D'AUTRICHE
Les Waldst&tten se trouvaient rejetés, par un revers de fortune, dans la condition où ils étaient déjà sous le règne de Rodolphe. De même que son père, Albert d'Autriche réunissait en sa personne l'autorité de comte et celle de roi, sans parler des droits qu'il possédait à Schwyz et à Unterwalden comme grand propriétaire fonder. Ce faisceau d'attributions rendait de nouveau facile au chef de la maison d'Autriche, d'établir la souveraineté de sa famille sur cette portion de la Suisse centrale qui ne l'avait pas encore entièrement subie. Les tentatives mêmes qu'avaient faites les gens des Waldstatten pour se soustraire à la domination autrichienne devaient leur faire craindre, soit qu'ils fussent les subordonnés de l'Empire, comme Uri, ou ceux du duc, comme Schwyz et Unterwalden, que le roi Albert ne leur accordât moins d'indépendance encore que son père ne leur en avait laissée. Les très-rares documents de ce règne qui sont relatifs aux Waldstatten ne confirment cependant point cette prévision.
Albert était un prince sévère, mais qui ne fit pas de son pouvoir un usage inique et oppresseur. Ami de l'ordre, observateur des lois, il ne se refusa point à reconnaître et à
108 TROISIÊlie ÉPOQUE.
confirmer les franchises municipales dont, en Suisse même, jouissaient diverses villes placées sous la dépendance immédiate de l'Empire ou sous la suzeraineté de TÂutriche. n ne ratifia point, il est vrai, les diplômes de son prédécesseur, qui consacraient T émancipation d'Uri et de Schwyz, car il eût ainsi porté atteinte, particulièrement en ce qui concerne le second de ces petits pays, aux droits de sa maison, et il cherchait, au contraire, avec autant d'ardeur que son père, à les étendre et à les sauvegarder. Mais il ne fit rien non plus pour aggraver la sujétion des vallées, ni même pour entraver le développement de leurs institutions communales.
n aurait pu, en vertu de sa toute-puissance royale, aliéner Uri à l'un des membres de sa famille, comme l'avait fait jadis Frédéric lien faveur de Rodolphe de Habsbourg, comme Frédéric le Beau le fit plus tard, et trop tard (10 février 1326), en faveur de ses frères, les ducsd'Autriche^ liais on le voit, au contraire, maintenir en fait cette vallée dans la mouvance immédiate de l'Empire, quoiqu'il ne lui en eût pas expressément renouvelé le privilège, et ex^cer lui-même son autorité sur elle à titre de roL C'est comme tel (rex Bamamarum) qu'il s'adresse, le l*' avril 1302, au a ministre de la vallée d'Uri » pour lui enjoindre de respecter les immunités dont doivent y jouir les ressortissants du couvent de Wettingen ; c'est comme tel que les gens d'Uri le désignent à propos des impôts qu'il lève sur eux. men d'ailleurs ne parait changé dans l'administration intérieure de leur communauté. On voit» pendant tout le r^e d'Albert, Wemer d'Attinghausen demeurer landammann d'Uri, et les gens de la vallée continuer à gérer leurs propres affaires avec la même liberté. Us ne craignent
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pas de mettre, à l'exemple de Schwyz, les biens récemment acquis par les religieuses de Zuridi sur le même pied que tons les autres^ pour le paiement des impôts destinés à subvenir, tant aux taxes perçues par le roi qu'aux dépenses occasionnées par la guerre (von hmge oder von urluffey^.
En avaient-ils usé de même à l'égard de Wettingen, ^'Albert avait pris sous sa spéciale protection V H est permis d'en douter, car c'était un des caractères de leur conduite politique, que de se plier aux circonstances plutôt que de tenter une résistance inutile ; la tempœisation fut alors pour les Waldstatten un de leurs plus grands moyens de succès. Mais toutes les libertés se tiennent, et, lors même qu'il fallait faire fléchir devant le couvent privilégié le principe de l'égalité, les acquisitions qui mettaient aux mains de ce même couvent, dans la vallée d'Uri, des hommes et des terres jusque-là possédés par- des laïques, était un progrès incontestable vers l'affirauchissement général de la population, car la condition civile et personndle des ressortissants de Wettingen l'emportait de beaucoup sur celle des serfs et des vilains relevant de seigneurs séculiers. Là, comme ailleurs, se vérifiait le dicton populaire : « n fiait bon vivre sous la crosse ^K »
En 1293, tous les domaines possédés à Uri par la comtesse de Baperschwyl étaient devenus la propriété de ce monastère , et ceux qui les exploitaient accrurent d'autant les éléments d'émancipation que les « hommes de Wettingen » avaient déjà contribué à introduire dans la communauté d'Un. U n'y a donc rien d'étonnant à ce que cdle-ci conservât, pour autant que cela dépendait d'ellemême^ sa liberté d'action, à laquelle on ne voit pas, d'un autre côté, qu'aucune atteinte ait été portée durant le
temps où le roi Albert d'Autriche occupa le trône d'Allemagne. Le diplôme même qu'il accorda le 25 avril 1308. six jours avant sa mort, à l'abbesse de Zurich, pour lui confirmer la pleine jouissance des biens temporels inféodés à son couvent, suffit, lors même qu'Uri n'y est pas expressément nommé, pour établir que rien n'était changé dans les conditions d'existence de cette antique possession du monastère de S^-Félix et S^-Régula".
Le silence des documents, déjà si grand pour Uri pendant cette époque, l'est plus encore en ce qui concerne Schwyz. On sait néanmoins que le pays continua d'avoir à sa tête un landammann et un conseil, et que l'ordonnance de 1294 était rigoureusement appliquée aux couvents. Celui de Steinen se refusant à acquitter sa part de l'impôt, une amende lui fut infligée qui provoqua l'intervention de la reine Elisabeth, femme d'Albert, comme dans un cas pareil, en 1275, était intervenue l'épouse du roi Rodolphe. La reine s'adresse, dans l'une de ses lettres (13 janvier 1299), a aux fonctionnaires ou ministres et à toute la communauté de Schwyz, » puis, plus directement, dans l'autre, au a landammann » qui a agi « sur l'ordre des dits fonctionnaires ou ministres, » et auquel elle enjoint d'avoir à restituer l'amende qu'il a perçue, tandis qu'elle ordonne à la communauté tout entière de faire respecter les libertés et les exemptions dont doit jouir le monastère de Steinen, s'en remettant aux Schwyzois des mesures à prendre pour que les religieuses qui l'habitent demeurent à l'abri de toute violence et de toute injure {universitati vestrtè recbmmttimus guberficmdasy*. Ce langage, tout impérieux qu'il peut paraître, et, comme reine, Elisabeth avait bien le droit de le tenir, ce langage n'en constate pas moins
ÉMANCIPATION POLITIQUE DES WALDSTiETTEN. 111
l'existence à Schwyz d'ane organisation indépendante et d'une libre communauté. On ignore si les Schwyzois ont tenu compte de ces royales paroles, plus que de celles que leur avaient fait entendre, vingt-quatre ans auparavant, la femme et le fils du roi Rodolphe. C'était un terrain sur lequel ils ne reculaient jamais, que pour y faire ensuite de plus grands pas.
D ne pouvait pas en être de même, lorsqu'il était question de prérogatives qui ne constituaient point à leurs yeux un empiétement sur la libre gestion de leurs affaires communes. Telles étaient, par exemple, les attributions qui, d'après les coutumes du pays, rentraient dans l'exercice du droit de propriété. Le seul acte qui nous ait conservé le souvenir de l'intervention d'Albert dans les affaires de Schwyz se rapporte à un cas de ce genre. D s'agissait de détacher de la paroisse de Schwyz (sur laquelle la maison d'Autriche possédait, en vertu probablement de quelque donation des Habsbourg, le droit de patronage), le village de Morschach, et il fallait que cette séparation, approuvée déjà par l'évêque du diocèse, fut ratifiée par les patrons du bénéfice démembré. On alléguait, pour motiver la formation d'une paroisse nouvelle, les difficultés que la chute des avalanches opposait aux libres communications entre Morschach et Schwyz, et, par conséquent, à la dispensation, au moment où ils étaient nécessaires, des secours religieux qu'un prêtre seul a le pouvoir d'administrer.
« Qui pourrait décrire, » dit l'évêque de Constance, en faisant droit à la requête des pauvres villageois, « qui pourrait décrire les épouvantables ravages que causent ces avalanches qui, lorsqu'elles arrivent, font trembler la crête des montagnes et le fond des vallées? Descendant avec
le fracas du tonnerre du sommet des monts, elles boideversent de fond en comble ce qui leur &it obstacle, ébranlent même la base des montagnes, détruisent tous les êtres vivants placés sur leur passage, et, creusant dans le sol de profonds ravins, rendent, là où elles se sont précipitées, tout chemin impossible. » — « On ne peut méconnaître, » dit à son tour le rescrit royal qui acquiesce aux vœux du prélat, a on ne peut méconnaître les dangers que font courir aux habitants de Morschach, quand ils veulent gagner Schwyz, ces avalanches furieuses qu'un orage ou le poids des neiges précipitent à Fimproviste du haut des monts, et qui, roulant le long de pentes abruptes ou de rochers à pic jusqu'au fond des vallées, écrasent de leur masse tout ce qu'elles rencontrent, font disparaître la trace des chemins, et sont plus d'une fois de* venues la déplorable cause de la mort inévitable et subite de ceux qui se sont trouvés sur leur passage. » On vent que ce redoutable phénomène produisait déjà un bien paissant effet sur les imaginations, pour que les rédacteurs de deux pièces officielles se soient livrés à une sorte de joute littéraire, en cherchant à le décrire, chacun de son mieux. Ces coups de pinceau sont alors trop rares pour qu'ils ne méritent pas d'être remarqués quand on les rencontre, quoiqu'on puisse douter, dans ce cas-ci, qu'ils aient été donnés d'après nature **.
Tout en consentant à ce qu'un curé fût spécialement affecté à ce village , perdu au pied de la Fronalp dans un repli du rivage du lac des Quatre-Gantons, afin qu'en tout temps l'office divin et les sacrements de l'Eglise fus* sent à la portée de ses habitants, le roi Albert, dans son rescrit du 25 avril 1302, réserve expressément, tant en son
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nom qu'en celui de ses fils, les droits de patronage possédés par eux sur l'ancienne église de Schwyz et sur la nouvelle église de Morscliach (in jure patronatus earundem ecdesiarum). Mais ici, comme à Steinen, où les ducs d'Autriche étaient aussi patrons de l'église paroissiale, il s'agissait non d'un droit de souveraineté, mais de l'un de ces privilèges féodaux qui constituaient une des formes de la propriété et dont l'usage subsiste encore dans plus d'un pays en faveur de simples particuliers. Il subsista même à Schwyz sans contestation, en faveur des ducs d'Autriche, après que toute soumission politique leur eut été déniée ; là, comme dans les autres Waldstatten, les confédérés distinguèrent toiyours soigneusement, sauf dans les temps de crise violente, entre ce qu'ils devaient à la propriété et ce qu'ils refusaient à la domination '\
Mais, à Schwyz aussi, plus que dans les autres Waldst&tten, on fut toujours prompt à chercher dans l'emploi de la force la sanction de son droit. Nous en avons eu déjà plus d'une preuve à propos des luttes contre Einsiedeln. Sous le règne d'Albert, on retrouve les traces de cet esprit indépendant et guerroyant dans une querelle sanglante engagée, on ne sait pourquoi, entre les Schwyzois et le monastère de Schânnis, situé dans la contrée qui sépare les lacs de Zurich et de Walenstad. La violence du conflit et l'impitoyable rudesse avec laquelle il fut mené sont suffisamment attestées par l'incendie et le pillage auquel ce couvent de rdigieuses, dont les ducs d'Autriche étaient les protecteurs, fut livré par les hommes libres de Schwyz. L'abbesse dut même leur remettre une renonciation formelle à toute plainte de sa part contre les excès dont elle avait été victime (12 décembre 1303) »«.
114 thoisiejuiî: éi>oqiië.
S'ils eurent ici le dessus, ils paraissent, en revanehe, s'être moins heureusement tirés d'une autre guerre de voisinage, àla suite de laquelle un comte de Toggenbooxg, chanoine de Constance, s -adresse avec toutes aortes de ménagements i( à l'honorable Stuiofacher, landammanitt de Switz, » pour solliciter de lui la restitution d'un de m& serviteurs fait prisonnier dans cette occaston par :1^8 Schwyzois. Le chanoine déclare qu'il n'est point imc ennemi, et qu'il aurait, au contraire, voulu Nok leur honneur et leurs intérêts toujours satisfaits, ce qui sembla indiquer qu'en dernier lieu ils avaient subi quelque éohec (13(^)*^ Quoi qu'il en soit, les égards que le haut digni- . taire de l'Eglise aussi bien que l'abbesse témoignent au landîunmann et aux gens (lant-Uite) de Schvyz montrent qu'on voyait en eux une communauté qu'il importait de ménager, et qui se trouvait assez libre, malgré sa d^ndance des ducs d'Autriche, pour oser s'attaquer à un monastère placé sous leur protection.
Dans rUnterwalden (et maintenant nous pouvons ^nployer ce nom sans anachronisme, car c'^st sous le règne d'Albert qu'il parait pour la première fois), dans l'Unterwalden, où jusqu'alors nous n'avions constaté que d'imparfuts symptômes d'oiganisation commune, se montre à noas,ide même que dans les autres WaMstatten, et appartenantimssi à la petite noblesse, un fonctionnaire supérieur placé à ia tête des deux parties du pays. Ce fonctionnaire, c'est fiodolphe d'Oedisried, qui prend le titre de a landammann d' Unterwalden » et auquel s'adressent, le 7 mars 1304, des gens de la vallée de Hasli, pour qu'il scelle de son sceau «n acte de réconciliation passé entre eux et les bourgeois de Luceme **. Est-ce que, depuis le pacte de 1291, le Haut etie
Bas^Uiiterwalden s'étaient unis pour ne former qu'une seule communauté, ou bleu cette unité résulte-t-^e de ce que leur suzerain, le roi Albert, comte du Zurichgau, leur ^nrait donné un même landammann? C'est ce qu'on ne peut dire avec certitude. H est probable que les deux alternatif ves de la question doivent contribuer à fournir les éléments «Le la réponse. Que le landammann fut encore un fonctionnaire à la nomination de l'autorité souveraine et n'eut pas ^encore complètement échangé ce caractère contre celui d'un^ magistrairépublicain nommé par ses pairs, cda devait être le cas dans l'Unterwalden, plus encore que dans les deux 4tiftres Waldstatten, où Ton ne saurait dout^ qu'il en était ainsi, (^œ, d'autre part, les deux parties du pays se soient réimies d'«lies-mêmes, sans Fintervention de leur suzerain, c'est ce que Ton est bien forcé d'admettre, puisqu'il est po^f que la vallée de Samen avait voulu que son nom fftt gravé, q)rès coup, à côté de celui de la vallée de Stanz, sur le sceau apposé au pacte de 1291, aiin de constater qu*«Ue formait une partie intégrante de la communauté d'Unterwalden confédérée avec Uri et Schwyz.
CTest probablement à cette occasion que, des deux côtés
du Kemwald, on s'est rapproché, et un peu plus tard, sous
le rci Albert, cette fusion des deux vallées a été reconnue
et consacrée par le choix d'un seul et même landammann.
Quoi<{u'il en soit, si l'obscurité qui a toujours enveloppé
les premières destinées du pays d'Unterwalden s'étend
aussi sur l'origine même de son organisation unitaire et de
1^ constitution en communauté, la formation et l'existence
tle celles-ci au commencement du quatorzième siècle n'en
«ont pas moins avérées, et l'on peut, dès ce moment, en
«tivre les traces dans la succession prochaine des événe-
ments. Ce sera donc durant les dix années où Albert d'Autriche occupa le trône d'Allemagne, et avec son assentiment, que le troisième des Etats forestiers sera parvenu à régler sa condition intérieure sur le modèle de ses deux voisins.
Tout ceci ne s'accorde guère avec le renom de tyrannie qui s'attache d'ordinaire, surtout en ce qui concerne l'histoire des Waldstatten, au règne de ce monarque. Mais les témoignages authentiques qui nous ont été conservés de cette époque ne justifient point l'accusation portée contre la personne et le gouvernement d'Albert d'Autriche, n se montra, sans doute, comme son père et plus que son père, le vigoureux défenseur des droits de l'Empire et de ceux de sa maison. Mais rien, dans sa conduite, ne décèle les caprices malfaisants d'un despote atrabilaire, et n'infirme le jugement qu'ont porté de lui les chroniqueurs contemporains. « Chaste, prudent, pacifique, réglé dans se& mœurs, il avait, disent-ils, autant de noblesse dans l'âme que de courage et de fermeté dans le caractère. Toujours maître de lui-même, il ne se laissa jamais emporter ni aux menaces, ni aux violences ; il était aussi fidèle observateur de la religion et de la foi jurée, que politique habile et guer* rier magnanime ; mais, quand il y allait des intérêts de l'Empire et de son propre honneur, il ne faiblissait jamais^ et il fit sentir tout le poids de son pouvoir à bon nombre de princes *^ » Et lui-même, à propos d'exactions que ces petit» souverains ecclésiastiques et sécuUers se permettaient envers les villes des bords du Rhin, écrivait à ces dernières qu'il approuvait et appuierait leur résistance contre de semblables vexations. « Sachez, leur disait-il, que dans notre désir d'assurer à nos sujets, selon le devoir qui noua
ÉMANCIPATION POLITIQUE DES WALDSTyGTTEN. 117
est imposé, Tordre et la paix, nous avons passé bien des nuits sans sommeil, pom* vous procurer, ainsi qu'à tous les autres ressortissants de l'Empire, un repos durable. » Ce n'est pas là le langage, ce n'est pas là le portrait d'un tyran qui se serait plu à dépouiller les Waldstatten, par l'emploi de moyens odieux, de leurs modestes libertés, et <jui aurait ainsi provoqué, vers la fin de son règne, chez ces petites peuplades, un soulèvement général.
Mais de cette tyrannie, comme de ce soulèvement et' 4ie l'alliance qui en aurait été la suite, les documents contemporains n'ont conservé nulle trace, et ce qu'ils nous apprennent ne peut guère se concilier avec l'existence d'un régime oppresseur supprimé par une révolution. Sans revenir sur ce que nous avons déjà raconté d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden, — où l'on peut, il est vrai, reconnaître un temps d'arrêt dans les progrès de l'affranchissement politique, mais nul symptôme d'un système de compression rigoureuse, et bien moins encore la perpétration d'actes de débauche, de barbarie et de folle cruauté, — nous constatons, vers la fin du règne d'Albert, des incidents qui se concilieraient mal avec un état de choses aussi désordonné. Ainsi, en 1307, le 7 décembre, les gens de Steinen sont tout occupés de régler pacifiquement avec leur curé des intérêts de paroisse, dont il n'est pas probable qu'ils eussent pris tant de souci, au plus fort d'un temps de crise et de perturbation. Six mois plus tôt, la reine Elisabeth s'occupe, de son côté, à doter le monastère d'Engelberg de biens qu'elle vient d'acquérir dans TUnterwalden, afin que les moines prient pour son propre salut, pour celui de son mari Albert, roi des Romains, et pour celui de leurs enfants ^K Ceci ne cadre guère mieux avec les scènes sanglan-
tes dont la tyrannie exercée au nom de ce roi aurait été la canse dans cette vaHée. Quand, quelques mois îqtrès sa mort, les gens d'Uri parlent de son règne, ils le font sans que rien n'indique qu'il ait été pour eux, comme les coi^dérés rayaient donné à entendre de celui de son père, uae époque d'usurpatioa (M Ktmig AJbrecMes seligen vcn Borne jBUen)j et Ton retrouve à leur tête le même landaiBr mann qu'ils avaient depuis quatorze ans, de même qu'à Schwyz c' est encore un Stauffach qui remplit cette charge '^. Dans rUnterwalden où, jusque-là, on n'en avait pas constaté l'existence, elle se montre pour la première fois sou» Albert, et le landammann y consacre en sa personne l' unité des deux vallées. H est difficile de voir, dans tout cela^ rien qui trahisse les excès et les abus d'un régime d'oppression, de même qu'on ne comprendrait pas qu'il eût fallu recourir^ pour s'y soustraire, à de secrètes ententes et à de mystérieux conciliabules, dans l'un desquels on aurait résolu, pour la première fois, de former, comme si elle n'avait pas été déjà constituée seize ans plus tôt, une confédéi'ation défensive.
L'hâBtoire intérieure des trois vallées donne done^ à l'existence d'un soulèvement populaire qui les aurait affiraor chie» de la tyrannie du roi Âlb^t d'Autriche, un démenti (jme k conduite ultérieure de ce prince et celle de ses fils^ confirment du reste pleinement. Une révolte qui aurait eu paur eoHséqpuenœ). non-seulement die braver, mais d'outrager son autorité souiveraine en allant jusqu'à Texpulsioai et au meurtre de ses of&ciers, n'eût pas ^é un instant tolél*ée par un monarque non moins jaloux de son pouvoir que véh solu à le faire respecter. Aussi, quand 4m le voit, m ntcôa d'avril 1308, alors <iu'i]r venait recruter, dans la haute M-
ÉMANaPATlON POLITIQUE DES WALDST.«TTEN. ^Vi
lemagDe, des auxiliaires pour sa guerre de ^hême, séjoorner sur tes bords de la Limmat et de la Renss, et se rappro* dUer «insî do tUéâtre de cette rébellion prétendue sans faire le moindre préparatif oA peire l'intentioD d'en ch&tier les auteurs ; quand on le voit d'abord tout occupé à célébrer ave^ édat lè& fêtes de P&ques, en ayant autour de lui une suite briUante de grands seigneurs et de prélats ; quand on le voit peu après (25 Avril) conlirmer à Pabbaye de Zurich la possession de domaines, dans lesquels se trouvât compris les lieux mêmes qui auraient été le foyer de la r#rolte ; quand on le voit, six jours plus tard, sans vouloir ajouter foi à la révélation du complot qui devait lui coûter la vîe,Js'égayer dans un banquet avec ses lils et avec le neveu dont la main était déjà levée sur lui, puis s'en aller plein d'empressement à la rencontre de la reine qui venait le rejoindre*^; il paraît impossible d'admettre qu'il dévorait en silence un affront que lui auraient infligé d'insolents paysans et qu'une inexplicable impunité n'aurait rendu que plus mortifiant pour son amour-propre et plus compromettait pour son autorité.
De même, lorsqu'après le crime odieux qui lui ôta inopinément la vie, on voit ses fils préoccupés avant tout de tirer de cet assassinat, dans le plus prochain voisinage des Waldôtâtten, une vengeance qui satisfaisait également leurs sentiments et leurs intétêts, croit-on qu'ils auraient hésité davantage à châtier et à faire rentrer dans l^ordre ceux qu'ils regardaient comme des sujets de leur maison et qu'aurait momentanément ménagés leur père ? Enfin, comment se fkit-il que, dans tiutes les réclamations que lès ducs d'Autriche ont élevées contre les Etats forestiers, jamais ils n'îûent fait la moindre allusion à la révolu-
tion violente qui aarait soustrait ces petites vallées à leur domination? Gomment se fiût-il, en particulier, que, lorsque, en 1311, les fils d'Albert demandent au roi Henri Vn d'être remis en possession des droits et des biens qui leur appartiennent dans les Waldstâtten, le roi, qui vrat leur être agréa'ble, puisse s'engager à leur rendre, après enquête, la juridiction et les propriétés que leur aïeul et leur père y ont possédées a en paix , » si, trois ans auparavant, après une longue série de troubles intérieurs, le dernier de ces princes en avait été violemment dépouillé? Jamais condition plus dérisoire eût-elle été jointe à une plus fallacieuse promesse ^* ?
Aussi toutes ces questions nous paraissent-elles né comporter qu'une seule réponse, c'est que les actes de tyrannie et de révolte dont elles supposent l'existence, sont purement imaginaires, et que l'histoire qui, par aucun témoignage ni par aucune induction, n'en peut constater la réalité, a le droit comme le devoir de leur refuser toute créanc^e. Nous n'aurions donc point, dans cette partie de notre travail, à nous y arrêter davantage, s'il n'était pas opportun de montrer, d'après des documents authentiques, ce que pouvaient être alors de mauvais rapports entre un vrai bailli et de vrais paysans. L'exemple ne sera pas emprunté à des lieux trop éloignés des Waldstâtten, puisque le bailliage où la scène se passe est celui de Kûssnacht, qui renfermait, outre le village de ce nom, ceux d'Altikon et d'Inunensee, avec tout le territoire compris entre les lacs de Zug et des Quatre-Gantons.
Dans le château de Kûssnacht vivait une famille de chevaliers qui tirait son nom du lieu de sa résidence, et qui tenait ce bailliage en fief des ducs d'Autriche. Le chef de
ÉMANCIPATION POUTIQUE DES WALDST^ETTËN. 121
la Camille, nommé Eppo, exerçait depuis bien des années la ckarge de bailli, que nous voyons encore douze ans plus tard entre ses mains. Mais il ne parait pas qu'il s'acquittât de ses fonctions à la satisfaction de ses subordonnés. De là des querelles et des résistances dont, à deux reprises, en 1284 et en 1302, Thistoire a conservé les traces. U n'y faut rien chercher ni de bien relevé ni de bien dramatique ; c'est la prose de tous les jours et les vulgaires détails de la vie matérielle. D'une part, les exactions que pouvaient se permettre dans la perception des redevances en nature, dans l'exigence des corvées, dans l'administration des biens de commune, des hobereaux cupides; de l'autre, l'obstination que des paysans, blessés dans leurs plus prochains intérêts, devaient mettre à refuser les chapons, l'avoine, les charrois et les journées, à la prestation desquels ils étaient féodalement obligés. Puis la querelle s'envenimant, les villageois avaient tenté de s'affranchir du joug de leur bailli et de brider sa tyrannie, soit en se portant à des voies de fait contre sa peraonne, soit en cherchant à former au dehors une alliance qui pût les mettre à l'abri de son despotisme. Cette double tentative ayant échoué, il leur avait fallu entrer en accommodement avec le seigneur Eppo, et se soumettre à une sentence arbitrale prononcée par le prévôt du couvent de Luceme et par deux chevaliers *••.
Voilà ce qu'étaient alors les révoltes suscitées par le mauvais gouvernement des baillis de l'Autriche, et l'épisode de Eûssnacht est loin d'être en Suisse, à cette époque, l'unique exemple de ce genre. Ce n'est pas que nous voulions conclure de ce qui se passait, dans des bailliages tenus héréditairement en fief, entre de petits seigneuns et leurs vassaux, à ce qui a dû se passer dans des territoires
122 TROISIÈME l»H>QUB.
OÙ c'était un landammann, tiré d'une po|Hilati<m composé» en bonne partie d'hommes libres ou émancipés, quirepréi^ sentait l'autorité supérieure. Nous disons seulement (pm c'est aussi dans le même ordre de faits, dans des voûtions résultant de l'exercice ordinaire de la juridicttan établie, qu'on doit chercher les griefis que les Waldstàtten ont pu ressentir du gouvernement d'Albert d'Autriche^ Ce prince a sans doute, comme roi et comme comte, eodgé l'observation stricte des obligations et des charges auxquelles les gens des vallées étaient tenus envei*s lui, et nous ne pensons pas qu'ils se soient beaucoup mieux accommodés de son administration que de celle de soui père, ni qu'ils aient mieux pris leur parti des entraves qu'elle imposa nécessairement à l'expansion de leur émancipation politique. Il est infiniment probable, en parMeulier, qu'ils ne purent donner suite à la décision qu^ils» avaient prise, dans leur pacte de 1291, d'exercer eux-mêmes la haute juridiction pénale, et qu'ils furent é^lement fournis, par la nécessité de comparaître hors de leurs Vftlij^es devant les juges du roi ou ceux du comte, à des obligations qui leur étaient onéreuses et qui contrariaient l^urs prétentions à l'indépendance ^^ D est probaUe aussi que d'autres griefs qui nous échappent^ que la perception vexatoire des impôts, par exemple, ont pu exciter chez eux des motifs d'irritation et de mécontentement. Mais d'un régime sévère à un régime tyrannique, comme du méeon^ tenti^nent à la révolte, il y a bien des degrés, et si l'hii^ toire prouve, par son témmgnage comme par son silence-y que ces degrés n'ont point été franchis, elle n'en atteste pas moins que les confédérés, pour n'avoir pas: seeoué vio*lemment la domination d'Albert d'Autriche,, n'avaient ce-
ÉMANCIPATION POUTIQUB DES WALUST.fiîTEN. 123
pendant point pris leur parti d'une situation qui comprimait lewr âaft vers la liberté. C'est pourquoi, s'ils sont deiMiiréa tranquiDeB pendant le gouvernement de ce prince, aùqMel ils auraient malsûsément résisté, ils se h&tent, à peine son règne a-t«il cessé, de reprendre, au point où ils en étaient demeurés, avant qu'Albert montât sur le trône, letH* entreiNrise d'affrandiissement.
LES WAUOSTiETTEN PENDANT LE RÈGNE DE HENRI DE LUXEMBOURG (1308-1313).
L'attentat qui, le P' mai 1308, avait privé le fils de Rodolphe de Habsbourg de la couronne et de la vie, replaça les Waldstatten dans la position où le trépas de son père les avait déjà mis, et, une fois encore, ils eurent la satisfaction de vrâr le trône d'Allemagne échapper à la maison d'AntrifûiA, De même qu'Adolphe de Nassau avait succédé au roi Rodolphe, ce fiit Henri, cointe de Luxembourg, qui prit à la tête de l'Empire la place d'Albert d'Autriche. Il fut élu, le 27 novembre 1308, roi des Romains. Le moment était, pour les habitants des Waldstatten, d'une haute gravité. De la palitique de ce monarque dépendait, en effet, pour eux, l' alternative de voir leur indépendance reprendre un nouvel essor ou s'amoindrir de plus en plus. Les relations d'Henri VQ a;¥ec les fils de son prédécesseur devaient exercer sur la double chance que les confédérés allaient courir une influence déaisive, selon qa'û entrerait dans les intérêts de
ce prince d'affaiblir la dynastie autrichienne, ou de se l'attacher. La mauvaise chance parut d'abord vouloir l'emporter. Henri VII s'était engagé, en effet, trois jours après son élection, et il réitéra cette promesse six semaines plus tard, lors de son couronnement, non-seulement à maintenir les ducs d'Autriche dans toutes les possessions et tous les droits dont leur maison avait joui sous les trois rois précédents, mais encore à leur prêter assistance contre quiconque chercherait à leur résister ^^ C'était condamner d'avance toute tentative qu,' auraient pu faire les Waldstatten pour se soustraire à la dépendance de l'Autriche ; c'était, en particulier, leur enlever tout espoir d'obtenir la confirmation des franchises impériales auxquelles le roi Albert avait déjà refusé d'accorder sa sanction. Mais cette inquiétante perspective fut heureusement de courte durée. La promesse que le roi avait faite à deux reprises aux ducs d'Autriche demeurait inexécutée et semblait ne point devoir se réaliser. De promptes défiances si' étaient élevées dans l'esprit d'Henri VH contre l'ambition de ces princes, et les gens des Waldstatten, chez lesquels subsistait toujours plus vivant et plus éveillé le désir de l'indépendance, se hâtèrent de profiter des premiers symptômes de ce refroidissement, pour solUciter du monarque le renouvellement et la confirmation des diplômes impériaux qui les plaçaient sous la suzeraineté immédiate de l'Empire ".Henri, qui depuis deux mois séjournait dans la haute Allemagne, se trouvait alors à Constance ; ce fut là que des députés de Schwyz, d'Uri et d'Unterwaldense présentèrent devant lui, pour lui faire part des inquiétudes qui les agitaient (vestris inqmetuâi" nïbus ohviare) et des dangers que courait leur indépen* dance. Le monarque leur prêta une bienveillante atteii-
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tion, et ils obtinrent de lui plus de faveurs que leurs communautés n'en avaient encore reçues d'aucun de ses devanciers.
Non-seulement, par ses diplômes du 3 juin 1309, il accorda aux gens de Schwyz et d'Uri la confirmation des chartes d'affiranchissement par lesquelles l'empereur Frédéric H,
en 1240, et le roi Adolphe, en 1297, les avaient déclarés sujets immédiats de l'Empire; mais il octroya, en outre, à « tous les hommes d'Unterwalden, » un rescrit dans lequel, pour répondre, disait-il, à leurs instances (vcstris supplicaMonibu$\ il leur assurait le maintien de « toutes les libertés, droits, privilèges et faveurs, que leur avaient auparavant concédées les empereurs et les rois ses prédécesseurs".» Or, nulle concession de ce genre n'ayant jamais été feiteaux gens d'Unterwalden, cette déclaration royale, dont le but était évidemment de placer ce petit pays dans les mêmes conditions politiques que les deux autres vallées, ne peut être considérée que comme une preuve de l'union toiyours plus étroite qui existait entre les trois communautés, et qui permettait de demander poui* l'une d'elles, comme si c'eût été le renouvellement d'anciennes prérogatives, ce qui n'avait appartenu jusque-là qu'à ses confédérés. En donnant ainsi aux Waldstatten, par l'identité de leur situation dans l'Empire, une homogénéité et une cohésion qu'eux-mêmes avaient déjà cherché à réaliser dans leur commun pacte de 1291, le roi Henri Vil faisait faire à leur indépendance, comme à leur confédération, un immense progrès.
Mais il alla plus loin encore. A la mouvance impériale directe qui lesafi'ranchissait de la suprématie, quelle qu'elle fût> des ducs d'Autriche, Henri VII ajouta pour eux le pri-
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vilége de n'avoir jamais à comparaître deviuit aucan trituinal sécalier (sauf le sien) hors des limites de leur t&ai' toire, et d'être placés sous la juridiction immédiate de sm bailli, tenant ses assises au milieu d'eux (caram Aâmoeato nostro pravmdaU mtra fines rnlUs), Ce bailli, (m préfet impérial étant le même pour les trois vallées, formait entre elles un lien de plus, et cette unité hiérarchique contribuait encore à leur assurer toujours davantage une existence à part, à côté de leurs voisins qui se trouvaient tous plaeés sous la dépendance indirecte ou immédiate de TÂutncbe. Le courte Wemer de Homberg fut le premier spécialement investi de cette diarge nouvelle (phleger des Eœmsi^en Biche in dien Waltstetten), qui fut exercée plus tard, durant le règne d'Henri YII, par Rodolphe de Habsbom^- Laufenbourg, seigneur de Raperschwyl et par Eberhard de Bflrglen, comme baillis de l'Empire dans la haute Allémagne »^
Le roi Henri VH, qui avait pronns aux ducs d'Autriche de les maintenir en possession de tous leurs privilèges, Savait point tenu sa parole, cela est évklent; mais, la question de bonne foi réservée, outrepassait-ason autorité? Nous ne le pensons pas. Le chef de l'Empire était, en théorie, le suprême dispensateur du droit, et les princes ^ui \m demandaient la confirmation de leurs privilèges etl'inféodation nouvelle de leurs territoires reconnaissaient par cela même qu'il était le mattre de ses décisions. Mais cette prérogative absolue du monarque était tempérée, en fait, par sa propre faiblesse et par l'espèce de prescription foe l'hérédité, depuis longtemps incontestée, avait établie en faveur des possesseurs actuels. Néanmoins, quand cette prescription avait été plus ou moins rompue et qu'éUe
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provoquait des protestations dignes d'être écoutées, le ehef et l'Empire pouvait se croire permis (surtout ù en agissait ainsi il nuisait à des adversaires), d'écouter les plaintes qui lui étaient adressées et d'y faire droit. C'est ce tiui était jurrivé dans le cas des Waldstatten. Henri Vn, qui jEvaût des motifs bien ou mal fondés de se défier de l'Âutriche, et par conséquent de l'affaiblir, saisissait l'occasion d'atteindre ce dernier résultat, en accueillant les rédamations de populations qui ne s'étaient jamais franchement .soumises à la domination de cette maison. C'était son intérêt, et c'était aussi son droit, de satisfaire les voewK de ces petites communautés, qui (deux d'entre elles du moins) avaioitdéjà vu plus d'une fois leur indépendance politique reconnue et consacrée par ses propres prédécesseurs.
Maïs les ducs d'Autriche ne l'entendaient pas ainsi, et ils auraient été infidèles aux traditions comme aux intérêts de leur famille, s'ils avaient laissé s'accoauphr, sans mot dire, te qu'ils regardaient comme une spoliation. Toutefois ils étaient, en oe moment, assez mal avec Henri VQ, pour ne pas songer à réclamer l'exécution des engagements qu'il avait contractés envers eux, et pour avoir plutôt à presdre leurs précautions contre les hostilités dont ils se erojaient menacés de sa part. Ils se trouvaient engagés dans la poursuite des meurtaîers de leur père, que le roi Hemi VII n'avait point encore voulu, malgré leurs instan- <;e8, nettre au ban de l'Empire, et dont ils avaient résolu de tirer eux-mêmes vengeance, sans miséricorde ni merci. Mais, en entreprenant cette expédition impitoyable, ils voulurent se mettre à l'abri des attaques auxquelles les Waldstatten, sur l'instigation du roi Henri VH, auraient pu se livrer contre eux.
iS8 TROISIÈME ÉPOQUE.
Ce fut dans ce but qu'ils conclurent, le 2 août 1309, ayec Zurich, qui tenait alors pour eux, un traité d'alliance défensive". D'après ce traité, cette ville s'obligeait à fermer ses marchés aux gens des Waldstâtten, dans le cas où, sous la conduite du bailli impérial Wemer de Homberg, ils entreraient en campagne contre l'Autriche, pendant que les ducs faisaient le siège du château de Schnabelbourg, sur FAlbis, résidence de Wàlter d'Eschenbach, l'un des assassins de leur père. Mais Zurich était relevée de son obligation, si le roi Henri lui interdisait de s'y conformer : supposition qui prouve, comme le prouve aussi le commandement militaire dévolu sur les Waldstâtten au bailli impérial, que c'était bien pour le service de Henri Vil que les Waldstâtten prenaient les armes. Ce monarque ne leur avait témoigné tant de faveur, qu'avec le désir de tenir en échec, par leur moyen, les ducs d'Autriche dans la haute Allemagne.
Mais le conflit armé que laissait prévoir le traité avec Zurich ne se réalisa point. Les péripéties mobiles de la politique, après avoir momentanément envenimé les rapports des princes autrichiens avec le roi, finirent par amener entre eux un rapprochement définitif. Réunis ensemble à Spire, pour les funérailles des rois Adolphe et Albert, ils se firent de mutuelles concessions, à la suite desquelles Henri VH rendit, le 17 septembre 1309, diverses décisions par lesquelles il s'engageait, pour la troisième fois, à maintenir les ducs d'Autriche dans la possession de tous leurs biens, leur abandonnait la propriété des domaines confisqués sur les meurtriers du roi Albert, et mettait ceux-ci au ban de l'Empire. La réconciliation paraissait complète: un point restait pourtant, qui la rendait boiteuse, et c'était
encore les Waldstatten. Les ducs d'Autriche pensaient que les trois vallées devaient être comprises dans le nombre de ces biens dont le roi Henri Vn venait de leur reconnaître et de leur garantir la possession, et que les diplômes de Spire annulaient ceux de Constance, qui, trois mois auparavant, avaient replacé les Etats forestiers sous la souveraineté immédiate de TEmpire. Mais en tranchant la question dans ce sens, l'Autriche devait s'attendre à voir son interprétation contestée par ceux qui en auraient été les victimes.
En eflfet, si les circonstances avaient été particulièrement favorables aux confédérés, les confédérés n'avaient pas failli aux circonstances. Dès qu'ils avaient cru à la possibilité d'obtenir pour leur affranchissement commun la sanction royale, nous avons vu qu'ils avaient sollicité celle-ci avec autant d'empressement que de succès, et, quand ils eurent obtenu d'Henri VE plus de faveurs peut-être qu'ils n'osaient espérer, ils ne mirent pas moins de zèle à en tirer parti. Trois semaines ne s'étaient pas écoulées depuis l'octroi des rescrits qui leur conféraient à tous la mouvance directe de l'Empire et les plaçaient sous l'autorité d'un seul et même bailli impérial, que nous voyons le landammann et les gens de Schwyz, d'accord avec ce haut fonctionnaire, Wemer de Homberg, prendre sous leur protection, tant en leur nom qu'en celui des gens de leur ressort (die uns an hoerent)^ ce qui ne peut s'entendre que des autres confédérés, la navigation du lac des Quatre-Cantons, et garantir aux marchands de Luceme et à leurs embarcations le libre passage jusqu'à la douane de Fluelen ". Cette garantie, stipulée dans un acte signé à Stanz le 22 juin 1309, constitue un acte d'autorité qui étend, plus que cela
ne s'était encore vu, la sphère d'action et la compétence des confédérés. On y saisit en quelque sorte sur le fait l'influence que devait avoir, pour consacrer leur indépendance et leur unité politique, cet assujettissement à l'Empire qui était interprété dans son ^l'ai sens, malgré l'apparente contradiction des termes, quand on lui donnait aussi le nom de « franchise impériale. )^
De son côté la communauté d'Uri, dont un des membres avait été arrêté à Brugg sur le territoire des ducs d'Autriche, puis emprisonné à Lucerne, consent, précisément vers la même date, comme s'il y avait eu alors une sorte d'apaisement général, consent, disons-nous, tant en son nom qu'en celui du captif relâché, à ne pas exiger de satisfaction des auteurs et des compUces de ce méfait, et le langage qu'elle emploie à cette occasion vis-à-vis des enfants du roi Albert, trahit un sentiment de dignité et d'égalité qui attesterait, au besoin, que les gens d'Uri n'avaient rien perdu de leur esprit d'indépendance ^^ Mais ils n'avaient pas davantage perdu pour cela cette « placidité » que le roi Rodolphe se plaisait à leur attribuer, et, de même qu'ils pardonnaient les torts qu'ils avaient reçus, ils cherchaient à réparer ceux qu'ils croyaient avoir faits. C'est ainsi qu'ils renoncent d'eux-mêmes, en novembre 1308, à prélever, sur l'abbaye des religieuse^ de Zurich, les taxes auxquelles ils avaient soumis les biens nouvellement acquis par cette abbaye dans la vallée d'Uri**. En revanche, là où ils se tenaient pour lésés dans des droits auxquels ils ne pouvaient renoncer sans nuire aux intérêts communs, ils ne reculaient pas, afin de soutenir leurs prétentions, devant les moyens qu'ils croyaient les plus propres à les faire triompher.
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En querelle avec les moines d'Engelberg pour l'usage des vastes alpages et des forêts qui s'étendent sur les deux flancs des Surènes, ils n'avaient pu parvenir à s'entendre avec leurs adversaires en suivant la procédure fixée entre eux à ce sujet, en 1275, par le juge arbitral qu'avait nommé le roi Rodolphe. L'emploi de la force avait remplacé le retours au droit, et on s'était li\ré des deux parts à des voies de fait et à des \iolences qui n'avaient pas mieux réussL Ce fut pour mettre un terme à cet état de guerre (krieg und missehelU)^ que le débat fut porté devant des Arbitres. Parmi ceux d'Uri se trouvaient son propre landammann, Wemer d'Attinghausen , et Rodolphe Stauffach, de Schwyz. Paimi ceux du couvent d'Engelberg se trouvaient des hommes de chacune des deux vallées de l'Unterwalden. Le sur-arbitre, choisi d'un commun accord, était Conrad Ab ïoerg, landammann de Schi^yz. La sentence qui faisait droit aux justes réclamations des deux parties fut rendue le 25 juin 1309 ^\ Mais le fonds même du jugement nous intéresse moins que la composition du tribunal. On y voit la mise en pratique des principes déjà posés par le pacte fédéral de 1291 pour l'action commune des confédérés dans le règlement de leurs intérêts. Ici, «omme en ce qui concerne la libre na\lgation du lac, la nouvelle confédération s'affirme et prend, pour ainsi dire, possession, dans l'histoire, de la place qui ne lui sera plus ^tée. V
Dans les deux cas, c'est Schwyz qui tient la tête; cette primauté entre ses pairs confirme tout ce que nous avons déjà appris sur le caractère des Schwyzois, sur la promptitude et l'énergie de leurs résolutions, su^ leur initiative et leur activité, qui faisaient d'eux les représentants na-
turels de la petite société politique qui devait, en grandissant, s'appeler un jour la Confédération suisse, mais à laquelle on commençait alors à donner le nom collectif de Waldstatten. C'est le titre de « gouverneur pour l'Empire romain dans les Waldstatten^ » que prend Wemer de Homberg. C'est contre « les Waltstett^ » que les ducs d'Autriche ont conclu leur traité du mois d'août 1309 avec Zurich. C'est avec « les Waltstetten » que quelques mois plus tard, le 11 novembre de la même année, Luceme qui, du fait de l'Autriche, s'était nécessairement trouvée impliquée dans la lutte, contracte une alliance qu'elle célèbre à l'égal d'une victoire ^^ Et, ici encore, c'est Schwyz qui a le pas sur les deux autres vallées, quoique ce fut aux deux autres vallées seulement que s'étaient adressés les bourgeois de Luceme, pour conclure un traité dont leurs rapports plus directs avec elles leur faisaient sentir la nécessité- Mais, fidèles à leur esprit d'union, les confédérés ne voulaient point agir séparément les uns des autres, et ils sentaient que c'était en resserrant toujours davantage le faisceau de leur alliance, qu'ils le rendraient tout à la fois plus fort et plus respecté.
Ce n'est pas à dire qu'ils ne conservassent, les uns et les autres (nous venons de le voir pour Uri), la liberté de leurs mouvements et leur indépendance distincte, quand il s'agissait d'intérêts particuliers à l'un d'entre eux. Chacun prenait alors soin, comme bon lui semblait, de la conduite de ses affaires. Mais, tandis que les gens d'Uri, lors même qu'ils se trouvaient en possession de plus de libertés, en usaient toujours avec ménagements, les choses ne se passaient pas de même à Schwyz. Ici, l'énergie républicaine dégénérait trop aisément en brutalité, le vif sentiment de
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son droit en injustice, la passion pour l'indépendance en mépris de ses engagements. La vigueur de caractère qui les a fait libres laisse éclater chez les Schwyzois, plus que chez d'autres, les défauts de leurs quaUtés.
Dès après la mort du roi Albert, se sentant, si l'on peut dire, la bride sur le col, les gens de Schwyz avaient repris, avec une vivacité nouvelle, contre Einsiedeln, ces luttes de voisinage, ces incursions violentes, que nous avons vu commencer dès le douzième siècle et qui, pour s'être de temps à autre assoupies, n'avaient jamais entièrement cessé. L'importance toujours croissante de ce monastère, dont l'abbé avait été élevé par le roi Rodolphe au rang de prince de l'Empire, n'intimidait guère les Schwyzois qui, s'il faut en croire les moines, se livraient à une sorte de brigandage organisé. « Depuis trois ans, » disaient ceux-ci en 1311, « les gens de Schwyz se permettent chaque année contre nous quelques nouveaux méfaits. Ils envahissent nos terres, dépouillent nos fermes, enlèvent notre bétail, ou se saisissent de nos serviteurs. Pierre Locholf et d'autres hommes de la vallée, ne tenant compte ni des décisions royales, ni de leurs propres engagements, commettent d'incessants empiétements sur nos propriétés. Des bandes armées, conduites par le landammann Ab Iberg, par Stauffach et Reding, se livrent dans nos domaines à tous les excès, et notre monastère même n'est pas respecté. Trois fois son enceinte a été forcée, et les agresseurs marchant, dans une procession dérisoire, avec la croix et la bannière, ont non-seulement pillé nos caves, mais porté la main sur les offrandes que renfeimait le sanctuaire de la très-sainte mère de Dieu ". »
Ces plaintes, qui font peu d'honneur aux gens de Schwyz,
et auxquelles leur conduite ultérieure ne donne qae trop de \raisemblance, ces plaintes furent tour à tour portées, par les moines, devant le roi Henri \7II et devant l'évêque de Constance, chef du diocèse. Elles provoquèrent, de la part du monarque, le renvoi de l'aifaire à un tribunal d'arbitres, et, de la part du prélat, une sentence d'excommunication fulminée contre ceux des gens de Sch^yz qui s'étaient rendus coupables des actes incriminés ^®. Mais ce» derniers, contestant la compétence de la cour épiscopale, en avaient appelé au pape, qui résidait alors à Avignon, et auprès duquel s'était rendue une ambassade, dans laquelle figurent ces mêmes Ab Iberg, Locholf, Stau^ach et Reding, signalés par les religieux d'Einsiedeln comme les principaux auteurs. des spoliations et des voies de fait dont leur monastère avait été \lctime. Clément V, faisant accueil, sinon droit, au recours des îSchT^yzois, donna, le 12 septembre 1309, un bref qui suspendait, jusqu'à plus ample informé,, les effets de l'interdit et qui nommait trois commissaires ecclésiastiques pour examiner de nouveau l'affaire ". Ce n'est pas à l'occasion de cette démarche des gens de Schwyz, qu'on peut leu^ reprocher d'avoir outrepassé les limite» du droit : elle est, au contraire, un signe irrécusable de 1 esprit de résolution et de perspicacité, avec lequel le» membres de cette communauté politique savaient reconnaître et employer les moyens légitimes pour se faire écouter des papes et des rois.
En même temps, ils prenaient chez eux les précaution» que leur lutte avec Einsiedeln (qui pouvait recourir à la protection de ses avoués, les ducs d'Autriche), rendait nécessaire afin de mettre leur territoire à l'abri d'une attaque armée. Le 25 juin 1310, ils vendaient à l'un des leur»
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une portion des terres communales, pour en employer le produit à fortifier le plateau de l'Altmatt (dos gut ist gdeit an die mur ze AUtm matta), sur lequel débouchent les chemins qui \lennent d'Einsiedeln, de Zug et de Raperschwyl *^, Ces précautions furent alors superflues : les ducs d'Autriche s'abstinrent, durant la querelle entre le couvent et les Schwyzois, de toute espèce d'intervention.
Les moines, devant renoncer à cet appui temporel et voyant leurs armes spirituelles devenues inutiles, soit par la décision du pape, soit surtout par l'interdit dont l'archevêque de Mayence avait frappé l'évêque de Constance, son sui&agant *\ les moines prêtèrent volontiers l'oreille au conseil que leur donnèrent les bourgeois de Zurich de s'entendre avec les gens de Schwyz, et ces derniers ne voulurent pas, en repoussant des ouvertures qui ne les engageaient à rien, mécontenter les Zuricois, avec lesquels ils étaient alors en très-bons termes. On convint donc, en mars 1311, de soumettre, comme déjà le roi Henri VU l'avait décidé, l'affaire à des arbitres. Chacune des deux parties choisit les siens et s'engagea, dans le cas où elle ne voudrait pas se conformer au résultat de l'arbitrage, à payer à l'autre une dédite (angewette) fixée d'avance à la somme de deux cents marcs d'argent Pour garantir le paiement de cette somme, les Schwyzois désignèrent comme cautions d?x citoyens Zurichois *^ Les arbitres se mirent à l'œuvre, nommèrent sur-arbitre le chevaUer Rodolphe Mûllner le vieux, l'un des personnages les plus importants de Zurich, et, n'ayant pas réussi à s'entendre pour une décision commune, lui laissèrent le soin de prononcer seul la sentence arbitrale. Mûllner rendit, le 19 juin 1311, un arrêt qui ne satisfit pas les gens de Schwyz et auquel, en conséquence,
ils refusèrent de se soumettre *^. Ils avaient, en efifet, d'après l'arrangement conclu avec Einsiedeln, le droit strict de ne pas accepter la sentence arbitrale, mais, dans ce cas, ils devaient payer la dédite pour laquelle les dix bourgeois de Zurich leur servaient de garants. Ils prétendirent se soustraire également à cette obligation. C'était, de leur part, un acte d'égoïsme aussi peu louable dans son principe que dangereux dans ses résultats.
Ils en firent immédiatement l'expérience, en ayant tout à la fois sur les bras Einsiedeln et Zurich **. L'abbé de Notre-Dame des Hennit es, qui ne pouvait faire guerroyer ses moines, et que les ducs d'Autriche ne défendaient pas, chercha, parmi ses ressortissants et ses voisins, des auxiliaires dont il pût disposer pour tenir tête à ses ennemis. La Marche et les bords du lac de Zurich furent surtout le théâtre de cette lutte, dont les gens de Schwyz prirent toutefois moins de souci que de leur rupture avec les Zurichois. Le refus qu'ils avaient fait de payer à Einsiedeln la dédite convenue avait autorisé l'abbé à exiger ce paiement des dix citoyens de Zurich, qui en étaient garants pour SchTivyz, et à les obliger de donner leurs personnes en otage jusqu'à parfait acquittement de la dette. La ville de Zurich prit, là-dessus, fait et cause pour ses bourgeois, bien mal récompensés du service qu'ils avaient voulu rendre aux Schwyzois, et elle rompit tout rapport avec ces derniers.
C'était le prélude d'un état de guerre d'autant plus inquiétant pour SchTivyz, que les villes de Constance, de Saint- Gall et de Schaflfhouse, qui avaient récemment conclu une alliance avec Zurich (24 mai 1312), prirent immédiatement le parti de leurs combourgeois, et sommèrent les Schwyzois, avec beaucoup de poUtesse, mais tout autant de fer-
meté, de tenir leurs engagements *\ D fallut bien s'exécuter, «t ce fut par la médiation du bailli impérial pour la haute Allemagne, Eberhard de Bûrglen, récemment revenu d'Italie, que la réconciliation entre Zurich et Schwyz s'opéra, comme a entre d'anciens et bons amis. » Le 24 aviil 1313, il rendit une sentence arbitrale par laquelle les Schwyzois furent astreints à payer à Zurich, outre les deux cents marcs d'argent de la dédite, cent soixante autres maixs destinés sans doute à dédommager les otages des désagréments qu'ils avaient essuyés, et ils durent donner pour caution huit des leurs, et de plus six de leurs confédérés, dont quatre d'Uri (dans le nombre desquels WaJterFùrst) et deux d'Unterwalden*«. En voulant se soustraire illégitimement à une obUgation, onéreuse peut-être, mais librement acceptée, les Schwyzois avaient été forcés d'en subir une plus onéreuse encore pour leurs intérêts et très-blessante pour leur orgueil. Il était bon qu'ils apprissent à leurs dépens que l'exclusive préoccupation de soi-même et le peu de souci des autres ne forment pas l'un des caractères de la vraie liberté.
L'intei-vention de leurs confédérés, comme garants de l'engagement qu'il leur a fallu prendre envers Zurich, est, en revanche, un heureux symptôme de l'union toujours plus grande qui existait entre les trois vallées, et qui, ainsi ^ue d'autres signes nous l'ont déjà montré, avait fait, pendant le règne du roi Henri Vil, des progi'ès sensibles. De plus en plus, avec l'indépendance, croissait dans des conditions bien modestes, il est vrai, mais suffisantes, la puissance de leur confédération. Il fallait compter avec eux : — les voisins, c'est-à-dire principalement les villes de Zurich et de Lucerne, parce que les rapports journaliers et les inté-
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rets du négoce leur commandaient de maintenir ou de rétablir la bonne harmonie avec les habitués naturels de leurs marchés, et les maîtres de la route du Saint-Gothard, l'une des voies commerciales entre TAUemagne et l'Italie; — les adversaires, c'est-à-dire surtout les ducs d'Autriche, parce que les confédérés étaient assez forts et assez protégés- pour qu'il fallut choisir, afin de les réduire, entre la \iolence, qui peut manquer son but, ou la temporisation et la patience, qui souvent l'atteignent encore moins. Nous avons l'exemple d'un cas où l'Autriche, n'osant pas recou^'ir au premier de ces moyens, et ne sachant pas se résigner à adopter l'autre, échoua devant la résistance dea Waldstâtten.
Il s'agissait de faire faîre, dans les vallées de Sch\v/z et d' Unterwalden, un terrier (Urbar), c' est-à-dire un inventaire des droits de propriété et de juridiction qu'y possédait la maison d'Autriche. Ce travail entrepris, par les ordres du roî Albert, pour tous les biens de sa famine situés dans la haute Allemagne, et dont on possède encore le résultat, ne renferme aucun renseignement srr ce qui concerne, à cet égard, Schwyz et Unterwalden *\ n paraît évident que lea gens des deux vallées, dans lesquelles l'opération n'aura dû commencer qu'après la mort du roi, s'opposèrent à l'enquête publique qui était nécessaire pour constater par témoins, selon l'usage, la nature et l'étendue des propriétés et des privilèges possédés chez eux par l'Autriche.
En agissant ainsi, il n'est pas douteux que les confédérés ne missent obstacle à l'exercice légitime du droit de propriété, qui permet, apparemment, de constater l'existence des objets même auxquels il se rapporte. Mais il y avait à craindre qu'il ne s'établît ici une dangereuse confusion
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entre ce droit, qu'en fait ne contestaient nullement les confédérés, et les droits de souveraineté revendiqués par les ducs d'Autriche, en sorte que la confection du terrier, si on l'eût tolérée, aurait eu pour conséquence de constater, autbentiquement et sur place, la suprématie politique des princes autrichiens. Les gens de Schwyz et d'Unterwalden, que le roi Henri VII avait affranchis de cette suprématie, ne pouvaient donc pas hésiter à repousser toute investigation de ce genre entreprise sur leur territoire, sans s'opposer, du reste, à ce que les fils du roi Albert continuassent à jouir, comme propriétaires fonciers, des domaines qu'ils possédaient dans les vallées (ir hoefe, die in unsern Lendern gelegt mit, niessen) ". Mais ces princes n'entendaient ni se contenter, ni profiter de cette concession. Du moment où leur souveraineté était méconnue, ils se trouvaient lésés dans chacun de leurs droits, et ils les réclamaient tous indistinctement, comme si tous ils avaient été contestés. De là, entre eux et les Waldstâtten, une absolue mésintelligence et un irréconciliable dissentiment.
C'est probablement au nombre des incidents provoqués par les revendications autrichiennes, qu'il faut placer la requête qu'en 1310 une portion des habitants de Schwyz adressa au roi Henri VJ!, pour être mis au bénéfice des libertés octroyées aux autres hommes libres de la vallée. Faisant immédiatement droit à cette demande, le roi, par un rescrit daté de Zurich le 5 mai 1310, plaçait les requérants sur le même pied que tous ceux qui, dans leur vallée ou dans les vallées voisines, jouissent des franchises impériales *^ En quelque portion du territoire schwyzois que ces hommes fissent leur demeure, il n'est pas invraisemblable que ce fut pour se défendre contre les agents de l'Autriche
fisance des renseigaeinents dont il disposait au delà des monts. Le roi Henri Vil, tout en accueillant avec bienveillance la demande du duc, ne se hâta cependant point d'y accéder sans réserve. Il voulut constater d'abord^ par une enquête en règle, ce que pouvaient valoir les assertions de Léopold et quels étaient, dans cette affaire, les droits de l'Empire et ceux de la maison d'Autriche (de jiire stbi et imperio competmti) ^^ Au fond, c'était entre cette maison ^t l'Empire qu'existait le débat; ce n'était pas entre elle et les Waldstâtten. P. ne s'agit pas ici de sujets qui se sont soustraits à son obéissance par la révolte et qu'elle voudrait, grâce à l'intervention royale, faire rentrer sous sa domination ; il s'agit d'une question de droit politique et de la légitimité des actes par lesquels Henri VH avait fait passer sous la mouvance directe de l'Empire des territoires précédemment soumis à la juridiction de l'Autriche.
Les deux fondés de pouvoir, auxquels le roi, d'un côté, et le duc Léopold, de l'autre, remettent le soin de les représenter dans l'enquête, Eberhard de Bûrglen et le comte de Toggenbourg, auront donc à s'entendre pour présenter à Henri VT un rapport circonstancié sur le vu duquel il prendra une décision. Il s'engage d'avance, si ce rapport lui paraît concluant, « à replacer le duc Léopold et ses frères en possession de tous les biens et de tous les droits qu'ils réclament : — tels qu'ils ont été possédés héréditairement, tant par eux que par leurs auteurs ; — tels que le roi Rodolphe, quand il était encore comte, et le roi Albert, comme duc d'Autriche, en ont paisiblement ]om (inpacificâ possesmne fuerunt), soit à titre de comté, soit à titre patrimonial (ratione comitatus et hereditatis) ; — et tels que les dits rois et les ducs d'Autriche actuels les ont possédés en
prendre; ils espéraient toujours parvenir à vaincre son . mauvais vouloir, à capter sa bienveillance et à obtenir enfin de lui la concession désirée. Ce fut avec cet espoir, et en vue de ce résultat, que le duc Léopold consentit à raccompagner dans son expédition d'Italie, au mois de novembre 1310. L'événement sembla justifier les calculs du prince autrichien. Après avoir donné à Henri Vil des preuves non équivoques de son dévouement et réprimé, au péril de sa vie, rémeute de Milan, Léopold, au printemps de 1311^ pendant que Tannée royale assiégeait Brescia, pensa que l'occasion était venue de faire auprès d'Henri une nouvelle tentative pour recouvrer dans les Waldstatten, en raison de ses services, les propriétés et les privilèges qu'avait possédés sa famille. Il adressa, dans ce but, au monarque une requête en forme, où il exposait : « que ses frères et loi sollicitaient d'être remis en possession des biens et des droits qui leur appartenaient dans les vallées de SwUjs et d'Urach^ y compris les hommes libres habitant ces vallées^ ainsi que des biens et des bourgs (opidis) vulgairement appelés Waldstet^K »
En comprenant, dans cette énumération, la vallée d'Uri, le duc Léopold élevait évidemment une prétention qu'il aurait eu de la peine à justifier, et qui ne pouvait provenir que d'une fausse interprétation du droit qu'avait eu son père, à titre de roi, d'intervenir dans le gouvernement de ce petit pays. En désignant sous le nom de Waldstet un territoire qu'il distingue de ceux de Schwyz et d'Uri, et par lequel il entend, selon toute vraisemblance, les vallées de l'Unterwalden, dont les habitants étaient appelés Waldletdej il commet également une erreur qui doit s' expliquer probablement, comme la précédente, par l'insuf-
blât remettre en question les franchises qu'il avait naguère, avec plus de libéralité qu'aucun de ses prédécesseurs, accordées aux confédérés, l'insistance avec laquelle il maintenait les imprescriptibles prérogatives de la puissance impériale devait leur rendre confiance. Ds devaient se dire que, ne pouvant songer à vivre en dehors de ce grand Em« pire d'Allemagne dont ils faisaient de tout temps partie, mais pouvant y secouer le joug d'une souveraineté secondaire, ils continueraient encore à trouver dans le chef suprême de cette vaste société politique, l'appui nécessaire pour devenir eux-mêmes l'un de ces groupes indépendants dont l'ensemble constituait le corps impérial, en sorte qu'à côté des princes, des évêques, des villes, qui formaient les Etats de l'Empire, ils parviendraient à obtenir une place pour la libre confédération des montagnards de la h aute Allemagne.
Leur attente ne fut pas trompée. On ne sait quel eût été, pour leur indépendance, le résultat de l'enquête qu'Eberhard de Bùrglen et le comte de Toggenbourg avaient reçu l'ordre d'entreprendre; mais cette enquête n'eut pas lieu. Le premier de ces commissaires, celui du roi, était, quand il fut nommé, retenu en ItaUe ; d'autres causes de délais survinrent ensuite, si bien qu'un an après le décret de Brescia, le duc Léopold, revenu de ce côté-ci des monts, en était à solliciter le roi Jean de Bohême, fils de Henri VII, et qui remplaçait son père dans le gouvernement de l'Allemagne, de faire commencer l'enquête. Il n'obtint de ce prince, le 25 juillet 1312, qu'une promesse qui resta aussi vaine que l'engagement qu'avait pris Henri VH, et celui-ci mourut le 24 août 1313, sans avoir satisfait à la demande des ducs d'Autriche, ni donné aucune suite à la recherche
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et à la reconnaissance de leurs droits ^^ Quels qu'aient été les motifis de cette politique d'atermoiements^ elle était tout au profit des Waldstâtten, qui conservèrent ainsi, dulunt le règne d'Henri VII, la position privilégiée où ce prince les avait mis presque aussitôt après son accession au trône d'Allemagne. C'était la première fois que l'Autriche se trouvait aussi longtemps et aussi complètement exclue de toute ingérence souveraine dans les affaires intérieures des trois vallées ; c'était la première fois que la puissance impériale intervenait, par l'entremise d'un seul et même haut fonctionnaire, dans le gouvernement de ce nouveau groupe politique, et consacrait ainsi l'indépendance comme l'unité de la Confédération.
Après avoir déjà signalé Louis le Germanique, le roi Henri fils de Frédéric n, et cet empereur lui-même comme ayant efficacement concouru à préparer pour les Waldstatten, et par conséquent pour la Suisse, les voies vers la liberté, nous devons, à côté d'eux, placer le roi Henri VU qui, plus qu'aucun autre, a contribué à favoriser l'émancipation po- Utique des premiers confédérés. Mais cet hommage ne saurait nous faire perdre de vue le vrai caractère de cette émancipation. Ni les donations, ni les diplômes, ni les faveurs des princes n'auraient suffi pour rendre libres les habitants des petits cantons, ou ceux des pays et des villes qui plus tard entrèrent dans leur alliance, si l'ardent amour de la liberté ne les avait pas perpétuellement inspirés, leur enseignant à profiter des circonstances, à user tour à tour de prudence ou de résolution, à savoir attendre comme à savoir persévérer, à avancer à petits pas, mais à avancer toujours, à ne se rebuter point et à ne désespérer jamais. Ce sont là des qualités qui ne se donnent ni ne s'octroyent,
mais qui seules, dans la lutte pour rindépendance, finissent tôt ou tard, pourvu qu'elles persistent, par donner la victoire. Cela ne s'est jamais mieux vu que dans la fondation de la Confédération suisse, et, pour Tavoir déjà dit, nous ne voulons pas moins le redire. Si le théâtre est étroit, si les intérêts en jeu sont loin d'être grandioses, si la conduite n*est pas irréprochable, si les détails sont chétifs et les incidents de bien médiocre importance, tout se relève et s'anoblit par le sentiment énergique, intelligent et vivace de la liberté, qui fait le fonds de cette modeste histoire. En se produisant sur un plus vaste théâtre, ce sentiment aurait eu sans doute et plus d'ampleur et plus d'éclat, mais il ne saurait être ni plus sincère, ni plus résolu, ni plus persévérant. C'est un bel exemple donné sur une petite scène. Achevons de l'étudier.
LES WALDSTiETTEN PENDANT L'INTERRÈGNE ET LE SCHISME DE L'EMPIRE (1313-1315).
Henri VII était mort en Italie le 24 août 1313, quatorze mois après avoir été revêtu, le premier des rois d'Allemagne depuis Frédéric H, du titre d'Empereur. Il fallait lui choisir un remplaçant. Ainsi se rouvrait pour l'Empire une nouvelle ère d'incertitudes et d'agitations; pour les Waldstatten, par contre-coup, une période nouvelle d'angoisse et d'inquiétudes. Du choix qui allait être fait dépendait leur sort : un adversaire de l'Autriche sur le trône achevait
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de consolider et de consommer leur affranchissement ; la couronne d'Allemagne rendue aux Habsbourg remettait en question tout ce qu'ils avaient jusque-là conquis d'indépendance, n ne semblait pas, puisque l'Empire ne pouvait avoir qu'un chef, que ce ne fût pas l'une de ces alternatives qui Mt se réaliser. Nous vendons bientôt que les choses se passèrent différemment, et qu'après avoir attendu plus d'un an pour donner un roi à l'Allemagne, les Électeurs finirent par loi en donner deux.
Durant cet interrègne, où tout pouvoir central était comme suspendu et où chacun des membres de l'Empire reprenait sa pleine liberté, les Waldstâtten pouvaient craindre que l'Autriche ne mît le temps à profit pour se tourner contre eux et les ramener sous sa dépendance. Mais l'Autriche avait, heureusement, en ce moment même, de plus pressants Intérêts qui lui faisaient porter ailleurs son attention et ses forces. Elle ajournait du côté des Waldstâtten une revendication qu'elle se croyait sûre d'obtenir, lorsqu'elle le voudrait sérieusement. Ce qui, pendant l'interrègne, se passa dans les trois vallées, nous ne le savons que très-imparfaitement, mais le peu que nous en savons nous est mieux connu qu'aucun des événements antérieurs.
Ce sont encore les gens de Schwyz qui sont en scène, et c'est encore à l'occasion d'Einsiedeln que leur humeur batailleuse se donne Ubre carrière. Le déplaisir que doit causer cet épisode de leur histoire est racheté d'avance par la perspective du brillant fait d'armes qui devait bientôt le suivre etl'écUpser. Si c'est un triste moyen d'affirmer son indépendance et sa bravoure, que de se mettre en campagne contre des moines sans défense, ce sont des mœurs grossières qu'il en faut accuser et non pas une sorte de lâche bru-
talité. La bataille du Morgarten devait, deux ans plus tard^ prouver que les Schwyzois ne mesuraient pas leui* courage à la faiblesse de leurs adversaires, et, en triomphant de l'Autriche, ils se lavaient, sinon du reproche, du moins de la tache, de leur razzia d'Einsiedeln. Mais n'eussent-ils pas pris cette revanche contre eux-mêmes, que nous devrions, puisqu'il se trouve sur notre chemin, donner à cet épisode une place dans notre récit. Nulle part ne se montrent, ave<j une plus cynique franchise, ces allures d'intempérante rudesse, dont le caractère et les annales des gens de Schwyz offrent des exemples si frappants.
Ce que l'on appelait jadis la dignité de l'histoire aurait souffert, sans doute, d'avoir à décrire une maraude à main armée, où la plaisanterie se mêle à l'outrage, et qui semble plus propre à inspirer (ce qui, en effet, a presque été le cas) la muse légère de la poésie héroï-comique, que sa plus grave sœur. Mais aujourd'hui l'histoire ne dédaigne ni ne dissimule rien de ce qui a été. La vérité lui importe plus que sa propre noblesse. Racontons donc l'expédition burlesque des Schwyzois qui déjà, dans l'un de ceux mêmes qui en furent victimes, a trouvé son narrateur, il faudrait dire son poëte, si les vers latins où il l'a célébrée pouvaient prétendre à tenir une place à côté de la Secchia rapita ou du Lutrin. Le mérite littéraire du poëme de Rodolphe de Radegg, directeur de l'école d'Einsiedeln, qui avait été, comme les moines, eihmené captif à Schwyz, est aussi médiocre, que la valeur en est grande comme témoignage historique immédiat et contemporain.
Quoique le tableau soit naturellement un peu enlaidi par l'indignation et les ressentiments de l'écolâtre, rien ne saurait donner une plus exacte idée des mœurs du temps
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et du caractère (trop souvent idéalisé) des fondateurs de la liberté suisse, que les incidents et les détails tour à tour empreints de violence ou purement grotesques, qui nous permettent de saisir sur le fait cette rude et primitive nature des bonmies libres de Scbwyz. Tout ce que nous avons dit de l'organisation de leur communauté y trouve également sa pleine confirmation. Nous n'avons donc rien de mieux à faire qu'à laisser parler Radegg, dont le témoignage est aussi recevable que généralement peu connu. Sa narration, que nous allégeons des ornements de pure rhétorique et de quelques détails superflus, débute ainsi ^^ :
« Il est une vallée fertile, qu'entourent de toutes parts des lacs et de hautes montagnes, c'est Schwyz, terre aussi généreuse que ses habitants sont perfides. Ce peuple n'obéit qu'à lui-même, et ne reconnaissant ni lois ni maîtres, il agit conune il lui plaît. Satan l'inspire, et le crime est exécuté aussitôt que conçu.
a Notre monastère est l'objet de leur fureur. Réunis en assemblée le jour même de l'Epiphanie (landsgemeinde du 6 janvier 1314), où l'Eglise entière implore du Seigneur la bénédiction de la paix, ils ont décidé, après de longs débats, d'entreprendre contre nous une expédition guerrière. Pour que le secret en soit mieux gardé, ils interceptent les chemins, appellent immédiatement aux armes tous les habitants de la vallée, et se mettent en marche de vive nuit, divisés en trois troupes, pour attaquer le couvent de trois côtés différents.
« Tout à coup, au milieu des ténèbres, la cloche nous avertit du danger ; mais il est trop tard pour échapper ; de tous côtés nous sommes investis. Chacun alors cherche, comme il peut, à s'évader de sa cellule pour gagner le
sanctuaire, que les agresseurs n'oseront sans doute pas en* vahir ; mais ce n'est qu'au sommet du clocher que nous pouvons réussir à trouver un refuge.
tt Quelques-uns des nôtres, égarés dans leur fuite, tom-* ; bent aux mains des ennemis, qui les font prisonniers ; il en est d'autres auxquels un essai de résistance menace de coûter la vie ; mais le chef de la bande (W. Stauffach?) et son gendre usent de leur autorité pour prévenir de trop grands excès. Nos archives sont en revanche livrées impitoyablement aux flammes; ils s'imaginent ainsi détruire tous les titres du monastère, mais notre abbé (Jean de Schwanden, retiré au château de Pfàffikon) les avait d'avance mis en heu de sûreté.
«Cependant l'intérieur entier de notre paisible demeure est livré au pillage; rien n'est respecté. Bientôt le sanctuaire même voit ses portes brisées à coup de hache. SeS' ornements, comme ses trésors, les ustensiles du culte, comme les vêtements des prêtres, deviennent la proie de ces sacrilèges, qui ne craignent pas, ô douleur ! de jeter au vent et de fouler aux pieds les saintes hosties et les reU» ques des martyrs. Devant de telles horreurs, on vit la lune se voiler et les étoiles s'envelopper de nuages, pour n'être pas témoins d'une si terrible profanation. Il faut taire d'autres souillures immondes par lesquelles ces insensés, que l'ivresse rendait encore plus fous, transformèrent en un cloaque le temple de Dieu.
tt Le jour avait paru, et le clocher qui nous servait de re* fuge va subir uu assaut. Les torches et le fer à la main l'ennemi s'en approche. Notre valeureux portier, qui se trouve avec nous, veut soutenir le siège et se charge de protéger avec sa hache l'entrée de l'étroit escalier, par le*
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quel un seul agresseur peut passer à la fois. Nous refusons ce secours, qui ne convient pas à des moines, et nous nous en remettons à la volonté de Dieu. Les envahisseurs, ne rencontrant nul obstacle, se précipitent sur nous ; nous les accueillons par des paroles de paix, a U ne s'agit pas de vous ôter la vie, répond l'un d'eux; notre chef nous a seulement commandé de nous emparer de vos personnes et de vos biens, d Heureux d'en être quittes à ce prix, nous les suivons sans résistance, et l'on nous conduit dans une maison particulière qui devient notre prison.
^ C'est là qu'une nouvelle troupe ennemie, récemment arrivée et qui ne trouvait pas à manger, se porte avec fureur, réclamant sa part du butin et des prisonniers. Une violente querelle s'élève alors entre nos gardiens et les nouveaux venus, et nous voyons le moment où c'est nous qui serons victimes de ce combat pour le partage de nos dépouilles. Mais bientôt le tumulte s'apaise et le chef de l'expédition, qui est lui-même venu nous prendre, donne le signal du départ. Laissant derrière lui les religieux âgés ou malades, il ordonne de former des autres moines, des serviteurs du couvent et du bétail, trois convois différents. C'est en vain que les femmes, dont on emmène les maris, font retentir l'air de leui-s gémissements et adressent à Dieu d'ardentes prières. L'ennemi, ne se laissant fléchir ni par leurs larmes, ni par leurs injures, se met en route avec son butin.
tt Lorsqu'il fallut gravir la montagne (le Katzenstrick), bientôt nous n'en pûmes plus, et je serais moi-même resté sur la route, si un cavalier, ému de compassion, ne m'avait permis de saisir, pour m'aider, la queue de sa monture. Après avoir achevé la montée et traversé la forêt, nous
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arrivâmes à T endroit où sont élevés des retranchements (Rothenthurm). Là on fit halte, et nos serviteurs obtinrent, à prix d'argent, qu'on les relâcherait. Pour nous, nous sommes retenus prisonniers dans la maison de Wemer Ab Acker. Nous y restons cinq jours, au bout desquels le chef du pays (le landammann Werner Stauflfach) vient nous chercher pour nous conduire à Schwyz ; il nous fait marcher à pied, sauf les prêtres, auxquels on donne des chevaux ; notre chantre, en costume officiel, ne peut faire entrer sa large chaussure dans l'ouverture de l'étrier. C'est ainsi que nous devons descendre, au milieu des risées de la foule, dans la maison conmiune, où les principaux vont déUbérer sur ce qu'il faut faire de nous. Pendant ce temps le curé de Schwyz, avec la permission du landanmiann, nous oifre à sa table un copieux repas.
« Le soir venu, le même magistrat, accompagné d'un nombreux cortège, arrive chez le curé, et nous informe que nous allons être remis à la garde de Pierre Locholf, ce qui nous consterne, car il est sans comparaison le plus méchant de tous. A peine sommes-nous entrés dans sa maison, qu'on nous fait asseoir, et le landammann, après avoir demandé à chacun de nous son nom, nous laisse au nombre de neuf, sept reUgieux et deux laïques, entre les mains et sous la responsabilité de Locholf. Celui-ci nous invite à souper, mais nous soupons de nos larmes, et quand nous quittons la table, il nous faut endurer de la part des femmes, pires que les hommes, un torrent d'injures. « C'est trop de bonté, s'écrient-elles, car ce sont eux qui ont voulu injustement nous frapper d'excommunication et nous ôter la nourriture ; ils n'ont qu'à souffrir à leur tour la même faim que nous, et à porter la peine de leur inique conduite. »
« Après avoir subi pendant six semaines un étroit emprisonnement, nous voyons nos deux compagnons de captivité, l'intendant et le portier, livrés à une détention encore plus sévère dans la maison de Schulhart. Bientôt, toutefois, il nous est permis de choisir parmi nous un député qui aille préparer les voies à notre élargissement, et Rodolphe de Wunnenberg se charge de cette mission. Trois jours après son retour, le landammann convoque toute la landsgemeinde; notre député y assiste, et Ton y entend lire les lettres dans lesquelles les comtes de Toggenbourg et de HabslLOurg intercèdent en notre faveur. Nous comparaissons nous-mêmes et nous sommes remis en libeité par considération pour ces deux seigneurs.
(1 Le curé de Schwyz qui, onze semaines plus tôt, nous avait fait asseoir à sa table pour calmer nos ennuis, nous ofire de nouveau un repas splendide en signe de réjouissance. Après avoir amplement fait honneur à ses mets et à son bon vin, nous nous empressons de revenir auprès de notre cher abbé. Le plaisir de nous revoir l'émeut jusqu'aux larmes, et pour mieux témoigner sa joie, il nous fait servir un copieux banquet, où circulent les coupes pleines. Ainsi reconfortés, nous laissons s'écouler la journée avec un plaisir sans mélange.
tt J'ai fini ; ô mes vers, reposez-vous, il en est temps. Je n'ai point voulu faire une œuvre savante, je n'ai point cherché par de faux ornements à embellir la vérité. Gomme les choses se sont passées, je les ai écrites, que ce soit de même qu'on les lise, et veuillent les critiques pardonner à l'auteur les péchés de sa muse. »
Rodolphe de Radegg ne se trompait pas en pensant que ce serait l'intérêt historique de ses vers qui les sauverait de
l'oubli. Sans doute les mœurs que décrit son poëme forment un frappant contraste avec les complaisantes peintures de la tradition nationale, et avec l'auréole fantastique dont elle aime à entourer le berceau de la liberté helvétique. Mais ce tableau, peint d'après nature, nous place en façade la réalité, et il nous faut bien rabattre quelque chose de cet esprit de dévotion et d'attachement à l'Église que l'on prêtait aux premiers confédérés, comme aussi de cette longanimité et de cette mansuétude, dont les excès de leurs oppresseurs les avaient en quelque sorte forcés de se départir. Ce qui reste entier et incontestable, c'est leur passion pour la liberté ; mais il est permis de penser qu'ils ne mettaient pas à la satisfaire tous les ménagements possibles.
Cependant, il ne faut pas perdre de vue que si, dans un sentiment d'irritation très- excusable et qu'égayé pourtant plus d'un éclair de jovialité, le maître d'école d'Einsledeln n'a rien dissimulé de la brutalité excessive des gens de Schwyz, il n'en laisse pas moins entrevoir que, dans leurs violences, il entrait plus de sauvagerie que de méchanceté. Après tout, les choses ont souffert beaucoup plus que les hommes, dont aucun, à ce qu'il semble, n'a même reçu une égratignure. Se venger de l'interdit, se faire craindre des moines, se mettre à l'abri des contestations juridiques en brûlant leurs archives, voilà sous quelles inspirations un amour déréglé de l'indépendance avait poussé les Schwyzois à une expédition où ils devaient recueillir plus de butiu que de gloire.
Ils ne purent, il est vrai, enlever aux réligieuxl'emploi des armes spirituelles, mais ils n'en avaient pas moins réussi à se faire redouter, et nul n'osa, en se déclarant contre eux le champion du monastère, leur demander raison de leurs
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excès. U faut voir avec quelle expression de courtoisie et quel ton plein de ménagements, les seigneurs du voisinage intercèdent, auprès du landammann Werner Stauffach et des gens de Schwyz, en faveur des moines prisonniers. Bien loin de faire entendre aucune menace, ils garantissent aux Schwyzois que nulle conséquence fâcheuse ne résultera pour eux de ce qui s'est passé. Cependant le seigneur de Regensberg avait son fils parmi les captifs ; Rodolphe de Habsbourg un de ses vassaux ; mais ils, se contentent, conmie le comte de Toggenbourg et Uhich de Gûttingen, d'implorer la générosité des agresseurs ^^ Us ne songent nullement à invoquer contre ces derniers une autorité supérieure, telle qu'aurait pu l'être celle du duc d'Autriche, qui était à la fois leur propre suzerain et l'avoué d'Ëinsiedeln, et ils rendent par conséquent hommage à la pleine indépendance des hommes de Schwyz. En appeler au chef de l'Empire était impossible, le trône était toujours vacant. U ne fut occupé de nouveau que six mois plus tard, le 20 octobre 1314.
La compétition pour la royauté s'était d'abord établie entre le fils de l'empereui- Henri VH, Jean, roi de Bohême, et le duc Frédéric le Beau, fils aîné du feu roi Albert d'Autriche ; mais, à la suite de longs démêlés et d'intrigues entre les Électeurs, Jean fut écarté d'un commun accord, et la majorité des voix proclama Louis de Bavière roi des Romains. La minorité s'était prononcée en faveur de Frédéric d'Autriche, et elle refusa de reconnaître l'élu de la majorité *^ L'Allemagne avait deux rois, et à l'interrègne succéda un schisme qui dura huit ans. Il fut pour les Waldstatten de grande conséquence. Entre le souverain régulièrement élu et le duc d'Autriche, qui usurpait le titre de
roi, la lutte ne compoi-tait pas de ménagements, et chacun d'eux devait tout faire pour attirer à lui et détacher de son rival le plus grand nombre possible d'adhérents. Les Waldstâtten se retrouvaient ainsi dans une position semblable à celle qu'ils avaient occupée lors de l'avènement d'Henri VII, quand ce souverain était encore aux prises avec la maison d'Autriche. Il y avait toutefois cette différence entre les deux situations, que, dans le cas présent, la réconciliation des antagonistes était infiniment moins probable, et que, par conséquent, les circonstances oflraient aux trois Etats forestiers beaucoup plus de chances favorables pour mener à bon terme leur entreprise d'émancipation politique.
Déjà, pendant l'interrègne qui leur rappelait l'époque où, à la suite de la mort du roi Rodolphe, ils avaient conclu le pacte du 1*' août 1291, ils avaient dû s'entendre pour remettre celui-ci en vigueur et pour continuer, comme ils avaient pu le faire durant le règne d'Henri VU, à associer leurs destinées. Les progrès qu'ils avaient fait alors dans le sens d'une unité fédérative devinrent encore plus marqués quand, tout pouvoir central manquant, ils se sentirent livrés à eux-mêmes et éprouvèrent de plus en plus le besoin de resserrer les Uens de leur confédération pour faire face aux périls que courait leur Uberté. H semble même que, comprenant tout le parti qu'ils peuvent tirer de l'anarchie de l'Empire, ils cherchent, en quelque sorte, à la faire durer pour ce qui les concerne, en ne s' empressant point, comme dans d'autres circonstances, de requérir de l'adversaire de la maison d'Autriche, appelé au trône par la majorité des Électeurs, la confirmation de leurs privilèges et de leurs franchises. C'est Louis de Bavière, au
contraire, qui fait vers eux les premiers pas, et eux-mêmes n'en appellent à son intervention royale, que lorsque celleci leur paraît nécessaire pour tenir en échec leurs propres ennemis.
Le 17 mars 1315, le roi Louis, mal assis sur le trône et qui cherchait à se concilier des partisans, adressa à tous les hommes d'Uri, de Schwyz et d'Untei-walden une lettre par laquelle il les informe qu'il était résolu à réprimer « Taudacieuse arrogance des ducs d'Autriche, qui met* talent en péril le bien pubUc et menaçaient de tout bouleverser. » Dans ce but, il convoquait à Nuremberg une diète impériale pour le jour de la Pentecôte, et il engageait les hommes des vallées à demeurer, en attendant, de fidèles et fermes adhérents de sa cause '^*. Les Waldstatten, que Louis de Bavière envisageait ainsi comme formant dans leur triade une unité politique, les Waldstatten répondirent à cet appel du roi en reconnaissant sa suprématie et en invoquant immédiatement son intervention, afin d'être relevés des effets de T excommunication religieuse et de l'interdit potitique que l'abbé d'Einsiedeln, pour se venger de leurs hostilités, avait réussi à faire lancer contre eux «<*. A cette requête le roi Louis répondit le 25 mai 1315, que l'archev êque métropolitain de Mayence s'était engagé envers lui à lever l'excommunication, et qu'annulant lui-même le décret p<ar lequel ils avaient été mis au ban de l'Empire, il les rendait à leur Uberté première (in statum pnstinœ libertcUis restituetvtcs). Il les assurait, du reste, qu'il donnait à tous ses adhérents les ordi'esles plus précis pour les secourir et les défendre chaque fois qu'ils en seraient requis.
Cette missive royale n'ayant pas suffi, toutefois, pour mettre les Waldstatten à l'abri des désagréments que
leur causait le décret de proscription dont Frédéric le Beau les avait frappés, Louis de Bavière rendit, le 17 juillet 1315, un arrêt solennel, par lequel il fait savoir a à tous les fidèles du saint Empii-e romain, » qu'il a relevé de cette injuste sentence d'interdit « ?a commuimuté des hommes d'Urach, de Switz et d'Unterwalden, » et que, vu leur attachement persévérant pour sa personne et pour l'Empire, il veut les mettre à l'abri des ennuis ou des dangers (tœdmn seu pericula), qui peuvent en résulter pour -eux**. Nous avons ici le premier acte authentique, étranger aux Etats forestiers eux-mêmes, dans lequel leur confédération est comprise sous une appellation commune et reconnue comme constituant une société politique distincte. On voit, du reste, que leurs adversaires pensaient de même, puisque l'abbé d'Einsiedeln, et, sur sa demande, Frédéric d'Autriche avaient procédé contre les trois vallées réunies, et non pas contre celle de Schwyz seulement, quoique seule elle eût été en lutte avec Notre-Dame des Hermites. On regardait dès lors les confédérés comme solidaires les uns des autres dans leurs relations avec l'étranger. Cette solidarité allait être mise à une rude et décisive épreuve.
Le pouvoir de Louis de Bavière était encore trop mal affermi pour que son assistance pût être d'un grand secours pour les Waldstatten, auxquels il n'avait pas même envoyé de baiUi impérial afin de protéger ses droits et les leurs contre les menaces de l'Autriche. Frédéric le Beau, en revanche, venait de rendre, en vertu de son autorité royale, un décret qui attribuait à sa famille la possession des trois vallées «2, et l'on pouvait se dire que le moment n'était plus éloigné où, à de simples réclamations, succéderaient, de la part des ducs d'Autriche, des mesures plus énergiques et
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plus efficaces. Dans la haute Allemagne, la cause de Louis de Bavière ne comptait pas un seul adhérent. Berne et So- Jeure n'avaient reconnu aucun des deux rois, et les plus proches voisins des trois vallées' se déclaraient d'une manière plus ou moins prononcée en faveur de Frédéric. C'était sur cette situation que les Waldstatten devaient régler leur conduite. Tandis qu'ils sont en mésintelligence ouverte avec ceux des partisans ou des subordonnés de l'Autriche qu'ils ne peuvent pas se flatter d'attirer à eux, ils usent de ménagements envers les voisins dont ils espèrent gagner la neutralité.
La ville de Lucerne et le comte de Strassberg, qui gouverne pour l'Autriche dans l'Oberland, sont du nombre des ennemis que les trois vallées ne peuvent espérer de détacher de la cause autrichienne, et envers lesquels elles demeurent, durant tout l'été de 1315, dans un état d'hostilité plus ou moins déclarée ^^ Les préparatifs de guerre qui se faisaient alors à Lucerne et dont les détails sont consignés dans les registres du Conseil, auraient seuls suffi pour justifier les mesures de précaution que les confédérés jugeaient bonde prendre. Les gens d'Uri, redoutant tout ce qui aurait pu favoriser chez eux les prétentions de la maison d'Autriche, s'opposent à ce que Werner de Homberg, ancien bailli des Waldstatten, prenne possession du péage impérial de Fluelen, dont le roi Frédéric lui avait confirmé l'inféodation®*. Menacés par Lucerne du côté du lac, ils s'efforcent de conjurer les attaques dont leur vallée aurait pu être également l'objet sui' leurs frontières de l'est et du sud, et, en même temps qu'ils travaillent à s'attacher les habitants du bailliage autrichien d'Urseren, ils concluent, le 25 juillet 1315, avec ceux du bailliage autrichien de Gla-
ris, une réconciliation dans laquelle sont compris leurs confédérés (mit alîen dien erhern Uiten die dareu hoerent) ". Cet engagement, auquel prennent part, entre autres signataires, Wemer d'Attinghausen et Walter Fûrst, trouve son parallèle, à Schwyz, dans l'alliance que les Schwyzois se préparent à contracter avec le bailliage d'Arth, pour le détacher de la suzeraineté autrichienne et s'en faire un rempart qui protège à l'ouest l'entrée de leur territoire". Les gens d' Unterwalden s'entendent, de leur côté, avec ceux d'Interlaken, pour une trêve, qui leur laisse toutefois la liberté de repousser, le cas échéant, du côté du Brûnig, les agressions du comte de Strassberg'^
Toutes ces mesures défensives n'étaient pas superflues, car si l'orage, en vue duquel elles étaient prises, n'avait pas encore éclaté, on l'entendait déjà gronder dans le lointain. L'automne de 1315 ne devait pas finir, avant qu'il eût fondu suivies Waldstàtten. C'était le duc Léopold d'Autriche qui avait pris sur lui la tâche d'exécuter le décret par lequel son frère, le roi Frédéric, avait placé les trois vallées sous la dépendance de sa maison. Profitant d'une sorte de suspension d'armes entre les deux prétendants au trône et de l'impossibilité où était Louis de Bavière d'intervenir dans la haute Allemagne, Léopold se décida à s'y rendre lui-même vers la fin du mois d'octobre, et à trancher, par la force des armes, une question que, malgré ses instances auprès d'Henri Vil et de Jean de Bohême, il n'avait pu réussir à faire résoudre selon les formes du droit.
Nous n'avons pas à discuter ici le fonds d'un procès où chacune des parties pouvait, sans se tromper, croire avoir pour elle la raison et la justice. La querelle entre la maison d'Autriche et les Waldstàtten n'était qu'un des épiso-
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des de cette longue période de transformation politique qui remplit les derniers siècles du moyen âge, et où Ton voit aux prises, avec deâ succès divers, la liberté républicaine et l'autorité princière. Les principes du droit public étaient alors trop incertains, les règles de la jurisprudence politique trop arbitraires, la compétence de l'autorité suprême trop mal établie, pour que, dans cette grande crise historique, on doive se préoccuper beaucoup de l'observation plus ou moins correcte d'une législation perpétuellement contestée. Chacun obéissait aux instincts et aux instigations de son ambition particulière, profitant à qui mieux mieux du désarroi des institutions pour se faire la place qui convenait à ses intérêts et à ses goûts. Les princes devenus souverains voulaient étendre leur puissance ; les peuples devenus libres voulaient conserver leur liberté. Qui peut dire qu'ils n'eussent pas les uns et les autres également raison? L'histoire enregistre, plus qu'elle ne prétend juger, ces tendances contraires. Mais il n'est pas interdit à l'historien d'avoir ses préférences, quand il raconte une lutte entre un pouvoir qui veut rester ou devenir le maître, et un peuple qui pense qu'en fait de maître il ne doit pas en avoir d'autre que lui-même. Réjouissons-nous donc du fond du cœur de ce que, dans le conflit qui s'éleva il y a plus de cinq siècles au berceau de la Suisse, ce ne soit pas le peuple qui ait succombé 1
L'objet du débat n'était d'ailleurs pas si clair, que les contemporains eux-mêmes ne le considérassent déjà de points de vue différents. Aux yeux des uns, la résistance des confédérés était juste : « C'était, disaient-ils, une race de montagnards qui, sous la simple mouvance de l'Empire,
vivaient libres du joug d'aucun maître, et qui, sans rien
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savoir du métier de la guerre, s'occupaient du soin des troupeaux et du travail des champs. Léopold, frère du roi Frédéric, désirant augmenter la puissance de sa maisoD, voulut les soumettre par la force à sa domination. La défense de leur liberté leur mit les armes à la main *'. » Aux yeix des autres, la résistance des confédérés constituait une rébellion : « On avait affaire à des rustres qui, se croyant en sûreté derrière leurs montagnes, s'étaient soustraits à l'obéissance et aux obligations auxquelles ils étaient tenus envers le duc Léopold et qui prenaient les armes pour lui résister «•. » Si les contemporains que nous venons de citerne s'entendaient pas sur le fond de la question, ils en présentaient du moins très-exactement les deux aspects contraires, et ils s'accordent à montrer comment l'em^oi de la force était le seul moyen qui restât de résoudre les prétentions de l'un et de l'autre parti.
Bien que les Waldstatten fussent moins ignorantadu métier des armes que ne le suppose celui de ces deux témoignages qui leur est favorable, ils n'en devaient pas moins entrevoir avec inquiétude une lutte où toutes les mauvaises chances semblaient être de leur côté. Comment auraient-ils pu envisager, sans une perplexité mêlée d'effroi, d'une part, les faibles ressources dont ils pouvaient disposer, de l'autre, les redoutables moyens d'attaque que leur ennemi avait dans sa main. Aussi, bien Icùn de prendre eux-mêmes k rôle d'agresseurs, se renfermèrent-ils strictement dans la défensive et cherchèrent-ils même à obtenir, par des concessions, que le coup dont ils étaient menacés fut détourné loin d'eux. Ils avaient toujours su m^urer leur audace à leur force, et ils préféraient sacrifier quelque chose plutôt que de risquer de tout perdre. Mais les intentions de leur
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adversaire devaient être précisément T opposé des leurs. Le duc Léopold ne pouvait douter de sa prépondérance, ni par conséquent de son succès, et il devait préférer Tab- {M)lue souioisaion, qu'il se croyait sûr d'obtenir, à une transaction qui aundt encore laissé aux Waldstatten une partie de leur indépendance.
« Les montagnards, » dit à ce sujet un annaliste contemporain, grand partisan de l'Autriche, « les montagnards <i eurent recours, pour que la paix ne fût pas troublée, à la médiation du comte de Toggenbourg, qiû fit, en effet, tous ses efforts pour amener entre les deux parties une complète réconciliation. Mais, après avoir mis tous ^8 soins à tenir équitablement compte des intérêts de chacune d'elles, il échoua auprès du duc Léopold, qui, trop indigné contre les gens de Schwyz (Stoicenses) et trop enflammé de colère, refusa d'accepter leurs humbles propositions (pacta kumilia ipsorum)^ telles que les lui transmit le comte de Toggenbourg, et ne voulut se contenter de rien moins que de leur écrasement et de leur totale ruine ^^. » Léopold, qui avait tous les sentiments des princes de aa race, était résolu à en finir avec d'insolents paysans dont la résistance blessait son amour-propre non moins que ses intérêts. H lui importait de âiire sur eux un exemple qm prévînt toutes les velléités d'affranchissement qu'aurait pu évôUer, dans d'autres lieux de la haute Allemagne appartenant à la maison d'Autriche, la résistance ]Hrdongée, et plus encore l'émancipation impunie, des Waldstatten. Les préparatifs qu'il fit dans ce but étaient de nature à lui inspirer toute confiance dans la réussite de son entreprise. « H réunit, dit un chroniqueur du temps, une forte et brillante armée, composée de soldats et de
nobles, se croyant assuré de subjuguer par ce moyen les^ montagnards et de les assujettir à sa domination et à celle du roi son frère ''K »
Arrivé dans les derniers jours d'octobre 1315 à Baden en Argovie, le duc Léopold s'était immédiatement adressé à tous les nobles et aux bourgeois de toutes les villes qui relevaient de lui dans la haute Allemagne, et dont les ter* ritoires formaient autour des trois vallées comme une enceinte continue hermétiquement close. Il leur avait enjoint de lui fournir sans délai le contingent militaire auquel ils étaient tenus comme ses vassaux, ses alliés ou ses sujets. Zurich, Winterthur, Zug, Luceme, Sempach et les villes de r Argovie s'empressèrent de réunir et d'envoyer leurs levées de fantassins. Les membres de la haute et de la petite noblesse ne mirent pas moins de zèle à s'enrôler sous la bannière du duc : on voyait dans leurs rangs des comtes de Habsbourg, de Kibourg, de Toggenbourg, des Bonstetten, des Hallwyll, des Landenberg, et un grand nombre de simples chevaliers vivant dans les villes ou dans leurs châteaux".
Le duc d'Autriche ne dissimulait point le but en vue duquel il rassemblait cette armée, et l'on peut encore lire dans l'accord fait à cette occasion, le 3 novembre, entre lui et le comte de Kibourg, que c'était d'une attaque <c cavUre Switz et t(ms les Wàltstetten » qu'il s'agissait '''. La ville de Zug fut désignée comme le lieu du rendez-vous des troupes, et le 14 novembre comme le jour où il fallait qu' elles s'y trouvassent réunies. De là devait partir le principal mouvement d'agression, ayant pour objectif le territoire de Schwyz, Un autre mouvement simultané, partant de l'Oberland et dirigé par le comte de Strassberg, devait avoir lieu contre
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rUnterwaldeii du côté du Brilnig, pendant que le bas de la vallée serait tenu en échec par des forces venues de Lucerne. Quant à la vallée d'Uri, on la négligeait pour le moment, parce que, d'un côté, la soumission de ses confédérés devait entraîner la sienne, et que, de T autre, elle pouvait être empêchée, par les embarcations lucernoises nui tenaient le lac, dé leur porter efficacement secours ^\
Le plan d'attaque étant ainsi conçu, il pouvait s'exécuter de deux manières différentes, pour ce qui concernait la direction du principal mouvement. De Zug, en effet, l'armée autrichienne pouvait se porter contre le territoire de Schwyz, soit en côtoyant du nord au sud la rive orientale du lac de Zug, afin de déboucher sur le village d'Arth, dont les habitants avaient définitivement pris parti pour les Schwyzois; soit en suivant à l'est la route qui longe le lac d'Ëgeri et qui vient aboutir au passage de Schorno, près des pentes du Morgarten. Que ce soit, comme le veut une tradition locale, un avertissement, lancé dans les retranchements d'Arth par une main amie, qui ait appris aux confédérés que l'attaque viendrait du côté d'Ëgeri, ou bien qu'ils l'aient conclu de paroles échappées au comte de Toggenbourg, conune le prétend un narrateur contemporain, toujours est-il qu'ils furent informés à temps de l'endroit par lequel ils seraient attaqués ^\ Les hauteurs et le défilé du Morgarten, qui couvrent au nord-ouest l'entrée de leur territoire, devinrent l'objet principal de leur attention.
Us avaient du reste pris d'avance toutes les mesures propres à repousser l'attaque dont ils étaient menacés. Quoiqu'ils eussent sollicité du roi Louis de Bavière, dont les intérêts étaient semblables aux leurs, son secours contre l'entreprise du duc d'Autriche, leur demande était
jusque-là restée sans réponse, et ils ne devaient plus compter pour se défendre que sur leurs propres ressources '•* Leur armée se composait de tout ce qui, dans la population, était en état de porter les aimes et du faible contingent que les gens d'Uri et d'Unterwalden avaient pu leur envoyer. Le tout ne montait probablement pas à deux mille hommes, mais il y en avait, dans le nombre, qui ne pre<^ naient pas les armes pour la première fois et qui avaient puisé, non pas seulement dans de petites guerres de voisinage, mais sur de véritables champs de bataille, l'expérience des combats ^\ D'ailleurs, la disposition des lieux venait en aide à la résistance.
Sur toute la frontière occidentale du territoire de Schwy^y de Brunnen au Katzenstrick, le pays n'était accessible que sur trois points : au sud, par la route d' Arth à Steinen le long du lac de Lowerz, au centre, par celle de Zug à Sattely en suivant le lac d'Egeri, au nord, par celle qui aboutit à l'Altmatt et à Bothenthurm, en franchissant la montagne de S*-Jost. Les contre-forts du Kighi et du Bossberg,. ainsi que la chaîne des hauteurs qui séparent le pays de Schwyz du lac d'Egeri, formaient sur toute cette étendue une suite de fortifications naturelles, et les Schwyzois en avaient construit ou relevé d'autres, de leurs propres mains, à Lowerz, à Schomo, et à l'Altmatt, près de l'issue decha*^ cun des trois passages que nous venons d'indiquer ^^.
C'était derrière ces retranchements artificiels et le long de cette frontière fortifiée par la nature, qu'ils veillaient jour et nuit, depuis qu'ils avaient appris quel péril ils avaient à craindre, attendant d'un instant à l'autre l'agres-^ sien dont les préparatifs venaient d'heure en heure redoubler leur anxiété. Pour eux, en effet, le moment était arrivé
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de « yaincre ou de mourir ; » car si jamais Taitemative e]q)rimée par ces deux mots a eu sa signification, ce fîit dans cette lutte suprême, dont Tissue devait nécessairement entraîner pour les confédérés le triomphe ou la ruine de leur indépendance.
L'occupation du village d'Arth, que les Schwyzois avaient eowert de retranchements du côté de Zug, suffisait pour protégé Tespace compris entre le Rossberg et le Righi, surtout depuis qu'on savait qu'on n'avait pas à craindre de ce côté-là une véritable attaque. Restaient les deux rovtes, dont Tune débouche à Sattel et l'autre sur le plateau de l'Âltmatt. C'était évidemment là qu'il fallait se trouver en force, et c'est là que les confédérés attendirent l'ennemi. Le chemin qui longe le lac d'Ëgeri, et par lequel seul pouvait marcher la cavalerie, aboutissait au défilé d'Hauptsee ou de Schomo, sur l'extrême frpntière du territoire schwyzois. Ce défilé formait comme la porte du pays de Schwyz, et il avait été fortifié, en conséquence, par des retranchements et une tour. Le gros des confédérés, établi près de Sattd, surveillait ce poste important. Du côté de l'Altmatt et de Rothenthurm, où des fortifications analogues protégeaient la position, il suffisait d'une troupe moins considérable, soit pour observer et contenir les adversaires qui auraient pu venir d'Einsiedeln, soit pour repousser les premiers pelotons d'infanterie autrichienne qui tenteraient, en débouchant par le passage de S^-Jost, de franchir le torrent de la Biber. Une chaîne d'éclaireurs, établie au pied du revers oriental de la montagne qui domine le lac d'Egeri, devait servir de liaison entre ces deux corps, placés à environ deux lieues de distance l'un de l'autre.
Pendant la nuit du 14 au 15 novembre (ce dernier jour
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était un samedi), le duc Léopold quitta la ville de Zug avec son armée, qu'il avait divisée en deux colonnes, l'une de cavalerie, qui renfermait le contingent de la noblesse, l'autre de fantassins, qui était composée du contingent des villes. Comme il n' aurait pu tirer aucun parti de son infanterie dans l'espace resserré entre le lac d'Egeri et la montagne, où il allait s'engager avec ses cavaliers, Léopold lui fit suivre, dès le village d'Egeri le haut, le sentier de S*-Jost, pour aller prendre à revers le plateau de T Altmatt, et compléter ainsi l'envahissement du territoire ennemi^'. Lui-même, demeurant à la tête du reste de ses troupes, continua à cheminer le long du lac.
En se voyant entouré d'un si brillant cortège, le duc d'Autriche ne pouvait concevoir que les plus flatteuses espérances. Dans les files nombreuses qui se déroulaient derrière lui, chevauchait une jeune et bouillante noblesse qui, partageant l'indignation et la colère de son prince, avait hâte d'infiiger à des rustres mal-appris une correction bien méritée. Ne doutant pas un instant du succès de son entreprise, elle se faisait suivre d'une provision de grosses et petites cordes destinées à emmener les troupeaux dont on se promettait le butin. Pour ces beaux seigneurs l'expédition était, eneflfet, une chasse plutôt qu'une guerre. Aussi, dans leur dédain pour les paysans rebelles qu'ils allaient châftier, se souciaient-ils peu de prendre les plus simples précautions que commande toute entreprise militaire.
S'avançant joyeusement et étourdiment sur la route qui côtoyait le lac d'Egeri, leur tête de colonne arriva, sans avoir rencontré d'obstacles, mais sans avoir éclairé sa marche, jusqu'au bas des pentes du Morgarten, entre le ravin, qui débouche près des maisons de Haselmatt, et la plaine basse
de Hasslern à rextrémité méridionale du lac. Déjà Tavant- . garde de Léopold pouvait entrevoir, sur la route qui se relevait devant elle, l'endroit où le chemin, resserré entre le Veryberg à droite et la Flglerfluh à gauche, forme le défilé de Schomo, et elle pouvait se demander, si c'était avec de la cavalerie qu'on forcerait ce passage retranché, quand tout à coup, des hauteurs du Morgarten, lancés par des mains invisibles, des blocs de pierre et des troncs d'arbres roulent et se précipitent au milieu des cavaliers qui ont dépassé le ravin d'Hasehnatt, blessant les uns, renversant les autres, écrasant hommes et chevaux, encombrant la route, et portant, jusque dans les rangs qui ne sont pas atteints, lé désarroi et la confusion. Il n'importe pas de savoir si cette embuscade avait été dressée, à l'insu même dés Schwyzois, comme le prélend la tradition, par des exilés q:ui voulaient ainsi rentrer en grâce auprès de leurs concitoyens, ou (ce qui est beaucoup plus probable) si elle ne fut pas une manœuvre tout naturellement suggérée aux confédérés par la disposition des lieux. Ce qui est certain, c'est qu'elle eut tout le succès qu'on en pouvait attendre ^<^. Avant d'avoir eu le temps de se remettre de la surprise et du désordre où les a jetés cette irruption subite, les guerriers autrichiens voient, du même côté que les pierres et les troncs d'arbre, descendre comme une avalanche et fondre sur leur tête de colonne les confédérés eux-mêmes, qui, poussant leur cri de guerre et brandissant leurs grandes épées, fauchent, transpercent, taillent en pièces chevaliers, chevaux et valets. Chaussés des crampons qui leur servent à affronter dans les montagnes les rampes les plus abruptes, ils se dévalaient le long de pentes escarpées, où ni cavalier ni fantassin ne pouvait tenir, « comme l'eussent
fait des chamois, » dit on chroniqueiir du temps. Si ^dqaes-uns d'entre eux succombèrent devant la première ré* sistance de l'ennemi, cette résistance ne fut pas longue.
L'inattendu de l'attaque, la pesanteur des armes, l'encombrement de l'espace, tout concourait à jeter dans la stupeur des guerriers dont on ne pouvait cependant pas suspecter le courage, et à transforma leur défeûte en un massacre effrayant et en un irrémédiable désastre. On eût dit, selon la pittoresque expression d'un contemporain, on eût dit « des poissons pris et assommés dans une nasse. » Ceux qui échappaient aux coups des montagnards trouvaient pour la plupart leur mort dans le lac, vers lequel une frayeur éperdue ou la poursuite de l'ennemi les précipitait comme malgré eux. Bientôt l'épouvante se conmnmiquant au reste de la troupe, demeurée hors de l'étroit cham|i de bataille sur lequel elle eût inutilement cherdié à venir porter secours à ses compagnons, chacun ne songea fixa qu'à fuir, et le duc lui-même, incapable de rallier les àern^ fut entraîné dans la déroute commune, non sans avoir couru le risque d'être pris. L'infanterie qu'il avait détachée du côté de S**Jost, fut instruite, avant d'avoir vu l'ennemi, de la débandade du reste de l'armée, et elle regagna ses foyers sans aucune perte.
Il n'en fut pas de même pour les chevaliers et les nobles, ni pour les gens de pied qui les accompagnaient ; le nombre des morts fut considérable et la renommée se plut encore à l'exagérer; les chroniqueurs contemporains le portent à deux mille, ce qui est un chifire aussi étrangement enflé que celui de vingt mille hommes auquel on estima le nombre des soldats de Léopold. Les confédérés n'avaient pas perdu vingt des leurs. La consternation fut grande
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chez tous les partisans de la maison d'Autriche, et cette défaite passa pour un des coups les plus funestes qu'eût reçus la cause du roi Frédéric le Beau. Le duc Léopold ne put se consoler de cette ignominieuse et cruelle infortune, et il porta toujours en son cœur, sinon sur son visage^ les traces du désespoir dont il avait été saisi au moment de la déroute. « Je Tai vu, » disait un témoin oculaire, « je Fai vu revenant sain et sauf de sa personne, maia comme à demi mort de tristesse : on lisait sur ses traits assombris et lugubres toute l'étendue de ses pertes *^ » Son échec avait été si grand, qu'il ne songea pas même à le venger.
Pendant que l'armée conduite par Léopold avait trouvé au pied du Morgartetf des Thermopyles plus heureusement^ sinon plus vaillamment défendues que celles de la Grèce,, l'attaque dirigée par le comte de Strassberg pour prendre à revers les confédérés avait pleinement réussi. Le Brûnig avait été franchi sans encombre, et tout l'Unterwalden allait être envahi, quand la nouvelle de la défaite de son maître et la résistance que cette nouvelle même lui fit rencontrer, déterminèrent le gouverneur de l'Oberland à repasser immédiatement la montagne par où il était venu. Mais» tandis que ceux des confédérés, qui avaient eu affaire au duc d' Autridie en personne, s'étaient abstenus de sortir de leur territoire pour poursuivre son armée dans le plat pays, et s'étaient contentés de faire sur le champ de bataille un riche butin, les gens d'Unterwalden, au contraire, tirèrent immédiatement vengeance de l'agression tentée contre eux. Franchissant le Brûnig à leur tour, ils se jetèrent sur le territoire de l'abbaye d'Interlaken, dont les vassaux formaient la plus forte partie des troupes de Strassberg, et là>
mettant les biens au pillage, livrant les maisons à l'incendie et les personnes à la mort, ils firent payer cher à leurs voisins le tort d'avoir servi d'instruments aux projets avortés de l'Autriche.
Toutefois la vengeance ne fut pas le seul sentiment que la victoire fit naître dans l'âme des confédérés. Leur délivrance inespérée réveilla au fond de leur& rudes cœurs les émotions de la reconnaissance et de la piété. Offrant à Dieu, à la vierge et aux saints, les hommages que nous les avons vus refuser aux moines, ils s'empressèrent de consacrer le souvenir de cette glorieuse journée par une conunémoration reUgieuse perpétuelle, w On fait savoir à tous, » dit l'un des textes relatifs à cet anniversaire, « on fait savoir à tous, que les habitants des vallées d'Un, de Schwytz et d'Underwalden ont décidé et sanctionné de solenniser à perpétuité, par un jeûne, le premier vendredi après la S*-Martin, et de chômer le lendemain samedi comme la fête d'un apôtre, en l'honneur de la sainte et indivisible Trinité, de la bienheureuse vierge Marie et de tous les saints, parce que le Seigneur a visité son peuple, en le déUvrant par son immense miséricorde de ses ennemis. Qu'à Lui soit louange et gloire, aux siècles des siècles 1 Âmen^' 1 »
Ils avaient raison de rendre grâces, et leur satisfaction devait être d'autant plus complète, qu'après Dieu, c'était a eux-mêmes et à eux seuls qu'ils devaient leur triomphe. Les secours qu'ils avaient sollicités de Louis de Bavière leur avaient manqué, et ils ne leur étaient déjà plus nécessaires quand ils reçurent de lui une promesse qui équivalait à un refus ^^ Ce fut pour eux un grand bonheur d'avoir montré qu'abandonnés à leurs seules forces ils pouvaient, malgré leur petit nombre et leur chétif territoire, légitime-
ment prétendre à prendre leur place parmi les peuples indépendants, si, du moins, pour occuper ce rang et mériter ce titre, il suffit, après avoir acquis la liberté, de se montrer capable de la défendre. Leurs persévérants efforts, ralentis quelquefois mais jamais suspendus, aboutissaient enfin à cette pleine émancipation politique vers laquelle ils n'avaient cessé de diriger leurs vœux. Ils se hâtèrent de mettre sous la protection d'une commune alliance le bienfait que leur procurait une commune victoire.
Renouvelant, sans en parler, l'acte de confédération, conclu entre eux vingt-quatre ans plus tôt, les gens d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden (wir die Lant Lute von Ure von Swits, und von Underwaldm) donnèrent à leur pacte, daté de Brunnen le 9 décembre 1315, un caractère et une portée que n'avait pas celui du 1" août 1291. On sent, en comparant ces deux traités, les progrès déjà faits par les confédérés durant l'intervalle qui en sépare la rédaction, et surtout ceux qu'ils se 'préparent à faire encore pour entrer en complète possession de l'autonomie politique. La révolution, qu'ils avaient tenté, sans y pleinement réussir, d'accomplir après la mort de Rodolphe de Habsbourg, se consomme et s'achève après la défaite de son petit-fils, Léopold d'Autriche. Aux stipulations que renfermait le pacte de 1291, et que retient toutes celui de 1315, ce dernier ajoute des clauses nouvelles qui ont pour objet d'établir sur un fondement plus solide l'indépendance des personnes, celle des cantons et celle de la confédération elle-même".
Ainsi, quoique les obligations résultant du droit seigneurial soient maintenues « dans ce qu'elles ont de juste et de convenable t> (gelmphUcher und cimélicher), tous les individus qui habitent les vallées, hommes et femmes, (ez si
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wib oder man)^ sont dispensés de ^y conformer, dans le «as où celui envers lequel ils en sont tenus voudrait attaquer les confédérés ou élèverait contre eux d'injustes prétentions (mit gewaU cm^rifen wolde. oder tmrechter dinge genoeten wolde). Lors même qu'on doit voir, avant tout, dans cette clause une précaution prise directement contre le retour possible des prétentions de l'Autriche, elle n'en a pas moins pour effet de relever le sentiment de l'indépendance individuelle, d'atténuer les conséquences du vasselage et d'effacer les différences entre les diverses classes de la population, en appelant tous les individus qui les composent, à user indistinctement du droit de résistance contre l'usurpation.
D'un autre côté, chacune des communautés contractantes est envisagée comme conservant son existence politique distincte, puisqu'on prévoit même le cas où l'une d'entre eUes peut se trouver en lutte avec un autre des États c<mfédérés. Elles n'aliènent de leur juridiction souveraine que ce qu'elles jugent bon de placer sous la garantie du pacte commun. Celui-ci étant conclu en vue « de maintenir le mieux possible la paix et la concorde. et de protéger, snssi complètement qu'il se peut faiire, les personnes et les bieni^ » c'est pour atteindre ce résultat que non-seidement les confédérés s'engagent à se défendre les uns les autres, an dedans et au dehors, contre les agresseurs, quels qu'ils soient, qui chercheront à leur nuire, mais encore que chaque canton consent à remettre à la Confédération les pouvdrs dont celle-ci peut, dans son ensemble, plus utilement faire usage que chacun de ses membres en particulier.
A l'intérieur, les règles déjà posées pour l'intervention d'arbitres, à l'occasion de dissentiments entre des con-
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fédérés, sont maintenues, et Ton ajoute que si, à la suite d^ différend ou d'une guerre entre deux cantons, Tun de eeux-d se refuse à entrer en accommodement avec l'autre, le troisième prendra le parti de celui qui yeut suivre les formes du droit La sanction fédérale continue à être accordée à tout ce qui concerne T exercice de la justice pénale, et le principe de n'avoir aucun juge étranger aux vallées est de nouveau consacré.
Quant à l'extérieur, le pacte ne renferme aucune stipulation d'où l'on puisse déduire que les confédérés s'envisageaient comme dégagés de tout rapport avec l' Empire germanique et comme ne relevant absolument que d' eux-mêmes. Le pacte suppose, au contraire, qu'il doit exister au-dessus d'eux une autorité suprême : seulement ils s'engagent à ne reconnaître pour dépositaire de cette autorité, que le prince dont ils auront, d'un commun accord et après une entente réciproque, constaté les droits (dekemen herrm nemen tme der ander mllen und an ir rat). £n faisant cette réserve, les confédérés donnent la mesure du degré d'indépendance auquel ils se croient parvenus. Ils s'interdisent, en outre, la faculté de contracter aucune alliance particulière, si ce n'est de l'aveu commun, et ils s'obligent également à n'avoir aucun pourparler avec des étrangers, tant que les cantons n'ont pas eux-mêmes reconnu le chef de l'Empire, et que, par conséquent, celui-ci demeure vacant à leurs yeux (die wile mUz daa dm Lender îmbeherret mnt). Ceux qui manqueraient à ces engagements, ou qui trahiraient l'un des États confédérés, seront déclarés parjures, et leurs personnes comme leurs biens deviendront la propriété des cantons (sol sin lip und sin ffuot dien Lendem gevailen am).
Ces précautions prises par les confédérés contre les périls que pouvaient leur faire courir toute ingérence étrangère, attestent que, dès l'origine, l'esprit de liberté s'associa chez eux à un sentiment de salutaire défiance, et que c'était en se concentrant toujours davantage sur eux-mêmes, qu'ils espéraient mettre le plus sûrement à l'abri leur indépendance nationale. Ils persistaient, du reste, sousTinfluence d'un patriotisme plein de foi, à donner à leur pacte et aux conditions qui s'y trouvaient contenues une imprescriptible et éternelle durée (daz die vorgeschrïbene sicherheit tmd diu gedmge ewigund stete hélïben). De favorables circonstances et un invincible amour de la liberté ont jusqu'ici permis que leur audacieuse prévision n'ait pas été démentie. C'est sous l'influence et selon l'esprit des principes qui étaient posés dans cet acte d'alliance, que la Confédération suisse s'est définitivement constituée. .
Résister inflexiblement et à tout prix aux prétentions
politiques de l'Autriche, et entrer tour à tour avec elle, selon qu'elle cède ou qu'elle insiste, en accommodement ou en lutte ; — atténuer de plus en plus les conséquence» de la suzeraineté impériale, en relâchant peu à peu des liens que la force des choses contribuait d'ailleurs à rendre de jour en jour moins sensibles ; — arriver par ce double chemin à obtenir de l'Autriche d'abord, puis de l'Empire, la pleine et absolue reconnaissance de l'indépendance politique et nationale de la Confédération successivement agrandie par de nouvelles alliances et consoUdée par de nouvelles victoires ; — parvenir enfin à faire prendre à la Suisse, sous la sanction du droit public, une place parmi les Etats, inégalement puissants, mais également souverains, qui composent l'Europe ; — voilà de quelle manière
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les confédérés ont tompris et accompli la tâche qu'ils s'étaient dcmnée en plaçant leurs tibertés sous la sauvegarde de leur perpéitoelle union.
I/insuffisance et l'existence précaire du premier pacte
de 1291 avaient instnnt, sans les décourager, ceui: qui en avaient été les auteurs. Ils avaient reconnu que ce n'était pas assez, pour assurer la perpétuité d'une libre alliance, de loi attribuer ce caractère sur un parchemiii. Ce qu'il y Mait de plus, ils venaient de l'acquérir. La victoire du Morgarten leur avait enseigné à quel prix et par quels moyens un peuple s'assure, autant qu'il est en lui, dans ce monde où tout passe, une durable existence et un long avenir. Si, comme le disait naguère un illustre historien moderne, ci le droit des peuples se fonde sur leur sang, » la Confédération suisse reposera sur une base inébranlable, aussi longtemps qu'au sang versé dans les triomphantes journées de Morgarten, de Sempach, de Nœfels, de Morat, ou dans les journées non moins glorieuses, quoique moins récompensées, de S*- Jacques, de Kothenthurm et de Neneneck, elle sera prête à mêler encore celui dont la défense de son territoire et de ses libertés peut exiger le sacrifice. Mais plus heureuse sera-t-elle encore si, reportant les yeux non-seulement sur la bravoure guerrière, mais sur l'inébranlable persévérance, le constant patriotisme, l'intime union, la fermeté prudente des premiers confédérés, elle se rappelle que c'est surtout par l'emploi de ces qualités civiques, qu'ils sont parvenus à créer une alliance assez solide et assez puissante dans son essence et dans son fond, pour avoir triomphé, non-seulement des obstacles formidables qui la menaçaient du dehors, mais des éléments de dissolution, plus redoutables peut-être, qui, trop
souvent, ont été sur le point d'entraîner intérieurement sa ruine. Voilée, flétrie, compromise, dans les siècles qui ont suivi celui où elle est venue au monde et qui fut son &ge d'or et d'héroïsme, la liberté suisse a toujours survécu, parce qu'elle avait poussé ses premières racines dans des cœurs dont elle fut l'exclusive et dominante passion.
La Confédération s'est accrue par une triple pléiade de Républiques qui sont venues successivement se grouper autour du noyau primitif, et dont la plupart sont activement entrées dans les voies de la civilisation. Les « Petits Gantons » sont demeurés presque étrangers à cette culture des temps modernes, et ils ont, plus que d'autres^ retenu l'empreinte des siècles écoulés; mais ils sont restés, par excellence, les représentants de la liberté.. Quelque petite que soit leur place sur le globe, eUe est grande dans le monde, par cela seul qu'en eux une idée s'incarne et se personnifie. Le berceau de leur confédération sera toujours le
symbole de l'indépendance. C'est là ce qui donne à leur histoire tout son prix; c'est là ce qui nous a conduit à en rechercher les vraies origines avec un intérêt rempU tout à la fois de sympathie pour leurs efforts et de gratitude pour leurs succès.
DE LA
s'en sont bien aperças, diffère trop, par les traits qu'elle renferme et par ceux qu'elle omet, des souvenirs que la tradition nationale a rendus inséparables du berceau de la Confédération, pour que nous puissions n'en point prendre souci.
£h quoi ! pas un mot de l'origine particulière de ces agrestes peuplades, pas un mot de l'antique et immémoriale liberté des trois vallées, pas un mot de l'usurpation et de la tyrannie de T Autriche, pas un motdes actes de cruauté^ de luxure, de convoitise de ses baillis, pas un mot du serment du Grûtli, pas un mot de Gessler, pas un mot de Guillaume Tell! Que faudra-t-il croire, si de tout cela rien n'est vrai? Et si tout cela n'est pas vrai, comment l'a-t-on cru? Nous avons voulu répondre à la première question dans le récit qui précède. Nous allons chercher à répondre à la seconde dans l'examen qui va suivre.
C'est un fait commun à tous les peuples, quand ils ont atteint un certain degré de prospérité et qu'un long intervalle les sépare de leurs origines nationales, d'entourer ces origines d'une sorte d'auréole imaginaire qui dissimule le vrai caractère de leurs débuts en ce monde, et enveloppe dans le voile du merveilleux leurs humbles conmiencements. Thucydide et Tite-Live signalaient déjà, le premier pour s'y soustraire, le second pour s'y soumettre, cette disposition rétrospective de l'orgueil national, et toutes les chroni ques du moyen âge s'efforcent à Tenvi d'embellir, par des fables plus ou moins plausibles, l'origine des peuples dont elles racontent les destinées, soit qu'il s'agisse de nations devenues illustres ou de simples cités sans grand renom.
La légende est partout assise au berceau de l'iiistoire. On la retrouve, de même, presque toujours mêlée au récit