‹ Les origines de la Confédération suisse: histoire et légendeChapitre 12 sur 41 · EMANCIPATION POLITIQUE DES WALDST^ETTEN.— URI · texte numérisé non relu

EMANCIPATION POLITIQUE DES WALDST^ETTEN.— URI

Mais ce qui, pour nous, n'est pas d'un moins vif intérêt c'est d'avoir pu constater, avec une évidence incontestable, les progrès faits par le peuple d'Uri dans le développement de son indépendance intérieure. Nous en avons donné les principales preuves. Ajoutons que, dès 1243, on voit le sceau officiel de la communauté apposé sur des actes, dans lesquels elle intervient, seule ou avec l'abbesse de Zurich, comme garant ou témoin de transactions privées. Dans les sentences rendues en 1257 et 1258 par le comte de Habsbourg, le sceau des gens d'Uri était placé à côté du sien. L'emploi de ce symbole matériel fut probablement emprunté aux villes de Lombardie; mais il ne se montre pas en Suisse, pour les communautés bourgeoises, avant les premières aimées du treizième siècle ; celui d'Uri est, chez les Waldstatten, de beaucoup le plus ancien. Som apparition coïncide exactement avec l'époque où nous avons fixé, pour cette vallée, la date de l'émancipation partielle dont il est le signe, puisqu'il n'est employé que là où se rencontre une organisation municipale définitive. En effet, ainsi qu'on l'a dit, < l'existence reconnue d'une communauté était pour celle-ci la condition nécessaire de l'usage du sceau. > Il suffit, pour confirmer cette assertion, de citer l'exemple de la ville de Passau, qui, s'étant soustraite en 1298, au pouvoir de son évêque, se donna immédiatement un sceau en . signe d'indépendance, et qui fut obligée d'y renoncer dès que le prélat eut reconquis sa suprématie politique".

Tout concourt, en conséquence, durant les quarante-trois ans qui séparent le rescrit royal donné par Henri (VU) à Uri, du rescrit semblable qui lui fut octroyé par Rodolphe de Habsbourg devenu roi d'Allemagne, tout concourt à attester l'existence et la développement de l'autonomie

réelle, quoique restreinte, de ce petit coin de terre, où de bien minimes intérêts n'en représentaient pas moins une grande idée, car c'est par elle-même, plus encore que par les objets auxquels elle s'applique, que se mesure la liberté. Go^tme les chefs-d'œuvre de la nature, elle est aussi digne d'admiration dans rinôniment petit que dans l'infiniment grand ; une poignée d'hommes peut aussi bien en conserver le culte et en donner l'exemple, que les plus vastes sociétés politiques. Poursuivons donc un récit dont l'intérêt ne peut se soutenir qu'en ne perdant jamais de vue qu'il y a ici en jeu plus que le simple grossissement matériel d'un objet microscopique.

Rien ne prouve mieux combien étaient profondes les racines déjà poussées par la liberté sur le sol d'Uri, que la consécration accordée par le roi Rodolphe aux franchises dont son prédécesseur Henri (VII) avait mis en possession les habitants de cette vallée. Sans doute, les témoignages d'affection dont, comme nous l'avons dît, il avait été l'objet de leur part devaient l'engager à respecter et à garantir leur modeste indépendance , mais il faudrait oublier, et son caractère personnel, et le caractère de son règne, pour croire qu'il se fût fait scrupule de reprendre une faveur dont se seraient, selon lui, montrés indignes ceux qui la possédaient.

Prenant au sérieux la tâche difficile qui attendait le souverain chargé de faire sortir l'Empire de l'état de confusion et d'anarchie, où l'avait plongé un interrègne de vingt ans, Rodolphe dé Habsbourg fit preuve, dans l'exercice du gouvernement, de toutes les qualités qui distinguent un prince énergique et judicieux, prudent et ferme. Rétablir l'ordre, remettre chacun à sa place, réparer, autant que possible, les

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atteintes portées à la souveraineté impériale, refouler les usurpations, réprimer leB empiétements, tel fiit àTintérieur le but essentiel de sa politique. Mais son ambition domestique fut aussi insatiable que son désir de relever le pouvoir impérial fut sincère, et il ne ménagea rien pour établir sur le plus grand pied sa famille dans le monde. C'est de lui que date la puissance de la maison de Habsbourg. Et ce n'était pas seulement par de vastes accroissements de territoire et d'importantes conquêtes, qu'il cherchait à doter les siens de riches apanages ; il ne méprisait pas de moins ^andioses acquisitions. Le centre de la Suisse, où il possédait déjà par héritage de nombreux domaines et des attributions politiques importantes, le centre de la Suisse devint l'objet spécial de^ sa convoitise, et il chercha à s'emparer peu à peu de tout ce qu'il n'y possMait pas. Nous verrons que les gens de Schwyz firent à leurs dépens l'expérience de cette double tendance de Rodolphe, comme roi et comme Habsbourg. C'est précisément parce que les choses ne se passèrent pas de même pour les gms d'Uri, qu'on en peut conclure qu'en confirmant leurs libertés et en s'abstenant de convoiter leur territoire, il voulut rendre hommage à l'usage qu'ils avaient su faire de leur modeste indépendance. C'est dans cet esprit qu'il s'adresse, le 2 janvier 1274, « au ministre et à tous ses fidèles de la vallée d'JJri, » pour les informer qu'en reconnaissance de la manière dont ils se sont comportés envers lui et envers l'Empire,, il désire maintenir et même étendre, leurs libertés, leurs privilèges et leurs dioit& (libertates, honores^ et jîira non minuere, sed cmgereX s'engageant, cpnime le roi Henri (VH), à ne jeûnais les soustraire, sous aucime forme. qjiiB ce fût, à la juridiction immédiate de l'Empire (mter spedales almnnos Imperii

oompvfiare) *^ Forts de cette assurance, qui sanctionnait et renouvelait rinununité momentanément perdue sous Frédéric n, puis récupérée sous son fils, les gens d'Uri continuèrent, pendant le long règne (1273-91) de Rodolphe I, à se gouverner, dans les limites de leur autonomie, comme ils l'avaient fait auparavant. C'est ainsi que le Landammann (minister vàUis, Ammann von Ure)^ qui est tout à la fois, comme nous l'avons déjà montré, le représentant du pouvoir royal et le magistrat suprême de la communauté, dans le sein de laquelle il est toujours choisi, c'est ainsi, disons-nous, que le Landammann placé à la tête du pays possède et exerce une juridiction qui va jusqu'à lui permettre de laisser comparaître devant lui l'abbé du couvent d'Engelberg, pour débattre les questions litigieuses qui surgiraient entre ce couvent et les gens d'Uri.

Ceux-ci, de leur côté, prennent des décisions dont ils remettent l'exéQution à des hommes de leur choix, qui agissent d'après leurs ordres (ad mcmàcutum hominum vaUis Uraniœ). Leur communauté, à laquelle la reine Gertrude, femme de Rodolphe I, recommande d'avoir des ménagements pour Engelberg, surtout < dans les hauts pâturages > (in Alpibus)^ leur communauté est mise sur le même rang que ce monastère dont les privilèges, sinon le pouvoir, égalaient ceux d'Einsiedeln, et il est stipulé qu'en cas de conflit entre le couvent et les gens d'Uri, l'abbé, d'un côté, le Landammann, de l'autre, deviennent juges des griefis articulés par la partie adverse **. Ceci rappelle l'arrangement semblable qui fut conclu trente ans plus tard entre la ville libre de Zurich et les monastères de son ressort, pour établk les formes de procédure concernant les religieux et les citoyens. Seulement, à Zurich, les citoyens et le clergé avaient direc-

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tement conclu cet accord, tandis qu'entre Uri et Engelberg s'était entremis le délégué immédiat de Tautorité royale, comme nous le verrons plus loin.

Ceci ne changeait rien, il est vrai, à la jouissance et à Texercice des droits que la mouvance impériale directe conférait à Uri ; mais quelque chose était changé dans la position où se trouvait Uri à Tégard du prince qui occupait le trône. Sous les Hohenstaufen, et à plus forte raison pendant l'interrègne, la vallée n'avait eu au-dessus d'elle que des monarques dont les intérêts personnels et privés ne pouvaient entrer en collision avec les siens. Le patrimoine des empereurs était alors fort loin des Alpes. Voilà ce qui fut changé par l'avènement du comte de Habsbourg, et, bien que Rodolphe, comme nous l'avons vu, se fût montré d'abord plein d'égards pour les gens d'Uri, ceux-ci n'étaient pas sans concevoir des inquiétudes. Ce prince étant, en effet, tout à la fois roi d'Allemagne (ou des Romains pour parler officiellement) et comte du Zurichgau et de l'Aargau, grand propriétaire dans les autres Waldstatten, avoué de couvents voisins, il était à craindre que la tentation de s'arrondir ne prît chez lui le dessus, malgré ses bonnes intentions envers Uri. Il était à craindre, surtout, que la confusion des qualités n'entraînât celle des juridictions, et que les agents du comte, s'employant au nom du roi, ne transformassent insensiblement la soumission que les gens de la vaUée devaient au chef de l'Empire en une obéissance particulière rendue aux princes de la maison de Habsbourg.

n n'est pas improbable que Rodolphe, qui était incertain de transmettre à sa famille la couronne d'Allemagne, tandis qu'il était sûr de lui laisser la juridiction comtale du Zurichgau, ait favorisé des équivoques qui devenaient des empié-

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tements. Dans l'un des documents quî nous restent de cette époque, et dont nous avons déjà parlé, on voit l'arbitre, chargé de régler le conflit entre Uri et Engelberg, prendre le titre de < juge du Zurichgau et de l'Aargau, > c'est-à- ^ dite une qualité qui désigne un officier du comte, en même temps qu'il intervient, < au nom et sur l'ordre du Roi **. > Cet exemple sert à faire comprendre comment les deux pouvoirs, représentés par le même agent, pouvaient se confondre au préjudice des franchises du pays d'Uri. Et il faut bten croire que ce ne sont pas là de vaines suppositions, et que ces franchises avaient été plus ou moins compromises pendant le règne du roi Rodolphe, sans que l'histoire en ait conservé les preuves, quand on voit, dès qu'il a pris fin, les gens d'Uri se hâter de placer sous la sauvegarde d'une alliance commune, en prévision d'un nouveau règne, les libertés qui leur tiennent à cœur. Quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis la mort du roi, que le pacte qui a fondé la Confédération suisse était conclu, le l^ août 1291, entre les trois États forestiers.

Avant d'en rechercher le but et d'en examiner les clauses, nous devons montrer comment les vallées de Schwyz et dIJnterwalden furent conduites à y prendre part.

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