LES LUTTES DE SCITWTZ
Nous avons laissé les hommes de Schwyz placés, à l'égard du comte Rodolphe de Habsbourg, dit le Vieux, grand-père du roi du même nom, dans une situation mal définie, et
ÉMANCIPATION POLITIQUE DES WALDST^ETTEN.— SCHWYZ. 71
qui, par cela même, était de nature, soit à faciliter, de la part du comte , les tentatives d'usurpation dynastique, soit à inspirer aux Schwyzois, d'un autre côté, le désir de se mettre en possession de l'indépendance à laquelle il leur était permis d'aspirer. On ignore laquelle de ces deux tendances prédominait alors dans le pays dcSchwyz. On sait seulement qu'au moment de la mort du comte Rodolphe (10 avril 1232), son fils cadet, portant le même nom que lui et surnommé le Taciturne, fit avec son firère Albert un partage de famille, dans lequel lui échurent en propre les biens paternels situés dans les Waldstâtten, tandis qu'il retint indivisément avec son frère le landgraviat d'Alsace et la charge de comte du Zurichgau*'. Il possédait ainsi, dans la vaUée de Schwyz, des droits de propriété et de juridiction semblables à ceux de son père, et qui menaçaient par conséquent de rendre de plus en plus imprescriptible au sein de cette vallée la domination de sa maison.
Le 13 décembre 1239, Albert de Habsbourg mourut, laissant trois fils dont l'un était entré dans l'Église et dont les deux autres, Rodolphe, futur roi, et Hartmann, avaient reçu de lui, au moment où il partait pour la croisade, la donation de ses dignités et de ses biens (dtu)bus dignitatem dominiumque commisU), Mais, au bout de peu d'années, Rodolphe ayant perdu ses deux frères morts sans postérité, demeura seul possesseur de l'héritage paternel et seul représentant de la branche aînée*'. Son oncle, Rodolphe de Habsbourg-Laufenbourg, dit le Taciturne, dont nous parlions tout à l'heure, se montra d'abord, comme son père et comme son neveu, un partisan prononcé de l'empereur Frédéric H. Ce monarque avait depuis 1235 complètement rétabli son ascendant en Allemagne, après la rébellion vite
étouffée de son fils Henri (Vil); mais, bientôt frappé luimême, par le pape Grégoire IX, des foudres de Texcommunication (24 mars 1239), il voyait à des discordes de famille succéder la scission bien plus redoutable entre l'Empire et l'Eglise.
C'est dans ce moment que les gens de Schwyz reparaissent sur la scène de l'histoire. L'esprit de liberté, qui forme le trait saillant de leur caractère national et comme le fil conducteur de leurs annales, devait les tenir toujours aux aguets pour saisir l'occasion de conquérir leur émancipation intérieure, surtout depuis que l'exemple de leurs voisins d'Uri rendait à leurs yeux ce bienfait tout à la fois plus facile à obtenir et plus désirable à posséder. Cette occasion leur parut venue, et ils crurent qu'en prenant ouvertement parti pour l'Empereur, ils pouvaient espérer de recevoir de lui, par réciprocité, un diplôme d'affranchissement semblable à celui qu'avaient o)3tenu les gens d'Uri. En rattachant ainsi à la rupture entre Frédéric II et le pape Grégoire IX le motif de la démarche que les chefs de la communauté de Schwyz jugèrent opportun de tenter, nous ne pensons point hasarder une conjecture téméraire. Nous ne faisons que redire ce que disait, quelques années plus tard, l'homme qui devait le mieux savoir à quoi s'en tenir sur ce sujet, nous voulons parler du comte Rodolphe le Taciturne lui-même. Il déclare que les Schwyzois, < s'affranchissant audacieusement de l'obéissance qu'ils lui devaient comme à leur seigneur, se sont méchamment attachés à l'ex-empereur Frédéric, dès qu'il eut été excommunié **. >
Nous nous placerons sur un terrain un peu moins solide, si nous complétons ce témoignage précis par la supposition
ÉMANCIPATION POLITIQUE DES WALDSTiETTEN.— SCHWYZ. 73
que, de son côté, le comte de Habsbourg avait déjà manifesté, contre l'empereur et en faveur du pape, les sentiments qull laissa éclater irrévocablement peu d'années après. On ne le voit point, en effet, à la cour de Frédéric, de 1239 à 1242, c'est-à-dire pendant les trois ans qui suivirent l'excommunication fulminée par Grégoire IX contre ce monarque, tandis qu'on y constate sa présence avant cette époque, et qu'il y reparaît ensuite jusqu'en 1245, l'année même où Innocent IV prononça la déchéance de l'empereur , et où l'on rencontre pour la dernière fois le comte de Habsbourg auprès de son souverain ^^. A ces oscillations dans sa - politique correspond exactement la conduite des Schwyzois : ils vont du comte à l'empereur et reviennent de celui-ci à celui-là, selon que se gâtent ou que se rétablissent les ' bons rapports entre eux. Une fois résolus, comme ils devaient l'être, à profiter des circonstances pour s'émanciper, rien ne pouvait leur être plus favorable qu'une rupture entre Rodolphe le Taciturne et Frédéric H Ils se décidèrent donc, dans l'automne de 1240, pendant que ce monarque était en Toscane, occupé à faire le siège de Faenza, à lui envoyer des députés, les premiers diplomates suisses dont il soit fait mention, pour lui présenter le témoignage de leur dévouement (devotio), lui offrir probablement un contingent militaire (servicia), et lui exprimer le vœu d'être placés sous sa protection immédiate et celle de l'Empire (siib cdas Imperii). Frédéric qui, loin d'avoir aucun motif de ménager le comte de Habsbourg, en avait au contraire de très-pressants pour punir sa défection, s'empressa d'accueillir la requête qui lui était présentée, et il adressa à tous les hommes de la vallée de Schwyz (universis hominibus vàllis in Stoites) un rescrit
qui forme le pendant de celui que son fils Henri (VU) avait accordé, neuf ans plus tôt, aux gens d'Uri ^o.
Dans ce rescrit, TEmpereur applaudit à la résolution qu'ont prise et que devaient prendre les Schwyzois en leur qualité d'hommes libres (tamquam homines: liberi tenébor mini), d'embrasser sa cause et celle de l'Empire (solum ad nos et Imperii respectum dehébaùis habere). En conséquence de cet acte spontané de leur part (sponte domimum nostrum élegistis), lé monarque les reçoit sous sa protection spéciale et leur promet qu'ils ne seront jamais soustraits à son autorité immédiate, ni à la suzeraineté impériale (a nostris et Imperii dominio et man^Sms àlienari vel extrahi). Les expressions de cette lettre impliquent clairement l'existence, à Schwyz, d'une population placée dans des conditions d'indépendance analogues à celles que nous avions déjà constatées à propos des luttes entre les Schwyzois et Einsiedeln. Ce sont des hommes libres, sur lesquels le comte du Zurichgau exerçait, comme fonctionnaire de l'Empire, la haute juridiction, et qui, ayant à choisir entre l'obéissance envers ce comte devenu rebelle à son souverain et l'obéissance envers le souverain lui-même, n'hésitent pas à préférer le gouvernement direct de l'Empereur à celui d'un délégué qui tendait de plus en plus à se considérer comme leur maître. En leur accordant de relever immédiatement de l'Empire, Frédéric les enlevait donc à la juridiction comtale du Zurichgau, spécialement exercée à Schwyz par la branche cadette de la famille de Habsbourg ; mais il demeurait, en agissant de la sorte, dans les limites de son pouvoir, et il ne portait atteinte à aucun droit légal 2».
H supprime en effet, dans cette partie du comté, l'exercice
ÉMANCIPATIOxN POLITIQUE DES WALDST^TTEN.— SCHWVZ. 75
de fonctions dont ilést lui-même lé premier dispensateur, et qu'il a par conséquent le droit de reprendre à lui sans compensation. Ce ne sont pas des sujets du comte de Habsbourg, mais des sujets de Vampire placés sous Tadministration du comte, qu'il enlève à la juridiction de celui-ci pour les placer sous une administration qui les rattache plus directement à l'Empire. Aussi, à la différence de ce qui s'était passé à Uri, où Henri (VH) avait racheté au coïnte Rodolphe, dit le Vieux, une possession que celui-ci avait probablement reçue à titre de dédommagement, il n'est nullement question dans le diplôme de Frédéric de droits pareils dont aurait joui son fils, le comte Rodolphe le Taciturne, et que supprimerait le décret impérial. Le monarque envisage les Schwyzois comme de simples administrés de condition libre, qui peuvent toujours, en cette qualité, faire légitimement retour à l'Empire.
Il est vrai que, de son côté, le comte de Habsbourg n'entendait pas renoncer à exercer sur Schwyz un pouvoir qui avait en sa faveur, sinon la consécration de la légalité, du moins celle de l'hérédité et du temps. Alors, en effet, on se trouvait, répétons-ïe, précisément sur la limite qui sépare le moment où la transformation des fonctionnah-es en souverains devient un fait accompli et l'époque où cette transformation était encore en voie de s'opérer et pouvait, par conséquent, toujours être contestée. En plaçant les Schwyzois sous sa souveraineté immédiate, l'Empereur était dans son droit ; le comte était dans son rôle en refusant de renoncer à son autorité sur eux. Rodolphe le Taciturne n'accepta donc point la position que lui faisait la lettre impériale, et il réussit à en annuler l'effet. Il est probable qu'après s'être réconcilié avec Frédéric H, auprès duquel nous
le retrouvons en Italie, au mois de mai 1242, il dut protester contre une décision qui, selon lui, lésait ses droits, et il obtint que les Schwyzois, auxquels, dans leur soulèvement, s'étaient joints les gens de la vallée de Samen, seraient replacés sous son gouvernement. Lui-même nous apprend, dans une requête adressée au pape, non pas, il est vrai, que ce ^résultat était dû à la faveur impériale dont il se serait bien gardé de se vanter, mais qiie les hommes de Schwyz, revenus à de meilleurs sentiments, s'étaient engagés par serment à reconnaître dorénavant sa domination sur eux (Comitis dominio de cetera persistere) ".
Rodolphe, néanmoins, se défiait-il de la sincérité des Schwyzois, pressentait-il que, tout autour du lac des Waldstatten, un esprit d'hostilité allait se manifester contre lui ? On serait tenté de le croire, en le voyant, à cette même époque (1242-1244), prendre des mesures de précaution qui décèlent une certaine inquiétude. C'est alors, en etfet, qu'il fit construire sur le promontoire qui sépare, dans le lac de Quatre-Cantons, le golfe de Klîssnacht de celui de Luceme, le château de Neu-Habsbourg. Cet édifice, pour lequel il fit hommage à l'abbesse de Zurich (7 novembre 1244), afin de le recevoir ensuite d'elle en fief perpétuel, cet édifice était moins destiné, si l'on en juge par les ruines qui en sont restées, à servir de demeure à une famille princière, qu'à recevoir une garnison d'hommes d'armes, chargée de surveiller et de commander la navigation du lac ''. Jamais observatoire militaire ne fut mieux placé. On pouvait de là suivre et gêner les mouvements hostiles des divers Etats forestiers. Mais cette menace n'intimida point les adversaires du comte Rodolphe. Schwyz et Samen, auxquels se joignirent cette fois la vallée de Stanz et Luceme, se soulevèrent de nouveau contre lui.
ÉMANCIPATION POUTIQUE DES WALDSTiETTEN.—SCHWYZ. 77
On ignore quelle fut Toccasion de cette reprise d'hostilités ; mais il est permis de la chercher, par conjecture, dans des circonstances analogues à celles qui avaient déjà suggéré aux sujets de Habsbourg leur première tentative d'aflEranchissement. Le rapprochement, qui après une courte interruption de leurs bons rapports s'était opéré entre le comte de Habsbourg et Frédéric H, venait de cesser, et une nouvelle rupture, irrévocable cette fois, les avait séparés l'un de l'autre. L'interdit lancé contre l'empereur par le pape Innocent IV, et sa déchéance, sanctionnée par le concile de Lyon en juillet 1245, furent évidemment la cause de la défection définitive de Rodolphe le Taciturne. Cette défection rouvrit aux Schwyzois la route de l'émancipation ; assurés du concours de nouveaux auxiliaires, ils la reprirent immédiatement.
Ecoutons ce que dit à ce sujet le comte de Habsbourg lui-même : < Foulant aux pieds les serments qu'ils avaient prêtés, et ne tenant nul compte de l'excommunication lancée contre les adhérents et fauteurs de Frédéric, ils sont devenus infidèles à leurs engagements, se sont soustraits à toute autorité, et assistent de toutes leurs forces le susdit Frédéric, en se tournant contre moi-même, et contre l'Eglise^*. > C'était au pape Innocent IV, que Rodolphe, ne pouvant avoir raison de la résistance des gens de Schwyz, adressait cette plainte. Le souverain pontife répondit aux doléances de son dévoué partisan en lançant contre eux et leurs confédérés, le 28 août 1247, un bref qui les déclarait excommuniés et qui frappait leur pays d'interdit, dans le cas oii ils persisteraient à défendre la cause de l'Empereur plutôt que celle de l'Eglise (nisi a Friderko ad Ecdesiam rêvertantur)^ et où ils refuseraient de rentrer sous la domination
du comte, leur légitime souverain (ipsique Comiti vdut Domino siu) studeant dbsequi). Ce bref forme avec le diplôme impérial accordé sept ans plus tôt aux Schwyzois par Frédéric Il un parfait contraste. Car, tandis que ce dernier document semble ne connaître à Schwyz que des hommes libres, l'acte pontifical ne paraît pas admettre qu'il y existe autre chose que des sujets en état de révolte. Cette contradiction s'explique aisément, quand on se rappelle que le diplôme avait été rédigé d'après le dire des Schwyzois, et le bref d'après les assertions du comte de Habsbourg. C'étaient deux pi:étentions contraires qui tendaient Tune et l'autre à s'affirmer seules, et dont le conflit devait durer jusqu'à ce qu'elles se fussent conciliées ou exclues.
Les Schwyzois, qui de tout temps se montrèrent peu sensibles aux censures ecclésiastiques quand leurs intérêts . étaient en jeu, ne se soumirent point aux injonctions du pape. Us avaient trouvé, nous l'avons dit, d'efficaces auxiliaires dans leurs voisins de l'Unterwalden et de Luceme, et il paraît que leur opposition aux Habsbourg se prolongea, comme nous le verrons plus loin, un certain temps encore après la mort du comte Rodolphe le Taciturne, survenue le 6 juillet 1249. Cependant, autour d'eux les événements marchaient, et la cause des Hohenstaufen, fortement ébranlée, allait de jour en jour perdant du terrain. Les revers qui frappèrent les dernières années de l'empereur Frédéric, et le règne malheureux de son fils Conrad, qui lui succéda . le 25 décembre 1250, rendirent de plus en plus difficile la position de leurs partisans. La résistance des Schwyzois perdait son point d'appui, et ils durent finir, après le trépas du roi Conrad (mai 1254), par échanger le régime de liberté dont ils avaient momentanément joui sous le gouvernement
ÉMANCIPATIOiN POLITIQUE DES WALDST.ETTEiN.— SCHWYZ. 79
d'un bailli impérial, contre la suprématie directe des fils de Rodolphe le Taciturne et la subordination qui en était la conséquence.
C'est à ce changement de situation que l'on a rapporté, avec une grande vraisemblance, un acte, aujourd'hui perdu, par lequel, dit le sommaire qui en a été conservé, < le comte de Frobourg déhe les gens de Schwyz de leur serment et déclare qu'ils appartiennent aux Habsbourg (dos sic dm von Hdbspurg angehorent) ^^ > On a supposé que, dans cet acte, qui serait postérieur à la mort du roi Conrad, c'était en qualité d'avoué impérial des Schwyzois qu'intervenait le comte de Frobourg, et que c'était de leurs obligations envers l'Empire qu'il les dégageait Que cette conjecture soit juste, comme nous le pensons, ou qu'il s'agisse au contraire, dans l'acte en question, des droits seigneuriaux possédés par le comte de Frobourg dans le pays de Schwyz, et que l'on trouve plus tard entre les mains des Habsbourg, il n'en demeure pas moins certain que la tentative d'émancipation des Schwyzois avait échoué, qu'ils avaient perdu le privilège de relever immédiatement de l'Empire, et que cet insuccès eut pour résultat de faire pencher la balance, d'une manière plus sensible qu'auparavant, du côté où les Habsbourg avaient jeté le poids de leurs prétentions.
Toutefois, en perdant le bénéfice de' la franchise impériale, la communauté des hommes libres de Schwyz ne cessa pas, pour cela, de subsister; elle rentra seulement dans la situation où elle était placée avant le rescrit de l'empereur Frédéric H. Nous la retrouvons, en effet, quand Rodolphe de Habsbourg fut monté gur le trône, exactement dans les mêmes conditions au nous l'avons
laissée en 1217 du temps de son aïeul. Mais Texcessive rareté des documents authentiques rend impossible de savoir avec quelque certitude ce qui se passa pour Schwyz, durant cette période d'anarchie, appelée le grand interrègne, qui accompagna et suivit en Allemagne la chute des Hohenstaufen. On apprend seulement, par une tradition, qui semble trouver sa confirmation dans un acte officiel postérieur, que vers Tan 1269, le comte Éberhard de Habsbourg-Laufenbourg, qui avait hérité à Schwyz des droits et des propriétés de son père, Rodolphe le Taciturne, permit à une partie de ses ressortissants, habitant le district de Steinen, de se racheter à prix d'argent des obligations auxquelles ils étaient tenus envers lui, ce qui les plaçait, paralt-il, dans une position semblable à celle des autres hommes Ubres habitant le reste de la vallée ••. On pourrait considérer cette concession comme un marché que le besoin d'argent fit conclure ; on pourrait aussi l'envisager comme une preuve de la persistance des Schwyzois dans leur entreprise d'émancipation, qui, commencée du temps de Rodolphe le Taciturne, aurait repris sous son fils, de manière à contraindre celui-ci de céder quelque chose de ses droits. On devra donner la préférence à cette seconde supposition, si l'on veut admettre, sur le témoignage d'un chroniqueur suisse (qui écrivait à la vérité cent cinquante ans plus tard), que la branche cadette des Habsbourg fut constamment en lutte avec les Waldstàtten, et que ce fut la lassitude qu'elle ressentit de cet antagonisme, qui la décida à se défaire de ses droits sur les vallées en faveur des < ducs d'Autriche, > c'est-à-dire de la branche aînée de sa maison. Quelle que soit la valeur de cette allégation, un fait est certain, c'est qu'en 1273, Eherhard
ÉMANCIPATION POLITIQUE DES WALDST;ETTEN. — SCHWYZ. 81
de Habsbourg-Laufenbourg vendit < tout ce qu'il possédait à Schwyz et dans les Waldstàtten, en honames et en terres ", > à son cousin le comte Kodolphe, qui, devenu roi, releva pour ses fils le duché d'Autriche.
Sans sortir de la maison de Habsbourg, Schwyz changeait donc de maître en passant d'une branche à l'autre, et il est incontestable que le roi Rodolphe y jouit, sans la moindre trace d'opposition, des droits de toute nature, tant seigneuriaux que politiques, que lui avait cédés son cousin. C'est ce qui ressort avec évidence des documents peu nombreux, mais prépis, qui nous restent de cette époque. Ainsi, dans un acte de 1278, Rodolphe mentionne expressément, parmi les biens qui devaient servir de gage au douaire de sa future bru, fille du roi Edouard I d'Angleterre, < la vallée de Schwyz, avec les domaines de Kybourg et de Frobourg. > Mais le mariage n'eut pas lieu, et les biens hypothéqués redevinrent disponibles. Aussi voit-on, en 1281, que Rodolphe avait assigné sur les dits domaines, à ce même Eberhard qui les lui avait vendus, une somme de vingt-huit marcs d'argent, pour garantie d'un prêt qu'il en avait reçu, plus, < sur les hommes libres de Schwyz, soixante marcs > (de liberis homi/nibm de Swit^ mar. Ix), Dans les deux cas que nous venons de citer, ce n'est pas comme roi, mais comme chef de sa maison, que Rodolphe de Habsbourg engage des propriétés ou des redevances qui lui appartiennent à titre privé, comme biens de famille, en sorte qu'il ne peut les aliéner qu'avec le consentement exprès de ses fils, auxquels ces biens doivent, le cas échéant, < revenir de droit (libère), en leur qualité d'héritiers légitimes ". >
Que Rodolphe consentît une hypothèque sur ses domaines particuliers, il n'y a rien là que de conforme aux
droits d'un propriétaire. Mais que, de plus, il donnât en garantie, ici < la vallée de Schwyz, > là < une rente annuelle sur les hommes libres de Schwyz, > ceci doit s'expliquer par des prérogatives d'une autre nature. Ces prérogatives, ou ne peut guère les chercher ailleurs que dans l'exercice de la haute administration et de la puissance politique que, comme comtes du Zurichgau, les Habsbourg possédaient à Schwyz, et dont Eberhard (tout en conservant honorifiquement ce titre) avait transmis les droits utiles à son cousin Rodolphe, dans la vente qu'il lui avait faite. Ainsi la taxe mise sur la vallée, ou la redevance exigée des hommes libres de Schwyz, ce qui est évidemment un seul et même impôt, rentrait dans les attributions de cette souveraineté dynastique qui, nous l'avons déjà dit, tendait de plus en plus à se substituer à la simple délégation héréditaire des pouvoirs publics.
D'autres preuves, d^ailleurs, s'ajoutent à celle-ci pour montrer que c'était bien comme chef de sa maison, et non comme chef de l'Empire, que le roi Rodolphe tenait la vallée ou les hommes libres de Schwyz sous sa juridiction. L'achat qu'il avait fait des droits et des biens de la branche cadette des Habsbourg avait précédé son accession au trône. Elle rentrait dans cette série d'acquisitions destinées à créer des apanages pour sa famille. C'est ainsi que s'explique, on l'a déjà vu, l'autorisation que donnent ses fils lorsqu'il s'agit d'hypothéquer les propriétés comprises dans le marché; c'est ainsi que s'expUque, à plus forte raison, la protection spéciale que l'un d'eux, Rodolphe, alors duc d'Autriche, accorde, en 1289, par l'entremise de l'un de ses officiers, le comte de Tilendorf, aux religieuses de Steinen à Schwyz, en enjoignant aux gens du pays d'avoir à s'abs-
ÉMANCIPATION POLITIQUE DES WALDSTJETTEN. — SCHWYZ. 83
tenir envers elles de toute molestation et de toute demande d'impôt. Cette intervention souveraine aurait été sans motif comme sans effet, si le duc n'avait possédé sur la vallée sa part des droits de suprématie qu'y avait la branche aînée des Habsbourg. Il est infiniment probable, par conséquent, qu'on peut envisager aussi comme des actes rentrant dans la compétence de cette dynastie princière, les injonctions adressées déjà en faveur du même monastère de femmes, sans beaucoup de succès, quatorze ans plus tôt, aux gens de Schwyz, soit par Hartmann de Baldegg, préfet ou bailli (promrcdor) du roi Rodolphe, soit par la reine Anne, épouse de ce monarque*®.
C'est encore de la même manière qu'il faut interpréter deux rescrits de Rodolphe de Habsbourg, dans lesquels, quoiqu'il agisse en roi, il n'en rend pas moins des décisions qui montrent que Schwyz relevait directement de sa famille. D'après le premier de ces actes, dont la date n'est pas connue, il concède à tous les habitants de Schwyz (universis vaUis de Swiz incolis) le privilège de n'avoir à comparaître en justice que < devant lui, ses fUs, ou le juge de la vallée, sans être jamais contraints de sortir des limites de celle-ci '®. > C'est-à-dire qu'en réservant les droits personnels de souveraineté qui lui appartiennent ainsi qu'à ses fils, il dispense, comme roi, les Schwyzois de se présenter aux assises publiques tenues par le juge du comté (Landrickter), A cette concession, alors fort recherchée, et que Rodolphe lui-même accorda à plusieurs villes (ce qui indique, pour le dire en passant, que les Waldstàtten marchaient à l'indépendance sur les traces des communes urbaines), il en ajouta une autre qui montre, comme la précédente, que les Schwyzois étaient assujettis à sa dy-
8i TROISIÈME ÉPOQUE.
nastie domestique, mais, en même temps, que c'étaient des sujets envers lesquels il avait des raisons de se montrer favorable.
L©^19 février 1291, peu de mois avant sa mort, il déclare < à tous les hommes de condition libre qui sont à Schwyz > (universis hominibm de SwU0 lïberœ conditionis existentibus)^ qu'il regarde comme malséant (inconveniens) qu'on leur donne pour juge (pro jtfdice vobis detur) un homme de condition serve (cHiquis servilis conditionis existens)^ et qu'il interdit que cela ait lieu à l'avenir. D'où l'on peut conclure, d'un côté, que ce juge, par où il faut entendre le représentant de l'autorité politique dans le pays, c'est-àdire le Landammann, était imposé (voUs detur) aux gens de Schwyz et non pas élu par eux, et, d'un autre côté, qu'il avait été probablement choisi parfois dans le nombre des employés (ministeriales) qui remplissaient auprès des Habsbourg des fonctions dont la nature les plaçait dans une condition subalterne (servilis) " .
En accordant aux Schwyzois la double concession dont nous venons de parler, le roi Rodolphe leur accordait incontestablement un précieux privilège, et il est probable que ce privilège était la récompense de quelque service rendu par eux. Peut-être ne s'écarterait-on guère de la vérité en cherchant dans des faits d'armes le motif de la libéralité royale ; car nous verrons plus loin, que les Schwyzois avaient donné des preuves de leur bravoure miUtake sous les drapeaux de Rodolphe. Quoi qu'il en soit, les concessions qui leur étaient faites devaient avoir pour conséquence, d'un côté, de donner à leur communauté un caractère toujours plus uni et plus compacte et de mieux assurer ainsi son existence, et, de l'autre, en plaçant à sa
ÉMANCIPATION POLITIQUE DES WALDSTiETTEN. ^SCHWYZ. 85
tête des hommes libres, d'arriver peu à peu à la faire régir par des magistrats tirés de son propre sein.
Rodolphe aurait pu sans doute aller plus loin encore : il aurait pu confirmer pour les gens de Schwyz, comme il Tavait fait pour ceux d'Uri, le diplôme qui les plaçait sous la mouvance directe de l'Empire, et les mettre ainsi en possession de l'indépendance politique qu'ils avaient momentanément possédée. On ignore si, lors de l'avènement de ce prince et au moment où, en rétablissant partout l'ordre dans TEmpire, il reconnut les libertés et les franchises dlJri, les Schwyzois sollicitèrent de sa part la confirmation du rescrit que Frédéric II leur avait accordé en 1240. Mais, dans le cas où ils auraient présenté cette requête au roi Rodolphe, celui-ci se serait refusé à y faire droit, car il avait déclaré qu'il ne reconnaîtrait, comme valables, aucun des actes faits par l'empereur Frédéric postérieurement à l'excommunication dont l'avait frappé le pape Grégoire IX '^ . Or, comme nous l'avons vu, c'était à la suite de cette excommunication même, que les Schwyzois s'étaient déclarés pour Frédéric et avaient, en retour, obtenu de lui leur diplôme d'affranchissement.
Ce serait donc fermer les yeux à l'évidence, que de ne pas reconnaître l'incontestable état de subordination où les Schwyzois se trouvèrent placés, à l'égard de la maison de Habsbourg, pendant toute la durée du règne de Rodolphe, qui ne laissait pas volontiers flotter les rênes du gouvernement et qui dut exercer son pouvoir dans les Waldstàtten, soit comme roi, soit comme comte, avec la même vigueur que dans le reste de l'Empire. Ce serait, d'un autre côté, tirer de ce fait certain des conséquences exagérées, que de ne pas tenir également compte des indices qui attestent,
d'une manière tout à fait irréfragable, l'existence permanente et l'indépendance partielle de leur communauté. Nous avons vu que le langage et les concessions du roi Rodolphe suffiraient déjà à établir qu'il envisageait les hommes Ubres de Schwyz comme formant une petite société politique digne d'égards et de ménagements. Cette société possède d'ailleurs une organisation et des attributions qui équivalent, sur bien des points, aux avantages dont elle aurait joui sous le régime de la pleine autonomie.
A sa tête sont placés quatre ministres (Ammanner), parmi lesquels figurent des Stauffach et des Ab Iberg, et qui, à l'exception du principal fonctionnaire, pris parfois hors de son sein, sont probablement des hommes de son choix. Ces quatre ministres président à l'administration des deux districts qui formaient la paroisse de Schwyz et des districts de Steinen et du Muottathal, entre lesquels se divisait alors tout le pays. L'un d'entre eux, le Landammann, ou juge, dirige la communauté entière des hommes libres et, quand il est des leurs, il représente, plus peut-être qu'il ne les défend, les droits de souveraineté des Habsbourg. Réunis dans leur assemblée de commune, les Schwyzois répartissent les taxes, et, de même qu'à Uri, ils les imposent aux couvents de leur territoire, en dépit des inhibitions des autorités supérieures. Us interviennent comme garants dans les transactions privées ; ils accordent des récompenses à ceux qui se sont employés au service de la communauté, ce qui dénote de la part de celle-ci la libre gestion de ses affaires ; ils possèdent un sceau commun, ce qui, nous l'avons vu, est un signe, sinon d'absolue liberté politique, du moins d'une complète autonomie municipale ; ils prennent dans leurs actes pubUcs le titre d'universitas et de commu-
ÉMANCIPATION POLITIQUE DES WALDSTiETTEN.— SCHWYZ. 87
nitas, et ils conservent celui «d'hommes libres". > Ils sembleraient, en un mot, jouir d'une indépendance égale à celle qu'avaient acquise leurs voisins d'Uri, n'était le revers de la médaille, où, au lieu du nom de l'Empire, se lit celui de l'Autriche.
L'Autriche, voilà quel était pour Schwyz le véritable et dangereux ennemi. Depuis que Rodolphe avait fait entrer ce duché dans sa famille et en avait doté ses enfants (1282), le titre de duc d'Autriche fut porté en première ligne par les Habsbourg, et il prit place à côté et au-dessus de leur nom patronymique. Nous avons vu déjà l'un des fils de Rodolphe intervenir, comme duc d'Autriche, à Schwyz, et ce sera dorénavant de la maison d'Autriche que nous aurons à parler, quand il s'agira des adversaires des Waldstâtten. Plus s'agrandissait la puissance de cette maison, plus les Schwyzois avaient à craindre que leur indépendance intérieure n'en fût amoindrie et compromise, et qu'aux ménagements personnels du roi Rodolphe ne succédât l'impérieuse domination d'im de ses enfants, puisque, sous ce monarque lui-même ils étaient bien loin d'avoir obtenu tout ce qu'ils pouvaient désirer. Cette crainte était surtout justifiée par la perspective de voir se perpétuer dans la même dynastie le pouvoir royal, en sorte que le chef de l'Empire pût prêter main -forte aux prétentions ou aux droits des membres de sa familla Mais l'inquiétude devait s'atténuer si, par un heureux concours de circonstances, la royauté de l'Allemagne, qui était élective, échappait aux Habsbourg, et si à la tête de l'Empire se trouvait placé, après la mort de Rodolphe, un chef dont les intérêts fussent différents de ceux de la maison d'Autriche.
Vienne donc le trépas de ce prince, et que son successeur
ne soit pas Tun de ses fils, les hommes de Schwyz pourront respirer plus à l'aise, et faire même un pas de plus vers la liberté, s'ils savent profiter des conjonctures pour mettre ce qu'ils ont acquis et ce qu'ils veulent conquérir à l'abri de nouveaux périls. Un même sentiment d'inquiétude, un même besoin de sécurité leur avaient préparé, dans les habitants de la vallée d'Uri, des alliés naturels, et tout concourait à faire, de la mort de Rodolphe, le signal de leur confédération.
Il en était de même dans le pays d'Unterwalden. Comment celui-ci avait-il été conduit à former les mêmes vœux et à concevoir les mêmes desseins que ses voisins de Schwyz et d'Uri? C'est ce que nous avons encore à dire, avant d'arriver au pacte qu'ils conclurent en commun.
ni