PREMIERE PERIODE
LKS f»RKLlîl)KS DK LAFKKANrHlSSKMKNT JUSgi'KN lilM.
Cette époque nouvelle, qui conduit chacun des « États forestiers, » par des voies différentes, à un aflranchissement commun, se divise elle-même en deux périodes successives : l'une qui se termine en 1291, au moment où les trois vallées concluent leur premier pacte d'alliance et de confédération, l'autre qui, de là, s'étend jusqu'à la bataille du Morgarten et au renouvellement du pacte en décembre
Nous avons vu qu'Un venait d'être replacé sous la souveraineté immédiate de l'Empire, que Schwyz oscillait entre l'indépendance communale et la sujétion dynastique, qu'Unterwalden demeurait dans les limbes d'une condition plus complexe encore. Maintenant nous avons à voir ce que, dans ces situations diverses, sont devenues ces trois petites peuplades.
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l'indépendance d'uki
Loi'sque, le 26 mai 1231, le roi Henri (VII) enlève les hommes d'Uri à la domination du comte de Habsbourg, sous laquelle son père, l'emperenj* Frédéric H, les avait mis, et qu'il leur donne Tassurance qu'Us ne seraient plus, nous aucun prétexte, soutraits à la juridiction directe de l'Empire, il s'adresse à eux comme à des gens qui forment une communauté (tmiversitds vestra)^ et il les invite à s'acquitter entre les mains de son délégué, Arnold d'Aa, de l'impôt qu'ils n'ont plus à payer au comte de Habsbourg *. Il semble qu'il veut ainsi leur conférer un important privilège pour recevoir d'eux un service immédiat. Henri méditait alors de s'afirancbir de la domination de son père retenu en Italie, et de mettre entièrement sous sa propre dépendance le royaume d'Allemagne, dont Frédéric lui avait laissé le gouvernement. U devait chercher, dans ce but, soit à affaiblir les partisans de l'empereur, soit à se gagner des auxiliaires. Il arrivait à ce double résultat en enlevant au comte Rodolphe, l'un des adhérents de son père, la vallée d'Uri, pour tirer de celle-ci des subsides, peut-être des soldats, et surtout pour tenir en sa possession les approches du S^-Gothard, qui commençait à être pratiqué du côté de la vallée de la Reuss. U attachait probablement d'autant plus d'importance à avoir la libre disposition de ce passage, qu'il pouvait en profiter pour tendre la main, de l'autre côté des Alpes, à la ligue lombarde ennemie de l'empereur, et, par conséquent, sou alliée na-
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tutelle. S'il ne put pas, pour le moment, donner suite à ses projets de rébellion, il les reprit trois ans plus tard et forma alors, avec les villes de Lombardie, une coalition séditieuse, dont Frédéric II eut promptement raison ^
Mais, quels qu'aient été les motife qui le portaient à reprendre au comte de Habsbourg les droits que ce dernier avait acquis sur les habitants de la vallée d'Uri, ces motifs devaient être d'autant plus impérieux, qu'en agissant de la sorte, le roi Henri se mettait en contradiction avec le décret qu'il venait de rendre quelques jours auparavant (1" mai 1231), pour garantir aux princes ecclésiastiques et séculiers l'entière et libre jouissance de leur souveraineté ^ D'un autre côté, il est probable que le comte de Habsbourg, qui mourut dans l'année, avait reçu pour le rachat de ses droits (redemimm)^ une compensation qu'il jugea suffisante, car on ne voit pas que ses fils aient jamais adressé sur ce sujet à Frédéric U, dont ils furent aussi les zélés partisans, aucune réclamation. Quoi qu'il en soit, ce qu'il nous importe surtout de constater, c'est que le diplôme d'afiranchissement ou « d'exemption » {vos exemimus) adressé par le roi Henri (VU) « à tous les hommes établis^ dsmfi la vallée d'Uri, » doit être envisagé comme la cause prochaine de leur émancipation politique, de même que la cause lointaine de celle-ci doit être cherchée, nous l'avons vu, dans la donation qui fut faite à l'abbaye de Zurich du domaine royal que l'empereur Louis le Germanique possédait dans le petit district d'Uri. Mais ni l'une ni l'autre de ces circonstances n'aurait eu pour effet la création d'un peuple libre, si chez ce peuple même, tout chétif qu'il était, n'avait existé cette passion de l'indépendance qui,
toujoui-s éveillée et toujours prévoyante, sait tirer parti de
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tout. Vimmmiité, comme on disait alors, successivement octroyée par deux rois, devint ainsi le fondement de la liberté d'Uri, et, par suite, de la liberté suisse. Nul ne peut ravir au plus pauvre de tous les États confédérés l'honneur qui, du reste, ne lui est pas contesté, d'avoir posé la première pierre dans la première assise de l'édifice fédéral.
Sans revenir sur les avantages attachés, pour un territoire et une population, à leur mouvance directe de l'Empire, il suffit de rappeler qu'alors c'était entre le maintien de cette fonne de gouvernement et l'établissement des souverainetés particulières, que se partageait le développement politique du grand corps qu'on appelait le saint Empire romain. L'émancipation absolue, en droit et en fait, n'existait à aucun degré pour les peuples compris dans ce vaste et incohérent ensemble; ceux qui étaient placés, comme on disait, u sous les ailes » de la suzeraineté impériale, travaillaient à rendre de plus en plus nominales la subordination et l'obéissance qu'ils lui devaient, ce qui, dans l'état de dislocation et de marasme où la lutte entre les derniers Hohenstaufen et la papauté allaient jeter l'Empire, rendait de jour en jour plus marqués leurs progrès vers l'indépendance. Ceux, au contraire, qui ne jouissaient pas de ce privilège, voyaient, par la même raison, s'approcher de plus en plus de sa réalisation définitive la transformation dès longtemps commencée, qui devait des hauts fonctionnaires faire des souverains, des circonscriptions administratives des principautés, et des ressortissants d'un grand empire les sujets de petites dynasties. Le treizième siècle est le moment où ces deux tendances se livrent une lutte suprêmcî, qui se termina, suivant les lieux, avec dés
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succès divers. C'est à ce conflit entre les souverainetés princières qui, comme des astres nouveaux, prennent leur place dans le ciel de l'Empire aux dépens du soleil impérial, et les communes bourgeoises ou rurales qui, sans sortir du système, cherchent à y devenir, autant que possible, des satellites indépendants, c'est à ce conflit que se rattachent directement, en Suisse, l'origine comme les premiers développements de la Confédération.
Quelque important qu'ait été dans cette œuvre d'affranchissement le rôle des villes, qui, sur le territoire helvétique, suivirent l'exemple Ae celles de Lombardie et des bords du Rhin, ce ne sont pas elles, cependant, qui ont jeté les bases de cette Confédération. Bien qu'elles fussent parvenues les premières à la possession des franchises municipales, elles ne surent pas s'élever d'elles-mêmes jusqu'à former ce contrat d'assurance mutuelle, qui établit une perpétuelle union entre des communautés indépendantes. Après s'être isolément émancipées, les villes de Berne, Fribourg, Zurich, Soleure, formèrent bien entre elles, ou avec des voisins, de rares et passagères alliances, mais elles ne constituèrent point une ligue aussi fortement organisée que celles des cités lombardes ou des villes rhénanes, bien moins encore conçurent-elles la pensée d'une perpétuelle fédération. C'était à des montagnards, et non à des bourgeois, roturiers ou nobles, qu'était réservé, sur le sol suisse, le privilège d'en concevoir le dessein, et, ce qui fut plus étonnant encore, de le réaliser
C'est là ce qui caractérise excellemment les origines de la Confédération helvétique ; car, d'avoir, comme tant d'autres, formé et accompli le projet d'abriter sous une alliance commune des libertés particulières, ce n'est pas de quoi
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distinguer la ligue des Waldstatten de toutes celles qui surgirent alors. Mais d'avoir, dès le principe, déclaré cette ligue perpétuelle, et d'avoir, à travera les siècles, réussi jusques à maintenant à lui conserver ce caractère, c'est ce qui la rend unique dans son genre et l'élève au-dessus de toutes les entreprises semblables dont pas une n'a survécu. Ce résultat est d'autant plus remarquable, que partout ailleurs les campagnes, si elles ont essayé (ce qui fut rare) de sauvegarder leur indépendance, l'ont perdue bien plus vite que les communes urbaines. Mais il est vrai de dire aussi que les rustiques peuplades des Waldstatten se trouvaient, grâce à leur position géographique, dans une condition analogue à celle des habitants des villes. Renfermées dans l'étroite enceinte de leurs vallées comme dans les murailles d'un bourg ou d'une cité, plus concentrées sur ellesmêmes que les populations mêlées au mouvement général de la société contemporaine, elles trouvaient dans leur situation particulière les occasions et les motifs de former ces groupes unis et compacts qui donnent à la vie publique sa consistance et sa durée.
D semble qu'à cet égard la vallée d' Un était spécialement prédestinée à parvenir la première au rang d'une communauté libre. Que les hommes d'IJri aient sollicité le roi Henri (Vil) de les affranchir de la souveraineté du comte de Habsbourg, ou que ce soit le roi lui-même qui ait spontanément cherché à les gagner à sa cause, en les plaçant sous la mouvance directe de l'Empire, il n'en demeure pas moins certain que leurs traditions, leur homogénéité, leurs intérêts, les préparaient tout particulièrement à inaugurer, parmi les populations des Waldstatten, le régime de l'indépendance, dans les conditions où il était alors possible.
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Noos avons indiqué plus haut de quels éléments se composait, selon toute vraisemblance, la communauté des gens d'Uri. Nous Tavons vue, pour ainsi dire, à l'état embryonnaire. Elle apparaît maintenant, sinon dans toute sa croissance, du moins dans toute sa vitalité.
Lors même qu'à côté d'elle le pouvoir royal s'exerce
occasionnellement sur l'ensemble du pays, par l'entremise d'un avoué ou d'un bailli (Rekhsvogt), et qu'il y possède en outre des fonctionnaires à poste fixe (officiati etprocuratares), qui sont naturellement revêtus d'une autorité supérieure à celle de la communauté, celle-ci n'en jouit pas moins elle-même d'une action qui lui appartient en propre. On en trouve la preuve dans un rescrit du roi Henri (VU), daté du 26 avril 1234, et où il interdit « au ministre et à tous les hommes d'Uri » {ministro et universis hominibus Urcmiœ), conune il le faisait l'année précédente (5 juin 1233) aux fonctionnaires que nous venons de mentionner, de soumettre à aucun impôt les personnes qui, dans la vallée d'Uri, dépendent du couvent de Wettingen, fondé en Argovie, sept ans auparavant, par le seigneur de Raperschwyl *.
Que le ministre (Ammann), placé à la tête die l'ensemble des gens d'Uri, fut choisi par eux ou élu par le roi, sa présence indique déjà que leur communauté était en possession d'une organisation légale et d'une existence distincte, dont la consolidation et les développements sont confirmés du reste par d'irrécusables témoignages. La défense même qui est faite à la communauté d'imposer les hommes de Wettingen, montre clairement qu'elle s'attribuait le droit de lever et de répartir des taxes, à son profit, sur tous les habitants de la vallée, et qu'elle avait la volonté de les faire
peser sur chacun d'eux, sans tenir compte d'aucun privilège. Vis-à-vis des moines, le sentiment de l'égalité l'emportait alors chez les montagnards, tout religieux qu'ils étaient, sur celui de la vénération.
Il est même permis de penser que l'état de perturbation où la rupture entre l'Empereur et le Pape (1239) jeta bientôt la société et les consciences, se fit sentir à Urî, et que là, comme dans les vallées voisines, l'amour de l'indépendance gagna à la cause de Frédéric II plus de partisans qu'à celle de l'Église. Qu'il en fut ainsi à Schwyz et à Unterwaldeu, c'est ce que nous apprennent des documents authentiques, comme nous le verrons plus loin: qu'il en fut ainsi à Un, c'est ce que d'autres documents authentiques nous autorisent à conjecturer. Quand on voit, à deux reprises (1244 et 1247), le pape Innocent IV, ce grand adversaire des Hohenstaufen, prendre sous sa haute protection les biens que l'abbesse de Zurich possède à Uri, on est tout naturellement conduit à penser que les gens de la vallée ne se montraient pas plus disposés à respecter les prérogatives de l'abbaye, que les inununités du couvent de Wettingen^ En cherchant, pour s'affranchir de plus en plus, à profiter du divorce survenu entre les deux maîtres du monde, ils prenaient parti pour l'Empereur, parce que c'était de l'Empire qu'ils tenaient leurs libertés, et ils se comportaient durement envers l'Église, parce que c'était l'Église dont les privilèges entravaient leur indépendance. Cet antagonisme et cette préférence éclatent avec une irrésistible évidence dans l'histoire du peuple de Schwyz, chez lequel apparaissent toujours, marqués d'une plus forte empreinte, les traits qui lui sont communs avec ses voisins d'Uri et d 'Unterwalden.
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C'est ainsi que, jusque dans les derniers recoins des Alpes, la lutte qui ébranlait la chrétienté tout entière portait ses contre-coups, et ce désordre social, que \int aggraver, après la chute des Hohenstaufen (1254), l'impossibilité de donner à l'Empire un chef reconnu de tous, se trahit dans la petite vallée d'Un, soit par les précautions de défense que l'on se croyait obligé de prendre à l'intérieur même du pays, soit par de violents conflits entre des factions intestines, qui expliquent et justifient ces mesures de sécurité. En 1248, un citoyen d'Uri, Conrad Niemierschin, appuyé par bon nombre d'habitants de la vallée, et par les hommes de Wettingen en particulier, obtient des religieux de ce monastère qu'ils lui inféodent, sa vie durant, une métairie et une tour qu'ils possèdent à Schaddorf, et que lui-même se propose de transformer en une forteresse (municionem), afin de se garantir de toute agression dirigée contre sa personne et d'offrir, en outre, un asile aux moines ou aux ressortissants de Wettingen, dans le cas où quelque sédition les mettrait en danger. Il s'engage, du reste, à ne jamais se servir de sa maison forte au détriment de la paix publique ®.
Celle-ci n'en fut pas moins brutalement troublée, neuf ans après, par ces dissensions intérieures dont la perspective avait motivé la construction des fortifications de Schaddorf. Deux familles nombreuses, les Izeli et les Gruoba, en étaient venues aux mains, le sang avait coulé, des citoyens avaient péri, la paix du pays était compromise. Ce fut, pour la rétablir, en opérant la réconciliation des deux parties, que, le 23 décembre 1257, le comte Rodolphe de Habsbourg, chef de la branche aînée de sa maison, intervint, sur la demande et avec le concours de la commune elle-même
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(mt der Laiitlute van Uren Bitte utid Baie). Un accord (Suhne) fut concln qui, sous peine d'excommunication et de bannissement (Beichsacht), obligeait les membres de chaque parti à s'abstenir dorénavant de toute hostilité. Cela n'empêcha pas que, dès l'année suivante, cet accord fut violé par un attentat dont la faction des Izeli (leelmMS et complices) se rendit coupable. Le comte Rodolphe intervint de nouveau et rendit une sentence dans laquelle, « avec le consentement et le concours de la communauté de la vallée d'Uri » (cmn consenm et connwentiâ imiversitatis vaïlis Vraniœ), il déclare les parjures déchus de tous les biens qu'ils tenaient en fief de l'abbaye de Zurich et qui font retour à celle-ci \ D paraît que cette énergique répression mit un terme aux troubles intérieurs qui désolaient Uri ; mais il reste à savoir en quelle qualité agit, dans les deux cas, le comte de Habsbourg, concuremment avec les gens de la vallée. Le rôle de ceux-ci s'explique par tout ce (lue nous avons dit de leurs progressives conquêtes vers l'autonomie; le rôle du comte, qui montre que cette autonomie n'est cependant pas suffisante pour tout régler dans leur propre territoire, comment s'explique-t-il?
Rodolphe de Habsbourg ne prend, en tête de l'une et de l'autre sentence, d'autre titre que celui de Landgrave d'Alsace ; mais il est évident que ce n'est pas en cette qualité (lu'il tient les assises « sur la place, » et, « sous le tilleul d'Altorf » (an der Gebreitu/n — sub tiUâ), Ce ne peut pas être davantage en qualité de comte du Zurichgau, puisque Uri est exempté de cette juridiction. Est-ce comme avoué ou bailli impérial? C'est bien là, en effet, ce que semblent indiquer, soit la mise au ban de l'Empire dont il menace les délinquants, soit la protection spéciale qu'il accorde au
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couvent de Zurich que Frédéric II avait placé sous la sauvegarde immédiate de TEmpire. Mais cet Empire, il est alors vacant, on dn moins déchiré par un schisme politique qui ne permet pas à Rodolphe d'intervenir comme son délégué d'une manière parfaitement légale, même sur la réquisition des gens d'Uri. fl est probable que ce n'est pas, en effet, dans la légalité stricte qu'il faut chercher le motif et la justification de son intervention. Peut-être sous les Hohenstaufen, dont il avait épousé les intérêts avec un zèle qui lui valut l'excommunication du Pape, le comte Rodolphe avait-il rempli dans la vallée d'Uri les fonctions d'avoué impérial. Peut-être la communauté, qui ne possédait pas le droit de rendre seule des jugements criminels, implora-t-elle, pour faire cesser l'anarchie dans son sein, l'assistance de celui qu'elle avait auparavant appris à respecter comme le représentant de l'autorité suprême. En tout cas, les gens d'Uri avaient entretenu avec le comte de Habsbourg de bien affectueux rapports, pour que, à peine monté sur le trône ( 1273), il pût leur écrire que « le souvenir de la bienveillante placidité (graciosa placiditas), dont ils lui avaient donné tant de preuves, ne sortirait jamais de sa mémoire. » Intéressant témoignage rendu au caractère de cette population, et qui s'accorde bien avec tout ce que le passé, avec ce que le présent même nous apprend sur la nature placide, en effet, et paisible, quoique énergique, de ses sentiments et de ses mœui's.
Mais ce qui, poumons, n'est pas d'un moins vif intérêt, «•'est d'avoir pu constater, avec une évidence incontestable, les progrès faits par le peuple d'Uri vers son émancipation poUtique. Nous en avons donné les principales preuves ; ajoutons que, dès 1243, on voit le sceau officiel de la com-
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s'emparer peu à peu de tout ce qu'il n'y possédait pas. Nous verrons que les gens de Schwyz firent à leurs dépens l'expérience de cette double tendance de Rodolphe, comme roi et comme Habsbouig. C'est précisément parce que les choses ne se passèrent pas de même pour les gens d'Uri, qu'on en peut conclure qu'en confirmant leurs libertés et en s' abstenant de convoiter leur territoire, il voulut rendre hommage à l'usage qu'ils avaient su faire de leur indépendance.
C'est dans cet esprit qu'il s'adresse, le 2 janvier 1274, <( au ministre et à tous ses fidèles de la vallée d'Uri, » pour les informer qu'en reconnaissance de la manière dont ils se sont comportés envers lui et envers l'Empire, il désire mamtenir et même étendre leurs libertés, leurs privilèges et leurs droits (Ubertates, honores, et jura non minuere, sed cmgere), s' engageant, comme le roi Henri (Vil), à ne jamais les soustraire, sous aucune forme que ce soit, à la juridiction immédiate de l'Empire (inter spéciales akmmos Imperii computare) \ Forts de cette assurance, qui sanctionnait et renouvelait l'immunité momentanément perdue sous Frédéric H, puis récupérée sous son fils, les gens d' Uri continuèrent, pendant le long règne (1273-91) de Rodolphe I, à se gouverner, dans les limites de leur autonomie, comme ils l'avaient fait auparavant. C'est ainsi que le Landammann (mmister vallis, Ammann von Ure) qui est tout à la fois le représentant du pouvoir royal et le magistrat suprême de la communauté, dans le sein de laquelle il est toujours choisi, c'est ainsi, disons-nous, que le Liandammann placé à la tête du pays possède et exerce une juridiction qui va jusqu'à lui permettre de laisser comparaître devant lui l'abbé du couvent d'Engelberg, pour débattre
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les questions litigieuses qui surgissaient entre ce couvent et les gens d'Uri. Ceux-ci de leur côté peuvent prendre des décisions dont ils remettent T exécution à des hommes de leur choix qui agissent d'après leurs ordres (ad mandatum homintim vallis Uraniœ), Leur communauté, à laquelle la reine Gertrude, femme de Rodolphe I, recommande d'avoir des ménagements pour Engelberg, surtout « dans les hauts pâturages » (in Alpibus)^ leur communauté est ailleurs mise sur le même rang que ce monastère dont les privilèges, sinon le pouvoir, égalaient ceux d'Einsiedeln **'. Rien ne fut donc changé dans la jouissance et l'exercice des droits de libre administration que la mouvance impériale directe conférait à Un; mais quelque chose était changé dans la position où se trouvait Uri vis-à-vis du prince qui occupait le trône. Sous les Hohenstaufen, et à phis forte raison pendant l'interrègne, la vallée n'avait eu au-dessus d'elle que des monarques dont les intérêts personnels et privés ne pouvaient entrer en collision avec les siens. Le patrimdne des empereurs était alors fort loin des Alpes. Voilà ce qui fut changé par l'avènement du comte de Habsbourg, et, bien que Rodolphe, coriime nous l'avons vu, se fût d'abord montré plein d'égards poui- les gens d'Uri, ceux-ci n'étaient pas sans concevoir des inquiétudes. Ce prince étant, en eifet, tout à la fois roi d'Allemagne (ou des Romains pour parler officiellement) et comte du Zurichgau et de l'Aargau, grand propriétaire dans les autres Waldstâtten, avoué de couvents voisins, il était à craindre que la tentation de s'arrondir ne prit chez lui le dessus, malgré ses bonnes intentions envers Uri. Il était à craindre, surtout, que la confusion des qualités n'entraînât celle des juridictions, et que les agents du comte, s' employant au
Oi* TROLSIÈMB ÉPOQUE.
nom du roi, ne transformassent insensiblement la soumission que les gens de la vallée devaient au chef de l'Empire en une obéissance particulière rendue aux comtes de la maison de Habsbourg.
Il n'est pas improbable que Rodolphe, qui était incertain de transmettre à sa famille la couronne d'Allemagne, tandis qu'il était sûr de lui laisser la juridiction comtale du Zurichgau, ait favorisé des équivoques qui devenaient des empiétements. Dans l'un des documents qui nous restent de cette époque, on voit un arbitre prendre le titre de « juge du Zurichgau et de l'Aargau, » c'est-àdire une qualité qui désigne un officier du comte, en même temps qu'il intervient, entre Uri et Engelberg, « au nom et sur l'ordre du Roi*^ » Cet exemple sert à faire comprendre comment les deux pouvoirs, représentés par le même agent, pouvaient se confondre au préjudice des franchises du pays d'Uri. Et il faut bien croire que ce ne sont pas là de vaines suppositions, et que ces franchises avaient été plus ou moins compromises pendant le règne du roi Rodolphe, sans que l'histoire en ait conservé les preuves, quand on voit, dès qu'il a pris fin, les gens d'Uri se hâter de placer sous la sauvegarde d'une alliance commune, en prévision d'un nouveau règne, les libertés qui leur tiennent à cœur. Quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis la mort du roi, que le pacte qui a fondé la Confédération suisse était conclu, le l*** août 1291, entre les trois États forestiers.
Avant d'en rechercher le but et d'en examiner les clauses, nous devons montrer comment les vallées de Schwyz et d'Unterwalden furent conduites à y prendre part.
ÉlL\NaPATIO.N ROLITlgtË DES WALDST.ETTEN. 65
LE8 luîtes de SCHWYZ
Nous avons laissé les hommes de Schwyz placés, vis-àvis du comte Rodolphe de Habsbourg, dit le Vieux, grand père du roi du même nom, dans une situation mal définie, et qui, par cela même, était de nature à faciliter, de la part du comte, les tentatives d'usurpation dynastique et à inspirer aux Schwyzois, d'un autre côté, le désir de se mettre en possession de l'indépendance à laquelle il leur était permis d'aspirer. On ignore laquelle de ces deux tendances prédominait alors dans le pays de Schwyz. On sait seulement qu'au moment de la mort du comte Rodolphe (10 avril 1232), son fils cadet, portant le même nom que lui et surnommé le Taciturne, fit avec son frère Albert un partage de famille, dans lequel lui échurent en propre les biens paternels situés dans les Waldstâtten, tandis qu'il retint indivisément avec son frère le landgraviat d'Alsace et la charge de comte du Zurichgau ^^ Il possédait ainsi; dans la vallée de Schwyz, des droits de propriété et de juridiction semblables à ceux de son père, et qui menaçaient par conséquent de rendre de plus en plus imprescriptible au sein de cette vallée la domination de sa maison.
Le 13 décembre 1239, Albert de Habsbourg mourut, laissant trois fils dont l'un était entré dans l'Église et dont les deux autres, Rodolphe, futur roi, et Hartmann, avaient reçu de lui, au moment où il partait pour la croisade, la donation de ses dignités et de ses biens (duobas dignitateni dominiumque commisit). Mais, au bout de peu d'années,
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Hartmann étant mort sans laisser d'enfanta, Rodolphe demeura Benl possesseur de l'héritage paternel et seul représentantde la branche aînée ". Son oncle, Rodolphe de Habs* bourg-Laufenbourg, dit le Taciturne, dont nous parlions tout à l'heure, à propos de Schwyz, se montra d'abord, comme son père et comme son neveu, un partisan prononcé de l'Empereur Frédéric II. Ce monarque avait depuis 1235 complètement rétabli son ascendant en Allemagne, après la rébellion vite étouffée de son fils Henri (VU); mais, bientôt frappé lui-même, par le pape Grégoire IX, des foudres dti l'excommunication (24 mars 1239), il voyait à des discordes de famille succéder la scission bien plus redoutable entre l'Empire et l'Eglise.
C'est dans ce moment que les gens de Schwyz repanûEsent sur la scène de l'histoire. L'esprit de liberté, qui forme le trait saillant de leur caractère satioDal et comme le fil conducteur de leurs annales, devait les tenir toi^ours aux aguets pour saisir l'occasion de conquérir leur émancipation politique, surtout depuis que l'exemple de leurs voisins d'Un rendait àleurs yeux ce bienfait tout à la fois pins facile à obtenir et plus désirable à posséder. Cette occasion leur parut venue, et ils crurent qu'en prenait ouvertement parti pour l'Empereur, ils pouvaient espérer de recevoir de lui, par réciprocité, un diplôme d'alfranchîsBement semblable à celui qu'avaient obtenu les gens d^TJri. En rattachant ainsi à la rupture entre Frédéric II et le pape Grégoire Di le motif de la démarche que les chefs de la communauté de SchwyEjoaècntt^poftun àe tenter, ^noas De|!<q9gB£|Ui||M0HJBHP|Ul|Cture téméraire. ,;i|OelqiW's années «voir à quoi s'en
tenir sur ce sujet, nous voulons parler du comte Rodolphe le Taciturne lui-même. U déclare que les Schwyzois, a s'affranchissant audacieusement de T obéissance qu'ils lui devaient comme à leur seigneur, se sont méchamment attachés à r ex-empereur Frédéric, dès qu'il eut été excommunié**. »
Nous nous placerons sur un terrain un peu moins solide, en complétant ce témoignage précis, par la supposition que, de son côté, le comte de Habsbourg avait déjà manifesté, contre l'empereui* et en faveur du pape, les sentiments qu'il laissa éclater irrévocablement peu d'années après. On ne le voit point, en effet, de 1289 à 1242, à la cour de Frédéric, tandis qu'on y constate sa présence avant cette époque, et qu'il y reparaît ensuite jusqu'en 1245, où il s'y rencontre pour la dernière fois*\ A ces oscillations dans sa politique, correspond exactement la conduite des Schwyzois : ils vont du comte à l'empereur et reviennent de celui-ci à celui-là, selon que se gâtent ou que se rétablissent les bons rapports entre eux. Une fois résolus, comme ils devaient l'être, à profiter des circonstances pour s'émanciper, rien ne pouvait leur être plus favorable qu'une rupture entre Rodolphe le Taciturne et Frédéric U. Ils se décidèrent donc, dans l'été de 1240, pendant que ce monarque était en Toscane, occupé à faire le siège de Faenza, à lui envoyer des députés, les premiers diplomates suisses dont il soit fait mention, pour lui présenter le témoignage de leur dévouement {devotio\ lui of- Mr probablement un contingent militaire {servicia\ et lui exprimer le vœu d'être placés sous sa protection immédiate et celle de l'Empire {sub alas Imperii), Frédéric qui, loin d'avoir aucun motif de ménager le comte de Habsbourg,
en avait au contraire de très-pressants pour punir sa dé* fection, s'empressa d'accueillir la requête qui lui était pré* sentée, et il adressa à tous les hommes de la vallée de Schwyz (tmiversis hominibus vaUis in StcUes) un rescrit qui forme le pendant de celui que son fils Henri (Vil) avait accordé, neuf ans plus tôt, aux gens d'Uri *«.
Dans ce rescrit, l'Empereur applaudit à la résolution qu'ont prise et que devaient prendre les Schwyzois en leur qualité d'hommes libres {tamqtÂam homines liberi tenébor min%\ d'embrasser sa cause et celle de l'Empire (stUmm ad nos et Imperii respectum debebatis hahere). En censé* quence de cet acte spontané de leur part (sponte dominium nostrum élegistis), le monarque les reçoit sous sa protec* tion spéciale et leur promet qu'ils ne seront jamais sous* traits à son autorité immédiate, ni à la suzeraineté impé* riale (a nostris et Imperii dowAnio et manibus cdienari vd extrahi). Les expressions de cette charte impliquent clairement l'existence, à Schwyz, d'une population placée dans des conditions d'indépendance analogues à celles que nous avions déjà constatées à propos des luttes entre les Schwyzois et Einsiedeln. Ce sont des hommes Ubres, sur lesquels le comte du Zurichgau exerçait, conune fonctionnaire de l'Empire, la haute juridiction, et qui, ayant à choisir entre l'obéissance envers ce comte devenu rebelle à son souverain et l'obéissance envers le souverain lui-même^ n'hésitent pas à préférer le gouvernement direct de l'Empereur à celui d'un délégué qui tendait de plus en plus à se considérer comme leur maitre. En leur accordant de relever immédiatement de l'Empire, Frédéric les enlevait donc à la juridiction comtale du Zurichgau, spécialement exercée à Schwyz pai* la branche cadette de la famille de
Habsbourg; mtis il demeurait, en agissant de la sorte, dans les limites de son pouvoir, et il ne portait atteinte à aucun droit légal.
n supprime en effet, dans cette partie du comté, Texercioe de fonctions dont il est lui-même le premier dispensateur, et qu'il a par conséquent le droit de reprendre à lui sans compensation. Ce ne sont pas des sujets du comte de Habsbourg, mais des sujets de TEmpire placés sous T administration du comte, qu'il enlève à la juridiction de celui-ci pour les placer sous une administration qui les rattache plus directement à l'Empire. Aussi, à la diôérence de ce qui s'était passé à Uri, où Henri (VH) avait racheté au comte Rodolphe l'ancien une possession que celui-ci avait probablement reçue à titre de dédommagement, il n'est nullement question dans le diplôme de Frédéric de droits pareils dont aurait joui le comte Rodolphe le Taciturne et que supprimerait le décret impérial. Cet acte envisage les Schwyzois comme de simples administrés de condition libre, qui peuvent toujours, en cette qualité, faire légitimement retour à l'Empire.
D est vrai que, de son côté, le comte de Habsbourg n'entendait pas renoncer à exercer sur Schwyz un pouvoir qui avait en sa faveur, sinon la consécration de la légalité, du moins celle de l'hérédité et du temps. Alors, en effet, on se trouvait, répétons-le, précisément sur la limite qui sépare le moment où la transformation des fonctionnaires en souverains^ devient un fait accompli, et l'époque où cette transformation était encore en voie de s'opérer et, par conséquent, pouvait toujours être contestée. En plaçant les Schwyzois sous sa souveraineté inmiédiate, l'Empereur était dans son droit ; le comte était dans son rôle en refusant de re-
noncer à son autorité sur eox. Rodolphe le Taciturne n'accepta donc point la position que lui &isait la charte impériale, et il réussit à en annuler l'effet. Il est probable qu'après s'être réconcilié avec Frédéric n, auprès duquel nous le retrouvons en Italie, au mois de mai 1242, il dut protester contre une décision qui, selon lui, lésait ses droits, et il obtint que les Schwyzois, auxquels, dans leur soulèvement, s'étaient joints les gens de la vallée de Samen, seraient replacés sous son gouvernement. Lui-même nous apprend^ dans une requête adressée au pape, non pas, il est vrai, que ce résultat était dû à la faveur impériale dont il se serait bien gardé de se vanter, mais que les hommes de Schwyz, revenus à de meilleurs sentiments, s'étaient engagés par serment à reconnaître dorénavant sa domination sur eux (Comitis dominio de cetera peraistere) *^
Rodolphe, néanmoins, se déôait-il de la sincérité des Schwyzois, pressentait-il, que tout autour du lac des Waldstatten, un esprit d'hostilité allait se manifester contre lui? On serait tenté de le croire, en le voyant, à cette même époque (1242-1244), prendre des mesures de précaution qui décèlent une certaine inquiétude. C'est alors, en effet, qu'il fit construire sur le promontoire qui sépare, dans le lac des Quatre-Gantons, le golfe de Kussnacht de celui de Luceme, le château de Neu-Habsbourg*'. Cet édifice, pour lequel il fit hommage à l'abbesse de Zurich (7 novembre 1244), afin de le recevoir ensuite d'elle en fief perpétuel, cet édifice était moins destiné, si l'on enjugepar les ruines qui en sont restées, à servir de demeure à une famille princière, qu'à recevoir une garnison d'hommes d'armes, chargée de surveiller et de commander la navigation du lac. Jamais observatoire miUtaire ne fut mieux placé. On pou-
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vait de là suivre et gêner les mouvements hostiles des divers Etats forestiers. Mais cette menace n'intimida point les adversaires du comte Rodolphe. Schwyz et Sarnen, auxquels se joignirent cette fois la vallée de Stanz et Lucerne, se soulevèrent de nouveau contre lui.
On ignore quelle fut l'occasion de cette reprise d'hostilités; mais il est permis de la chercher, par conjecture, dans des circonstances analogues à celles qui avaient déjà suggéré aux sujets de Habsbourg leur première tentative d'affiranchissement. Le rapprochement qui, après une courte interruption de leurs bons rapports, s'était opéré entre le comte de Habsbourg et Frédéric H, venait de cesser, et une nouvelle rupture, irrévocable cette fois, les avait séparés l'un de l'autre. L'interdit lancé contre l'empereur par le pape Innocent IV, et sa déchéance, sanctionnée par le concile de Lyon en juillet 1245, furent évidemment la cause de la défection définitive de Rodolphe le Taciturne. Cette défection rouvrit aux Schwyzois la route de l'émancipation ; assurés du concours de nouveaux auxiliaires, ils la reprirent immédiatement.
Ecoutons ce que dit à ce sujet le comte de Habsbourg lui-même : « Foulant aux pieds les serments qu'ils avaient prêtés, et ne tenant nul compte de l'excommunication lancée contre les adhérents et fauteurs de Frédéric, ils sont devenus infidèles à leurs engagements, se sont soustraits à toute autorité, et assistent de toutes leurs forces le susdit Frédéric, en se tournant contre moi-même, et contre l'Eglise *^» C'était au pape Innocent IV, que Rodolphe, ne pouvant avoir raison de la résistance des gens de Schwyz, adressait cette plainte. Le souverain pontife répondit aux doléances de son dévoué partisan en lançant contre eux et leurs con-
fédérés, le 28 août 1247, un bref qui les déclarait excommuniés et qui frappait leur pays d'interdit, dans le cas où ils persisteraient à défendre la cause de l'Empereur plutôt que celle de T Eglise (nisi a Friderico ad Ecdeaiam rêvertantur\ et où ils refuseraient de rentrer sous la domination du comte, leur légitime souverain (ipsiqtie ComiH veJut Domitw suo studeant obsequi). Ce bref forme, avec le diplôme impérial accordé sept ans plus tôt aux Schwyzois par Frédéric II, un parfait contraste. Car, tandis que ce dernier document semble ne connaître à Schwyz que des hommes libres, Tacte pontifical ne parait pas admettre qu'il y existe autre chose que des sujets en état de révolte. Cette contradiction s'explique aisément, quand on se rappelle que le diplôme avait été rédigé d'après le dire des Schwyzois, et le br^ d'après les assertions du comte de Habsbourg. C'étaient deux prétentions contraires qui tendaient l'une et l'autre à s'affirmer seules, et dont le conflit devait durer jusqu'à ce qu'elles se fussent concihées ou exclues.
Les Schwyzois qui, de tout temps, se montrèrent peu sensibles aux censures ecclésiastiques quand leurs intérêts étaient en jeu, ne se soumirent point aux injonctions du pape. Ils avaient trouvé, nous l'avons dit, d'efficaces auxiliaires dans leur voisins de l' Unterwalden et de Lucerne, et il parait que leur résistance aux Habsbourg se prolongea, comme nous le verrons plus loin, un certain temps encore après la mort du comte Bodolphe le Taciturne, survenue le 6 juillet 1249. Cependant, autour d'eux les événements marchaient, et la cause des Hohenstàufen, fortement ébran* lée, allait de jour en jour perdant du terrain. Les revers qui frappèrent les dernières années de l'empereur Frédâric, et le règne malheureux de son fils Conrad, qui lui succéda
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le 25 décembre 1250, rendirent de plus en plus difficile la position de leurs partisans. La résistance des Schwyzois perdait son point d'appui, et ils durent finir, après le trépas du roi Conrad (mai 1254), par échanger le régime de liberté dont ils avaient momentanément joui sous le gouvernement d'un bailB impérial, contre la suprématie directe des fils de Rodolplie le Taciturne et la subordination qui en était la conséquence.
C'est à ce changement de situation que Ton a rapporté, avec une grande vraisemblance, un acte, aujourd'hui perdu, par lequel, dit le sommaire qui en a été conservé, « le comte de Frobourg délie les gens de Schwyz de leur serment et déclare qu'ils appartiennent aux Habsbourg^'*. » On a supposé que, dans cet acte postérieur à la mort du roi Conrad, c'était en qualité d'avoué impérial des Schw}'zois qu'intervenait le comte de Frobourg, et que c'était de leurs obligations envers l'Empire qu'il les dégageait. Que cette conjecture soit exacte, comme nous le pensons, ou qu'il s'agisse au contraire, dans l'acte en question, des droits seigneuriaux possédés par le comte de Frobourg dans le pays de Schwyz, et que Ton trouve plus tard entré les mains des Habsbourg, il n'en demeure pas moins certain que la tentative d'émancipation des Schwyzois avait échoué, qu'ils avaient perdu le privilège de relever immédiatement de l'Empire, et que cet insuccès eut pour résultat de faire pencher la balance, d'une manière plus sensible qu'auparavant, du côté où les Habsbourg avaient jeté le poids de leurs prétentions.
Toutefois, en perdant le bénéfice de la franchise impériale, la communauté des hommes libres de Schwyz ne cessa pas, pour cela, de subsister ; elle rentra seulement
dans la situation où elle était placée avant la charte de Tempereur Frédéric II. Nous la retrouvons, en effet, quand Rodolphe de Habsbourg fut monté sur le trône, exactement dans les mêmes conditions où nous l'avons laissée en 1217 du temps de son aïeul. Mais l'excessive rareté des documents authentiques rend impossible de savoir avec quelque certitude ce qui se passa pour Schwyz, durant cette période d'anarchie, appelée le grand interrègne, qui accompagna et suivit en Allemagne la chute des Hohenstaufen. On apprend seulement, par une tradition, qui semble trouver sa confirmation dans un acte officiel postérieur, que vers l'an 1269, le comte Eberhard de Habsbourg-Laufenbourg, qui avait hérité à Schwyz des droits et des propriétés de son père, Rodolphe le Taciturne, permit à une partie de ses ressortissants de se racheter à prix d'argent des obligations auxquelles ils étaient tenus envers lui, ce qui les plaçait, paraît-il, dans une position semblable à celle des autres hommes libres habitant le reste delà vallée ^^
Cette concession fut-elle bénévole ou forcée? Faut-il y voir une transaction intervenue à la suite d'une lutte, ou simplement un marché que le besoin d'argent fit conclure? On pourrait accueillir la première supposition, si l'on devait admettre, comme l'affirme une chronique écrite cent soixante ans plus tard, que, vers l'année 1260. il y eut dans les Waldstatten un soulèvement général contre les Habsbourg. Mais c'est là une allégation à laquelle il est difficile d'ajouter foi. Cette date erronée de 1260 s'applique sans doute aux événements qui s'étaient passés de 1240 à 1254. Ce serait donc plutôt dans des finances embarrassées qu'il faudrait chercher la cause de
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rémancipation personnelle accordée pai* le comte Ëberhard, pour se procurer de l'argent, à ceux des habitants du pays de Schwyz qui occupaient, s'il faut en croire la tradition, le district de Steinen, dans l'ouest de la vallée. Ce qui confirme cette supposition, c'est que l'on voit en 1273 ce même Eberhard vendre à son cousin Rodolphe, futur roi, avec plusieurs autres propriétés, tout ce qu'il possédait à Schwyz et dans les Waldstatten, en hommes et en terres ^'.
Sans sortir de la maison de Habsbourg, Schwyz changeait donc de main, et il est incontestable que le roi Rodolphe y jouit, sans la moindre trace d'opposition, des droits de toute nature, tant seigneuriaux que poUtiques, que lui avait cédés le représentant de la branche cadette. C'est ce qui ressort avec évidence des documents peu i\ombreux, mais précis, qui nous restent de cette époque. Ainsi, dans un acte de 1278, Rodolphe mentionne expressément, parmi les biens qui devaient servir de gage au douaire de sa future bru, fille du roi Edouard I d'Angleterre, « la vallée de Schwyz, avec les domaines de Kybourg et de Frobourg. » Mais le mariage n'eut pas lieu, et les biens hypothéqués redevinrent disponibles. Aussi, en 1282, Rodolphe put-il assigner sur les dits domaines, à ce même Eberhard, que sa vente de 1273 avait apparemment remis en fonds, une somme de vingt-huit marcs d'argent, pour garantie d'un prêt qu'il en avait reçu, plus, « sur les hommes libres de Schwyz, soixante marcs » (de liberis hominir hu8 de SmU mar. Ix). Dans les deux cas que nous venons de citer, ce n'est pas comme roi, mais comme chef de sa maison, que Rodolphe de Habsbourg engage des biens ou des redevances qui rentrent dans ce qu'il appelle ses « pro-
priétés héréditaires et particulières ; r^ aussi ne les aliènet-il point sans le consentement exprès de ses fils •'.
Que Rodolphe consentit une hypothèque sur ses domaines privés, il n'y a rien là que de conforme aux droits d'un propriétaire. Mais que, de plus, il donnât en garantie, ici (( la vallée de Schwyz, » là « une rente annuelle sur les hommes libres de Schwyz, » ceci ne peut s'expliquer que par des prérogatives d'une autre nature. Ces prérogatives, on ne peut guère les chercher ailleurs que dans l'exercice de la haute administration et de la puissance politique que, comme comtes du Zurichgau, les Habsbourg possédaient à Schwyz, et dont Eberhard (tout en conservant honorifiquement ce titre) avait transmis les droits, utiles à son cousin Rodolphe, dans la vente qu'il lui avait faite. Ainsi la taxe mise sur la vallée, ou la redevance exigée des hommes libres de Schwyz, ce qui est évidemment un seul et même impôt, rentrait dans les attributions de cette souveraineté dynastique qui, nous l'avons déjà dit, tendait de plus en plus à se substituer à la simple délégation héréditaire des pouvoirs publics.
D'autres preuves, d'ailleurs, s'ajoutent à celle-d pour montrer que c'était bien comme chef de sa maison, et non comme chef de l'Empire, que Rodolphe de Habsbourg tenait la vallée ou les hommes libres de Schwyz sous sa juridiction. Depuis que la tentative de ces demiei*s pour s'émanciper de la domination du comte Rodolphe le Taciturne avait échoué, cette domination avait passé à son fils, et de celui-ci au roi Rodolphe, qui l'avait acquise pour en faire nn apanage de sa famille. C'est ainsi que s'explique, on l'a déjà vu, l'autorisation que donnent ses fils lorsqu'il s'agit d'hypothéquer les propriétés comprises dans le marché ;
c'est ainsi que s'explique, à plus forte raison, la protection spéciale que Tun d'eux, Bodolphe, alors duc d'Autriche^ accorde, en 1289, par l'entremise de l'un de ses officiers^ le comte de Tilendorf, aux religieuses de Steinen à Schwyz, en enjoignant aux gens du pays d'avoir à s'abstenir envers elles de toute molestation et de toute demande d'impôt. Cette intervention souveraine aurait été sans motif comme sans effet, si le duc n'avait possédé sur la vallée sa part des droits de suprématie qu'y avait la maison de Habs» bourg. On doit, par conséquent, envisager aussi comme des actes rentrant dans la compétence de cette dynastie princière, les injonctions adressées déjà, en faveur du même monastère de femmes, sans beaucoup de succès, quatorze ans plus tôt, aux gens de Schwyz, soit par Hart* mann de Bald^g, préfet ou bailli (procmrator) du roi Rodolphe, soit par la reine Anne, épouse de ce monarque **. C'est encore de la même manière qu'il faut interpréter deux rescrits de Rodolphe de Habsbourg, dans lesquels^ quoiqu'il agisse en roi, il n'en rend pas moins des décisions qui montrent que Schwyz relevait directement de sa famille. D'après le premier de ces actes, dont la date n'est pas connue, il concède à tous les habitants de Schwyz (wniver^ s%8 vallis de Swiz incolis) le privilège de n'avoir à comparaître en justice que « devant lui, ses fils, ou le juge de la vallée, sans être jamais contraints de sortir des limites de celle-ci *\ » C'est-à-dire qu'en réservant les droits personnels de souveraineté qui lui appartiennent, ainsi qu'à ses ôls^ il dispense, comme roi, les Schwyzois de se présenter aux assises publiques tenues par le juge du comté (Landrichter). A cette concession, alors fort recherchée, et que Rodolphe lui-même accorda à plusieurs villes, il en ajouta une autre
qui montre, comme là précédente, que les Schwyzois étaient assujettis à sa dynastie domestique, mais, en même temps, que c'étaient des sujets envers lesquels il avait des raisons de se montrer favorable. Le 19 février 1291, peu de mois avant sa mort , il déclare « à tous les hommes de condition libre qui sont àSchwyz» (tmiversis hominibus de Switz liberté conditionis), qu'il regarde comme malséant {i/nconveniens) qu'on leur donne pour juge (projudice vobis defur) un homme de condition serve (àUquis servilis conditionis existens\ et qu'il interdit que cela ait lieu à l'avenir. D'où l'on peut conclm*e, d'un côté, que ce juge, par où il faut entendre le représentant de l'autorité politique dans le pays, ou le Landammann, était imposé {vobis detur) aux gens de Schwyz et non pas élu par eux, et, d'un autre côté, qu'il avait été probablement choisi plus d'une fois parmi les employés subalternes qui étaient chargés de régir les domaines que les Habsbom'g possédaient dans la vallée *«.
En accordant aux Schwyzois la double concession dont nous venons de parler, le roi Rodolphe leur octroyait incontestablement un précieux privilège, et il est probable que ce privilège était la récompense de quelque service rendu par eux. Peut-être ne s'écarterait-on guère de la vérité en cherchant dans des faits d'armes le motif de la Ubéralité royale. Quoi qu'il en soit, les concessions faites aux gens de Schwyz devaient avoir pour conséquence, d'un côté, de donner à leur communauté un caractère toujours plus uni et plus compact et de mieux assurer ainsi son existence, et, de l'autre, en plaçant à sa tête des hommes Ubres, d'arriver peu à peu à la faire régir par des magistrats tirés de son propre sein.
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Rodolphe aurait pu sans doute aller plus loin encore : il aurait pu confirmer pour les gens de Schwyz, comme il Tavait fait pour ceux d'Uri, le diplôme qui les plaçait sous la mouvance directe de l'Empire, et les mettre ainsi en possession de l'indépendance politique qu'ils avaient momentanément possédée. On ignore si, lors de l'avènement de ce prince et au moment où, en rétablissant partout l'ordre dans l'Empire, il reconnut les libertés et les franchises d'Uri, les Schwyzois sollicitèrent de sa part la confirmation de la charte que Frédéric II leur avait accordée en 1240. Mais, dans le cas où ils auraient adressé cette requête au roi Rodolphe, celui-ci se serait refusé à y faire droit, car il avait déclaré qu'il ne reconnaîtrait, comme valables, aucun des actes faits par l'empereur Frédéric postérieurement à l'excommunication dont l'avait frappé le pape Grégoire IX ". Or, comme nous l'avons vu, c'était àla suite de cette excommunication même, que les Schwyzois s'étaient déclarés pour Frédéric et avaient, en retour, obtenu de lui leur diplôme d'affranchissement.
Ce serait donc fermer les yeux à l'évidence, que de ne pas reconnaître l'incontestable état de subordination où les Schwyzois se trouvèrent placés, à l'égard de la maison de Habsbourg, pendant toute la durée du règne de Rodolphe. Ce serait, d'un autre côté, tirer de ce fait certain des conséquences exagérées, que de ne pas tenir également compte des indices qui attestent, d'une manière tout à fait irréfragable, l'existence permanente et l'indépendance de leur communauté. Nous avons vu que le langage et les concessions du roi Rodolphe suffiraient déjà à établir qu'il envisageait les hommes libres de Schwyz comme formant une petite société poUtique digne d'égards et de mé-
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nagements. Cette société possède (railleurs une organisation et des attributions qui équivalent, sur bien des points^ aux avantages dont elle aurait joui sous le régime de la pleine autonomie.
A sa tête sont quatre ministres (Ammmner) tirés de son sein, parmi lesquels figurent les noms de Stauffach et d'Ab Iberg, et qu'il est difficile de ne pas envisager, sauf le principal fonctionnaire, comme des hommes de son choi^ De ces quatre ministres, trois président très-probablenaent à l'administration des districts de Steinen, de Schwyz et du Muottathal, entre lesquels se divisait alors tout le pays. Le quatrième, ou Landammann (le juge dont il a été question plus haut), dirige la communauté entière des hommes Ubres et représente, plus peut-être qu'il ne les défend, les droits de souveraineté des Habsbourg. Eéunis dans leur assemblée de commune, les Schwyzois répartissent les taxes, et, de même qu'à Uri, ils les imposent aux couvents de leur territoire, en dépit des inhibitions des autorités supérieures. Ils interviennent comme garants dans les transactions privées ; ils accordent des récompenses à ceux qui se sont employés au service de la communauté, ce qui dénote de la part de celle-ci la Ubre gestion de ses affaires ; ils possèdent un sceau commun, ce qui, nous l'avons vu, est un signe d'indépendance; ils prennent dans leurs actes publics le titre à'universitas et de commu/nUaSy et ils conservent celui « d'hommes Ubres ^\ » Ds sembleraient, en un mot, jouir d'une indépendance égale à celle qu'avaient acquise leurs voisins d'Uri, n'était le revers de la médaille, où, au lieu du nom de l'Empire, se lit celui de l'Autriche.
L'Autriche, voilà quel était pour Schwyz le véritable et
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dangereux ennemi. Depuis que Rodolphe avait fait entrer ce duché dans sa famille et en avait doté ses enfants (1282)9 le titre de duc d'Autriche fut porté en première ligne par les Habsbourg, et il prit place à côté et au-dessus de leur nom patronymique. Nous avons vu déjà Tun des fils de Rodolphe intervenir, conmie duc d' Autriche, à Schwyz, et ce sera dorénavant de la maison d'Autriche que nous aurons à parler, quand il s'agira des advei*saires des Waldstatten. Plus s'agrandissait la puissance de cette maison, plus les Schwyzois avaient à craindre que leur indépendance municipale n'en f&t amoindrie et compromise, et qu'aux ménagements personnels du roi Rodolphe ne succédât l'impérieuse domination d'un de ses enfants. Cette crainte était surtout justifiée par la perspective de voir se perpétuer dans la même dynastie le pouvoir royal, en sorte que le chef de l'Empire pût prêter main-forte aux prétentions ou aux droits des membres de sa famille. Mais l'inquiétude devait s'atténuer si, par un heureux concours de circonstances, la royauté de l'Allemagne, qui était élective, échappait aux Habsbourg, et si à la tête de l'Empire se trouvait placé, après la mort de Rodolphe, un chef dont les intérêts fussent difi'érents de ceux de la maison d'Autriche.
Vienne donc le trépas de ce prince, et que son successeur ne soit pas l'un de ses fils, les hommes de ISchwyz pourrpnt respirer plus à l'aise, et faire même un pas de plus vers la liberté, s'ils savent profiter des conjonctures pour mettre ce qu'ils ont acquis et ce qu'ils veulent conquérir à l'abri de nouveaux périls. Un même sentiment d'inquiétude, un même besoin de sécurité leur avaient préparé, dans les habitants de la vallée d'Uri, des alliés naturels, et
tout concourait à faire, de la mort de Rodolphe, le signal de leur confédération.
U en était de même dans le pays d'Unterwalden. Gomment celui-ci avait-il été conduit à former les mêmes vœux et à concevoir les mêmes desseins que ses voisins de Schwyz et d'Uri? C'est ce que nous avons encore à dire, avant d'arriver au pacte qu'ils conclurent en commun.
LE PKEMIEK E»80R D'UNTERWALDEN
Nous avons vu qu'avant le milieu du treizième siècle rien ne trahit, dans les vallées de l'Unterwalden, l'existence d'une communauté analogue à celles d'Uri et de Schwyz, et que la population n'y porte pas même un nom collectif. L'épithète de Waldleute, ou d^ lntramontan% les Forestiers ou ceux d'Entremonts, qui leur est donnée depuis 1250, n'est qu'une désignation topographique commune aux habitants des deux portions du pays *•. Celui-ci continue à former, comme vallée supérieure ou de Samen (Obwald), et vallée inférieure ou de Stanz (Nidwald), deux groupes distincts et indépendants l'un de l'autre, sans que l'on puisse dire comment chacun d'eux a commencé à former une communauté organisée. Avant l'année 1291, on ne voit, en effet, ni l'une ni l'autre des deux vallées prendre ou recevoir, comme Uri et Schwyz, le titre d'tmiversitas ou de conmmnitas. Aucun acte public, aucune transaction privée n'existe, où se montre l'intervention de l'une des deux communautés; rien n'indique qu'elles possèdent au-
ÉMANCIPATION WJUTlytK DES WALD8T/ETTKN. S^
cune juridiction ou soient régies par des magistrats particuliei's; nulle part n'apparaît leur sceau. Elles n'ont entin très-certainement obtenu aucun diplôme qui, définitivement comme à Uri, ou passagèrement comme à Schwyz, les ait placées sous la protection immédiate de l'Empire ^°.
Cependant, en 1291, la vallée inférieure, et, fort peu de temps après, celle de Samen, sont en possession du titre et de la plupart des caractères de la communauté libre. On les en trouve nanties tout à coup, sans que l'on sache ce qui s'est passé pendant le demi-siècle au commencement duquel elles en étaient encore dépourvues. Mais il est permis de supposer que l'exemple de leurs voisins d'Uri et de Schwyz ne fut pas sans influence sur leurs tentatives d'émancipation, et qu'en particulier les hommes libres qu'elles comptaient dans leur sein furent tout naturellement entraînés à rechercher dans l'indépendance politique le complément de leur liberté civile. Ce sont des hommes de cette classe, pour la plupart chevaliers et parmi lesquels se trouve un Winkelried, que l'on voit intervenir vers l'année 1245 auprès de Zurich en faveur d'Engelberg, mais à titre individuel seulement, et en employant, disent-ils, <( à défaut du sceau que nous n'avons pas, celui de nos confédérés de Lucerne » (conjuratormn nostronmi in Lucerna ^^). Habitant la vallée de Stanz, ils s'étaient, selon toute vraisemblance, alliés avec les gens de Lucerne, comme ceux de la vallée de Samen avec les gens de Schwyz, pour résister aux exigences, légitimes peut-être, mais vexatoires, du comte de Habsbourg, Rodolphe le Taciturne, et ils avaient embrassé, ainsi que leurs confédérés, dans le conflit entre Frédéric H et la papauté, le parti de l'empereur ^'. Nous avons vu, en effet, que la ville de Lucerne, ou
tout au moins la plus grande partie de ses habitants, s'était rangée parmi les adversaires delà branche cadette.d^s Habsbourg, et qu'elle avait été comprise, en conséquence, dans l'excommunication fulminée par Innocent IV '^
Zurich, de son côté, tenait aussi pour Frédéric, et avait à résister aux partisans de l'Église, qui, dans le voisinage et l'intérieur même de ses murs, faisaient échec à la grande majorité de ses citoyens. Le vœu, qu'en s' adressant à cette ville, expriment les gens du Nidwald, de lui voir « remporter sur ses ennemis une triomphale victoire, )> est une allusion évidente à la situation que nous venons de rappeler et que nous avons déjà dépeinte à propos de Schwyz '*. La guerre intestine qui déchirait alora la chrétienté sévissait, comme partout, dans le centre même de la Suisse, et, en créant des factions contraires, elle provoquait du même coup d'ardents conflits et d'intimes alliances. Celle qui fut alors formée entre les habitants des vallées riveraines du lac des Waldstâtten est la plus ancienne trace d'une ligue commune destinée à placer sous la protection de tous les intérêts de chacun. On peut donc y voir, sans trop d'invraisemblance, cette « antique confédération » (omiiqm confederatio), dont parle le pacte de 1291, et qui, n'ayant été consacrée, paraît-il, que par un serment solennel, outre qu'elle fut bientôt brisée, laisse à ce pacte le premier rang parmi les monuments écrits du droit fédéral.
Quoi qu'il en soit de cette conjecture, l'accord des habitants de l'Unterwalden avec leurs voisins dénote chez eux, sinon l'existence d'une communauté légalement indépendante, du moins les dispositions qui devaient, les circonstsmces aidant, les conduire à posséder cette organisation. Mais ici, de même qu'à Schwyz et plus qu'à Schwyz, leurs
tentati^eB viennent ne heurter contre Tautorité du roi Rodolphe, qui avait également acqui» dans le pays d'Unter* walden la plupart des droits de propriété et de juridiction IKMwédés par la branche cadette de sa famille *'". Aussi le voit-on s'y livrer à des actes d'administration, aumiuels son titre de comte de TAargau et du Zurichgau, sa qualité d'avoué de divers couvents possessionnés dans FUnterwalden, enfin son caractère de roi. donnaient une origine légale ou une puissante sanction. La réunion sur une seule tète de tant de firérogatives diverses assurait d'autant mieux l'établissement de la souveraineté dynastique des ducs d'Autriche dans TUntemalden, que cette souveraineté rencontrait dans ce petit pays, en raison de sa constitution même, moins d'éléments de résistance. L'absence de toute corporation communale de quelque importance, le nombre relativement beaucoup plus considérable que dans les autres Waldstâtten de gens de haute et de petite noblesse, devaient y rendre plus difficile la formation de communautés politiques sembkibles à celles qui, grAce i de plus favorables circonstances, s'étaient dès longtemps établies à Uri et à Schwyz.
Nous avons dit que les iiremières aspirations vers l'indépendance durent, dans ce petit pays, sortir du milieu des hommes libres qui, soit en conséquence des charges qu'ils avaient remplies, soit à cause des services qu'ils avaient rendus, étaient parvenus au rang de chevaliers, et qui, pour être entrés dans les cadres de la noblesse, n'avaient cependant pas perdu de vue les intérêts de la ciaase quMb avaient quittée et du pays où ils continuaient de vivre. Dans l'Unterwalden, comme à Schwyz et à Uri, parmi les hommes dont les noms se rattachent, de près
OU de loin, à l'œuvre d'émancipation entreprise dans les Waldstatten, on en trouve (et ce ne sont pas les moins actifs) qui, au sein même de leurs foyers ou loin du sol natal, se sont élevés, au-dessus de la roture, et sont devenus nobles sans cesser d'être patriotes. Les membres des familles où s'étaient perpétués les emplois d'intendants des grands propriétaires fonciers, séculiers ou religieux, avaient trouvé dans l'exercice héréditaire de ces fonctions l'occasion d'occuper une position supérieure à celle des autres habitants du pays, et du nom même du domaine qu'ils administraient, ils avaient tiré leur titre de noblesse. D'autres avaient mérité le rang de chevalier (miles) comme récompense de la valeur ou du talent dont ils avaient fait preuve dans la carrière des armes **. C'est ici que se montre l'une des premières traces de l'esprit militaire des Suisses et de leur goût pour le métier de la guerre.
n est probable que l'usage de sei-vir dans les armées de l'Empire était déjà établi sous Frédéric II, et que les hommes libres des Waldstatten lui avaient fourni des soldats ; car l'existence de chevaliers qui ont dû ce titre à leur mérite militaire remonte, dans les pays forestiers, jusqu'à son règne". Ces soldats devaient être des volontaires : les hommes libres n'étant tenus qu'à un service de peu de durée dans l'intérieur même de l'Empire, il fallait, dans les temps de guerre, pour former des corps de fantassins à côté des nobles qui combattaient à cheval avec leurs hommes d'armes et leurs valets, que l'on eut recours à l'enrôlement et à la solde de mercenaires de condition libre. Les montagnards des Waldstatten, endurcis aux dangers et à la fatigue, habitués à risquer leur vie dans les précipices
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des Alpes,' comme habiles chasseurs ou hardis bergers, ue trouvant d'ailleurs chez eux que peu de ressources, devinrent de bonne heure épris des jeux et des profits de la guerre, et il est probable, nous Pavons d^àydit, que ce fut en échange d'un contingent volontaire envoyé à l'empereur Frédéric H, que Schwyz reçut de ce prince son premier diplôme d'affi^nchissement. Nous savons d'ailleurs, par le témoignage d'un chroniqueur suisse du quatorzième siècle, qu'en 1253 un abbé de St-Gall, qui guerroyait contre l'évêque de Constance, avait à sa solde une troupe composée d'hommes d'Uri et de Schwyz, et que, d'autre part, on voyait des gens de cette dernière vallée sous le drapeau d'un seigneur grison qui, en 1262, se trouvait en lutte avec le même abbé *^ Preuve sans réplique de cette disposition naturelle, qui déjà conduisait à s'armer, n'importe pour et contre qui, les ancêtres des guerriers qui ont combattu François P' à la bataille de Marignan, et qui se sont sacrifiés pour lui à la journée de Pavie.
On apprend, en outre, par le récit d'un autre annaliste contemporain de celui que nous venons de citer, que « quinze cents hommes de Schwyz » figuraient dans l'armée du roi Rodolphe de Habsbourg, quand il faisait, en en 1289, le siège de Besançon. Le narrateur raconte qu'une partie de ces soldats, après s'être dévalés dans le camp ennemi le long de précipices escai*pés, « comme gens habitués, dit-il, à courir dans les montagnes, >) regagnèrent leurs quartiers chargés de butin '^\ Le nom de Schwyz ne peut s'appUquer ici, vu le chiffre donné parle chroniqueur, à cette seule vallée, et on doit attribuer, selon toute vraisemblance, le personnel de ce contingent à l'ensemble des Waldstâtten. D'après l'observation que nous avons faite,
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il y a des raisons de a-oire que les gens d'Untei-walden devaient y tenir leur place, et ce ne serait peut-être pas dépasser la limite des conjectures permises, que de chercher dans cet(e confraternité d'armes, une des causes qui, en ce moment même, concouraient à réunir dans une ïnême alliance les habitants des futurs « petits cantons. » Ce qui est sûr, c'est que l'esprit militaire dont ils se montraient alors animés n'eut pas pour seul résultat de les pousser sous des drapeaux étrangers, et que, loin de les rendre indifférents à l'indépendance nationale, le jour devait venir, au contraire, où il devait leur servir à la défendre et à la consolider. Ds avaient, en attendant, de nouveaux efforts à faire, les uns pour la conserver, les autres pour la conquérir. Jusque-là les Waldstatten avaient le plus souvent isolément agi ; désormais ils agiront en commun. Les franchises dont ils jouissent, inégalement réparties, leur semblent également menacées; ils vont travailler à les rendre poui* chacun d'eux identiques et sûres. La mort du roi Rodolphe, qui a déjà rapproché Schwyz et Uri, entraîne dans leur alliance la vallée de Stanz, à laquelle devait plus tard se joindre celle de Sarnen, et le pacte du !•' août 1291, quiouvre la série des ligues helvétiques, et qui représente ainsi, dans le droit public suisse, l'origine de la Confédération, est aussitôt conclu. Schwyz garde dans ses archives ce précieux document, sur lequel près de six siècles ont passé, sans détruire ni le parchemin où il fut écrit, ni les alliances qui sont successivement venues se grouper autour de celle dont il est l'authentique expression.
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