LE PREMIER ESSOR D'UNTERWALDEN
Nous avons vu qu'avant le milieu du treizième siècle rien ne trahit, dans les vallées de l'Unterwalden , l'existence d'une communauté analogue à celles d'Uri et de Schwyz, et que la population n'y porte pas même un nom collectif. L'épithète de WaMletUe, ou à'Intramo'utaniy les Forestiers ou ceux d'Entre-monts, qui leur est donnée depuis 1250, n'est qu'une désignation topographique commune aux habitants des deux portions du pays ^. Celui-ci continue à former, comme vallée supérieure ou de Sarnen (Obwald), et vallée inférieure ou de Stanz (Nidwald), deux groupes distincts et indépendants l'un de l'autre, sans que
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l'on puisse dire comment chacun d'eux a commencé à former une communauté organisée. Avant l'année 1291, on ne voit, en effet, ni l'une ni l'autre des deux vallées prendre ou recevoir, comme Uri et Schwyz, le titre à'universitas ou de commtmitas. Aucun acte public, aucune transaction privée n'existe, oii se montre l'intervention de l'une des deux communautés; rien n'indique qu'elles possèdent aucune juridiction ou soient régies par des magistrats particuliers ; nulle part n'apparaît leur sceau. Elles n'ont enfin très-certainement obtenu aucun diplôme qui, définitivement comme à Uri, ou passagèrement comme à Schwyz, les ait placées sous la protection immédiate de l'Empire".
Cependant, en 1291, la vallée inférieure, et, fort peu de temps après, celle de Samen, sont en possession du titre et de la plupart des attributions d'une communauté régulièrement constituée. On les en trouve nanties tout à coup, sans que l'on sache ce qui s'est passé pendant le demisiècle au commencement duquel elles en étaient encore dépourvues. Mais il est permis de supposer que l'exemple de leurs voisins d'Uri et de Schwyz ne fut pas sans influence sur leurs tentatives d'émancipation, et que là, comme dans les deux autres vallées, la création d'une forte unité communale devint la condition nécessaire et préalable de l'affranchissement politique. Les hommes libres que le pays dlJnterwalden comptait dans son sein durent être tout naturellement conduits à envisager cet affranchissement comme le complément de leur liberté civile. Ce sont des hommes de cette classe, pour la plupart chevaliers et parmi lesquels se trouve un Winkelried, que l'on voit intervenir vers l'année 1245 auprès de Zurich en faveur d'Engelberg, mais à titre individuel seulement, et en employant, disent-
ils, < à défaut du sceau que nous n'avons pas, celui de nos confédérés de Lucerae > (conjuratonmi nostrorum in Lucerna '®J. H^abitant la vallée de Stanz, ils s'étaient, selon toute vraisemblance, alliés avec les gens de Luceme, comme ceux de la vallée de Sarnen avec les gens de Schwyz, pour résister aux exigences, légitimes peut-être, mais vexatoires, du comte de Habsbourg, Rodolphe le Taciturne, et ils avaient embrassé, ainsi que leurs confédérés, dans le conflit entre Frédéric II et la papauté, le parti de l'empereur ". Nous avons vu, en effet, que la ville de Luceme, ou tout au moins la plus grande partie de ses habitants, s'était rangée parmi les adversaires de la branche cadette des Habsbourg, et qu'elle avait été comprise, en conséquence, dans l'excommunication fulminée par Innocent IV ".
Zurich, de son côté, tenait aussi pour Frédéric, et avait à résister aux partisans de l'Église, qui, dans le voisinage et l'intérieur même de ses murs, faisaient échec à la grande majorité de ses citoyens. Le vœu qu'expriment les gens du Nidwald, en s'adressant à cette ville, de lui voir < remporter sur ses ennemis une triomphale victoire, > est une allusion évidente à la situation que nous venons de rappeler et que nous avons déjà dépeinte à propos de Schwyz'^. La guerre intestine qui déchirait alors la chrétienté sévissait, comme partout, dans le centre même de la Suisse, et, en créant des factions contraires, elle provoquait du même coup d'ardents conflits et d'intimes alliances. Celle qui fut alors formée entre les habitants des vallées riveraines du lac des Waldstâtten offre chez eux le plus ancien exemple d'une ligue commune destinée à placer sous la protection de tous les intérêts de chacun. On peut donc y voir, sans trop d'invraisemblance, cette < antique confédération > (antiqm
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wnfederatio), dont parle le pacte de 1291, et qui, n'ayant été consacrée, paraît-il, que par un serment solennel, outre qu'elle fut bientôt brisée, laisse à ce pacte le premier rang parmi les monuments écrits du droit fédéral.
Quoi qu'il en soit de cette conjecture, l'accord des habitants de rUnterwalden avec leurs voisins dénote chez eux, sinon l'existence d'une communauté légalement indépendante, du moins les dispositions qui devaient, les circonstances aidant, les conduire à posséder cette organisatioa Mais ici, de même qu'à Schwyz et plus qu'à Schwyz, leurs tentatives viennent se heurter contre l'autorité du roi Rodolphe, qui avait également acquis dans le pays d'Unterwalden la plupart des droits de propriété et de juridiction possédés par la branche cadette de sa famille *°. Aussi le voit-on s'y Uvrer à des actes d'administration, auxquels son titre de comte de l'Aargau et du Zurichgau, sa qualité d'avoué de divers couvents possessionnés dans l'Unterwalden, enfin son caractère de roi, donnaient une origine légale ou une puissante sanction. La réunion sur une seule tête de tant de prérogatives diverses assurait d'autant mieux l'étabhssement de la souveraineté dynastique des ducs d'Autriche dans l'Unterwalden , que cette souveraineté rencontrait dans ce petit pays, en raison de sa constitution même, moins d'éléments de résistance. L'absence de toute corporation conmiunale de quelque importance, le nombre relativement beaucoup plus considérable que dans les autres Waldstâtten de gens de haute et de petite noblesse, devaient y rendre plus difficile la formation d'une communauté semblable à celles qui, grâce à de plus favorables circonstances, s'étaient dès longtemps étabUes à Uri et à Schwyz.
Nous avons dit que les premières aspirations vers Tindépendance durent, dans ce petit pays, sortir du milieu des hommes libres qui, soit en conséquence des charges qu'ils avaient remplies, soit à cause des services qu'ils avaient rendus, étaient parvenus au rang de chevaliers, et qui, pour être entrés dans les cadres de la noblesse, n'avaient cependant pas perdu de vue les intérêts de la classe qu'ils avaient quittée et du pays où ils continuaient de vivre. Dans l'Unterwalden, comme à Schwyz et à Uri, parmi les hommes dont les noms se rattachent, de près ou de loin, à l'œuvre d'émancipation entreprise dans les Waldstàtten, on en trouve (et ce ne sont pas les moins actifs) qui, au sein même de leurs foyers ou loin du ^ol natal, se sont élevés au-dessus de la roture, et sont devenus nobles sans cesser d'être patriotes. Les membres des familles où s'étaient perpétués les emplois d'intendants des grands propriétaires fonciers, séculiers ou religieux, avaient trouvé dans l'exercice héréditaire de ces fonctions l'occasion d'occuper une position supérieure à celle des autres habitants du pays, et du nom même du domaine qu'ils administraient, ils avaient tiré leur titre de noblesse. D'autres avaient mérité le rang de chevalier (miles) comme récompense de la valeur ou du talent dont ils avaient fait preuve dans la carrière des annes **. C'est ici que se montre l'une des premières traces de l'esprit militaire des Suisses et de leur goût pour le métier de la guerre.
Il est probable' que l'usage de servir dans les armées de l'Empire était déjà établi sous Frédéric H, et que les hommes libres des Waldstàtten lui avaient fourni des soldats ; car on trouve, durant son règne, dans les États fores-
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tiers, des chevaliers qui ont dû à leur mérite militaire le titre dont ils sont décorés **. Ces soldats devaient être des volontaires : les hommes libres n'étant tenus qu'à un service de peu de durée dans l'intérieur même de l'Empire, il fallait, dans les temps de guerre, pour foimer des corps de fantassins à côté des nobles qui combattaient à cheval avec leurs hommes d'armes et leurs valets, que l'on eût recours à l'enrôlement et à la solde de mercenaires de condition hbre. Les montagnards des Waldstâtten, endurcis aux dangers et à la fatigue, habitués à risquer leur vie dans les précipices des Alpes, comme habiles chasseurs, ou hardis bergers, ne trouvant d'ailleurs chez eux que, peu de ressources, devinrent de bonne heure épris des jeux et des profits de la guerre, et il est probable, nous l'avons déjà dit, que ce fut en échange d'un contingent volontaire envoyé à l'empereur Frédéric II, que Schwyz reçut de ce prince son premier diplôme d'affranchissement. Nous savons d'ailleurs, par le témoignage d'un chroniqueur suisse du quatorzième siècle, qu'en 1253 un abbé de St-Gall, qui guerroyait contre l'évêque de Constance, avait à sa solde une troupe composée d'hommes d'Uri et de Schwyz, et que, d'autre part, on voyait des gens de cette dernière vallée sous le drapeau d'un seigneur grison qui, en 1262, se trouvait en lutte avec le même abbé *'. Preuve sans répUque de cette disposition naturelle, qui déjà conduisait à s'armer, n'importe pour et contre qui, les ancêtres des guerriers qui ont combattu François I"^ à la bataille Se Marignan et qui se sont sacrifiés pour lui à la journée de Pavie.
On apprend, en outre, par le récit d'un autre annaliste, contemporain de celui que nous venons de citer, que < quinze cents hommes de Schwyz > figuraient dans l'ar-
mée du roi Rodolphe de Habsbourg, quand il faisait, en 1289, le siège de Besançon. Le narrateur raconte qu'une partie de ces soldats, après s'être dévalés dans le camp ennemi le long de précipices escarpés, < comme gens habitués, dit-il, à courir dans les montagnes, > regagnèrent leurs quartiers chargés de butin **. Le nom de Schwyz ne peut s'appliquer ici, vu le chiffre donné par le chroniqueur, à cette seule vallée, et on doit attribuer, selon toute vraisemblance, le personnel de ce contingent à l'ensemble des Waldstàtten. D'après l'observation que nous avons faite, il y a des raisons de croire que les gens d'Unterwalden devaient y tenir leur place, et ce ne serait peut-être pas dépasser la Umite des conjectures permises, que de chercher dans cette confraternité d'armes, une des causes qui, en ce moment même, concouraient à réunir dans une même alliance les habitants des trois pays forestiers.
Ce qui est sûr, c'est que l'esprit militaire dont ils se montraient alors animés n'eut pas pour seul résultat de les pousser sous des drapeaux étrangers, et que, loin de les rendre indifférents à l'indépendance nationale, le jour devait venir, au contraire, où il devait leur servir à la défendre et à la consolider. Us avaient, en attendant, de nouveaux efforts à faire, les uns pour la conserver, les autres pour la conquérir. Jusque-là les Waldstàtten avaient le plus souvent isolément agi ; désormais ils agiront en commun. Les libertés dont ils jouissent, inégalement réparties, leur semblent également menacées; ils vont travailler à les rendre pour chacun d'eux identiques et sûres. La mort du roi Rodolphe, qui a déjà rapproché Schwyz et Uri, entraîne dans leur alliance la vallée de Stanz, à laquelle devait plus tard se joindre celle de Samen, et le
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pacte du 1*' août 1291, qui ouvre la série des ligues helvétiques, et qm représente ainsi, dans le droit public suisse, l'origine de la Confédération, est aussitôt conclu. Schwyz garde dans ses archives ce précieux document, sur lequel près de six siècles ont passé, sans détruire ni le parchemin où il fut écrit, ni les alliances qui sont successivement venues se grouper autour de celle dont il est l'authentique expression.