LA VALLÉE DE SCHWYZ
Le nom de 8chwyz apparaît pour la première fois dans un document de 970, où il est question d'une propriété du couvent de Pfelfers située in Smiites, et cédée, contre échange, au couvent d'Einsiedeln, qui possédait déjà mt même lieu quelques terres dont lui avait fait don le comte
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de Toggenbourg. Un diplôme de l'empereur Othon II (975), qui énumère et garantit les diverses possessions d'Einsiedeln, mentionne Schwyz (Suuites) comme étant situé dans le duché d'Âllémanie et dans le comté de Zurich (Zuriehgouue) *\ Ce comté, qui n'avait pas encore une existence entièrement distincte, lorsque Louis le Germanique fit donation d'Cri à l'abbaye de S^Félix et S*«-Régula, fut, peu après cette époque, définitivement détaché du comté de la Thur, dont il formait la portion occidentale, et il comprit dès lors les vallées d'Uri et de Schwyz, et une partie de celle d'Unterwalden. D eut à sa tête, comme comtes du Zurichgau, les mêmes seigneurs qui furent avoués du couvent des religieuses de Zurich, c'est-à-dire ceux de Nellenbourg et de Lenzbourg, et, plus tard, les comtes de Habsbourg *«. Le pays de Schwyz, ne jouissant alors d'aucune immunité, devait être soumis au droit commun, et cette vallée, où ne se trouvaient qu'en petit nombre des propriétés nobles ou monastiques, relevait, par conséquent, de la juridiction immédiate du comte du Zurichgau. Ce fonctionnaire avait le droit d'exiger des hommes de condition libre certaines prestations personnelles et certains impôts, et c'était devant son tribunal qu'ils devaient eux-mêmes comparaître en justice. Toutefois, cette subordination n'excluait pas, pour les hommes libres de Schwyz, une sorte d'indépendance collective, dont les preuves se trouvent dans les rapports qu'ils entretenaient avec le couvent de Notre-Dame des Ermites. De tout temps, il régna entre eux et ce monastère voisin un esprit de rivalité et de lutte, d'où l'on peut condure qu'à Schwyz existait une population qui, pour tenir tête à une maison religieuse aussi puissante
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qu'Einsiedeln, devait se sentir elle-même libre et maîtresse de ses faits et gestes.
Le monastère de bénédictins, fondé dans la solitude, où saint Meinrad avait, en 831, bâti son ermitage, jouissait, en eflfet, d'immunités et de privilèges proportionnés à sa renommée. Il s'était vu l'objet des faveurs et de la prédilection des chefs de l'Empire ; il avait comme avoués et protecteurs d'importants seigneurs du voisinage ; il pouvait lui-même, dans cette société féodale si morcelée, passer pour une puissance. En s' attaquant à lui, le petit peuple de Schwyz se faisait presque son égal. Cette égalité même ne semble pas contestée par les arrêts impériaux qui, tout en donnant tort aux pâtres contre les moines, ne refusent cependant pas de reconnaître aux premiers, dans les débats où ils se trouvent engagés, une position indépendante.
A la suite de longs conflits pour la possession de ces pâturages alpestres, qui forment l'objet essentiel des convoitises et des querelles de voisinage dans les hautes et stériles régions du centre de la Suisse, était intervenue une sentence royale. L'empereur Henri IV, assisté du duc d' Allémanie ou de Souabe, et d'autres seigneurs formant sa cour, avait en 1114 prononcé à Bâle, d'après les règles que fixait « la loi des Allémans » (sicut docet lex Allemannorum)^ un jugement solennel sur les prétentions rivales des religieux d'Einsiedeln, d'une part, et des comtes de Lenzbourg et des citoyens de la vallée de Schwyz (cives de valle Sîdtes), de l'autre. Rendu en faveur du couvent, ce jugement ne suspendit point le cours des hostilités, et il fallut que, trente ans plus tard (1144), une décision nouvelle, prise de même « en conformité de la loi allémanique » (lege et judkio
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SuevorumquietAUenmnni dicuntur), par l'empereur Conrad II, vint encore donner raison aux moines contre les comtes de Lenzbourg et les gens de Schwyz. Ces derniei'S sont appelés, dans le texte du décret, « ceux qui habitent et possèdent le village de Schwyz » (qui in villa Suites habitcmt et ejusdem villœ possessores). Dans les deux cas, chacun des Empereurs s'autorisait, pour justifier son verdict, du droit inhérent à l'autorité impériale de disposer, selon son gi'é, de toutes les terres en friche, des forêts non exploitées et des territoires déserts ^\
De quelque côté que, dans cette querelle, fût la bonne cause, et quels que fussent, des religieux ou des laïques, les vrais coupables du déUt d' empiétement, ce n' est pas là qu' est pour nous l'intérêt du débat. Cet intérêt résulte du rôle indépendant que jouent les citoyens ou les possesseurs de Schwyz et de la position qu'ils occupent à côté des comtes de Lenzbourg, comme parties au procès. C'est, en eflfet, à titre d'associés (competitores), et non de subordonnés de ces puissants seigneurs, qu'ils sont mentionnés dans les actes impériaux ; ils ont, les uns et les autres, indûment cherché à arrondir leurs propriétés aux dépens de celles du couvent, et c'est cette faute commune qui les rapproche et leur vaut une égale censure. Encore faut-il observer que l'un des Lenzbourg, Rodolphe, étant accusé d'avoir été plus loin que les autres envahisseurs (maxime Rudolfus cornes vnfnngere conatus est)^ est puni, pour son propre compte, d'une manière particulière. Les hommes de Schwyz semblent donc être sur le pied d'une certaine égalité, soit avec le couvent impérial d'Einsiedeln, soit avec les principaux seigneurs laïques du voisinage.
Cette situation était pour eux un motif de ne point se
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soumettre à un arrangement territorial qui, dans leur opinion, lésait des droits de propriété que leur avaient légués leurs ancêtres. Les documents historiques nous font, il est vrai, défaut pendant près de quatre-vingts ans ; mais le premier acte écrit qui, dans Tordre successif des dates, nous reparle des Sch^7zois, les montre encore aux prises avec leur voisins d'Einsiedeln. Ce perjiétuel antagonisme dénote chez les gens de Schwyz, comme chez ceux d'Uri, une persistance frappante dans le sentiment de leurs droits, (»t une disposition marquée à les faire prévaloir par l'emploi de la force. Les lieux qui étaient le théâtre, comme l'objet, de ces luttes violentes répondaient bien, par leur âpre nature et leur caractère sauvage, à la rudesse et à l'obstination des Schwyzois. On se battait, pour des forêts et (les alpages, dans la montueuse région où prennent leur source l' Alpbach et la Sihl, et qui s'étend derrière les Mythen entre Schwyz et Einsiedeln. Souvent les seigneurs de Raperschwyl, avoués du couvent, usèrent contre les libres paysans de représailles sanglantes. Enfin, après une guerre de trois années, où il y eut, des deux parts, beaucoup de pertes subies et de méfaits commis, les adversaires s'entendirent pour remettre l'arbitrage de leurs différends au comte de Habsbourg, Rodolphe le Vieux, celui-là même auquel, comme nous l'avons vu, l'empereur Frédéric II avait inféodé et le roi Henri (VH) avait racheté la vallée d'Uri. Ce commun arbitre rendit, le 11 juin 1217, une sentence plus favorable aux prétentions des gens de Schwyz (Lantlute von Schwitz), que ne l'avaient été les pré. cédentes décisions des empereurs Henri IV et Coni-ad II ". Mais cette sentence même n'eut pas le privilège de mettre un terme à des querelles que nous retrouverons encore
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sur notre chemin, et c'est moins le dispositif que les considérants du jugement arbitral qui doivent attirer notre attention. Le dispositif, en eflfet, n'a pour conséquence que de régler provisoirement le côté matériel du débat, tandis (lue les considérants contiennent, sur les motifs qui ont fait choisir pour arbitre le comte de Habsbourg, des informations qu'il nous importe de recueillir et d'examiner. Nous nous trouvons ici en présence d'une question qui touche de près à l'origine de la liberté politique des habitants de Schwyz, et qui, durant tout un siècle, reste indécise entre eux et la maison de Habsbourg. Elle mérite bien de nous arrêter quelques instants.
D'après le document que nous venons de citer et qui fut rédigé au nom du comte Rodolphe, nous apprenons que, si ce prince s'est trouvé appelé à intervenir dans la querelle entre Einsiedeln et les Schwyzois, c'est que les deux partis l'ont choisi pour arbitre, « parce que je suis, dit-il, en vertu d'une légitime transmission héréditaire, avoiw et protecteur légal des gens de Schwyz. » Il s'exprime ailleurs dans les mêmes termes lorsqu'il dit : « Les gens de Schwyz sont venus se plaindre à moi en pleurant, comme à leur (wm^é et protecteur légal^ de ce qu'on portait atteinte à leurs droits héréditaires et à leur liberté. » Que signifient donc ces expressions deux fois réitérées, et à quel genre de rapports entre le comte de Habsbourg et les hommes de Sdiwyz font-elles allusion ?
S'agit-il d'une souveraineté particulière, comme celle que Rodolphe devait momentanément exercer, ainsi que nous l'avons vu, sur le pays d'Uri, et que ses auteurs lui auraient transmise sur celui de Schwyz ? S'agit-il des obligations attachées à l'office du comte du Zurichgau, dont
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Rodolphe était héréditairement investi et qui plaçait les Schwyzois sous sa juridiction et sous sa garde? S'agit-il simplement, — comme c'est le cas pour les expressions identiques employées dans le même document afin de désigner la position des seigneurs de Raperschwyl à l'égard d'Einsiedeln, — s'agit-il simplement d'un rôle de défense et de tutelle pris par le comte de Habsbourg, à l'exemple de ses prédécesseurs, sur l'expresse demande des intéressés?
De ces trois suppositions, les seules entre lesquelles on puisse choisir, nous croyons qu'on doit préférer la dernière. En eflfet, les Schwyzois sollicitent Rodolphe de protéger leurs biens et leur liberté qui sont en péril, et ils sont représentés au débat par des témoins qui tiennent lem* place, ce qui ne s'expliquerait guère si, selon la première hypothèse, ils avaient agi comme sujets du comte, ou, selon la seconde, comme ses administrés. Dans l'un et l'autre cas, c'eût été à lui d'intervenir spontanément, et il ne pouvait accepter le rôle d'arbitre entre ses subordonnés et leur partie adverse. Or, d'après ses propres paroles, on est venu des deux parts librement solliciter son intervention, à laquelle on s'est ensuite librement soumis. Il ne s'est point imposé lui-même et rien ne trahit, en ce qui le concerne, l'exercice d'une autorité officielle. Aussi ne se désigne-t-il point par le nom de son comté, comme il l'aurait fait, sans doute, si c'était en qualité de chef de cette circonscription poUtique qu'il fût intervenu dans le procès. D dit expressément, au contraii'e, qu'il intervient à titre de « protecteur, » et il n'y a aucun motif de s'écarter du sens naturel qu'éveille ce mot.
De même que plus d'une ville réclamait alors, dans des conjonctures difficiles, la protection momentanée d'un sei-
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gneur puissant, sans prétendre aliéner ses libertés intérieures, quoiqu'elle les compromît ainsi quelquefois, de même les Schwyzois revendiquaient aussi le protectorat du comte Rodolphe, héritier des Lenzbourg^ leurs précédents défenseurs, pour mettre un terme à des conflits prolongés, sans qu'il dût en résulter nécessairement pour eux un état particuUer de sujétion et de servitude.
Nous ne voulons pas dire, cependant, qu'ils fussent alors en possession d'une pleine indépendance et de la liberté politique proprement dite. Outre qu'ils étaient soumis, comme nous l'avons fait observer, à la juridiction administrative du Zurichgau, exercée par le comte de Habsbourg, il est probable que celui-ci possédait de plus sur eux, comme « avoué et protecteur légal, » certains droits qui les mettaient plus ou moins dans sa dépendance sans les assujettir absolument à sa domination. Ils n'étaient pas assez forts pour se dispenser de reconnaître les services qui leur étaient rendus, et la fable du cheval voulant se venger du cerf menaçait de devenir leur propre histoire, car ils donnaient prise sur eux à un dangereux patron. Les dignités dont la maison de Habsbourg était investie, les grandes propriétés en hommes et en terres qu'elle possédait dans la vallée de Schwyz semblaient rendre entre elle et les libres paysans la partie bien inégale. Cette partie engagée, d'un côté, pour la défense d'une liberté mal définie, et, de l'autre, pour l'extension d'une autorité indéterminée et envahissante, provoqua la lutte dont l'issue aboutit à la victoire du Morgarten. C'est le récit des vicissitudes et des péripéties de cet antagonisme, où Schwyz eut pour modèles, pour auxiliaires et pour imitateurs ses voisins des deux autres Waldstàtten, qui forme la portion principale de l'histoire que nous ten-
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tons d'esquisser. Nous y an'iverons tout à TUeui'e, après avoir teiminé, par quelques mots sur le pays d'Unterwalden, ce qui concerne la période qui vient de nous occuper.
LE» VALLÉES D'UNTEKWALDEN
Avant le commencement du quatorzième siècle, où il paraît pour la première fois dans les documents historiques, l'emploi du nom d'Unterwalden est un anachronisme que nous nous sommes cependant permis pour plus de clarté. C'est sous le nom de Stannes, ou vallée inférieure, et de Scmion (Sarnetal), ou vallée supérieure, que sont alors désignées les deux portions de ce pays, qui parait avoir renfermé, presque de tout temps, deux territoires distincts. Dans chacun de ces territoires, à côté du nom du bourg principal qui sert à les désigner, on constate, dès le neuvième siècle, les noms d'autres localités en assez grand nombre. Ce fait permet de croire que, des trois Waldstatten, le pays d'Unterwalden, dont le sol est relativement plus fertile, fut peuplé avant les deux autres. L'on peut également conclure des propriétés considérables qu'y posséda dès l'origine le couvent de S^-Léger à Lucerne, que ce fut ce monastère de bénédictins, dont l'abbaye de Murbach en Alsace était propriétaire, qui le premier en colonisa et en lit cultiver le territoire.
Mais les documents historiques qui nous font connaître les localités de l'Unterwalden, ne renferment aucun de ces
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détails, aucun de ces traits qui révéleraient, à quelque degré, l'existence en ces lieux d'une peuplade compacte et indépendante. Ce qu'ils constatent, au contraire, c'est un morcellement territorial et une multiplicité de juridictions, qui empêchaient la formation de toute agrégation commune. Plus qu'ailfeurs, dans l'étroit espace qui, du Brûnig au lac des Quatre-Cantons, s'enferme entre le Titlis et le Pilate, se montrent alors l'enchevêtrement et la confusion d'une foule de possessions seigneuriales différentes, tant ecclésiastiques que laïques, au milieu desquelles apparaissent, comme les plus grands propriétaires, les comtes de Frobourg, de Lenzbourg, de Habsbourg, le couvent de Luceme. les abbayes de Mûri et de Munster en Argovie, et le monastère d'Engelberg, fondé dans le pays même d'Unterwalden, en 1122, par un seigneur du nom de Seldenbûren '*.
A côté des serfs ou vilains établis sur les domaines séculiers et sur les terres des maisons religieuses, on constate la présence d'hommes de condition libre, roturiers ou nobles, qui devaient former plus tard, tant à 8amen qu'à JStanz, le centre de communautés indépendantes. Mais rien n'indique, avant 1250, nous ne disons pas l'existence régulière, mais même les rudiments de communautés semblables à celles qui se montrent plus ou moins développées chez les deux autres Waldstatten. La majeure partie du pays d'Unterwalden appartenant au Zurichgau et sa moindre portion à l'Aargau, les hommes de condition libre relevaient, au commencement du treizième siècle, de la juridiction des comtes de Habsbourg, qui se trouvaient à la tête de ces deux comtés, et qui semblent même avoir possédé sur cette classe de personnes d'autres droits résultant de la « protection )» qu'ils lui accordaient (jus advocationis) -".
Dans l'ordre religieux, la vallée dépendait, comme celles rt'Uri et de Schwyz, de l'évêché de Constance, et elle possédait, à elle seule, un aussi grand nombre d'églises paroissiales que les deux autres Waldstatten. Tandis, en effet, qu'à Uri on ne peut alors ranger dans cette catégorie que les églises d' Altorf, de Bûrglen et de Silenen, et à Schwyz que celles de Schwyz même, de Steinen et du Muotathal, on trouve dans le Haut-Unterwald les paroisses de Sarnen, de Giswyl, de Kerns, d'Alpnach, et dans le Bas, celles de Buochs et de Stanz-^*. Par le chiffre de ses habitants, comme par la date de sa colonisation, le pays dTnterwalden occupait donc paimi les Waldstatten le premier rang. Si, dans la hiérarchie historique, il ne tient que le troisième, sa situation intérieure, comparée à celle des deux autres pendant la première période de leurs annales, suffit à motiver cette infériorité, qui trouvera également son explication dans le récit de l'époque où nous allons entrer.
I/ÉMA\CIPATION POLITIQUE DES WALDSTJITTEN