LES LÉGENDES ANEGDOTIQUES. LEUR FORMATION
retrouve dans le primitif chant de Tell. Toutes les autres, au contraire, offrent entre elles et avec ces deux-là de notables divergences ^^ Nouveau et pressant motif de penser que ce n'est pas à la tradition générale des archers fameux, mais à la forme particulière qu'elle avait reçue en Danemark, qu'a été fait l'emprunt. La chronique latine de Saxo, dit le grammairien, qui vivait à la fin du douzième siècle, est le premier ouvrage où il soit fait mention de Tokko, et son aventure a pu de là pénétrer jusque sur les bords du lac des Waldstatten, soit qu'elle se fiit transmise de bouche en bouche, soit que l'ouvrage où elle est racontée fût parvenu à la connaissance d'un lettré suisse du quinzième siècle. Nous croyons cependant plus probable que c'est l'abrégé de VHistoire danoise de Saxo, fait vers 1430 par un moine allemand nommé Gheysmer, qui a servi à la populariser et qui est la source d'où a été tirée l'anecdote de Guillaume Tell ". C'est d'après ce dernier texte que nous avons donné plus haut la traduction de la légende danoise. Mais pourquoi cet emprunt a-t-il eu lieu au profit d'Uri, plutôt que de ses confédérés ? Existait-il, dans les souvenirs locaux et personnels de la vallée, une tradition relative à un archer d'une rare adresse ? Est-ce quelque réminiscence de ce genre qui a fait donner la préférence, quand on a voulu choisir un exemple de malfaisante tyrannie, à cette légende étrangère ? C'est ce qu'on ne saura vraisemblablement jamais, car c'est un point où la légitime déduction doit céder la place à la pure fantaisie.
On peut mieux se rendre compte, en revanche, du sentiment qui avait poussé les gens d'Uri à donner à la Confédération une origine qui fût leur propre ouvrage. Nous avons vu, et nous verrons bientôt plus clairement encore,
^16 seCiXXDE FARTIK.
que la tradition était en chemin d'attribuer à Sdiwjz et i Untenralden le rôle principal dans l'entreprise d'affirancin»sèment qu'aurait provoquée l'oppression des baillis autrichiens. La TaDée d'Uri« où se conservait sans doute le souvenir d'une émancipation antérieure à edle des deux autres Waldstâtten, ne pouvait consentir à perdre dans la fiction le rang qu'elle occupait dans l'histoire, et, renchérissant i son tour, elle réclama pour elle seule l'honneur d'avoir fondé la Confédération. C'est pour consacrer ce monopole que fut composé le chant de Tell sous sa forme première. Cette intention y est trop dairement et trop itérativement exprimée, pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce point Faire connaître « la véritable origine de la Confédération » (den rechten grtmd wie die ddgnasckaft ist entsprungen) ; établir qae c'est « à Uri qu'a commencé l'alliance » (do hub sich derptmd swn ersten an) ; voilà le but exprès de la ballade.
On a supposé, avec assez de vraisemblance, quelle que
soit l'origine de la tradition dont elle est l'organe, que cette ballade dut être composée à Luceme, où existait, pendant la seconde moitié du quinzième siède, une sorte d'école de poésie populaire '^ Son auteur se serait prêté au désir et aux suggestions de ses confédérés d'Uri, avec une bonne volonté dont le succès devait être plus grand qu'il ne l'imaginait probablement lui-même ; car il mettait au monde, dans sa ballade, un être immortel. Le personnage de Guillaume Tell, tout fictif qu'il est, ne peut plus disparaître de la mémoire des hommes; il est devenu, en étant imaginairement mêlé à l'une des crises historiques de la liberté moderne, l'un des types impérissables du libérateur national. Si la ballade qui, la première, lui a conféré ce carac-
LES LÉGENDES ANECDOïlQUES. LEUR FORMATION. 417
tère, possède à nos yeux le mérite d'avoir su célébrer son héros sans introduire un meurtre dans ses hauts faits, on n'attend pas que nous lui accordions aucune valeur comme témoignage historique.
Ce petit poëme dénote, en effet, une telle ignorance des conditions politiques au milieu desquelles s'est fondée la Confédération suisse, que cela seul suffirait pour nous faire toucher au doigt qu'il rentre entièrement dans l'ordre des fictions arbitraires, et qu'il date d'une époque où, le souvenir de la réalité ayant disparu, on y suppléait par l'invention. L'anecdote d'emprunt qui en forme la partie principale est encadrée dans les plus vagues généralités, et elle est introduite de la manière la moins motivée. Tantôt c'est u le bailli » qui est mis en scène, tantôt ce sont « les baillis ; » on parle d'abord du méfait du premier comme de la seule cause de la Confédération ; puis c'est à la « punition » des autres qu' on en fait remonter l'origine ; encore n'est-ce point eux qui sont expulsés du pays, mais « le prince ; » on ne sait lequel. Nulle date, nul nom propre, qui rattache à un moment précis de l'histoire ces tâtonnements indécis d'une tradition naissante.
Ou plutôt un double nom propre, qui n'est accrédité par aucun des documents authentiques, ni du treizième, ni du quatorzième siècle, et qui n'a pu être naturalisé rétroactivement dans le pays d'Uri, qu'au moyen d'actes apocryphes fabriqués à cet effet, ou d'altérations sciemment commises dans les registres officiels des paroisses de cette vallée ^\ Le caractère fictif du nom de Guillaume Tell est démontré par les fraudes mêmes auxquelles il a fallu recourir, pour en faire un nom historique. On peut se demander, toutefois, si c'est bien sous sa forme primitive qu'il. apparaît dans la
218 SECONDE PARTIii:.
ballade où on le trouve, à ce qu'il semble, pour la première fois ? N'en a-t-il pas une autre qui se montre simultanémen, sinon même un peu plus tôt, et qui permet de douter que le nom consacré soit le nom original?
Mais, avant d'examiner cette question, nous devons rappeler que la légende de Tell avait très-promptement reçu de nouveaux développements, et qu'à côté de la ballade, qui en forme comme le noyau primitif, la tradition d'Uri s'enrichissait de détails plus complets sur « le premier confédéré. )) Il est infiniment probable que ce fut aussi dans un (*hant populaire qu'ils furent originairement consignés, et que c'est de là qu'ils sont passés dans la chronique où on les rencontre aujourd'hui pour la première fois.
Cette chronique, dont l'auteur connaissait également le chant de Tell que nous venons de citer, est l'œuvre d'un lucemois, nommé Melchior Eûss, qui l'a composée vers l'an 1480 *^ Elle renferme un chapitre intitulé: cXa guerre des trois Waldstàtten contre les seigneurs d'Autriche et de Habsbourg, » qui n'est que la reproduction textuelle (superflue pour nous, par conséquent,) du récit de Justinger. Seulement, tout au milieu de cette narration et à l'endroit où Justinger parle des violences commises par les seigneurs <le Habsbourg et par leurs officiers, Rttss ajoute : « Ainsi qu'il advint aussi à Guillaume Tell, qui fiit contraint parles bailtis à abattre une pomme posée sur la tête de son propre fils, ou, s'il n'y réussissait pas, il devait lui-même perdre la vie, comme vous l'apprendrez ensuite dans une chanson (Iwdt). » Que cette chanson fût la ballade même dont nous avons reproduit le texte, c'est ce qui ressort clairement de l'étroite ressemblance qui existe entre les strophes de celle-ci relatives. à Guillaume Tell et la courte analyse de
LKS LËGENDIDS ANECDOTIQUES. LEUU FORMATION. 219
Melchior Rûss. L'identité eût été évidente, s'il avait tenu sa promesse de donner lai-même la chanson ; mais il a oublié de Tintercaler dans sa chronique, et, après avoir achevé de copier Justinger, il insère, au lieu du chant de la pomme, un chapitfe intitulé : « Ce qui advint à Guil- Irmme Théll sur le lac^^, »
« Apprenez maintenant comment Guillaume Thell voulut venger le méfait que le bailli, ainsi que vous l'avez cidevant entendu, avait commis contre lui ; car il ne pouvait plus le supporter et il vint à Uri et rassembla la communauté, et, les yeux en pleurs, il leur fit de lamentables plaintes sur ce qui lui était arrivé et sur ce qui lui arrivait journellement encore. Le bailli en fut informé, et il lui fit lier les quatre membres, dans l'intention de le mener à Schwitz, dans le château dans le lac ; et le bailli lui-même se mit en route avec lui, et, quand ils furent sur le lac, alors (peut-être par la volonté de Dieu) il se leva un vent si impétueux, que jeunes et vieux, femmes et enfants, poussèrent des cris de détresse et de supplication vers Dieu et vers les saints ; et, comme Guillaume Thell était un homme robuste, plus qu'aucun de ceux qui étaient dans la barque, et qu'il connaissait bien la navigation, et que (îeux qui étaient dans la barque ne pouvaient gouverner la barque, tous demandèrent au bailli qu'on mît Guillaume Thell en liberté ; et, comme le bailli tenait aussi à conserver sa vie, il lui dit : « Si tu as le pouvoir et la volonté de nous pousser à terre, je te ferai mettre en liberté. »
« Là-dessus Guillaume Thell lui répondit qu'avec l'aide de Dieu il se chargeait de les conduh'e à terre, si on lui accordait du temps et des garanties. En conséquence on le mit en liberté. Alors il commença à ramer si vigoureusement, qu'il
"m SECONDE PAUTIK.
antérieure à 1470, où l'on peut placer la rédaction première de cette chronique ; mais nous verrons bientôt que, sur un point tout au moins, elle a conservé la trace d'une forme de la légende qui a dû exister avant le moment où s'introduisit, dans la tradition d'Uri, le nom de Guillaume Tell.
Disons d'abord que cette chronique de Samen, qui est, sinon la source première, du moins le plus ancien témoin de la tradition commune, débute parles plus étranges travestissemeuts historiques qu'on puisse imaginer. Elle n'a retenu de l'histoire réelle qu'un seul souvenir, celui du roi Rodolphe de Habsbourg, et elle groupe autour de son nom tout le passé des Waldstatten. Ce roi élève les comtes du Tyrol à la dignité de ducs d'Autriche ; ce roi persuade aux gens des Waldstatten de reconnaître la suzeraineté de l'Empire, eu s'engageant à respecter lui-même leurs franchises immémoriales, n tient parole sa vie durant ; mais, après sa mort, les baiUis qu'il a placés dans les vallées abusant de leur position pour en opprimer les habitants. La famille du roi s'éteint, et les comtes du Tyrol héritent de ses domaines en Thurgovie, en Argovie et dans le comté de Zurich. Les seigneurs du pays obtiennent des héiitiers des Hal)sbourg l'inféodation des baillages des Waldstatten. Alors u un Gésier devient pour l'Empire bailli d'Uri et de Schwyz, et un de Landenberg bailli d'Unterwalden. » Se conduisant plus tyranniquement encore que les baiUis précédents, ils commirent toutes sortes d'iniquités et d'actes de violence et de Ubertinage.
C'est ici que la chronique intercale le récit de quelquesuns de ces méfaits, et qu'elle devient aussi prolixe et aussi précise qu'elle était auparavant empreinte d'une vague con-
LES LÉGENDES ANECDOllQUES. LEUtt FOilMATlO.V. ii-#
cision. Son auteur qui, sur le terrain de T histoire, marchait comme un homme perdu dans les ténèbres, retrouve son assurance lorsqu'il aborde le domaine de la fiction; T invention lui est plus facile à manier que la réalité. Que cette invention provienne de son propre cru, ou qu'il ne fasse que mettre par écrit une tradition déjà répandue, on dirait que sa narration imaginaire a été composée suivant un procédé méthodique. Voulant donner des exemples de la conduite criminelle des baillis, il classe ces exemples systénnitiquement, d'après une combinaison où il semble qu'on a cherché, d'une part, à tenii* compte des subdivisions politiques des Waldstatten, et, de l'autre, à se conformer aux catégories entré lesquelles le dixième commandement du Décalogue répartit les diverses formes de la convoitise. Le pays d'Uri ayant dans la personne de Tell son représentant, il fallait pourvoir Schwyz et les deux Unterwalden. C'était trois anecdotes à imaginer, et, comme la loi divine interdit de convoiter la maison, la femme et le bœuf du prochain, le thème de chacune de ces anecdotes était tout trouvé.
La série de ces petites narrations fictives s'ouvre par l'aventure des bœufs ravis dans le Melchthal, sur l'ordre de Landenberg, bailli de S amen, à un paysan dont le fils s'oppose à cette spoliation, blesse Testafier qui veut la commettre, et prend la fuite par crainte de la vengeance du bailli. Celui-ci, pour se dédommager, donne l'ordre d'aveugler le père et de confisquer ses biens. Voilà pour ce qui touche le Haut*Unterwalden et pour ce qui concerne la convoitise relative au bœuf du prochain. Passant à la partie inférieure de la même vallée, le chroniqueur (c'est le romancier qu'il faut dire) place la scène à Altzellen, où tt le seigneur de l'endroit, » vivement épris de la femme d' un
paysan, se fait, en l'absence de celui-ci, préparer un bain où il veut la faire entrer avec lui (fantaisie qui s'explique mieux par l'association d'idées qu'éveillait, chez le narrateur, le souvenir des histmres de Bathsèbah et de la chaste Susanne, que par la possibilité pour le hobereau de réaliser son licencieux projet dan» une rustique chaumière) ; mais le libertin est surpris encore seul dans la baignoire par le mari, qui le tue d'un coup de hache, avant que la pudeur de son épouse ait reçu la moindre atteinte. Le Nidwald et la convoitise pour la femme du prochain ainsi défrayés, restent Schwyz et la convoitise de la maison d'autrui :
a Or, dans le même temps, il y avait à Schwyz un honmie qui s'appelait Stoupacher, et il habitait à Steinen de ce côté-ci du pont. Il avait construit une jolie maison de pierre. Alors un Gésier était bailli pour l'Empire. D vint un jour à passer à cheval, et il appela Stoupacher et il lui demanda à qui appartenait la jolie demeure. » Cette question, où il voit percer l'intention de s'emparer de son bien, jette le trouble dans l'âme de Stoupacher; sa femme s'en aperçoit, et jouant auprès de lui (comme Porcia auprès du second Brutus) le rôle d'une digne épouse,' elle lui conseille de faire part de ses inquiétudes à ses amis d'Uri et d'Unterwalden. Stoupacher suit son conseil, et, recherchant des auxiliaires, il rencontre « un des Fùrsten d'Uri et celui du Melchthal qui s'était enfui de l'Unterwalden. » Ds s'engagent tous trois par serment; puis ils cherchent et ils réussissent à s'adjoindre (pour compléter le quadrille) un citoyen du Nidwald. Peu à peu leur société grossit, et ayant formé une Ugue « afin de se défendre contre les seigneurs, ils se rassemblaient, de nuit et en secret, près du Myten Stein, dans un endroit qui s'appelle au Rûdli. »
LKS LK(iENDKS A.NECDOTIQUES. LEUR FOKMAÏION. Î^^O
C'est ici que le chroniqueur, qui n'a jusque-là parlé (rUri qu'en passant, lui rend ce qui lui appartient, en introduisant la légende dont la ballade et le récit de Bûss renfermaient le germe, mais à laquelle il donne des proportions et une physionomie très-différentes. Au lieu de ^'en tenir au simple fait de l'injonction adressée à Guillaume Tell d'abattre la pomme, il cherche à entourer cet ordre de circonstances qui en expliquent le motif et en complètent les conséquences. Gessler, par une fantaisie de tyran, prescrit, sous peine d'amende, qu'on rende hommage à un chapeau placé sur le haut d'une perche, « sous les tilleuls à Uri. » « Or il y avait un brave homme, qui s'appelait le Thall. lequel s'était aussi engagé par serment avec Stoupacher et ses compagnons, et il passait souvent, de ci, de là, devant la perche, et il ne voulait point la saluer. » (C'est ainsi que les jeunes Hébreux à Babylone, et Mardochée à Suse, refusaient de s'incliner devant l'iriiage de Nabuchodonosor, et la personne d'Aman.) Gessler, informé de cette désobéissance, mande le coupable, qui s'excuse, en disant qu'il Ta fait sans mauvaise intention, et qu'il ne savait pas que h* bailli y attachât autant d'importance : a car si j'avais de l'esprit, je m'appellerais autrement, et non pas le Tall (le simple, le benêt). » Mais le malheureux a beau (comme 1;^ premier Brutus) jouer l'imbécile, le bailli ne le tiendra pas quitte à si bon marché**.
(iue faut-il penser de ce nom du Thall, Tall, ou Tal, sous lequel seul l'archer d'Uri est désigné par l'auteur de la chronique de Samen et qui ne se retrouve dans aucun autre des textes de la légende ? Est-ce un sobriquet dérivé du nom de Guillaume Tell, ou bien celui-ci s'est-il, au contraire, formé d'après ce surnom significatif? Car d'admettre
iô
4i() SKCONDt: l»AttTIK.
qu'ils ont été imaginés séparément l'un de l'autre, c'est ce que nul ne saurait proposer. Quand nous voyons plu^ loin que le rocher en saillie, sur lequel s'élance le Thall. est appelé par le chroniqueur, non point la plate-forme de Tell, mais la plate-forme a au Tell » (ze Tellen)^ comme désignation de Ueu, et que l'écrivain n'établit aucun rapport entre le nom de l'archer et cette dénomination locale, il nous semble difficile de ne pas croire que le nom de Thall a dû précéder celui de Guillaume Tell dans la tradition, et que ce n'est pas l'inverse qui a eu lieu. La légende, eu effet, ne procède pas de ce qui est particulier à ce qui est général; d'une épithète elle fera un nom propre; ma^s celui-ci une fois adopté, elle ne le laissera pas s'eflfacer ou se transformer en un simple surnom attributif.
D'ailleurs, on comprend mieux comment, pour rendi-e l'archer d'Uri plus intéressant, la tradition a primitivement voulu faire de lui un homme simple et l'a dénommé en conséquence. L'origine du nom de Guillaume Te)l semble de même plus facile à expliquer, s'il n'est que la fonne concrète et complète du nom personnel substituée à l' épithète de « le Thall. » Ce sobriquet serait devenu le nom principal, et la coïncidence fortuite de la forme Tall qui désignait l'archer et de la forme Tell qui désignait le lieu de son évasion aurait contribué à ce résultat. Quant au prénom de Guillaume (Wilhelm), qui ne se rencontre jamais à cette époque parmi la population des Petits Gantons, il a été très-probablement emprunté à un tireur célèbre dans le moyen âge, William (Guillaume) de Cloudesly, braconnier anglais dont on racontait un trait d'adresse tout semblable à celui qu'on prêtait au Thall. Cette dernière explication, bien qu'elle soit donnée par des hommes fort
LES LKtiENDKS A.NECDOTlgUES. LEl'H FOR.UAÏlOX. ii7
oompéteuts, ne peut toutefois valoir, comme la précédente, que ce que vaut une hypothèse; nous n'en connaissons pas (le meilleure, mais nous ignorons si c'est la bonne-'.
« Si qnid novisti rectius istis.
Cauilidiis imperti : si non, his utero meciini. *
Il faudrait en outre admettre, sans s'arrêter à la date presque contemporaine de la ballade de Tell et de la chronique d'Obwald, telles que nous les possédons aujourd'hui, il faudrait admettre que, si la première semble, par sa simplicité même, reproduire la légende de l'archer sous sa forme la plus ancienne, d'un autre côté, la seconde a plus fidèlement conservé le nom par lequel il était primitivement désigné. Le manuscrit de Sarnen n'étant que la copie d'un texte antérieur, il n'y aurait pas à s'étonner qu'il eût retenu la forme du sobriquet original, et il n'y aurait pas à s'étonner davantage que celui-ci eût disparu du chant où il a dû se trouver d'abord, pour y faire place au nom plus précis de Guillaimie Tell, après que celui-ci se fut introduit dans la légende. Ces substitutions ne sont pas rares dans les œuvres de la poésie populaire, où se reflète la mobilité de la tradition ; mais il est toujours difficile d'en donner une démonstration évidente et incontestable. Nous ne prétendons point revendiquer ce double caractère pour l'explication que nous venons de proposer, et nous n'y prétendons pas davantage pour la plupart de celles dans lesquelles nous sommes contraint d'outre-passer les déductions basées sur des faits certains.
Revenons à l'analyse de la chronique de Sarnen. Après la réponse faite par le Thall au bailli, le narrateur anonyme introduit, à peu près sous la môme forme que dans
^*iS SECONDE PAKTIË.
là ballade, Tincident de la pomme et des deux flèches ; puis il raconte comment le bailli, irrité de la réponse du Tall, le fait monter dans une barque pour le conduire « dans un endroit où il ne verra ni le soleil ni la lune ; » comment, quand ils furent « devant l'Achsen, » un vent furieux s'éleva; comment l'équipage efirayé sollicite le bailli de faire mettre le Tall au gouvernail ; comment, lors- (lu'on fut arrivé vers u la plate-forme au Tell » l'archer, prenant ses armes, s'élance sur le rivage et repousse la barque dans les flots. La chronique de Samen reproduit ici, comme on le voit, une version à peu près semblable à celle de Melchior Rtiss, mais elle diftère ensuite de cette dernière, en ce qu'au lieu de faire immédiatement tuer le bailli par le Tall, elle montre celui-ci traversant les montagnes du pays de Schwyz, « jusqu'à Kussnacht dans le chemin creux, » où il arrive avant le bailli, et où, s'étant embusqué derrière un buisson, il décoche contre le seigneur, quand il vient à passer sur son cheval, une flèche qui le tue. « Après quoi, dit la chronique, il se remit à courir vers Uri, à travers les montagnes. »
L'épisode du Tall terminé, l'auteur en revient à « la compagnie de Stoupacher, » qui tient ses conciliabules, non plus au Eûdli, mais « au Trenchi, » et qui entreprend de flétruire tous les châteaux des seigneurs, d'abord à Uri, — où le bailli avait commencé à bâtir, « au-dessous de Steg sur une colline, une tour qu'il voulait nommer Twing-Uren, » — puis à Swandow, puis à Schwyz, puis à Stanz, — où, tt grâces à une jeune tille, on s'empara du château de Rôtzberg, » — et entin à Samen. Mais le château de Sarnen était trop bien fortitié pour qu'on pût s'en saisir par un coup de main. Il fallut avoir recours à une ruse et