LA LÉGENDE
Nous avons raconté, d'après les seuls témoignages que la recherche de la vérité historique permette d'invoquer, les origines de la Confédération suisse. Nous ne saurions où trouver, en dehors des documents authentiques (trop peu nombreux), que le temps nous a conservés, et des récits contemporains (plus rares encore), qui sont parvenus jusqu'à nous, les sources de cette histoire. Nous devrions, par conséquent, tenir notre tâche pour achevée, et, tout en regrettant de n'avoir eu, pour la remplir, que d'insuffisants matériaux, nous féliciter cependant d'en avoir pu tirer, par une interprétation légitime , l'esquisse, sinon le tableau des vicissitudes qui ont précédé et favorisé la naissance de la liberté helvétique.
Mais cette esquisse, nous ne l'ignorons pas, et nos lecteurs s'en sont bien aperçus, diffère trop, par les traits qu'elle
renferme et par ceux qu'elle omet, des souvenirs que la tradition nationale a rendus inséparables du berceau de la Confédération, pour que nous puissions n'en point prendre souci.
Eh quoi! pas un mot de l'origine particulière de ces agrestes peuplades, pas un mot de l'antique et immémoriale liberté des trois vallées, pas un mot de l'usurpation et de la tyrannie de l'Autriche, pas un mot des actes de cruauté, de luxure, de convoitise de ses baillis, pas un mot du serment du Griitli, pas un mot de Gessler, pas un mot de Guillaume Tell! Que faudra-t4l croire^, 9i de tout cela rien n'est vrai? Et si tout cela n'est pas vrai, comment l'at-on cru ? Nous avons voulu répondre à la première question dans le récit qui précède. Nous allons chercher à répondre à la seconde dans rexameirqui va suivre.
C'est un fait commun à tous les peuples, quand ils ont atteint un certain degré de prospérité et qu'un long intervalle les sépare de leurs origines nationales, d'entourer ces origines d'une sorte d'auréole imaginaire, qui dissimule le vrai caractère de leurs débuts en ce monde et enveloppe dans le voile du merveilleux leurs humbles commencements. Thucydide et Tite-Iive signalaient déjà, le premier pour s'y soustraire, le second pour s'y soumettre, cette disposition rétrospective de l'orgueil national, et toutes les chroniques du moyen âge s'efforcent à l'envi d'embelHr, par des fables plus ou moins plausibles, l'origine des peuples dont elles racontent les destinées, soit qu'il s'agisse de nations devenues illustres ou de simples cités sans grand renom.
La légende est presque partout assise au berceau de Fhîst(Mre. On la retrouve, de même, très fréquemment mêlée au récit des événements qui ont déterminé une crise et
LA l^GSNDE. SOS
eœnme provoqué tme nouTelle naûgance dans la yie des peuples. L'imagination s'empare de ces moments critiques, et elle se platt à leur imprimer je ne sais quelle physionomie particulière, qui corresponde, tant bien que mal, à leur .importance exceptionnelle. Ce n'est jamais qu'après un certain temps et lorsque la mémoire immédiate des faits a disparu, que cette imagination légendaire se met à l'œurre. Non-seulement elle opère, par sa nature même, en dehors de toutes les régies de la critique et sans tenir compte de la réalité, mais encore, plus est grande la distance oîi elle se trouve jdes événements et plus les moyens de con- Isâle font défaut, plus aussi elle se donne libre carrière.
Que ce soit l'opinion populaire qui, sous l'impression de sentiments exaltés, embellisse, poétise et transfigure le passé par des inventions de son crû ou par l'imitation de traditions étrangères, ou bien que ce soient des individus . isolés qui, de leur propre fait, mettent en circulation, dans une population disposée à les accueillir, des récits imaginaires ou empruntés, ces deux procédés divers produisent des résultats sembbtbles. Non-seulement la légende est née, mais elle a encore trouvé un terrain favorable pour vivre et prospérer; comme elle n'a pu nattre, e» efiet, qu'en raison mi^e de Vignorance où l'on était sur le vrai caractère des temps auxquels elle s'applique, elle emprunte à cette ignorance, pour se rendre et s'enraciner, une force nQuv€lle.
Mais , en revanche, elle devient pour l'historien d'autant plus suspecte, qu'elle se montre d^isociée, Jorsqu'elte parait pour la première fois, à l'évideot oubï des faits les mieux attestés par les témoignages historiques. £lle perd alors tout droit à être envisagée cwune une de ces tradi-
tions qui, bien que privées d'authenticité, demeurent cependant dignes de créance, parce qu'elles sont en accord avec les autres monuments des temps auxquels elles se rapportent. Quand la légende vient, de son crayon trompeur, dessiner une image de fantaisie à côté ou à la place des portraits que des renseignements incontestables ont permis d'esquisser, c'est l'image fantastique qu'il faut sacrifier, ce n'est pas le portrait qu'il faut travestir. ,
On contestera peu ces remarques générales. Gomme pour toutes les vérités de cet ordre, les divergences ne surgissent qu'à l'application. Appliquons donc à ce qui concerne l'histoire des origines de la Confédération suisse les observations précédentes, et rendons-nous compte de l'introduction, dans cette histoire, des éléments qu'a créés la légende et qu'il faut lui restituer.
LES TÉMOIGNAGES COKTEBIPORAINS.
Au moment où les confédérés combattaient au Morgarten, il n'existait, autant que nous pouvons le savoh-, pas une seule ligne qui racontât l'histoire de leur passé. Les uniques documents où l'on pût en rechercher les traces étaient les actes qui, à diverses époques, avaient servi à régler les transactions de droit pubUc et de droit privé relatives aux communautés des trois vallées ou à leurs ressortissants. Plusieurs de ces actes subsistent encore et forment l'unique source dans laquelle l'historien peut puiser la connaissance authentique et certaine de la période qui
précéda et amena la fondation définitive de la Confédération. Nous les avons scrupuleusement consultés et suivis dans notre exposition historique, et c'est pour cela que Ton ne retrouve dans celle-ci aucune trace des faits que la tradition nationale perpétue et que les documents non-seulement ignorent, mais démentent péremptoirement.
Nous rappellerons d'abord, en quelques mots, les traits généraux de cette tradition, telle que Tout Êdte les développements successifs qu'elle a reçus, car elle n'est pas arrivée du premier coup à revêtir la forme définitive sous laquelle elle est aujourd'hui connue. Comparée aux autres variétés de la légende, celle dont nous allons reproduire les principaux éléments mérite, par l'autorité qu'elle a prise, d'être considérée comme la version classique ou orthodoxe. Voici ce qu'elle raconte :
< Les habitants des Waldstatten appartiennent à une race du Nord distincte des populations voisines, et ils ont possédé de temps immémorial une pleine indépendance, dont ils ont joui, sauf les concessions qu'il leur plaisait de faire à l'Empire, jusqu'au moment où le roi Albert d'Autriche a tenté de la leur ravir, en soumettant les trois vallées d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden à une intolérable oppression. Les agents de ce despote n'ont que trop fidèlement suivi la consigne qui leur avait été donnée. L'un d'entr'eux, nommé Gessler, a provoqué, par ses entreprises et par ses menaces, une vive irritation au milieu de ces pop'ulations paisibles, et, poussant même la tyrannie jusqu'à la démence, il a forcé Guillaume Tell d'Uri, qui s'était refusé à rendre uu symbole de la domination étrangère un avilissant hommage, à décocher une flèche contre une pomme placée sur la tête de son enfant ; mais il a payé de sa vie
ce malfaifiant caprica Un autre bailli autricbicai, mvmé LaBdenberg, a fait, paar un caprice semblable, crever \ç& yeux à un paysan de l'Unterwalden dont il voulait s'approprier les bcBufs ; son lieutenant Wolfenschiess, ayant tenté de déshonorer la femme d'un paysan, a péri sous la hacbe du mari. L'irritation contre tant de méfaits a doimé naissauce à une conjuration où trois confédérés, Walter Ftirst d'Uri, Wemer Stauffach de Schwyz, Arnold de Melchtlial d'Unterwalden ont juré, dans une réunion secrète tenue au Grutli, de rendre à leur pays son antique indépendance. Leurs concitoyens excités par eux ont, en un même jour, le premier de l'année 1308, détruit les châteaux qui servaient de citadelle aux tyrans, et chassé les tyrans euxmêmes. De ce soulèvement national est sortie la Confédération suisse. >
Si l'on a prêté quelque attention à la première partie de ce vdume, on ne peut qu'être frappé de la divergence qui existe entre les £aits qui y sont racontés et le sommaire qu'on vient de lire. Car la légende a contre elle tout à la fois le témoiguage et le silence de l'histoire. L'histoire na dit rien de ce que dit la légende, mais surtout elle dit des choses qui, si elles sont vraies, rendent la tradition reçue nécessairement fausse. La légende suppose que les habitants des Waldstatten ont eu une autre origine que les populations avoisinantes ; l'histoire montre que, comme tout le reste de cette partie de la Suisse, les trois vallées ont été occupées et colonisées par des hommes de race allémanique. La légende suppose que, de temps immémorial, les Waldstatten ont été libres et qu'ils n'ont rendu à l'Empire que des devoirs momentanés auxquels ils s'étaient euxmêmes astreints; l'histoire montre que la condition poli-
LES TÉMOIGNAGES GONTfiltPORAINS. S09
tique de chacune des vallées n'était peint la même, . que tontes ont été longtemps soumises, non-seulement à la suprématie générale de l'Empire, mais enc<M*e i des conditions partieulib» de dépendance et d'asstyettissemittt, et que c'est depuis le commencement du treizîèiQ^e siècle seulement, que Ton Toît af^parattre, pour Tune plus 1£t, pour les autres plus taird, les rudiments de l^indépeadMce. La légende suppose que les Waldstatten , yielemment d^uiUés par la maison d'Autriche de leurs antiques libertés, sont tombés dans un état de servitude intolérable, auquel une insurrection populaire a pu seule mettre fin, et que c'est de là qu'est iasue leur confédération; l'histoire ne laisse Bitrevoir aucune trace de la tyramûe Inrutale qu'auraient es^oée des agents de l'Autriche sur les populations des États &Nrestiers. Elle atteste, au contraire, que, aous les règnes d^ rois Rodolphe de Habsbourg et Albert d'Autriche, leur maison a pu jouir en paix des droits de suzeraineté qu'elle possédait dans les vallées, et que ces dernières ont toujours eu à leur tête, pendant ce temps, des landammanns tirés de leur sën et non pas des baillis d'origine étrangère. Elle atteste, en outre, que le premier pacte, dont l'original subsiste encore, était conclu bien avant qu'eût éclaté la prétendue révolution, qui, selon la l^ende, aurait donné naissaoee à la Confédération. Elle atteste enfin, que c'est lentement, mais ouirertement, par des suœès graduels, mais prudemment acquis^ puis courMtnés dkine victoire éclatante, et non point par un soulèvement secrètement comploté^ que les Waldstatten sont entrés, à des jntervailes distincts, et les uns après les autres, enposs^ëon des libertés et des franchises particulières qu'ils ont£ni par placer sous la sauvegarde de leur commune fédération.
Lliistoire ne laisse, par conséquent, aucune place pour cette série d'épisodes dramatiques, dont le caractère forme d'ailleurs un si frappant contraste avec les habitudes, les mœurs, la réelle physionomie des premiers confédérés. L'impression produite par Tétude des documents historiques est en pleine contradiction avec la peinture que fait la légende nationale de la situation intérieure des vallées et des dispositions morales de leurs habitants. La couleur du tableau n'est pas, sous le pinceau de la tradition, plus vraie que le dessin.
< Mais, > dira-t-on, < cette contradiction que vous signalez entre les documents et le récit traditionnel n'est après tout qu'une appréciation personnelle sujette à contestation, et vous ne pouvez même point invoquer contre la légende le silence de ces mêmes documents, qui est effectivement incontestable; car on sait assez que l'absence fortuite de pièces relatives à tels ou tels faits ne suffit pas pour qu'on puisse légitimement conclure à la fausseté de ces faits. Les documents authentiques ne sont pas tout dans l'histoire: il y a d'autres sources et d'autres preuves qui sont admises en témoignage et dont on peut accepter les allégations avec confiance : telle est en premier lieu la tradition transmise de bouche en bouche dès l'époque même à laquelle elle se rapporte; tels sont ensuite les.récits dus à la plume d'historiens bien informés. >
Nous tombons d'accord de tout cela ; nous admettons que l'absence ou le silence des documents ne peut pas toujours être envisagé comme un argument suffisant contre la réalité des taits. H y a des événements qui se sont accomplis sans qu'aucune pièce officielle en ait jusqu'à nos jours gardé le souvenir, et dont cependant la mémoire a pu se
conserver par tradition. Mais, pour que cette tradition orale soit recevable, il faudra avant tout (on le reconnaît) qu'elle remonte jusqu'à la génération qui fiit témoin des événements qu'il s'agit d'attester. H &ut que l'on puisse constater, en outre, qu'elle est restée dès l'origine semblable à elle-même, et qu'elle a exactement retenu les traits et les incidents auxquels s'attache de préférence le souvenir populaire. Car si elle n'a originairement laissé aucune trace, ou si les traces qu'elle a laissées dans son apparition tardive dénotent une tradition qui commence à se faire, au lieu d'une tradition qui dure et se transmet fidèlement par héritage, les conditions d'autorité et de créance lui font absolument défaut Or, tel est précisément le cas pour les traditions relatives aux origines de la Confédération suisse. Ce qui leur manque pour posséder voix au chapitre, c'est ce double caractère d'ancienneté et de perpétuité, qui seul peut inspirer pour une tradition des présomptions favorables. Quod semper^ quod ubique, quod àb omnibus.
La suite de notre étude montrera qu'il n'y a effectivement dans la transmission des faits, telle que la tradition vulgaire les rapporte, ni fixité, ni imanimité, quoique ces faits fussent de nature, s'ils étaient réels, à s'être imprimés fortement et conservés de même dans la mémoire du peuple au milieu duquel ils se seraient passés. On verra, de plus, que cette transmission s'est opérée d'après un procédé inverse de celui qu'on observe dans la propagation des traditions authentiques. Tandis que ces dernières débutent par les faits fi-appants, concrets, précis, qui sont de nature à attirer l'attention de ceux qui en ont été les premiers témoins, les traditions erronées commencent au contraire par des affirmations vagues et générales, qui peu à peu
pr«iiiient un corps et une {rfiysionomie marquée, en sorte que les faits et les personnes arrivent à être empreints dhine précision d^autant plus suspecte, que la tradition finit justement par où, si elle était véridique, elle aurait dû débuter, de n'est pas tout : si la perpéttdté et Funanimité font dé&ut aux traditions qui ont les origines de la Confédération suisse pour objet, le caractère d'ancienneté originelle sur lequel on pourrait fonder leur autorité ne leur appartient pas davantage. Il y a un moyesa très sftr de s'en convaincre.
En effet, dans le cas où la tradition devenue nationale daterait réellement de Fépoque mdme où se sont accomplis les fidts qu'elle raconte, elle devra se trouver nécessairement d^accord avec une autre classe de ''témoignages sur l'époque desquels il ne peut pas y avoir de doutes, en sorte que i9i ees témoignages à date certaine ne confirment pas les dires de la tradition, celle-ci se trouvant privée de son dernier caractère d'authenticité, il n'y aura plus de motif pour lui prêter aucune créance. Les témoignages dont nous VT^ulons parler sont les narrations contemporaines, composées par des auteurs dignes de foi, qui, se trouvant rap- "pvocliés de l'époque et du Keu des événements , ont dû nécessairement être appelés à en parler, lorsque ces événements étaient de nature à fi-apper l'attention et rentraient dans le cadre des faits qu'ils se sont donné la tftciie de raconter. Nous ne pensons pas qu'on puisse chercher ailleurs, ni plus tard, ce qu'on appelle des < historiens bien in-
Or, ces ténvrignages contemporains relatift aux origines de la Confédération suisse, et qui peuvent servir de contrôle à la tradition, car c^t là qu'elle aurait dû trou-
ver son premier écho, nous les possédons, et, qumqu'ils soient postérieurs à la bataille du Morgarten, ils n'en sont pas moins dus à des écrivains qui étaient nés avant 1315, et qui, par conséquent, peuvent être envisagés comme ap* partenant à Fépoque même touchant laquelle il y a dissentimait mtre l'histoire et la légencte. Eh bien ! leur silence sur les épisodes recueilUs par la tradition est aussi absolu que celui des documents authentiques. Non-seulement ils ignorent le fait d'une insurrection des Waldstatten provoquée par le mauvais gouvernement du roi Albert, mais ils assignent à Tafifranchissement des trois vallées de tout autres causes, et ils sont unanimes pour ne faire dater que de la bataille du Morgarten la rupture violente entre les Waldstatten et TAutriche.
L'un des narrateurs habite, il est vrai, loin du thé&tre des événements. C'est en Carinthie que Jean, abbé du couvent de Yictring, compose, vers l'an 1345, une chronique consacrée à l'histoire d'AUanagne et qui s'étrad sur tout le treizième siècle et la première partie chi quatorzième *. Quoique cet auteur soit très-dévoué à la maison de Habsbourg, il parle avec un sentiment de sympathie de Té* mandpation des Waldstatten; mais il en attribue la cause à l'ambition déplacée des ducs d'Autriche, et non à des actes de tyrannie, qui, s'ils eussent été vrais, auraient été une expUcation bien plus naturelle encore du soulèvement des montagnards. Les énormités imputées aux baillis autrichiens, et qui résument en quelque s<»rte toutes les iniquités commises d'âge en âge par les plus mauvais tyrans, ne pouvai^t pas s'être accomplies et comme con«centrées sur un seul point de l'Empire, du vivant même de l'écrivain, sans que le retentissement en fût venu aux
oreillea d^un homme qui accorde un si bienveillant intérêt à ceux qui en auraient été les victimes. Pour Tabbé de Victring, les confédérés sont simplement des hommes libres qu^une politique mal inspirée veut injustement asservir, et qui défendent avec un heureux succès leur indépendance. Il suffit de lire son récit pour y reconnaître la vraie physionomie de l'histoire.
< Le duc Léopold, > dit-il, < frère du roi Frédéric, pour être en mesure de parer aux événements", se porta avec une forte et brillante armée, composée de soldats et de nobles, contre la peuplade des Schwyzois (gentem Stmcenr sium), qui, placée au cœur des montagnes et ne subissant le joug d'aucun maître, ignorait Tusage des armes et se Uvrait uniquement à la vie agricole et pastorale. Il se flattait de les subjuguer et de les faire passer sous sa domination et sous celle du roi son frère. Mais, résolus à défendre leur liberté et ligués par un pacte avec les autres montagnards qui les avoisinaient, ils attendirent l'ennemi, le surprirent et le mirent en déroute. >
Dira-t-on que, de cette brève narration, et du silence absolu que Jean de Victring garde sur les faits odieux qui, selon la tradition, auraient quelques années plus tôt amené la rupture entre les Waldstâtten et l'Autriche, on ne saurait rigoureusement conclure que ces faits n'ont pas eu lieu ? Mais ne trouvera-t-on pas bien plus vraisemblable encore que, si les choses s'étaient passées telles que la légende les raconte, l'abbé de Carinthie l'aurait su et l'aurait dit, car il se donne à connaître comme un écrivain aussi impartial qu'exactement renseigné ? Chacun peut à son gré faire la réponse. Passons à un autre.
Matthias de Neuenbourg, en Brisgau, secrétaire de l'évê-
que de Strasbourg, est un historien inférieur en talent et en critique à Jean de Victring, mais il a, dans le cas qui nous occupe, Favantage d'avoir vécu plus près du théâtre des événements, dont il fat aussi contemporain, car c'est vers Tan 1350 qu'il rédigea sa chronique, qui embrasse à peu près le même champ et la même durée que celle du narrateur précédent *. On peut dire de lui, à plus forte raison que de ce dernier, que si les faits transmis par la tradition eussent été vrais, il les aurait certainement connus, puisque ces faits se seraient passés de son vivant dans des lieux qu'enfermait nécessairement ce qu'on peut appeler son horizon naturel. Il suffit de lire, dans sa chronique, les passages où il est question de la Haute-Allemagne, 'et, entre autres, les détails si circonstanciés qu'il donne sur les dermers jours et sur la mort du roi Albert d'Autriche, pour comprendre que le soulèvement des Waldstâtten contre les baillis autrichiens et les actes de tyrannie qui en eussent été la cause ne lui auraient pas échappé. Mais, quand il parle des trois vallées, c'est seulement, comme l'annaliste de Carinthie, à propos de leur résistance contre le duc Léopold, < qui s'avançait avec une grande armée pour les soumettre à la domination de son frère, quoiqu'elles relevassent directement de l'Empire, et qui fut forcé de prendre la fuite en versant des larmes sur sa défaite. Dès lors les vallées, > ajoute le narrateur, < sont demeurées invaincues. >
Le secrétaire de l'évêque de Strasbourg est trop friand d'anecdotes apocryphes ou véritables, pour n'avoir pas enrichi son recueil d'un aussi précieux butin que les aventures de Guillaume Tell ou les scènes tragiques de l'Unterwalden, si elles s'étaient accomplies peu de temps aupara-
216 SEGONfiE PARTIE.
Tant parmi ces mêmes peuplades dont il raconte avee complaisance la victoire* Or, non-seulement il ignore abso^ lument que rien de semblable ait eu Ueu dans les valléea, mais il assigne expressément à leur lutte avec FÂutriche une cause toute différente. On peut être néanmcnns certain que les épisodes dramatiques, s'ils eussent eu la moindre réalité, auraient pris le pas, dans sa narration, sur les raisons politiques.
L'on doit en dire autant de Tannaliste anonyme qui, dans rintervalle de 1289 à 1336, a composé une chronique spécialement consacrée à la ville de Zurich, mais dans laquelle on trouve sur les deux premiers rois de la maison de Habsbourg bien des détails anecdotiques, et où il est aussi question, à deux reprises , de Thiâtaire des Waldstatten. Cet annaliste, qui place par erreur en 1306 la date du premier pacte, et qui donne un court récit de la bataille du Morgarten, se tait complètement, comme nous l'avons déjà vu, sur la révolte des vallées contre le roi Albert, et, par conséquent, sur les incidents que la tradition y a rattachés, quoiqu'il fût mieux placé encore que les deux écrivains précédents pour en être informé si eUe avait eu lieu, et quoique l'occasion d'en parler s'offrit tout naturellement à lui \
Mais si l'on p^ise que ni le silence de l'abbé de Victring et du chroniqueur alsaden, ni même celui de l'annaliste zurichois ne suffisent à jeter un invincible doute sur l'existence d'événements que ces tr(âs historiens auraient dû connaître et rapporter, quoiqu'ils s'étaient prédsément passés au sein d'une ^ population dont les destinées à cette même époque ont trouvé place dans leur récit, que dira*ton du silence bien autrement persuasif d'un quatrième
narrateur, également contemporain, également voisin da berceau de la (Confédération suisse, et chez lequel Famour du détail et de Ftaistoriette est la disposition dominante V Nôifâ voulons parler du moine Jean de Winterthur. Ce religieux avait environ douze ans lors de la bataille du Morgarten. C'est à l'occasion de celle-ci que, pour la première fois, il parle, dans sa chronique, de < cette race rustique habitant les vallées de Switz, et qui, retranchée derrière ses montagnes, refusait au duc Léopold la soumission et les services qui lui étaient dus *. >
Le récit qu'il nous a laissé de la bataille révèle, par la nature même des informations qu'on y trouve, un esprit de recherche et d'investigation qui permet de conclure que tout ce qui, dans les faits contemporains, méritait quelque attention, a dû être recueilli par lui, sinon avec beaucoup de critique, du moins avec une curiosité et un intérêt tout particuliers ; à bien plus forte raison ce qui se passait à sa portée et comme sous sa main. Sa chronique n'est point un simple journal où il se propose de consigner, avant tout, ce qui concerne son ordre et son couvent, puis, accessoirement, ce qu'il a fortuitement appris. < Je veux, > dit-il hd-même en commençant son livre, < raconter ce qui est advenu de mon temps, soit que j'en aie été moi-même témoin, soit que j'en aie été informé directement, ou que la voix publique et la renommée me l'aient fait connaître. Et, comme je suis de l'AUémanie, c'est principalement de ce qui s^est passé en Allémanie que je m'occuperai > H ne pouvait pas faire plus expressément entrer les Waldstatten dans son champ d'observation.
Mais ce ne'sont pas seulement les événements importants et les personnages considérables de l'histoire qui
trouvent place dans le récit da religieux. Sa chronique est remplie d'une foule d'incidents de la vie commune, ramassés un peu partout. Dans une seule page on rencontre le rédt d'une vengeance conjugale, qui s'accomplit à Schaffhouse, et où l'adultère est assassiné et coupé en petits morceaux, d'une querelle de famille qui a lieu à Bàle, et dans laquelle, au milieu d'une noce, l'époux est tué par le frère de l'épouse, d'un triple homicide commis dans la première de ces villes par des citoyens sur des citoyens du parti contraire. Ailleurs il raconte comment le gardien du château de Rosenbourg en Thurgovie, surpris par des nobles ennemis de son maître, sait tirer vengeance de cette agression, en précipitant l'un dans un tonneau rempli d'épieux, en jetant l'autre par la fenêtre, en tuant le troisième d'un coup de hache, et en frappant leur serviteur d'un coup de couteau *. Il suffit de voir avec quelle complaisance il développe les narrations de ce genre, pour comprendre à quoi s'attache son attention et ce qu'il cherchait surtout à bien décrire. Les incendies, les fléaux, les possessions diaboUques, les suicides, les parricides, les faits étranges, sont consignés avec autant de soin que les grandes catastrophes pohtiques, et Jean de Winterthur montre une prédilection particuUère pour tous les incidents empreints d'un caractère sombre et tragique. < L'humble Franciscain, > dit l'historien distingué qui a récemment donné une excellente édition de la chronique du religieux de Winterthur, < se préoccupe surtout de ce qui intéresse les rangs inférieurs de la société au milieu de laquelle il vit ; il nous offire le vivant tableau de ce qu'on pense, de ce qu'on croit, de ce qu'on dit, dans cette modeste sphère où les nouvelles, les traditions, les opinion» se transmettent de bouche en bouche au jour le jour. >
Y ayait-il un écho mieux trouvé pour répercuter le bruit des méfaits dont les Waldstatten n'auraient pas pu être le théâtre, sans que le retentissement en eût pénétré cette foule à laquelle Jean de Winterthur servait de porte-voix ? Se représente-t-on cet esprit éveillé et curieux, qui a glané de tous côtés sa gerbe d'anecdotes, ignorant des épisodes qui se seraient accomplis pendant son enfance, à quelques heures de distance de sa ville natale, et qui, plus que tous les faits étranges qu'il a recueillis dans sa chronique, auraient dû remplir sa jeune âme d'épouvante et sa mémoire du désir de les retracer ? Et qu'on ne pense pas qu'étant peu favorable aux Confédérés, c'eût été pour ménager la mémoire d'Albert d'Autriche que ce chroniqueur aurait tu les iniquités commises dans les Waldstatten par les agents de ce prince.|Il est au contraire, parmi les historiens du temps, un de ceux qui se montrent le.plus sévères sur son compte. Non, le silence de Jean de Winterthur, à supposer que les faits racontés par la légende se fussent accomplis, serait absolument inexplicable.
Si un père a, sur la place d'Altorf, risqué la vie de son fils pour abattre une pomme et fait tomber sous sa flèche vengeresse l'auteur de cet ordre barbare ; si un fils a vu dans le Melchthal son père aveuglé en punition de la blessure d'un valet; si, dans la baignoire d'Alzellen, un nouveau Tarquin a trouvé la mort, tandis que, plus heureuse que Lucrèce, la paysanne d'Unterwalden conservait tout à la fois la pudeur et la vie, — et qu'à Winterthur on n'en ait rien su, et que, si on l'a su, les enfants n'en aient ouï parler ni au foyer paternel, ni dans les conversations de l'école, ni sur la place publique, ou que, s'ils en ont ouï parler à dix ans, ils l'aient oublié à quarante, — et si le silence du
220 SECONDE PAATIfi.
chroniqueur doit s'expliquer par cette série d'iimraisemblances, alors nous ne pouTons rien conclure, il est vrai, du mutisme de Jean de WinterUuir, rien, sinon que de tous les témoignages connus, antérieurs à Tan 1350, il n'en eat aucun qui atteste, de près ou de loin, directement ou par allusion, la réalité des incidents auxquels la tradition rattache Taffiranchiâsement des Waldstatt^. Cette tradition ne remonte donc pas jusqu'à l'époque des événements dont elle est censée conserver la mémoire, et l'accord si unanimement n^atif des autorités contemporaines les plus dignes de foi, la privent du caractère qui aurait pu lui procurer quelque créance, celui de l'ancienneté.
Au silence des documents et des chartes est venu s'a* jouter le silence des historiens. Pas la plus petite pierre d'attente ne se laisse entrevoir, à laqudle puisse s'appuyer l'édifice qu'élèvera la légende. Mais comment cette légende qui a contre elle, répétons-le, tout à la fois le témoignage et le silence de l'histoire, comment cette légende a-t-elle pu naître, se glisser, s'établir, s'incruster dans les annales du peuple suisse ? C'est' la question qui nous reste à étudier.
LES BUBIMëKTS D£ LA LÉGENDE.
Le temps marchait, et les premiers Confédérés, par de nouvelles alliances et par des victoires nouvelles, avaient agrandi et affermi leur indépendance. Luceme, Zurich, Berne, Zug et Glaris sont entrés dans la Confédération,
LES RUDllIfiNTS DE LA LËGENDK. 221
et les batailles de Laupeo, de Sempach, de Nsefels, ont jeté un nouvel éclat sui^ la bravoure militaire des montagnards suisse& Mais, pendant qu'ils travaillent ainsi à se &ire un nom et une place dans Thistoire, Thistoire se tait sur leur compte. Ce n'est qu'au bout de soixante et dix ans, vers Tannée 1420, que Ton voit apparaître un narrateur qui renoue la chaîne longtemps interrompue des récits historiques relatifs aux trois vallées.
Conrad Justinger, secrétaire du Conseil de Berne, avait été chargé par son gouvernement de rédiger une chronique nationale, et c'est dans celle-ci que l'on trouve, sur les origines politiques des WiddstStten et sur les causes de leur SEffranchissement, un expçsé où apparaît, pour la première fois, œ qu'on peut envisager comme le rudiment ou le germe de la thèse adoptée, amplifiée et propagée plus tard par la légende traditîonneUa On nous pardonnera de repopodiiire son récit tout au long et littéralement traduit, parce qu'il faûat l'avoir lu, pour bien comprendre comment Terreur et Tinvention s'insinuent dans l'histoire quand les cnrcoBStances en favorisent l'éclosion. La narration de Justinger mérite d'autant plus d'être mise tout entière sous les yeux du lecteur, qu'on peut la considérer comme l'expression des idées qui commençaient à avdr cours, dans les Waldstatten mêmes, sur les événements qui s'y étaient passés antérieurement à Tannée 1315. On voit, en ^et, d'après ce que dit le chroniqueur bernois, qu'avant d'écrire cette partie de son ouvrage, il a été aux renseignements, et qu'il s'est adressé pour les avoir à ses confédérés des Petits Gantons, entre autres à ceux de Schwyz. H ne faisait d'aiHeors, en les consultant, que se montrer fidèle à la règle qu'il dit av(»r suivie, < de chercher, partout où il
pouvait les trouver, les informations nécessaires pour découvrir la vérité. > Avant de co^tater jusqu'à quel point il est arrivé à ce dernier résultat dans ce qui concerne les origines de Thistoire des Waldst'âtten, faisons connaître la version qu'il eu donne. Ce chapitre de sa chronique a pour titre : < Des anciennes guerres des trois Waldstatten et de la grande bataille du Morgarten. > En voici le
texte :
€ Bien longtemps avant que Berne eût été bâtie, dit
Justinger, les trois Waldstatten, Schwyz, Uri et Unterwalden avaient de grandes guerres, d'abord avec les seigneurs de Kybourg, puis avec les seigneurs de Habsbourg, enfin avec ceux d'Autriche. La cause de la guerre était que ceux de Schwyz et d'Unterwalden devaient appartenir aux seigneurs de Habsbourg, et Uri au couvent du Fraumunster à Zurich. Or Uri s'était confédéré depuis longtemps avec les deux autres Waldstatten. Ce qui donna lieu à la guerre fut que les seigneurs, Imrs baillis, et les employés ( Vôgte wnd Amplieute) qu'ils avaient dans les Petits Cantons (La/nderJ introduisirent de nouveaux droits et de nouvelles charges, à côté des droits légaux et des anciennes obligations qu'ils (les Waldstatten) avaient remplies envers l'Empire, par lequel ils avaient été aUénés. Les employés se cornportaient aussi très-outrageusement envers les gens de bien, lems^femmes, leurs fiUes et les jeunes fiUes, et Us votdaient solidaire de force leur mécha'nceté. Mais les honnêtes gens ne purent à la longue souffrir cela y et Us s'insurgèrent contre les employés. Il en résulta une grande inimitié entre les seigneurs et les Petits Cantons, et les seigneurs se fortifièrent contre les cantons. Ceux de Schwyz cherchèrent avec empressement du secours auprès de leur souverain