LES RUDIMENTS DE LA LÉ6EP4DE
frappants, et dont il était difficile de conserver la yéritable physionomie.
Ceci se laisse mieux voir encore dans ce que la tradition reproduite par Justinger dit sur la nature des rapports qui 'existaient entre les Waldstatten et les Habsbourg ou FAutriche. Le chroniqueur avoue lui-même qu^ayant voulu s'en informer, il n'en a rien pu savoir; c'est là pourtant que' gtt le point capital et comme le nœud de toute cette histoire. Mais ce que la tradition ne sait plus, elle l'invente ; et elle supplée à son ignorance en expliquant la lutte et la rupture survenues entre les vallées et les seigneurs, par la supposition banale d'excès qu'auraient commis des baillis, dont l'existence n'a jamais pu être constatée par aucun témoignage authentique. Toutefois, à supposer que ce fUt bien à des causes de ce genre que l'on dût rapporter l'origine et les conséquences du conflit, il n'en résulterait point que Justinger soit une autorité que l'on puisse invoquer en faveur de la tradition consacrée. Ce qu'il dit la dément au contraire.
En effet, si cette tradition, qui n'existait pas, comme nous l'avons vu, cent ans plus tôt, avait depuis lors été adoptée dans les Petits Cantons, il est évident que Justinger, qui a puisé ses renseignements chez eux, et qui ne manque pas une occasion de citer des anecdotes quand il les trouve sur son chemin, aurait donné place dans son récit aux épisodes caractéristiques qui forment l'essence de la légende traditionnelle. Or, non-seulement il n'en sait rien, mais, à l'mverse de la version devenue classique, ce n'est pas sous les princes de la maison d'Autriche, c'est (avec beaucoup plus de raison) cinquante ans plus tôt, sous la branche cadette des Habsbourg, qu'il place l'insurrection
à laquelle il donne pour motif le genre d'excès dont les épisodes susdits supposent l'existence. Du roi Albert, de ses baillis, de leur tyrannie, de la révolte des Waldstâtten sous son règne, il ne dit mot, ou plutôt il envisage cette seconde période d'un point de vue tout différent, puisqu'il en parle comme d'une époque de longs conflits avec TAutriche, dont la bataille du Morgarten fut le dénouement, et qu'il n'est pas question, dans son récit, d'une émancipation violente survenue à la suite d'une révolution. Lui, qui met en ^ cène le fou du duc Léopold, à propos de cette bataille, n'aurait-il rien dit de Gessler, de la conjuration du Griitli, de Guillaume Tell, à propos de l'affranchissement des Waldstdtten? n suffit de son silence pour démontrer que, de son temps, la légende n'était pas encore éclose parmi les confédérés, bien que les premiers germes d'où elle devait sortir commençassent à se montrer.
Depuis que les Waldstâtten avaient triomphé au Morgarten plus d'un siècle s'était écoulé, durant lequel l'oubli avait d'autant mieux fait son œuvre, que rien de ce qui prévient ou redresse ses erreurs ne le tenait alors en échec. L'imprimerie n'était pas là pour contrôler et pour rectifier le souvenir des faits accomplis. Le manque de lumières, le défaut d'esprit critique empêchaient d'autant plus de rechercher et de discerner le vrai caractère des événements anciens, que les incidents qui avaient amené peu à peu l'affranchissement des Petits Cantons étaient, comme nous l'avons dit, d'une nature assez complexe. Les relations avec les deux branches de la maison des Habsbourg avaient été assez variées et mêlées d'assez de péripéties, pour qu'il fût difficile d'en bien conserver la mémoire, et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'on cherchât à combler cette lacune