D'AUTRICHE
Les Waldstâtten se trouvaient rejetés, par un revers de fortune, dans la condition où ils étaient déjà sous le règne de Rodolphe. De même que son père, Albert d'Autriche réunissait dans sa personne ou dans sa maison, l'^autorité de comte et celle de roi, sans parler des droits que possédait sa famille à Schwyz et à Unterwalden, comme grand propriétaire foncier. Ce faisceau d'attributions rendait de nouveau facile au chef des Habsbourg d'étendre sa souveraineté dynastique sur cette portion de la Suisse centrale qui ne l'avait pas encore entièrement subie. Les tentatives mêmes qu'avaient faites les Waldstàtten pour se soustraire à la domination autrichienne devaient leur faire craindre, soit qu'ils fassent les subordonnés de l'Empire, comme Uri, ou ceux du duc, comme Schwyz et Unterwalden, que le roi ^ Albert n'amoindrît encore le peu d'indépendance que son père leur avait laissée. Les très-rares documents de ce règne qui sont relatifs aux Waldstàtten ne confirment cependant point cette prévision.
Albert était un prince sévère, mais qui ne fit pas de son pouvoir im usage inique et oppresseur. Ami de l'ordre, observateur des lois, il ne se refusa point à reconnaître et à confirmer les franchises municipales dont, en Suisse même, jouissaient diverses villes placées sous la dépendance immédiate de l'Empire ou sous la suzeraineté de l'Autriche. Il ne ratifia point, à la vérité, les diplômes de son pré-
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décesseur, qui consacraient Témancipation d'Uri et de Schwyz, car il eût ainsi porté atteinte, particulièrement en ce qui concerne le second de ces petits pays, aux droits de sa maison, et il cherchait, au contraire, avec autant d^ardeur que son père, à les étendre et à les sauvegarder. Mais il ne fit rien non plus pour aggraver la sujétion des vallées, ni même pour entraver le développement de leurs institutions communales.
Aucun des nombreux historiens contemporains qui ont parlé de son règne ne dit, il est vrai, un seul mot sur ses rapports avec les gens des Waldstâtten, ce qui forme déjà une présomption que rien d'excessif ni d'ajiormal ne s'est passé entre eux durant ce temps. D'autre part, tout ce qu'ils racontent de sa conduite et de son gouvernement exclut l'idée qu'il ait suivi envers les trois vallées une politique différente de celle qu'il observa dans le reste de l'Empire, et qu'il ait adopté à leur égard un système de rigueurs odieuses et provocantes, dont on ne retrouve la trace dans aucun des Ueux soumis à sa juridiction. En nous en tenant aux documents authentiques qui seuls suppléent à l'absolu silence des historiens , nous' n'apercevons pas davantage le moindre vestige d'une oppression machiavélique, dont les Waldstâtten auraient été les victimes avant d'en être lès vengeurs.
Tandis que le roi Albert aurait pu, en vertu de ses droits de souveraineté, aliéner Uri à l'un des membres de sa famille, comme l'avait fait jadis Frédéric n en faveur de Rodolphe de Habsbourg, comme Frédéric le Beau le fit plus tard, et trop tard (10 février 1326), en faveur de ses frères, les ducs d'Autriche *®, on le voit, en fait, maintenir cette vallée dans la mouvance immédiate de l'Empire, quoiqu'il
ne lui en eût pas expressément renouvelé le privilège, et exercer lui-même son autorité sur elle à titre de roi. C'est comme tel (rex Boinanorum) qu'il s'adresse, le-1*' avril 1302, au < ministre de la vallée d'Uri > pour lui enjoindre de respecter les immunités dont doivent y jouir les ressortissants du couvent de Wettingen ; c'est comme tel que les gens d'Uri le désignent à propos des impôts qu'il lève sur eux. Rien d'ailleurs ne parait changé dans l'administration intérieure de leur communauté. Au début comme à l'issue du règne d'Albert, c'est toujours Werner d'Attinghausen qui se trouve placé à la tête de la vallée d'Uri, dont les habitants continuent à user, dans la gestion de leurs propres affaires, de la même liberté. On les voit transiger pour leur compte avec des seigneurs voisina, et ils ne craignent pas de mettre, à l'exemple de Schwyz, les biens récemment acquis par les religieuses de Zurich sur le même pied que toutes les autres propriétés de la vallée, pour le paiement des impôts destinés à subvenir tant aux taxes perçues par le roi qu'aux dépenses occasionnées par la guerre (von Jcunge oder von ùrluge) ".
En avaient-ils usé de mêiùe à l'égard de Wettingen, qu'Albert avait pris sous sa spéciale protection ? H est permis d'en douter, car c'était un des Caractères de leur conduite politique de savoir se plier aux circonstances plutôt que de tenter une résistance inutile ; la temporisation fut alors pour les Waldstàtten un de leurs plus grands moyens de succès. Mais toutes les libertés se tiennent, et, lors même qu'il fallait faire fléchir devant les droits du couvent privilégié le principe de l'égalité, les acquisitions ^qui mettaient aux mains de ce même couvent, dans la vallée d'Uri, des hommes et des terres jusque-là possédés par des laïques.
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n'en constituaient pas moins un progrès incontestable vers raffirancbissement général de la population; car la condition civïle et personnelle des ressortissants de Wettingen remportait de beaucoup sur celle des serfs et des vilains relevant de seigneurs séculiers. Là, comme ailleurs, se vérifiait le dicton populaire : < Il fait bon vivre sous la crosse **.
En 1290, tous les domaines possédés à Uri par la comtesse de Raperschwyl étaient devenus la propriété de ce monastère, et ceux qui les exploitaient accrurent d'autant les éléments d'émancipation que les < hommes de Wettingen > avaient déjà contribué à introduire dans la communauté d'Uri. n n'y a donc rien d'étonnant à ce que celle-ci conservât, pour autant que cela dépendait d'elle-même, sa liberté d'action, à laquelle on ne voit pas, d'un autre côté, qu'aucune atteinte ait été portée durant le temps où le roi Albert d'Autriche occupa le trône d'Allemagne. Le diplôme même qu'il accorda le 25 avril 1308, six jours avant sa mort, à l'abbesse de Zurich, pour lui confirmer la pleine jouissance des biens temporels inféodés à son couvent, suffit, lors même qu'Uri n'y est pas expressément nommé, pour établir qu'aucune révolution violente n'était venue tout récemment soustraire à l'obédience royale cette antique possession du monastère de S*-Félix et S**-Régula ".
La rareté des documents, déjà si grande pour Uri pendant cette époque, l'est plus encore en ce qui concerne Schwyz. On sait néanmoins que le pays continua d'avoir à sa tête un landammann et un conseil, et que l'ordonnance de 1294 était rigoureusement appliquée aux couvents. Celui de Steinén se refusant à acquitter sa part de l'impôt, une amende lui fut infligée, qui provoqua l'intervention de la reine Elisabeth, femme d'Albert, comme dans un cas pareil, en 1275,
était intervenue l'épouse du roi Rodolphe. La reine s'adresse dans l'une de ses lettres (13 janvier 1299), < aux fonctionnaires ou ministres et à toute la communauté de Schwyz, > puis, plus directement, dans l'autre, au < landammann > qui a agi < d'après la décision (ad ordinatiovmn) des dits fonctionnaires ou ministres, > et auquel elle enjoint d'avoir à restituer l'amende qu'il a perçue, tandis qu'elle ordonne à la communauté tout entière de faire respecter les libertés et les exemptions dont doit jouir le monastère de Steinen, s'en remettant aux Schwyzois des mesures à prendre pour que les religieuses qui l'habitent demeurent à l'abri de toute violence et de toute injure (tmiversUati vestrœ rec(ymmiùûimusgubernandas/*: Ce langage, quelque impérieux qu'il puisse paraître, et, comme reine, Ehsabeth avait bien le droit de le tenir, ce langage n'en constate pas moins l'existence à Schwyz d'une communauté régulièrement et fortement constituée. On ignore si les Schwyzois ont tenu compte de ces royales paroles, plus que de celles que leur avaient fait entendre, vingt-quatre . ans auparavant, la femme et le fils du roi Rodolphe. C'était un terrain sur lequel ils ne reculaient jamais, que pour y faire ensuite de plus grands pas.
n ne pouvait pas en être de même, lorsqu'il était question de prérogatives qui ne constituaient point à leurs yeux un empiétement sur la Kbre gestion de leurs affaires communes. Telles étaient, par exemple, les attributions qui, d'après les coutumes du pays, rentraient dans l'exercice du droit de propriété. Le seul acte qui nous ait conservé le souvenir de l'intervention d'Albert dans les affaires de Schwyz se rapporte à un cas de ce genre. Il s'agissait de détacher de la paroisse de Schwyz, sur laquelle la maison
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d'Autriche possédait, en vettu probablement de quelque donation des Habsbourg, le droit de patronage, le village de Morschach, et il fallait que cette séparation, approuvée déjà par Tévêque du diocèse, fût ratifiée par les patrons du bénéfice démembré. On alléguait, afin de motiver la formation d'une paroisse nouvelle, comme on Tavait fait à Uri, douze ans plus tôt, pour la vallée du Schâchenthal, les difficultés que la chute des avalanches opposait aux libres communications entre Morschach et Schwyz, et, par conséquent, à la dispensation, au moment où ils étaient nécessaires, des secours religieux qu'un prêtre seul a le pouvoir d'administrer.
< Qui pourrait décrire, > dit l'évêque de Constance, en faisant droit' à la requête des pauvres villageois, < qui pourrait décrire les épouvantables ravages que causent ces avalanches qui, lorsqu'elles arrivent, font trembler la crête des montagnes et le fond des vallées? Descendant avec le fracas du tonnerre du sommet des monts, elles bouleversent de fond en comble ce qui leur fait obstacle, ébranlent même la base des montagnes, détruisent tous les êtres vivants placés sur leur passage, et, creusant dans le sol de profonds ravins, rendent, là ou elles se sont précipitées, tout chemin impossible. > — < On ne peut méconnaître, > dit à son tour le rescrit royal qui acquiese aux vœux du prélat, < on ne peut méconnaître les dangers que font courir aux habitants de Morschach, quand ils veulent gagner Schwyz, ces avalanches furieuses qu'un orage ou le poids des neiges précipitent à l'improviste du haut des monts, et qui, roulant le long détentes abruptes ou de rochers à pic jusqu'au fond des vallées, écrasent de leur masse tout ce qu'elles rencontrent, font disparaître la trace des chemins, et sont plus d'une
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fois devenues la déplorable cause de la mort inévitable et subite de ceux qui se sont trouvés sur leur passage. > On voit que ce redoutable phénomène produisait déjà un bien puissant effet sur les imaginations, pour que les rédacteurs de deux pièces officielles se soient livrés à une sorte de joute littéraire, en cherchant à le décrire, chacun de son mieux. Ces coups de pinceau sont alors trop rares pour qu'ils ne méritent pas d'être remarqués quand on les rencontre, quoiqu'on puisse douter, dans ce cas-ci, qu'ils aient été donnés d'après nature *'.
Tout en consentant à ce qu'un curé fût spécialement affecté à ce village, perdu au pied de la Frohnalp dansL un repli du rivage du lac des Quatre-Cantons, afin qu'en tout temps l'office divin et les sacrements de l'Eglise fussent à la portée de ses habitants, le roi Albert, dans son rescrit du 25 avril 1302, réserve expressément, tant en son nom qu'en celui de ses fils, les droits de patronage possédés par eux sur l'ancienne église de Schwyz et sur la nouvelle cure de Morschach (injure paùronatus earumdem ecdesiarum). Mais ici, comme à Steinen, où les ducs d'Autriche possédaient aussi la collation de l'église paroissiale, il s'agissait, non d'un droit de souveraineté, mais de l'un de ces privilèges féodaux qui constituaient une des formes de la propriété et dont l'usage subsiste encore dans plus d'un pays en faveur de simples particuliers. Il subsista même à Schwyz sans contestation, en faveur des ducs d'Autriche, après que toute soumission politique leur eut été déniée; là, comme dans les autres Waldstâtten, les confédérés distinguèrent toujours soigneusement, sauf dans les temps de crise violente, entre ce qu'ils devaient à la propriété et ce qu'ils refusaient à la domination **.
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Mais, à Schwyz aussi, plus que dans les autres Waldstatten, on fut toujours prompt à chercher dans remploi de la force la sanction de son droit. Nous en avons eu déjà plus d'une preuve à propos des luttes contre Einsiedeln. Sous le règile d'Albert, on retrouve les traces de cet esprit indépendant et guerroyant dans une querelle sanglante engagée, on ne sait pourquoi, entre les Schwyzois et le monastère de Schannis, situé dans la contrée qui sépare le lac de Zurich de celui de Wallenstadt.La vivacité du conflit et TimpitQyable rudesse avec laquelle il fut mené sont suffisamment attestées par l'incendie et le pillage auquel ce couvent de religieuses, dont les ducs d'Autriche étaient les protecteurs, fut livré par les hommes libres de Schwyz. L'abbesse dut même leur remettre une renonciation formelle à toute plainte de sa part contre les excès dont elle avait été victime (12 décembre 1303) '\
S'ils eurent ici le dessus, ils paraissent, en revanche, s'être moins heureusement tirés d'une autre guerre de voisinage, à la suite de laquelle un comte de Toggenbourg, chanoine de Constance, s'adresse avec toutes sortes de ménagements < à l'honorable Stuofacher, landammann de Switz, > pour solliciter de lui la restitution d'un de ses serviteurs fait prisonnier dans cette occasion par les Schwyzois. La chanoine déclare qu'il n'est point leur ennemi, et qu'il aurait, au tîontraire, voulu voir leur honneur et leurs intérêts toujours satisfaits, ce qui semble indiquer qu'en dernier Keu ils avaient subi quelque échec (1305) *®. Quoi qu'il en soit, les égards que le haut dignitaire de l'Eglise aussi bien que l'abbesse témoignent au landammann et aux gens (lant'lute) de Schwyz montrent qu'on voyait en eux une communauté qu'il importait de ménager, et qui se
trouvait assez libre, malgré sa dépendance des ducs- d'Autriche, pour oser s'attaquer à un monastère placé sous leur protection.
Dans rUnterwalden (et maintenant nous pouvons employer ce nom sans anachronisme, car c'est sous le règne d'Albert qu'il paraît pour la première fois), dans l'Unterwalden, où jusqu'alors nous n'avions constaté que d'imparfaits symptômes d'organisation commune, se montre à nous, de même que dans les autres Waldstàtten, et appartenant aussi à la petite noblesse, un fonctionnaire supérieur placé à la tête des deux- parties du pays. Ce fonctionnaire, c'est Rodolphe d'Œdisried, qui prend le titre de < landammann d'Unterwalden > et auquel s'adressent, le 7 mars 1304, des gens de la vallée de Hasli, pour qu'il scelle de son sceau un acte de réconciliation passé entre eux et les bourgeois de Luceme '®.
Est-ce que, depuis le pacte de 1291, le Haut et le Bas- Unterwalden s'étaient unis pour ne former qu'une seule communauté , ou bien leur unité politique résulte-t-elle de ce que le roi Albert , naguère comte du Zurichgau et de l'Aargau, et dont les fils possédaient de grands domaines dans les deux vallées, avait donné à celles-ci un même landammann ? C'est ce qu'on ne peut dire avec certitude. Il est probable que chaque alternative de la question doit contribuer à fournir les éléments de la réponse. Que le landammann fftt encore un fonctionnaire à la nomination de l'autorité souveraine et n'eût pas encore complètement échangé ce caractère contre celui d'un magistrat répubUcain nommé par ses pahrs, cela devait être le 'cas dans lUnterwalden, plus encore que dans les deux autres Waldstàtten, où l'on ne saurait douter qu'il en était aipsi. Que,
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d'autre part, les deux parties du pays se soient réunies d'elles-mêmes, sans l'intervention de leur suzerain, c'est ce que l'on est bien forcé d'admettre, puisqu'il est positif que la vallée de Samen avait voulu que son nom fût gravé, après coup, à côté de celui de la vallée de Stanz, sur le sceau apposé au pacte de 1291, afin de constater qu'elle formait une partie intégrante de la communauté dlJnterwalden confédérée avec Uri et Schwyz '®.
C'est probablement à cette occasion que, des deux côtés du Kemwald, on s'est rapproché, et un peu plus tard, sous le roi Albert, cette fusion des deux vallées a été reconnue et consacrée par le choix d'un seul et même landammann, qui était au milieu- d'elles, comme à Schwyz et à Uri, d'une part, le chef de la communauté, et, de l'autre, le représentant de la suzeraineté politique du comte ou du roi. Ceci ne changeait rien du reste au caractère féodal de la propriété privée, ni aux transactions qui en étaient la conséquence. Ainsi, en 1300, Rodolphe de Habsbourg (représentant de la branche cadette et qui porte ailleurs le titre honorifique de comte du Zurichgau) autorise le chevalier Henri de Winkelried, son vassal (pnmt est terre consuetudinis)\i à faire don à l'abbaye d'Engelberg des biens qu'il possède à Stanz, Buochs et Alpnach *K Ici, comme à Schwyz, l'exercice des droits de propriété était tout à fait indépendant des prérogatives politiques.
Ce n'est donc pas là qu'on peut trouver quelque lumière sur les causes qui ont amené la formation de la communauté dlJnterwalden. L'obscurité qui a toujours enveloppé les plus anciennes destinées de ce petit pays, s'étend aussi sur l'origine même de l'organisation unitaire et de la constitution communale, qui devaient l'assimiler aux deux autres Wald-
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stàtten. Mais cette assimilation, dès le commencement du quatorzième siècle, n'en est pas moins avérée, et Ton peut, à partir de là, en suivre les traces dans la succession prochaine des événements. Ce sera donc durant les premières années où le roi Albert occupa le trône d'Allemagne, et sans doute avec son assentiment, que le troisième des Etats forestiers sera parvenu à régler sa condition intérieure sur le modèle de ses deux voisins, et à posséder comme eux, pour représenter l'autorité suzeraine, un landammann pris parmi les habitants mêmes du pays et qui se trouve à leur tête dès l'an 1304.
Tout ceci ne s'accorde guère avec le renom de tyrannie, et de tyrannie tout à la fois sournoise et cruelle, qui s'attache d'ordinaire, surtout en ce qui concerne l'histoire des Waldstàtten, au règne d'Albert d'Autriche. Mais, ainsi que nous l'avons dit, les témoignages authentiques qui nous ont conservé le souvenir de cette époque ne justifient point les accusations portées, à propos des exactions et des violences dont les trois vallées auraient été l'objet, contre la personne et le gouvernement de ce monarque. H se montra, sans doute, comme son père et plus que son père, le vigoureux défenseur des droits de l'Empire et de ceux de sa maison; il chercha à accroître son patrimoine domestique, et il ne recula pas devant l'augmentation ou la rigoureuse perception des impôts. Toutefois, pour s'agrandir, il avait moms recours à la violence qu'à l'habile emploi des moyens détournés ; plus d'un petit suzerain, plus d'un grand propriétaire l'apprirent à leurs dépens, et se virent dépouillés des biens donnés en gage pour l'argent que leur avait avancé le chef de la maison d'Autriche et qu'ils ne pouvaient pas lui rembourser, La
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Suisse (ou, comme on disait alors, la haute Allemagne) fit, en particulier, l'expérience de ce qu'im document du temps appelle, dans une occasion analogue, < l'excessive avidité du roi Albert > (per nimiam rapacUatis sitim)**.
Ce n'était certes pas un souverain débonnaire et moins encore un prince aimable; mais rien, non plus, n'autorise à faire de lui un despote féroce, un tyran malfaisant et atrabilaire ; rien n'infirme le jugement généralement favorable qu'ont porté sur son compte les chroniqueurs contemporains et qu'adoptent maintenant la plupart des historiens modernes *^ Au moment de ceindre la couronne d'Allemagne, Albert lui-même s'exprimait ainsi : < Nous régnerons heureusement , sous la protection de Celui pour la gloire duquel nous avons accepté la royauté , afin d'employer icibas notre pouvoir temporel à faire fleurir la justice et la paix '*. > Ces paroles promettaient beaucoup, et si les résultats ne furent pas toujours à la hauteur de la promesse, ils furent loin, ainsi que cela s'est vu trop souvent, d'en être la contre-partie.
Quand il refusait, comme duc d'Autriche, d'ôter la vie à des rebelles tombés entre ses mains et mettait les bienfaits à la place du châtiment ; quand il prenait, comme roi, au grand scandale de l'opinion, la défense des Juifs odieusement persécutés ; quand il proclamait et plaçait sous sa garde, dès son accession au trône, la paix pubUque, dont il se montra, autant qu'il lui fut possible, le zélé défenseur ; quand il savait, malgré les sentiments de piété sincère dont il était animé, opposer au chef même de l'Église une courageuse résistance ; quand il bravait l'inimitié des tyranneaux ecclésiastiques et séculiers des bords du Rhin, en se faisant le défenseur des villes victimes de leurs exactiiJns ;
quand il autorisait quelques-unes de celles-ci à soumettre les couvents et le clergé aux mêmes taxes que le reste de leurs habitants ; quand il accordait à d'autres, pour s'être activement employées à son service, l'exemption de trois ans d'impôts ; quand il confirmait les libertés ou favorisait les alliances de ces mêmes villes et des communautés rurales ; quand il s'efforçait d'assurer partout au commerce une protection efficace; quand il intercédait auprès du roi de Danemark en faveur de marchands de Lubeck, dépouillés de leurs biens après avoir fait naufrage sur son territoire, quand il s'engageait à obtenir, pour des marchands de Venise pillés par des nobles de l'Empire, une réparation légitime ; quand il aUénait ses propres droits de souveraineté ipour mieux assurer l'exercice de la justice pénale,
< afin, disait-il, que l'on ne puisse pas, sous de malicieux prétextes, différer de faire droit, et qu'il n'en résulte point, pour les malfaiteurs, un encouragement à commettre des crimes ; > — Albert d'Autriche donnait des preuves de modération, de tolérance, de sagesse et de justice qui ratifiaient, en quelque sorte, l'engagement qu'il avait pris en recevant la couronne, et qui lui permettaient d'ajouter plus tard, sans que ce fussent non plus de vaines paroles :
< Dans notre désh- d'assurer à nos sujets, selon le devoir qui nous est imposé, l'ordre et la paix, nous avons passé bien des nuits sans sommeil, pour procurer à tous les ressortissants de l'Empire un repos durable". »
Non, ce n'est pas là le langage, ce n'est pas là la conduite d'un tyran, qui se serait plu à dépouiller les Waldstâtten, par l'emploi systématique de moyens odieux, de leurs modestes Ubertés, et qui aurait ainsi provoqué intentionnellement, vers la fin de son règne, chez ces petites peuplades,
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un soulèvement général, d'où serait sortie la Confédération helvétique. Mais de cette tyrannie, comme de ce soulèvement et de l'alliance qui en aurait été la suite, ni les narrations contemporaines ni les documents authentiques n'ont retenu nulle trace , et ce que ces derniers nous apprennent de l'état intérieur des Waldstâtten ne peut guère se concilier avec l'existence d'un régime oppresseur supprimé par une insurrection.
Sans revenir sur ce que nous avons déjà raconté d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden, — où l'on peut, il est vrai, reconnaître, comme du temps du roi Rodolphe, un temps d'arrêt dans les progrès de l'affranchissement politique, mais nul symptôme d'un système de compression rigoureuse, et bien moins encore la perpétration d'actes de débauche, de barbarie et de folle cruauté, — nous constatons, vers la fin du règne d'Albert, des incidents qui se concilieraient mal avec un état de choses aussi désordonné. Ainsi, en 1307, le 7 décembre, les gens de Steinen sont tout occupés de régler pacifiquement avec leur curé des intérêts de paroisse, dont il n'est pas probable qu'ils eussent pris tant de souci, au plus fort d'im temps de crise et de perturbation. Six mois plus tôt, la reine EUsabeth s'occupe, de son côté, à doter le monastère d'Engelberg de biens qu'elle vient d'acquérir dans le Bas-Unterwalden, afin que les moines prient pour son propre salut, pour celui de son mari Albert, roi des Romains, et pour celui de leurs enfants. Ceci ne cadre guère mieux avec les scènes sanglantes dont la tyrannie exercée au nom et à l'instigation de ce roi aurait été la cause dans cette vallée. Quand, quelques mois après la mort d'Albert, les gens d'Uri parlent de son règne, ils le font sans que rien indique qu'il ait même été
pour eux, comme les confédérés Tavaient donné à entendre de celui de son père, une époque d'usurpation (bi Kunig AUbrechùes sdigen von Bom ssiten) ^^.
Nul changement d'ailleurs n'est survenu dans le régime intérieur des Waldstâtten. Ce ne sont pas des baillis envoyés du dehors, mais des landammanns pris parmi eux qui sont à leur tête. La vallée d'Uri possède toujours celui qu'elle a eu depuis quatorze ans, de même qu'à Schwyz ce sont tour à tour un Ab Iberg et un Stauffach qui rempUssent cette charge". Dans l'Unterwalden où, jusque-là, on n'en avait pas constaté l'existence, elle se montre pour la première fois sous Albert, et le landammann y consacre en sa personne l'unité des deux vallées. Il est difficile de voir, dans tout cela, rien qui s'accorde avec les excès et les abus d'un régime d'intolérable oppression, mis en œuvre par des agents impitoyables ; de même qu'on ne comprendrait pas qu'il eût fallu recourir, pour s'y soustraire, à de secrètes ententes et à de mystérieux conciliabules, dans l'un desquels on aurait résolu, pour la première fois, de former, cpmme si elle n'avait pas été déjà constituée seize ans plus tôt, une confédération défensive. Un annaliste contemporain, dont la narration renferme à peu près autant d'erreurs que de faits exacts, place, il est vrai, en 1306 le premier pacte formé entre les trois Waldstâtten (daz was der êrst pund)^^. Mais c'est immédiatement après avoir dit que le roi Albert, bien que porté à s'agrandir à cause de sa nombreuse famille, < était un prince juste et pieux, et qu'il avait si bien maintenu la paix dans le pays, que la ville de Zurich, durant son règne, n'avait jamais fermé ses portes. > En sorte que le chroniqueur, qui se trompe du reste complètement sur ce prétendu < premier pacte, > pa-
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raît l'envisager, moins comme un symptôme d'hostilité et de résistance, que comme un événement conforme au caractère pacifique du temps. Ce qui est sûr, tout au moins, c'est qu'il n'en rapporte l'origine à aucun conflit qui aurait éclaté entre les vallées et la maison d'Autriche , et dont c'eût été précisément l'occasion de dire quelque chose. Nouvelle confirmation de l'ignorance absolue où étaient les contemporains de toute lutte de ce genre.
H n'y a donc rien, ni dans l'histoire du roi Albert, ni dans celle des Waldst'âtten, qui puisse justifier, directement ou par déduction, l'imputation de tyrannie féroce par laquelle on a, du même coup, flétri la mémoire de ce prince et expliqué la formation de la Confédération suisse. Cette accusation purement gratuite n'a d'ailleurs pris naissance (comme nous le verrons dans la seconde partie de cette étude) qu'au seizième siècle. Jusque-là le prétendu soulèvement des Waldstâtten n'avait pas encore reçu de date précise, et on n'avait pas songé à le rattacher au gouvernement d'Albert. Au seizième siècle même, des deux grands narrateurs de l'histoire nationale, un seul, le plus récent, attribue à ce prince les excès systématiquement commis dans les Waldstâtten, l'autre les rapporte au règne de son fils, le roi Frédéric d'Autriche *».
C'est donc plus de deux siècles après la mort d'Albert, et en contradiction avec tous les témoignages antérieurs quels qu'ils fussent, que s'est produite et définitivement établie une accusation que l'on peut, à juste droit, classer au rang des calomnies, puisqu'elle n'a pas d'autre fondement que l'invention même sur laquelle on prétend l'étayer. La perpétuer serait s'en rendre complice, tandis que le plus simple sentiment d'équité exige que dorénavant on la supprime
comme une injure faite à la vérité. L'histoire est un tribunal qui n'admet pas les procès de tendances, et devant lequel les déclamations passionnées d'une date récente ne sauraient prévaloir contre le silence ou l'affirmation des témoins d'un autre âge. C'est un tribunal qui, lorsqu'il est mieux informé, casse les arrêts déjà rendus en son nom, et qui apporte à l'accomplissement de ce devoir plus de scrupules encore, quand il peut se croire solidaire des jugements qu'il s'agit de réformer. Ce sont des plumes suisses qui ont répandu l'erreur, c'est à des plumes suisses qu'il appartient de la redresser. Aussi n'y a-t-ii pas lieu de s'étonner en voyant les plus dignes représentants de la culture historique parmi nous répudier l'héritage du préjugé. < Le règne du roi Albert, > dit l'un d'eux, qui ne méconnaît pas du reste l'état de stricte dépendance où ce prince tenait la haute Allemagne, < fut, pour notre pays, une période de paix presque complète, durant laquelle les documents et les récits contemporains ne signalent nul événement extraor- -dinaire ; il ne provoqua aucune résistance, et tout demeura dans un profond repos jusqu'à la mort de ce prince.» — < Sous le gouvernement d'Albert, » dit tout récemment encore un autre historien suisse qui ne méconnaît pas davantage son esprit d'envahissement, < on put jouir de l'ordre et de la tranquillité que l'autorité royale avait rétablis dans l'Empire '*^. >
Ce n'est pas tout : le démenti que l'histoire inflige, soit par ses affirmations, soit par son mutisme, à l'existence d'une insurrection qu'aurait suscitée, en 1308, chez les Waldstâtten, la tyrannie du roi Albert, trouve sa pleine confirmation dans ce qu'il nous est donné de connaître de la conduite de ce prince durant les derniers mois de son règne et de celle de ses fils
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après sa mort. Une révolte qui aurait eu pour conséquence, non-seulement de braver, mais d'outrager son autorité souveraine en allant jusqu'à l'expulsion et au meurtre de ses officiers, n'eût pas été un instant tolérée par un prince non moins jaloux de son pouvoir que résolu à le faire respecter. La ville de Vienne en 1288, les nobles de Styrie quatre ans plus tard, les seigneurs autrichiens en 1297, avaient tous fait l'expérience de la promptitude et de la fermeté avec lesquelles il supprimait les résistances et l'opposition, et nous avons vu plus haut comment, en 1292, il avait, en Suisse même, rapidement dissipé la ligue formée contre lui
Aussi, quand on le voit, au printemps de 1308, alors qu'il venait recruter, dans la haute Allemagne, des auxiliaires pour sa guerre de Bohême, séjourner sur les bords du Rhin et de la Limmat, et se rapprocher ainsi du théâtre de cette rébellion prétendue sans faire le moindre préparatif où perce l'intention d'en châtier les auteurs ; quand on le voit, au contraire, se servir des troupes qu'il a sous la main pour guerroyer contre les partisans de l'évêque de Bâle et mettre le siège devant le château de Fiirstenstein ; quand on le voit ensuite tout occupé à célébrer avec éclat les fêtes de Pâques, en s'entourant d'un brillant cortège de grands seigneurs et de prélats; quand on le voit peu après (25 avril), pendant son séjour à Bade, confirmer à l'abbaye de Zurich la possession de domaines dans lesquels se trouvent compris les lieux mêmes qui auraient été le foyer de la révolte ; quand on le voit, six jours plus tard, sans vouloir ajouter foi à la révélation du complot qui devait lui coûter là vie, s'égayer dans un banquet avec ses fils et avec le neveu dont la main était déjà levée sur lui, puis s'en aller plein d'empressement à la rencontre de la reine qui venait le rejoin-
dre *' ; — il paraît impossible d'admettre qu'il dévorait en silence un afiront que lui auraient infligé d'insolents paysans et qu'une inexplicable impunité n'aurait rendu que plus mortifiant pour son amour-propre et plus compromettant pour son autorité.
Mais ce ne fufent pas les paysans des Waldst'âtten qui portèrent à la souveraineté d'Albert un coup aussi sensible, ce furent les nobles du voisinage qui, supportant avec impatience son gouvernement sévère et ses empiétements, se résolurent à y mettre un terme, non par une révolte, mais par un assassinat. Profitant avec habileté de leurs embarras et de leurs besoins d'argent, Albert avait cherché au moyen d'achats ou d'hypothèques à les dépouiller peu à peu de leur patrimoine pour en arrondir celui de sa famille. Irrités de devenir les victimes de cette politique d'envahissement, les seigneurs dépossédés, ou qui craignaient de l'être, firent facilement épouser leurs rancunes et leur vengeance par le duc Jean, neveu et pupille du roi , qui ne recevait pas assez vite à son gré sa part de l'héritage paternel. Albert tomba sous leurs coups le 1" mai 1308. Les Waldstatten n'y étaient absolument pour rien. Les détails très circonstanciés que donnent les narrateurs contemporains sur la dernière période du règne de ce monarque ne font pas la moindre allusion à une insurrection qui aurait évidemment servi les intérêts des meurtriers en compromettant ceux du roi. En revanche, ce ne furent pas les assassins mais les Waldstatten qui profitèrent de ce meurtre, dans lequel il faut voir l'une de ces circonstances, comme nous en avons déjà rencontré plusieurs dans leur histoire, qui favorisaient leur affranchissement sans dépendre de leur volonté.
Aussi, lorsqu'après le crime qui fit périr Albert d'Au-
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triche, ses fils se montrent préoccupés avant tout de tirer de cet assassinat, dans le plus prochain voisinage des petits cantons, une vengeance qui satisfaisait également leurs sentiments et leurs intérêts, on ne voit point qu^ils aient songé à châtier et à faire rentrer dans Tordre ceux qu^ils regardaient comme des sujets de leur maison et qu'aurait momentanément ménagés leur père, ceux que leur révolte aurait rendus les complices naturels d'un meurtre dont ils pouvaient se promettre au moins autant d'avantage que les nobles qui l'avaient commis, ceux qui en auraient, on peut le dire, donné l'exemple et montré, en frappant le suppôt royal, comment on pouvait frapper le roL L'invraisemblance éclate ici de toutes parts et elle éclate bien plus encore quand on sait que l'année suivante ces mêmes gens d'Uri, chez lesquels l'étendard de la révolte aurait été levé et le représentant du roi mis à mort, se déclarent < bons amis de leurs altesses les ducs d'Autriche, > non point pour e£Eacer aucun tort qu'ils aient eu envers cette maison royale, mais, au contraire, pour désavouer toute rancune à propos d'un méfait commis contre un des leurs par des sujets autrichiens. De tels rapports auraient-ils existé entre des rebelles insoumis et de hautains seigneurs " ?
Comment se fait-il enfin, que, dans toutes les réclamations que les ducs d'Autriche ont élevées à maintes reprises contre les Etats forestiers, jamais ils n'aient fait la moindre allusion à l'insurrection qui aurait soudainement soustrait ces petites vallées à leur domination ? Comment se fait-il, en particulier, que lorsque, en 1311, les fils d'Albert demandent au roi Henri Vn d'être remis en possession des droits et des biens qui leur appartiennent dans les Waldstâtten, le roi, qui leur a des obligations et qui veut leur être agréable,
puisse s'engager à leur' rendre, après enquête, la juridiction et les propriétés que leur aïeul et leur père, y ont possédées < en paix, > c'est-à-dire apparenunent sans contestation ni éviction, si, trois ans auparavant, — après une longue série de troubles intérieurs, où à la résistance de fait les confédérés auraient pu joindre, comme moyen de droit, la revendication des libertés qui leur avaient été octroyées par Frédéric et par Adolphe, — le chef des Habsbourg avait vu son pouvoir foulé aux pieds et ses satellites tués ou ex- / puisés par les gens des Petits Cantons ? Jamais condition
plus dérisoire eût-elle été jointe à une plus fallacieuse promesse '* ?
Aussi toutes ces questions nous paraisseiit-elles ne comporter qu'une seule réponse, c'est que les actes de tyrannie , et de révolte dont elles supposent l'existence, sont purement imaginaires, et que l'histoire qui, par aucun témoignage ni par aucune induction, n'en peut constater la réalité, a le droit comme le devoir de leur refuser toute créance. Nous n'aurions donc point, dans cette partie de notre travail, à nous y arrêter davantage, s'il n'était pas opportun de montrer, d'après des documents authentiques, ce que pouvaient être alors de mauvais rapports entre un vrai bailli et de vrais paysans et la différence qui existe entre la réalité et la fiction. L'exemple ne sera pas emprunté à des lieux trop éloignés des Waldstàtten, puisque le bailliage où la scène se passe est celui de Kiissnacht, qui renfermait, outre le village de ce nom, ceux d'Altikon et d'Immensee, avec tout le territoire compris entre le lac de Zug et celui des Quatre- Cantons.
Dans le château de Kiissnacht vivait, durant le règne du roi Albert, une famille de chevaliers qui tirait son nom du
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lieu de sa résidence, et qui tenait ce bailliage en fief des . ducs d'Autriche. Le chef de la famille, nommé Eppo, exerçait depuis bien des années la charge de bailli, que nous voyons encore douze ans plus tard entre ses mains. Mais il ne parait pas qu'il s'acquittât de ses fonctions à la satisfaction de ses subordonnés. De là des querelles et des résistances dont, à deux reprises, en 1284 et en 1302, l'histoire a conservé les traces. Il n'y faut rien chercher ni de bien relevé ni de bien dramatique; c'est la prose de tous les jours, ce sont les vulgakes -détails de la vie matérielle ; la couleur locale, pour être moins pittoresque, n'en est que plus vraie; la sensiblerie et le théâtral sont absents , mais la rudesse réciproque des acteurs et la nature des intérêts débattus nous placent sur le terrain immédiat de la réalité. D'une part, les exactions que pouvaient se permettre dans la perceptions des redevances en nature, dans l'exigence des corvées, dans l'administration des biens de commune, des hobereaux cupides ; de l'autre, l'obstination que des paysans, blessés dans leurs plus prochains intérêts, devaient mettre à refuser les chapons, l'avoine, les charrois et les journées, à la prestation desquels ils étaient féodalement obligés. Puis la querelle s'envenimant, les villageois avaient tenté de s'affranchir du joug de leur bailli et de brider sa tyrannie, soit en se portant à des voies de fait contre sa personne, soit en cherchant à former au dehors une alliance qui pût les mettre à l'abri de son despotisme. Cette double tentative ayant échoué, il leur avait fallu entrer en accommodement avec le seigneur Eppo, et se soumettre à une sentence arbitrale prononcée par le prévôt du couvent de Luceme et par deux chevaliers '*.
Voilà ce qu'étaient alors les révoltes suscitées par le
mauvais gouvernement des baillis de l'Autriche, et l'épisode de Kussnacht est loin d'être en Suisse, à cette époque, l'unique exemple de ce genre. Ce n'est pas que nous voulions conclure de ce qui se passait, dans des bailliages tenus héréditairement en fief, entre de petits seigneurs et leurs vassaux, à ce qui a dû se passer dans des territoires tout différemment constitués, comme ceux d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden, où c'était un landammann, tiré d'une population composée en bonne partie d'hommes libres ou émancipés, qui représentait l'autorité supérieure. La nature des exactions et des exigences n'y était pas la même, parce que les rapports entre les communautés et leur souverain politique étaient différents. Mais, cette différence admise, c'est aussi dans des faits résultant de l'exercice ordinaire de la juridiction établie, qu'on doit chercher les griefs que les Waldstàtten ont pu ressentir du gouvernement d'Albert d'Autriche, et non pas dans un système de persécution brutale, savamment calculé pour irriter des populations paisibles, et pour les contraindre ainsi à une résistance qu'après avoir volontairement provoquée, on n'aurait pas même entrepris de réprûner.
Albert a sans doute, comme roi et comme comte, exigé l'observation stricte des obligations et des charges auxquelles les gens des vallées étaietit tenus envers lui, et nous ne pensons pas qu'ils se soient beaucoup mieux accommodés de son administration que de celle de son père, ni qu'ils aient mieux pris leur parti des entraves qu'elle imposa nécessairement à l'expansion de leur émancipation politique. Il est infiniment probable, en particuUer, qu'ils ne purent donner suite à la décision qu'ils avaient prise, dans leur pacte de 1291, d'exercer eux-mêmes la haute
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juridiction pénale, et qu'ils furent également soumis, par la nécessité de comparaître hors de leurs vallées devant les juges du roi ou ceux du comte, à des obligations qui leur étaient onéreuses et qui contrariaient leurs prétentions à l'indépendance '*. Il est probable aussi que d'autres griefs qui nous échappent, que la perception vexatoire des impôts, par exemple, ont pu exciter chez eux des motifis d'irritation et de mécontentement.
Toutefois d'un régime sévère à un régime tyrannique, comme du mécontentement à la révolte, il y a bien des degrés, et l'histoire prouve, par son témoignage comme par son silence, que, dans les relations entre Albert d'Autriche et les Waldstàtten, ces degrés n'ont point été franchis. Mais si, de là, nous pouvons et nous devons conclure que l'insurrection prétendue de 1308 n'a pas eu plus de réahté qu'elle n'avait de motifs pour se produire, s'il faut attendre deux siècles avant que la tradition elle-même imagine de placer sous le règne d'Albert d'Autriche cette révolution subite et violente, il n'en demeure pas moins certain que les confédérés, pour n'avoir pas secoué tumultuairement la domination de ce prince, n'avaient cependant point pris leur parti d'une situation qui comprimait leur élan vers la liberté. C'est pourquoi, s'ils sont demeurés tranquilles pendant le gouvernement d'un souverain auquel ils auraient malaisément résisté, ils se hâtent, à peine son règne a-t-il fini, de reprendre, au point où ils en étaient demeurés avant qu'Albert montât sur le trône, leur entreprise d'affranchissement.