et unique inspiration ; il y souffle deux esprits, il y : règne deux influences, on y devine partout /a Juxtapo- … sition. Ni les règles touchant l'élection, c'est-à-dire la
- vocation, ni les 7rois manières de prier, ni l'Examen
particulier, ni les additions et annotations qui accompa-
gnent les méditations prescrites chaque semaine, et qui
sont une sorte de guide pratique à l’usage de «celui qui donne les Exercices » ; ni les Règles touchant l'or-
. thodoxie, ni celles Pour le discernement des Esprits, ou a sur la meilleure distribution des aumônes, etc., ete., — dont, — je le reconnais avec le P. Sommervogel, — «on ne trouve nulle trace dans Cisneros », n’ont été puisées * aux mêmes sources. L’Æxercitatoriun de Dom Garcia | porte exclusivement l'empreinte de la mystique espa- L ‘& et scholastique que rajeunira Thérèse de Jésus". 1 On a beaucoup agité la question de savoir si sainte Thérèse
À avait fait ou non les Exercices de saint Ignace. Les Jésuites qui se - contentaient jadis d’insinuer qw’elle avait dû les faire (voir la
F0) LES ORIGINES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS ue “à
Les Exrercitia 4 an ont, a le mot d. ver
saire, «fondu ensemble les procédés gnostiques | dés: sectes musulmanes et les subtilités d’un catholicisme militant ». “5 J'ai signalé, dès les premières pages de cette étude, les obscurités de l’histoire de la Compagnie de Jésus ; nous nous heurtons ici à la plus profonde, à celle d’où
proviennent peut-être toutes les autres. Avant d'essayer à % : d'y porter un peu de lumière, j'ai besoin d'élargir la? oi question. Aussi bien, ne s'agit-il plus seulement du : ; livre d'Ignace, mais de son œuvre tout entière, de tout : ce qui, au dire des Jésuites, lui a été révélé dans la
fameuse vision qui dura huit jours; j'entends le plan de …
‘4 sa Compagnie et le plan des Exercices ; en un mot, ce 4 qui constitue l'originalité de la Société de Jésus en. regard des ordres religieux et monastiques qui exis- à taient auparavant dans l’église catholique, et ce qui 71
différencie la méthode de Loyola de celle de Cisneros “3
et des autres mystiques ses contemporains f.
Vie de sainte Thérèse par le P. Ribera, S. J. traduction du P. Bouix) se prononcent aujourd'hui pour l’affirmative et. allèguent une lettre de la sainte dans laquelle elle se déclare «la fille des Exercices spirituels », Maïs, en admettant que l’authen- :
ticité de cette lettre soit bien démontrée, il faudrait établir que Thérèse, qui n'a pu faire les Exercices qu’en l’année 1549, sept ans À avant la mort d’'Ignace, parle bien des Exercices de Loyola, et? non de ceux de Cisneros, beaucoup plus usités alors en Espagne, et avec la doctrine mystique duquel la doctrine de Thérèse pré-
sente des affinités, impossibles à établir, au contraire, avec la doctrine et les procédés de l’école mystique de Loyola, | 1 L'Espagne du XVI° siècle possède une littérature spirituelle |
he Lie de ces congrégations, celle des Chadelya, dont le fondateur, Sid-Abou-Médian ,professa rec éclat dans les universités arabes de Séville et de
Riordon” ce comptait de nombreux. adeptes parmi les non moins riche que sa tire chevaleresque, mais ni l'A bécédaire du franciscain Ossuna, ni le Chemin de la montagne du . franciscain Bernardin de Laredo, ni le Guide des pécheurs et les » Méditations du dominicain Louis de Grenade, ni le Chemin de la perfection et le Château de l’âme de Thérèse de Jésus, ete,, ete,, ne Donc ie eo de FA al spéciaux, qu'à côté ie, em-
“ d'Ignace, (On dirait ie ceux-ci, me répondait un prêtre fort versé » dans les: questions de my LE et d’ascèse, on dirait d’une autre
religion. » | RAT? ordre religieux des Chadelya, le XVI° en date des grands”
ordres musulmans et l'un de ceux dont la He fut. cf s 1e con
en Espagne à travers le nord de l'Afrique, formèrent des groupes 1 istincts dont plusieurs subsistent encore. Les uns suivent exactement les statuts et la règle primitive et sont de simples congré- se gations de Chadelya dépendantes du mème cheikh; les autres, — armi lesquels il faut compter le groupe très important des fadanya,
association politique autant que religieuse, — sans cesser de se rattacher aux Chadelya par une origine et une chaine » commune, s’en distinguent par des observances spéne un Hoover nement autonome et une dénomination particu-
Mores, auxquels Ferdinand avait laissé le libre exercice « de leur culte. Ignace eut-il l'occasion de s'initier à leur. organisation pendant le temps qu'il passa à la cour, et en particulier dans la maison du Grand-trésorier de : Castille, Don Velasquez!? Sa rencontre avec «le Sar= ‘2 razin», sur la route de Montserrat, fut-elle pour lui, 1 comme l'ont affirmé certains historiens, le choc d'où jaillit la lumière ? — Dans l’état d'âme où se trouvait le nouveau converti, état que les Jésuites nous dépeignent eux-mêmes, tout événement, tout incident, prenait à ses yeux lé caractère et la portée d’une indication provi- L dentielle, —— Retrouva-t-il d'ailleurs à Manrèze son «Sarrazin», de manière à reprendre avec lui la contro-
verse ébauchée le premier jour? ? Noua-t-il avec d’au-
1 Lorsqu'Ignace, encore enfant, fut envoyé à la cour d'Aragon, son père, Don Bertrand, le confia à son intime ami Don Velasquez, trésorier des rois Ferdinand et Isabelle, dans la maison duquel « il vécut, soit à la cour, soit à Arevalo jusqu’au 12 août 1517 où mourut le trésorier, Sa veuve, une noble dame, fit alors présent à Ignace de 500 couronnes et de deux chevaux, sur lesquels il monta pour aller trouver le Duc de Najera, » (Hist. du collège de la Compagnie à Arevalo, diocèse d’Avila, publiée par P. Fritz, 1893). En réalité, Ignace avait 26 ans lorsque la mort de Don. Velasquez le détermina à embrasser la carrière des armes et à s'attacher à Don Manriquez. Ambitieux comme il l'était alors, et
préoccupé exclusivement, comme il le reconnaissait lui-même, de faire fortune et de se pousser à la Cour, il dut profiter de son séjour prolongé chez le grand trésorier, qui le traitait en fils plutôt. qu’en étranger, pour S’initier aux détails de la politique de Ferdinand, politique dans laquelle la question des Mores entrait pour 4
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une si large part, 2? Les historiens Jésuites qui rapportent l'épisode d’Ignace et du Sarrazin déclarent que celui-ci se rendait pour affaires dans une
tres Mores ou Morisques des rapports qui lui permirent … de pénétrer le secret de leurs affiliations ? Il est d'autant 1 plus permis de le penser que les Mores, Mahométans * ou prétendus convertis étaient nombreux dans toute la - Catalogne, dont le commerce était surtout entretenu par les Juifs et les Musulmans. Ignace, les Jésuites nous l'apprennent, croyait, à cette époque, avoir reçu de. … Dieu une mission spéciale pour la conversion de ces derniers; il dut évidemment, lorsqu'il commença, à Manrèze même, de prècher et de catéchiser, chercher à se rapprocher de ceux pour lesquels il se disait envoyé. | La chose lui était d'autant plus facile qu'en 1521-1522,
. — moment précis du séjour d’'Ignace à Manrèze, — les Mores et les Morisques ! n'étant pas encore assimilés aux Juifs et placés sous la surveillance de l'Inquisition,
on pouvait les fréquenter sans étre inquiété, pour peu qu'on y mit de prudence et de savoir-faire. Plus tard, à
ville proche de Montserrat, ville qu’ils ne nomment point, à la vérité, mais que tout concourt à nous faire reconnaitre pour Manrèze. Il est donc au moins vraisemblable qu'Ignace y retrouva son compagnon de route, et reprit avec lui la controv erse ébauchée dans leur premier entretien,
1 Les Morisques, ou Moriscos, c'est-à-dire les Musulmans baptisés que le peuple espagnol appelait par mépris les bantisados en pie, . les baplisés sur jambes, n'étaient pour la plupart que des convertis politiques, lesquels, tout en pratiquant ostensiblement le christia- - nisme, restaient en secret disciples du Koran. Ximenès, et ce de 1l ÿ avait avec lui de prêtres éclairés et zélés, se préoccupaient vive- ‘à ment de la situation des Morisques et travaillaient à les instruire | sans les contraindre. C’est la politique opposée que Charles-Quint adoptera plus tard en les livrant à l’Inquisition,
4h : LES ORIGINES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS |
son retour de Palestine, Tonace ne retrouvera plus les "
mêmes latitudes et l'intervention des Inquisiteurs dans
son apostolat d'Alcala et de Salamanque déterminera
son passage en France. Dans l'intervalle, en effet, c'est- DE à-dire en 1524, Charles-Quint, retour d'Allemagne, aura repris les rênes aux mains de Ximenès ; plus préoccupé A d'assurer l'unité politique que la sincérité des conver- 4
sions, il aura contraint les Mores d'opter entre le
baptême et l'exil, et placé les Morisques sous la juri-
diction de l’Inquisition. En tout cas, et à quelque con-
jecture qu'il faille s'arrêter, un fait reste acquis et résulte des versions à la fois contradictoires et concor-
dantes des Jésuites et de leurs adversaires, c’est que ce.
fut bien à Manrèze qu'Ignace entrevit le plan de son
Institut; à Manrèze que germa dans son esprit la
pensée de fonder au sein du catholicisme, conformément “
à ses dogmes et à sa discipline, une association calquée
sur le modèle des congrégations musulmanes, qui cons-.
tituaient déjà une des forces les plus résistantes de l'Islam.
Les Jésuites, qui proclament Manrèze «leur primitive
église », ne sont Jamais convenus du fait des emprunts
musulmans. Je suis même tenté de croire que c’est afin d'y échapper qu'ils nous entraînent sur ce terrain du
surnaturel, d’où ils peuvent confondre les contradic-
teurs en les accusant de rationalisme. Mais sans dis-
cuter davantage l'authenticité des visions d'Ignace,
qu'un catholique même, je tiens à le constater, reste
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