‹ Les origines de la Confédération suisse: histoire et légende (volume 2)Chapitre 12 sur 39 · DE NASSAU · texte numérisé non relu

DE NASSAU

Le goavem^Qaent sévère du roi Bodolphe, les eiforts de ce prince pour transformer peu à peu une grande partie de la Suisse en un apanage de la maison d'Autriche, les accroissements de puissance et de territoire que, dans ce but, il s'y était déjà procurés, devaient immédiatement après sa mort et pendant que le trône impérial restait ^core vide, provoquer une réaction défensive de la part de tous ceux que menaçaient la réussite de ses projets d'agrandissement et les succès de son ambition dynastique. L'alliance formée par les Waldst&tten est l'un des plus frappants symptômes de cette résistance spontanée; mais elle est bien loin d'être le seul. Les usurpations des Habsbourg étaient trop récentes, elles avaient été trop souvent contestées, les relations politiques étaient trop incertaines encore et trop mal définies, le temps, dont la durée donne à la possession les apparmces du droit, avait été trop court, pour que les prétentions envahissantes de la maison d'Autriche ne suscitassent pas un soulèvement général.

Ce fut an des membres mêmes de la famille de Habsbourg qui en donna le signal. L'évêque de Constance, Rodolphe de Habsbourg-Laufenbourg, fils de Rodolphe le Taciturne et cousin germain du feu roi, s'empressa, dès qu'il eut reçu la nouvelle de la mort de celui-ci, de se mettre à la tête d'une ligue contre le chef de la maison d'Au^ triche, le duc Albert, fils du défunt monarque. L'abbé de St-Gall, la comtesse de Raperschwyl, les villes de Luceme et de Zurich, s'unirent à lui, et c'est avec les Zurichois, devenus les ennemis de l'Autriche, qu'Un et Schwyz, peu de temps après avoir signé leur pacte perpétuel, conclurent pour trois ans une alliance offensive et défensive, le 16 octobre 1291 ^ Le pays d'Unterwalden, qui prit alors part à la lutte contre le duc Albert, n'intervient cependant pas dans le traité, ce qui s'expUque par ce que nous savons de son organisation intérieure encore imparfaite, tandis que les communautés d'Un et de Schwyz, ayant chacune leur landammann à leur tête, traitent sur un pied de parfaite égalité avec le Conseil et la bourgeoisie de Zurich *.

n est dit dans leur accord que, sans tenir compte de ce qui est advenu jusqu'à ce moment, chacun est tenu d'obéir à son supérieur (herre)^ « selon les coutumes qui existaient avant le temps du roi (Rodolphe) et selon le droit » (mid nach rechte)^ et les alliés s'engagent à protéger et à défendre ceux desquels on « exigerait davantage )' (furbas noeten). Mais, d'un autre côté, l'alUance est conclue, sans restriction ni réserve à l'égard de qui que ce soit (gegen menlichem)^ et, comme c'est de la seule maison d'Autriche ou de ses partisans, que les alliés peuvent avoir quelque chose à craindre, ce traité, de même que le pacte de 1291, auquel il sert de corollaire, ne saurait avoir en vue que cet

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adversaire commun. Aussi prévoit-on le cas où le territoire de Tun des membres de l'alliance serait l'objet d'une attaque violente, et Ton stipule qu'on devra, dans ce cas, user de représailles en portant la guerre chez l'ennemi, pour lui faire, par le pillage, l'incendie et tous les moyens agressi£s, autant de mal que possible. Six arbitres, que chacune des parties choisit dans l'autre, doivent présider à l'exécution fidèle du traité, et suppléer même, s'il le faut, à ses lacunes. On voit dans le nombre, du côté d'Uri, Wemer d'Attinghausen, Burchart, l'ancien ammann, Conrad, intendant d'Oertsfeld ; du côté de Schwyz, le landammann Conrad Ab Iberg, Rodolphe Stauffach et Conrad Hunnen. n n'est pas improbable que, si les honunes qui ont pris part à la rédaction du pacte fédéral du !•' août 1291 y avaient apposé leurs noms, ces noms seraient précisément ceux que nous venons de citer, et qu'on y pourrait joindre celui d'Arnold, chevalier et intendant de Silenen, landammann d'Uri, qui est nommé, comme représentant sa vallée, en tête du même traité d'alliance avec Zurich. Le titre honorifique de seigneur (Aer), qui, dans ce traité, leur est à tous donné, semble indiquer qu'ils occupaient les uns et les autres, dans la hiérarchie sociale, un rang supérieur au simple peuple; Wemer d'Attinghausen, qui était incontestablement noble (Freie, nobilis)^ n'est pas ici autrement qualifié qu'eux ^ Mais ce qui est plus intéressant à constater, c'est le rôle personnellement joué par ces fondateurs de la liberté suisse, à laquelle, comme dans toutes les entreprises de ce genre, il a fedlu, pour que la pensée commune pût se réaliser, des représentants qui s'en fissent les organes et les exécuteurs. Et, que cette revendication d'indépendance ait eu pour promoteurs des hommes sortis de la

partie supérieure de la nation, cela n'a rien que de con** forme à ce que nous apprend l'histoire, où nous voyons le» Gracques, Guillaume d'Orange, Washington, La Fayette» se fiaire, avec des succès divers, les champions des plus célèbres tentatives d'afranchissement politique.

Mais, qu'il y faille ou non des patriciens, des grands sei* gneurs, des gentilshommes, ou des nobles, ce qui est sûr^ c'est que jamais, sans l'action prépondérante de quelques individus, ne se serait accomplie l'émancipation d'aucun peuple. Ce fait d'expérience, qui a souvent inspiré les per* sonniiications fabuleuses, où la légende veut retrouver les auteurs inconnus de telle ou telle grande révolution so* ciale, ce fait se vérifie historiquement pour les origines de la Confédération suisse. Le pacte du P' août 1291, le traité d'alliance du 16 octobre de la même année, portent tous les caractères d'actes mûrement réfléchis, qui, s'ils sont l'œuvre personnelle d'un petit nombre d'hommes, expriment en même temps la volonté générale d'une population éprise de liberté, et sont nés de circonstances auxquelles ne se mêlait aucun élément romanesque ou extraordinaire. Tout s'y trouve d'accord, au contraire, avec l'ordre naturel des choses, tel qu'il existait alors dans la haute Allemagne.

Pendant que, dans ce pays, s'organisait la résistance contre l'Autriche, le duc Albert, qui désirait et espérait remplacer son père comme roi des Romains, était retenu dans ses États de l'Est par d'autres adversaires, et il laissait à ses partisans le soin de défendre sa cause en Suisse» H triompha assez promptement des ennemis qu'il avait personnellement à combattre, et il se rapprocha de Francfort pom- influer sur le vote des électeurs. Ce fut là qu'il

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apprit la nonveUe dn succès remporté sur les Zurichois par un de 888 officiers (13 avril 1292), ce qui brisait la ligue qu'ils avaient formée contre lui ; mais ce fut là aussi qu'il apprit que la couronne d'Allemagne avait été donnée à son compétiteur, le comte Adolphe de Nassau (5 mai 1592), ce qui détruisait ses espérances monarchiques. Toutefois cet échec, qu'il devait réparer plus tard, ne lui inspira que plus d'empressement à mettre partout ses affaires sur un bon pied. H se rendit aussitôt en Suisse, où, pour en finir avec Zurich qui, içalgré sa première défaite, continuait sa résistance, il mit le siège devant cette ville, et la força à conclure avec lui, le 26 août 1292, une paix qui la plaça pour longtemps dans la dépendance de l'Autriche ^ h amena bientôt ses autres adversaires, par persuasion ou par force, à cesser toute résistance; en sorte que cette levée de boucliers eut, comme un feu de paille, plus d'éclat que de durée.

Toutefois, l'opposition qui s'était manifestée dans les Waldst&tten ne paraît pas avoir été aussi promptement éteinte. On voit, en effet, l'année suivante, que les gens d'Unterwalden (Waldleute) et ceux d'Uri sont toujours en guerre (urlige) avec les officiers du duc Albert, dont ils ne veulent pas reconnaître l'autorité (mars-avril 1293), et que les bourgeois de Luceme, quoique, depuis la fin de mai 1292, ils soient rentrés sous la domination d'Albert, et aient reçu de lui toutes sortes de faveurs, continuent cependant à leur prêter indirectement aide et secours*. Il est probable que les confédérés (car Schwyz devait être de la partie) auraient réussi dans leur résistance, s'ils avaient pu compter sur l'appui du nouveau roi d'Allemagne, qui, ayant eu pour rival le duc d'Autriche, semblait devoir le conserver pour

ennemi, et qui leur aurait fourni, par cette hostilité même, comme il le fit ensuite, mais trop tard, une occasion précieuse de consolider leur émancipation. Mais, pour le moment, l'antagonisme des deux princes s'était assoupi, et le roi avait reconnu et confirmé tous les droits du duc (décembre 1292).

L'assistance de l'Empire leur manquant, il devenait difficile aux États forestiers de prolonger longtemps leur opposition, car ils étaient enfermés, comme dans un cercle de fer, par la maison d'Autriche, qui, sous un titre ou sou» un autre, commandait à Luceme, à Interlaken, à Urseren, à Glaris, à Einsiedeln, à Zug, à Arth, à Kûssnacht, de manière qu'elle bloquait étroitement pour les Waldstatten toutes les issues de leurs vallées et tous les abords des^ marchés voisins. II suffisait d'un investissement rigoureux pour les réduire sans les combattre. II leur fallut donc céder, afin d'obtenir que les communications fussent rouvertes et les relations de voisinage rétablies, car à ces conditions seulement ils pouvaient vivre. Le retour des bons rapports entre le duc et les confédérés replaçait ceux-ci dans une situation qui, se trouvant semblable à celle qu'ils avaient occupée avant le règne de Rodolphe, était, par conséquent, diverse poui- chacun d'eux. L'Autriche demeurait sans droits sur Uri, mais elle reprenait ceux qu'elle avait exercés dans l'Unterwalden et à Schwyz.

Les stipulations du pacte fédéral de 1291 restaient probablement suspendues dans leurs effets, sans cesser de subsister en droit dans l'intention de ceux qui les avaient jurées. Mais le silence des documents ne permet point de se prononcer sur les relations qui continuèrent alors à exister entre les confédérés. On ne connaît, non plus, aucun

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acte de juridiction accompli dans; les Waldstatten, sons le règne d'Adolphe, par les agents du duc ou par ceux du roL En revanche, on peut constater certains faits qui témoignent que rindépendance communale des trois vallées était en progrès plutôt qu'en déclin. Â Uri la présence, àla tête de la communauté, en 1294, de Wemer d'Attinghausen devenu landammann, suffît à attester qu'aucune atteinte n'avait été portée aux franchises impériales de la vallée, car l'homme qui avait pris part au pacte de 1291, et servi de garant au traité contre l'Autriche, ne pouvait devenir le représentant de libertés amoindries *.

On peut en dire autant de Schwyz, où c'est toiyours Conrad Ab Ib^rg qui remplit les fonctions de landammann, et où la communauté exerce son autonomie avec plus d'énergie que jamais. Nous faisons ici allusion à un décret rendu, en 1294, par les Schwyzois réunis dans une assemUée générale, qui est la première Umdsgemeinde dont la mention se soit conservée. Cette institution est déjà un indice du développement intérieui* de la communauté des hommes Ubres de bchwyz, et une preuve que, dès l'origine, c'est sur l'appUcation la plus complète du prindpe démocratique, que cette rustique peuplade a chei'ché à régler sa constitution. Mais le contenu même du décret a plus d'importance encore, bon but est d'assurer, par des mesures plus efficaces sans doute que libérales, l'existence homogène de la communauté et la parfiûte ^aUté de ses membres. Il est dirigé, d'une part, contre les couvents, de l'autre, contre les étrangers, qu'un sentiment très-vif

faisait envisager aux iSchwyzois comme étant, les uns et les autres, les adversaires naturels de leur pleine indépendance répubUcaiue.

En eoaséquence, il est interdit de vendre on de donner, soit anx monastères sitnés dans la vallée, soit à des personnes étrangères, aacmn fonds de terre, sous p^ne d-one amende dont la cinquième partie reviendra au juge et le reste au pays (deme lande viery). Toute propriété aliénée de cette manière doit être rachetée pour faire retour à celui qui s'mi est défait ou à ses héritiers, sinon elle sera conÊsquée au profit de la communauté {sel essin des hmdes). Les couvents doivent pay^r, pour les biens-fonds qu'ils possèdent dans la vidlée, les mêmes impôts et sup* porter les mêmes charges que tous 1^ autres membres de la communauté, et ils seront privés, s'ils s'y r^osent^ de leur part de jouissance des {Hropriétés communales. Les étrang^^ possesseurs de fonds de terre sont, de même, obtigés d'en acquitter les taxes, sans qu'ils puissent ni exiger aucun dédommagement de ceux auxquels ils ont donné en fief les dits fonds, ni leur ^ enlever la possession; quiconque consentirait à se les laisser inféoder sera passîr ble d'une forte amende et tenu de restituer' le firf au précédent détenteur. Enfin, il est défendu de payer^ en acquittant les impôts, aucune gratification {pfemtmg) aux fonctionnaires qui les perçoivent ^

Cet écUt de réformation est remarquable à un double titre : il caractérise avec une évidence incontestable l'esprit d'indépendance j^ouse et exclusive qui animait les hommes libres de Schwyz, et il témoigne en même temps des pas qu'a déjà faits vers son aflEranchissement intâdem* une communauté qui peut prendre de tdles résolutions. Pour décréter une loi de cette nature ; pour se mettre en garde contre les envahissements des religieux et des nobles, ces deux classes privilégiées et toutes puissantes de la so-

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ciété d'alors; pour les placer sur un pied de parfieûte égalité, dans l'intérieur du pays, avec les simples paysans de Sckwyz ; pour s'attribuer à eux-mêmes le droit âe punir la désobéifisanœ à leurs iiyonctions ; pour régler ce qui doit, dans les amendes, revenir au juge (rictUer) et ce qu'on doit refuser au percepteur d'impôt (ammann); il fallait qu'ils se sentissent en posses^on d'une juridiction presque sans entrayes. Ils se rapprochaient toi\^ours davantage, sur ce point, des communes bourgeoises dotées de l'autonomie munidpale ; mais, du libre exercice de cette autonomie, il ne résultait pas nécessairement pour eux, non plus que pour les villes qui en jouissaient, que leur communauté ne fftt jioB souHiise à aucune suprématie politique ; il n'en résultait pas, en particulier, qu'ils fussent a&anchis, envers les ducs d'Autridie, de la soumission qu'ils avaient rendue aux comtes de Habsbourg. On peut seulement oonclnre que, tout en acceptant derechef les conséquences de cette soumission, ils n'en avaient pas moins poursuivi, dans leurs propres affiûres, leur œuvre d'affi*anchissement, et qu'ils aspiraient, plus que jamais, à être les maîtres chez eux. Dès que l'occasion se présenta de faire, à cet égard, UB nouveau pas, ils la saisirent avec empressement.

Ce fut la rupture entre le roi Adolphe et le duc Albert qui la leur fournit. Tandis que les vallées d'Unterwalden, qui pendant cette époque continuent à demeurer dans l'iCNEnbre, ne songent point à tirer parti, au profit de leur liberté, de l'occasion favorable qui leur était ainsi offerte, leurs confédérés d'Uri et de Schwyz n'hésitent pas, dès qu'en 1297 le chef de l'Empire et celui de la maison d'Autriche se furent de nouveau brouillés, à solliciter du premier de ces princes la confirmation et le renouvellement de

la franchise impériale, qui était, on le sait, l'équivalent de l'émancipation politique. Il est infiniment probable que ce furent les bchwyzois, toujours actifs et toujours à l'affût des conjonctures propices, qui s'empressèrent, dans le cas actuel, de revendiquer les premiers, auprès d'Adolphe de Nassau, la mise en vigueur du diplôme de Frédéric II, qui les avait placés sous l'autorité immédiate de l'Empire, et que Rodolphe de Habsbourg avait refusé de reconnaître et de confirmer.

Le roi Adolphe, qui vit dans l'octroi de cette requête un moyen de se conciher des partisans, et d'affaiblir son adversaire, se hâta d'y faire droit. Sans prendre la peine de rédiger un nouveau rescrit, ou ne voulant peut-être pas viser l'acte d'un prince excommunié, la chancellerie royale se contenta de reproduire textuellement le diplôme de Frédéric, comme s'il eût été délivré pour la première fois par le roi Adolphe, et celui-ci y apposa sa signature le 30 novembre 1297 ^ Une expédition semblable en fut faite pour les gens d'Uri, quoique ce diplôme ne leur eût point été originairement destiné. Laissèrent-ils, en cette circonstance, agir à leur place leurs confédérés de Schwyz, sans trop s'inquiéter de la forme de la lettre royale, pourvu que leur mouvance de l'Empire reçût une consécration nouvelle ? Préférèrent-ils eux-mêmes au rescrit d'Henri (VU), quirtq)pelait leur précédente dépendance des Habsbourg, celui de Frédéric qui, en les assimilant aux gens de Schwyz, faisait d'eux des « hommes libres ? » On ne sait, mais il n'y a pas grand intérêt à le rechercher, car sept mois s'étaient à peine écoulés, que le roi Adolphe, déposé par les électeurs, qui lui donnaient pour successeur le duc Albert d'Autriche,

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perdait la vie dans la bataille de Gôllheim (2 juillet 1298), et laissait à son rival la possession incontestée du trône d'Allemagne.

LES WALDSt-SiTTEN PENDANT LE RÈGNE D'ALBERT

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